• Un Chevalier, Un Écuyer et Un Chien

     

      C

    ette nuit-là, il ne se passa rien d’extraordinaire au joli château de Coquerel. La tour du nord demeura sombre et muette. On ne vit point de fantastiques lueurs courir de meurtrières en meurtrières. On n’entendit point le fracas des chaînes, les gémissements, les clameurs et tous ces bruits d’outre-tombe qui effrayaient tant les serviteurs de Plougaz. Chacun dormit d’un sommeil paisible, comme s’il n’y eût point eu à Coquerel une tour du Diable.

       Nos lecteurs ne s’étonneront point de cette circonstance s’ils veulent bien se rappeler que maître Luc Morfil était tombé sans mouvement, vers dix heures du soir, au beau milieu de la route. Quand il s’éveilla, il était plus de minuit ; l’heure de faire sabbat était passée, et le brave intendant connaissait trop bien l’étiquette infernale pour s’aviser de mettre en branle ses résines et ses ferrailles à une heure du matin.

       D’ailleurs, il n’était point trop en train de se mettre en besogne. Le froid de la nuit avait perclus son corps ; la terreur avait paralysé son esprit. Quand il reprit ses sens, son premier soin fut de jeter autour de lui son regard effrayé. La lune, parvenue à son plus haut degré d’élévation, jetait à flots sur la campagne sa blanche et limpide lumière.

       Maître Luc ne vit plus le spectre du jeune M. Arthur, ni celui de Yaumi, ni celui de Pluto. Il n’y avait là près de lui que sa mule fidèle qui l’attendait en dormant debout sur ses quatre jambes.


     

       Maître Luc fit quelques pas sur le chemin pour rendre à ses membres un peu d’élasticité ; puis, montant sur sa bête, il se hâta de regagner son gîte.

       J’aurai rêvé, se disait-il. Dieu merci, les morts ne reviennent point, et la chaîne de Pluto est en bon fer. J’aurai rêvé.

       En traversant la cour de Coquerel, il siffla Pluto, qui n’eut garde de répondre. Alors il s’approcha de la loge et vit que le chien avait réellement disparu.

    - Le diable s’en mêlerait-il pour tout de bon ? grommela-t-il avec inquiétude.

       Maître Luc eut grand ’peine à s’endormir. Le lendemain, il apprit l’enlèvement du cadavre de Yaumi, ce qui acheva de le convaincre qu’il n’avait point rêvé la nuit précédente. Malgré les terreurs nouvelles que faisait naître en lui cette série d’événements extraordinaires, il se raidit dans ses projets spoliateurs, et résolut de lutter avec l’enfer, s’il le fallait, plutôt que de renoncer au joli château.

       M. de Plougaz, au contraire, s’éveilla fort gaillard. Il y avait longtemps que le bon seigneur n’avait dormi si tranquillement. En se levant, il demanda pour son déjeuner un râble de lièvre, cinq cailles, deux perdrix et un poulet gras de la Guerche, cité presque aussi célèbre que Le Mans pour ses chapons. Pour son dessert, il mangea trois galettes de blé noir, dont une seule aurait satisfait l’appétit d’un Auvergnat moderne. Mais, dans ces temps héroïques, l’estomac de l’homme était dans toute sa vigueur ; ses facultés ne se pourraient point comparer aux faibles capacités de nos organes dégénérés.

       Quand M. de Plougaz eut arrosé son repas du matin à l’aide d’un pot de vin clairet, il se renversa sur son grand fauteuil à dossier blasonné, et au lieu de se curer les dents comme ferait un gourmand contemporain, il se demanda ce à quoi il emploierait sa journée.

       La chasse l’amusait fort, mais il commençait à n’être plus très ingambe, et la goutte livrait à ses orteils de fréquents et victorieux combats. La pêche est un fade plaisir : M. de Plougaz d’ailleurs trouvait que c’était là passe-temps de vilain. Il eût bien employé quelques heures à feuilleter la demi-douzaine de bouquins qui formait la bibliothèque de Coquerel, mais il ne savait point lire. Que faire donc ?

       Comme il s’adressait cette question, maître Luc Morfil, pâle et portant sur son visage les piteuses traces de sa mauvaise nuit, entra dans la salle à manger.

