• Salaün ar Foll

    Dans la paroisse de Lesneven, fondée par le comte de Léon, Even dit « La terreur des Normands », vivait au début du XIVe siècle, un pauvre « Innocent », appelé Salomon ou Salaûn, que les gens du pays avaient surnommé Ar foll coat, le fou du bois.

    Il n’était ni bruyant, ni agité. Ses propos n’étaient pas toujours incohérents. Il parlait peu d’ailleurs, mais en marchant d’un pas paisible et lent pas les chemins de son pays, il répétait sans cesse une invocation : Avé Maria !

    Après la mort de ses parents ne sachant aucun métier qui lui permet de gagner sa vie, il se fit mendiant. Le bâton à la main, la besace sur le dos, quand il se présentait à la porte des métairies, les chiens n’aboyaient pas et les fermiers lui faisaient un accueil sympathique. De tous temps, en Bretagne, les mendiants, surtout quand ils sont un peu « simple ‘esprit » ont été regardés comme les messagers de Dieu. Ils portent assurent-t-on, bonheur aux villages qui les ont vu naître, qu’ils fréquent ou habitent.

    Comme il n’avait jamais fait de mal et encore moins de tort à qui que ce fût, Salaün était tout particulièrement aimé et respecté de ceux qui le connaissaient. Il demeurait dans un bois, à l’extrémité du village de Guic-Elleau,    tout auprès d’une claire fontaine. Il n’avait d’autre lit que le ta terre et d’autre abri que les arbres. Son corps perclus de souffrances était couvert de haillons. Il marchait toujours les pieds nus.

    Il quittait chaque matin son bois pour venir à la messe à Lesneven. Il répétait sans arrêt pendant toute la durée de l’office, les deux seuls monts de prière qu’il connût. De temps à autre, on l’entendait exprimer dans sa langue bretonne cette autre invocation : O itron gwerhès Maria (Oh ! Madame Vierge Marie !)

    Il lui arriva une fois de parler plus longuement. C’était pour confier à ceux qui consentirent à l’écouter, le secret d’une rencontre qu’il avait faite dans une de ses courses.

    Comme il traversait une clairière, une grande dame magnifiquement vêtue d’un robe de soie blanche constellée de perles fines et tenant, par la main, un petit enfant, était venue au-devant de lui. Sa beauté avait l’éclat du jour, et ses traits pleins de douceur témoignaient de sa beauté. Elle s’avançait en souriant. Sur ses pas naissaient des roses. Une lumière fluide et parfumée l’environnait de toutes parts, et, comme pour accompagner sa marche légère, les accords d’une musique entre toutes mélodieuse vibraient dans l’espace.

    Convaincu de se trouver en face de la reine des deux Bretagnes, Salaün, timidement essaya de se cacher derrière un gros arbre.

    La dame l’aperçut cependant.

    - Pourquoi te caches-tu ? lui demanda-t-elle. Il ne faut pas prendre crainte de moi. Je suis celle que tu appelles sans cesse. Parce que je sais ton grand amour pour moi, je viens te voir, pour te dire qu’il faudra, dès que tu le pourras, me faire construire une belle église auprès de la fontaine où tu te désaltère, après y avoir trempé le pain du que l’on t’a donné.

    En entendant ces paroles, Salaün, qui avait deviné l’identité de la « dame » était tombé à genoux, en répétant, les mains jointes : O Maria ! O Maria !

    Sous l’éblouissement de la lumière ses paupières s’étaient fermées et il avait senti les lèvres de la Vierge se poser sur son front.

    Quand il ouvrit les yeux, la vision avait disparu.

    Après cette belle rencontre, à laquelle personne ne voulut croire, Salaün continua de mener sa vie de misérable.

    Il ne pouvait pas travailler. Il errait, sans but apparent, à travers les bois, les champs. Parfois, au plein cœur de l’hiver, alors que la glace couvrait les ruisseaux, il se déshabillait et se baignait. Lorsqu’il avait repris ses haillons, il montait dans les branches d’un arbre et se balançait pour se réchauffer en répétant toujours sa prière : O Maria ! O Maria !

    La guerre civile à cette époque, désolait la Bretagne. Les troupes de Charles de Blois étaient aux prises avec les troupes de Jean de Montfort. Les soldats des deux partis, tant il est vrai qu’en temps de calamité l’homme devient un loup  pour l’homme, ravageaient les compagnes. Sans hésiter, ils mettaient à mort les paysans qu’ils rencontraient, quand ceux-ci refusaient de se déclarer, selon le cas pour l’un ou l’autre des prétendants à la couronne ducale. Un jour Salaün ar Foll fut surpris par l’une de ces troupes.

    - Qui vive lui cria-t-on.

    Sa réponse cette fois ne fut pas celle d’un fou :

    - Je ne suis ni Blois ni Monfort, dit-il, je suis Salaün, serviteur de Madame Marie.

    Les maraudeurs, tout d’abord, se prirent à rire. Mais les yeux du mendiant exprimaient une telle confiance que ses agresseurs, sans lui faire aucun mal, et n’ayant d’ailleurs rien trouvé  sur lui qui eût quelque valeur, le laissèrent poursuivre tranquillement son chemin.

