• Wilherm Postik

    Les Lavandières de la nuit


     

    Voici donc l’histoire de Wilherm Postik, un vaurien qui n’aimait rien tant que rester boire aux estaminets, avec les meuniers et les femmes de mauvaise vie. Un bon à rien qui passait son temps à soigner son gosier, qui fuyait le travail comme la peste et qui, cela va sans dire, ne mettait jamais les pieds à l’église que contraint et forcé.

    Justement ce soir-là, commençait la longue nuit de kala goañv, la nuit de tous les dangers, durant laquelle les vivants s’apprêtaient à dresser la table pour les morts du clan, tous comme les morts se préparaient à faire irruption dans le monde des vifs pour venir chauffer leurs pieds et leurs guenilles en loques à la «  kef an anaon » , la bûche des âmes que, dans chaque foyer de Cornouaille, on laissait, précautionneusement pour tous les défunts de la famille. Et surtout pour ceux qui, dans la souffrance et dans la douleur, avaient au cours de l’année précédente, quitté le monde d’ici-bas pour rejoindre l’au-delà.

    Une nuit puissante et magique, une nuit de recueillement. Elle était jadis pour nos ancêtres païens ce que peut être Noël aujourd’hui. C’était d’ailleurs le moment privilégié de l’année où, dans la mythologie Irlandaise, les « femmes de l’Autre-Monde » faisaient irruption dans le nôtre pour venir y quérir une provende d’hommes jeunes, beaux et vigoureux, qu’elles séduisaient à l’aide d’une belle et grosse pomme d’un rouge vif et éclatant, et qu’elles entraînaient avec elles dans leur univers dont bien peu revenaient d’ailleurs. Selon Émile Souvestre, en Bretagne, cette nuit-là « les morts sont alors aussi nombreux dans les maisons des vivants que les feuilles jaunies dans les chemins creux. Voilà pourquoi les vrais chrétiens laissent la nappe mise te le feu allumé, pour qu’ils puissent prendre leurs repas et réchauffer leurs membres engourdis sous la froidure des cimetières. »

     Mais Wilherm Postik n’en avait cure. C’était un esprit fort qui ne croyait ni à Dieu, ni au Diable, ni aux récits que des ancêtres momifiés, séchés et fumés comme des chapelets d’andouilles de Guéméné, débitaient sur ton monocorde et dans un breton poétique et guttural durant les longues soirées d’hiver. Wilherm Postik avait de qui se tenir. Son père, déjà, avait quitté ce bas monde sans recevoir l’absolution. Et comme le dit si bien le proverbe Breton « Mab e ta deo Kaliou. Nemet e vamm a lavare gaou.». Ce que l’on peut traduire par « De son père, Kadiou est le fils, à moins que la mère ait menti.» Le bougre multipliait les offenses au Seigneur et à la simple décence, dansant pendant l’office et trinquant pendant la messe avec les marchands de chevaux, menant une vie misérable et dissolue. Le bon Dieu, pourtant ne lui avait pas ménagé les avertissements, lui enlevant au cours de la même année son épouse, sa mère, et ses sœurs. Mais il s’était vite consolé de la disparition de ces dernières par les vertus de l’héritage et de la mort de la première par le réconfort qu’il put trouver dans le giron des filles à la cuisse légère.

    Lors de la longue nuit de Kala goañv, conformément à ses mauvaises habitudes, Wilherm s’était attardé, bien au-delà du raisonnable, à descendre chopine sur chopine de mauvais, avec des compagnons de fortune de son acabit. Pendant que les gens de bien étaient occupés à prier pour le salut des âmes, Wilherm jouait aux cartes et hurlait avec les filles des rimes de meuniers. Il fut naturellement, comme d’habitude, le dernier à quitter l’auberge où il s’était attardé jusqu’au cœur de la nuit. Et lorsque le taulier excédé, le prit par le col et, lui assénant un violent coup de boutoù koat (sabots) sur le fondement, le jeta dehors d’un geste énergique, Wilherm ne se démonta pas pour autant.

