• Autrefois, il en avait une troisième : la Gabelle (ann Deok holen, le droit du sel). Mais celle-ci, la duchesse Anne en a purgé le monde.
    La duchesse Anne demeurait au château du Korrec, en Kerfot[1]. Un jour, son mari lui dit :

    - La réunion des États va avoir lieu, il faut que je m’y rende.
    - Prenez garde à ce que vous y ferez. Surtout, n’imposez pas de nouvelles charges à la Bretagne.
    - Non, non.

     Il partit, assista aux États, puis s’en revint à son manoir.

    - Eh bien ? lui demanda la duchesse.
    - Heu ! répondit-il, j’ai dû consentir à l’imposition de la gabelle.
    - Ah !

    Sans rien ajouter, la duchesse passa à la cuisine et glissa quelques mots dans l’oreille de la servante qui faisait cuire de la bouillie pour le repas de son maître.
      Peu d’instants après, la servante servait la bouillie toute chaude. Le mari de la duchesse y planta la cuillère.

    - Pouah ! S’écria-t-il aussitôt, on a oublié d’y mettre du sel !
    - Hé ! répondit la duchesse, d’un ton goguenard, qu’importe !
    - Cette bouillie est exécrable, vous dis-je.
    - Il faudra cependant que vous la mangiez telle quelle. Vous devez l’exemple à nos paysans. Vous les privez de sel. Privez-vous-en vous-même.
    - J’entends qu’on sale mes aliments !
    - Abolissez donc la gabelle.
    - Je ne le puis. J’ai juré d’aider à la maintenir, tant que je vivrai.
    - Tant que vous vivrez ?
    - Certes.
    - Oh ! bien, ce ne sera donc pas pour longtemps ! fit la duchesse Anne, et, prenant sur la table un couteau à lame effilée, elle le plongea dans le cœur de son mari. Puis elle ordonna à un de ses domestiques d’aller annoncer partout que la Gabelle était morte.

    Les nobles protestèrent :

    - Votre mari, dirent-ils, avait cependant juré de maintenir la gabelle, tant qu’il vivrait.
    - Oui, répondit la duchesse Anne, mais il est mort, et avec lui nous allons enterrer la Gabelle.

    Depuis lors, en effet, on n’a plus jamais entendu parler de ce fléau du monde.

    Conté par Anna Drutot. - Pédernec, 1888.

    © Le Vaillant Martial 

     



    [1] Il n’est pas en Basse-Bretagne d’ancienne demeure seigneuriale qui ne passe pour avoir été le château de la « duchesse Anne. »


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  • a  tradition du Petit Peuple unit les lutins aux fées, Théodore Hersart de la Villemarqué[1] est l’un des rares folkloristes à s’en faire l’écho, évoquant un lien direct entre les deux types de créatures.

    Selon lui, le terme « Korrigan » désigne autant les lutins que les fées : « Le nom le plus commun des fées bretonnes est Korrigan[2]» Or, précise-t-il plus loin : « [les nains] portent le nom de korr, korrik et korrigan qui s’appliquent aux deux sexes ». L’auteur suggère ainsi que fées et lutins appartiennent à la même espèce et sont connus sous le même vocable, les unes étant les épouses et mères des seconds. Il affirme ainsi que « [les lutins] sont pareillement de race naine [comme les fées] et passent pour être leur progéniture. Il faut signaler ici que, bien que le terme « korrigan » soit féminin, il est devenu masculin en se francisant, jusque dans les emplois de la plupart des folkloristes.

    Le Men, qui utilise la forme authentique, n’est pas de l’avis de La Villemarqué. Il refuse de croire que les fées sont les femelles des lutins et prend soin de préciser en note : « Pour éviter la confusion, je traduis littéralement Corrigan par naine au lieu la traduire par le mot fée, comme on le  fait ordinairement. »

     

     

     

    La formule prouve tout de même que la théorie de La Villemarqué reste la plus fréquemment admise dans la tradition orale. Le Men étayer son argumentaire : « Il y a entre ces deux classes d’êtres surnaturels une différence essentielle. La Corrigan est toujours une affreuse créature, tandis que la fée est souvent douée d’une beauté surhumaine. » Cette remarque ne s’oppose pas frontalement à la vision de la Villemarqué qui prend soin de signaler dans sa présentation que la « puissance des nains est la même que celle des fées, mais leurs forme est très différente. »

    Quelques lignes avant, il assure qu’il s’agit bien des mêmes créatures, observées sous différents visages. Il s’explique : « Les Korrigans prédisent l’avenir, elles savent l’art de guérir les maladies incurables au moyen de certains charmes qu’elles font connaitre, dit-on, à leurs amis, protées  ingénieux, elles prennent la forme de tel animal qu’il leur plaît, elles se transforment, en un clin d’œil, d’un bout du monde à l’autre. [...]

