• Une Veillée Bretonne

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    Une veillée Bretonne

    e donne les petits récits qui suivent sous la forme de veillée. C’est dans ce cadre que je les ai entendus, et je me suis efforcé de les reproduire fidèlement, sans amplifications, embellissements ni commentaires. Bien qu’ils me fussent restés assez présents en mémoire, je me les suis fait répéter, plus tard, pour raviver mes souvenirs. La scène se passe au manoir paternel de Keranborn, en Plouaret vers 1836. J’étais enfant alors, et j’aimais beaucoup, comme aujourd’hui du reste, les histoires de revenants et les contes merveilleux.

       On est au mois de décembre : le temps est froid et la terre couverte de neige. Après le repas du soir terminé, après la vie du saint du jour lue en Breton et les prières récitées en commun, à haute voix, toute la maisonnée – maîtres, enfants, serviteurs et journaliers – est réunie encercle autour d’un grand feu, qui pétille et flamboie gaiement dans la vaste cheminée de la cuisine.

       On parle d’abord du temps qu’il fait, des travaux de la saison, des semailles en retard, de chevaux, de bœufs, puis insensiblement et comme par une pente naturelle, la conversation en arrive aux histoires de revenants, aux contes merveilleux et aux superstitions courantes du pays, et chacun conte son histoire et place son mot.

    - La nuit de Noël approche, dit Pipi Riou, le charretier, s’il continue de faire ce temps-là, il ne fera pas beau aller à la messe de minuit.

    - D’autant plus qu’il n’y aura pas de clair de lune, répondit Jolory, un des domestiques.
    -
    On raconte bien des histoires singulières sur la nuit de Noël, dit le vieux Talec, journalier.
    -
    Oui, aussi cette nuit-là, reprit Jolory, nul animal ne dort, excepté le crapaud et l’homme selon un proverbe connu :

     

    Noz an Nedeleg na gousk ken
    Met an tousec ha mab an den

     

       Et on assure que, pendant la messe de minuit, les feux du purgatoire s’éteignent, et les pauvres âmes qui y expient des péchés commis sur la terre éprouvent quelque soulagement.

    - J’ai entendu conter encore, dit le domestique Fañch ar Moal, que cette même nuit, les animaux parlent la langue de l’homme et s’entretiennent entre eux de leurs petites affaires, tout comme nous autres. Ils se racontent leurs travaux, leurs plaisirs, leurs voyages et leurs aventures.

       Et si cela est ainsi, moi je pense que les animaux peuvent bien avoir été des hommes un jour, et que Dieu, en punition de leurs fautes, les aura changés en bêtes plus ou moins intelligentes, plus ou moins malheureuses, selon leur degré de culpabilité. Et si cela est vrai, en parlant de l’homme de la nuit de la nativité de Notre-Seigneur, les animaux ne feraient que recouvrer pour un moment un bien qu’ils auraient perdu et dont ils ont peut-être conservé quelque souvenir. C’est pour cela que je n’aime pas à voir maltraiter les animaux.

       Je ne sais, dit le vieux Talec, si jamais les animaux ont été des hommes, et je n’ai pas grande confiance en ce que vient de dire Jolory là-dessus, mais ce que je crois davantage, c’est qu’ils parlent en effet la langue de l’homme, durant la nuit, ou du moins une partie de la nuit de Noël, et voici ce que j’ai entendu raconter à ce sujet :

       À Kerandouff en Plouaret, on était une nuit – précisément une nuit de Noël – réunit autour du feu, comme nous le sommes ici, et l’on parlait de choses et d’autres, en attendant l’heure d’aller à la messe de minuit. Quelqu’un ayant dit aussi que les animaux parlaient cette nuit-là, la langue des hommes, Ervoanic Hélary, l’incrédule et le vantard, qui se trouvait là, se mit à rire et à se moquer de celui qui avait parlé de la sorte, prétendant que tout cela n’était que mensonges, histoire de bonnes femmes et de commères, qui ne méritaient pas qu’on y attention. « Au reste, ajouta-t-il, bien que je n’aie aucun doute à ce sujet, je veux aller m’enfermer, cette nuit même dans l’étable aux bœufs, et s’ils parlent, je les entendrai bien et vous donnerai des nouvelles demain matin. »

       Et il fit comme il dit. Il se rendit à l’étable aux bœufs vers les onze heures, et se cacha dans leur râtelier, afin de mieux entendre s’ils parlaient. Les bœufs continuèrent de ruminer gravement sans paraître faire attention à lui. Il commençait à s’impatienter  et se félicitait d’avoir raison de persister dans son incrédulité à l’endroit de cette histoire, comme de tant d’autres, quand, à minuit, le grand bœuf roux parla ainsi :

    - Notre-Seigneur vient de naitre, mes enfants, le Dieu miséricordieux et tout-puissant, il n’est pas né dans un palais ni dans la maison d’un riche de la terre, il est venu au monde, comme le dernier des malheureux, dans une crèche, entre un bœuf et un âne ! Gloire au Seigneur ! Et tous les bœufs répétèrent en chœur :

    - Gloire au Seigneur

       Ervoanic Hélary dressait les oreilles et ne revenait pas de son étonnement :

    Puis le bœuf noir demanda au bœuf roux :

    - Que ferons-nous demain, mon frère ?
    -
    Demain, nous irons porter en terre, au cimetière de la paroisse, le corps d’Ervoanic Hélary, du pauvre Ervoanic, l’indiscret et l’incrédule, qui est ici, caché dans notre râtelier, répétèrent en chœur tous les bœufs.

       Ervoanic ne riait plus, je vous prie de le croire, et il aurait voulu être à cent lieues de là. Craignant que les bœufs ne voulussent le tuer sur place, pour ne pas mettre en défaut leur funèbre prédiction, il sauta à bas du râtelier, où il se tenait blotti, et se sauva à toutes jambes.

       Les bœufs le laissèrent partir. Pâle, effaré, mourant de peur, il courut se coucher dans son lit ... et n’en sortit que pour aller au cimetière de la paroisse, traîné par les bœufs qui lui avaient prédit sa mort.

