• Le Char de la mort

    C’était un soir, en juin, dans le temps qu’on laisse les chevaux dehors toute la nuit.

     

    Un jeune homme de trézélan aux près. Comme il s’en revenait en sifflant , dans la claire nuit car il y avait une grande lune, il entendit venir son encontre, par le chemin, une charrette dont l’essieu mal graissé faisait « Wik ! Wik ! »

    Il ne se douta pas que ce ne fût karriguel An Ankou (la charrette ou mieux la brouette de la Mort)

     

    - A la bonne heure, se dit-il, je vais donc enfin voir de mes propres yeux cette charrette dont on parle tant !

    Et il escalada le fossé où il se cacha dans une touffe de noisetiers. De là il pouvait voir sans être vu. La charrette approchait.

    Elle était traînée par trois chevaux blancs attelés en flèche. Deux hommes ’accompagnaient, tous deux vêtus de noir et coiffés de feutres aux larges bords.

    L’un deux conduisait par la bride le cheval de tête, l’autre se tenait debout à l’avant du char.

    Comme le char arrivait en face de la touffe de noisetiers où se dissimulait le jeune homme, l’essieu eut un craquement sec.

    - Arrête ! dit l’homme de la voiture à celui qui menait les chevaux.

    Celui-ci cria Ho : et tout l’équipage fit halte.

    - La cheville de l’essieu vient de casser, reprit l’Ankou. Va couper de quoi en faire une neuve à la touffe de noisetiers que voici.

    - Je suis perdu ! Pensa le jeune homme qui déplorait bien fort en ce moment son indiscrète curiosité.

    - Il n’en fut cependant pas puni sur le champ. Le charretier coupa une branche, la tailla, l’introduisit dans l’essieu, et, cela fait, les chevaux se remirent en marche.

    Le jeune homme put rentrer chez  lui sain et sauf, mais vers le matin une fièvre inconnue le prit, et, le jour suivant, on l’enterrait.

    Conté par Françoise Omnès, de Bégard, plus connue sous le nom de Fantic Jan ar Gac [Françoise (fille de) Jeanne Le Gac] – Septembre 1890.

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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  • La fête du jour du crapaud

    uand s’en reviennent la saison des feuilles jaunes, particulier vient troubler la tranquille harmonie du petit monde korrigan.

    Au jour dit, de tous les coins des landes, des bois, des grèves ou des sombres marais accourent les grandes familles, les clans et les tribus pour participer à la fête du crapaud ou jour de la fête du Roi Crapaud.  En fait si cette journée revêt une importance aussi grande aux yeux du korrigan, c’est qu’au terme des festivités est décerné le titre de plus crapaud de l’année !

    Le crapaud à l’instar de la salamandre est l’animal bien-aimé du Korrigan. Ainsi il est d’usage quand un lutin s’installe dans un endroit, cela peut être un bois, un talus, une futaie ou même un jardin, de lui offrir une salamandre ou un crapaud qu’il aura grand soin de dorloter, et cela en signe de bienvenue.


     

    Chacun n’arrive pas avec son crapaud sous le bras, cela ca sans dire, mais le bel animal choisi entre tous devra apporter joie, santé et chance sur la nouvelle demeure.

    ette tradition remonte  à la nuit des temps et l’on n’en connaît plus vraiment la raison. Toujours est-il que cet usage se perpétue encore de nos jours. On pourrait croire qu’offrir une grosse boîte de friandises susciterait beaucoup plus de plaisir, ce serait grave méprise ! Votre nouveau voisin pourrait fort bien ne pas apprécier du tout l’amicale intention et se mettre dans une rage indescriptible ! On a vu pour moins que cela des disputes éclater, s’envenimer et aboutir à une guerre de tribus.

    Critères pour accéder au titre 

    l ne faut pas s’y fier, tout cela est fait dans le plus grand sérieux et dans une totale exubérance, c’est tout de même une fête, rappelons-le !

