•  



     

     

    En pénétrant sous les grands arbres, Job éprouva un étrange sentiment de malaise. Cette matinée de décembre était pourtant tranquille, froide et sèche du fait d’un petit vent de l’est.

    Quand il avait obtenu cette concession pour un très bon prix, Job s’était félicité de sa bonne fortune. Quelque peu étonné que personne dans la salle des ventes ne surenchérisse sur son offre dérisoire, il avait les autres coupeurs et forestiers le regarder d’un drôle d’air. Était-ce de la jalousie qu’il lisait au fond de leurs yeux... ou autre chose ?

    Job connaissait les histoires de vieilles femmes qui traînaient sur ces bois. « Les bois obscurs », « Les arbres perdus », « La forêt oubliée », comme ils disaient. Eh bien, si c’est ça... se dit-il, que ces grands couillons continuent à croire à leurs fables ! En sortant de la salle des concessions, il en riait encore.

    Maintenant, il souriait moins. Il avançait au milieu des grands troncs noirs qui, comme des sentinelles immobiles veillant un sombre royaume, le cernaient de toutes parts. Plus il pénétrait le cœur de la forêt, plus les troncs devenaient énormes et majestueux. La bonhomie du brave bûcheron fit qu’il en oublia vite ses pensées, à l’idée de l’ouvrage de Titan qu’il allait devoir abattre.

    Resserrant sa grosse poigne sur la cognée et la besace pleine de coins en bandoulière, il déboucha bientôt dans une petite clairière où les rayons d’un soleil blafard jouaient sur une petite brume qui voilait un épais tapis de mousse verte. Le bûcheron fit halte, estimant l’endroit propice. Plus qu’une clairière, c’était plutôt une trouée dans la forêt, due sans doute à la chute de quelques grands arbres qui eux dormaient à présent couchés sous l’humus.

    Il accrocha sa lourde veste de toile et sa besace à une branche, puis ayant arrêté son choix sur l’énorme tronc d’un chêne plus que centenaire, se saisit de son impressionnante hache. Au premier coup, on entendit comme une plainte venue du fin fond des bois et, comme une gifle, un vent froid se leva et vint lui fouetter le visage.

    Un frisson secoua sa grande carcasse, « Brr », fit-il, voilà le vent qui se levé ! C’est ce qu’il me faut, c’est une bonne suée... » Et il se mit à l’ouvrage. Les coups de hache taillant le tronc provoquèrent alors un véritable déferlement de vent glacial et mugissant. Une tempête de feuilles mortes s’abattit sur lui en vagues tourbillonnantes l’aveuglant littéralement. Le brave homme dut mettre genou à terre et rentrer la tête dans les épaules pour se protéger des bourrasques. Tout volait autour de lui en un terrifiant carrousel du Diable : les feuilles, des branches de bois mort, de gros morceaux d’écorce, et il sentait confusément qu’il était la cible de tous ces projectiles.

    Puis les vents moururent, remplacés par un silence oppressant. Le pauvre Job releva la tête pour s’apercevoir qu’il était à demi recouvert par un amas de bois mort et de feuilles. Le plus terrifiant, c’est qu’à quelques mètres de lui, rien ne semblait avoir bougé...

     

    Il se releva avec difficulté et se dégagea de sa gangue végétale, en s’ébrouant. Encore abasourdi par l’étrange phénomène, il entendit soudain, derrière lui, un craquement de brindilles. Ce qu’il vit en se retournant le cloua sur place. Une assemblée extraordinaire, sous le couvert des grands arbres, le contemplait en silence. Un regroupement incroyable, d’animaux de toutes espèces se trouvait là mêlés. Chevreuils et renards, sangliers et lièvres, chats sauvages et lapins ainsi qu’une multitude de petites bestioles se tenaient immobiles, serrés flanc contre flanc.

    Job sentait tous ces regards lourds posés sur lui. Mais bien plus qu’étrange encore étaient les « êtres » qui se trouvaient au centre de l’étrange compagnie. Leur taille était celle d’un enfant, mais l’angoissante sagesse qui rayonnait d’eux démentait l’impression d’innocence et de fragilité. Ils étaient comme de jeunes arbres surgis du sol, couvert de mousse, de ronces et d’entrelacs de lierre.

     

    Quand l’un d’eux, se détachant du groupe, s’avança vers Job, le bûcheron raffermit sa poigne sur le manche de la hache, comme pour se donner de l’assurance. L’être parla alors, et sa voix était comme un souffle de vent dans la cime des arbres :

    - Tu es venue troubler ces lieux, tu as dérangé un vénérable, et blessé une « mère-dryade » !... Tu n’es pas le bienvenu alors pars au plus vite !

    Le pauvre bûcheron s’insurgea devant ces accusations ont il ne comprenait rien :

    - Je suis un homme de paix, et je n’ai jamais blessé personne !... Le bon Job vit le petit être s’agenouiller auprès de l’arbre.

     

    - Crois-tu que ce vénérable ait supplié pour tomber sous les coups de ta hache ?

    L’homme observa alors une chose incroyable : le petit personnage caressa doucement le tronc, et la blessure infligée par la hache se referma doucement, ne laissant nulle trace des coups.

    - Ces arbres m’appartiennent, j’ai payé cette concession, de quel droit ... ?

    - Nous sommes les protecteurs de ces lieux, et nul n’y fait intrusion impunément.

    - Mais, dîtes donc, petit bonhomme, vous croyez parler à un enfant qu’un punit parce qu’il chaparde des pommes ?

    - À nos yeux, vous êtes bien des enfants, et nul enfant ne devrait utiliser des jouets aussi dangereux....

    Disant cela, le petit être effleura la grande hache. Job sentit comme un long tremblement courir le long du manche de bois, et le lâcha dans un cri de surprise. Effaré, il regarda sans y croire le manche se recouvrir de petites branche d’où s’épanouissaient déjà de jeunes feuilles d’un vert éclatant.

    - Regarde ton précieux outil, humain... Le bois se rappelle qu’il fut jadis une branche, et le fer retourne à la terre, d’où il n’aurait jamais dû sortir !

    Devant le spectacle de son fer de hache qui s’effritait et tombait en morceaux aussitôt engloutis par la mousse, le pauvre Job, sentit monter du plus profond de son être un cri d’horreur... Il se mit à courir, trébuchant souvent, pour sortir au plus vite de ces bois hantés. Tout au long de sa fuite éperdue, des yeux le suivirent afin de s’assurer qu’il quittait bien la sombre forêt. Ce n’est qu’à l’orée des bois que sa présence tenace s’évanouit.

     

    Job comprenait à présent pourquoi nul n’y entrait, pourquoi personne en voulait pénétrer ces sombres bois... On ne peut posséder ce qui ne vous appartient pas. Et il sut à son tour que cette obscure forêt serait perdue pour l’homme à jamais perdue...

    Cette nuit-là, au cœur de la forêt, dans une clairière nimbée de lune les dryades entamèrent une danse gracieuse, souple et silencieuse, seulement potée par les caresses lancinantes d’un vent léger.

