• L’élue des Pixies


     

    A

     

    Bigaël avait préparé le repas qu’elle venait à l’instant de déposer sur la table. John son mari ne tarderait pas à rentrer. En attendant, elle jetait un œil par la fenêtre surveillant ses deux filles.

    Leah, l’ainée, avait sept ans. C’était l’âge où l’on commençait à quitter la petite enfance. Elle était devenue plus secrète. Elle avait appris à lire aussi, ce qui s’est traduit par des heures passées dans sa chambre à découvrir mille et une histoires. Ses premiers voyages ... Ses  premiers pas, seule dans d’autres pays merveilleux.

    Charlotte, la petite affichait un caractère tout opposé à celui de sa sœur. Rieuse, jouette, elle passait son temps à explorer le jardin. Elle n’aimait rien tant que l’eau croupie remontée du puits abandonné, qu’elle transvasait en riant d’un vieux pot à l’autre jusqu’à a en arroser le muret de pierres sèches qui marquait la limite du jardin.

    La maison était vieille. Elle appartenait à la famille d’Abigaël depuis des lustres. L’histoire familiale voulait qu’un de ses aïeuls l’eût reçue des villageois en remerciement d’un immense service rendu au village.

    En ce temps de légendes, le Dartmoor  était sous l’emprise de Vixina. C’était une sorcière, une mauvaise sorcière. Elle résidait dans les grottes au pied du Vixen Tor. De là, elle guettait le voyageur isolé, empruntant le sentier qui passait sous les rochers. Elle provoquait alors une brume épaisse, surnaturelle qui empêchait le promeneur d’apercevoir jusqu’à ses propres pieds. Ensuite l’effrayant d’un cri ou de quelque sinistre craquement, elle le déviait du chemin pour le pousser vers les marécages, et le rire de la mégère résonnait dans la lande lorsque le pauvre bougre s’y noyait.


     

    On raconte qu’un beau jour, l’ancêtre d’Abigaël entendit parler de la vilaine. L’homme était un ami des Pixies. Un de ces sachants habitué à leur rendre visite dans leur repaires, souvent sous un Tor, une de ces collines où la roche affleure et qui ont façonné le paysage si particulier du Dartmoor ou sous l’un de ces amas rocheux qui porte un nom les reliant à leur peuple : Pixie, Parlour, Pool, Puggie, Stone, Care, Rings, le pays en est rempli.

    De leur mystérieux peuple, il avait reçu deux cadeaux. Le don de clairvoyance qui lui permettait de voir à travers la brume aussi épaisse qu’elle fut et une bague, un anneau magique qui procurait à celui qui le portait une parfaite invisibilité. C’est ainsi qu’il se rendait sur le sentier menant au domaine de Vixina. Immédiatement la sorcière sentit venir à elle sa prochaine victime. Juchée sur son rocher, elle envoya la brume à la rencontre du promeneur. Mais celui-ci la traversa sans qu’elle ne lui pose le moindre problème. Son don de clairvoyance lui faisait voir le sentier à travers le brouillard  maléfique.

    La sorcière, passé son étonnement, se mit à formuler un sort afin de l’abattre sur l’homme, mais ce dernier ne lui en laissa pas le temps. L’anneau au doigt, il disparut à son regard. Dépitée la sorcière hurla de colère, dévoilant à l’homme invisible sa position. Il fit le tour du rocher, y grimpa et une fois arrivé sans bruit dans le dos de Vixana, la poussa violemment. La sorcière se brisa les os sur les rochers en contrebas et la contrée fut délivrée de ses maléfices.

    C’est ainsi que la famille d’Abigaël hérita de cette petite chaumière aux murs de pierre, transmise au fil des siècles de génération en génération. Ce ne fut pas le seul héritage.



     

    Abigaël conservait précieusement l’anneau magique dans une boite glissée dans la penderie de sa chambre. Quant au don de clairvoyance, elle l’avait également hérité de sa mère, et le père de sa mère avant elle, et ainsi de suite ... Ce don marquait l’amitié entre la famille d’Abigaël et le peuple des Pixies. Seule  la personne dotée du pouvoir de voir à travers le brouillard pouvait communiquer avec les petits êtres. Ce secret était révélé à son héritier et à lui seulement.

    Étrangement seulement un seul héritait du don. Jamais le deuxième, si les suivants. Abigaël avait remarqué dès sa naissance que Leah le possédait. Elle voyait à travers la brume, se riait du brouillard quand petite, elle courait jouer dans le jardin par tous les temps. Plus posée que sa sœur, elle avait ce regard porté vers l’ailleurs celui qui traine longtemps dans les rêves le matin, s’y perd tout au long de la journée. Elle n’avait pas encore rencontré les Pixies qui pourtant s’amusaient chaque jour autour de la maison, prolongeant de quelques mètres le lancer de ballon,, plongeant leur nez curieux dans leur goûter et faisait toutes sortes de grimaces, assis sur le muret du fond.

    Pour les découvrir les sentir, leur parler, il fallait effectuer une sorte de pèlerinage. Retourner sur les lieux où des siècles auparavant, l’aïeul avait reçu les dons. Abigaël avait décidé d’emmener ses filles dans ce lieu magique, pour que le miracle s’accomplisse. Demain elle porterait l’offrande aux Pixies du Wisman’s Wood et les laisserait venir à son aînée.

    Elle appela les filles et tous se mirent à table ; John raconta sa journée au bureau. Abigaël ne pouvait quitte Leah du regard. Elle se demandait si tout se passerait bien le lendemain. Comment sa fille réagirait à l’apparition de ceux dont elle devait certainement soupçonner l’existence.

    Si vois à travers la brume est, finalement, presque normal pour qui possède le don depuis sa naissance, découvrir une foule de petits être aux visages tordus, pouvait se révéler un véritable choc. Il fallait le faire durant l’enfance, avant l’âge fatidique de huit ans où l’esprit se ferme aux autres possibles. Leah les attendrait dans quelques mois, le moment était donc venu.