    Le plus glouton 

    Le postulant idéal, doit au terme de la journée, avoir englouti au moins son poids en nourriture de toutes sortes, vers de terre, limaces et moucherons en tout genre !

    Le korrigan apprécie le bon mangeur et s’irrite de voir un appétit de moineau à sa table.

    « Il faut vivre pour manger !», telle est sa devise.

     

    Le plus gros 

    Bien évidemment, le roi des crapauds devra en imposer aux autres, donc plus gros on est, meilleur c’est ! Lors de concours précédents, on a surpris des prétendants au titre, se croyant plus malins que d’autres sans doute, se gonfler jusqu’à doubler de volume.

    On observe cette attitude de la part d’un crapaud lorsqu’il se sent menacé par un quelconque rival ou par un animal plus gros que lui. Il va de soi, dans ces cas-là, que le ou les tricheurs sont immédiatement disqualifiés ! C’est de là que vient l’expression :  se gonfler d’importance. Un détail qu’on ne doit pas oublier, c’est qu’il faut être une force de la nature pour supporter une année durant le poids considérable que peut représenter cette couronne en or !


    Il est très difficile pour un korrigan d’avoir un escargot pour monture, car le crapaud de la maisonnée pase son temps à chasser le limaçon...


    ien entendu, sa couleur devra s’harmoniser avec celle de la nature, avec une préférence toutefois pour les marrons et les verts. Les pustules joliment disposées, doivent couvrir le bas du dos jusque entre les yeux et être agréables à caresse. L’œil sera d’un beau jaune d’or avec, à la rigueur une légère point d’orange.

    Le croassement

    Pendant toute la durée de l’épreuve chque concurrent, placé face à son juge, doit lancer vers l’azur son plus beau croassement, et cela le plus de fois possible. Une voix grave, profonde, voire caverneuse a toutes les chances de faire l’unanimité.

    Le saut 

    Le vainqueur de l’épreuve de saut sera bien sûr celui qui aura réussi la plus belle envolée et parcouru la plus grande distance. On mesure réellement l’importance de cette fête du crapaud en constatant que le système de mesure Korrigan possède une unité de distance équivalent à un saut de crapaud ! Ainsi il n’est pas rare d’entendre dans les conversations : « Je connais quelqu’un qui habite à une poignée de sauts de crapaud » ou bien « Oh ! c’est très loin, à au moins cent saut de crapaud ! »

     Cela ne va pas sans quelques problèmes car, d’une année sur l’autre, le vainqueur saute de plus en plus loin, ce qui fausse toutes les mesures établies ! Bon an mal an, depuis le temps, les Korrigans s’y sont fais et n’y prêtent plus guère d’importance.

    Après tout un saut de crapaud reste un saut de crapaud, à quelques longueurs de mille-pattes près ! Ainsi au terme d’une journée riche en rebondissements de toutes sortes, le vainqueur est porté en triomphe par la foule en liesse, fêté en grande pompe et coiffé de la magnifique et monumentale  couronne !


    La famille victorieuse s’en retourne comblée d’honneurs, le cœur rempli de fierté et la panse pleine vers sa  demeure, mais que le pauvre batracien, porté par deux costauds sur une espèce de palanquin fait de branches et de mousse, dodeline du chef sous le poids de sa toute nouvelle et encombrante royauté.


    éritable petite fête de village en somme, me direz-vous, bonasse à souhait ? Certes, quoique drôle, ça l’est certainement moins pour la crapaud qui se voit affublé pendant toute une année de la plus encombrante des couronnes ! Cet accoutrement, il faut bien en convenir, est loin d’être commode quand il s’agit de sauter ou d’être le plus discret possible à l’affut d’une sauterelle ou d’un ver de terre. Mais, que voulez-vous, la royauté ne va pas sans quelques revers et notre roi crapaud n’y coupe pas.

