• Iouennic Bolloc’h eut cette curiosité impie. Iouennic Bolloc’h était un mendiant qui ne manquait ni d’esprit, ni de savoir-faire. Il s’était fait ce raisonnement :

    - Si je pouvais prévenir d’avance du jour de leur mort tous ceux qui sont destinés à mourir cette année, j’arriverais à me faire ainsi de jolis profits.

    Donc, le soir de la Toussaint, il s’arrangea pour être à Castel-Pôl (Saint-Pol-de-Léon). Il avait entendu dire qu’à Castel-Pôl il y avait, non pas un, mais dix, mais vingt charniers dans le cimetière. Il se dissimula tant bien que mal, en se couchant dans l’herbe à plat ventre. Et il attendit en cette posture le colloque des morts.

    Vous n’ignorez pas qu’à Castel-Pôl, les ossuaires sont encastrés dans les murs du cimetière.

    Un mort de l’un des charniers interpella un autre mort du charnier d’en face.

    - Ami, disait-il, est-ce que tu m’écoutes ? Iouennic Bolloc’h sentit cette parole passer au ras de lui comme le souffle glacial d’une bise.
    - Ami, répondit l’autre mort, je t’écoute, mais il y a un vivant entre nous.
    - Je le sais. Il est venu pour entendre la liste des morts de la prochaine année.
    - Qu’il l’entende donc !
    - Qu’il sache que le premier de la liste n’a plus à vivre que deux minutes !
    - Qu’il sache que le premier de la liste a nom Iouennic Bolloc’h !

     

    Les deux voix se croisaient à travers la nuit, rapides, sifflantes. Chacun des mots qu’elles proféraient entrait comme un fer froid dans les oreilles du pauvre mendiant. À peine son nom eut-il été prononcé qu’il rendit l’âme[1]  . On trouva le lendemain son cadavre raidi. On crut qu’il avait eu le sang gelé par la grande fraîcheur de la nuit et on l’enterra à l’endroit même où il était trépassé.

     

    (Conté par Jean Cloarec. - Laz, 1890, Finistère.)

    © Le Vaillant Martial 



    [1] Les bêtes aussi conversent entre elles dans le langage des hommes, durant la nuit de Noël. Un fermier voulut entendre ce que pourraient bien se dire ses bœufs et se cacha dans le grenier, au-dessus de l’étable.

    - Que ferons-nous demain ? demanda l’un des bœufs à son compagnon ?
    - Nous porterons notre maître en terre.

    Ce fut en effet le premier travail qu’ils firent. Le fermier épouvanté trépassa dans la nuit.

     


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  •  

     

    ame ou demoiselle du Lac, Viviane, Niniane, Nimuë... Tant de noms, tant de versions... de visages ! Et pourtant je suis la somme de ces histoires – aussi divergentes puissent-elles être – car chaque époque a fait de moi sa messagère.

    Que l’on m’associe à Viviane, que l’on me prête des amours avec Merlin ou que l’on me connaisse un mari, je suis toujours celle qui éleva Lancelot dans son domaine merveilleux protégé par la semblance d’un lac, celle qui soutint le roi Arthur ainsi que ses chevaliers.

    Mais laissez-moi plutôt vous contez ceci...

     

    Dans le calme de mon domaine, divertie depuis l’aube par le bal des aigrettes, j’attendais mes visiteurs. J’avais vu en songe le roi Ban fuir son royaume de Bénoïc, aux marches de la petite Bretagne. Claudas de la Terre Déserte lui avait tout pris, le forçant à se retrancher dans son dernier château, qu’il encercla bien vite.

    Une nuit Ban s’échappa par une porte secrète et entama un voyage pénible avec sa femme et leur tout jeune fils. Je savais que Claudas n’était pas loin derrière, motivé par la mort du roi et de sa famille.

