• Un Paysan rusé

    Un paysan rusé

    C

    ette année-là, le temps avait longuement souri aux paysans bretons, apportant chaque jour ce qu’il fallait de chaleur et d’humidité pour leur permettre d’envisager une récolte exceptionnelle. Et le résultat était tangible : les branches des arbres ployaient sous le poids des fruits. Mais un après-midi, la grêle s’abattit soudain sur les vergers et ruina tous les espoirs.

    - Foutue grêle ! Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter cette malédiction ? grommela Pol Lalouenan en constatant les dégâts.

       Les pommiers étaient nus comme ne plein hiver et sa récolte entièrement détruite. Il  peinait déjà tellement pour arriver à nourrir sa femme et ses cinq enfants. Comment allait-il faire maintenant ? Et puis la ferme qu’il exploitait ne lui appartenait pas. Il payait chaque année un fermage. Le prochain terme il ne pourrait pas l’acquitter sans l’argent qu’auraient dû lui rapporter ses pommes.


     

       « Je vais devoir vendre la seule vache laitière qui me reste, se dit-il, mais cela ne suffira pas. Il me faudrait la valeur de trois bêtes pour payer le seigneur. »

       Quelques jours plus tard, il se leva de bonne heure, sortit sa vache de l’étable et l’attacha devant chez lui en attendant de l’emmener à la foire. Sa femme pleurait et il hésitait à partir.

    - Si tu vends Blanchette, nous n’aurons plus de lait pour les enfants. 

    C’est alors que passa un boucher qui se rendait à la foire. Il aperçut le bovin et s’approcha pour l’examiner.

    - Vous en voulez combien ?
    -
    Cinquante écus répondit Pol
    -
    Rabattez dix écus et nous pourrons faire affaire.
    -
    Les cours de la viande sont en hausse depuis quelques mois, vous le savez comme moi. Cinquante écus est le juste prix et je ne baisserais pas d’un liard.
    -
    C’est donc votre dernier mot.
    -
    Oui !
    -
    À ce prix, vous ne vendre pas votre vache aujourd’hui, croyez-moi.

      Et le boucher feignit de s’éloigner, persuadé que le paysan le rappellerait. Mais comme Pol le laissait partir, il fit demi-tour de lui-même.

    - J’ai réfléchit et j’accepte de payer ce que vous me demander. Je vais vous donner cinq écus d’arrhes et vous aurez le reste ce soir quand je repasserai.
    -
    Il faut tout payer maintenant.
    -
    D’habitude, on termine de payer au moment d’emmener la bête.
    -
    Je veux les cinquante écus maintenant sinon la vente sera annulée et je conduirai ma vache à la foire.
    -
    Eh bien, vous allez les avoir tout de suite !

    Et le boucher compta la somme.

    - J’ai encore un mouton et un veau à acheter, expliqua-t-il, je reviendrai dès que je les aurai trouvés.

    Pol s’apprêtait à remettre l’animal dans sono étable, quand un autre homme s’arrêta.

    - Combien en voulez-vous ?
    -
    Cinquante écus.
    -
    C’est beaucoup trop !
    -
    Le prix de la bête à corne est à la hausse, vous ne l’ignorez pas.
    -
    Oui, mais votre vache est quand même trop chère.
    -
    Regardez ces mamelles, c’est une bonne laitière. Et puis elle est bien grasse, je l’ai toujours nourri comme il faut.
    -
    C’est vrai, elle a bonne  mine je peux vous en donner quarante-cinq écus.
    -
    Pas question, j’en tirerai dix de plus à la foire.

       Après avoir marchandé un peu l’homme obtint ne débourser que cinquante écus. Pol n’accepta pas les arrhes qu’il proposait et exigea encore d’être payé sur le champ. L’acheteur s’y refusait et faillit rompre le marché. Il finit quand même par compter les cinquante écus et dit qu’il viendrait récupérer l’animal, après être allé à la foire où il avait rendez-vous avec un cousin.


     

       Un moment plus tard, un troisième homme arriva et regarda la vache qui était toujours attachée devant la ferme. Comme les deux autres, il déboursa cinquante écus « De quoi acquitter mon terme ! ». Il était heureux mais inquiet, car quand ils l’apprendraient n’allaient pas apprécier d’avoir été floués et réagiraient peut-être violemment.