     


     

    Il m’est venu aux oreilles, lors d’un de mes voyages, qu’un de ces grands benêts d’humain, il  y a fort longtemps de cela, est tombé, un jour nez à nez avec un roi crapaud. Imaginez quelle ne fut pas sa surprise, les bons  amis ! Vous ne voudrez pas me croire, mais ce grand nigaud s’en est allé être ne présence d’un quelconque prince tombé sous les  maléfices d’une sorcière et transformé sans façon en notre bel animal

    A force de conter son histoire à la ronde, il a fini par coucher cette mésaventure sur le papier pour la destiner aux enfants. A partir de ce jour bien d’autres histoire naquirent sous sa plume fertile et il devint conteur de grand renom. Drôle d’histoire n’est-il pas ?

     

      tant par nature, comme chacun le sait de charmantes petites personnes volages, frivoles et fondamentalement égoïstes, simplement préoccupées de leur seul bien-être, les fée observent souvent avec un amusement non dissimulé qui confine à la moquerie tout ce cérémonial autour de la fête du crapaud...


    © Le Vaillant Martial 


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  • Le Korrigan chez la libraire

    L’histoire se passe le jour où, le grand-père de Marie, libraire de son état, décide qu’il n’a plus toute la force de s’occuper de sa boutique. Il est somme tout serein car Marie, qui va le remplacer, a développé cette même passion pour les livres grâce à  lui en partie.

    Mais une ombre efface son sourire alors qu’il observe sa petite fille qui, rayonnante de bonheur, découvre son nouveau royaume.

    Il se décide enfin à lui confier  ce qu’il estime être un lourd fardeau : «Mon enfant», dit-il, « Ta joie me fait chaud au cœur, mais j’ai quelque chose de grave à te révéler. »

    Devant le regard perplexe de Marie, il continue : « Tu vois cette boutique, ça a été mon morceau de bonheur à moi dans la vie. Mais il faut pourtant que tu saches que la nuit il s’y passe d’étranges choses.» Il continua son récit pour en arriver à la fatale conclusion : « Je crois la boutique hantée !... »

    Marie, qui aime trop son grand-père pour se moquer de lui, lui assure du plus sérieux qu’elle peut qu’elle gardera la situation bien en main, et saura, le cas échéant, tenir tête à une bande d’ectoplasme férus de littérature. Le lendemain, arrivant tôt à la boutique, Marie découvre qu’il y règne un désordre indescriptible. Elle en reste sans voix.

    Jeune fille de son temps, moderne en diable, elle ne peut croire à toutes ces fariboles issues de l’ignorance et la superstition.

    Ainsi, tout en remettant de l’ordre, elle décide d’en avoir le cœur net et, la journée finie s’enferme à double tour dans sa boutique.

     Les heures s’égrènent au clocher voisin, désespérément, monotone, quand passés les douze coups de minuits, un léger bruit la tire de la douce somnolence dans laquelle elle avait quelque peu sombré. Levant lentement les yeux, elle découvre, ahurie, juché sur l’encrier du comptoir, un être minuscule à la barbe immense et pestant, le nez plongé dans un manuscrit.


     

    Tout à coup, l’homoncule[1] jette au loin le recueil et se met à sauter en tous sens, grimpant sur les rayonnages en faisant tomber quantité de livres. Tout à coup son désarroi devant cette apparition insensée, à la folle attitude du petit être surprend encore plus.

    Quand aux premières lueurs de l’aube, le chant d’un coq se fait entendre dans le lointain, le Korrigan se faufile dans son trou de souris et disparaît.

    Encore sous le coup de la surprise elle se met à ranger le fatras de livres. Tout au long de la journée, elle songe à l’extraordinaire aventure qu’elle vient de vivre et soudain, comme l’après-midi touche à sa fin, une idée lui vient.

    « ... Et si ?... «  Elle ouvre l’un des tiroirs où elle a fourré tout le bric-à-brac traînant après son grand-père et extirpe enfin le fruit de ses recherches : un vieux monocle, oublié par un client distrait.