    Je sentais l’équipée se rapprocher et la vis enfin. Le roi fit descendre son épouse Élaine aux abords de mon domaine aquatique avant de se diriger vers les hauteurs, espérant apercevoir son royaume. Mais c’est un spectacle effroyable qui l’attendait : dans le lointain, un gigantesque brasier emportait sa dernière demeure, donnant des allures de coucher de soleil au ciel de midi. Ban en conçut une telle douleur qu’il en tomba inanimé et dans sa chute se rompit la nuque.

    Le cheval redescendit jusqu’au lac et quand Élaine le vit sans cavalier, elle déposa le bébé dans l’herbe puis courut jusqu’à son époux. Le sang s’était répandu tout autour du roi, lui offrant un dernier lit d’écarlate. À cette vue Élaine perdit la raison et se jeta à genoux près du corps qu’elle étreignit en pleurant.

    Le temps en semblait plus l’atteindre, mais lorsqu’enfin elle se ressaisit, elle fut paniquée) l’idée qu’elle avait abandonné son enfant dans cet environnement hostile, repaire des bêtes féroces. Elle regagna aussi vite qu’elle le put l’endroit où elle avait déposé le nourrisson.

     

    Un étrange brouillard s’était levé, l’empêchant d’avancer. Affolée, elle tournait en tous sens, appelant son tout petit. La voyant ainsi éperdue je fis tomber la brume autour de moi. Elle m’aperçut, elle entendit rire son fils dans mes bras et se rasséréna. Puis me voyant avancer avancer dans ce qui lui paraissait être un lac insondable, elle tenta de m’appeler. C’était une terrible épreuve, même pour moi, mais le temps pressait et c’était la seule manière de les sauver tous les deux. Elle hurlait, je me forçai à ne pas la regarder, et pour lui donner l’illusion d’une nymphe des eaux noyant son enfant, je joignis les pieds et disparu dans un plongeon..


     

    Persuadée que son fils était mort Élaine finit par ne plus rien éspérer et partit. Elle fut recueillie dans un couvent tout proche où elle prit le voile. Lorsque CLaudaas arriva sur les lieux, il trouva le corps dsans vie du roi Ban et quelques linges tâchés de sang au bord du lac. Satisfait, il fit demi-tour, ne se doutant pas que l’enfant bien vivant préparait sa vengeance pendant les dis-huit années qui allaient suivre.

     De mon côté, j’élevai le garçon comme s’il s’agissait de mon propre fils, le nommant justement « doux fils » ou « beauté trouvé, car si je connaissais le nom de ce petit être, il ne devait le gagner que bien plus tard. Dans mon royaume de l’Autre Monde, entourée de fées et d’un maître d’armes, il reçut une éducation digne d’un fils de roi.

     


    Dix-huit ans plus tard, je l’emmenai dans un somptueux cortège blanc à la cour du roi Arthur, afin qu’il soit fait chevalier. Ce fut une déchirure pour moi, mais je continuai de veiller sur lui à distance et il mit peu de temps à me remplir de fierté, lui qui devint Lancelot du lac, meilleur chevalier au monde.

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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    Les traditions populaires rapportent que les nains sont des créatures velues et atrocement laides qui vivent en communauté dans des demeures souterraines. Anciens géants, c’est pour fuir les hommes et certains de leurs congénères qu’ils ont trouvé refuge dans les entrailles de la terre. Ils n’en sont pas moins  redoutables guerriers dotés d’une force peu commune qui leur est prodigué par un objet magique.

          

     

    Capable de se métamorphoser – souvent en grenouille – De se rendre invisible ou encore de modifier leur taille à volonté, ils peuvent être très facétieux ...

    Lors des échanges  nombreux et réguliers qu’avec le temps ils ont su établir avec les hommes.

    Cupides et roués, ils savent néanmoins récompenser celui leur rendra service en lui offrant un objet d’apparence anodine qui se transformera plus tard en or.