    -  J’ai entendu conter encore, dit Jolory, que, la nuit de Noël, au moment de l’élévation, à la messe de minuit, quand l’officiant montre aux fidèles l’hostie consacrée, l’eau des puits et des fontaines se changent en vin.
    -
    Moi aussi, je l’ai entendu dire, dit Fañch ar Moal, et Laou Troadec m’a même affirmé qu’à Guergarellou, il était allé se placer près du puits à minuit, au moment où l’on entrait à la messe, et que dès qu’il entendit le tintement de la cloche annonçant l’élévation, vite il tira un seau d’eau et se mit à boire à même le seau, et c’était, assurait-il, du vin délicieux comme il n’en avait jamais bu. Mais à peine avait-il aspiré deux ou trois gorgées que la cloche de la messe cessa de sonner, et dès lors il ne buvait plus que de l’eau.
    -
    On assure, dit quelqu’un que Karic an Ankou (le petit chariot de la Mort) a été entendu, la semaine dernière, dans le village de Kerouez, la nuit même où est mort le bonhomme Kerbohou.
    -
    Je l’ai entendu dire aussi, reprit Jolory. Je n’ai jamais vu « Karic an Ankou », bien que j’en aie souvent entendu parler. Il ressemble assez, assurent ceux qui l’ont vu, à nos petites charrettes de cultivateurs, il est recouvert d’un linceul blanc, attelé de deux chevaux blancs et conduit par la Mort en personne, tenant en main, sa grande faux, qui brille au clair de lune, et même dans l’obscurité. L’essieu grince et crie toujours, comme celui d’une charrette qu’on ne graisse point. Il  passe souvent, invisible, par les chemins, d’autres fois aussi, on le voit, mais toujours on entend crier l’essieu. Ma mère m’a affirmé l’avoir entendu maintes fois, passer devant notre maison, au carrefour de Kerouez.

       Une nuit que mon père était rentré fort tard, revenant de je ne sais quel pardon – mon père, comme vous le savez, était sonneur (ménétrier)  - ayant bu de nombreuses chopines de cidre, selon son habitude , ma mère dit, pendant qu’il mangeait sa soupe, avant de se coucher :

    - Voilà encore Karic an Ankou qui passe ! Quelqu’un va mourir dans la paroisse, pour sûr ! Mon père qui n’avait peur de rien, surtout quand il avait bu ..., se lève aussitôt en jurant et en disant :

    - Karic an Ankou ! Tonnerre de Brest ! il y a assez longtemps que j’en entends parler, et je voudrais bien le voir, au moins une fois dans ma vie : où est-il ?

        Et le voilà sorti nu tête, pied nus, et de courir dans la direction du Vieux-Marché en criant :

    - Holà ! hé ! camarade, attendez donc un peu, n’allez pas si vite : je voudrais bien vous voir pour causer un peu.

       Mais soudain il s’arrêta, ses jambes faiblirent, il eut peur et s’en retourna tout penaud, n’ayant rien vu, il se coucha et n’en parla jamais plus.

    - Eh bien ! mon moi, dit Riou, j’ai vu Karic an Ankou, et bien vu, et je puis vous en parler.
    -
    Contez nous cela, Riou, lui dit-on de tous côtés.
    -
    C’était du temps que j’étais domestique à Keravennou, chez le grand Morvan. Le bonhomme L’Ahellec, que quelques-uns de vous ont connu, y était malade, et il allait s’affaiblissant et baissant tous les jours. Un matin que je m’étais levé avant le jour pour soigner les chevaux (c’était, je crois, dans le mois de janvier), je fus bien étonné de voir une charrette attelée de deux petits chevaux blancs entrer dans la cour. « Qui-est-ce, et que peut-il venir chercher ici avec sa charrette, avant le jour ? » me demandai-je. Et je cherchais à reconnaître le charretier et ses chevaux, mais ce fut en vain. La charrette était recouverte d’un drap blanc, et le conducteur s’enveloppait d’une sorte de manteau également blanc et tenait une faux sur son épaule gauche. Je ne puis voir sa figure.

       Tout cela me paraissait étrange. La charrette continuait d’avancer, tranquillement, vers la porte de la maison. Quand elle passa près de moi, à deux ou trois pas, je dis en m’adressant au charretier inconnu :

    - Bonjour, camarade ! Vous êtes bien matinal : il ne fait pas encore jour. Pas de réponse. La charrette avançait toujours, et, en un clin d’œil, charrette, chevaux et charretier disparurent et entrèrent dans la maison par le trou du chat. Je me dis alors : « C’est Karic an Ankou, qui vient chercher le bonhomme L’Abellec ! » Et j’allais à l’écurie réveiller mon camarade Menou et lui faire part de ce que je venais voir.

    - Le bonhomme L’Ahellec n’ira plus loin, me répondit Menou, et je ne serais même pas étonné qu’il fût déjà trépassé.
    -
    Et, en effet, ce matin-là même, au  point du jour, le bonhomme l’Ahellec mourut, après une longue et douloureuse maladie.
    -
    Beaucoup de personnes, dit Jolory, prétendent avoir vu ou entendu Karic an Ankou, et croient que, toujours, il annonçait une mort prochaine là où on le voyait ou l’entendait.

       Certains oiseaux aussi sont réputés de mauvaises nouvelles, et un hibou piaulant sur la cheminée ou le toit d’une maison, un corbeau, passant, la nuit, devant une fenêtre en jetant son cri lugubre, sont, nous assure-t-on, l’indice certain qu’un cercueil ne tardera pas à sortir de cette maison. Mais quel est celui de nous qui heureusement, n’a pu, maintes fois et avec raison, accuser ces oracles de mensonge ?

       Elle entra dans l’église par le porche. La messe commençait. L’Église était pleine, comme un jour de fête, ce qui l’étonna un peu. Elle se plaça, selon son habitude, au bas de la nef, jeta un regard autour d’elle et ne reconnut personne. Mais ce qui l’étonna le plus, c’est le silence absolu qui régnait autour d’elle : pas de bruits de sabots ferrés sur les dalles de pierre, ni de ces toux si communes, l’hiver dans les Églises. Quelque extraordinaire que fût tout cela, elle s’en préoccupa peu, et, toute à sa prière, son esprit ne s’y arrêta pas. Quand vint le moment de communier, comme elle s’était confessée la veille et avait eu l’absolution, elle se présenta à la table sainte et reçut le saint viatique. Mais elle fut seule à communier, ce qui lui parut bien extraordinaire.

       Quand la messe fut terminée, l’officiant se tourna vers les assistants et parla de la sorte, debout sur les marches de l’autel :

    - Je vais, à présent, mes frères et sœurs chrétiens, me rendre à Rozanc’hlan, pour porter le saint viatique à Marharit Riwal, qui est à l’agonie. J’invite à m’accompagner ceux d’entre vous qui vont dans cette direction, et que cela ne détournerait pas trop de leur chemin.