    Les chants populaires de tous les peuples, les représentent souvent peignant leurs cheveux blonds, dont elles paraissent prendre un soin particulier. Leur taille est celle des autres fées Européennes, elles n’ont pas plus de deux pieds de haut (soit environ 60 cm). Leur forme admirablement proportionnée, est aussi aérienne, aussi délicate aussi diaphane que celle de la guêpe : elles n’ont d’autre parure qu’un voile blanc qu’elles roulent en écharpe autour de leur corps. La nuit leur beauté est dans tout son éclat, le jour on voit qu’elles ont les cheveux blancs, les yeux rouges et le visage ridé : aussi ne se montrent-elles que la nuit et haïssent la lumière.

     

     

    Belles la nuit, hideuses le jour, cette caractéristique semble pouvoir mettre d’accord les deux folkloristes. L’opposition demeure quant à savoir s’il existe un lien de filiation entre les deux types de créatures. Paul Sébillot évoque une proximité entre les fées et les lutins, mais reste extrêmement prudent sur la question : « Les féetauds ou Fès mâles, leurs frères ou leurs maris, vivaient à côté d’elles (les fées) moins nombreux, semble-t-il, et inférieurs en puissance. Quelquefois, on voyait encore d’autres personnages, les Fions qui étaient de si petite taille que leurs épées n’étaient guère plus longue que des épingles à piécettes, ils remplissaient les fonctions de pages ou même de domestiques. Il n’y avait pas de Fions femelles, du moins dans les houles[3] ». Pour  ne pas trop s’engager dans le débat, Sébillot préfère utiliser un terme plus neutre que « lutin » : il nomme « féetauds » les maris et enfants des fées. Contrairement à l’auteur du Barzaz-Breiz, il leur confère un pouvoir inférieur à celui de leurs épouses, mais les cadres de son propos se limitent au cas du Petit Peuple des Houles, autrement dit, aux habitants surnaturels des falaises et des rivages.

     

     

    Sébillot, évoque d’ailleurs la présence d’un autre groupe de lutins : Les Fions, à propos desquels il prend soin de dire qu’il n’existe pas de « femelles ». Indéniablement la prudence de l’auteur révèle le flou qui entoure le sujet. Ailleurs, il ne peut toutefois s’empêcher de mettre côte à côte lutins et fées, reconnaissant que les premiers « au contraire [des secondes] sous l’apparence de nains, de feux-follets et de quadrupèdes divers, mais ainsi que ceux des fées, une grande partie de leurs actes sont localisés dans le voisinage des eaux, des forêts, des gros blocs et monuments mégalithiques ». Le Folkloriste parsème ainsi son œuvre de remarques unissant les deux êtres, suggérant un lien unique dans la grande famille des « entités surnaturelles ». Sébillot conduit donc, au fil de ses notes, que des lutins et des fées, bien que différents par la forme et le caractère sont liés comme mère et fils. Évoquant  l’épisode de la pierre de vision[4], il met en lumière le débat d’experts : « Le folklore des nains des grottes est beaucoup moins nettement déterminé  que celui des fées auxquelles on attribue la même résidence. Il présente un certain nombre de traits sensiblement parallèles parfois identiques à ceux que la tradition attribue aux bonnes dames (les fées).

    C’est ainsi qu’une sage-femme après avoir accouché une Korrigan reçoit une pierre ronde avec laquelle elle frotte l’œil droit du nouveau-né, elle se frotte aussi l’œil droit, et quelque temps après, ayant eu l’imprudence de dire à une Korrigan qu’elle l’a vue voler à la foire, celle-ci lui arrache l’œil. Le Men traduit littéralement Korrigan par naine, et non par fée, comme on le fait ordinairement, la Korrigan est toujours affreuse, tandis que la fée est souvent douée d’une beauté surhumaine. Quoique la Villemarqué les représente admirablement proportionnée, il ne leur attribue que deux pieds de hauteur. »

    Sébillot prend clairement le parti de la Villemarqué lorsqu’il rapporte l’une des légendes les plus répandues de Bretagne, relative à l’échange de progénitures. : « Les fées volent les enfants qui leur plaisent et y substitue les leurs, ceux-ci sont d’ordinaire noirs et laids, et ont un air vieillot, en quelques pays, notamment en Haute-Bretagne, quand un enfant présente cette particularité, on dit encore que c’est un « enfant des fées ». Les nourrissons que les dames des grottes dérobent à leurs voisins et ceux qu’elles mettent à leur place sont presque toujours des mâles. » La description succincte que l’auteur donne des enfants des fées correspond parfaitement à celle qui est faite des lutins ordinaires : petits, noirs, laids et vieux.