    Ajustant son chupenn que les filles avaient à moitié déboutonné, s’enveloppa de sa peau de mouton comme les bergers il portait sur son dos, il se saisit de son pennbazh (bâton de marche) et entreprit de dévaler le sentier qui le ramenait vers sa tanière. Conformément à ses mauvaises habitudes encore, le bon à rien se mit à hurler à tue-tête des chansons à boire et des couplets déshonnêtes qui auraient même écorché les oreilles d’un charretier, sans prendre garde que l’on était entré depuis, le coucher du soleil, dans la nuit la plus recueillie, la plus solennelle aussi, de toute l’année. Ne manifestant aucun respect pour les choses du sacré, Wilherm ne se découvrait ni se signait en passant aux pieds des croix qui, nombreuses, hérissent le pays de ses ancêtres à la foi si étroitement chevillée au corps. Pire peut-être, le bougre balançait la lourde tête ferrée de son pennbazh, alternativement à droite, à gauche du sentier, sans même prendre garde à blesser les âmes qui, cette nuit-là remplissaient les chemins creux.

    Progressant ainsi, il parvint bientôt à un carrefour connu dans la région comme étant celui de tous les dangers. La route la plus longue était placée sous la protection de Dieu, quand à l’autre ...

    Mais Wilherm n’en avait cure, sûr qu’il était que l’alcool qui irriguait ses veines et son cerveau représentait le meilleur talisman contre les esprits chagrins et les forces malintentionnées. Du reste, comme il avait coutume de le dire à ses compagnons de beuverie et de débauche, il ne craignait rien d’autre que la soif, contre laquelle il luttait avec un dévouement et une conviction opiniâtres, et les filles laides qu’il fuyait comme la peste, le choléra ou pire, comme le travail !

    Donc Wilherm opta pour la route la plus courte, celle qui sinuait au plein cœur du Yeun Ellez, dans des parages tristes et sinistres où jamais aucun de ses semblables ne s’aventurait de crainte d’y faire une mauvaise rencontre.

    Mais Wilherm ne s’en souciait guère plus, que de sa première paire de sabots. Il fila. Droit devant lui. Sans même entendre la vieille girouette du vieux manoir en ruine qui lui dit « Retourne, retourne retourne ! ». Ni le vent qui, sifflant dans les branches d’un chêne centenaire lui murmure « Reste ici, reste ici, reste ici !»

    Arrivé à ce point du récit, le vieux marqua un arrêt, comme pour mieux se remémorer un moment rare et précieux.

    Alors, fit la fille qui n’avait pas perdu une miette de l’histoire. Et alors ?

    - Alors reprit l’Ankou en tournant vers elle sa face blême, illuminée par un rictus sinistre. Alors c’est là que j’intervins, fit le vieux en se redressant dans un geste de fierté.

    - Mais encore ?

    - Voilà, je cheminais depuis la tombée de la nuit à bord de ma karrigel, tout joyeux à l’idée du travail qui m’attendait cette nuit-là. Je tenais bien main, mon fouet de fer, menant comme un aurige celte mon attelage à six chevaux noirs, je vis Wilherm Postik arriver vers moi. Guère plus décontenancé que s’il avait rencontré le kiger[1] ou le  Baraer[2], il me céda la place, mais en guise de présentation, me lança un sonore : 

    - Que fais-tu donc ici, Monsieur de Ker-Gwen ?

    - Je prends et je surprends, lui répondis-je du tac au tac.

    - Tu es donc un voleur et un traître m’assena  aussitôt Wilherm.

    - Je suis le frappeur sans regard et sans égard.

    - Mais où vas-tu aujourd’hui pour être si pressé ?

    - Je vais chercher Wilherm Postik, répondis-je sur un ton menaçant.

    - Et alors ? fit la fille ?

    - Alors, à ma grande surprise, il ne se démonta pas, ne laissa paraître aucun des symptômes de la peur ou simplement de l’appréhension et continua son chemin en riant.

    Mal lui en prit. Il ne tarda guère à parvenir jusqu’à un douez[3] où plusieurs femmes blanches s’activaient à battre le linge avant de l’étaler consciencieusement sur les buissons de prunelliers et d’aubépines.

    - Que faites-vous donc là, mes colombes, au cœur de la nuit de kala goañv, décocha Wilherm sur un ton ironique.

    - Nous lavons, nous séchons, nous cousons, répondirent les femmes.

    - Quoi donc ? fit Wilherm sur un ton de fanfaronnade.

    - Le linceul du mort du qui parle et marche encore.

    - Un mort, pardieu, puis-je avoir son nom ?

    - Wilherm Postik firent les femmes avant de lui demander de l’aide pour tordre et essorer leur linge.

    -     Un service demandé si poliment ne saurait se refuser, répondit Wilherm en pouffant de rire.

       Prenant un bout de drap qu’on lui présentait, il commença à le tourner, mais ... dans le même sens que les kannerezed noz, le seul moyen de ne pas finir broyé par son propre linceul.