       Le boucher se présenta à la ferme en milieu d’après-midi avec le mouton et le veau acquis à la foire. Pol alla chercher la vache à l’étable et la lui remit. Le boucher remerciât et s’en fut. Un peu plus loin se trouvait une auberge où il s’arrêta. Il attacha les bêtes à un anneau de fer et entra pour boire une chopine de cidre et se reposer un peu. Au bout d’un moment la vache rompit sa corde et regagna son étable. Pol se réjouit en la voyant rentrer et lui flatta l’échine.

    - Ah, ma bonne Blanchette, tu ne veux pas nous quitter, tu es vraiment une brave bête.

       Puis arriva le deuxième acheteur. Il emmena la vache et l’attache, fit aussi halte à l’auberge et l’attacha à côté du veau et du mouton. Elle tira si fort que sa corde céda encore. Et elle s’en retourna.

       Enfin le troisième fit comme les deux autres et s’enivra avec eux, tandis que l’animal regagnait une nouvelle fois son étable.

    Les trois hommes quittèrent l’auberge en titubant et chacun pensa que sa vache avait dû rompre sa corder et retourner chez son ancien maître.

    - A qui avez-vous acheté la vôtre ? demanda l’un d’eux.
    -
    À un dénommé Pol Laouenan, qui, qui exploite une ferme en bordure de route, pas très loin d’ici.
    -
    C’est étonnant, moi aussi !
    -
    Il devait posséder trois vaches, car moi aussi je lui en ai acheté une, dit le troisième.
    -
    Allons chez lui sans attendre.

    Le fermier venait de dîner et fumait tranquillement quand ils arrivèrent.

    - La vache que je vous acheté ce matin s’est échappée et a dû revenir chez vous, lui dit le boucher.
    -
    Je ne l’ai pas revue, répondit Pol.
    -
    Et les nôtres. demandèrent les deux autres.
    -
    Les vôtres non plus.

       Les trois hommes ne purent se contenter de ses réponses et voulurent vérifier en se rendant à l’étable. Ils n’y trouvèrent qu’une seule vache laitière.

    - C’est ma vache, s’écria la boucher.
    -
    Non, c‘est la mienne ! protesta le deuxième
    -
    Mais, non, je la reconnais hurla le troisième, ce ne peut être qu’elle que j’ai achetée.

    Et chacun voulut récupérer son bien.

    - Du calme, dit Pol Laouenan, cette vache est à moi et elle ne sortira pas d’ici. Je n’y suis pour rien si vous avez laissé échapper les vôtres.
    -
    Tu nous as volés en nous vendant à chacun la même bête, hurlèrent les trois acheteurs qui venaient de comprendre le manège du vendeur.
    Ils se jetèrent sur lui et l’auraient probablement tué sans l’intervention de sa femme qui parvint à les chasser en les menaçant avec une fourche.
    -
    J’étais bien loin d’avoir le dessus, dit le mari, tu es arrivée juste à temps.

       Le lendemain, les trois acheteurs portèrent plainte et quelques jours plus tard, Pol Laouenan  fut assigné à comparaître devant un juge. L’audience était prévue en début d’après-midi. Il profita de la matinée pour essayer de trouver un avocat. Un vieil homme à l’allure digne, qu’il avait croisé dans une ruelle non loin du palais de justice, lu en indiqua un. Il se rendit à son cabinet et lui exposa son affaire.

    - J’ai la certitude que vous perdrez. Et vous serez sans doute condamné à faire de la prison.
    -
    Vous ne pouvez pas me tirer de là ?
    -
    Désolé, non !
    -
    Contrairement à ce qu’on m’avait assuré, vous n’êtes pas un bon avocat puisque vous en savez pas gagner quand les affaires sont difficiles.
    -
    N’insistez pas, je ne veux pas vous défendre.
    -
    Tant pis, je m’adresserais ailleurs.

       Quelqu’un lui indiqua un autre avocat qui ne jouissait pas d’une aussi grande réputation morale, mais que l’on disait retors. Il  alla le voir et lui parla.