    Face à cette croyance, la plupart des auteurs s’accordent pour confirmer que les fées sont bien les épouses et mères des lutins. L’abbé de Chesnel[5] dans son dictionnaire des superstitions précise que les Poulpicans sont « une sorte de nains fort laids, que les uns disent les maris, les autres les fils des fées ». Cette union explique la confusion qui entoure l’emploi du terme « Korrigan » qui désigne aussi bien les fées que les lutins.


     

    © Le Vaillant Martial 



    [1] Théodore Hersart de La Villemarqué (1815-1895) est un philologue et linguiste breton. Il est l’auteur du Barzaz-Breizh (1839)
    [2] La Villemarqué, Barzaz-Breiz, page 72
    [3] Sébillot, Légendes de la Haute-Bretagne : Les Margot  la fée Tome-1, P 41
    [4] Ce récit met en scène une Korrigan enceinte et une sage-femme humaine. Après l’accouchement, la première demande à la seconde de frotter les yeux de son enfant avec une pierre magique permettant de voir l’invisible. La sage-femme s’exécute et profite de l’occasion pour utiliser la pierre sur son œil droit. Quelques jours plus tard, le don de voir l’invisible acquis, elle dénonce la Korrigan qu’elle surprit en train de voler sur le marché. La voleuse démasquée », comprit que la sage-femme avait utilisé la pierre, pour se venger, elle lui arrache l’œil.
    [5]  Chesnel, Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés et traditions populaires (page 927)

     

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  • Histoire d’un fossoyeur

     

    Le fossoyeur de Penvénan était en ce temps-là Poëzevara le Vieux. On ne l’appelait guère que Poaz-coz. Si vieux qu’il fût, et, quoiqu’il eût « labouré par six fois toute l’étendue du cimetière », c’est-à-dire quoiqu’il eût couché successivement dans le même trou jusqu’à six morts, c’était un homme qui pouvait vous dire, à un jour près, depuis combien de temps tel ou tel était en terre, et même à quel degré de « cuisson »[ devait être arrivé son cadavre. Bref, on eût difficilement trouvé un fossoyeur plus entendu. Il continuait de voir clair comme en plein jour dans les fosses qu’il avait comblées. La terre bénite du cimetière était, pour ses yeux, transparente comme de l’eau.

    Or, un matin, le recteur le fit appeler :

    - Poaz-coz, Mab Ar Guenn vient de trépasser. Je pense que vous pourrez lui creuser son trou là où le grand Roperz fut enfoui, il y a cinq ans. N’est-ce pas votre avis ?
    - Non, monsieur le recteur, non !… Dans ce coin-là, voyez-vous, les cadavres se conservent longtemps. Je connais mon Roperz. À l’heure qu’il est, c’est à peine si la vermine a commencé à lui travailler les entrailles.
    - Tant pis ! Arrangez-vous !… La famille de Mab Ar Guenn désire vivement qu’il soit enterré à cette place. Roperz y est depuis cinq ans. Qu’il cède le tour à un autre. Ce n’est que justice.

    Poaz-coz s’en alla, hochant la tête. Il n’était pas le maître, il devait obéir, mais il n’était pas content. Le voilà de mettre pioche en terre. La fosse fut bientôt déblayée aux trois quarts.

    - Encore un coup de pioche, se dit Poaz, et j’aurai, si je ne me trompe, atteint le cercueil.

    Il le donna de si bon cœur, ce coup de pioche, que non seulement il atteignit le cercueil, mais même qu’il l’éventra. Des éclaboussures infectes lui jaillirent au visage. Il se reprocha d’avoir frappé trop fort.

    - Dieu m’est témoin pourtant, murmura-t-il, que je n’avais nulle intention de blesser ce pauvre Roperz ! Même, je vais faire en sorte qu’il ne soit pas trop gêné par le voisinage de Mab Ar Guenn.

    Le brave fossoyeur passa deux heures à évider de telle façon le fond de la fosse que deux cercueils y pussent tenir à l’aise, celui de Roperz occupant une espèce de retrait.

    Cela fait, il se sentit la conscience plus tranquille, quoique, néanmoins, il ne fût pas rassuré tout à fait. L’idée d’avoir « brutalisé un de ses morts » lui causait de l’ennui. Il ne soupa point de bon appétit ce soir-là, et s’alla coucher plus tôt que d’habitude.