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire
  • La Maison, Le Mobilier

    La maison rurale bretonne

    Jusqu’au début du XIXe siècle, on continue à construire des maisons de ferme, couvertes de chaume ou d’ardoise, mais d’assez modeste dimension pour la partie habitable car l’usage d’affecter des pièces différentes pour manger, dormir, se laver ou préparer la nourriture se répand que lentement et coûte cher.

    Le nombre de fenêtres est souvent limité et leurs dimension réduites, non par archaïsme ou ignorance des bienfaits de l’ensoleillement, mais parce que le Directoire a créé l’impôt sur les portes et les fenêtres qui subsiste jusqu’en 1917 (les législateurs de l’époque veulent frapper les signes extérieurs de richesse : avoir beaucoup de fenêtre et de couvertures larges en était un car il fallait être châtelain ou notable pour dépenser ainsi son argent, pensait-on...).

    En haut Bretagne, les  maisons de schiste, de gré ou de granit brun dominent. La toiture d’ardoise est la plus répandue mais on trouve les tuiles  à partir de Nantes mais aussi des chaumières comme sur cette photo.

     

    Les maisons des environs de Ploërmel ou de Loudéac sont également de pierre schisteuse, à un niveau avec ou sans comble, comme dans bien des villages de Bretagne-centrale. Les maisons de pierres blanchies à la chaux sont caractéristiques du littoral sud et des îles.

      

     

    La chaumière basse, ici dans un village de Scaër, est un peu le symbole des demeures bretonnes mais possède des variantes dans la forme de sa toiture, le type de pignons et de cheminées, l’appareil, les ouvertures ou la distribution des pièces.

       Force est de constater, sans tomber dans un folklore misérabiliste et masochiste que la grande majorité des maisons rurales sont encore, au début du XXe siècle, exiguës, sombres, effumées et sans grande hygiène. Elles sont parfois très belles, bien construites, bien insérées dans le paysage et leur mobilier est pittoresque, mais c’est loin d’être général et bien des villages de masures ou de taudis peuplent certaines régions.

    Il existe encore des terroirs dont la richesse a permis, à certaines époques, la construction de grandes demeures à étage avec plusieurs pièces et tour-escalier (région de Corlay, par exemple), il y a d’anciens manoirs à l’architecture soignée qui sont devenus des fermes mais l’habitat de cantons entiers est misérables, insalubre et surpeuplé.

    Orientée généralement vers le sud-est, la maison rurale est aveugle sur les autres façades pour s’abriter des vents dominant de Sud-Ouest et de Nord-Ouest, une porte pour entrer (parfois une deuxième pour le bétail), une ou deux fenêtres au rez-de-chaussée, des chiens assis ou une gerbière pour le grenier, telles sont les ouvertures les plus répandues, mais minimales.

    Pour accéder au grenier, un escalier extérieur de pierres (le « degré ») flanque la maison : il y en a deux quand il y a un grenier pour le grain et un autre pour le foin. A défaut d’escalier  on utilise une échelle que l’on accroche parfois sur la longère aveugle..

    Les toits de chaume sont faits de seigle (à condition qu’on l’ait battu au fléau) de roseaux, de joncs ou de genêts mais le danger d’incendies pousse les compagnies d’assurances à en interdire l’usage à partir de 1860.

    Les pays de schiste utilisent l’ardoise qui se répand de plus en plus, il a des ardoisières dans plusieurs régions de Bretagne : Rochefort-en-Terre, Callac. Étables, hangars, fours, puits, lavoirs (douet), caves (« Ti chistr, pour le cidre), appentis et logement de l’employé (le « Penn-Ti ») se répartissent autour de la maison. L’intérieur est constitué d’une ou plusieurs pièces selon les cas.

    On connaît encore en 1900 la pièce unique où l’étable et le logis ne sont séparés que par une cloison de bois, chacun bénéficiant en quelque sorte de la présence des uns et des autres, hommes et animaux.  


     

    Dans son ouvrage La vieille France qui s'en va, le romancier Charles Géniaux publie en 1903 des photographies de ces intérieurs dont l’édition en cartes postales diffuse un modèle assez péjoratif de la vie quotidienne en Bretagne.  Une légende précise même : «  Dans les métairies perfectionnées, une cloison en planches est évidée à la hauteur des têtes des bœufs. »

     



     

    On trouve généralement une grande pièce à vivre flanquée d’une ou plusieurs étables suivant qu’il faille abriter séparément les bovins, les porcins, les chevaux et la volaille. Le grenier à blé est au-dessus de la maison, celui du foin au-dessus de l’étable.

    La pièce mesure en moyenne 10 mètres sur 6 (ou un peu moins) : le sol est en terre battue, les murs blanchis à la chaux mais presque entièrement caché par l’alignement des meubles ; La cheminée occupe un pignon, son foyer est surélevé et flanqué de bois ou d’un fauteuil rustique pour l’aïeul(e).

    Des niches abritent pots de lait ou les cruches. Marmite de fonte, crémaillère, trépied, galettoires, bassines de cuivre, poêle à marrons, bec de résine ou plaque de cheminée  sont disposés dans l’âtre noirci de fumée.

    L’étagère de la hotte et le manteau sont l’emplacement des images pieuses, des statuettes, des fusils, et parfois, des portraits et photographies de la parenté entourés de chandeliers ou de couronnes de la mariée.

     

    L’ensemble est de pierre taillée avec supports sculptés mais dans les régions qui ne peuvent s’en procurer facilement, des coffrages de bois habillent la hotte pour dissimuler une construction de petit appareil.

    Une grande poutre de bois supporte parfois le manteau à la place du linteau de pierre, elle est recouverte d’un rideau à frange ou à broderies dans certaines communes du pays Gallo ou de Brière.

     

     

    Au plafond sont suspendus des ustensiles divers ou de la nourriture : un panier de vannerie, planche à pain à couvercle, garde-manger, charcuteries (saucisse, lard, jambon), pots, herbes séchées, écouvillons  et aussi le porte cuillère qui ressemble à  un candélabre.

     

     

    Le sol est encombré de cruches vernissées, seau de bois ou « buée » en terre cuite, balai, pelle, faitout, sabots, faitouts. Sur le long du mur qui perpendiculaire à la cheminée s’alignent les lits clos et les armoires. Le lit clos permet de gagner de la place, de rester au chaud et de s’isoler dans une pièce destinée à tous les usages. Il est souvent à portes coulissantes ornées de fuseaux ou incrustées de diverses marqueteries et de  clous de cuivre avec une date (I.H.S), une crois... De châtaignier ou de merisier (ou plus rarement de chêne), il est ciré et verni mais parfois teint de couleur rouge sang de bœuf.

    On sait qu’un menuisier d’Inguitel (canton de Plouay, Morbihan)  a réalisé un record en insérant 2360 fuseaux dans un lit clos en 1887, à Berné on est allé jusqu’à 2500.


    Certains sont des lit « demis clos » car  ils ne possèdent pas de portes mas une grande arcade, parfois fermée par des rideaux. D’autres sont à double étage, surtout pour les enfants, mais ce type semble plus rare.

