• Rêveries en Broceliande

    Rêveries en Brocéliande


     

    D

    élicatement posé sur une fleur de compagnon rouge à la corolle grande ouverte, un papillon, ailes déployées, paraissait prendre un bain de soleil. Il déroula sa trompe pour sucer un peu de nectar avant de s’envoler et atterrir à nouveau. Le sol lui sembla bien plus singulier que celui qu’il connaissait en ce sous-bois. L’odeur  était tout aussi particulière. Le papillon inspecta la matière sur laquelle il s’était posé, faisant prudemment bouger ses pattes.

    Comment aurait-il pu deviner qu’il s’était sur  ... un nez. L’appendice nasal ainsi décoré d’une jolie paire d’ailes appartenait à une petite fille allongée sous un vieux chêne, endormie. Dérangée dans sa sieste par un chatouillis du lépidoptère, elle esquissa un geste vers son visage. Le papillon réagit instinctivement à l’ombre projetée pour se replacer aussitôt la menace écartée sur l’objet de sa curiosité. Se glissant maintenant au niveau des narines, il provoqua l’inévitable éternuement qui acheva d’veiller la demoiselle.

    C’était une petite fille de quatre ou cinq ans. Une brunette aux yeux noisette, légèrement bridés, ornant un visage doux, rond aux pommettes relevées et sur lesquelles on devinait les traces de larmes qui les avaient inondées quelques heures plus tôt ...

    Elle s’appelait Nimuë. Elle avait accompagné=é ses parents au château de Comper, en Bretagne pour une exposition d’œuvres fantastiques. La journée s’était clôturée par une balade en forêt. Elle s'était tenue un instant au pied d’un arbre d’or et s’était imaginée dans une forêt enchantée, où les troncs dorés étaient surmontés de feuillages multicolores, où les oiseaux chantaient l’hymne des fées ... Elle s’était perdue dans ses pensées, en ces terres magiques qui l’emmenaient loin, très loin, transformant la réalité d’un monde d’adultes pour se rapprocher de sa propre conception de l’univers, rempli de créature ailées de diadèmes  et de trésors oubliés. Dans ses jeux, un maigre bâton de bois mort devenait la plus belle des épées et le poney dans la prairie, la dernière des licornes. Sans oublier son chien dragon, ses poules-dinosaures et le Royaume Perdu au fond de son jardin ...


     

    Dans la clairière baignée des derniers rayons du soleil, le papillon a disparu. C’est à présent un tout autre animal qui se tient à quelques pas de la petite fille. Revenue de ses souvenirs, Nimuë observe, bouche ouverte, une biche qui lui rend un regard profond, brillant et noir. Le cervidé avance tête baissée au travers du champ de fleurs bleues. L’une après l’autre, ses pattes semblent glisser sans bruit jusqu’à ce que l’animal ne soit plus qu’à quelques centimètres de la petite égarée. Nimuë n’ose bouger. C’est la première fois qu’elle voit une biche d‘aussi près. Le cervidé s’approche encore, la renifle et blottit son museau dans le creux de son bras.

    La fille et la biche demeure ainsi un instant avant  qu’une main potelée ne se pose sur la fourrure douce, soyeuse et se mette à la caresser. La forêt se tait. Nul chant d’oiseau, nul vol d’insecte ne viennent troubler cet adorable tableau. La lumière se fait cristalline et l’espace de quelques secondes, les fleurs d’azur se couvrent de scintillement. Une pause hors du temps comme si la forêt toute entière avait retenu sa respiration avant que les feuillages ne se remettent à bouger. La biche s’écarte, exécute un léger bond et se retourne vers Nimuë. La petite fille effectue quelques pas dans la direction de l’animal. Ainsi, un jeu de poursuite s’installe. De bond en bond, de pas en pas, les deux êtres quittent le bosquet de bouleaux au tapis bleuté pour s’enfoncer plus avant sous les ramures des chênes et des hêtres. Le long d’un chemin invisible connu de la biche elle seule. Nimuë pénètre les secrets de Brocéliande.