         

     

    Au plus profond de leur repaire minéral, ils entassent des trésors fabuleux qu’ils ont d’abord extraits de minerais dont ils connaissent les secrets.

    Forgerons et orfèvres hors pair, ils transforment la roche en armes magiques et la pierre en bijou ensorcelé.

    L’épée de Beowulf, l’anneau d’Odin ou encore le marteau de Thor compte parmi leur chefs- d’œuvre.

     

      Cupides et roués, ils savent néanmoins récompenser celui qui leur rendra service, en lui offrant un objet d’apparence anodine qui se transformera plus tard en or.

     

    Au plus profond de leur repaire minéral, ils entassent des trésors fabuleux. Qu’ils ont d’abord extrait de minéraux dont ils connaissent les secrets. Forgerons et orfèvres hors-pair, ils transforment la roche en armes magiques et la pierre en bijoux ensorcelés. L’épée de Beowulf, l’anneau d’Odin

      « Enfants de la nuit » ils craignent la lumière du jour et s’ils sont surpris par un rayon de soleil, ils se voient transformés en un tas de pierres...

     

    À suivre ...

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • À Ouessant, où tous les hommes sont marins, la mer prélève sur la race un nombreux tribut de victimes. Les cadavres que l’on retrouve ont leur dernière demeure assurée dans le cimetière. Mais la liste est longue de ceux que l’océan ne rend jamais. Pour que ces noyés sans sépulture ne soient pas condamnés à errer sans fin dans l’autre monde, les Ouessantins pratiquent pour le repos de leurs Anaon un simulacre d’enterrement.

    L’ensemble de la cérémonie s’appelle un proella (corruption peut-être du début de quelque hymne funéraire latine commençant, je suppose, par Pro illa anima…)

    On procède de la manière suivante :

    Dès que le syndic des gens de mer, en résidence à l’île, a été prévenu administrativement de la disparition d’un îlien, il mande, non la mère, ou la veuve, ou la fille du mort, mais l’homme le plus ancien de la parenté, et il lui fait part du décès probable du disparu. L’ « ancien » se met aussitôt en route à travers l’île, entre chez tous les proches de la famille dont le nombre dépasse quelquefois soixante et même quatre-vingts et leur annonce la triste nouvelle en se servant de cette formule invariable :

    Vous êtes avertis qu’il y aura, ce soir, proella chez un tel 

    Et ce n’est qu’à la tombée de la nuit qu’il se rend à la maison du mort. Il entre dans la cour à pas de loup, va regarder par la fenêtre si la femme qui ne sait pas encore qu’ ’elle est veuve est chez elle et, s’il l’aperçoit dans, la cuisine, frappe, trois petits coups à la vitre. Après cette sorte de préambule et de préparation, il passe la porte en se contentant de prononcer la phrase sacramentelle :

    « Il y a proella chez toi ce soir, ma pauvre enfant… » 

    Les femmes du voisinage, accourues derrière lui se précipitent alors dans la maison et, par leurs gémissements et leurs cris, font bruyamment chorus avec la douleur de la famille. C’est ce qu’on appelle « mener le deuil ». Plus les plaintes sont aigües et déchirantes, plus elles réjouissent l’âme du mort. Tout en se livrant à ces démonstrations, on vaque aux apprêts funèbres. Sur la table, déblayée des restes du repas, on étale une nappe blanche ; puis, sur cette nappe, on dispose en croix deux serviettes pliées ; et enfin, au croisement de ces serviettes, on couche une petite croix, fabriquée instantanément avec deux de ces bouts de cire que l’on fait bénir a l’église le Jour de la Chandeleur. Cette croix est censée représenter le défunt. Une assiette, dans laquelle on verse le contenu du bénitier de la maison et où l’on met à tremper un rameau de buis, complète, avec des chandelles allumées de part et d’autre sur les bancs, cette décoration funéraire improvisée.