     En Haute-Bretagne, les meubles sont souvent plus colorés de teintes miel ou acajou, utilisant l’If ou le merisier et subissant les influences hollandaise (Région de Dol) ou normandes (Ille & Vilaine en général).

    Le pays Nantais est un peu à part, sauf dans la presqu’île guérandaise qui se rapproche dans ce domaine du pays Vannetais. Dans toutes ces régions, le lit clos n’est pas répandu bien qu’on ait quelques lits fermés mais sans décor.

    Les anciens lits haut-bretons étaient parfois isolés par uen claire-voie mais le plus souvent à colonnes torsadées (ou quenouilles) supportant un dais ou baldaquin.

    Un bénitier de faïence jouxte souvent le lit. La literie imposante par sa hauteur, est faite d’enveloppe de paille et, chez les plus aisés, de balle d’avoine ou  de couette de plume.

    Pour accéder au lit, on escalade des bancs-coffres. Certains possèdent  des accoudoirs et des panneaux à fuseaux ou à  décor mais ils sont indissociables du lit clos. On y place le berceau  de sorte que de sa couchette, la mère peut en saisir les montants pour le balancer sur son fond cintré er faire ainsi dormir son bébé.

     

     

    On s’éclaire souvent à la chandelle de résine, à la mèche de chanvre, que l’on fabrique l’hiver ou que l’on achète aux artisans. On utilise aussi la chandelle de suif et la lampe à pétrole. Un meuble particulier contient la vaisselle, les assiettes de faïence, les écuelles, les plats, les bols, les poteries de terre-cuites, voire les bouteilles, les cruches, les brocs, les plats. Il était à l’origine destiné à égoutter la vaisselle aussi est-il constitué d’étagères ajourées, il est parfois suspendu au mur et appelé « égouttoir » mais de plus en plus, il a une fonction ostentatrice et devient le « dressoir » surmontant le plus souvent un buffet à tiroirs et vantaux avec lequel il fait corps.

     

     

    Les horloges à balancier sont incorporées au mobilier et s’enchâssent dans les coffres et boîtes sculptées, elles sont fréquentes en Haute-Bretagne mais se réduisent parfois à des œils-de-bœuf accrochés au mur..

    Une ou plusieurs armoires se succèdent à côté des lits clos ou des vaisseliers. En pays bigouden ; le « front des armoires » affiche la richesse de la famille, l’une ou l’autre ayant servie de dot de la mariée.

    Certaines sont aussi sobres à deux vantaux simples, à peine mouluré. D’autres particulièrement en Cornouailles et dans le pays rennais ou malouin sont à double cintre, à panneaux multiples (quatre ou six), à pointes de diamants, à quadrilobes ou à motifs végétaux. Elles renferment des provisions (armoires de lait) ou des vêtements.

    La variété est extrême, comme pour les bahuts, les bancs (les bancs-bahut), bancs à dossier, bancs pétrins) et quelques maisons ont aussi des bonnetières, des garde-mangers, des boites à sel...


     

     

    Devant la fenêtre qui lui apporte la lumière, la table est placée à la perpendiculaire, encadrée de bancs, exceptionnellement de chaises. C’est une table-coffre ou huche à plateau coulissant ou à tiroir, elle renferme le lard, le beurre, le pain et autres aliments qui doivent être à l’abri des souris. On ne peut donc pas placer ses genoux sous la table, ni manger trop près d’elle.

     

    À côté, un charnier conserve la viande de porc salée. Les bancs sont décorés de fuseaux et possèdent des accoudoirs dissimulant des boîtes de rangement, ils servent aussi de coffres. Bassines ou auges de pierre tiennent lieu d’évier.

     

    Dans les jours ordinaires, un paysan du Léon consomme quatre à cinq repas. Le matin, une soupe, du pain, du beurre ou du lard. À midi, bouillie d’avoine, pain, beurre et lait à discrétion. En fin d’après –midi une collation est servie comme celle du matin : le repas du soir est à base de soupe et de « kig ha farz » plat de viande et de bouillie. Les jours maigres, on mange du blé noir et des bouillies.

     


     

    Un homme qui travaille aux champs dévore 3 livres de pain par jour, boit 2 litres d’eau et 2 litre de lait (en été 3 litres de lait et 4 litres d’eau). Ces rations de 1912, dont le coût par repas est de l’ordre de 0,30 à 0,45 franc, sont frustres et minimales. Elles sont plus riches et diversifiées dans d’autres cantons : galettes de pomme de terre, poisson, œufs, volaille ou viande fraîche plus rarement. Elles montrent que, dans bien des cas, la cuisine  n’était pas très variée et ne nécessitait pas d’installations développées. On se rattrapait les jours de fêtes : mariages, baptême, fêtes religieuses, tuerie de cochon, fin de la moisson...

    © Le Vaillant Martial 

     

     

     

                                                       


    votre commentaire
  • La femme aux deux chiens

    Ceci se passait ou les toiles de Basse-Bretagne étaient renommées entre toutes. Il n’y avait alors à Penvenan ni aux alentours, de fileuse qui filât aussi bien  que Fant Ar Merrer, de Crec’h-Avel. Tous les mercredis elle allait à Tréguier vendre son fil. Un mardi soir elle se dit :

    -  Il faudra que demain je sois sur pied de bonne heure.

    Elle se coucha avec cette préoccupation.

    Au milieu de la nuit, elle se réveilla et fut étonnée de voir qu’il faisait déjà presque clair. Elle se leva en grande hâte, s’habilla, jeta sur ses épaules son paquet d’écheveaux et se mit en route.

    Arrivée au pied de la montée de  Croaz-Ar-Brabant (La croix de Brabant), elle fit la rencontre d’un jeune homme.

    Ils se dirent mutuellement bonjour et cheminèrent côte à côte jusqu’à la croix.

    Là le jeune homme prit Fant Ar Merrer par le bras et lui dit : Arrêtons ici.

    Il la poussa dans la douve, contre le talus, et se plaça devant elle comme pour la protéger.

    À peine se firent-ils rangés de la route, que Fant entendit venir un bruit épouvantable. Jamais elle n’avait ouï tel fracas. Il y  aurait eu, à la file, cent lourdes charrettes lancées au galop, qu’elles n’auraient pas fait plus de « train ».

    Le bruit approchait approchait.

     Fant tremblait de tous ces membres. Néanmoins elle cherchait à voir ce que ceci pouvait être.

    Une femme passa dans la route, courant à en perdre haleine, elle allait si vite qu’on entendait palpitera les ailes de sa coiffe, comme si c’eussent été deux ailes de papillon. Ses pieds nus touchaient à peine le sol, il en pleuvait des gouttes de sang. Ses cheveux dénoués flottaient derrière elles. Elle agitait les, en des gestes de désespoir  et hurlait lugubrement.

    C’était une plainte si angoissante, que Fant Ar Merrer en avait froid jusque sous les ongles.

    Cette femme était poursuivie par deux chiens qui semblaient se disputer entre eux à qui la dévorerait.