     


        Ainsi, Nimuë, pendant toute la promenade, modifiait à son gré un coin de paysage, un amas de fougère ou l’ombre d’un arbre racorni en château, chevaliers et dragon ... Tout occupé à ses plaisirs imaginaires, la petite fille s’était soustraite l’espace d’une seconde à la vigilance de ses parents, eux aussi distraits par la beauté de la forêt de Paimpont que les troubadours nomment encore Brocéliande. Cette petite seconde avait suffi pour séparer leurs chemins. Obnubilée par ses rêves, elle se mit à courir à la poursuite d’'êtres de songes. Le temps que sa mère réalise son absence, il était trop tard.

    D’abord, les parents s’étaient mis à regarder partout, élevant la voix au fur et à mesure que l’angoisse augmentait. Enfin, ils crièrent, hurlèrent, le nom de leur fille, mais la petite Nimuë était déjà très loin, très loin de l’endroit où ils tenaient. De son côté, Nimuë entendait bien leurs cris, mais pour elle ceux-ci n’étaient que de légers murmures. Les voix dans les bois s’étouffent au fur et à mesure qu’ils traversent les buissons, les feuillages, les herbes ... Surtout, elle ne pouvait deviner d’où provenait l’appel de ses parents. Là aussi, la forêt se jouait des sons pour vous désorienter. Plus elle entendait l’écho des cris, plus elle prenait la mauvaise direction. Comble de son malheur, ses parents avaient maintenant rebroussé chemin. Ils espéraient que leur fille s’était souvenue de l’arbre d’or au pied duquel ils s’étaient arrêtés quelque temps plus tôt.

    Perdue, affamée, Nimuë fit ce que tous les enfants de son âge font en de pareils cas. Elle se mit à sangloter, pleurer. Une heure passa encore avant que la petite, fatiguée de cette longue journée et de ses gémissements, s’endormit au pied d’un vieux chêne majestueux, tordant ses bras puissants vers le ciel. Nimuë l’avait observé quelques minutes, couchée entre deux racines. Elle lui avait trouvé un air apaisant, une sagesse ancienne – était-ce de la magie ? – ce qui avait achevé de la calmer. Ses paupières s’étaient fermées sur un sommeil d’épuisement ... Les muscles de son  visage se détendirent, sa respiration se fit longue et régulière. On devinait maintenant que la petite fille avait trouvé le réconfort en ses songes ....  

     Entrouvrant les yeux, Nimuë suit de son regard encore engourdi le vol irrégulier de l’insecte coloré. Ses lèvres se soulèvent lentement en un léger sourire. Elle observe un moment, comme figée le bal aérien du paillon virevoltant.

    Nimuë a maintenant le bras tendu, paume ouverte. Le lépidoptère s’approche, se pose. Puis au bout de quelques secondes, il repart dans les airs, tournoie un moment et se dirige vers une futaie de bouleaux. Nimuë se lève à son tour et accompagne l’insecte au milieu de ces colonnes blanches, son regard attaché aux mouvements fluides du papillon, l’esprit aimanté à ses ailes colorées. Derrière me bosquet un nouveau spectacle l’attend. Un parterre de fleurs composées de milliers de clochettes bleues. Un flux de lumière solaire vient casser les pétales d’azur tandis qu’une bise légère les fait se mouvoir simultanément. La petite fille croit entendre une musique, de légers tintements rassemblés en des accords merveilleux. Elle se souvient de ses premiers jours sur terre, à cette berceuse que le mobile placé au-dessus de son berceau entonnait chaque soir. Lui vient à l’esprit l’image d’ailes, de papillons. Tiens, oui, c’étaient des papillons se souvient-elle, mais au-delà de la musique, de ces images, il y avait une voix, si douce ... si douce ...


     

    Dans la clairière baignée des derniers rayons du soleil, le papillon a disparu. C’est à présent un tout autre animal qui se tient à quelques pas de la petite fille. Revenue de ses souvenirs, Nimuë observe, bouche ouverte, une biche qui lui rend un regard profond, brillant et noir. Le cervidé avance tête baissée au travers du champ de fleurs bleues. L’une après l’autre, ses pattes semblent glisser sans bruit jusqu’à ce que l’animal ne soit plus qu’à quelques centimètres de la petite égarée. Nimuë n’ose bouger. C’est la première fois qu’elle voit une biche d‘aussi près. Le cervidé s’approche encore, la renifle et blottit son museau dans le creux de son bras.