    De tous les coins de l’île, cependant, les proches arrivent pour le proella. Et la veillée de mort commence. Une « prieuse » de profession récite les prières habituelles et l’assistance donne les répons.

    Quelquefois, entre deux De profundis, la « prieuse » entonne l’éloge du disparu. Il y avait naguère, dans l’île, une vieille femme réputée pour ce genre d’oraisons funèbres ou, comme on dit, ces prézec.

    Le lendemain, le clergé vient, comme pour un enterrement ordinaire, chercher le « corps », à-dire la petite croix de cire jaune posée sur les serviettes blanches et portée à bras, ni plus ni moins que s’il s’agissait d’un vrai cercueil. Toute la foule suit, les hommes tête nue, les femmes encapuchonnées dans leurs mantes. Le catafalque est dressé, au milieu de l’église, pour recevoir la croix du proella. L’officiant célèbre la messe, donne l’absoute, puis va à une sorte d’armoire scellée dans le mur d’un des bas-côtés et y enferme la croix, parmi nombre d’autres qui l’y ont devancée. Elle demeurera dans cette sépulture provisoire jusqu’au soir du 1er novembre. Ce jour-là, à l’issue des vêpres, on transporte processionnellement toutes les croix de proella, entassées au cours de l’année, dans un monument spécial bâti au centre du cimetière pour servir de tombeau collectif à tous les Ouessantins disparus en mer. Et ce monument, semblable à une petite citerne que ferme un grillage, est désigné, lui aussi, par le nom de proella.

    - Communiqué Par M Crenn, Juge de paix à Ouessant –

    © Le Vaillant Martial

     


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  • C’était un soir de grande journée[i] à Guernoter. Il y avait là, réunis, les domestiques principaux de trois ou quatre fermes des environs. Le souper avait été copieux et largement arrosé, comme c’est l’usage en pareille circonstance. Quand tous eurent bu et mangé à leur content, on fit cercle autour du foyer ; les hommes allumèrent leurs pipes, les femmes s’assirent à leurs rouets, et une conversation générale s’engagea.

    D’abord, - cela va sans dire, - on devisa des incidents de la journée qui avait été laborieuse.

    Les gens de Guernoter et ceux des fermes qui leur avaient prêté bonne aide étaient partis dès trois heures du matin pour Saint-Michel-en-Grève, - un voyage de cinq lieues, un long voyage, lorsqu’il s’agit de le faire au retour avec des tombereaux chargés de sable humide par-dessus bord.

    À ce propos, on parla harnais ; on vanta l’étalon gris de Roc’h-Laz, le plus fier limonier qu’il y eût à la ronde ; puis on en vint à dire un mot des bourgs que l’on avait traversés. Chacun fut d’avis que le meilleur cidre d’auberge se buvait chez les Moullek, à Ploumilliau. 

    - Oui, appuya Maudez Merrien, un des « gars », et si l’on m’en donnait seulement par jour une douzaine de chopines à boire, j’irais volontiers remplacer l’Ankou de Ploumilliau pendant une semaine ou deux.
        - Ne plaisantez pas ainsi, Maudez, dit la maîtresse de Guernoter. Vous aurez peut-être affaire à l’Ankou plus tôt que vous ne voudrez.

    Cette réflexion de Marie Louarn suffit pour incliner la conversation vers les choses de la mort. Une servante cita l’exemple de quelqu’un qui s’était moqué d’Ervoanic Plouillo et qu’on avait trouvé noyé le soir même.

    - Tout ça, c’est des histoires de bonnes femmes, ricana un des assistants.
    -Les morts sont morts, ajouta un autre ; un mort ne peut rien contre un vivant.
    - N’empêche, reprit la servante, que, si on vous proposait de passer la nuit dans le charnier, vous ne parleriez pas si haut.

     Tous les gars de se récrier en chœur.