       C’était précisément sur la route de Marianna : aussi voulut-elle suivre le prêtre jusqu’au seuil de la malade, qu’elle connaissait bien, et qui habitait au bord de la route une pauvre chaumière isolée et tombant en ruine.

       Le prêtre sortit de l’église, portant la sainte eucharistie, et précédé d’en enfant de chœur qui agitait une clochette. Dans le cimetière, ceux qui ne devaient pas aller plus loin, s’agenouillaient sur le passage du bon Dieu. Une vingtaine de personnes, hommes et femmes, franchirent l’enceinte et se dirigèrent vers Rozanc’hlan. Marianna était de ce nombre. Et là encore, elle fut étonnée de ne reconnaître personne. Il lui sembla pourtant, un moment, reconnaître Périnaïc Congar : C’était sa taille, sa démarche, sa manière de s’habiller, et jusqu’au mouchoir bleu à fleurs qu’elle avait vu acheter à la foire de Bré. Elle ne put voir sa figure. Mais sa pauvre amie dormait en terre bénite, sous le grand marronnier du cimetière de Plouaret, depuis plus d’un an déjà : ce ne pouvait donc être-elle.

       Arrivé à la porte de Marharit Riwal, le prêtre, le prêtre entra dans la chaumière, et quelques-uns de ceux qui l’avaient suivi jusque-là entrèrent avec lui : les autres attendirent, à genoux, a la porte.

       Marianna, qui avait encore assez loin à faire, continua sa route vers Kerouazle. Tout en marchant, seule, dans le silence, elle faisait à part ces réflexions :

        « C’est singulier ! J’ai entendu à la messe, j’ai accompagné le prêtre jusqu’au seuil de la maison de Marharit Riwal, où j’ai dit cinq Pater et cinq Ave pour la pauvre femme, et il ne fait pas encore jour ! Car ou je me trompe fort, ou il ne fait que clair de lune, et depuis Rozanc’hlan, je n’ai rencontré âme qui vive ... C’est bien singulier ! »

       Quant à tout ce qu’elle avait vu d’extraordinaire, depuis son départ de Kerouazle, à l’église, dans le cimetière, sur la route de Rozanc’hlan, où elle avait cru reconnaître son amie Périnaïc Congar, morte et enterrée depuis un an et plus, elle n’y songeait pas, tant elle était loin de trouver à tout cela rien de surnaturel.

       Au moment où elle entrait dans la cour de Kerouazle, les coqs chantaient, le jour commençait de poindre, et domestique Iann Kerbrat partait pour la première messe, au bourg de Plouaret. Il fut bien étonné de trouver Marianna qui rentrait à cette heure, et il lui demanda :

    - D’où venez-vous donc, Marianna ?
    -
    Et d’où reviendrais-je, si ce n’est de la messe matinale ?
    -
    Comment ! de la messe matinale ? Voici l’heure d’y aller seulement, et j’y vais.
    -
    Ah bien oui ! Vous pouvez rester à la maison, car vous n’aurez plus de messe matinale pour aujourd’hui. Vous vous êtes oublié dans vote lit, où vous vous trouviez sans doute mieux que sur la route du bourg par ce temps froid. Malheur à vous, si le maître le sait, car vous savez qu’il n’aime pas voir ses domestiques manquer la messe ! Pour ce qui me regarde, vous pouvez vous rassurer : je n’en dirai rien à personne.

       Et elle rentra, sans s’arrêter davantage, et Kerbrat, de son côté, continua sa route vers le bourg de Plouaret.

       Quand Marianna parut devant ses maîtres, ce furent de nouvelles questions, mais elle répondit sans hésitation et avec une assurance qui en imposa à tous.

    - Je vous le répète, dit-elle, j’ai été au bourg, à la messe du matin, que j’ai entendue d’un bout à l’autre, et j’en arrive.
    -
    Mais voyez donc l’horloge : il n’est pas encore trop tard pour partir et y arriver à temps !
    -
    La preuve que je dis la vérité, c’est que, au sortir de messe, j’ai accompagné le prêtre jusqu’à la porte de Marharit Riwal, qui et à l’agonie et vient d’être extrémisée.

        Personne n’avait seulement entendu dire que Marharit Riwal fût malade.

       Marianna était une servante irréprochable sous tous les rapports, aussi sa maîtresse n’insista-t-elle pas davantage et pensa qu’elle avait été trompée par le chant du coq et le clair de lune.

       La pauvre fille était très peinée des soupçons que pouvait faire naître son aventure et se demandait si elle n’avait pas rêvé, mais, avec la meilleure volonté du monde, elle ne pouvait se convaincre qu’elle n’était pas allée au bourg de Plouaret et la chaumière de Marharit Riwal, et qu’elle n’avait pas entendu la messe. Et puis, d’ailleurs, on l’avait vue rentrer, on lui avait parlé, et elle avait répondu : ce ne pouvait donc pas être un rêve. Elle en perdait la tête, en était malade et pleurait.

        Quand arriva à son tour Iann Kerbrat, revenant de la messe du matin, il apporta la nouvelle de la mort de Maharit Riwal. Elle était décédée au point du jour, un instant après avoir reçu le sacrement de l’extrême-onction, ce qui concordait parfaitement avec le récit de Marianna. Tous les soupçons tombèrent alors, et personne ne douta plus que, trompée par le clair de lune et le chant du coq, elle était partie de la maison beaucoup trop tôt, et avait réellement assisté à une messe, mais une messe dite par un prêtre mort et devant des assistants tous également morts, excepté elle seule.

       Et tout s’explique ainsi aisément pour Marianna elle-même, et le silence absolu qui régnait dans l’église pendant la messe, et pourquoi elle ne reconnut personne dans cette foule, bien qu’elle fût de la paroisse et y connût presque tout le monde. D’ailleurs, on citait de nombreux exemples de cas semblables.

       Alors seulement, comme cela arrive souvent, quand le danger est passé, elle eut peur, en réfléchissant à tout ce que son aventure avait de mystérieux et de surnaturel, et elle craignit que ce ne fût un avertissement du ciel lui annonçant sa mort prochaine. Mais la vieille Katel Merrien lui ayant assuré, que par sa seule présence à cette messe de morts, elle avait délivrée du purgatoire toutes ces pauvres âmes condamnées à venir, chaque nuit, entendre la messe dans l’église de leur paroisse, jusqu’à ce que un chrétien vivant et en état de grâce y eût assisté et communié, cette pensée la rassura.

       Néanmoins, dès le lendemain matin, elle alla commander une messe au curé de Plouaret à l’intention de son amie Périnaïc Congar, qu’elle avait cru avoir reconnue parmi les morts.