    La fille et la biche demeure ainsi un instant avant  qu’une main potelée ne se pose sur la fourrure douce, soyeuse et se mette à la caresser. La forêt se tait. Nul chant d’oiseau, nul vol d’insecte ne viennent troubler cet adorable tableau. La lumière se fait cristalline et l’espace de quelques secondes, les fleurs d’azur se couvrent de scintillement. Une pause hors du temps comme si la forêt toute entière avait retenu sa respiration avant que les feuillages ne se remettent à bouger. La biche s’écarte, exécute un léger bond et se retourne vers Nimuë. La petite fille effectue quelques pas dans la direction de l’animal. Ainsi, un jeu de poursuite s’installe. De bond en bond, de pas en pas, les deux êtres quittent le bosquet de bouleaux au tapis bleuté pour s’enfoncer plus avant sous les ramures des chênes et des hêtres. Le long d’u chemin invisible connu de la biche elle seule. Nimuë pénètre les secrets de Brocéliande.


    Les pas de Nimuë se sont hésitants lorsqu’ils passent à travers l’écorce éclatée d’un arbre mort et sur lequel lianes, mousses et lichens se sont accrochés : on aurait dit une porte grossièrement taillée, une embrasure improvisée osée là, en pleine forêt.

    De ses mains menues, Nimuë cherche la prise pour passer l’obstacle végétal. De l’autre côté  un décor sombre l’accueille. Fort heureusement le regard doux de la biche, sa présence à ses côtés, rassurent la fillette et c’est ensemble qu’elles s’enfoncent sous les pins posant sabots et pieds sur le chemin d’aiguilles sèches. IL ne leur faut que quelques minutes pour venir à bout de ce passage désolant où seuls les troncs droits dominent et où les branches touffues cachent le ciel.

    La biche l’attend devant un tas de grosses pierres. Nimuë comprend qu’elle  l’invite à grimper. Une fois de l’autre côté, elle appelle l’animal, s’inquiète de ne pas le voir venir. Elle grimpe derechef sur un des rochers, mais du côté obscure de la forêt, nulle trace de la biche.

    Devant cette absence, Nimuë s’effondre. Le chagrin la submerge et les larmes coulent trouvant une fois de plus le chemin de ses petites joues rondes avant de tomber sur la pierre. A force et à mesure que la fillette pleure, les larmes se rassemblent en un maigre filet qui serpente maintenant sur le sol comme un cours d’eau qui affleure aux pieds des roches


        C’est un ruisseau large de deux mètres environs. On y voit une eau clair jaillissante entre de gros galets et des branches échouées ici et là. Le flot s’obstine à vouloir passer les barrages empierrés et de courtes vaguelettes claquent sur la roche. Les quelques gouttelettes ainsi projetées, retombent dans l’eau en un tintement de clochette qui se mêle à la musique de l’onde vagabonde. Et c’est dans ce doux vacarme que se perdent les sanglots de Nimuë, dans cette onde forestière que son regard embué de larmes se noie  ...  Soudain une ombre passe. La voici qui repasse et passe encore. Secouée de ces derniers reniflements, Nimuë est une fois de plus intriguée. Quelle est donc cette chose fugace qui file à toute allure sans qu’elle puisse y accrocher son regard ? Les ultimes sanglots disparus, la cause de son étonnement se pose sur un petit rocher de l’autre côté du ruisseau.

     

     

     

     

      C’est un oiseau. La petite fille est charmée par cette apparition. Elle ne peut se détacher de ces superbes couleurs. Un dos bien bleu, un ventre de feu où le roux domine le blanc, une blancheur que l’on retrouve bien plus présente au niveau du cou. De son œil noir et pétillant l’animal fixe Nimuë. Puis d’un coup d’aile il s’envole, monte vers le ciel et effectue un piqué droit sur elle, avant de se retourner vers la rivière et de se poser sur une pierre blanche que Nimuë n’avait pas remarquée. Le voilà maintenant qui recommence. Il s’envole, revient, et comme par enchantement, lorsqu’il se pose apparait une nouvelle pierre blanche.