    Quand les hommes ont de la boisson sous le nez, ils sont prêts à manger le diable et ses cornes.
    Oui, en paroles ! Car à l’action ils ne sont pas si braves.
    C’est ce que l’on vit bien ce soir-là, à Guernoter.

    Yvon Louarn, le maître, n’avait bu que modérément, afin de mieux griser son monde. Il s’était fourré dans le coin de l’âtre, et de là il écoutait, plus qu’il ne parlait.
         En entendant les gars se récrier de la sorte, au propos tenu par la servante, il intervint.

    - Eh bien ! Prononça-t-il, feignant un grand sérieux, il ne sera pas dit que j’aurai perdu une si belle occasion de mettre au défi des gaillards de votre valeur. Je donne demain matin un écu de six francs à celui d’entre vous qui aura le courage de passer toute cette nuit dans le charnier.

    Les gars s’entre regardèrent, riant d’un rire forcé, faisant mine de tourner la chose en simple jeu. Deux ou trois gagnèrent la porte, comme pour satisfaire un besoin.

    - Allons ! Insista Yvon Louarn, tâtez-vous ! J’ai dit un écu de six livres. Un écu de six livres à gagner en une seule nuit ! Vous n’aurez pas souvent pareille aubaine. Qui se décide ?

    Personne ne se décidait. Tous cherchaient une défaite. Ce fut Maudez Merrien qui la trouva le premier.

    - J’accepterais la gageure, dit-il, si la journée n’avait été si rude et si longue. Mais ce soir, Yvon Louarn, je ne donnerais pas pour vingt écus de six livres mon lit de balle d’avoine dans l’écurie du Mezou-Meur.

    Et là-dessus, il se leva.

    Les autres appuyèrent son dire et se disposèrent à imiter son exemple. Le maître de Guernoter allait sans doute leur décocher quelque trait d’ironie, lorsque, du milieu des femmes, une petite voix claire se fit entendre :

    - Maître, disait la petite voix, me donneriez-vous, tout comme à l’un de ceux-ci, me donneriez-vous les six francs, si je faisais ce qu’ils n’osent faire ?

    Celle qui hasardait cette question était une fillette de treize ou quatorze ans, mais si chétive, si menue qu’elle n’avait pas l’air d’en avoir dix. On l’appelait Mônik, tout court. Elle n’avait pas de nom de famille, parce qu’elle ne s’était jamais connu de parents. C’était une « enfant de l’aventure. » On l’avait recueillie à la ferme, par pitié ; on l’y employait comme vachère. Elle n’avait pour gages que sa nourriture et son vêtement. D’ordinaire, elle n’élevait jamais la voix à la veillée, où on l’occupait à dévider le fil qu’avaient filé les autres servantes ; elle s’acquittait de sa tâche, à l’écart, silencieusement : tout au plus l’entendait-on chuchoter en travaillant quelque prière, car elle était dévotieuse, l’esprit toujours tendu vers les choses de la religion.

    Grande fut la surprise de Marie la fermière quand elle vit la langue de Mônik se délier si hors de propos.

    - Écoutez donc cette mijaurée ! s’écria-t-elle. On a bien raison de dire que l’envie d’argent est la perte des âmes. Voici une malheureuse qui, pour six livres, consentirait à se damner si on la laissait faire !… N’avez-vous pas de honte, petite va-nu-pieds que vous êtes ?
      - Croyez, maîtresse, que si je gagne cet argent, je n’en ferai pas mauvais usage, répondit humblement la petite gardeuse de vaches.
     - Tu en feras l’usage qu’il te plaira, dit le fermier, pourvu que tu le gagnes. Je ne suis pas fâché de voir une femmelette comme toi relever un défi devant lequel ces hommes reculent. Seulement, nous t’accompagnerons jusqu’au charnier, nous fermerons sur toi la porte, et tu n’en sortiras que demain matin, à l’aube, quand nous irons t’ouvrir.

    Ainsi fut fait, malgré les protestations indignées de Marie Louarn.