    Salaün mena ainsi pendant quarante années son existence pieuse et nomade. A la fin d’un été, il tomba gravement malade. Le curé de Guic-Elleau vint le voir. Il le trouva dans un grand état de misère et voulut le faire transporter dans une maison voisine, Salaün repoussa ses offres, comme il repoussa celle des habitants compatissants de Lesneven, qui se présentaient pour le soigner. Il ne voulait pas abandonner sa retraite et c’est au seuil de celle-ci, au pied des arbres qui n’avaient pas encore perdu toutes leurs feuilles, qu’on le retrouva mort, le jour de la Toussaint de l’an 1358.

    Très peu de semaines après son décès, on raconte dans la région qui s’étend de Lesneven à Saint-Pol de Léon, que des événements qui tenaient du prodige, se produisaient aux alentours et même à l’intérieur de la tombe de Salaün. Notamment, on avait, à plusieurs reprises, vu trembler la terre qui recouvrait son corps. Des bruits insolites, qui tantôt paraissaient des cris d’appel, tantôt des grondements de colère ou des sanglots, jetaient l’effroi dans l’âme des passants.

    À la suite de ces propos, les uns déclarèrent que Salaün était, de son vivant, possédé du démon, les autres, au contraire, affirmèrent que sa vie se pouvait se donner en exemple et que, conséquence de sa piété, sa  mort avait été celle d’un saint.

    L’opinion publique ne tarda pas à se diviser au sujet de l’innocent, à tel point que la discorde entra dans quelques familles.

    Afin de mettre la paix dans son troupeau, le curé de Guic-Elleau, résolut de se rendre sur la tombe de Salaün. En présence des habitants assemblés, il prononça, les paroles rituelles des exorcismes et, en faisant plusieurs signes de croix adjura Salaün, d’en sortir à l’instant.

    A la troisième sommation la terre se gonfla et s’affaissa plusieurs fois, comme une poitrine qui respire. Des bruits étranges se firent entendre. Sourds et imprécis au début, ils se muèrent peu à peu en une  sorte de chant. Qu’accompagnaient des violes et des hautbois.

    L’anxiété étreignait les assistants. Le prêtre renouvela ses prières. L’agitation du sol grandissait toujours. Une atmosphère d’angoisse planait sur les esprits. Chacun se rendait compte qu’un événement capital et mystérieux allait survenir. Si Satan obéissait à l’adjuration, peut-être, parmi les flammes jaillies de toutes, verrait-on apparaître un effrayant dragon et un visqueux crapaud.

    A la dernière oraison la terre se souleva plus fortement encore. Les chants et les accords mélodieux s’amplifièrent. De suaves et délicats arômes emplirent l’espace. Tout le monde se mit à genoux et, d’une même voix, entonna la salutation angélique.

    Un lys magnifique au calice immense et d’une blancheur immaculée venait de s’élancer du sol. Sa haute tige montait droite et verte, parallèlement à la croix de bois placée au chevet de la tombe. À l’intérieur de la corolle liliale, les pistils étaient disposés de telle sorte qu’ils brodaient en lettres d’or l’invocation si souvent répétée durant sa vie par Salaün : O Maria !

    Cette fleur miraculeuse demeura pendant six semaines dans une éclatante et fraîche beauté. Elle résista aux ardeurs du soleil, aux souffles du vent, aux lances de la pluie, car le récit du prodige s’était, de bouche en bouche, rapidement colporté dans toute la Bretagne.

    Cependant les incrédules se trouvaient parmi les visiteurs. D’autres se demandaient encore si ce n’était pas là une nouvelle ruse du Malin.

    Les ecclésiastiques, les nobles et les officiers de Jean de Monfort décidèrent d’un commun accord, de creuser la terre avec précaution, autour de la tige du lys merveilleux. Quand le travail fut terminé, croyants et incrédules constatèrent que cette tige sortait de la bouche du mort.

    Jean de Monfort ne tarda pas à apprendre cette surprenante nouvelle. On lui rapporta en même temps le récit de l’entrevue de Salaün avec la « dame » de ses pensées et de ses prières. Il fit le vœu, s’il triomphait de Charles de Blois de bâtir une chapelle à la vierge du Fou du bois.

    Au lendemain de la bataille d’Auray (29 septembre 1364) qui, par la mort de son rival, le faisait seul duc de Bretagne, Jean IV posa solennellement la première pierre de l’église, au lieu-même où le lys avait poussé.

    Le gouvernement de son duché, les luttes qu’il dut soutenir encore, tant contre le roi de France que contre certains de ses vassaux, demeurés fidèles à Jeanne la Boiteuse , veuve de Charles de Blois, l’obligèrent d’abandonner la construction qu’il avait projetée, alors que les fondations étaient à peine hors du sol.

    Ce fut Jean V qui acheva l’œuvre commencée par son père, avec le concours de Notre Dame du Folgoët, où se tient les 7 et 8 Septembre, un pardon célèbre, est regardée à juste titre comme l’une des merveilles architecturales de la Bretagne.

     

    © Le Vaillant Martial

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