    En quelques allers-retours, le petit être a maintenant tracé un chemin au milieu. Nimuë se lève, essuie d’un revers de manche son visage mouillé  et pose un pied sur le première blanche, puis l’autre sur la deuxième. Ainsi de suite jusqu’à traverser l’onde et se retrouver sur l’autre rive.

    Orientant son regard vers la rivière, elle constate que le bel oiseau a disparu et que la berge opposée se couvre d’obscurité alors que de son côté, des lueurs rosés, semblables à celles des aurores, annoncent l’éveil de la journée.

    - Qui va là ? qui va là ?

    Nimuë dirige son regard vers le sol et fait malgré elle quelques pas en arrière de stupeur. Un drôle de créature, haute comme trois pommes, se tient debout, juste devant elle, son long nez tordu dressé en sa direction, des yeux piquants pointé sur elle. Ses jambes, ses bras ressemblent à s’y méprendre à des branches tortueuses alors que son chapeau plat noué d’un ruban s’échappe sur de larges oreilles pointues animales ... Elle a le visage rongé de mousse et le corps couvert par un habit que l’on devine ancien au vu du nombre de trous et lambeaux qui l’ornent.

    - Je m’appelle Nimuë et tu es qui ?

    - Nous sommes des Korrigans. Nous sommes des Korrigans.

    - Nous ?

    À peine le mot échappé de la bouche de Nimuë, qu’une dizaine de ces êtres biscornus sortent des fougères. Tous différents dans leurs grimaces, tous semblables dans leurs apparences.

    Les lutins entourent l’enfant, l’inspectent de toutes parts. L’un renifle ses cheveux, l’autre lui compte les doigts de la main, un autre s’obstine à vouloir connaître le nombre de pieds dont elle est pourvue sans y parvenir vraiment, ce qui fait éclater de rire la fillette. Son rire a pour effet d’entrainer l’un des Korandons à se lancer dans des pitreries plus drôles les unes que les autres. Acrobaties et culbutes en tous genres se succèdent, amusant follement la petite. Le spectacle de ce clown des bois aurait pu durer indéfiniment si le plus costaud des Korrigans n’y avait mis un terme au moyen d’une branche abattue sur la tête du malheureux.


     

    - Voilà, fini les pitreries, fini les pitreries ! A la Dame te conduisons ! A la dame te conduisons !

    Abandonnant là le pauvre Korrigan assommé, les autres se mettent à tirer, pousser la petite fille, l’obligeant à les suivre ; Leur  allure se fait de plus en plus rapide et Nimuë est soulevée par cette horde de nains pressés. Elle voit défiler les branches entrecoupant un ciel d’un bleu profond et irréel. Sur sa gauche, elle aperçoit un troupeau de chevreuils blancs tandis qu’un coup d’œil furtif sur l’une des branches d’un chêne plus que centenaire lui fait entrevoir un gros hibou dont la face revêt, l’espace d’une seconde, les traits d’une vieille femme. Plus loin encore elle croit deviner un taureau rouge s’éloignant des arbres ...

    Cette partie de la forêt lui semble étrangement familière et ce sentiment, la rassure. En cet instant, elle n’a pas peur. Elle se laisse emporter par la troupe de Korrigans et se complait à observer  toutes les merveilles de ce lieu.


     

    Ils quittent le bois et traversent de hautes herbes desquelles s’envolent toutes sortes de papillons, de libellules, de demoiselles ... Mais elle n’a pas le temps de s’y arrêter tant l’allure de ses porteurs s’est accélérée. Tout tourne, tout bascule.