    - Dieu vous garde, Monseigneur, dit-il en saluant profondément.
    - Merci, Luc, merci, mon ami, répondit M. de Plougaz. Tu viens fort à propos. J’étais dans un grand embarras.
    - Monseigneur sait que je suis à ses ordres.
    - Sans doute, Luc. Je te paie pour cela. Dis-moi, que ferais-je bien aujourd’hui pour me distraire ?

        Maître Luc ne put retenir une grimace. Cette liberté d’esprit de son seigneur lui semblait d’un fort mauvais augure pour ses projets. Avait-il donc suffi d’une nuit de repos pour rendre à Plougaz toute sa sérénité ? Ne songeait-il plus à la tour du Diable et aux terribles apparitions qui avaient mis en émoi naguère le château de Coquerel ?

    - Eh bien ? dit M. de Plougaz.
    - Monseigneur veut-il que je lui rende compte de mes démarches d’hier ?

        M. de Plougaz haussa les épaules d’un air mécontent.

    - Au diable tes comptes et tes démarches ! s’écria-t-il. Penses-tu me divertir en me parlant ainsi ? Allez-vous-en, maître, et envoyez-moi mon veneur.

       L’intendant obéit aussitôt. Mais le coup était porté. Il avait suffi d’un seul mot pour ramener le vieux gentilhomme à ses sombres pensées. Quand le veneur se présenta, M. de Plougaz le regarda de travers, et l’accueillit assez médiocrement.

    - Je n’ai que faire de tes services, maraud, lui dit-il ; va-t’en, et envoie-moi mon intendant.

       Maître Luc Morfil montra bientôt, pour la deuxième fois, à la porte entrebâillée, sa mine rougeaude, souriante et pateline. Il s’approcha en faisant, de trois en trois pas, une courbette, et se tint debout devant Plougaz.

     - Maître Luc, dit celui-ci, qu’avez-vous fait hier ?
    - J’ai exécuté vos ordres, Monseigneur.
    - Quels ordres ?
    - Monseigneur m’a ordonné de faire crier la vente prochaine de Coquerel...
    - J’ai ordonné cela ?
    - Oui, Monseigneur... Et de chercher des acheteurs.
    - Êtes-vous bien sûr, maître Luc, que j’aie ordonné cela ?

     L’intendant répondit encore :

    - Oui, Monseigneur.
    - Eh bien, maître Luc, reprit Plougaz, je crois que vous avez raison. J’ai souvenir de quelque chose de semblable, et j’espère qu’on n’a point encore pu crier la vente ?
    - Si fait, Monseigneur.
    - Du moins vous n’avez pas trouvé d’acheteur ?
    - Si fait.

     

       Plougaz se leva et fit deux fois le tour de la salle en sifflant l’air d’une vieille fanfare. Ensuite, il s’accouda sur l’appui d’une fenêtre et regarda les nuages gris qui couraient au ciel. Maître Luc le suivait de l’œil comme un chat qui guette sa proie.

    - Tu as beau faire, pensait-il, tu es pris par le cou. Plus tu te démèneras, plus vite tu seras étranglé.
    - Quelle heure est-il ? demanda tout à coup M. de Plougaz.
    - Onze heures avant midi, Monseigneur.
    - Il est temps encore, maître Luc ! Maître Luc, mon ami, montez sur votre mule et allez à Bécherel. Vous ordonnerez au crieur de proclamer à son de trompe qu’on ait à tenir pour nulle et non avenue sa première publication.
    - Y pensez-vous ! Voulut dire l’intendant.
    - Ensuite, continua paisiblement M. de Plougaz, vous vous rendrez auprès de l’acheteur que vous avez trouvé. Vous lui direz qu’il ne prenne point souci de tirer ses écus de son coffre-fort. Je garde mon joli château de Coquerel.

     L’intendant poussa un profond soupir.

    - Mais, dit-il d’un air découragé, quelle raison donner ?
    - Mon bon plaisir, maître Luc.
    - Encore faut-il...
    - Maître Luc, je vous permets de dire que vous êtes sujet à des accès de folie, et que votre folie est de vouloir vendre Coquerel.
    - L’acheter plutôt ! pensa Luc... Monseigneur, ajouta-t-il tout haut, je m’empresse de vous obéir, mais... qui sait si vous ne changerez point d’avis ?
    - Je déteste les mais, maître Luc.
    - Hélas ! Monseigneur, c’est la première fois que je discute vos ordres.
    - C’est une fois de trop.
    - Si le malin esprit revenait...