     

    Le lendemain matin, Abigaël embarqua avec ses deux filles dans la voiture et prit la route pour le Witsman’s Wood. Les chemins bordés de murets recouverts de mousse conféraient au Dartmoor à la fois une splendeur et une quiétude bienvenue. On s’y sentait bien. Les bois s’ouvrait à la douce lumière de ce sus anglais tandis que les maisons éparses avec leur jardinets soignés et les devantures couvertes de babioles et de pots fleuris  animaient avec grâce et curiosités les voyages à travers de ce comté de Devon si riche en légendes. Mais rien ne pouvait rivaliser avec le Witsman’s Wood. Un paysage unique de chênes recouvert de mousse donnait à cette forêt un air étrange. On entrait dans une toute autre dimension, comme si un petit monde s’était posé là au milieu du nôtre. Depuis quelques années les hivers s’étaient faits moins rudes. Les arbres semblaient se redresser et d’autres essences s’étaient mises à pousser. Malgré ce changement imperceptible pour qui débarquait en ce lieu pour la première fois, Abigaël reconnut la forêt de son enfance, alors encore plus incroyable. Que ce bois fût l’objet de tant de croyances était une évidence. L’une d’elles était connus de par le monde et liait au Witsman’s Wood un terrifiant chasseur sauvage et une meute de chiens de l’enfer qui avaient inspiré les plus grands romans de garous et célèbre chiens de Baskerville d’Arthur Conan Doyle.

     

    Il est vrai qu’au premier ressenti, l’aspect tortueux du paysage pouvait donner le frisson. Surtout quand un banc de brouillard y trainait et qu’on s’y aventurait seul. Il fallait alors un peu de courage pour faire le premier pas dans l’imaginaire des hommes, tout ce qui est recroquevillé, tordu, malformé est mauvais et rien de bon ne pouvait donc vivre dans cette forêt. En réalité si Witsman’s Wood présentait ce visage, c’était pour se protéger des curieux. Les enfants quant à eux ne ressentaient pas cette peur. Pour eux cette forêt prenait l’aspect d’une véritable plaine de jeux. Ils l’exploraient avec délice, grimpant sur les pierres moussues et glissant depuis leur sommet jusqu’au sol. Passant sous les branches grimaçantes, frôlant le lichen pendant et s’amusant follement à deviner des visages, des silhouettes sans les ombres dessinées par la brume ; Tel était le Wistman’s Wood un lieu repoussant pour qui ne savait voir, un lieu magique pour les âmes d’enfants.



     


     

    Assise sur une pierre, Abigaël épiait ses filles. Leah jouait à cache-cache avec Charlotte et ne semblait accorder d’importance aux Pixies qui s’étaient rassemblés pour observer les deux jeunes humaines. Ils imitaient les filles sautant d’un rocher à l’autre ou se dissimulait derrière le tronc d’un chêne. Ils lançaient de drôles de grimaces à leur attention, mais Leah ne montrait aucun signe indiquant qu’elle les voyait. Il y en avait de toutes les tailles. Des grands, mesurant plus ‘un mètre de haut, jusqu’aux plus minuscules, de la hauteur d’une fourmi, presque invisibles aux yeux d’Abigaël. Las d’être invisible aux yeux de Leah, ils regagnèrent un à un l’abri de leur pierres au fur et à mesure que s’avançait la journée. Certains avaient chipé un peu de nourriture dans le panier qu’avait apporté Abigaël gratifiant au passage leur complice d’un clin d’œil que la femme leur rendait. Beaucoup couraient nus, d’autres portaient des haillons  qui devait si l’on se fiait à leur apparence malheureuse, être aussi vieux qu’eux. Il faut dire que leurs petits corps bruns ne craignaient pas la froideur de l’hiver ni le soleil sec de l’été.

    Leah s’était assise et avait l’air de rêver. Elle tournait le dos à sa mère qui détourna les yeux, laissant à son aînée toute la richesse de cette expérience unique. Elle ne se doutait pas un instant que le contrat venait d’être noué. Sa fille devenait elle-même une « sachante ». À partir de ce jour, elle assurerait la relève de la famille. Abigaël porta alors son attention sur sa cadette. Charlotte comme à son habitude sautillait, débordant de la même énergie dont elle avait preuve depuis leur arrivée au Witsman’s Wood. Sa pétillante insouciance fit sourire sa mère. Une heure passa encore avant qu’elle n’appelle ses filles et regagnent ensemble la voiture familiale pour rejoindre leur cottage.

    Sur le chemin Abigaël aperçut une eriophorum qu’on appelait ici  l’herbe aux Pixies. C’était une herbe magique dont usaient les malicieux  elfes pour vous perdre dans la brume. Il suffisait de passer à côté pour qu’un brouillard dense se lève et vous fasse hésiter sur la voie à prendre. Un pas de travers et vous étiez éconduits par les Pixies. Fort heureusement pour la conductrice ce jour-là, aucune brule  à l’horizon et dans quelques minutes, elles seraient à la maison.


     

     

     

    Ce soir-là, Abigaël coucha ses filles avec une pointe d’impatience. En bordant Leah, elle tenta de lui faire raconter sa rencontre avec les Pixies, mais la petite fille fit mine de ne pas comprendre. Qu’à cela ne tienne, la mère reviendrai vers elle plus tard. La transmission du secret était un passage délicat et avouer que l’on avait vu des créatures jusque-là associées à des légendes n’était pas chose facile. Elle déposa un doux baiser sur le front de la fillette et sortit. Depuis le couloir, elle entendit des chuchotements en provenance de la chambre de Charlotte.


     

    La porte était entrouverte et elle jeta un œil à l’intérieur. Sa cadette était occupée à jouer avec un chiffon. Elle entra dans la pièce et l’interrogea sur cette occupation. Charlotte lui répondit qu’elle s’amusait avec son nouvel ami.

    - Et peut-on savoir ma chérie, où tu as déniché ce petit ami poussiéreux ? s’exclama la mère en désignant du doigt la boule de tissu grisâtre qui retenait tan l’attention  de sa fille.

    - Eh bien dans le bois, cet après-midi, Maman !

    À cet aveu, Abigaël jeta un œil plus attentif au vieux chiffon et dans un clignement de paupières, elle entrevit le visage d’un Pixie grimaçant.

    Le Wistman’s Wood est un bois de chêne pédonculés qui possèdent la particularité de s’être recroquevillés au fil du temps. Cette firme  naine, tordue de l’arbre s’explique par les hivers rigoureux que subissait cette région avant le réchauffement climatique. A ces chênes étranges se mêlent quelques bouleaux pubescents et différentes mousses et lichens couvrant les roches et pierres qui parsèment les lieux. Le tout forme un paysage unique, un bout de forêt magique où les Pixies, ces elfes typiques du Devon et des cornouilles grimacent avec plaisir.