    Nimuë ouvre les yeux. Elle est à présent étendue sur un drap de soie bleu. Les Korrigans ont déguerpi. Elle se redresse doucement. De-ci de –là surgissent encore des insectes volants lui renvoyant un éclat d’azur, d’or ou d’argent. Faisant volte-face, elle se tient maintenant devant un mur de roseaux qui se dresse vers le ciel, lui cachant la vue plus avant. Nimuë de lève sur la pointe des pieds pour distinguer ce que cachent les petites massues brunes. Elle voit alors se dessiner sous ses yeux un large miroir. C’est un plan d’eau, un étang à la surface, légèrement tremblotante. Le regard posé sur cette étendue bleuie des reflets du ciel, Nimuë observe une image, une image, un songe, un rêve ... De la surface des eaux, dans un tourment silencieux, apparaît un magnifique château de cristal. Et de ses portes grandes ouvertes, arrive une belle dame tout de blanc vêtue. Son visage resplendit la grâce, la beauté et dans ses yeux ‘un vert profond se devinent l’essence même de l’amour, l’origine de la vie, l’étincelle primordiale de la nature sauvage. La petite fille n’éprouve aucune peur en cet instant précis. Au contraire, une joie immense la submerge lorsque la dame se présente à elle.

    - Je suis Viviane, fille de Dyonas, je fus le papillon, la biche et l’oiseau qui te guidèrent jusqu’ici, petite fée. N’aie crainte, je te sais perdue. Mais en te perdant, tu as retrouvé les tiens. Reste près de moi, demeure à mes côtés et je prendrai soin de toi éternellement.

     La voix était douce, si douce ... et puissante, envoûtante. Nimuë saisit la main pâle tendue vers elle et suit la belle dame sur le lac. La fillette et la fée pénètrent ensemble dans le château, les portes se refermant derrière elles. Dans un éclair de lumière aveuglante elles disparaissent ...

    Il ne fallut que quelques secondes pour que le buisson d’aubépine se couvre de mille fleurs blanches au parfum délicat. Et encore moins de temps pour que de terre surgissent jacinthes, anémones et parisettes. Peu importait l’ordre des saisons, seule la volonté de la petite demoiselle s’imposait ici. Elle s’amusait beaucoup à sautiller d’un côté et de l’autre du ruisseau faisant éclore à chaque envolée des plants de violettes. Et lorsque ses mains dessinaient des arcs dans les airs, on voyait naitre des petits papillons. Aux couleurs vives qui s’éloignaient  à la manière des bulles de savon s’échappant des jeux d’enfants. La même lueur de plaisir brillait maintenant dans les yeux de Nimuë. La forêt était devenue son jardin. Les près, son terrain de jeux. Cela faisait des mois qu’elle vivait ici. Passant des heures chaque jour à écouter Viviane, subjuguée par la douce voix de la fée. Celle-ci lui contait les prouesses chevaleresques de cet enfant qu’elle avait autrefois recueilli. Elle lui soufflait le secret de ce mage endormi et qui était devenu au fil des siècles le cœur battant de Brocéliande. Chaque mot, chaque phrase n’étaient que passion pour la jeune fille qui ne se souciait plus du monde d’avant.

     

    Elle apprenait la magie des fleurs, le langage des oiseaux. Elle dansait au milieu des rondes des fées, s’amusait follement des taquineries des Korrigans. Elle avait oublié les larmes, les chagrins et les blessures. Et sous le regard tendre de Viviane, elle virevoltait de charme en découverte.

    Les jours passèrent, les mois et les années. Nimuë devint une magnifique jeune femme. Ses pouvoirs grandissants, elle pouvait aujourd’hui commander aux vents ou encore jouer de la harpe des fées dont les cordes étaient fabriquées dans les rayons de lune d’été. Ainsi passaient les jours en Brocéliande entre émerveillements et enchantements.