    Le charnier était plein d’ossements. Mais dès que Mônik fut entrée, les ossements se rangèrent contre les murs, s’empilant les uns sur les autres, pour lui faire une place où elle pût s’étendre comme dans son lit.

    Mônik commença par s’agenouiller, invoqua la protection des âmes défuntes, puis s’allongea sans crainte sur le sol de terre humide qui sentait la mort.

    À peine se fut-elle étendue qu’une torpeur délicieuse envahit tous ses membres, et des musiques douces, lointaines, se prirent à murmurer autour d’elle, comme pour la bercer.
        Elle ne se souvenait plus d’être dans un ossuaire. Elle était ailleurs, mais elle ne savait pas où, dans un pays tout bleu, tout bleu. Elle ne distinguait rien. Elle essayait d’ouvrir les yeux pour voir, mais ses paupières étaient aussi lourdes que si elles eussent été de plomb.
        Elle dormit ainsi sa pleine nuitée, d’un sommeil surnaturel.

    À l’aube, elle fut tout étonnée de se retrouver dans le charnier. La porte était déclose, et le maître de Guernoter disait à la fillette :

    - Voici l’écu de six livres, Mônik. Il est à vous ; vous l’avez bien gagné.
    - Je vous remercie, mon maître, répondit l’enfant. Et elle se rendit à l’église avec la pièce blanche. Le recteur était à son confessionnal : elle l’y alla trouver, lui conta ce qu’elle avait fait, et, lui remettant l’argent, le pria de dire une messe à l’intention de l’âme du purgatoire qui en avait le plus besoin.
    - Peut-être est-ce l’un de mes parents inconnus qui en bénéficiera, ajouta-t-elle. C’est pour cela que j’ai toujours rêvé, depuis que je suis en âge de raison, d’avoir à moi quelques sous. Les âmes défuntes le savaient. Aussi m’ont-elles protégée cette nuit.
    - Eh bien, dit le recteur, en lui donnant l’absolution, vous allez être tout de suite satisfaite. La messe que je vais dire sera vôtre.

    Mônik y assista pieusement et prit part à la communion.

    La messe finie, comme elle s’apprêtait à sortir, l’âme légère, pour gagner Guernoter, elle se croisa sous le porche avec un homme à cheveux blancs ; il semblait vieux comme la terre, et cependant il avait le corps droit, la démarche aisée.

    Il aborda la fillette, avec une profonde révérence.

    - Jeune demoiselle, porteriez-vous ce billet à Kersaliou ?
    - Oui bien, homme vénérable, répondit-elle en prenant le billet qu’il lui tendait.

    Le vieillard eut un sourire si bon, un remerciement si tendre, que Mônik croyait encore voir le sourire, entendre le remerciement, tandis qu’elle s’acheminait vers Kersaliou, et jamais elle l’avait eu au cœur une joie si douce.

    - Quelle belle figure il avait ! pensait-elle. Kersaliou est un manoir noble dont dépendait, avant la Révolution, le domaine de Guernoter. Une avenue de grands hêtres y conduit. Lorsque la petite vachère s’engagea dans l’avenue, les feuilles des hêtres se mirent à bruire, à bruire, et presque à chanter, comme si chacune d’elles avait été un oiseau.
    - Je ne sais pas, se disait Mônik, mais il me semble qu’il va m’arriver aujourd’hui quelque chose d’extraordinairement heureux. J’ai comme un pressentiment que la rencontre du vieillard me portera bonheur.

    Elle allait entrer dans la cour de Kersaliou, quand elle se trouva face à face avec le propriétaire du manoir.

    Elle le bonjoura.

    - Où allez-vous ainsi, ma petite ? lui demanda-t-il.
    -
     Chez vous, Monsieur de Kersaliou.
    -
     Et qu’allez-vous faire chez moi ?
    -
     Vous apportez ce billet qui m’a été remis pour vous.