       Plougaz regarda son intendant en face, et celui-ci perdit ses fraîches couleurs. Il n’eut point la force d’achever. Le vieux seigneur réfléchit quelques instants.

    - On dirait, maître Luc, reprit-il avec un silence, que vous connaissez les intentions de l’esprit malin !
    - À Dieu ne plaise ! murmura Morfil en se signant.
    - Allez faire préparer votre monture. Avant de partir, vous reviendrez chercher mes derniers ordres.

       Maître Luc ne se frotta point les mains en descendant le grand escalier de Coquerel. Cette journée ne valait point celle de la veille. Le joli château lui glissait entre les doigts. Néanmoins, il ne perdit pas courage et résolut de combattre jusqu’au bout.

    - Demain, se disait-il, la tour du Diable aura fait des siennes, et Plougaz ne sera plus si intraitable.

       Quand il eut mis le licou et le bât de sa mule, il revint au salon à manger. Une idée nouvelle semblait avoir traversé l’esprit du vieux châtelain, qui avait pris un air de joyeuse détermination.

    - Il y a de braves gentilshommes dans le pays de Dinan, maître Luc ! S’écria-t-il en le voyant entrer. De par le sang de Yan Plugastel, mon bienheureux aïeul, nous en trouveront dix pour un qui voudront tenter l’aventure.

    - Quelle aventure ? demanda le Normand inquiet.
    - Monsieur Bertrand Du Guesclin, le redouté connétable, n’a pas emporté dans sa tombe tout le bon sang de nos veines, continua M. de Plougaz au lieu de répondre. Nous avons la tête dure et le cœur chaud. Ah ! Maître Luc, Satan verra beau jeu !

    Morfil se sentit venir la chair de poule.

    - Nous le combattrons, maître Luc ajouta Plougaz Vive Dieu ! Nous le combattrons avec la croix et avec l’épée : les armes du ciel et les armes de la terre. Ah ! Ah ! Quand Plougaz se réveille, gare à ses ennemis !

    - La croix, passe encore, pensa Morfil, mais l’épée !...

    - Et, sur ce, maître, allez chercher l’acquéreur dont vous avez fait la trouvaille. Si je suis vaincu dans la lutte, il sera là tout prêt pour acheter Coquerel. Pendant votre absence, tous mes gens vont monter à cheval et convoquer mes nobles amis. C’est fête, ce soir, au joli château, maître Luc. Après souper, je proposerai au plus vaillant de coucher dans la tour du Diable, en compagnie de monsieur mon cousin, le prieur de Saint-Pierre-en-Plesguen. Ah ! Ah ! Allez-vous-en, maître Luc !

       Une demi-heure après, dix serviteurs de Plougaz portaient à franc étrier les invitations de leur seigneur. Le joli château était en bonne odeur dans toute la contrée pour ses splendides festins. Tous les invités acceptèrent.

       Maître Luc, de son côté, pressait le trot de sa mule sur la route de Dinan ; il cherchait en sa tête un moyen de conjurer l’orage. S’il ne s’était agi que de braver l’exorcisme du vénéré prieur de Saint-Pierre-en-Plesgnen, le Normand n’eût point été fort embarrassé ; mais l’épée d’un gentilhomme, – du plus vaillant, avait dit M. de Plougaz, – comment mépriser semblable chose ?

       Néanmoins, il n’y avait pas à reculer ; la crise qui se préparait devait être décisive. Il fallait vaincre ou renoncer pour jamais au joli château de Coquerel.

       Quand il souleva le marteau de la boutique de son compère le procureur, la grande fille aux yeux gris vint lui ouvrir, et lui souhaita la bienvenue d’un air embarrassé.

    - Je suis pressé, dit l’intendant, où est maître Roch Requin, ma fille ?
    - Mon père est occupé, répondit l’héritière du procureur, qui jeta un coup d’œil furtif sur les mains de maître Luc pour voir s’il ne lui apportait point un ruban de velours.
    - À cela ne tienne ! Entre compères on ne se gêne pas.

