• Saint Efflam et le Dragon

     

    Saint Efflam et le dragon 

     

     

     

    Saint Efflam et le Dragon 

     

    Oh, je vous excuse bien volontiers. Parfois en ces temps incertains, on ne sait plus où l’on est ici, à quelques brasses seulement du Roc’h Hir Glaz où selon Théodore Hersart de la Villemarqué, chantait Gwenc’hlan, sur cette immense étendue minérale et végétale que la grande transgression marine du VIII ème siècle noya sous des millions de tonnes d’eau salée, vivait un dragon.

     

    Il faut dire que les parages à l’époque, n’étaient guère surs. Selon une vieille gwerz rapportée à Kervaker dans le dialecte Trégorois : «  La Bretagne était alors ravagée par des animaux sauvages et des dragons qui désolaient tout le canton et surtout le pays de Lannion. » Celui qui vivait ici était immense et hideux. Il n’avait cesse de terroriser la population locale. Il aurait pu, impunément, continuer son œuvre de désolation, grillant ici un arbre d’un jet de feu, dévorant, engloutissant là un homme, une femme, un enfant innocent, nageant tantôt dans les eaux bleues de l’immense baie de Lannion, se retirant parfois, d’après Albert Le Grand : «  À travers la grève, dans sa caverne, distante, d’environ mille pas de ce roc, laquelle caverne était profonde de neuf coudées et en avait douze en la circonférence de son ouverture ».

     

    D’autant que, selon l’habile hagiographe : « de peur qu’à la piste et trace de ces griffes, il ne fut découvert et assiégé en cet antre, il avait cette astuce de marcher à reculons, de sorte qu’à voir les marques de ses griffes sur le sable, on eut pensé qu’il venait qu’il venait de sortir du lieu où il ne faisait qu’entrer. »

     

    - Astucieux, siffla la fille, presque admirative devant une intelligence si vive. Était-il vraiment si terrible ?

    - À ce que prétendent les hommes de lettres, sans aucuns doutes. Écoutez encore ce qu’en dit aussi la vox populi : la créature avait un œil rouge au milieu du front, des écailles vertes autour des épaules et la taille d’un taureau de deux ans.

    La queue tordue comme une vis de fer, la gueule fendue jusqu’aux oreilles, et armée, dans toute son étendue, de défenses blanches et aiguës, comme celles d’un sanglier. »

     Il aurait pu exercer son ... ministère pendant longtemps sur la contrée si un personnage venu de l’autre côté de la Mor Breizh[i] n’était venu contrarier ses noirs desseins. Car en ce temps-là, jeune fille, les « saints » que nous avons évoqués descendaient vers les rivages d’Armorique, sur leurs curraghs, leurs bateaux légers à l’armature de bois recouverte de cuir de vache, aussi nombreux que des criquets sur un champ de blé ... Ils n’imposèrent pas seulement une nouvelle organisation civile, militaire et ecclésiastique  à une Armorique qui n’était sans doute pas si déserte que le bon Arthur Le Moyne de la Borderie voulut bien l’écrire, à la fin du XIX è siècle. Ils apportèrent aussi et je dirais presque surtout une nouvelle conception religieuse, et cette foi inébranlable en le Dieu unique venu du désert.

    L’un d’entre eux, et parmi les plus zélés se nommait Saint Efflam, c’est l’éponyme de la paroisse sur le sol de laquelle nous marchons depuis une demi-heure. Prince hibernien, né selon Albert Le Grand, vers l’an de grâce 448, il était l’héritier d’une des cinq provinces historique de la verte Erin. Son père passait le plus clair de son temps, comme il était coutume en ce temps-là, à faire la guerre à son plus proche voisin. Jusqu’ au moment où fatigués de tant d’énergies perdue et lassés de voir le sang couler, les deux adversaires convinrent d’une trêve. Une trêve scellée par les épousailles de leurs enfants respectifs. Ainsi la charmante Enora, votre éponyme, jeune fille, fut-elle promise, à Efflam. Hélas le jeune homme manifesta très tôt, un attrait immodéré pour l’étude et la piété. Contrairement à son père, il épousa la nouvelle religion que le Breton Patricius était venu propager en Hibernie. Il devint rapidement l’un des plus ardents disciples de celui qui chassa les « serpents » du sol irlandais. Et conformément à la tradition des « saints hommes », de traverser les mers en une sorte de peregrinatio pro deo, une pérégrination pour l’amour de Dieu, afin d’apporter la « bonne parole » aux peuples demeurés dans les ténèbres du paganisme.