    L’un de chiens était noir, l’autre était blanc.

     

    C’étaient eux qui faisaient tout le vacarme.

    À chacun de leurs bonds, les entrailles de la terre résonnaient.

    La femme fuyait dans la direction de la croix.

    Fant Ar Merrer la vit s’élancer sur les marches du calvaire. À ce moment le chien noir était parvenu à la saisir par le bas de sa jupe. Mais elle, se précipitant, étreignit l’arbre de la croix et s’y tint cramponnée de toutes forces.

    Le chien noir disparut aussitôt, en lâchant un aboi terrible.

    Le chien  blanc resta seul auprès de la malheureuse et se mit à lécher ses blessures.

    Le jeune homme dit alors à Fant Ar Merrer :

    - Vous pouvez maintenant continuer votre route. Il n’est que minuit. Ne vous exposez plus à voir ce que vous avez vu. Je ne serai pas toujours là pour vous protéger. Il y a des heures où il ne faut pas être sur les chemins. Quand vous arrivez à Kervénou, entrez dans la maison qui est là. Vous y trouverez  un homme en train de mourir. Passez le reste de la nuit à réciter près de son chevet les prières des agonisants et ne sortez  de cette maison qu’à l’aube. Quant à moi, je suis votre bon ange. 

    -  

    - Conté par  Marie-Louise Belec- Port-Blanc

    © Le Vaillant Martial 

     


    votre commentaire
  • Luokelunde la Maudite


     

    U

     

     

    ne brume s’était déposée sur la forêt encore endormie. Elle nappait les feuillages d’un voile gris rendant peu perceptibles les quelques mouvements d’éveil de ses habitants. Si l’on avait pu percer le mur de brouillard jusqu’au pied de ce chêne, on aurait aperçu une petite tête aux oreilles arrondies effectuer nerveusement un aller-retour indécis entre le confort de son terrier et le dehors.

    Une gueule mignonne, deux yeux brillants conféraient à ce redoutable prédateur toute la sympathie du monde. L’animal ne semblait définitivement pas décidé à quitter son abri.

    Sortant la tête, jetant un regard rapide autour de lui pour la rentrer aussitôt et la ressortir à nouveau. Ce curieux manège dura quelques minutes avant que d’un bond, l’hermine se retrouve sur le sol humide, tapis de feuilles décomposées de ce début de printemps.

    Les premières lueurs du soleil tentaient de percer le rideau gris. Un rayon se posa sur le museau du mustélidé qui s’amusa de cette douce chaleur bienvenue. La lumière fit alors entrevoir alors le pelage qui abandonnait lentement sa blancheur  hivernale pour retrouver les tons marron de sa parure estivale. Mais en ces premiers jours de mars, la couleur dorsale était encore bien loin d’avoir regagné toute sa splendeur.

     


     

    Après s’être fait un brin de toilette, l’hermine s’étira. Puis elle se mit en marche, plutôt en bonds, effectuant quelques sauts pour se déplacer rapidement. A une dizaine de mètres de son point de départ, elle s’arrêta. S’appuyant sur ses pattes arrière, elle souleva son corps long et mince pour se redresser.

    Dans cette position de chandelle caractéristique, elle scruta les alentours, huma l’air matinal et frais. Elle avait faim. C’était même son ventre qui l’avait réveillée par cet incessant tiraillement, ce gargouillis révélateur. Durant l’hiver, elle avait beaucoup chassé de nuit. L’activité nocturne des rongeurs couplée au silence des oiseaux lui permettaient de se diriger aisément vers ses proies favorites. Mulots, musaraignes, campagnols... Aucun rongeur n’échappait à sa vivacité et à son agilité légendaire.
     

    L’hermine fixait un endroit particulier. Les yeux rivés sur un monticule coiffé d’herbes hautes, à quelques mètres de distance, son ouïe venait de capter un bruit reconnaissable entre tous, celui d’une proie se déplaçant en surface. En quelques bonds, elle fut sur elle, mais le rongeur, un campagnol, évita les crocs funestes de justesse et se précipita dans sa galerie toute proche.

    Le prédateur n’abandonna pas la chasse si facilement, l’hermine pénétra à son tour dans le terrier. Son corps fusiforme lui permettait de se glisser dans le moindre interstice, la plus petite galerie afin d’y dénicher ou d’y poursuivre ses proies. Au bout de quelques minutes, elle ressortit en marche arrière. Dans sa gueule, le souriceau se débattait faiblement. Elle l’acheva d’une morsure dans la nuque et mit à déguster son repas.

    Le reste de la matinée se partagea entre moments de repos et chasses bondissantes. Le soleil était maintenant haut dans le ciel et la brume avait quitté les lieux. La forêt dévoilait ses troncs majestueux et tout avait perdu en sombre magie pour gagner en émerveillement. C’est bien connu la lumière chasse les ombres... Notre hermine somnolait quand elle fut éveillée par un craquement. On marchait dans les bois. Le pas était léger, presque imperceptible. Un parfum de violette se glissait dans les airs et les branches affichaient une légère courbure, comme le chevalier ploie le genou devant son roi. L’être qui s’approchait n’était ni un animal ni un humain. C’était une Sessie, une déesse, une nymphe, une fée. L’hermine en avait déjà aperçue marchant sans bruit, touchant de leurs mains les rameaux pour y faire fleurir instantanément les bourgeons, bénir les fruits plus loin dans la saison.

    Elle les avait vues chez les étranges bipèdes qui vivaient à la lisière de la forêt. Un soir où elle s’était introduite dans un de leurs poulaillers pour goûter l’une de ses friandises occasionnelles, elle avait observé les gens rassemblés autour d’un bois sculpté à l’effigie d’une Sessie.  Les hommes avaient pris coutume de prier la fée.

    Les Sessies garantissaient l’abondance à ceux qui les vénéraient. Les champs se couvraient de blé d’or, les greniers se remplissaient de grains, il y des souris... L’hermine se souvint également du jour où l’une des fées l’avait délivrée d’un collet. Chassé pour sa fourrure l’animal avait ainsi échappé à une mort cruelle. La fée ne ‘était pas contentée de la délivrer, elle était resté une demi-journée à ses côtés autant pour s’assurer que la bête n’avait, ni os brisé, ni blessure, incommodante que pour profiter de leurs jeux. Car l’hermine est une joueuses...  Ainsi étaient passées des heures complices, la fée laissant l’hermine s’amuser  avec un bout de branche traîné à sa suite, l’animal mordillant les doigts blancs se laissant caresser par la paume délicate de la fée. Ce doux souvenir revint à la mémoire de l’animal et c’est en toute confiance qu’il s’approcha d’elle un peu plus afin de la contempler.

    La Belle Dame avait les traits splendides de la jeunesse éternelle... De longs cheveux sombres encadraient un visage fin doré d’une peau aussi pâle que délicate. Elle était vêtue de larges voiles blancs retombant le long de son corps mince couvrant celui-ci jusqu’aux chevilles. Elle ne portait rien aux pieds, leur nudité étant nécessaire au contact de la terre.