    - Votre affaire est difficile, dit l’avocat.
    -
    J’en suis conscient et c’est la raison pour laquelle je suis là. On m’a raconté que vous trouviez toujours le moyen de convaincre les juges.
    -
    Eh bien ! Donnez-moi le tiers de ce que vous avez obtenu avec votre vache ; c’est-à-dire cinquante écus et je vous tirerai de ce mauvais pas.
    -
    J’accepte de payer cette somme, si j’échappe à toute condamnation.
    -
    Je ne vois qu’un seul moyen pour l’emporter, vous faire passer pour un simple d’esprit, un niais.
    -
    Faites comme vous voudrez, l’essentiel est de gagner.
    -
    Quand vous serez devant le juge, vous mettrez votre main devant votre bouche et à chaque question qu’il vous posera vous répondrez systématiquement : « Pfffeu ! » et jamais rien d’autre.
    -
    Ce n’est pas bien difficile !
    -
    Vous êtes sûr d’avoir compris !
    -
    Oui ! Pfffeu ! Pfffeu !
    -
    Parfait alors rendez-vous à tout à l’heure au tribunal et surtout laissez-moi parler, sans jamais m’interrompre.

       À l’audience, le juge commença par écouter  les plaignants qui souhaitaient récupérer l’argent versé et en outre être indemnisés pour le préjudice subi.

    - Pol Laouenan, dit-il ensuite, vous êtes accusé d’avoir vendu la même vache à trois personnes différentes qui vous ont payé chacune cent cinquante écus alors que l’animal n’en valait que cinquante, et de surcroît vous ne l’auriez livré à personne. Qu’avez-vous à répondre ?
    -
    Pfffeu ! fit l’accusé
    -
    Que voulez dire ?
    -
    Pfffeu ! , Pfffeu !
    -
    Ne vous moquez-pas de moi sinon je serai contraint de vous condamner pour outrage à magistrat.
    -
    Pfffeu ! Pfffeu ! Pfffeu !
    -
    Monsieur le juge, intervint son avocat mon client est simplet et manque totalement de discernement. Il ne peut être tenue responsable de ses actes. Je demande que la justice fasse preuve de clémence à son égard. Quant aux plaignants, qui possèdent toutes leurs facultés mentales et qui ne pouvaient ignorer que c’est  loin d’être le cas de mon client, ils avaient manifestement pour projet de flouer ce malheureux en choisissant de traiter avec lui. Il serait juste de les condamner aux dépens.

       Persuadé qu’il avait affaire à un simplet, le juge n’infligea aucune peine à Pol Laouenan qui n’eut même à rembourser l’argent encaissé. Quant aux plaignants il  les condamna aux dépens.

    - Alors êtes-vous satisfait de moi ? demanda l’avocat à son client en quittant le tribunal.
    -
    Pfffeu ! fit l’autre.
    -
    Oui c’est ce qui nous a permis de gagner et vous avez été parfait dans votre rôle. Allons fêter cela à la taverne. Pol Laouenan accepta et se laissa régaler par son avocat. Mais quand celui-ci lui réclama les cinquante écus promis, il eut un long rire ironique entrecoupé de « Pfffeu !» qui n’amusèrent que lui.

    - L’avocat était furieux, il cita aussitôt son client en justice afin d’obtenir le paiement de ses honoraires. Une semaine plus tard, ils comparurent devant le même juge. Le plaignant exposa ses griefs avec toute l’éloquence de l’avocat qu’il était. Cette fois  Pol Laouenan avait préféré se défendre tout seul. Il se borna de répondre au magistrat par des Pfffeu !», comme il savait si bien le faire. Le juge le reconnut et ne put s’empêcher de sourire.

    - Maître, dit-il, il n’y a pas si longtemps, vous avez plaidé l’irresponsabilité pour ce même homme et je vous ai suivi dans mon jugement. Comment pourrais-je le condamner aujourd’hui ?  Je ne prononcerai donc aucune sentence à son égard.

    En revanche, je vous condamne  aux dépens.

    Au sortir du tribunal, Pol Laouenan attendit au pied du grand escalier donnant sur la rue. Il vit descendre l’avocat qui faisait grise mine. Quand celui-ci passa à sa hauteur. Il lui lança un « Pfffeu » retentissant avant de regagner sa ferme. C’est ainsi qu’il parvint à payer son terme, tout en conservant sa vache.

    © Le Vaillant Martial

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