    La jeune femme accompagnée de la Dame, se promenait dans la forêt. Viviane, poursuivant son enseignement des mystères de la nature à son apprentie, toujours avide de nouveaux savoirs. Elle lui apprit à ce jour-là à ressentir les imperceptibles et innombrables filaments qui de leur réseau s’étendant sur la forêt permettaient aux fées de percevoir toute agression ou de retrouver tout être instantanément. Nimuë prit l’exercice très au sérieux et se connecta au mycélium. Elle parcourut ainsi en une seconde l’ensemble de la forêt. Ressentit l’appel du faon à sa mère, l’oisillon tombé à terre et le renard alléché se précipitant à sa rencontre. Elle sentit les promesses des fruits à venir et les parfums naissants de l’automne. Tout à coup, elle se figea. Son esprit s’était heurté à un arbre mort qui irradiait étrangement. Regardant au travers des yeux d’une corneille perchée non loin de là – un autre de ces tours que Viviane lui avait enseignés – elle vit alors le châtaignier d’or. Un murmure s’éleva en son esprit, un écho faible, un cri étouffé ... Elle eut du mal à reconnaître cette voix. Soudain, elle ouvrit les yeux. Elle s’était remémorée la voi de son père. Une avalanche de souvenirs s’empara de son esprit et elle ne put résister au cri qui, cette fois, lui déchira la gorge.

     

    Tout lui était revenu. Son enfance, sa différence. La voix de Viviane au-dessus de son berceau. La voix de sa mère apaisant ses douleurs, chassant ses malheurs de petite fille. Elle sombra, comme déchirée par ses deux vies parallèles que tout opposait. Alitée, souffrante, rien ne semblait pouvoir la guérir. Ni la magie de la Dame du Lac, ni les pitreries des Korrigans. Aucun philtre, aucune herbe, ni breuvage, ni sort. Elle restait de marbre face aux tentatives de la guérir de ce mal, de ce spleen qui s’était accroché à elle comme les serres d’un rapace à sa proie. Figée dans une incompréhension totale, elle errait entre deux mondes. Cela dura des semaines. Et puis un jour, elle se leva, alla trouver Viviane et lui dit qu’elle voulait rentrer chez elle. La dame du lac la conduisit jusqu’à un bassin de pierres où jaillissait une source.

    Nimuë ouvre les yeux. Elle est à présent étendue sur un drap de soie bleu. Les Korrigans ont déguerpi. Elle se redresse doucement. De-ci de –là surgissent encore des insectes volants lui renvoyant un éclat d’azur, d’or ou d’argent. Faisant volte-face, elle se tient maintenant devant un mur de roseaux qui se dresse vers le ciel, lui cachant la vue plus avant. Nimuë de lève sur la pointe des pieds pour distinguer ce que cachent les petites massues brunes. Elle voit alors se dessiner sous ses yeux un large miroir. C’est un plan d’eau, un étang à la surface, légèrement tremblotante. Le regard posé sur cette étendue bleuie des reflets du ciel, Nimuë observe une image, une image, un songe, un rêve ... De la surface des eaux, dans un tourment silencieux, apparaît un magnifique château de cristal. Et de ses portes grandes ouvertes, arrive une belle dame tout de blanc vêtue. Son visage resplendit la grâce, la beauté et dans ses yeux ‘un vert profond se devinent l’essence même de l’amour, l’origine de la vie, l’étincelle primordiale de la nature sauvage. La petite fille n’éprouve aucune peur en cet instant précis. Au contraire, une joie immense la submerge lorsque la dame se présente à elle.

    - Je suis Viviane, fille de Dyonas, je fus le papillon, la biche et l’oiseau qui te guidèrent jusqu’ici, petite fée. N’aie crainte, je te sais perdue. Mais en te perdant, tu as retrouvé les tiens. Reste près de moi, demeure à mes côtés et je prendrai soin de toi éternellement.

     La voix était douce, si douce ... et puissante, envoûtante. Nimuë saisit la main pâle tendue vers elle et suit la belle dame sur le lac. La fillette et la fée pénètrent ensemble dans le château, les portes se refermant derrière elles. Dans un éclair de lumière aveuglante elles disparaissent ...