    À chacun de ses mouvements, un parfum de violette s’envolait dans les airs. Dans son regard se lisaient des sentiments bruts et profonds. Un mélange de vérités anciennes, de savoir et d’innocence. Elle était si belle. Mais d’une beauté fascinante, sauvage. Elle était la forêt et la forêt lui ressemblait. Elle était la vie et la vie se lisait en elle. Une douce puissance. Tout chez elle transpirait la grâce.

     

    Elle s’était agenouillée, les mains posées sur le sol. Elle porta de la glaise jusqu’à son visage et s’en badigeonna les joues, puis le front. Elle lécha la paume de sa main droite et ses yeux se révulsèrent. Un étranglement suivi d’un cri étouffé. La créature fit marche arrière et s’en repartit précipitamment à travers les feuillages, vers le cœur de la forêt. L’hermine, les sens en alerte, effectua quelque bonds dans la même direction. Elle avait reconnu une odeur qu’elle ne connaissait que trop. Celle que ses proies lui lançaient lorsqu’elle les poursuivait. Celle de la peur. Elle se décida à suivre la fée.

    L’animal déboucha dans une clairière étroite. Autant la forêt était sombre, autant cet endroit particulier était baigné de lumière. Un tapis de fleurs bleues recouvrait le sol et des paillons volaient lentement, eux aussi d’une couleur azur.

    Au centre trônait le Dieu de la forêt. Un immense chêne, celui qui a vu naître et mourir chacun des êtres, des animaux et des plantes de Quokelunde. Autour de son tronc titanesque, une vingtaine de fées s’étaient rassemblées. Elles avaient les mans posées sur l’écorce profondément ridée  de l’ancienne divinité. Les yeux fermés, elles psalmodiaient un étrange cantique où se mêlaient de doux fredonnements aux syllabes d’une langue oubliée. L’hermine s’était arrêtée, dissimulée sous un buisson d’aubépine, elle observait en silence ce rituel sacré. Les fées se tenaient maintenant les mains et avaient refermé le cercle autour de l’arbre. Elles s’étaient tues. Attendant la réponse du dieu.

    Des rameaux du vieux chêne encore engloutis de l’hiver qui quittait à peine le pays, une multitude bourgeons s’ouvrait. L’arbre se couvrit de feuilles en quelques minutes à peine. Puis, dans un même et unique mouvement, les feuillages brunirent et les premières feuilles tombèrent au sol, noires et racornies.

    Une autre Belle Dame tomba à terre, plongeant les mains dans sa chevelure, tirant dessus à pleines poignées. Tout en elle exprimait la plus aiguë des souffrances, celle qui va bien au-delà du cri. Une Sessie qui avait le font orné d’une guirlande de lierre passa d’une fée à l’autre. Elle leur caressa les joues, les enserra dans ses bras.

    Puis, toutes, résignées, tournèrent le dos à l’arbre, formant un nouveau cercle. Elles ouvrirent la bouche et un son invraisemblable en sortit.

    L’hermine en comprit le sens instantanément : « Fuyez ». Instinctivement, son corps bondit et elle se mit à courir comme si un renard en voulait à sa vie.


     

    Son cœur battait à tout rompre. Ses muscles tendus tressaillaient. Elle avait d’abord détalé sans but, obéissant au réflexe insufflé par l’ordre des fées. Puis au bout de cette course folle, elle s’était arrêtée. Elle reconnaissait ce chemin qu’elle avait emprunté sans réfléchir. C’était celui de son terrier, son domaine, son territoire, là où elle serait protégée.

     

    Mais l’idée fixées en son cerveau par les Sessies ne lui indiquait pas de regagner son nid. L’’image mentale se précisait davantage :

    Il fallait au contraire quitter cet endroit. De moins en moins confuses ses pensées lui dictaient de fuir la forêt. Pour l’hermine, ce lieu l’avait vue naître, l’avait nourrie, abritée, protégée depuis toujours.

    L’ordre était tellement absurde qu’il lui était impossible d’y obéir. Pourtant, elle le savait, il lui fallait fuir, le cri des fées ancré au plus profond de son être ne lui laissant pas le choix.

    De nombreux animaux étaient déjà passés devant ses yeux. Des renards des furets courant côte à côte, suivis de près par des biches, des sangliers, chats sauvages, chevreuils, lapins ....

     


     

     

    À travers l’épais feuillage, elle percevait clairement les cris des milliers d’oiseaux dans le ciel qui volaient loin de Quokenlude. Toutes les créatures fuyaient vers la forêt depuis son épicentre vers sa lisière. Elles semblaient s’éloigner en suivant une certaine logique. Galopant vers l’Est. Évitant la direction de la côte. La côte, et cette haute colline qu’avait un jour gravie l’hermine. Là-haut, sûrement, elle serait hors de ce danger qui allait incessamment s’abattre sur la forêt. Là-haut il y avait de solides rochers sous les quels fuir s’abriter fuir ce prédateur, cette menace, quelle qu’elle soit. L’animal, au cœur de la débâcle, prit une décision des plus étranges. Il se mit à bondir à contresens de ces milliers de créatures fuyant les bois. Au beau milieu d’une foule de pelages gris et fauves, une tâche blanchâtre remontait maintenant la marée animale, évitant les coups de sabot, les griffes et les crocs de cette singulière cohue.

     

    S’écartant de justesse d’une laie écrasant tout sur son passage, l’hermine sauta sur un vieux tronc abattu. De là elle grimpa les quelques rochers trônant en ce lieu afin d’observer un temps toute cette excitation. Elle vit que derrière la bousculade des animaux les plus imposants venaient une fuite bien plus tranquille des plus petits, du moins en apparence.

    Les gros mammifères s’étaient frayé un chemin avec force au travers des broussailles. Leur galop effréné n’avait pas laissé la moindre ronce ralentir leur course. Puis, empruntant les allées nettoyées, ces longs couloirs déboisés, des êtres bien moins vigoureux suivaient les cervidés, suidés et tous ceux qui avaient ouvert la marche. Musaraignes, écureuils, belettes, hérissons avançaient maintenant en de longs défilements ordonnés uniquement perturbés par le saut des grenouilles.

    De part et d’autre de ce cortège, de longs chapelets noirs d’insectes cheminaient à un rythme encore moins rapide, mais tout aussi soutenu. L’hermine observait avec une certaine fascination les colonnes de fourmis, les nuées de moustiques, les bourdonnements d’abeilles et même les escargots quittant l’ombre des déchets végétaux pour se diriger vers la lisière salvatrice.

    Ayant un peu récupéré, l’hermine sauta de son perchoir pour poursuivre son chemin. Elle quittait la forêt à son tour. Un lourd silence s’abattit alors, bien plus angoissant que le vacarme de la ruée sauvage vécu quelques moments plus tôt. L’angoisse de l’hermine était à son comble. Jamais elle n’avait connu de lieu dénudé du foisonnement qui caractérise une forêt. Une solitude infinie étendait doucement son voile que Quokelunde. C’était son cœur, qui lentement, cessait de battre... Dans ce silence inhabituel, l’hermine perçut cependant un cri. Celui d’un animal prit au piège. Elle s’écarta de sa route pour se diriger vers lui. Elle parvint alors aux premières maisons du village des hommes.