    Il avait déjà fait un somme, quand le bruit de la porte tournant sur ses gonds le réveilla.

    - Qui est là ? demanda-t-il, en se mettant sur son séant.
    - Tu ne m’attendais donc pas ? répondit une voix qu’il reconnut aussitôt, malgré son ton caverneux.
    - À te dire vrai, François Roperz, je pensais que tu serais venu…
    - Oui, je suis venu te montrer en quel état tu m’as mis !

     La lune était haute dans le ciel ; sa vive lumière éclairait toutes choses dans la maison du fossoyeur.

    - Vois, continua le spectre… On ne traite pas ainsi un vivant, encore moins un mort.

    Il avait déboutonné sa veste à longues basques. Poaz-coz ferma les yeux. Il y avait de quoi mourir de dégoût. La poitrine du grand Roperz n’était plus qu’un trou hideux où des fragments de côtes brisées apparaissaient mêlés à une sorte de bouillie verdâtre.

    - En vérité, François Roperz, suppliait le malheureux Poaz, en vérité, pardonne-moi !… Je ne suis pas aussi coupable que tu penses. Je ne voulais pas toucher à ta fosse. Je savais bien que ton temps n’était pas fini… Mais je ne suis qu’un domestique. Quand le recteur commande, je ne peux que m’incliner, sous peine de perdre mon unique gagne-pain, car je suis trop vieux pour changer de métier… D’ailleurs, c’est la première fois que pareille chose m’arrive. Jamais défunt n’avait encore eu à se plaindre de moi : tous ceux du cimetière te le diront…
    - Aussi, je ne te garde pas rancune, Poaz-coz. D’autant plus que tu as fait ton possible pour réparer le dommage que tu m’as causé involontairement…

    Le fossoyeur rouvrit les yeux. Le spectre avait reboutonné sa veste. Poaz-coz l’écouta parler désormais sans épouvante.

    - Je vois bien, s’écria-t-il, que, même dans l’autre monde, tu es resté le meilleur des hommes.
    - Hélas ! fit Roperz, le meilleur d’ici ne vaut pas grand ’chose là-bas.
    - Tu n’es donc pas entièrement heureux ?
    - Non. Il me manque une messe. J’ai pensé qu’après ce qui vient d’avoir lieu, tu n’hésiterais pas à la faire dire et à la payer de tes deniers.
    - Certes non, je n’hésiterai pas. Tu auras la messe qui te manque, François Roperz !
    - Tu ne m’as pas laissé finir ; il faut que cette messe soit dite par le recteur de Penvénan, par lui-même, entends-tu ?
    - J’entends.
    - Merci, Poaz-coz ! Prononça le spectre. Ce fut sa dernière parole. Le fossoyeur le vit sortir, traverser la place du bourg, et franchir l’échalier du cimetière.

    Le surlendemain, qui était un dimanche, au prône de la grand’messe, le recteur annonça pour le mardi de la semaine à venir un service « recommandé par Poëzevara, le fossoyeur, pour l’âme de François Roperz, de Kerviniou»

    Ce mardi arriva. La messe fut dite. Le recteur officiait en personne, et au premier rang des assistants était agenouillé Poaz-coz. J’y étais aussi, moi qui vous parle. Ma chaise touchait celle du fossoyeur.

    Au moment où, l’office terminé, le recteur s’acheminait vers la sacristie, Poaz me poussa le coude.

    - Regarde donc ! dit-il, d’une voix qui tremblait.
    - Quoi ?
    - Ne vois-tu pas quelqu’un qui entre à la sacristie, derrière le recteur ?
    - Si fait.
    - Tu ne le reconnais pas ?

    Et, comme je ne trouvais pas assez vite qui ce pouvait être, Poaz-coz me souffla dans l’oreille :

    - Mais, c’est François Roperz, malheureux, c’est François Roperz !

    C’était vrai. Je le reconnus tout de suite, quand Poaz me l’eut nommé. Le port, la démarche, le vêtement, c’était de tout point François Roperz. J’en demeurai tout abasourdi.

    - Tu verras, me dit Poaz-coz, il y a encore quelque chose là-dessous.

    En effet.

    Comme le recteur, après avoir dépouillé les ornements sacerdotaux, traversait le cimetière pour gagner son presbytère par le plus court, on le vit soudain s’affaisser sur lui-même et tomber mort, non loin de la fosse fraîchement comblée où, près du cercueil de François Roperz, reposait celui de Mab Ar Guenn.

     

    (Conté par Baptiste Geffroy. - Penvénan, 1886.)