     

    © Le Vaillant Martial

     


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  • Le Veneur de Fontainebleau 

    e soir-là, la chaleur de la fin de l’été avait pris des airs de canicule. Malgré une pluie absente depuis quelques semaines, la forêt ne semblait pas avoir souffert du manque d’eau.

    Les larges colonnes de hêtres montaient vers le ciel pour bâtir une voûte de leurs feuillages, fermant l’accès à la lumière, mais protégeant les sous-bois des rayons brûlants du soleil. Sous leurs ramures épaisses, une température agréable régnait en cette sylve tranquille. C’est pourquoi Joséphine s’y était rendue ce jour, cherchant un peu de fraîcheur  au cœur de cette étouffante chaleur d’été. Elle aimait ce bois. Elle avait posé son chevalet et ses pinceaux entre la Solitude et le Cul du Chaudron à quelques pas des Gorges d’Apremont.

     Dans cette partie recouverte de grands hêtres, rares étaient les plantes qui pouvaient rivaliser avec l’épais tapis de feuilles recouvrant le sol. Seul quelques houx, quelques ronces se permettaient l’outrecuidance de percer ce sol inféodé aux hêtres majestueux... Le paysage d’ici se différenciait d’autres parties de la forêt. C’était sans doute là,  la plus grande richesse de Fontainebleau[1] : sa diversité. Pour qui la traversait de part en part, l’étonnement ne cessait devant cette succession de tableaux. Tantôt, il posait le pied sur une mousse épaisse, passant à travers une forêt obscure, intrigante, tantôt il débouchait dans des oasis lumineuses, lorsque l’un de ces grands arbres s’effondrait. Cette chute laissait à nouveau s’exprimer des pionniers tels que les bouleaux, les noisetiers auxquels se mêlaient des blanches épines, des merisiers ou prunelles. Tous ces buissons offraient au printemps une explosion exquise  de fleurs blanche, conférant à ces îlots paradisiaques, ces jardins dans la forêt, un air des plus féeriques.

     

    Une autre fois encore le promeneur traversait des roches fantastiques aux formes irrégulières et stupéfiantes, qui laissaient libre cours aux imaginations les plus folles, laissant vagabonder les esprits des aventuriers vers des explications fantasmagoriques où chacun devinait ce qu’il désirait : des animaux d’Afrique, des trolls nordiques ou de monstrueuses créatures issues des profondeurs de la terre. D’autres enfin, longeaient une mer de poussière, paysage presque désertique, avant de replonger vers un enfer vert touffu, fulmination de matières vivantes et captivantes. Ainsi se promener à travers Fontainebleau réservait toujours de jolies surprises à qui se laissait porter par la rêverie, trouvant ici un terreau propice.

     

     

    Assise sur un tronc renversé, la jeune fille dessinait dans les pages d’un petit cahier à la couverture rouge. Ses cheveux pendaient et dissimulait son visage. D’un geste de la main gauche, elle rabattit sa chevelure d’or, laissant paraître ses traits. Deux pommettes saillantes marquaient ce doux visage dans lequel étaient incrustés les joyaux de son regard : deux améthystes d’un mauve étrange. Elle portait une robe bleue aux motifs floraux. L’habit était léger, flottant, accentuant encore son allure irréelle. Qui l’aurait croisée ici l’aurait certainement comparée à une princesse de ces contes de fées. Il n’aurait été nullement étonné de voir apparaître derrière elle un château de cristal ou un cheval ailé l’emportant dans les airs. Il est vrai que le tableau ne manquait pas de charme, mais Joséphine n’était pas une fée. Elle était étudiante aux Beaux-Arts et passait ce week-end à Barbizon, chez sa tante, afin de travailler la thématique de la forêt.

     

    Depuis ce matin, elle avait ainsi croqué un vieux hêtre, tracé des pages de broussailles, gommé et regommé un geai dont elle n’était pas parvenue à saisir les nuances tandis qu’un écureuil s’étalait sur deux pages dans de délicieuses mimiques qui rendait l’être aussi comique que chérissable.

    Joséphine adorait résider chez sa tante. Barbizon est village bordant la forêt de Fontainebleau autour duquel les vapeurs du passé reflètent encore la richesse des artistes qui y ont séjourné autrefois. Se retrouver ici à dessiner et peindre était pour elle une façon de les honorer. Certes les styles de ce milieu du XIXe siècle annonçant l’impressionnisme se démarquaient de beaucoup du trait plus nerveux, plus fantastique de la jeune créatrice. Mais c’était à la même source que tous, hier et aujourd’hui, avaient puisés leur inspiration, avaient entendu le murmure des Muses. Découvrir sans cesse les lieux de peintures de l’école de Barbizon était l’une deux des raisons qui expliquait la joie ressentie par Joséphine lorsqu’elle retrouvait sa tante le temps d’un week-end. L’autre était liée à sa passion pour les contes et les légendes. Sa tante aimait à raconter les histoires attachées à Fontainebleau. Ces veillées contées faisaient le délice de la jeune demoiselle avide de sensations, de rêveries en lien avec la nature. Ainsi hier soir encore, la jeune fille avait écouté attentivement le récit de la vieille dame.

    C’était une histoire rêvée par un poète et qui avait levé le voile sur l’intimité extraordinaire de deux amants inscrits à jamais dans le patrimoine onirique de Fontainebleau. Un homme, un seigneur, un chevalier s’était entiché d’une belle damoiselle. Toujours il l’aima, la courtisant le temps d’interminables promenades le long des sentiers forestier. L’homme finit par épouser la belle et l’emmena dans son château. Quelques années plus tard, alors que le bonheur et l’amour rythmait leur quotidien, un prince noir se présenta aux limites du domaine seigneurial. Son armée de sbires et de mercenaires eut tôt fait de mener une razzia dans le pays. Le seigneur s’empressa de cacher son épouse dans la forêt, dans une des grottes où, croyait-il, celle-ci serait  en sécurité. Après une sanglante bataille, l’envahisseur repoussé, le noble chevalier revint rechercher sa douce, mais hélas ne trouva plus que son corps endormi pour toujours, une morsure de serpent au cou.