       Marianna Lagadec vit encore, elle est mariée et mère de famille aujourd’hui, et habite au village de Keraudren, non loin de kerouazle. Celui de vous qui serait tenté de mettre en doute la véracité de ce que je viens de raconter peut la consulter, et il s’entendra confirmer tout ce que j’ai dit.

       Au moment où Marie Huio terminait son récit, un chat fit entendre des miaulements étranges au bas de la cuisine.

    - Mettez dehors, cet animal dit quelqu’un.
    -
    C’est tout juste ce qu’il demande, dit Jolory, afin de courir au sabbat des chats. Je parie qu’il va se rendre tout droit au carrefour de Keranborn et de Guernaham, où tous les chats du quartier tiennent leur sabbat. Plusieurs personnes affirment l’avoir vu, Job Guenveur, par exemple, et louenn Ar Falc’her, et il ne faisait pas beau passer par-là, parait-il, les nuits o ont lieu leurs réunions.

    - À propos de sabbats de chat dit Pipi Gouriou, voici une histoire curieuse et dont je garantis l’exactitude.

       On n’a jamais bien su comment est mort Malo Kerdluz, le meunier du moulin de Kervégan, entre Plouaret et Lanvellec. Tout ce qu’on sait, c’est qu’un matin on le trouva mort dans son lit, la figure toute lacérée et sanglante, et les yeux hors de la tête. On pensa qu’il avait été battu et maltraité, un dimanche soir au bourg de Lanvellec, par des gens de Ploumilliau, car il était assez querelleur de nature. Il se serait traîné jusqu’à son lit et y serait mort de ses blessures. Mais comment aurait-il pu aller jusqu’à chez lui avec les yeux hors de la tête ? Moi, j’en sais plus long là-dessus, et voici comment les choses se sont passées :

       Malo Kerdluz avait remplacé au moulin de Kervégan le vieux louenn Ar Bleiz. Louenn Ar Bleiz, vous le savez bien, avait mauvaise réputation dans le pays, et passait pour être un peu sorcier. Quelques-uns prétendaient même qu’il se changeait à volonté en loup en chat, et, assistait, sous cette dernière forme, au sabbat de chats qui se tenait sur la lande de Kervégan. Le propriétaire du moulin, sur les avis et les plaintes qui lui arrivaient de tous côtés, finit par congédier louenn, quoi qu’à regret, car il le craignait et redoutait sa vengeance. Malo Kerdluz prit sa place, mais il ne tarda pas à éprouver toutes sortes de désagréments et de dommages. Tout allait chaque jour de mal en pis  dans son moulin. Les clients se plaignaient que leur grain était mal moulu, la farine mélangée de gravier, et enfin qu’il prélevait un droit excessif sur leurs sacs, et les plaintes n’amenant aucun bon résultat, on finissait par  porter son grain à un autre moulin. Et pourtant Malo était un excellent meunier et un parfait honnête homme, de l’avis de tout le monde et malgré le dicton connu :

    Ar miliner, laër ar bleud
    A vezo frouget dre be veud
    Ha mar na Ve ket krouget mad,
    A vô krouget dre be vèz troad
     

     

    Le meunier, voleur de farine
    Par le pouce sera pendu
    S’il n’était pas bien pendu de la sorte,
    Par l’orteil on l’accrochera

     

       Que signifiait tout cela ? Le pauvre Malo en perdait la tête, quand il était couché, un vacarme épouvantable se faisait entendre dans le moulin, on aurait dit que tout était remué, déplacé, bouleversé, brisé, broyé, et pourtant, quand venait le jour, on pouvait voir que tout était en place et intact. D’autres fois, la farine tombait d’elle-même, l’eau cessait de couler sur la roue, et le meule s’arrêtait tout court. Malo sortait précipitamment, en jurant, et ne voyait personne. Il relevait la vannes et l’affermissait avec soin, mais à peine était-il rentré, qu’elle retombait, et la roue s’arrêtait encore. Enfin le pauvre homme ne savait plus à quel saint se vouer, et il s’adonna à la boisson et négligea tout de son moulin, lui si rangé et laborieux  jusqu’là. Il soupçonnait bien louenn Ar Bleiz de n’être pas étranger à ce qui  se passait, mais comme se soustraire à son influence ? Il alla enfin à Louargat, au pied du Menez-Bré, consulter Tugdual Medo, qui avait une grande réputation de sorcier dans le pays, grâce à un Agrippa qu’il possédait.

       L’Agrippa, d’après le rapport de plusieurs personnes qui avaient eu recours à la science de Malo, était attaché à une poutre par une forte chaîne de fer, et, quand on le consultait, il se démenait et se débattait comme un diable qu’on aspergeait d’eau bénite, et il fallait lui livrer un terrible combat et prononcer certaines formules magiques pour le dompter et en obtenir les réponses voulues.

       Tugdual Malo consulta son Agrippa, qui lui répondit, après un long et bruyant combat, que le moulin de Kervégan avait été ensorcelé par louenn Ar Bleiz, et que pour détruire le charme, il fallait lever la seconde meule, celle qui est immobile, quand le moulin moud, et l’on trouverait dessous, un morceau de la clavicule d’un sorcier qui avait habité, il y avait plus de cinq cents ans, sur la montagne de Bré. On devait prendre ce fragment d’os, le brûler et le jeter en cendres au vent, bien loin du moulin.

       Malo suivi de point en point les instructions du sorcier, et, à partir de ce moment, tout alla un peu  mieux au moulin de Kervégan.

    Mais les choses ne devaient pas en rester là.

       Un soir que je revenais assez tard de Lanvellec à Plouaret, je rencontrai  Malo, armé de sa vieille carabine et revenant de guetter un loup qui avait enlevé plusieurs brebis dans les fermes des environs. Nous fîmes route ensemble, mais bientôt, nous entrâmes dans un cabaret, au bord de la route, où nous nous attardâmes à boire du cidre, et, au départ, nous étions joliment émus, Malo surtout. La nuit était sombre. Comme nous descendions la côte par le chemin creux qui mène à l’étang de Kervégan, nous vîmes des lumières qui de déplaçaient, passant d’un buisson à l’autre, montant sur les arbres et semblant se poursuivre de branche en branche. Nous nous arrêtâmes.

    - C’est un sabbat de Diables, dit Malo
    -
    C’est tout au plus un sabbat de chats, répondis-je.
    -
    Eh bien ! reprit Malo, Diables ou chats, il n’importe, ma carabine est chargée, et nous allons bien voir si le plomb s’aplatira sur la peau de ces fils de l’enfer.