       L’intendant écarta sans façon la grande fille et entra. Le réduit de maître Roch Requin, éclairé par une seule fenêtre dont les carreaux poudreux ne laissaient point passer beaucoup de lumière, jouissait d’un demi-jour qui eût admirablement convenu au boudoir d’une coquette émérite. Au milieu de la chambre on voyait assez distinctement les objets, mais dans les angles et à l’ombre des meubles massifs de chêne noir, on ne voyait rien du tout. Cette circonstance fut cause que maître Luc n’aperçut point en entrant deux hommes et un chien qui se collèrent à la muraille, abrités contre le jour par la saillie d’un bahut séculaire.

    - À bas, Pluto ! murmura sourdement un de ces hommes.

       Le chien s’affaissa sur ses pattes, mit son museau dans la poussière, et demeura immobile, inanimé.

    - Eh ! Bonjour, compère ! S’écrièrent en même temps maître Roch Requin et maître Luc Morfil. Ils s’embrassèrent avec une satisfaction passionnée, comme font les gens qui ne se peuvent point souffrir.
    - Compère, ajouta maître Luc, vous êtes invité à vous rendre ce soir au château de Coquerel.
    - Pour quoi faire ?
    - Pour acheter le manoir, compère, s’il plaît à Dieu, et avec l’aide du bienheureux évangéliste, mon saint patron.
    - Diable ! Diable, dit maître Roch.

     

       Maître Luc pirouetta sur lui-même, et fit mine de vouloir commencer une promenade autour de la chambre, ce qui l’eût amené, sans aucun doute, à découvrir les yeux cachés derrière le bahut.

    - Compère, s’écria le procureur en retenant dans sa main crochue le pourpoint de l’intendant, restez en place si vous voulez que nous raisonnions ensemble. J’ai le système nerveux très délicat, et tombe du haut mal quand on remue autour de moi.

    Maître Luc prit un siège et s’assit.

    - Vous disiez donc, continua Requin avec un soulagement évident, que vous aviez fait hier un heureux voyage ?
    - Je ne parlais point de cela, compère. Je disais : il faut que vous veniez ce soir au château.
    - À bien réfléchir, je n’y vois pas d’empêchement, compère. Vous tiendrez les deux mille écus prêts ?
    - Sans doute.
    - Et vous épouserez ma fille ?
    - Avec plaisir.
    - C’est un trésor que je vous donne là, compère.
    - Vous me l’avez déjà dit, murmura l’intendant avec hauteur. Au revoir, maître Roch, et ne vous faites point attendre.

       Pendant qu’il se dirigeait vers la porte, maître Roch le suivit d’un regard narquois et vainqueur.

       Dès qu’il fut parti, Pluto secoua les longues soies de son cou et se redressa. Les deux hommes sortirent de leur cachette.

    - Vous voyez, Monseigneur, dit maître Roch à l’un d’eux, que je ne vous avais pas trompé. J’espère que la franchise de mon aveu protégera ma tête.
    - Il me faut pour ce soir deux bons chevaux, un habit complet de gentilhomme, et un masque de velours, dit le jeune seigneur qui semblait rêver.
    - Vous les aurez.
    - Il me faut, pour mon compagnon, un masque aussi et un habit d’écuyer.
    - Je serai trop heureux de vous les offrir.
    - Tu seras payé plus tard, maître. Que les chevaux soient de bon sang et les habits magnifiques.

        Maître Roch sortit pour obéir. Les deux hommes l’attendirent en silence : le chien s’étendit à leurs pieds.

       Quand vint le soir, le joli château s’illumina du sol au faîte. Plougaz n’avait point perdu son temps pendant que ses gens couraient les chemins. Une table splendidement couverte de mets de toute sorte s’était dressée dans la grande salle. Les lustres et girandoles étaient allumés. Sur chaque marche du perron, un homme d’armes, porteur d’une torche enflammée, éclairait la cour.

       Bientôt on entendit un bruit de cavalcade. Le pas ferme et vif des nobles chevaux battait au loin la lande. Ensuite le bruit s’étouffa sur le gazon de l’avenue ; puis il retentit plus sec et plus éclatant sur le pavé des cours.

       C’étaient les invités de Plougaz qui se rendaient à son appel. Maître Luc, retiré dans un coin obscur, en compta trente, et mesura de l’œil trente épées, dont la plus courte lui sembla d’une longueur exagérée.