    Le mécréant était tellement occupé à rire, si satisfait du bon tour qu’il jouait aux spectres, qu’il ne vit pas les lavandières qui s’approchaient de lui à pas lents mais résolus. Lorsqu’elles l’entourèrent enfin, elles se mirent à hurler en cœur : « Mille malheurs à qui laisse les siens brûler en enfer ! » Ces visages, il les reconnût d’un coup. C’étaient ceux de ses sœurs, de sa femme, de sa mère qui lui témoignait leur colère et leur ressentiment. Alors le fier, l’intrépide, le vaillant Wilherm, sous les assauts répétés des fantômes familiers, sentit un grand trouble l’envahir et le rouge de la honte lui monter au front, tandis que sa gorge, irrépressiblement, le serrait comme un étau.

    Il lâcha un moment le linceul avant de le reprendre et de recommencer à tourner machinalement. Seulement il ne s’aperçut pas que, dans sa grande confusion, il tournait le suaire ... À contresens de celui des lavandières. Le malheureux ne tarda guère à tomber par terre, broyé par le linceul, mais plus probablement par le poids de ses pêchés. Le lendemain, une jeune paysanne qui passait par là trouva son corps sans vie. Les cierges bénis qu’on alluma pour la veillée funèbre  s’éteignirent les uns après les autres. An aotrou Beleg ne pas long à en comprendre la raison intime. Le corps du mécréant, trois jours plus tard fut mis en terre, hors du placitre saint, là où s’arrêtent les chiens et les mécréants. »

    C’est une drôle d’histoire, dit Enora songeuse, une drôle d’histoire, vraiment. Enfin, drôle n’est peut-être pas le qualificatif le plus approprié. C’est un récit plutôt à glacer le sang. Vous en avez beaucoup comme cela dans votre répertoire ?

    - Plus que vous ne le pensez. Vous savez bien que ces gens-là se méfient de moi à juste titre d’ailleurs. Je suis un peu le gardien de la mémoire, comme le garant de l’ordre moral.

    - Mais vous étiez obligé de tuer ce pauvre bougre ?

    - Ce n’est pas moi qui l’ai tué ! C’est lui, lui d’abord. Sourd qu’il était aux signes et aux intersignes qui se sont multipliés cette nuit-là sur son chemin. Ensuite j’ai laissé les lavandières faire leur office ....

    - Les intersignes, c’est quoi au juste.

    - Eh bien, c’est cet étrange langage des choses et des gens, ces messages venus de l’Autre Monde qui vous mettent garde contre un comportement à éviter, mais qui, bien plus souvent vous annoncent la mort d’un proche ou bien parfois la vôtre.

    -  Brrr c’est réjouissant ...Mais dites-moi, les choses se passent-elles toujours aussi mal, en plein cœur des Monts d’Arrée et près de l’entrée de l’Enfer froid ?

    - Oh non, rassurez-vous. Pas toujours d’ailleurs le terme « Enfer » est un peu réducteur. C’est le moins inapproprié que l’on ait trouvé pour désigner ce monde parallèle qui n’est ni celui des vivants qui sont des morts en sursis, ni celui des vivants éternels..... Ici, lors des nuits de pleine lune, il se passe de drôle de choses, des événements que votre cerveau positiviste et rationaliste à toutes les peines du monde à imaginer, à théoriser et surtout à expliciter. Mais non ils ne sont pas toujours aussi tragiques. Écoutez donc l’histoire de Tadig kozh un conte populaire collecté par Anatole Le Braz, l’un de nos plus brillants hommes de lettres du XIX e siècle. Né à Saint-Servais dans la montagne Bretonne en 1859, il avait été formé par son «maître » François-Marie Luzel, Fanch en Uhel en Breton, aux techniques du collectage populaire naissant. Il est bien sûr connut dans tout le pays comme l’auteur de La légende de la mort que nous avons évoqué tout à l’heure, mais il écrivit aussi quantité d’autres choses, des récits, des barzhonegoù, en Français des poésies, des nouvelles et même des romans. C’était un fin connaisseur de l’âme de son peuple. L’histoire de Tadig Kozh trouve son épilogue à deux pas de l’endroit où nous nous trouvons actuellement. Voulez-vous l’entendre ?

     © Le Vaillant Martial

     



    [1] Boucher

    [2] Boulanger

    [3] D’après Souvestre, ce terme signifie initialement « fossé de la ville fortifiée ». «  Mais comme ces fossés étaient autrefois remplis d’eau et servaient aux lavandières, on a insensiblement appelé les lavoir douèz.»

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