    Le jeune prince convola donc en juste noces avec la frêle et douce Enora. Pour le public et pour satisfaire aux désirs de son père ... Mais à peine la cérémonie et le festin terminés, au moment de consommer le mariage, Efflam s’ouvrit à des projets à sa jeune épousée. « Elle en fut bien troublée et triste, écrit encore Albert Le Grand. Le saint, s’en apercevant, fut bien marri. De le lui avoir dit et, craignant qu’elle ne mit empeschement à son départ, lorsqu’il la sentit endormie, il sortit bellement du lit et s’en alla à ses compagnons qui l’attendaient dans un havre, puis, ayant levé les ancres et les voile, sortirent hors, et d’un bond vent cinglèrent en pleine mer, se laissant conduire à Dieu par où il lui plairait de les guider. »

    - Et alors le dragon ?
    -  Ne soyez pas si pressée. Prenez la mesure du temps. Nous n’appartenons déjà plus au monde d’aujourd’hui. D’ailleurs regardez.

    Alors, comme l’Ankou agitait d’un geste ample son vaste manteau noir, la fille eut l’impression très nette de faire un bon dans le temps.

     Elle se trouva d’un coup au milieu d’une immense forêt couvrant les coteaux abrupts qui sertissaient la baie dans un écrin d’émeraude et qui courait sur un fond sablonneux où, quelques instants auparavant, s’étendait la fameuse lieue de grève.

    Elle entendit des pas, des pas lourds, qui, régulièrement, s’approchaient d’elle. Le sol, sous la pression, se mit à trembler ; De plus en plus, de plus en plus fort, comme si une immense secousse sismique s’était emparée des lieux. Épouvantée, elle se cacha derrière un aubépinier fourni, accroché à un rocher de schiste. Elle eut à peine le temps de s’y dissimuler qu’un jet de feu semblant provenir du plus profond de l’enfer grillait une grosse branche de chêne et martyrisait son tronc. Le monstre était là, à deux brasses d’elle, dardant de son œil unique l’horizon bleu-gris. Ses narines grandes comme des soufflets de forge frémissant à la caresse du vent de Gwalarn, cependant que la queue, l’énorme, l’interminable queue verdâtre qui évoquait la couleur des marais putrides, battait la mesure sur une cadence de plus en plus accélérée. La bête humait une odeur de chair. De chair humaine.

    A un quart de lieue à peine, à peine, un parti de cavalier se dirige vers lui à bride abattue. L’aerouant  bondit, et grogne et feule et vomit jet sur jetL, s’apprêtant à un combat digne de son espèce et de sa lignée. Car c’est Arthur, Arthur Breizh, le roi Arthur en personne, qui vient le provoquer sur son propre territoire.

    Bruit et fureur. Choc mat de la lance et de l’épée contre les écailles du monstre caparaçonné de kératine. La bataille est rude et longue. Sans pitié et sans quartier. C’est le nouveau monde qui affronte les cauchemars immémoriaux. Aux jets de flammes soufrées et brûlantes répond le tranchant de la lame royale. Le monstre et son adversaire bondissent, s’esquivent, roulent dans l’herbe, disparaissent derrière un massif rocheux puis réapparaissent soudain, comme des géants s’affrontant dans une lutte à mort ....

    - Voyez fit l’Ankou, l’étendue de mes pouvoirs, lorsque je vous avais dit que j’étais un peu comme Dagda, le maître du temps et des illusions ....