    « Et si c’était simplement cela ?... » Se dit-elle.

    Le soir venu, elle met le monocle bien en évidence que le comptoir et se cache à nouveau.

    Quand minuit sonna à la vieille horloge, notre petit bougre jaillit de son trou et grimpa sur le bureau.


    Curieux comme tout lutin qui se respecte, il observe le monocle et le retourne en regardant au travers, éberlué, le grossissement des lettres d’une enveloppe posée là.

    Pris soudain d’une joie folle, il bondit en tout sens. De sa cachette, Marie sourit : « C’était bien cela à force d’avoir le nez plongé dans ses livres, le pauvre était devenu incapable de lire quoi que ce soit, l’âge y étant sans doute pour beaucoup, ce qui le mettait dans une rage folle ».


     

    De ce jour, la librairie brilla comme un sou neuf, les livres époussetés, les bois des bibliothèques bien cirés. Un sourire venait souvent aux lèvres de la libraire à l’idée des efforts que le lutin déployait pour la remercier.

    Mais si elle en parla jamais à son grand-père, nul ne le sait.

    © Le Vaillant Martial 



    [1]  L’homoncule est un terme alchimique pour désigner un être fantastique, une réplique d'être humain. 

     


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  • ... ♪♫♪ Musique, Chansonnette et ronde de fée ♫♪♪ ...

     

     

    a musique est une chose infiniment précieuse pour les Korrigans.

    De même qu’un quelconque remède soignerait les indispositions des boyaux ou les délires tempestueux qui assaillent parfois l’intérieur du crâne au lendemain d’une beuverie, la musique agit comme un soin réparateur, recouvrant tel un baume bienfaisant les petites plaies de l’existence...

    Ainsi, au-delà du simple plaisir évident qu’offre une douce mélodie, la musique reste avant tout un médicament apaisant toute souffrance !

     


     

      il est une liberté que le Korrigan défendrait bec et ongles, c’est bien celle qu’il trouve en musique. Il y a très peu de cérémonials dans la culture Korrigane : donc inutile de s’appesantir sous l’aspect liturgique que l’on pourrait trouver à telle ou telle musique.

    N’étant pas encombré par une vison dogmatique du monde qui l’entoure, le Korrigan à un air pesant, austère et contraignant, préférera la légèreté d’une musique qu’il entamera souvent, d’ailleurs, pour accompagner celle du vent jouant dans les feuilles des arbres, les trilles joyeux d’un merle joli ou les gais gargouillis d’un ruisseau courant dans son lit de mousse...

    Je vous entends déjà d’ici proclamer que les Korrigans sont virtuoses ! Ventrecouille, que nenni !

    Très peu d’ailleurs atteignent cette distinction. Disons que la plupart d‘entre nous jouons de gentille façon...

    Si l’art ou la science musicale n’a pas jailli en nous dès le plus jeune âge, inutile d’attendre d’un Korrigan qu’il fasse preuve d’abnégation et de persévérance dans l’apprentissage d’un quelconque instrument !

    Ce serait tellement contraignant à ses yeux qu’il se mettrait bien vite à avoir la musique en horreur !

    On peut dire que la musique vient naturellement aux oreilles d’un Korrigan. Si l’envie lui prend d’interpréter un air et si d’aventure il est sorti de chez lui sans emporter son instrument, peu lui importe car il improvisera avec ce que la nature en mère prodigue lui offrira généreusement !


     

    D’un tronc évidé et couché il fera un tambour ! Les fraîches notes légères d’une flûte taillée dans un roseau accompagneront la venue du printemps, et ainsi de suite...