       Et il ajusta et tira. Alors ce furent des cris épouvantables et tels que je n’en ai jamais entendus de ma vie. C’était comme des imprécations et des menaces de vengeance.

    - Il paraît que le coup a porté dit Malo, allons voir.

       Et ayant grimpé sur le talus, nous vîmes, au pied d’un arbre, un énorme chat qui se débattait dans les convulsions de l’agonie, en roulant des yeux menaçants et brillants comme braise, et nous crûmes l’entendre dire : « Malheur à toi, Malo Kerdluz , malheur à toi, car je serai vengé ! » Malo acheva le matou à coup de crosse de fusil, le mit dans sa carnassière, et nous continuâmes notre route.

    Quand nous arrivâmes au moulin, la femme de Malo lui fit quelques reproches de rentrer si tard et ivre, ou peu s’en fallait.

    -  Allons Jeanne, dit Malo, ne grondez pas ainsi, voyez le beau gibier que je vous rapporte.

    Et, tirant le chat de sa carnassière, il le lui présenta.

    - Un chat !... J’aurais mieux aimé un lièvre, dit Jeanne, avec une moue.
    -
    Un chat, reprit Malo, mais c’est le diable  lui-même que ce matou noir. Si vous l’aviez entendu au moment de mourir !...

       C’est peut-être aussi louenn Ar Bleiz, qui se change à volonté en différentes sortes d’animaux, assure-t-on. Dans tous les cas, apportez-nous ç chacun une bonne écuellée de cidre.

       Et il jeta le chat mort dans un coin.

        Au même moment, le chat du moulin, un grand matou tigré, sauta d’un bond sur la table en poussant un miaulement effrayant. Son dos se voûta, sa queue se raidit, son poil se hérissa, et ses yeux lancèrent des flammes. La meunière prit son balai pour le chasser, mais il sauta sur le bahut de chêne et dit :

    - Marw é Raoul ! – Raoul est mort ! Tu as tué Raoul, notre roi, malheur à toit Malo Kerdluz !

       Et aussitôt il disparut, et on ne le revit pas de deux jours.
       Nous étions bien étonnés et effrayés d’avoir compris ces menaces, comme si un homme avait parlé.

        Je partis après avoir vidé mon écuelle, un peu impressionné de tout ce que j’avais vu et entendu, et n’en augurant rien de bon pour Malo.

       Quinze jours plus tard, passant par Kervégan, j’entrai au moulin, et j’appris que le pauvre Malo était mort et enterré. Voici ce que me raconta sa femme :

       Aussitôt après mon départ, Malo était monté à son cabinet, près de la meule, et s’était couché. Tôt après une véritable armée de chats monta à l’assaut du moulin, avec un vacarme épouvantable. Le gros de l’armée se tenait sur le toit, plusieurs avaient pénétré dans l’intérieur, par une lucarne restée ouverte, et même par la cheminée. C’était effrayant les cris qu’ils faisaient entendre. Ce n’étaient certainement pas des cris ni des miaulements de chats. Tout à coup, Malo   poussa un cri aigu et se leva et monta. Quel horrible spectacle s’offrit à ses yeux, la pauvre femme ! Elle trouva son mari tout sanglant, la figure lacérée, les yeux arrachés de leurs orbites ! Il mourut dans la journée, au milieu de souffrances atroces, délirant et répétant sans cesse :

    « Le chat noir !... louenn Ar Bleiz !... » Le vacarme avait cessé, tous les chats étaient partis, et le matou noir tué par Malo avait disparu.

       Quand on enleva le corps de Malo , de son lit, pour le mettre dans s bière, le chat du moulin, qui avait disparu depuis deux jours, se trouvait là. Et quand la bière fut clouée, il sauta dessus, fit entendre un affreux miaulement, comme un cri de joie féroce, puis sortit par la fenêtre. Et pendant tout le trajet du moulin au bourg de Lanvellec, il suivait la charrette sur laquelle était placé le cercueil, de buisson en buisson, d’arbre en arbre, et répondait aux chants funèbres par des miaulements et des gambades ironiques. Et quand on descendit le pauvre Malo dans le trou de terre, il était encore dans le vieil if du cimetière, ricanant et grimaçant au-dessus de la fosse. Tout le monde le remarqua bien, mais personne ne soupçonnait la vérité, et l’on pensa généralement que le chat regrettait son maître, qu’il l’avait suivi jusqu’ à sa dernière demeure.

       La cérémonie terminée, il disparut, et on ne le revit plus au moulin de Kervégan.

       Voilà ce que la pauvre Jeanne me conta en pleurant. Et ne vous semble-t-il pas évident que Malo Kerdluz avait été tué par son chat, aidé des autres chats du quartier, pour venger la mort de leur roi Raoul ? Pour moi, je ne puis en douter, après ce récit et tout ce que j’entendis la nuit, où Malo, tua d’un coup de fusil, le vilain matou noir que vous savez, près de l’étang de Kervégan.

    - Votre histoire est effrayante,Pipi Gouriou, dit la cuisinière, et j’aurais voulu ne l’avoir point entendue, car désormais je ne pourrai plus voir un chat sans songer à la mort tragique de Malo Kerdluz.

    - Si quelqu’un savait une autre histoire à faire peur, je l’écouterais bien à mon tour, dit Pipi Gouriou.

    - Alors, écoutez, commença son vis-à-vis :

       Il  y avait jadis au bourg de Pluzunet, une jeune fille couturière, nommée Fantic Lobo , qui était d’humeur gai et joyeuse, et qui riait et ne chantait, plus qu’elle ne priait, hélas ! C’était d’ailleurs, une excellente fille, aimée de tous ceux qui la connaissaient, et le cœur sur  la main, comme on dit. Tous les jours, elle allait travailler à la journée, dans les métairies de la paroisse et, le plus souvent, elle s’en revenait toute seule, à la nuit tombante, riche et heureuse des six sous qu’elle rapportait, pour prix de son travail. Elle chantait, de sa voix fraîche et claire, des soniou et des refrains de danse, en traversant les champs et les landes, pour se tenir compagnie, comme elle disait, et pour se tenir compagnie, comme elle disait, et mettre en fuite les Kornandoned (nains), qui dansent en chantant éternellement le même refrain au clair de la lune, dans les carrefours et sur les landes, autour des grandes pierres, et invitent les passants à prendre part à leurs ébats. Maintes fois durant les veillées d’hiver, comme celle-ci, ce soir, elle avait entendu parler de ces danseurs nocturnes et de leurs malices, et elle en avait peur un peu.