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • Différentes tribus et peuplades

     

     

    i la tradition orale rapporte l’existence d’une grande diversité de lutins, en Basse-Bretagne, les folkloristes ont identifié un nombre limité de grandes familles sous lesquelles se rassemble la multitude de créatures.

    L’abbé de Chesnel[1] affirme que « la race des Korrigans se divise en plusieurs tribus, dont les principales sont les Kornikaned, les Korils, les Poulpiquets, les Teuz, les Gaurils, etc.[2]» Précisant la situation dans son foyer breton, Émile Souvestre[3] introduit son récit des korils de Plaudren par une présentation des quatre grandes familles de nains : « Il avait autrefois dans le pays du blé blanc [pays de Vannes] et dans celui de la pointe de terre [Cornouaille] une race de nains ou korrigans partagée en quatre peuplades qui habitaient les bois, les landes, les vaux et les métairies.

    Ceux qui habitaient les bois s’appelaient Korniganed parce qu’ils chantaient dans de petites cornes qu’ils portaient suspendus à leurs ceintures, ceux qui habitaient les landes s’appelaient Korils parce qu’ils passaient toutes les nuits à danser des rondes au clair de lune, et ceux qui habitaient les vaux s’appelaient Poulpikans, c'est-à-dire qui ont leurs terriers dans les lieux bas. Quant aux Teuz , c’étaient de petits hommes noirs qui se tenaient dans les prés et les blés murs[4] » Il précise en note l’origine étymologique de ces noms : « Kornikaneds, nom composé de Korn, cornet de Kana : chanter, Kouril ou Koril du mot Korol : danse, poulpikans, de poul, lieu bas, mare, et de pika, fouiller. Teuz ou deuz, de du, noir ». La diversité des lutins en Bretagne, bien que constituant une même ethnie Korrigane, se distingue donc en quatre communautés ou tribus bien différenciées par leurs pratiques et leurs environnements. Sébillot, confirme les propos de Souvestre, il assure qu’en Basse-Bretagne où les nains sont désignés d’après leurs attributions, ceux des bois s’appellent Korniganed parce qu’ils chantent dans des petites cornes suspendues à leurs ceintures. Ils semblent avoir laissé peu de traces dans les traditions, quelques autres, comme les Poulpicans, s’amusaient à faire entendre une clochette sous le couvert pour tromper les petits pâtres qui cherchent leurs chèvres égarées ».

    Les Poulpicans habitent les collines et les vallons. Les Korils : les pleines, quant aux Teuz, contrairement à leurs frères, ils n’ont pas rompus avec les hommes et sont restés familiers de leurs demeures et de leurs cultures. Ils sont devenus les lutins des foyers, bienveillant à l’égard des humains reconnaissants. Ainsi que nous le verrons plus loin, cette dernière différence n’est pas sans incidence sur l’histoire du Petit Peuple.

    Le récit des Korils de Plaudren, tel qu’il est rapporté par Souvestre, met en scène trois de ces clans : « Au temps dont je parle, il n’y avait donc plus déjà, par ici [à Plaudren] que des Korniganed, des Poulpikans et des Korils, mais ils étaient en si grand nombre que, la nuit venue, bien peu de gens osaient s’aventurer près de leur palais de pierre. »

    L’un de ces rares aventuriers, le laboureur Bénéad Guicher, se retrouva au milieu de la lande avec sa femme : « Il était de bonne heure, et il espérait que les korrigans n’auraient point encore commencé leur danse, mais arrivé au milieu de Motten-Dervenn, il les aperçut éparpillés autour des grandes pierres, comme des oiseaux sur un champ de blé. Il allait retourner en arrière, lorsque les cornes des nains des bois et les cris d’appel des nains des vallées retentirent derrière lui. Bénéad sentit ses jambes trembler, et dit à sa femme : « Saint-Anne ! Nous voici perdus : car voici les Kornikaneds et les Poulpikans qui viennent rejoindre les Korils pour mener le bal toute la nuit. »

    Ces quatre clans de korrigans sont, d’après la tradition, une réalité propre à la Basse-Bretagne. Dans le reste de l’Armorique, les témoignages ne font état d’aucune organisation semblable. Il n’empêche que plusieurs peuplades de lutins sont clairement identifiées et que la plupart d’entre-elles sont tout à fait similaires et comparables à celles de Basse-Bretagne. Parmi ces tribus se trouvent les Jetins que Pau Sébillot présente en ces termes : «  Les Jetins des bord de ma Rance, nains très petits, mais d’une force prodigieuse, se sont amusés à jeter dans les champs des grosses pierres qu’on y remarque, on prétend même que cet en raison de cet acte qu’ils portent leur nom (Jetin de Jeter), en Basse-Bretagne, les Courtils jouent aussi au palet avec d’énormes rochers[5]. » Outre l’explication donnée  l’origine des menhirs, Sébillot compare judicieusement les Jetins aux Courils ou Korils de Basse-Bretagne.