    C’était l’un des hameaux installés près de la forêt et dont les habitants avaient longtemps vécus de ce que les arbres et les buissons leur fournissaient... En ce temps-là, les hommes connaissant toute l’importance d’une forêt. Ils respectaient ces dieux, ne prélevaient que le strict nécessaire à leurs besoins. Aujourd’hui ces mêmes hommes avaient abattu bien des arbres pour installer leurs champs...

     

    L’agitation qui régnait dans le village était d’une toute autre nature que celle qui avait animé la forêt. Le cri qui avait retenu l’attention de l’hermine était celui d’un cheval ruant dans l’écurie, essayant en vain de briser les parois de sa prison. D’autres bêtes affichaient une nervosité toute apparente, mais il n’y avait vraiment pas de comparaison avec la faune sauvage de la sylve.

    Si une certaine peur se lisait dans les yeux des vaches, moutons et chevaux. Celle-ci paraissait plus proche de la folie. Les hommes eux, semblaient n’avoir pour souci que d’apaiser leurs animaux. Leur calme atténua quelque peu l’urgence de fuir de l’hermine. Elle profita de cette quiétude retrouvée pour faire bombance d’œufs abandonnés par les poules trop occupées à s’épuiser en courant continuellement le long de l’enclos.

    L’animal  s’installa dans un coin de la grange, se blottit dans un nid  improvisé fait de paille et s’assoupit. Il avait besoin de recouvrir un peu de ses forces pour poursuivre son voyage. Moins d’une heure plus tard l’hermine avait déjà repris son chemin, abandonnant les hommes à leur sort de créatures aveugles et sourdes au danger qui approchait.

    Au détour d’un immense rocher, l’hermine aperçut enfin l’objet de sa quête. Au beau milieu des vestiges d’une partie de la sylve sauvage maîtrisée aujourd’hui par les hommes, un mont se dressait, dominant l’antique forêt. À ses pieds, les paysans avaient rognés feuillages et futaies pour y établir leurs champs.

    Des chênes solitaires ci-et-là étaient disséminés témoignant de l’étendue passée de la forêt. Rien ne semblait résister aux coups de haches et de faux et de charrue. Les hommes opposaient à la lente et sage évolution naturelle, leurs outils adaptés à une toute autre vitesse.

    Les deux entités vivaient de temps différents expliquant leur fracture. Des premiers balbutiements sylvestres à son exubérance finale, la forêt voyait passer des siècles alors que du cri du nourrisson au râle du vieillard, on n’en comptait à peine un seul.

    Deux visions inconciliables.

    En quelques générations à peine, la soif des hommes en se contenta plus de la prodigalité des déesses des lieux. Le fruit tombé de l’arbre ne suffisait plus à leur bouche. Les noix, faînes et glands nourriciers avaient fini dans les mangeoires à cochon alors qu’eux se délectaient d’un pain pétri et cuit. Certes ils remerciaient encore les Sessies pour l’abondance de leurs récoltes, mais la grande majorité de leurs prières s’étaient perdues. D’autres montaient maintenant vers les cieux... Dans ce temps d’hésitations entre les anciennes divinités et le nouveau Dieu, le ciel se déchirait d’éclairs....

    De ceux qui comme en ce moment même zébraient la voûte crépusculaire. L’hermine était arrivée au sommet du mont et observait le roulement des nuages noirs.
     

    Elle sursautait à chaque fois que le tonnerre vrombissait, faisant entendre la colère des Dieux. À l’intérieur de cette obscure nuée, à la faveur d’un éclair, elle crut distinguer un instant l’éclat d’une armure dorée, d’un chevalier chevauchant les nuages, épée au clair. La vision dura moins d’une seconde et l’animal revint à l’affreux spectacle qui prenait place sous ses yeux... Au loin elle voyait maintenant le village des hommes, ceux-ci rassemblés sur la place. Leur chef s’agitait, leurs prêtres hurlaient. La folie qui s’était tue quelques instants plus tôt dans les yeux de leurs bêtes animait vraiment leurs maîtres au moment même où le ciel leur tombait sur la tête.

    Terrifiés, les humains couraient en tous sens, les trombes d’eaux mêlées de grêles s’abattant sur eux, frappant leurs toits de chaume, les perçant de toutes parts. L’hermine détacha un instant son regard de la scène apocalyptique qui se déroulait dans le village des hommes pour s’accrocher au roulement des vagues de cette étendue sans fin qu’était l’océan.

    La mer se déchaînait elle aussi. D’énormes rouleaux d’eau salée e d’écume enragée venaient frapper les rochers, arrachant les quelques arbres d’avant-garde. La marée avançait inexorablement mordant les terres, gagnant mètre après mètre.

    Soudain le sol trembla. Comme aspirée du fond de l’océan les vagues meurtrières se retirèrent découvrant une plage plus étendue que jamais. Un immense mur se dressa alors hors des eaux. Il était monstrueux et le bruit qui l’accompagnait n’était que fureur.

    L’hermine se terra d’instinct. Jamais elle n’avait autant tremblé d’effroi. Elle se mit à geindre, à couiner face à tant de puissance déchaînée. Jamais elle n’avait vu de chose aussi horrible que cette vague plus sombre que la nuit et qui avançait avec force vers les terres comme une lame aiguisée pénètre les chairs. Le contact fut explosif. Les rochers du rivage sautèrent lors de l’impact, ajoutant encore plus de puissance destructeur à la vague. Frappé de plein fouet, le géant de pierres et de terre résista à l’assaut. Le rouleau dévastateur contourna l’obstacle pour se jeter ensuite dans les champs et les villages, les balayant comme des fétus de paille. La vague maudite affronta la forêt. Les arbres ne montrèrent pas plus de résistance  et un large manteau de roches, d’eau et de boue recouvrit la sylve en quelques minutes à peine.  La vie s’était tue.

    Quokelunde n’était plus. C’était une mer redevenue calme qui s’étendait sous le regard de l’hermine. L’animal observait les milliers de troncs qui flottaient en surface des eaux et quittaient lentement les lieux, portés par les vagues. La mer affichait une couleur brunâtre qui s’atténuait au fil des heures. Elle s’était installée au pied du mont, le coupant d’une côte repoussée de plusieurs kilomètres.

    À part les débris qui ondulaient sur l’eau, rien n’indiquait l’existence de la forêt, des villages. Un monde avait disparu.

    Le soleil baignait d’une lumière réconfortante les rochers sous lesquels l’animal s’était abrité. La peur de la veille l’avait épuisé. L’hermine regardait paresseusement autour d’elle. Des pierres, des arbres, une habitation humaine qui culminait au sommet du mont. Des voix d’hommes, le bêlement d’une chèvre. Dans le ciel, les premiers oiseaux revenaient. Avec eux la promesse de nids  et d’œufs. De quoi assurer la survie de l’hermine.