       Ils arrivaient l’un après l’autre ; leurs chevaux exercés s’arrêtaient court au bas du perron. Ils jetaient la bride à leurs écuyers, et, sautant sur le sol, faisaient sonner les molettes d’or de leurs éperons. C’était, en vérité, un beau spectacle de voir la mine fière de tous ces nobles hommes. Leurs visages, éclairés par la rouge lumière des torches, semblaient plus hautains, leurs costumes plus pittoresques. Le vent du soir faisait onduler doucement les longues plumes de leurs chaperons, tandis qu’ils montaient les marches du perron. Le prieur de Saint-Pierre-en-Plesguen ne vint pas.

       La cuisine aussi avait son air de fête. Un véritable incendie brûlait dans l’âtre, et c’est à peine si la vieille Anne, au milieu des vases de toute sorte et des broches superposées, pouvait trouver assez de place pour brûler à l’aise ses orteils insensibles, retourner le manche de son rouet. Elle restait morne et silencieuse an milieu du fracas et du mouvement. L’odeur des viandes ne semblait point affecter son odorat ; le bruit n’arrivait point jusqu’à son oreille. Peut-être son esprit voyageait-il dans ces espaces mystérieux qui sont le monde des sorciers. Peut-être, pendant que ses pieds touchaient encore la terre des vivants, son âme essayait-elle déjà les sentiers inconnus du domaine des morts.

       Les gens de Coquerel avaient oublié leurs terreurs. Cette nuit de répit que Satan avait donnée au château pouvait être un commencement de paix définitive. Les plus poltrons retrouvaient courage. C’était un mouvement général, une activité universelle, une joie contagieuse et bruyante. Il n’y avait d’insensibles que la vieille Anne, et Yvonne, la fiancée de Yaumi, qui se cachait pour verser des larmes.

       M. de Plougaz, debout au milieu de son salon, recevait ses hôtes avec respect, cordialité ou condescendance, suivant qu’ils étaient ses supérieurs, ses égaux ou ses inférieurs ; mais il gardait toujours, envers tous, une grave et irréprochable courtoisie, parce que, en dehors des distinctions accidentelles ou natives, il y avait entre tous une égalité fondamentale ; il était entouré de ses pairs. Quand le dernier invité fut entré, on ferma la porte extérieure, et le festin commença.

       Il est à peine besoin de dire que les convives s’acquittèrent comme il faut de leur joyeux devoir. Les mets disparaissaient, les coupes s’entrechoquaient sans relâche, et l’esprit breton, assez vif de sa nature, et susceptible néanmoins de produire, quand on le chauffe, des plaisanteries aussi ressassées et des coq-à-l’âne aussi lourds que l’esprit parisien lui-même, l’esprit breton, disons-nous, faisait ce soir-là merveilles. M. de Plougaz, lui seul, fit soixante-quatorze calembours, au dire de la chronique où nous puisons cette histoire. Il lança tant de sarcasmes à Judicaël Trévesron, chevalier de Conantruiltz, riche capitaliste, que ledit chevalier tira trois ou quatre fois à moitié son épée de deux aunes. Il faut faire observer ici que ledit Trévesron, capitaliste, s’était porté récemment acquéreur du manoir de Coatvizillirouët, ce pourquoi M. de Plougaz lui gardait une dent légitime.

       Au second service, au moment où l’allégresse générale était à son comble, Plougaz manda son intendant. Morfil parut aussitôt, dans son costume des grands jours et portant au cou la chaîne d’argent officielle.

    - Maître Luc, lui dit M. de Plougaz, va me chercher cet acquéreur que tu as trouvé pour mon château de Coquerel.

    Tous les convives ouvrirent de grands yeux. Maître Luc obéit.

    - Eh quoi ! Plougaz, dit un cadet de Porhoët, tu veux vendre le joli château, mon vieux compagnon ?
    - Le Diable m’y force, messieurs, dit Plougaz avec calme.

       On se méprit au sens de ses paroles.

    - Je vous prêterai dix mille livres, mille ducats, dix mille écus ! s’écria-t-on de toutes parts.
    Voilà ce qui fut dit ; nous l’affirmons en conscience. L’eût-on fait le lendemain ? Ceci est une question ardue. Maître Luc rentra, tenant par la main maître Roch.
    - Le procureur ! dit-on avec dégoût. Vendre à un gratte-parchemin le plus gentil fief de la contrée !
    - Plougaz, je vous prêterai vingt mille livres, deux mille ducats, vingt mille écus.

       Le chevalier de Conantruiltz fut le seul qui ne dit rien. Pour cette raison, il ne fit point de mensonge.