    Cependant outre les nombreux points communs entre les deux communautés, dont le jeu du palet, l’enlèvement d’enfants et la fréquentation des landes, il existe plusieurs points de divergences et notamment la danse que ne pratiquent pas les Jetins, mais pour laquelle les Korils sont connus.

    À la différence de ceux-ci, Sébillot, prête même aux Jetins une sympathie pour les hommes : » Les Jetins [..] donnaient quelques fois à manger à ceux qui les  en priaient, du pain, des saucisses et du lard, mais celui qui voulait garder un de leurs couteaux était cloué au sol et ne pouvait se relever qu’après l’avoir restitué. »

    Les bords de la Rance et les grottes marines sont également fréquentés par les Fions, autre peuple de Haute-Bretagne aux pratiques semblables : « Les Fions qui vivaient sur les bord de la Rance, dans des « caches » ou petites cavernes proportionnées à leurs tailles, avaient comme les fées, leurs fours mystérieux, des hommes qui charruaient auprès les ayant entendus corner (souffler dans une corne) pour appeler au four, leur demandèrent un tourteau de pain, et quand ils furent arrivés au bord du sillon, ils en trouvèrent sur une nappe avec des couteaux, mais un des laboureurs en ayant mis un dans sa poche, la belle nappe disparu avec ce qui était dessus. »

     

    Comme leurs voisins Jetins, les Fions semblent plutôt enclins à rendre service aux hommes. Comme eux, ils tiennent au respect des lois de l’hospitalité et de la propriété, tout particulièrement s’il est question de leur couteaux. Avec le Fions, un nouveau parallèle peut être établi entre lutins de Haute-Bretagne et de Basse-Bretagne.

    En effet, Sébillot, mentionne que les Fions possèdent de petites cornes dans lesquelles ils soufflent, détail qui est la caractéristique première des Kornikaned des forêts du sud. Les similitudes sont troublantes entres les lutins des deux régions, mais ne doivent pas pousser vers des de hâtives conclusions.. Trop de différences les opposent, tant en termes de morphologie que de caractère, pour se risquer à y voir des tribus identiques sous différents noms.

    Il existe encore de nombreuses tribus distinctes, habitant les rivages de la mer, les souterrains et les nuits des deux Bretagne, et bien plus encore de lutins solitaires, comme Mourioche Nicole ou le Teuz-ar-Pouliet. 

     

    © Le Vaillant Martial 



    [1] Pierre-François-Adolphe marquis de Chesnel (1791(1862) est un historien et encyclopédiste qui s’est intéressé de près aux traditions populaires.

    [2] Chesnel, Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés et traditions populaires, Page 32

    [3] Émile Souvestre (1806-1854) est un écrivain et journaliste breton, auteur de nombreux ouvrages d’ethnographie relatif à sa région d’origine, dont le foyer breton (1844)

    [4] Souvestre le Foyer Breton Tome II, p 97

    [5] Sébillot, Le Folklore de France, Tome I, P 310


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    Une diversité de noms et de formes ...

    u XVIIIe siècle, en Bretagne, les lutins étaient extrêmement nombreux et divers. Connus sous mille et un noms, ils ne formaient malgré tout qu’un seul et unique peuple. A leurs propos le folkloriste Paul Sébillot[1] passe du pluriel au singulier, il dit « bien que les lutins soient capables de s’attacher aux maisons ou à leurs habitants, et de se plaire à leur rendre des services, c’est une race espiègle, généralement susceptible et malfaisante, et il n’y a point à se fier à leur amitié »

    À la lecture des études et des récits des auteurs, il ne fait aucun doute que la diversité des lutins et créatures identifiées comme tels ne constituent qu’une seule nation, communément reconnue sous les appellations « Petit Peuple », « Lutins »ou « nains ». Leurs véritables noms sont aussi divers et variés que le sont leurs formes, mais cette déroutante abondance de termes et de descriptions en doit pas dérouter le lecteur : tous appartiennent à la grande famille des lutins de Bretagne.