    Elle raconta son aventure du porche, et combien le vieillard lui avait paru beau, malgré son grand âge.

    - Le reconnaîtriez-vous, si on vous faisait voir son portrait ? interrogea le gentilhomme qui, à la lecture du billet, était subitement devenu tout pâle.
    - Certes oui, je le reconnaîtrais.
    - Venez donc.

    Il l’emmena au manoir et lui en fit parcourir toutes les chambres. Quoique Kersaliou fût bien déchu de son ancienne splendeur, les appartements y avaient gardé fort grand air. Aux murs, dans de vastes cadres enrichis de dorures, étaient suspendus des portraits représentant d’illustres personnages de la maison noble de Kersaliou.

    Le seigneur actuel promena Mônik de l’un à l’autre.

    Devant chacun, il lui demandait :

    - Est-ce celui-ci ?
    - Non, répondait-elle, ce n’est pas encore celui-là. Ils défilèrent ainsi devant tous. Mônik avait beau regarder avec attention, dans aucun d’eux elle ne reconnaissait l’imposante et vénérable figure du vieillard rencontré sous le porche.

    Le maître de Kersaliou demeura un instant sans mot dire, la mine songeuse et désappointée. Tout à coup il se frappa le front.

    - Suivez-moi au grenier ! ordonna-t-il à la fillette.

    Ce grenier était plein d’une foule de choses des temps d’autrefois. Il y avait là de vieilles draperies en loques, de vieilles statues mutilées, de vieux tableaux criblés de trous. Le gentilhomme se mit à fouiller parmi ces tableaux. À mesure qu’il les dégageait de tout ce fatras, il les tendait à Mônik qui les essuyait avec le revers de son tablier.

    - Le voilà ! s’écria soudain la petite.

    Elle avait reconnu les traits du vieillard, quoique la couleur fût un peu effacée.

    - C’est bien, dit le maître de Kersaliou. Descendons maintenant à mon cabinet.

    Là, il ouvrit un gros livre dans lequel étaient inscrits tous les noms des membres de sa famille, et, après l’avoir consulté :

    - Ma chère Mônik, prononça-t-il, écoutez-moi. Le vieillard que vous avez rencontré sous le porche était le père-doux[ii]  de mon grand-père. Voici plus de trois cents ans qu’il est mort. Depuis trois cents ans il languissait, faute d’une messe, dans les flammes du purgatoire. Cette messe, il fallait qu’un pauvre la payât spontanément, de ses maigres deniers. C’est ce que vous avez fait, ainsi qu’en témoigne le billet que vous m’avez remis et qui est de l’écriture du défunt. Grâce à vous, mon ancêtre de la sixième génération a été sauvé. Il me charge de vous en récompenser, d’une façon digne de lui et digne de vous. Désormais, vous ne servirez plus ailleurs qu’en ma maison. Je vous promets que vous y serez traitée avec égards. Dites seulement si vous consentez à ce que je vous propose.

    La pauvre petite gardeuse de vaches était si loin de s’attendre à une telle bonne fortune, qu’elle resta comme clouée sur place, incapable de proférer une parole.
     Mais le maître de Kersaliou devina aisément que c’était le saisissement et la joie qui la rendaient muette.

    À partir de ce jour elle vécut au manoir. Elle y trouva le bonheur, mais, comme disait Yvon Louarn, de Guernoter, pour l’écu de six livres, elle l’avait bien gagné.

    (Conté par Marie-Louise Bellec, couturière. -Port-Blanc).



    [i]  On appelle « grandes journées » (devez braz) certaines solennités agricoles. Elles ont lieu pour des travaux d’importance auxquels ne suffisent ni le personnel, ni le matériel ordinaires de la ferme. On y convoque le ban et l’arrière-ban des voisins et amis. Tels sont, en particulier les charrois de sable et de varech.

    [ii] Tad-cun, trisaïeul.


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