       Un soir du mois de novembre, Fantic s’en revenait du village de Pont-ar-C’hlan, seule, comme presque toujours. Elle se trouvait un peu attardée, et, quand elle fut dans le bourg, elle voulut traverser le cimetière, afin d’arriver plus vite à sa maison. La lune, sortant de derrière un nuage projetait en ce moment une  lumière terne et blafarde sur le clocher de granit et sur la vieille église. À peine Fantic eut-elle gravi les marches de l’escalier de pierre et fait quelques pas parmi les croix plantées sur les tombes, qu’elle se trouva sur la tombe de sa mère, morte depuis plus d’un an déjà. Elle fut bien étonnée d’y voir un drap blanc étendu sur la dalle funéraire.

       « Tiens ! se dit-elle, comment ce drap de lit se trouve-t-il là ? Je vais l’emporter, et si personne ne le réclame, je le garderai : j’en ai besoin.»

       Et elle prit le drap blanc, souillé pourtant de quelques taches de sang, le plia proprement, le mit sous le bras et l’emporta.

    - Elle eût mieux fait de dire un De profundis pour l’âme de sa défunte mère, dit quelqu’un dans l’auditoire.
    -
    Oui, en vérité, répondirent en chœur tous les assistants.
    -
    En arrivant dans sa maison, reprit la conteuse, Fantic serra le linceul dans son armoire, puis elle dit une petite prière, bien courte, et coucha tranquillement. Mais, dans la nuit, elle eût un rêve. Il lui  sembla voir sa mère, toute nue, décharnée, horrible à voir, et qui lui dit par trois fois d’une voix lamentable : Rends-moi mon linceul ! Fantic se réveilla, toute effrayée, et n’apercevant plus le fantôme, elle s’en trouva soulagée, et dit :

    - Ah c’est un songe, heureusement ! Et elle se rendormit.

       Le lendemain matin, elle alla à son ouvrage, comme à l’ordinaire, sans songer à remettre le linceul sur la tombe de sa mère, et elle ne dit rien à personne de tout ceci.

       Mais, la nuit suivante, comme elle était couchée, le fantôme lui apparut de nouveau et lui dit encore, par trois fois et d’une voix plus désolée, plus terrible que la veille : Rends-moi mon linceul ! Rends-moi, mon linceul ! Rends-moi mon linceul !! Fantic eut bien peur cette fois, car il lui semblait qu’elle ne dormait pas au moment de l’apparition. Elle fit pourtant tout son possible pour se persuader que c’était un rêve, et elle garda encore le linceul et n’en dit rien à personne.

       La troisième nuit, sa mère apparut encore, plus désolée, plus horrible et plus menaçante que les deux nuits précédentes, et elle lui cria encore entendant des bras décharnés vers sa fille :

       Rends-moi mon linceul ! Rends-moi mon linceul !! Rends-moi mon linceul !!!

    Puis elle disparut, en poussant un cri épouvantable.

       Cette fois, Fantic était sûre qu’elle ne dormait pas, elle attendait l’apparition. Elle eut grand peur, et elle pleura et pria pour l’âme de sa mère le reste de la nuit. Quand le jour fut venu, elle alla trouver le recteur de sa paroisse et lui raconta tout. Le prêtre l’écouta attentivement, réfléchit à ce qu’il venait d’entendre, puis il dit :

    - Vous avez commis un grand pêché ma fille, en dérobant le linceul d’un mort, car ce drap est le linceul dans lequel votre mère fut ensevelie. Il vous faudra cette nuit même le porter où vous l’avez pris.

    - Ah ! je n’oserais jamais ! répondit Fantic
    -
    Du courage ma fille, et faites ce que je vous dis car autrement votre pauvre mère, privée de son linceul, serait nue durant l’éternité, et elle n’oserait pas se présenter devant Dieu.

    Vous irez lui rendre son linceul, n’est-ce pas ?

    - Je n’oserais pas !
    -
    Prenez courage, et je vous aiderai. Je serai dans l’église, à genoux au pied de l’autel et priant pour vous, et, pour vous donner des forces, je vous adresserai la parole de temps en temps.

    Fantic promit.

       Au premier coup de minuit, elle entrait dans le cimetière, toute émue, tremblante et tenant à la main le linceul. Le prêtre était à genoux au  pied de l’autel depuis longtemps déjà, priant pour la jeune fille. Fantic fit quelques pas vers la tombe de sa mère, puis elle s’arrêta

    - Allez jusqu’à la tombe de votre mère, et déposez-y le  linceul lui cria le prêtre de l’église.
    -
    Je n’ose pas, mes jambes fléchissent : je vais tomber !
    -
    Que voyez-vous mon enfant ?
    -
    Toutes les pierres tombales sont recouvertes de linceuls blancs, seule, celle de ma mère n’en a pas.
    -
    Du courage, mon enfant : avancez encore, allez jusqu’ à la tombe de votre mère, et déposez-y le linceul.

       Et Fantic fit deux ou trois pas en avant, puis elle s’arrêta encore et s’écria :

    - Hélas ! hélas, je n’en puis plus, je meurs de frayeur !
    -
    Que voyez-vous mon enfant ?
    -
    Je vois les morts au fond de leurs tombes ouvertes !... J’ai grand peur ! j’ai grand –peur !...
    -
    Encore quelques pas, mon enfant, songez à votre pauvre mère, qui est malheureuse par votre faute.

       Et elle fit un nouvel effort, puis elle s’arrêta encore folle d’épouvante.

    - Que voyez-vous, mon enfant ?... lui demanda encore le prêtre.
    -
    Je vois, ma mère, toute nue, debout sur sa pierre tombale, menaçante, horrible à voir !...
    -
    Du courage ! du courage !... Allez jusqu’à elle, et rendez-lui son linceul.
    -
    Je n’ose pas ! je ne puis faire un seul pas de plus !... Ah ! Jésus mon Dieu !!...

       Et elle poussa un cri épouvantable.

       De son bras de squelette, sa mère l’avait saisie et entraînée avec elle au fond de sa tombé. Et aussitôt la pierre tombale, qui s’était soulevée, retomba sur la mère et la fille, avec un grand bruit !...

       Puis, on n’entendit plus rien. Mais Fantic Lobo avait disparu, et personne au monde ne la revit depuis cette nuit.

    - Si on veut bien en écouter une dernière, je peux la dire, reprit son voisin après un long silence de l’auditoire.