    La diversité des appellations est avant tout due à la richesse des patois et vocables locaux. Chaque région possède sa langue et donc un terme propre servant à désigner les lutins qui l’habitent. L’archiviste René-François Le Men[2], dans un jargon propre à la fonction, met en garde quiconque s’aventurerait en territoire lutin ou se risquerait à leur étude, confrontant le lecteur à la complexité de la situation : «  Les traditions populaires de Bretagne sont celles qui se rapportent aux nains. On peut dire qu’elles sont répandues dans toutes les communes où l’on parle le breton, mais ces êtres mystérieux y sont désignés sous des noms différents suivant les localités.

    Ainsi dans les départements du Finistère et du Morbihan, on les nomme généralement Corrikêt, pluriel de Corrik, diminutif de Corr « Nain », féminin Corrigan « petite naine », pluriel Corriganed, et par abus, sur la limite du Finistère, Corriganed, et même Torriganed. La forme féminine Corrighez, pluriel Corrighezed est moins usitée. Dans tout l’ancien évêché de Tréguier, dans le haut-Léon et dans une partie des Montagnes Noires, surtout à l’est de Châteauneuf du Faou, on les appelle Corrandoun ou Corrandon, «  Nains des (lieux) profonds, pluriel Corrandouende ou Corrondoned, féminin Corrandounez ou Corrandonez,  « Naine des lieux profonds », pluriel Corrandounezed ou Corrandonezed, par abus Cornandonezed. On les désigne encore sous le nom de Paotred-ar-zabbat, « garçon du sabbat », dans le Léon et sous celui de boudiked, dans une partie des Monts d’Arrée ». L’indigeste énumération pourrait compter des dizaines d’entrées similaires, tant les lutins sont nombreux. On y apprend au passage que le nom aujourd’hui répandu de « Korrigan »est utilisé à tort pour qualifier l’ensemble des lutins : ce terme désignait initialement les femmes des lutins en pays bretonnant. Une frontière culturelle oppose la Bass-Bretagne bretonnante et la Haute Bretagne qui parle le Gallo et le Français. Attestée depuis le XVe siècle, cette ligne a évolué au fil du temps, reculant peu à peu jusqu’au Finistère pour disparaître. Au XIXe siècle, époque dans laquelle, s’inscrivent les témoignages, cette limite linguistique s’étend approximativement de la ville d’Étables à celle de Muzillac.

    Outre les divergences linguistiques, la multiplicité des noms est imputable à plusieurs éléments qui révèlent l’étymologie. En premier lieu, elle met en évidence, la nature du lutin. Si la description ordinaire des lutins nous montre des petits êtres malicieux à la figure vieillotte, cette réalité n’est que partielle, car il existe bien des sortes de créatures. Dans la myriade d’êtres « surnaturels » appartenant ou peuple des lutins, prenons par exemple les esprits follets, nains invisibles prenant l’apparence de petites flammes, que l’on aperçoit dans les landes, les marais et les cimetières. À leur propos, Le Men indique : « On appelle Ankelc’her (l’errant, le circulant), à Saint-Pol-de-Léon, Letern-noz (lanterne de nuit), dans l’arrondissement de Quimper, Potr ar sot tan (le gars du tison) dans l’arrondissement de Quimperlé , Keleren dans les autres localités, etc. » Aux côtés des lutins habituels, et des follets on trouve aussi quelques animaux, des esprits malicieux métamorphosés en bêtes sauvages ou domestiques, fréquentant les bois ou les enclos des pâtures pour terroriser les passants. Ils sont connus diversement sous les noms de Marioche, Fersé, Gabino, Veau blanc ou Fausserole, selon les régions. Dans la vaste tradition des lutins, la tradition inclut certaines créatures marines comme les Morgans, Tud-Gommon, Tréo-Fall et Cornandons, des êtres hybrides qui fréquentent les houles. Leurs noms révèlent parfois leur nature ainsi les Dud-vor et Tud-Gommon sont les « hommes de la mer ».

    Lorsque l’étymologie ne met pas en évidence une difformité quelconque, elle s’en remet à l’habitat pour différencier les clans. On sait par exemple que les Tréo-fall fréquentent les rivages et les Morgans préfèrent les profondeurs de la mer, que les Kornikaneds vivent dans les forêts, les Poulpicans dans le creux des vallées et les Crassous dans la fange.

    Certaines tribus sont attachés à un territoire plutôt qu’à un type de terrain : ainsi on apprendra que les Teuz se sont réfugiés dans le pays de Léon, alors que les Korils égaillent les nuits des landes de lanvaux. Le Men donne une idée de la diversité du Petit Peuple en précisant que « chaque chemin creux, en basse-Bretagne, chaque pont, chaque précipice a son lutin particulier » et chacun d’entre eux possède son nom propre...