    La fille sortait de son rêve, grelottante de peur, les jambes tremblant sous le coup de l’émotion. Elle s’agrippa par automatisme à la manche du vieux, sentant sous étoffe le contact dur et froid du radius et du cubitus depuis longtemps délivrés de leur gangue de chair.

    - Vous m’avez fait peur ? Pourquoi vous jouez-vous de moi ?

    - Chuuuut,  écoutez encore !

     Toujours, selon Albert Le Grand, Arthur : « attaqua courageusement le monstre » Ils passèrent tout le reste du jour en ce combat, jusqu’à ce que le soir, las et fatigué, Arthur se vint jeter sur l’herbe, près de Saint Efflam, pour se rafraîchir, il n’en pouvait plus. » Du reste, lorsque Saint Efflam, qui débarque selon la légende du vieil oppidum de Kozh Yeodet(Le Yaudet), parvint, à marche forcée sur le lieu du combat : « il vit le roi qui combattait, son cheval à ses côtés, étranglé, renversé sur le dos, rendant le sang par les naseaux. »

    - Alors ?

    - Alors le vaillant Efflam ne fit ni une ni deux. Doué de pouvoirs distribués généreusement par son Dieu à l’armée de ses serviteurs, il prit son bâton et frappant par trois fois le sommet du Roc’h hir glas en, en fit jaillir une source abondante et miraculeuse qui désaltéra Arthur. Arthur ayant vu ce miracle, nous dit encore Le Grand, se jeta aux pieds du saint, se recommandant à ses prières, afin qu’il pût venir à bout de ce monstre. »

    - Et ensuite
    - Oh, ensuite, les versions divergent ...la gwerz populaire recueillie par Kervaker prétend que c’est le roi qui terrassa la bête, en lui enfonçant son épée dans la gueule. Le récit hagiographique au contraire, pour affirmer la pré émince de la souveraineté spirituelle sur le politique assure, que c’est le saint qui maîtrisa le monstre en lui passant son ’étole autour du cou et en le forçant à se précipiter dans la mer ....

    - Et vous, pour quelle version penchez-vous ?
    - Moi, plutôt la seconde ...

    - Et pour quelles raison ?

    - Parce que pour les Bretons, comme les Celtes en général, le dragon n’a pas la charge absolument négative et maléfique qu’il a dans d’autres civilisations, en particulier dans la conception judéo-chrétienne. Le coupe paradoxal « Saint – Dragon » est une vieille figure archétypale, une sorte de continuation, d’héritage de ces étranges statues de granite connues sous le nom de « cavalier à l’anguipède »  

     

    Saint Efflam et le Dragon 

     

    - ou encore « colonne de Taramis », dont vous vous pourrez apercevoir un très bel exemple dans le porche sud de l’église de Plouaret. Il s’agit d’une divinité solaire qui maîtrise de sa lance de lumière une créature chronienne ....

     

    - Chro, quoi ?

     

    - Chronienne, c'est-à-dire relatives aux forces profondes de la terre ... voire de l’Enfer pour certains. Mais nous sommes bien au-delà de la morale. Le dragon symbolise l’instinct brut, les forces de l’animalité qui gisent au plus profond de nous et que notre spiritualité domine et canalise. C’est toute la symbolique de ce combat. Taramis contre anguipède de la période gallo-romaine, ou saint contre dragon du début du christianisme, tout cela c’est au fond une seule même chose. Mais ce qui est important essentiel même, c’est le sauroctone ???

    - Le sauroctone ?
    Oui le saint « exterminateur » de dragons... justement ne les extermine pas.

    - Comment cela ?
    Il n’exécute pas la créature. Lui passant son étole autour du cou, il la guide vers la mer et la précipite dans le milieu aquatique d’où elle est née, lui donnant ainsi une chance de naître à  nouveau et de revenir hanter les rêves des hommes.