    Bientôt au large, les hommes et les animaux tenteraient de rejoindre ce point culminant. Tout un symbole, celui de l’espoir, de l’horizon, de l’avenir. De là-haut, l’homme regardera vers l’avant, imaginera des bateaux et des ponts. De nouvelles conquêtes, de nouvelles guerres... Oubliant au fil des siècles l’avertissement, le châtiment. Oubliant jusqu’à l’existence des forêts sacrées et de leurs fées-gardiennes. Qui se souvient encore de Quokelunde, de cette forêt de Scissy ? Cet oubli du passé frappera notre avenir. Tout ce qui est prélevé à la nature doit lui être rendu. Ce qui lui est arraché, lui est retourné.

     

    On raconte que la Forêt de Scissy fut engloutie par un raz de marée à la sortie de l’hiver 709. On la situe dans la baie du Mont-Saint Michel, autour de Saint-pair-Sur-Mer, en Normandie. En 1155, Guillaume de Saint-Pair l’évoque sous le nom de Quokelunde, « l’obscure forêt ». Les Sessies étaient des déesses de l’ensemencement, sorte de fées de l’abondance, de la fertilité pour les Gallo-Romains. Une Sessia aurait donné son nom à la foret de Scissy.

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire
  • Le bois de Musique

     


     

     

    n cette fin de siècle, les hommes de la région des collines étaient pauvres. Beaucoup de familles vivaient dans de fragiles cahutes d’une seule pièce, sans eau. Chaque jour la mère ou la fille devait se rendre à la source voisine de leur habitation afin d’y prélever le précieux liquide autant pour leur besoins en matière d’hygiène que pour la cuisson de leurs aliments.

    Le sol de leurs maisons était de terre battue. Il n’y avait pas de chauffage, mais un poêle qui diffusait la seule source de chaleur dont les gens pouvaient bénéficier l’hiver venu. Pas d’égout non plus, on rejetait les détritus dans le fossé passant de maison en maison, véhiculant autant les déchets que les maladies. À la belle saison, les hommes partaient dans le nord de la France pour y travailler dans les champs. Ils en revenaient épuisés lorsque l’hiver s’annonçait. Pour se nourrir ces familles démunies comptaient sur quelques mètres carrés cultivés en potager. On y voyait pousser des carottes, des navets, des choux mais aussi de la camomille, de la mauve ou de l’angélique.

    Ces médicinales servaient aux besoins des de la famille et assuraient une source de revenus complémentaires quand elles allaient rejoindre les tourailles des herboristes. De même grands-parents et enfants sillonnaient la région pour cueillir le sureau, le tilleul, le millepertuis ou la reine-des-prés. Parfois, ils possédaient une vache ou une chèvre qui paissait sur leur petite terre à l’ombre d’un fruitier, cerisier ou pommier dont les fruits dotaient leur régime quotidien d’un peu de variété. Les repas se composaient principalement de pain et de potage. Les plus nantis se gratifiant d’une tranche de lard, unique viande disponible, le dimanche venu.


     

    Depuis la vase des vallées où elle plongeait ses racines, une immense forêt courait partout sur les collines. À l’ombre  des hêtres poussaient les tapis de jacinthe succédant aux anémones. Ces parterres fleuris conféraient aux lieux une aura de magie depuis le printemps jusqu’aux prémices de l’été. De-ci de-là, des fleurs particulières faisaient la renommée botanique de ce beau pays.

    Au printemps ces lathrées clandestines qui surprenaient le promeneur de par leurs belles fleurs colorées. Elles disparaissaient quelques semaines plus tard pour que le regard des amateurs puisse s’attarder sur la discrète moscatelline, l’énigmatique parisette, la redoutable petite cigüe ; l’élégante cardamine des près ... Toutes des plantes magiques dont les femmes du terroir connaissaient les secrets. Les bois étaient riches de trésors. Culinaires d’abord, depuis les baies printanières, surtout les myrtilles, jusqu’aux délicieux champignons d’automne, dont les cèpes, n’étaient pas des moindres. En temps de disette, ce qui amenait les promeneurs dans les sous-bois, c’était aussi les faines. Le fuir des hêtres était régulièrement consommé par les populations pauvres qui en ramassaient des  sacs entiers.

    Émilienne avait dix ans. Elle issue d’une de ces familles misérables. Le printemps venu, il ne restait en leurs demeures que les vieillards, femmes et enfants. Les hommes étaient partis pour trouver de quoi nourrir les leurs et assurer un brin de vie dans leurs tristes maisonnées. Chez Émilienne, ils étaient huit. De l’ancienne génération, il ne restait qu’une grand-mère. Le père et Paul l’aîné, absents, on comptait encore la mère, une grande sœur de douze ans et deux  autre frères, plus jeunes qu’elle. Pour nourrir tout ce petit monde, il fallait multiplier les cueillettes. C’est la raison pour laquelle la jeune Émilienne avait pris la  direction des bois de bonne heure ; C’était une vraie sauvageonne.

    Sabots aux pieds, cheveux défaits, elle était vêtue d’une robe foncée dont l’ourlet était crotté de boue. Un sac de jute était attaché à la ceinture pour lui permettre l’usage des deux mains. Elle ramassait les noix, les baies ou les herbes selon les saisons et le but donné à cette récolte sauvage. Émilienne adorait cette tâche. Non pas que cueillir des fruits ou des plantes était facile. Il fallait toujours se baisser. Le sang vous tombait dans la tête, la rendant lourde et troublant la vue. Les mains se coupaient continuellement aux ronces, aux épines et aiguilles... Malgré tout Émilienne aimait ce genre de travail, car il lui procurait le plaisir de gambader à travers bois. Là elle oubliait la misère qui était la sienne.

    Elle se sentait libre, heureuse. Les parfums des arbres effaçaient pour un temps la souillure et l’odeur pestilentielle des fossés. La couleur des feuillages et pétales égayait son esprit et la changeait des murs ternes de sa pauvre maison. Les chemins et sentiers n’avaient de limite que l’horizon, ils lui offraient un vrai sentiment de liberté qui contrastait avec l’oppression permanente lorsqu’on vit à huit dans un espace trop exigu.


     

    Ce jour-là, la jeune fille s’était rendue dans le Bois de Musique. On racontait beaucoup de choses sur cette futaie qui couvrait le Muziekberg. Une colline dont la mauvaise réputation était sans doute liée aux bandes de bohémiens qui l’avaient occupée pendant des années durant. Leurs larcins de même que leurs coutumes et apparences avaient frappés les esprits et conservé une place de choix dans la mémoire des anciens transformant au long des veillées de simples hommes désœuvrés en redoutables bandits, voire même quelque peu ensorceleurs. Les commerçants évitaient comme la peste ce coupe-gorge où s’étaient perdus tant de belles marchandises, d’or et de sang. Certains n’osaient toujours pas s’y aventurer le soir tombé, car on la disait terre de sorcières, de ces mauvaises femmes responsables de bien des maux, servantes de leurs maîtres cornu.