       

    © Le Vaillant Martial 


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  •  


     

     

    Il courait, comme jamais, d’aussi loin qu’il se souvienne, il n’avait couru. Il fuyait en fait, écorché, griffé par les ronces qui semblaient rager de ne pouvoir le retenir, malmené par des racines qui s’ingéniaient à lui faire des crocs-en-jambe. Les branches des jeunes châtaigniers qui bordaient le chemin lui cinglaient le visage, mais il n’en avait cure. Il curait farouchement décidé à mettre le plus de distance entre lui et ... les « autres ». Mais l’angoisse lui tenaillait le ventre. Il aurait d’ordinaire ri de voir quiconque tenter de le rattraper, mais cette fois ceux qui le coursaient n’étaient pas d’essence humaine.


     

    Ils étaient des enfants de la nuit, maîtres des sorts étranges, tellement anciens que la mémoire des hommes les avait enfouis, à jamais dans les méandres de l’oubli. Et lui, enfant des hommes, les avait volés ... Ce qu’il avait pris semblait somme toute, au premier regard, de peu d’importance : un plat et un cruchon de terre, la belle affaire. Mais Victor en les tenants précieusement contre son cœur, savait, pour avoir contemplé leur extraordinaire pouvoir, quelle importance vitale ils pouvaient avoir pour des miséreux, comme l’étaient ces parents et tous ceux de son hameau. De l’un, à volonté surgissaient les mets les plus raffinés : gibiers, poissons, cuisinés comme à la cour des plus grands seigneurs. De l’autre, à discrétion coulaient les vins les plus onctueux, les nectars les plus veloutés que seul palais princier ait pu, un jour savourer.


     

     Après avoir connu tant de froides nuits à se tenir le ventre, tant la faim lui fouaillait les entrailles, Victor, qui était pourtant le plus gentil et le plus serviable enfant que la terre ait porté, s’était juré d’échapper, s’il le pouvait, à ces tourments que dame la vie semblait prendre plaisir à distribuer aux pauvres gens.


    Mais il avait volé ... Si le larcin, il en était convaincu, était dérisoire pour les fées, c’était l’acte en lui-même qu’il devait expier. Et les « bonnes dames » avaient lâché leur serviteurs ténébreux après lui, de cela, il était certain.


     


    La forêt tout entière semblait s’être éveillée pour cette chasse sauvage dont il était devenu l’infortuné gibier. Les chouettes sur son passage hululaient lugubrement. Victor les sentait derrière lui. Il les imaginait se faufiler  à travers la forêt comme des souffles de vent, infatigables et bondissants, agiles comme le lièvre aux abois.


     

    Il savait que pour aller encore plus vite, « ils avaient dû appeler toute la faune farouche qui habitait le sous-bois .Et pour une fois, faisant cause commune, renard et fouine, lapin et chat sauvage couraient flanc contre flanc, aiguillonnés par des dards d’aubépine de leurs terribles cavaliers.

    Ses petites jambes lui faisaient mal, mais bien plus sa conscience le mettait à la torture. Il le regrettait déjà son geste, et, malgré toute la joie qu’il imaginait dans les yeux de ses proches, le plat et le cruchon serrés entre ses bras pesaient comme sac de plomb.

    Et ce qui devait arriver, arriva ....

    Une racine traitresse plus haute que les autres, et notre petit bout d’homme partit bouler tête la première dans  un amas de feuilles mortes et de mousse gorgée d’eau.

    Pendant un instant, il resta là immobile, ne voulant plus bouger, désireux d’oublier son geste qu’il maudissait de toutes ses dernières forces.

    Une brindille qui craque, un léger froissement de feuilles, avant même de relever les yeux, Victor savait qu’ils étaient là... Eux les « biens nommés »  fils de la nuit et de la nature, pouvait-il en être autrement ? Sa fuite désespérée n’avait fait que retarder d’un temps l’inévitable. S’appuyant sur ses bras, il se mit à genoux, et du dos de la main s’essuya tant bien que mal, enlevant l’humus qui restait collé à ses joues, puis il ouvrit les yeux.


     

    Ils étaient là, juchés sur leurs coursiers des bois,  entourant de toute part le jeune garçon qui frémissait de peur ... et de honte.