    Rendu fou par le chagrin, il vint et revint chaque jour au pied de la riche et s’enfonça doucement dans une douce folie. Un soir il vit apparaître devant lui une beauté sauvage. Le corps couvert de feuillage.

     

     L’apparition se nommait Nemerosa. C’était une fée, la reine des bois. Les deux êtres s’apprivoisèrent au fil de leurs rencontres et le chagrin s’amoindrit devant le mystère. L’amour revint planter sa graine dans le cœur du chevalier... Un jour, ils disparurent, s’évaporèrent dans l’air  de cette forêt. On dit que certains matins ou certains soirs, on peut encore entendre les chuchotements des deux amants invisibles.

    ...  Un autre être se fait entendre les jours de tempête sans qu’il puisse toujours le voir. La tante de Joséphine connaissait d’ailleurs toutes les histoires qui mettent en scène le Chasseur noir. Ce spectre dont le cor de chasse résonnait en ces bois. S’il demeurait la plupart du temps caché aux yeux des hommes, il s’était déjà montré à quelques reprises, autant aux rois, qu’aux charbonniers qui travaillaient autrefois en ces lieux. On raconte qu’Henri IV frémit aux témoignages qui lui furent rapportés à propos de ces apparitions fantomatiques et que le roi lui-même discerna au cours d’une chasse, le cor du Grand Veneur. Alors qu’il avait envoyé ses gens à la source de ces bruits, ceux-ci revinrent en affirmant avoir vu un chasseur tout de noir vêtu accompagné d’une meute de chiens, semblant tous appartenir à un autre monde. Ils rapportèrent encore que la créature leur lança un « M’entendez-vous ? » dont les mots glacèrent leurs os et les décidèrent à fuir l’apparition pour rejoindre leur roi.

    Cette histoire a bien des variantes et nombreux sont les récits qui parlent de ce chasseur maudit. Joséphine aimait beaucoup les entendre et sa tante ne gâchait pas son plaisir d’y ajouter moult détails lors de ces soirées passées à conter. Peut-être que Joséphine espérait au fond d’elle-même vivre une telle expérience, croiser elle aussi quelque fantôme dans ce lieu enchanteur

     

    Tout occupée à ses pensées, elle ne perçut pas immédiatement le lointain grondement. Le ciel au-dessus de Fontainebleau  était encore d’azur lorsqu’elle vit poindre un horizon de ténèbres. Un amas de nuages noirs menaçait la forêt et prenait la direction du lieu même où se trouvait la jeune peintre.

    Le vent s’était levé. Il faisait balancer les lourdes branches des hêtres, des chênes et leur lente danse était ponctuée de craquements. Si les troncs des arbres semblaient se moquer des gifles du vent, il en était tout autre des buissons et petits arbustes. Le sureau se pliait à la volonté d’Éole, les feuilles de l’aubépine tremblaient et celles du houx, bien plus coriaces s’agitaient néanmoins férocement lorsque la bise s’immisçait entre les rameaux.

    Des nuées d’oiseaux fuyaient le ciel assombri, prenant la direction opposée à cette masse d’ouate chargée de furie. Très vite les grondements du tonnerre ajoutèrent encore plus de densité dramatique à la scène qui naissait sous les yeux de Joséphine. La jeune fille se rappela que s’abriter sous un arbre n’était pas la meilleure des choses à faire en temps d’orage.

    Joséphine décida à quitter ces lieux pour rejoindre au plus vite le plateau d’Apremont. Elle pourrait peut-être se réfugier sous l’une des roches saillantes sinon elle profiterait du spectacle de la tempête depuis les hauteurs. La jeune fille courut en direction des rochers qu’elle atteignit en quelques minutes. Elle s’accroupit le long d’une paroi, tentant de s’installer le plus confortablement possible contre la roche. De son perchoir improvisé, elle avait une vue dégagée sur cette partie de la forêt.

    L’orage s’était considérablement rapproché. Elle voyait le foudre frapper la sylve et les éclairs zébraient le ciel dans un ballet de lumières vite rattrapé par le vacarme tonitruant de ces nuages pleins de colère. L’orage était d’autant plus effrayant que la pluie ne semblait pas vouloir tomber. L’eau adoucit l’orage. Sec, il n’offre que la peur de la foudre à ceux qu’il surplombe.

     

    Le cœur de Joséphine battait à tout rompre. Elle craignait les orages, ils la mettaient mal à l’aise, mais celui-ci avait quelque chose d’encore plus terrifiant. Elle vit alors des dizaines d’animaux fuir le long de la clairière séparant l’amas rocheux de la forêt. Lapins, biches, chevreuils, renards quittaient cette partie des bois pour se rejoindre l’autre côté de la trouée forestière. Cette scène fantastique augmenta encore la peur qui s’était installée dans les entrailles de Joséphine et lui nouait le ventre. Elle se dit que c’était sans nul doute l’orage particulièrement violent qui mettait les animaux en déroute, mais cette explication par trop simpliste n’arrivait pas à la convaincre. La vraie histoire ne tarda pas à poindre ....

     

     

    Une lumière irréelle venait de colorer la lisière d’une aura bleutée. Joséphine, depuis sa cachette entendit une rumeur grandissante. Comme si une foule de gens se mouvait dans les fourrés. À travers la futaie assombrie par le ciel couvert de nuages, elle vit monter une brume blanche. Une vapeur collait maintenant au sol et se répandait lentement dans sa direction. Mais ce qu’elle vit ensuite lui glaça le sang : des dizaines de pupilles brillantes perçaient le brouillard. C’était des yeux de braise ardente et les créatures étaient sur le point de sortie de la forêt.

     

    Le plus terrifiant des défilés avançait maintenant devant Joséphine. Une meute de chiens féroces plus grands que des loups n’était que fureur. Les bêtes à l’échine hirsute et à la fourrure sombre se mordaient entre eux dans un grognement incessant. C’était un miracle si aucun de ces monstres infernaux n’avait pu déceler la présence de la jeune fille.