    Il ne fallut que quelques secondes pour que le buisson d’aubépine se couvre de mille fleurs blanches au parfum délicat. Et encore moins de temps pour que de terre surgissent jacinthes, anémones et parisettes. Peu importait l’ordre des saisons, seule la volonté de la petite demoiselle s’imposait ici. Elle s’amusait beaucoup à sautiller d’un côté et de l’autre du ruisseau faisant éclore à chaque envolée des plants de violettes. Et lorsque ses mains dessinaient des arcs dans les airs, on voyait naitre des petits papillons. Aux couleurs vives qui s’éloignaient  à la manière des bulles de savon s’échappant des jeux d’enfants. La même lueur de plaisir brillait maintenant dans les yeux de Nimuë. La forêt était devenue son jardin. Les près, son terrain de jeux. Cela faisait des mois qu’elle vivait ici. Passant des heures chaque jour à écouter Viviane, subjuguée par la douce voix de la fée. Celle-ci lui contait les prouesses chevaleresques de cet enfant qu’elle avait autrefois recueilli. Elle lui soufflait le secret de ce mage endormi et qui était devenu au fil des siècles le cœur battant de Brocéliande. Chaque mot, chaque phrase n’étaient que passion pour la jeune fille qui ne se souciait plus du monde d’avant.

     

    Elle apprenait la magie des fleurs, le langage des oiseaux. Elle dansait au milieu des rondes des fées, s’amusait follement des taquineries des Korrigans. Elle avait oublié les larmes, les chagrins et les blessures. Et sous le regard tendre de Viviane, elle virevoltait de charme en découverte.

    Les jours passèrent, les mois et les années. Nimuë devint une magnifique jeune femme. Ses pouvoirs grandissants, elle pouvait aujourd’hui commander aux vents ou encore jouer de la harpe des fées dont les cordes étaient fabriquées dans les rayons de lune d’été. Ainsi passaient les jours en Brocéliande entre émerveillements et enchantements.

    La jeune femme accompagnée de la Dame, se promenait dans la forêt. Viviane, poursuivant son enseignement des mystères de la nature à son apprentie, toujours avide de nouveaux savoirs. Elle lui apprit à ce jour-là à ressentir les imperceptibles et innombrables filaments qui de leur réseau s’étendant sur la forêt permettaient aux fées de percevoir toute agression ou de retrouver tout être instantanément. Nimuë prit l’exercice très au sérieux et se connecta au mycélium. Elle parcourut ainsi en une seconde l’ensemble de la forêt. Ressentit l’appel du faon à sa mère, l’oisillon tombé à terre et le renard alléché se précipitant à sa rencontre. Elle sentit les promesses des fruits à venir et les parfums naissants de l’automne. Tout à coup, elle se figea. Son esprit s’était heurté à un arbre mort qui irradiait étrangement. Regardant au travers des yeux d’une corneille perchée non loin de là – un autre de ces tours que Viviane lui avait enseignés – elle vit alors le châtaignier d’or. Un murmure s’éleva en son esprit, un écho faible, un cri étouffé ... Elle eut du mal à reconnaître cette voix. Soudain, elle ouvrit les yeux. Elle s’était remémorée la voix de son père. Une avalanche de souvenirs s’empara de son esprit et elle ne put résister au cri qui, cette fois, lui déchira la gorge.

     

    Tout lui était revenu. Son enfance, sa différence. La voix de Viviane au-dessus de son berceau. La voix de sa mère apaisant ses douleurs, chassant ses malheurs de petite fille. Elle sombra, comme déchirée par ses deux vies parallèles que tout opposait. Alitée, souffrante, rien ne semblait pouvoir la guérir. Ni la magie de la Dame du Lac, ni les pitreries des Korrigans. Aucun philtre, aucune herbe, ni breuvage, ni sort. Elle restait de marbre face aux tentatives de la guérir de ce mal, de ce spleen qui s’était accroché à elle comme les serres d’un rapace à sa proie. Figée dans une incompréhension totale, elle errait entre deux mondes. Cela dura des semaines. Et puis un jour, elle se leva, alla trouver Viviane et lui dit qu’elle voulait rentrer chez elle. La dame du lac la conduisit jusqu’à un bassin de pierres où jaillissait une source.