    L’un des Jetins, montant un grand renard roux, sauta à terre et se rapprocha de l’enfant. Il était sans doute d’une bonne taille pour sa race, mais ne dépassait pas Victor qui était resté à genoux et n’osait pas se relever. Le petit être le regardait sans hostilité. Au fond de son regard, Victor crut même lire une joie malicieuse qui faisait briller ses yeux d’obsidienne.

    Sans un mot, le petit serviteur des bonnes dames, plongea la main dans une sorte de besace en jonc tressé qu’il avait à la taille et en sortit un grand cristal d’où émanait une brillance bleutée. Il tendit la main, et Victor vit, médusé, la gemme se dresser et se mettre lentement à tourner sur elle-même. Le cristal se mit à luire intensément, et une voix se fit entendre ; Victor, fasciné reconnut la reine des fées, et sa voix disait ceci :

    - Enfant des hommes, en notre demeure tu reçus bon accueil, et pourtant tu es parti. Tu es venu à nous en haillons et le ventre creux, nous avons alors nourri ton corps et ton esprit de choses bonnes et joyeuses. Mes sœurs et moi n’avons compris que trop tard l’étrange attrait que pouvait avoir ur un esprit d’enfant notre vie simple et facile, sans tous les malheurs qu’une vie d’humain peut endurer. La tranquille harmonie de nos palais caverneux t’a semblé injuste en regard de la misère que tu côtoies chaque jour. Tous ces fastes et ces richesse ne sont rien face à la joie que nous ont donnée te rires et ta bonne humeur. Nous te demandons te pardonner, et permets-nous de conserver ton amitié. C’est un bien trop précieux pour le diluer dans le sable du temps ... Ne nous oublie pas, enfant des hommes ... et reviens vers nous ... comme un ami qui sera attendu et fêté.

     

    La superbe lueur bleutée sembla s’éteindre et mourir. Le cristal s’arrêta alors de tourner et se coucha dans la main du petit serviteur. Sur un geste du Jetin, le plat et le cruchon qui, dans sa chute avaient roulé au loin, furent apportés et déposés aux pieds de Victor qui sortait peu à peu de son hébétude. Le petit être les toucha en prononçant une étrange formule et regarda Victor.

    - Ils ne t’auraient servi à rien, car, hors de nos royaumes, ils perdent tout pouvoir ! Tâche dorénavant d’en faire bon usage !

    - Mais je les ai volés et ... vous me les redonnez ? bafouilla Victor, au bord des larmes.

    - Vois-tu petit homme, aux yeux des mortels nous sommes étranges ou farfelus, c’est selon ... Nous sommes ainsi faits que nous ressentons toutes choses.

    - Et tout au long de ta course éperdue, nous avons senti ton désespoir profond, ta tristesse d’avoir déçu nos bonnes dames, ta honte de toi-même. Tu t’es jugé plus sévèrement que nous l’aurions fait. En cela, tu n’as rien volé, car l’on peut dire que tu as payé un prix bien plus grand que ces objets ne vaudront jamais. Garde-les comme des présents, personne plus que toi ne les a mérités ! ...


     

    Sur ces mots, le petit être sauta prestement sur son  renard-destrier.

    - Deux compagnons  vont te guider jusqu’à l’orée des bois ... Sois certain d’être toujours le bienvenu en ces lieux !

    - Et sur un geste, le grand goupil et son cavalier disparurent, suivit de près par le reste de l’étonnante troupe.      

    Victor en revenant vers sa maison, était si heureux qu’il ne réalisa qu’il était sorti de la sombre forêt qu’en entendant derrière lui les petits rires joyeux de son escorte qui s’effilochaient comme brume au vent.

    En baissant les yeux vers le plat et le cruchon qu’il tenait serrés contre lui il était certain qu’enfin, pour lui et les siens, les lendemains ne seraient plus sombres.

    Joyeux il s’élança vers les lumières du hameau qui scintillaient comme des lucioles dans la nuit bleue. 


     

    © Le Vaillant Martial 


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