    Les chiens passaient devant elle, à quelques mètres à peine de sa cachette sans sembler la voir. Comme si elle était invisible, inodore, présente dans une tout autre dimension, derrière un miroir sans tain ou une vitre protectrice qui lui permettait de voir sans être vue, d’entendre sans être entendue. Mais cette meute repoussante n’était que les prémices du plus monstrueux carnaval qui soit. À la suite des chiens de l’enfer s’avançait un grand cavalier sombre. Aucune hésitation ne vint freiner la pensée qui venait de naître dans l’esprit de Joséphine. Il s’agissait là du grand Veneur, du Chasseur noir des contes de Fontainebleau, l’apparition spectrale préférée de sa tante...

     

    Ses mains décharnées étaient posées sur l’encolure d’une monture squelettique. Son corps drapé de voiles noirs, d’un long manteau lui descendant de nature de revenant, mais  son visage, par contre, en disait beaucoup. Un rictus figé dévoilait une large bouche à laquelle les lèvres manquaient. Du crâne largement dégarni pendait une filasse collante qui allongeait encore le visage émacié du chasseur damné. Un visage où des lambeaux de chair se mêlaient aux os saillants. Au moment précis le grand Veneur passait devant Joséphine, il eut un mouvement de tête se tourna dans la direction de celle-ci. La jeune fille recula d’instinct. Portant sa main droite sur sa bouche, elle empêcha un hurlement de naître. Damné se baissant depuis l’encolure de sa monture, plongea un regard de feu dans celui de Joséphine. Il la fixa longuement puis s‘en détourna et poursuivit son chemin.

    Joséphine tremblait. Lorsque le Veneur avait plongé ses yeux dans les siens, elle avait été transportée au cœur de l’horreur pendant de longues secondes. Son esprit avait perçu les cris des victimes, la peur innommable des damnés de l’enfer. Reprenant son souffle, la jeune fille revint doucement à la réalité de ce funeste cortège. Une armée de fantômes passait maintenant devant elle. Les spectres avançaient sans bruit, le regard hagard, et cette marche silencieuse provoqua un nouveau frisson chez Joséphine. Un froid  intense  la saisit, son corps se raidissait au fur et à mesure que les ombres blanches défilaient. Les revenants marchaient sans souffrir d’aucun obstacle, traversant les buissons et les troncs des arbres sans que leur matière ne les freine. Certains avaient encore les chevilles marquées de la trace des chaînes.

     

    Était-ce celles portées autrefois sur terre ou avaient-ils été enchaînés dans les enfers avant d’être condamnés  à revenir pour servir ce sombre maître ? Une fois passé ce raz-de-marée inhumain  et silencieux suivait une troupe bien plus bruyante. Il y avait des nains grimaçants, des lutins armés de piques, des gnomes au bonnet dégoulinant d’un rouge sang. C’était les membres du Petit Peuple qui effrayaient autrefois nos ancêtres et qui de conte en comptine avait fini par perdre de leur atroce vérité au profit d’une candide nature farceuse.

     

    À les voir ici défiler, ils n’avaient rien de sympathique. La méchanceté pure se lisait dans leurs yeux, et leurs grimaces n’étaient faites que de haine. Il n’était pas bon croiser ceux-ci sur les chemins de la forêt, surtout en ce temps de chasse. À leur suite, des dames vêtues de dentelles noires, portant l’habit de deuil. Dans leurs yeux, nulle haine, mais une folie certaine. Leurs mains arboraient de longs ongles avec lesquels elles semblaient déchirer l’air, laissant leur marque sur l’écorce des arbres lorsqu’elles l’effleuraient. Enfin fermant la marche, apparut une grande quantité d’hommes et de femmes au visage triste. Ces derniers portaient des vêtements de toutes époques. Des bûcherons, de grandes haches sur l’épaule avançaient entre les rangs des paysannes de siècles épars armées de paniers, de seaux dans lesquels roulaient des fruits pourris et les restes poussiéreux de récoltes passées.

    Ainsi c’était là, les victimes du Grand Veneur, les égarés de Fontainebleau, les témoins de ce cortège macabre qui avaient eu l’imprudence, la malheureuse audace ou le terrible destin de  croiser cette chasse lors d’un orage passé.

    Au moment où les derniers damnés défilaient devant Joséphine, une femme vêtue d’une robe de fiancée recouverte d’un tablier sale et déchiré quitta les rangs pour s’approcher de la jeune fille. À un mètre de celle-ci, sans quitter des yeux la demoiselle, elle porta son index à la bouche comme pour lui signifier de se taire. Puis, elle rejoignit ses compagnons d’infortune.

    Tétanisée par la peur, Joséphine demeura longtemps encore sur place, laissant l’orage s’éloigner jusqu’à ne plus percevoir le moindre coup de tonnerre. Une pluie fine tombait à présent sur la jeune fille sans qu’elle n’esquisse le moindre mouvement. Les cheveux et les vêtements trempés, elle laissait l’eau ruisseler sur son visage, glisser le long de son corps, calmant les derniers soubresauts qui la secouaient. Cela lui prit un long moment pour vaincre la folie qui tentait de faire basculer son esprit vers les ténèbres. Un passage obligé vers la vie. Sentir qu’elle était vivante, que le monde qui l’entourait appartenait de nouveau à sa réalité et qu’elle n’avait  malheureusement pas suivi le sinistre cortège la damnant pour le reste de son existence. Elle avait vu le Grand Veneur et il l’avait épargnée.

     

    Le ciel avait retrouvé toute sa luminosité. Dessous, la forêt se remettait de la monstrueuse parade qui l’avait traversée. Les fantômes étaient retournés à leurs ombres. Jusqu’au prochain orage qui entrouvrirait à nouveau les portes de l’enfer. Fontainebleau baignait à présent dans la quiétude, sa beauté recouvrée et son apparente tranquillité faisant déjà oublier le secret qu’elle renfermait. Joséphine avait du mal à réaliser ce qu’elle venait de vivre. Cette expérience surnaturelle n’avait-elle été qu’un cauchemar éveillé ? S’était-elle endormie et avait-elle sombré le temps d’un songe dans une vision apocalyptique ? L’odeur de la terre décuplée par l’orage témoignait de la réalité de la tempête passée, mais ni les branches arrachées, ni l’herbe foulée par la pluie ne donnaient lieu à de véritables preuves du passage de ce cortège endiablé. Elle conserva donc cette expérience au tréfonds de son âme et décida d’en nourrir ses desseins à partir de ce jour.