    Les légendes foisonnent ainsi de noms particuliers comme le Kornandon, Coiffette ou le Teuz-Ar-Pouliet, pour ne citer que les plus connus.

    Il existe une impressionnante variété de formes et d’apparences, c’est pourquoi il faut se méfier de l’image générique et caricaturale. Les uns sont minuscules à l’image des Fions, d’autres sont gigantesques, capables de se faire aussi grands que des géants, à la manière du Collé Porh en dro. Des lutins sont velus d’autres sont imberbes, certains portent des pattes de bouc, d’autre des cornes, les uns sont sauvages et dangereux, vivant nus dans les forêts, tandis que les autres sont aimables et civilisés, vêtus à la manière des hommes dont ils  fréquentent les maisons. Quelques-uns sont solitaires et errants, d’autres vivent en famille ou ne grand nombre, dans de petites demeures chaleureuses et bien entretenues aussi bien que dans des palais immenses. En somme il existe mille noms pour mille visages, et les seuls points communs qui rassemblent ces espèces sont leur essence surnaturelle et leur rythme de vie nocturne.

    Cette communauté de créatures est avant tout le fait des hommes et de leur tradition orale, qui les ont toutes rangées dans un ensemble assez flou. Sébillot note à ce propos : on les nomme Lutins ou Mait Jeans, Follets ou Esprit Follets. Ce dernier nom qui est aussi en usage dans le Morbihan, est employé plus fréquemment dans le voisinage du pays bretonnant qu’en Ille et Vilaine. Mais ce sont là leurs noms génériques, ils en portent d’autres particuliers aux espèces comme le suggère le folkloriste, les lutins peuvent porter des noms directement liés à leurs activités ou leurs fonctions, à l’image des Korils qui sont « ceux qui dansent ». Ils renseignent parfois sur leurs méfaits et les risques qui pèsent sur ceux qui  croiseraient leurs chemins. Le Foulou au faudau est ainsi connu pour « fouler » (ou « fauder ») ses victimes endormies, Les Houpoux sont des « appeleurs » ou hopper qui interpellent les paysans pour les égarer, à la manière des Éclairou qui eux les guident avec leurs lanternes. Certains noms désignent tune capacités extraordinaire, comme c’est le cas de Jetins qui ont la faculté malgré leur petite taille, de « jeter » des menhirs à travers les plaines.

    Sans que les noms s’en fassent nécessairement l’écho, les tribus de lutins se différencient souvent par leurs activités. À titre d’exemple les Teuz aident les humains, tandis que les Maître Jean sont spécialisé dans le soin des chevaux.

    En dehors de ss appellations génériques et des noms de tribus, ou clan, le travail laborieux des folkloristes nous a permis de savoir que les lutins portaient chacun un nom spécifique. Plusieurs sont connus et nous ont été transmis dans les textes. Certains ont été donnés par les hommes pour nommer une créature solitaire c’est par exemple le cas des célèbres Mourioche et Nicole, qui sévissaient en Haute-Bretagne. D’autres sont des prénoms de lutins, entendus et retenus par les conteurs. Près de Roscoff, on se souviendra peut-être de Siphonel et Targel ou du couple formé par Ricaman et Tripadaloup. Près de Lorient, à Riantec et Plouhinec, les sources n’ont pas oublié les noms de Jilofré et Féludoré. Tous ces noms ont une consonance particulière, qui ne ressemble en rien aux prénoms des hommes, pourtant certains portaient des noms de baptême chrétiens. Il y a par exemple  un petit et vieux Pierre sur la commune de Laz et une Martine près de Montours.

    Il existe enfin une masse indéfinissable de créature inconnues ou du moins ne portant aucun nom des hommes. Sébillot le rappelle à juste titre : «  À côté des lutins qui ont leurs noms et leurs fonctions spéciales, il en est d’autres qui n’ont point de noms particuliers, mais qui peuvent se montrer sous les formes les plus diverses, sous celles d’hommes, de bêtes, même parfois prenant l’apparence d’objets inanimés. »

    Toutes ces différences pourraient remettre en doute l’unicité du Petit Peuple, mais leu communauté n’est pas fondée sur l’espèce ou l’origine : elle semble reposer sur le sentiment commun d’appartenance à une même nation.

    © Le Vaillant Martial 

     

     



    [1] Paul Sébillot (1843 -1918) est écrivain et folkloriste. Son travail de compilation, est peu égalé. Il est un des artisans et le directeur de la Société des traditions populaires.

    [2] René François Le Men est un archiviste du Finistère engagé dans la promotion de la langue Bretonne et la transcription orale qui lui est  associée.


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