    - Je ne veux pas de votre argent, mes loyaux compagnons, répondit Plougaz, mais je vous demande vos services.
    - Que faut-il faire ?
    - Vous m’avez mal compris. Écoutez.

        Ici M. de Plougaz raconta ce qui se passait chaque nuit à la tour du Diable. Pendant qu’il faisait ce récit, une demi-douzaine de convives disparut à petit bruit.

    - Ce qu’il faut faire ? demanda-t-il en finissant ; il faut que l’un de vous couche cette nuit à la tour du Diable.

       L’intrépidité est en Bretagne une qualité banale, mais l’intrépidité bretonne ne sait braver que les dangers matériels. Parmi tous ces guerriers, dont le moins vaillant eût volontiers combattu dix hommes en champ clos, il n’y en eut pas un qui ne frémit à la proposition de Plougaz.

    - Vous ne répondez pas, reprit celui-ci avec inquiétude et reproche.
    - Mon voisin, dit le chevalier de Conantruiltz, je vous présente mes civilités. Au revoir, messieurs, mes amis !

       Il sortit. Quelques autres imitèrent son exemple. Vingt convives restèrent autour de la table.

    - Il faudra donc vendre le joli château de Coquerel ! Prononça tristement M. de Plougaz.

       Maître Luc avait peine à contenir sa joie. Maître Roch ne disait rien et ne pensait point davantage.

       Tout à coup le cadet de Porhoët frappa joyeusement la table de son gantelet.

    - Par saint Guignolé, messieurs ! s’écria-t-il, le joli château ne sera point vendu, et Plougaz aura raison de son ténébreux ennemi. Nous voilà en cette salle vingt honnêtes seigneurs qui craignons Dieu, mais rien autre chose. Ne pouvons-nous coucher tous ensemble dans la chambre hantée ?

    Maître Luc mordit sa mince lèvre jusqu’au sang.

       Au moment où le cadet avait pris la parole, la porte s’était doucement ouverte. Un gentilhomme, richement vêtu et le visage couvert d’un masque de velours, parut sur le seuil et s’y arrêta inaperçu. Derrière lui se tenait un écuyer également masqué ; derrière l’écuyer, dans l’ombre, on aurait pu voir deux yeux rouges et lumineux, les yeux du chien Pluto qui n’avait point de masque.

    - Hé bien, messieurs, que vous en semble ? reprit le cadet de Porhoët.

    Les convives de Plougaz burent une dernière coupe et se levèrent.

    - Ainsi soit-il, répondirent-ils. Nous coucherons dans la chambre hantée.

       Le gentilhomme au masque de velours traversa la salle, suivi de son écuyer, que suivait Pluto. À sa vue, un sourire narquois parut sur la lèvre de maître Roch, qui regarda en dessous maître Luc, son compère.

    - Fi, messeigneurs, dit le nouveau venu d’un ton bref et hautain ; vingt contre un ! C’est dix-neuf de trop.

       Au son de cette voix, maître Luc sentit tressauter son cœur dans sa poitrine ; M. de Plougaz lui-même fut ému sans savoir pourquoi.

    - Faites faire vos lits, mes vaillants seigneurs, dans des chambres où vous puissiez sommeiller en paix, reprit l’inconnu. Pour l’honneur du pays de Bretagne, je ne souffrirai point que vingt lames soient dégainées contre une seule arme, fût-ce cette arme la corne de Satan !

    - Qui êtes-vous ? Demandèrent en même temps dix voix courroucées, qui êtes-vous pour oser parler ainsi ?

    - Mon nom importe peu, messeigneurs, et, s’il vous plaît, je ne vous le dirai que demain. Tenez-vous en paix. Moi, mon écuyer et mon chien, nous coucherons dans la tour du Diable.

       À ces mots, l’inconnu saisit sur la table un flambeau allumé, et se dirigea vers la porte, choisissant sans hésiter celle qui conduisait à la tour du nord. Son écuyer marcha sur ses traces, et Pluto suivit l’écuyer. Dans le trouble général, personne ne prit garde au chien.


     

       Les convives restèrent stupéfaits. Plougaz avait mis sa tête entre ses mains. Maître Luc reprit son sourire. Maître Roch cligna de l’œil d’une façon expressive. Nous pensons que ce procureur en savait plus long qu’il ne lui convenait de le faire paraître.


    Maître Roch

    © Le Vaillant Martial

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