    Plusieurs années passèrent et le succès vint frapper aux portes de Joséphine. Ses tableaux fascinaient les foules. Des scènes impressionnantes où  couraient les ombres des sous-bois, des défilés de fantômes au cœur d’une nature secouée par les vents, des visages grimaçants et repoussants qui naissaient dans les rideaux de pluie, s’abattant depuis le ciel. Ses toiles surent également séduire les critiques d’art.

    L’artiste vogue maintenant de galerie en galerie, exposant ses œuvres qui provoque partout l’étonnement, la curiosité et l’admiration pour une imagination cauchemardesque digne des récits d’horreur les plus aboutis.

    Mais ce qu’ignore chacun des visiteurs de ces expositions c’est que Joséphine reçut cet étrange cadeau à Fontainebleau, un après-midi de fin d’été, lorsqu’un orage faisait trembler la forêt : la vision du Grand Veneur et de sa suite. Nul ne sait qu’en réalité, l’artiste ne qu’user et abuser de son talent pour tenter d’effacer le souvenir de ce moment gravé à jamais au plus profond de son être. Car son art n’est qu’un exutoire à cette peur qui ne l’a finalement jamais quittée.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Fontainebleau est une belle forêt domaniale de Seine-et-Marne qui jouit de paysages exceptionnels et de légendes qui ne le sont pas moins. Nombreux sont les témoignages à propos de ce Chasseur  Noir dont on entend le cor les soirs de tempête. Des cris, des aboiements sont perçus à travers les feuillages sans que l’on puisse apercevoir la meute ou les batteurs de cette chasse surnaturelle. Le phénomène des Chasses Fantastiques est largement répandu dans le folklore des forêts.


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    e suis Brigitt, Dôn, Boand ou DANA...

    Je suis la Terre, Je suis force créatrice, fertilité, principe de toute vie. Femme, épouse, mère, sœur, souveraine, guerrière, je suis multiple. Je suis la Déesse mère, celle que l’on nommait avec révérence Déesse du Destin ou Grande Déesse !

    D

     

    ana ... Mon nom résonne dans celui des gens de ma tribu... Des héros ! Aussi doués en art qu’en science, poésie ou magie... Des héros qui ont quittés les îles merveilleuses du Nord du monde porteurs de pouvoirs et talismans, grâce auxquels ils sont parvenus à écraser les Fomorii, ces horribles dieux venus des mers. C’était lors de la deuxième bataille de Mag turied et nous ignorions alors que ceux qui avaient pris le nom de Thuatha Dé Danann seraient la dernière génération de dieux à régner sur l’ile d’émeraude...

    Quelque temps plus tard en effet, des hommes, Les Gaëls ont envahi l’Irlande. Leur ruse a eu raison de la puissance de Thuatha Dé Danann, mes enfants ont dû quitter leur royaume et sont partis vivre sous les terres vers les terres verdoyantes, dans l’Autre Monde Celtique, le Sidh. 

    Le temps a passé jusqu’au jour où un homme est arrivé prêcheur d’une nouvelle religion. Nous avons souffert de la conversion de notre île, mais bien heureusement le nouveau dieu ne nous a pas entièrement supplantés. Nous étions si vénérés qu’il aurait été impossible de nous faire disparaître su brusquement à l’arrivée du christianisme ! Nos fêtes ont été transformées en des fêtes chrétiennes et progressivement l’Église a remanié nos histoires afin qu’elles correspondent à ses dogmes. Nos pouvoirs ont été amoindris, notre apparence diminuée : les déesses parfaites, aux connaissances infinies et innées sont devenues des fées spécialisées, à la beauté dangereuse. Bien vite, on en a fait des enchanteresses – simples mortelles ne détenant leur savoir qu’après un long enseignement... Mais réfléchis bien : ne retrouves-tu pas une parcelle de moi cachée en Saint-Anne ?

    Si aujourd’hui me voilà sur le point de te donner le secret de mes origines, c’est qu’il m’apparaît que nous sommes en grand péril. J’espère te donner envie d’en savoir un peu plus sur nous afin de nous réhabiliter dans nos spécificités, nous les « fées » que nous soyons divinités celtiques, fées médiévales, fées du folklore ou esprits de la nature... Car tu t’en rendras vite compte, il est moins question de dégénérescence  que d’imprégnation, d’héritage et de croisement de cultures.

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • L’intersigne de « l’Alliance » 

    Marie Cornic, de Bréhat, avait épousé un capitaine au long cours, qu’elle aimait de toute son âme. Malheureusement par métier, il était obligé de vivre la plupart du temps loin d’elle. Marie Cornic passait ses nuits et ses jours à se repaître du souvenir de l’absent.

    Dès qu’il était parti, elle s’enfermait dans sa maison, n’acceptant d’autre compagnie que celle de sa mère qui demeurait avec elle, et qui la morigénait même quelques fois sur cette affection trop exclusive.

    Elle lui disait sans cesse :

    -  Il n’est pas bon de trop aimer, Marie. Nos « anciens » du moins le prétendaient. Trop de rien ne vaut rien.

    À quoi Marie ripostait aussi par un proverbe :

    N’hen eus mann a vad’ bars ar bed,                 Il n’est rien de bon dans le monde.
                    Met caroud ha bezan caret                             
    que d’aimer et être aimée

     

    La jeune femme ne sortait de chez elle que le matin, et, c’était pour se rendre à l’église où elle assistait régulièrement à toutes les messe, priant Dieu, la Vierge et tous les saints de Bretagne de veiller sur son mari et de la ramener à Bréhat, sain et sauf.

    Le jardin qui entourait la maison était contigu au cimetière. Elle fit percer une porte dans le mur de séparation, et put désormais aller et venir de chez elle à l’église, de l’église à son domicile, sans avoir à traverser le bourg, sous le regard indiscret des commères.

     

    Une nuit, elle se réveilla en sursaut. Il lui sembla qu’elle venait d’entendre sonner une cloche.

    - Serait-ce déjà la première messe d’aube ? se demanda-t-elle.

    Sa chambre était éclairée d’une lumière vague. Comme on était en hiver, elle pensa que c’était le petit jour. La voilà de se lever et de se vêtir en grande hâte, puis de s’en aller d’une course jusqu’à l’Église.
        Elle fut tout étonnée, en entrant, de trouver la nef pleine de monde, plus un prêtre étranger qui officiait.