    - Ou leurs cauchemars
    - Je vous l’accorde. Mais aussi surprenant que cela puisse paraitre les hommes aiment la compagnie du Dragon, et la simple idée qu’il puisse avoir irrémédiablement avoir disparu, comme les géants, les fées, les chagrine au plus haut point.

    - Comment pouvez-vous l’affirmer ?

    - Selon Luzel, qui avait fait beaucoup de collectage dans le Trégor, les gens de Saint-Michel-en-Gréve et des environs prétendent qu’à certaines époques de l’année, dans les hautes marées et les jours de tempête, on le voit sur une roche rouge, quelque part près des ruines de l’ancienne auberge de Land-Caré, faisant reluire au soleil, ses écailles jaunissantes, battant de l’eau de ses ailes et de sa queue, et, poussant, des cris qui font trembler le rivage... »

    - C’est vraiment ... incroyable cette fascination populaire pour un être aussi ... repoussant ...

    - ... pas si repoussant que cela, reprit l’Ankou en scrutant le sommet du Roc’h Hir Glas comme s’il eut recherché les fantômes de Gwenc’hlan, du saint sauveur et du dragon. Pas si repoussant que cela. Comme je vous l’ai dit, pour les Celtes, le dragon n’était pas cette créature du malin qu’il est devenu au Moyen-Âge. Bien au contraire, un peu à l’image de la mythologie chinoise, c’était un symbole cosmique.

    Durant ce que les archéologues nomment le second âge du fer, ou la civilisation celtique laténienne, du nom du site Suisse mis à jour au XIX ème siècle,  le motif du dragon se répand comme une traînée de poudre sur les boucles de ceinturons ou sur les fourreaux d’épée. Est-il autochtone ou hérité, comme le prétendent certains, de l’art des Sarmates, un peuple venu du territoire nord-pontique dont de forts contingents  servirent plus tard dans l’armée de  l’Empire Romain ? Toujours est-il que le dragon va connaître un rayonnement fulgurant. Au point de devenir à la fin de l’empire, le symbole de la cohorte, comme l’aigle était celui de la légion, déployant fièrement ses ailes sur des sortes de manches à air proches dans leur conception, de celles que les Chinois utilisent encore de nos jours.

    - Et les Bretons là-dedans ?

    - Attendez, je n’ai pas fini. La figure du dragon se pérennise. Il apparaît sur tous les vexilloïdes des peuples britonniques du haut Moyen-âge. Figure bénéfique et protectrice, il accompagne les Bretons sur tous les champs de batailles. C’est lui qui, volant au-dessus de la plaine de Salisbury, annonça à Merlin la victoire des Bretons. Quant au propre père du roi Arthur, ne se nomme-t-il pas lui-même Pen-Dragon ? un terme que l’on pourrait traduire par « tête de dragon » ou « chef des dragons » au choix, Voire comme « chef des cavaliers ». Du reste, les régiments de cavalerie, jusque dans la France du XIX e siècle n’étaient-ils pas composés de dragons ? Pour Philippe Walter : « Uterpendragon ne porte pas hasard le nom du dragon. Il est le forme évhémérisée du dragon celtique, proche d’un esprit divin, avatar de l’autre monde. »

    - Evhémérisé, ça veut dire quoi fit la fille en tirant insensiblement un pan du chaud manteau du vieux pour se protéger du petit vent frais persistant.

    - Ça vient du nom du philosophe grec Évhémère qui vivait au IIIe siècle avant J.C, et qui professait que les personnages mythologiques sont considérés comme des êtres humains divinisés par l’admiration des peuples.

    - Je vois. Donc le dragon était important pour les anciens Bretons

    - Oui extrêmement. Ce sont encore des dragons qui annoncent le destin de l’île de Bretagne lorsque Merlin, âgé d’à peine sept ans, fait creuser les fondations du château de Dynas Emrys, que les Anglais nomment le Snowdown, au nord de l’actuel Pays de Galles

    - C’est quoi cette histoire ?

     

    © Le Vaillant Martial 

     


    [i] La manche

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 9 Décembre 2016 à 20:24
    Merci pour cette lecture
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