       Et il commença sans attendre mes acquiescements :

    - Il y avait eu autrefois en la commune de Ploubalzennec, près de Paimpol -Goëlo, une jeune et jolie héritière nommée Yvonne Kenduff. C’était la perle du canton, et nulle autre ne pouvait rivaliser de beauté et de grâce avec elle, aux pardons et aux fêtes de Paimpol, de Kérity, de Loguivy et de Bréhat.

    Trois jeunes gens lui faisaient la cour et se disputaient sa  main :

       Alain Kerglaz, de l’île de Bréhat, Jean Kerlanne de Kérity, et Fañch Kertanbouarn, de Ploubalzennec se prirent de querelle et se battirent, au pardon de Kérity. Jean Kerlann mourut des suites de cette batterie, et Fañch Kertanhouarn fut patibulé et pendu.

       Alain Kerglaz, resté seul des trois prétendants, et qui, selon la rumeur publique, avait aussi contribué à la mort de Jean Kerlann, eut alors le champ libre. Les fiançailles eurent lieu dans les quinze jours qui suivirent.

       La veille des noces, le soir, en revenant de chez sa fiancée, comme Alain Kerglaz, un peu « allumé » par le cidre du beau-père et accompagné de son père, passait sur la  lande où étaient dressées les fourches patibulaires, il aperçut le cadavre de Fañch Kertanhouarn qu’y balançait au vent.

    - Ah ! pauvre Fañch ! s’écria-t-il, quelle triste figure tu fais là, à présent, toi qui était un si beau danseur et qui aurais sans doute épousé la belle Yvonne, s’il ne t’était arrivé malheur ! Eh bien ! quoique tu fusses mon rival, j’ai vraiment pitié de toit, à te voir ainsi la pâture des corbeaux et des hiboux ...

    - Tais-toi, tais-toi malheureux ! lui dit son père, et passons vite.
    -
    Non, non, je veux auparavant l’inviter à ma noce.
    -
    Ne fais pas cela, mon fils au nom de Dieu ! On ne plaisante pas ainsi avec les choses saintes, car la mort est sainte.
    -
    Laissez-moi donc, je veux l’inviter, vous dis-je.

    Et s’avançant jusqu’à la potence, il prit le pendu par le gros orteil d’un de ses pieds, le secoua et dit :

    - Eh ! camarade, entends-tu ? C’est moi qui vais épouser la belle Yvonne Kerduff : les fiançailles ont eu lieu, la noce se fera demain, et je t’invite à nous accompagner à l’église, puis à prendre part au banquet. Tu viendras n’est-ce pas ? Je sais que tu aimes le bon cidre, et il y en aura, et du meilleur. À demain donc, je compte sur toi. Le vieillard scandalisé et effrayé, avait continué de marcher sans attendre son fils. Quand celui-ci se remit en route, ayant cru quelque bruit derrière lui, il détourna la tête, et lui sembla voir le pendu qui le suivait avec son gibet. Il eut peur et se mit à siffler, pour se donner du courage. Mais comme il croyait avoir toujours le pendu et son gibet sur les talons, il fut saisi d’une frayeur panique et prit sa course vers la maison, où il arriva tout haletant et tout bouleversé. Il se mit au lit, sans rien dire à personne, et ne put dormi, car toute la nuit il lui sembla voir Fañch Kertanhouarn qui grimaçait au pied de son lit, pendu à son gibet.

       Le lendemain, c’était le grand jour. Quand il se leva, il était si pâle, si défait, si triste, que tout le monde le crut malade.

       Cependant les invités arrivèrent en leurs plus beaux habits. Les deux garçons d’honneur étaient des premiers arrivés, et l’on se mit en route vers la maison de la fiancée, qui n’était pas éloignée.

      Là, il y avait aussi nombreuse et joyeuse société. Le cortège prit le chemin de l’église paroissiale, et, tout au long de la route, Kerglaz croyait toujours voir le pendu et son gibet devant lui, et à l’église, durant la messe, il était encore entre lui et sa fiancée, mais lui seul le voyait. Après la bénédiction des anneaux, ce fut encore le pendu qui passa au doigt d’Yvonne l’anneau que lui avait acheté Kerglaz.

       On revint à la maison de la nouvelle mariée, violons et fifres précédant le cortège, et les gens de la  noce, tirant des coups de pistolet, tout le long de la route. Le nouveau marié était toujours soucieux et pâle, et tout le monde s’en étonnait.

       Quand l’heure fut venue de se mettre à table, au moment où il allait s’asseoir à côté d’Yvonne, il crut voir encore à sa place le pendu à son gibet, tout sanglant, les yeux mangés dans leurs orbites par les corbeaux, le ventre ouvert et laissant échapper ses entrailles par une large plaie où grouillaient des vers hideux. Il poussa un cri effrayant et tomba à terre, comme un cadavre. On s’empressa autour de lui, on le porta sur un lit, et on rassura les convives en leur disant que ce n’était qu’une légère indisposition.

        Le festin n’en fut pas troublé davantage et à mesure que les pots de cidre et les bouteilles de vin se vidaient, les conversations devinrent plus bruyantes, les vois s’élevant graduellement, et on finit, comme dans tous les repas de noces, par des chansons joyeuses. On ne se préoccupait peu du nouveau marié. Seule sa jeune femme était un peu triste, et,  vers minuit, on conduisit la nouvelle mariée à la chambre nuptiale. Alain Kerglaz était un peu calmé et se disait mieux portant. Mais à peine Yvonne fut-elle couchée à ses côtés, que le pendu, dans l’état horrible que nous avons dit, vint encore se placer entre lui et elle. Il le voyait et il sentait, et faisait d’inutiles efforts pour le repousser. Il pleura toute la nuit tournée vers la muraille.

       Yvonne avait beau l’interroger et lui demander quel pouvait être le sujet d’une pareille conduite, il ne lui répondait que pour l’assurer qu’elle y était tout à fait étrangère, et qu’il ne pouvait en dire davantage, pour le moment.

        Au point du jour seulement, le pendu quitta le lit des nouveaux mariés, en disant à Alain Kerglaz : « Tu m’as invité à ta noce, et j’y suis venu, mais je veux te rendre ta politesse, et je t’invite à ton tour, à venir souper chez moi ce soir. Trouve-toi à minuit, dans le lieu où tu m’as fait ton invitation, et tu m’y reverras. Mais garde toi de manquer au rendez-vous, ou malheur à toi, car je saurai bien te retrouver, en quelque lieu que tu te caches. A ce soir, donc. »

       Et il disparut par la fenêtre.