    - Cette fontaine, les hommes la nomment Jouvence. Ils pensent qu’elle à le pouvoir de redonner jeunesse à quiconque le désire. Comme pour les pierres de schiste rouge qu’ils prennent naïvement pour la tombe de Merlin, ils s’en viennent ici déposer des offrandes et prières. Mais ils se trompent. Merlin ne réside pas sous cette tombe. Il vit en nous, en chaque arbre, en chaque être de Brocéliande. Et Jouvence ne redonne pas exactement la jeunesse comme ils le prétendent bien que son pouvoir puisse u faire penser. Tu n’es ni la première, ni la dernière à venir rejoindre  mon monde. Et ni la première ni la dernière à vouloir en repartir. Je ne peux t’empêcher, mais sache que si tu décides de me quitter, il te faudra oublier. Et voilà le véritable pouvoir de Jouvence. C’est une eau d’oubli. Bois-en quelques gouttes et tu retrouveras ta famille.

    - Merci ma Dame. Mon cœur se déchire à vous quitter, mais le souvenir de l’amour de mes parents, l’idée même de leur souffrance lorsqu’ils  m’ont perdue et celle de la joie lorsqu’ils me retrouveront me dictent ma décision. Mais sachez que jamais je ne vous oublierai ....

    Sur ces mots, Nimuë plongea ses mains dans l’eau du bassin et les porta en coupe jusqu’à ses lèvres. L’eau avait un goût de miel. Elle n’était pas fraîche comme on pouvait s’y attendre, mais au contraire, dotée d’une douce chaleur qui se répandait en elle. La jeune fille s’assoupit aussitôt.

    Hélas, Nimuë, tu as déjà oubliée. Braves Korrigans, portez la chère enfant  à la limite de notre domaine. Qu’elle rejoigne les siens et que nous retournions au rêve. Allez, faites donc ?

     Les nains s’exécutèrent et disparurent dans les fourrés, emportant le corps endormi de Nimuë. Sur le visage de la fée, une étincelle brilla au coin de son œil droit. Une fine perle, semblable à la rosée coula le long de sa joue.

    Nimuë fut réveillée par son nom plusieurs fois prononcé. En entrouvrant les yeux, elle aperçut le visage d’un étranger, une moustache lui couvrait la lèvre supérieure et elle vit un uniforme. Le gendarme était accompagné d’autres personnes, mais très vite une voix singulière se distingua de la cohue. Sa mère apparut et la serra dans ses bras. Elle se mit à pleurer en l’embrassant.

    - Nimuë ! Oh Nimuë, si tu savais combien ton père et moi avons eu peur ! Cela fait des heures que l’on te cherche ... Comment es-tu revenue ici ? Oh, je suis si heureuse, si heureuse, mon bébé, mon trésor ....

     La petite fille ne conservait aucun souvenir de ce qui s’était passé. Elle regardait autour d’elle, toujours chaleureusement enserrée dans les bras de sa mère. Elle vit un arbre mort, un arbre d’or et lui trouva un air curieux.

     

     

    Son père accourut et la couvrit de baisers. Sur les visages on pouvait lire la satisfaction et le soulagement. La disparue avait été retrouvée ; Au-delà des sourires de tendresse et de bonheur, alors qu’on l’arrachait à ce lieu, Nimuë s’attacha aux arbres, aux branches et dans leurs nœuds, elle devina des visages grimaçants, des yeux perçants, des oreilles perdues, des entrelacs de lianes, de mousse, de lichens ... et de la forêt monta une musique, légère, presque imperceptible. Elle se souvint alors.

    C’était la berceuse du mobile à papillons. La musique de ses premiers rêves.

    Brocéliande est la forêt légendaire où se sont déroulées de nombreuses histoires liées à Merlin, Arthur et les chevaliers de la Table Ronde. Sa première citation remonte au début du XIIe siècle. Nombreux sont ceux à identifier la mythique sylve à la forêt Bretonne de Paimpont. Ce rapprochement fait d’ailleurs quasiment l’unanimité  des avis depuis la fin du XVIIIe siècle même si certains citent encore Huelgoat, la forêt de Lorge ou d’autres massifs sylvestres du côté de Dol, Paule ou aux alentours du Mont Saint-Michel.

    À côté du château de Comper, près de Concoret, on peut voir le Val sans Retour, Tombeau de Merlin, la Fontaine de Barenton et autres traces féeriques liées aux légendes Arthuriennes.

     


    © Le Vaillant Martial

     

     

     

      


     

     

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