    Elle se pencha à l’oreille d’une de ses voisines :

    - Pardon, dit-elle, si je vous dérange. Mais que signifie cette solennité ? J’étais à la grand’messe dimanche dernier. J’ai attentivement écouté le prône, et je ne me souviens pas avoir entendu annoncer de fête majeure pour cette semaine...

    La voisine était si profondément absorbée dans son oraison que Marie Cornic ne put obtenir une réponse.

     

    À ce moment, il se  fit une espèce de remous dans l’assistance. C’était le chasse-gueux qui s’ouvrait passage à travers les rangs serrés de la foule. D’une main, il tenait sa hallebarde, de l’autre un plat de cuivre qu’il promenait sous le nez des gens en bramant d’une voix lamentable :

    - Pour l’Anaon, s’il vous plaît pour l’Anaon


     

    Les gros sous pleuvaient dans le plat de cuivre. Marie Cornic regardait s’avancer le quêteur.

    - C’était singulier pensait-elle. Je ne reconnais personne ici, pas même la chasse-gueux. Je n’ai cependant pas ouï dire qu’on ait donné un successeur à Jakez Laur. Dimanche dernier, c’était encore lui qui portait al hallebarde... En vérité je suis tentée de croire que je rêve.

    Elle finissait à peine cette réflexion que le chasse-gueux était près d’elle. Vite elle mit la main à sa poche.
        Fatalité ! Dans son empressement à accourir à la messe, elle avait oubliée de prendre son porte-monnaie.

    L’homme de la quête secouait le plateau désespérément.

    - Pour l’Anaon ! Pour le pauvre cher Anaon ! clamait-il.
    -
    Mon Dieu ! balbutia Marie Cornic qui se sentait prête à défaillir de honte, je n’ai pas un sou sur moi.

    Le chasse-gueux lui alors d’un ton dur :

    - On ne vient pas à cette messe-si, sans apporter son obole aux âmes défuntes.

    La malheureuse femme retourna ses poches pour lui faire constater qu’elles étaient vides.

    - Vous voyez bien que je n’ai pas un rouge liard.
    -
    Il faut cependant que vous me donniez quelque chose ! Il le faut.
    -
    Quoi ? que puis-je vous donner ? murmura-t-elle à bout de forces.
    -
    Vous avez votre alliance d’or, déposez-la dans le plateau.

    Elle n’osa pas dire non. Elle croyait sentir tous les yeux fixés sur elle. Elle fit glisser sa « bague de noces » hors de son doigt. Mais à peine eut elle déposée dans le plateau qu’une étrange angoisse lui étreignait le cœur. Elle se prit le front entre les mains et se  mit  à pleurer en silence. Combien de temps resta-t-elle dans cette attitude ? Elle n’aurait su le dire.

    - Six heures cependant venaient de sonner. Le recteur de Bréhat en ouvrant une des portes basse de l’église ne fit pas peu surpris de voir une femme à genoux au pied de l’un des piliers. Il la reconnut aussitôt, et, allant à elle, il lui  toucha l’épaule :

    - Que faites-vous là, Marie Cornic ?

    Elle sursauta sur sa chaise.

    - Mais... Monsieur le recteur j’assiste  à la messe !...
    -
    La messe !!!... Au moins eussiez-vous dû attendre qu’elle fût commencée !

    Alors seulement, Marie Cornic songea à regarder autour d’elle. De l’innombrable assistance qui tout à l’heure emplissait l’église, il ne restait plus personne. Elle faillit s’évanouir de stupeur. Mais avec de bonnes paroles le recteur la réconforta.

    - Marie, lui dit-il, racontez-moi ce qui s’est passé.

    Elle raconta tout, point par point sans omettre un détail. Le récit terminé, le recteur prononça tristement :

    - Venez, Marie. Celui qui vous a dépouillé de votre bague de noces n’a pas pu l’emporter bien loin.

    Ce disant, il franchissait la balustrade du chœur et gravissait les marches de l’autel. Il souleva la nappe. L’alliance était sur la pierre sacrée.

    - Emportez-là, dit-il, en la rendant à la jeune femme, et rentrez chez vous. Vous avez beaucoup aimé, vous aurez beaucoup à pleurer.

    - Quinze jours après, Marie Cornic apprenait qu’elle était veuve. Le navire que commandait son mari avait sombré, en vue des côtes d’Angleterre, la nuit où elle assistait à la messe étrange, et à l’heure même où le »chasse-gueux de morts » la contraignait à quitter sa bague.


     

     

    Conté par Jeanne-Marie Bénard, femme de douanier et originaire de Bréhat. Port-Blanc en Penvénan (côtes d’Armor)

    © Le Vaillant Martial 

     


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    (Le Vieux Sonneur)

     

     

     

    C’est en pleine nuit que le message m’est parvenu. Je dormais du sommeil du juste – selon l’expression consacrée – et il m’avait fallu vraiment longtemps avant de réagir à la sonnerie du téléphone. Enfin, conscient je descendais l’escalier sans allumer la  lampe, au risque de me rompre le cou. Parvenu toujours dans la pénombre, auprès du combiné mural dont le témoin lumineux s’allumait à chaque sonnerie, je pestai en silence contre l’abruti qui avait le culot de nous réveiller à cette heure indue. Après un dernier bâillement, je prenais enfin l’appareil pour entendre tout à tour les tonalités du fax puis le répondeur mêlée à la voix de mon correspondant. Énervé pour le compte et cette fois tout à fait réveillé, je tentais en vain de capter les propos de mon interlocuteur, dans le brouhaha ambiant. Enfin, chacune de ces machines devait retourner au calme, une fois mission accomplie.

    Allo ! Allo qui est à l’appareil ?


        Allo ! Allo qui est à l’appareil

    Une voix nasillarde et familière  faisait écho à ma question. André ? Ben dis donc, il t’en faut du temps pour répondre ! Puis tes sacrés fichus engins mènent un de ces tintouins ! Et ce n’est pas gentil de me traiter d’abruti !

    Cette réflexion faite à ma colère ne laissait aucun doute quant à l’identité de la personne qui se trouvait au bout du fil : Tadig-Coz : le chef du petit peuple des marais, que nous avions rencontré Nikolaz et moi, la nuit du jour de l’an : lui seul pouvait lire dans mes pensées.