       Toute la journée, le pauvre Alan fut dans un état à faire pitié. Il songea d’abord à s’enfuir au loin et à ne pas aller au rendez-vous. Mais le pendu lui avait dit qu’il le retrouverait, en quelque lieu qu’il pût se cacher, et cela le retint.

        Puis il eut l’idée de se pendre, mais il avait de la religion et renonça à ce projet. Enfin, il pensa que ce qu’il avait de mieux à faire, c’était encore d’aller au rendez-vous et de prier Dieu de l’assister. Il pria et pleura toute la journée, au grand étonnement de sa jeune femme et de toute sa famille, qui ne comprenaient rien à sa conduite, et, la nuit venue, il quitta furtivement sa demeure, vers les onze heures, pour aller au rendez-vous. Il marchait lentement, hésitant encore, et en récitant force prières et oraisons. En sortant d’un chemin creux qui débouchait sur la lande, il entendit comme le vagissement d’un petit enfant nouveau-né. Et en effet, la lune étant sortie de derrière un nuage, il aperçut à terre un petit enfant tout nu, comme s’il venait de naître, et qui paraissait près de mourir de froid.

    - Pauvre petite créature ! s’écria-t-il, ému de compassion, quelle est la mère dénaturée et sans entrailles qui t’a ainsi abandonnée ?

    Et il ôta son habit, en enveloppa l’enfant, le posa sur le gazon au bord de la route, et dit :

    - Je te mets-là sous la protection de Dieu, et s’il me donne la grâce de revenir d’où je vais, je te promets de t’élever comme mon propre enfant, et tu ne manqueras jamais de rien pendant que je serai en vie. Mais hélas ! mon pauvre enfant, je crains fort que je ne sois plus exposé qu’à toit de mourir bientôt.

    L’enfant prit alors la parole, au grand étonnement de Kerglaz et parla ainsi !

    - Merci, mon parrain, je vous revaudrai cela !
    -
    Tu m’appelles ton parrain, mon pauvre enfant ?
    -
    Oui, vous êtes mon parrain. Ne vous rappelez-vous pas avoir tenu les fonds baptismaux, pour le faire chrétien, l’enfant naturel d’une pauvre fille de votre village nommée Fantic Kerlobo ?

    - Oui, je me le rappelle bien !

    - Eh bien, je suis cet enfant. Je mourus peu de temps après avoir été baptisé, et je suis aujourd’hui dans le paradis, parmi les bienheureux. Dieu m’a envoyé à votre secours, dans le danger où vous vous trouvez présentement, pour que je puisse reconnaître le grand service que vous m’avez rendu, en me servant de parrain, alors qu’aucun autre ne voulait le faire. Écoutez-moi bien, faites de point en point ce que je vais vous dire, puis ne craigniez rien, car vous vous tirerez heureusement de la redoutable épreuve qui vous effraie tant, et non sans raison. Allez jusqu’au lieu du rendez-vous, et je vous accompagnerai. Je me coucherai à vos pieds, vous vous tiendrez derrière moi et, quoi que vous voyiez ou entendiez, ne vous effrayez de rien, l’esprit du mal n’aura aucun pouvoir sur vous, il ne vous verra même pas.

       Alain Kerglaz fut réconforté par ces paroles de l’enfant. Il  s’avança alors sur la lande, vers le gibet du pendu, et l’enfant marchait devant lui. Il faisait clair de lune, les hiboux et autres oiseaux de nuit piaulaient et criaient de tous côtés d’une façon sinistre, et le vent balançait le corps du pendu à sa potence. Minuit sonna au clocher du village. Alors l’enfant se coucha par terre, aux pieds de Kerglaz, et lui dit :

    - Voici l’heure ! Agenouillez-vous derrière moi, parrain, priez Dieu de vous être en aide, et ne vous effrayez ni ne vous inquiétez de rien : il ne vous arrivera pas de mal.

     Alain se mit à genoux derrière l’enfant. Aussitôt il entendit un vacarme épouvantable, des aboiements, des hurlements, des glapissements, des cris de toute sorte, comme d’une meute enragée et fantastique. Puis une troupe innombrable de diables horribles envahit la lande, et le pendu, à son gibet, les dominait et semblait les exciter. Ils cherchèrent, furetèrent partout, en criant ! « Hé ! Alan Kerglaz, es-tu exact au rendez-vous ? Nous venons te chercher, où es-tu donc ? Il faut quitte ta belle Yvonne, qui passera aux bras d’un autre, et venir avec nous, chez notre maître Satan, qui t’attend ! ... » Kerglaz se tenait à genoux derrière l’enfant, mourant de frayeur.

    Maintes fois, les diables passèrent et repassèrent à côté de lui, sans le voir, car son filleul le rendait invisible pour eux. Ne le trouvant pas ils crièrent : »Il n’est pas au rendez-vous, allons le chercher chez lui et l’arracher du lit de sa jeune femme ! » Et ils partirent avec un vacarme épouvantable. Ils entrèrent dans sa maison, par la cheminée, comme un tourbillon, cherchèrent et furetèrent dans tous les coins et recoins, et, ne le trouvant pas, ils s’en allèrent par la cheminée et emportèrent une partie du pignon de la maison qu’on n’a jamais vu se relever depuis. Ils revinrent à la lande, y cherchèrent encore, mais toujours en vain, et comme le chant du coq se fit entendre dans une ferme voisine, ils s’en retournèrent chez eux, dans l’enfer, furieux de n’avoir pas trouvé leur homme.

    Alors l’enfant se leva et dit à Alan Kerglaz :

    - À présent, tout danger est écarté, mon parrain, et vous pouvez vous en retourner chez vous sans crainte, les démons n’ont plus pouvoir sur vous. Pour moi, je retourne au ciel, où j’espère vous revoir, un jour, pour ne plus vous quitter.

       Alan Kerglaz retourna alors chez lui, où il retrouva sa femme, son père, sa mère, et tous les gens de la maison, dans une frayeur mortelle, et très inquiet de lui. Il leur conta tout, et sa conduite étrange le jour et la nuit de ses noces, et sa disparition leur furent alors expliquées.

      Alain et Yvonne vécurent le reste de leurs jours heureux et craignant Dieu, et ils firent dirent plusieurs messes pour le repos de l’âme de Jean Kerlann, et l’ombre du pendu ne vint plus jamais les tourmenter.

       Dix heures sonnèrent. C’était le moment de clore la veillée, chacun s’en fut se coucher, et plus d’un de rêver, cette nuit, de revenants et de fantômes.

     

     © Le Vaillant Martial

     

     

     

     
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