    - Tu as vu l’heure, tu aurais réveillé ma femme et ma fille que je n’en serais pas étonné !

    Bah ! L’heure est sans est sans importance pour nous, puis comme vous les humains, vous n’êtes pas très doués pour la télépathie, j’ai préféré votre téléphone. C’est un peu compliqué pour moi d’atteindre le bâton pour parler et écouter puis de mettre la carte dans la bouche de la machine... mais on m’aide... Enfin il fallait absolument que je t’adresse ce message de la plus haute importance : écoute bien et prends des notes : Rendez-vous demain vers minuit à Loc-Envel dans les Côtes d’Armor : Là, il y a un petit bois qui s’appelle Koat-an-noz, le bois de la nuit et à l’orée se trouve un haut rocher. C’est là que nous vous retrouverons toi et Nikolaz, que je préviens dès maintenant que vous assisterez à une chose extraordin...

    La fin de la phrase ne devait pas me parvenir ! Un bruit terrible dans l’écouteur, accompagné de ce qui me semblait être un juron, puis plus rien, le silence entrecoupé par le bip bip caractéristique d’une communication coupée.

     

     

    De chez moi à Loc-Envel, il y a bien 150 kilomètres. Ce petit bourg d’environ 400 âmes se trouve à 5 kilomètres au sud de Belle-Isle-En-Terre et pendant tout le trajet, je ruminais la conversation de la nuit dernière. Quelle pouvait-être cette chose extraordinaire que nous allons voir ? Mystère ! Nikolaz que j’ai eu au téléphone ce matin, n’en sait pas plus car apparemment, Tadig Coz avait « bissé » sa sortie.

    Nous avions convenu de nous retrouver sur la place de l’église puis de dîner dans une crêperie avant d’aller à notre rendez-vous.

    Pendant le repas entre deux galettes aux oignons et à l’andouille de Guéméné  en sirotant une bière des Korrigans (ça ne s’invente pas !) de la Brasserie de Saint Colombe, nous constatons avec amusement à quel point nos amis Korrigans s’adaptent plutôt bien) notre époque et à certains aspects de notre technologie, même si parfois leur dignité doit ... en prendre un coup !

    Fascinés par les belles flammes de l’âtre auprès duquel nous nous réchauffons, nous échafaudons tout un tas d’hypothèses sur les suites de la soirée puis, réglant notre repas nous demandons au patron de nous indiquer la direction du Koat an noz. Une bonne heure avant celle fixée, nous nous trouvons  à l’orée du bois. Le vent commence à souffler, mais nous sortons de la voiture pour nous mettre en  quête du rocher.

    À peine sortis du véhicule, nous sommes entourés par nos petits amis, porteurs de petits flambeaux. Après avoir respecté un certain protocole, nous sommes face à Tadig-Coz. Son front porte les stigmates de la chute d’hier...

     

    Nikolaz et moi pensons  à la même chose et nous arborons un sourire crispé ce qui met Tadig-Coz de mauvaise humeur. Ayant capté nos pensées, il s’empresse de nous lancer vertement :

    Ayez un peu de respect pour mon âge, ma personne et ma fonction jeunes impertinents. Je ne vous ai pas demandé de venir ici et nous n’avons pas fait ce long chemin depuis nos marais pour avoir à supporter vos sarcasmes. Mais venez plutôt, il est presque l’heure : vous allez voir un spectacle étonnant, rare de nos jours : Suivez- nous !

    Cette injonction ne supporte aucune remarque et c’est en toute discipline que nous suivons la petite troupe. Le vent souffle de plus en plus fort et les arbres grincent comme trois mâts par grand-frais. Les petites flammes des torches s’étirent au risque de brûler les cheveux de nos amis. Le chemin parcouru nous semble long mais nous touchons enfin au but. La masse sombre d’un rocher se dessine sur  le ciel tourmenté de la nuit armoricaine.

    Tadig nous fait signe de nous asseoir sur les pierres qui affleurent. Ses compagnons forment un cercle au milieu duquel se présente l’un d’entre-eux. Il paraît très âgé, fripé comme une vieille reinette. Sous le bras, est coincé une outre de peau d’où pendent des tuyaux en bois. C’est un sonneur de biniou. Il rend une profonde aspiration et gonfle le sac qui émet ses premiers ronflements.

     

     

    Pour nous il joue un antique morceau qui se nomme Tanle feu – fixant le rocher d’un regard blanc. Puis il rejoint le cercle. Le sol vibre, une galopade s’annonce dans un bruit métallique de plus en plus fort.

    Soudain nous voyons le rocher devenir orange puis incandescent. Il se déchire véritablement et là, une vision dantesque nous apparaît.

    Un cavalier de feu jaillit une épée en flamme. Le cheval hennit furieusement, se cabre et reprend sa course. Une odeur de soufre et de chair brûlée nous fait suffoquer et nous sommes paralysés par la vue de ce chevalier. Le halo diabolique dispense ses fumerolles nauséabondes, le brasier vivant prend des formes spectrales. Venus d’on ne sait quel enfer, le guerrier et son coursier s’éloignent et dans une fuite éperdue sur la longue route de l’éternité, pendant que le roc se referme les privant ainsi d’un éventuel retour.

     

     

    C’est Tadig Coz qui nous arrache à l’horreur de la scène.

    Voilà mes mais, vous venez d’assister à l’apparition de ce mystérieux chevalier embrasé. Il n’apparaît dans votre monde qu’une fois l’an, à une date de lui seul connue... et de nous-mêmes. Un jour, nous vous conterons sn histoire pathétique, mais pour le moment, il vous faut retourner dans vos foyers... Si j’ose dire.

    L’humour de Tadig Coz nous fait du bien. Il aide à mieux digérer cette incroyable scène. Alors que nous nous apprêtons le confort séduisant de la voiture. Tadig nous dit encore ceci :

    Nous aurons encore l’occasion de nous revoir. Il vous reste tant à savoir sur nous autres, Gens du Petit Peuple Mais vous avez une tâche importante à accomplir, celle de terminer cette histoire et de bien dire à vos contemporains que nous sommes toujours là, proches de vous...

    Et surtout n’oubliez jamais que la légende, c’est l’histoire, moins le mensonge, plus la poésie !

     

    Kenavo

     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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