    Mais surtout, on murmurait qu’il y avait dans ces bois un loup-garou. On prétend dans le pays que les garous naissent d’hommes mauvais, de sorciers qui ont le pouvoir de se transformer en bêtes sanguinaires lorsqu’ils revêtent une peau de loup. Ceux qui pensaient que ce n’étaient là que des sornettes, des histoires de bonne felle avaient beaucoup de mal à expliquer les peaux retrouvées dans les chokes, ces saules taillés en têtard. Ces arbres aux larges se creusaient avec l’âge fournissant un terreau propice à une multitude d’insectes et animaux, mais aussi une cache facile pour bien des choses inavouables. De même, les morsures, griffures et blessures que certaines personnes avaient présentées à l’examen médical du seul médecin de la région étaient bien difficiles à interpréter. C’est donc toujours  avec un petit frisson, les poils des avant-bras se hérissant au moindre bruit suspect que les gens traversaient cette partie de la contrée.

    Émilienne aimait ces croyances, elle rêvait de vois un jour une fée ? Sa grand-mère lui parlait le soir des lutins, ces êtres extraordinaires qui peuplaient les lieux. Elle lui avait conté leurs trésors, la bienveillance des Dames qui faisaient naître les fleurs et assuraient la pousse du blé l’été venu, la malice des gnomes, leurs jeux, leurs farces et leur richesse, ces coffres remplis d’or faisaient briller de convoitise le regard des hommes lors des veillées. Elle l’avait prévenue contre les nekkers, ces monstres tapis dans les marais et marécages attendant que l’enfant s’y penche pour le saisir et le noyer. La mise en garde de l’aïeule valait aussi pour les puits et Émilienne faisait toujours très attention lorsqu’elle allait y chercher de l’eau. Son cœur battait à chaque fois que remontait le seau : elle s’attendait à y voir une main agrippée, griffue...


    Émilienne

    Arrivée dans le bois, Émilienne eut du mal à distinguer le sentier qu’elle connaissait par ailleurs parfaitement pour l’avoir souvent emprunté. Une brume épaisse, née de ce sol en permanence détrempé, bloquait le regard. Elle dessinait des formes étranges, des masses sombres, des corps qui se devinaient à travers le brouillard et qui n’étaient en réalité que les troncs des jeunes bouleaux ouvrant la marche au climax forestier. Ce phénomène de brume avait naturellement participé aux naissances des légendes du pays. Comment ne pas y voir la fumée des chaudrons de sorcière, l’haleine fétide du diable, la vapeur des lessives des fées et kabouters ? Comment ne pas y ressentir la présence des morts ? La marche lourde des revenants, le signal précédent un cortège de fantômes ? Malgré un drôle de sentiment qui s’était emparé de l’esprit d’Émilienne, la jeune fille pénétra plus avant dans la forêt.

    Émilienne ne parvenait pas à s’orienter. Cette purée de pois l’aveuglait. Dans le brouillard, elle ne distinguait aucun des points de repère habituels. Ni ce vieux boulot couvert de polypores ni la souche d’un ancien chêne ne pouvaient maintenant la guider. Face à ce mur vaporeux, elle tenta de rebrousser chemin, mais ses pieds se posaient sur un sol vierge. Impossible de retrouver la trace de ses propres empreintes.


     

    Au bord des larmes, Émilienne sentait la peur monter en elle. C’est à ce moment précis qu’un son monta dans le bois. Une musique échappée de cet instrument qu’Émilienne reconnaissait pour l’avoir déjà entendu à l’église. C’était un orgue. Elle fit le rapprochement avec l’une des histoires que sa grand-mère lui avait contées. C’était la musique des fées. Beaucoup y voyait une mélodie tissée par le vent dans les feuillages, Zéphyr tentant de retrouver Anémone en lui déclarant sa flamme par ce doux chant d’amour. Car douce, la mélodie l’était. Ces notes s’échappant de la brume charmait la jeune fille. La musique inspirait la quiétude et tout sentiment de peur s’était envolé. Elle ne sursauta même pas quand une main se déposa sur son bras. Tournant le visage de ce côté, elle fit face à la plus belle des femmes qui lui ait été donnée de voir. Elle avait les yeux de couleur des noisettes lorsqu’un rayon de soleil vint à les caresser. Ses cheveux semblaient flotter dans l’air et brillaient d’un éclat singulier. Sa bouche, d’un rose parfait, s’écartait doucement dans un début de sourire qui exprimait à lui tout seul toute la pureté du monde. Sur ses pommettes, des taches de rousseur achevaient ce tableau angélique. De l’ange, elle en possédait aussi les ailes. De larges duvets de plumes coulaient le long de son dos. Elle prit la main d ‘Émilienne dans la sienne et la guida à travers la forêt.


     

     

    Si les pas de la jeune fille écrasant les brindilles donnaient lieu à des craquements répétés, aucun son ne s’échappait de la marche de la Muse. Car il s’agissait là d’une Muse. Un de ces esprits apportés jadis par les conquêtes romaines ayant trouvé en cet endroit un véritable écrin pour les accueillir. Malgré le départ des peuples qui les avaient animées, ces créatures demeurèrent dans les collines.

    Comme un fantôme, l’esprit ne dérangeait rien de physique. Ni les ronces qui s’écartaient sur son chemin et revenaient tranquillement à leur place première ni le branches qui se soulevaient pour ne pas commettre l’impair de griffer le doux visage de la fée et de sa petite compagne. Leur déambulation dura une bonne heure avant d’atteindre le cœur battant de la forêt. Là quelques chênes perdus au milieu de la hêtraie témoignaient des essences primordiales régnant en ces lieux avant l’œuvre du temps et des hommes. Sur les branches de ces vestiges d’une forêt sacrée pendaient de drôles d’instrument qui captaient l’air passant pour le transformer en la plus pure des mélodies. Il était là, l’orgue des fées, celui qui avait disséminé son chant au travers des contes et légendes faisant rêver tant d’enfants venus à Scrine écouter les anciens leur parler de leurs expériences magiques. Émilienne mesurait sa chance. Ce secret dévoilé lui fit monter les larmes aux yeux. Inondée par la présence qui régnait en ce lieu, la jeune fille se mit à sangloter et à rire dans le même temps. Son comportement attira à elle de petites créatures jusque-là dissimulées dans les buissons. C’était des Kabouters. Émilienne les avaient reconnus du premier coup d’œil au chapeau pointu et rouge qu’ils portaient sur la tête. Certains affichaient cette barbe longue et blanche si attachée à leur description. La douzaine de lutins se rapprochaient de la jeune fille et l’entoura de regards plus interrogateur les uns que les autres.



     

    - Que fais-tu là ? Et pourquoi pleures-tu ? interrogea le nain le plus proche.

    - La Belle Dame que voilà m’a emmené jusqu’à ce merveilleux endroit. Et si je pleure, c’est de joie. De ce bonheur de vous voir, de découvrir les merveilles et les vérités que tant d’histoires nous rapportent sans que jamais nous n’y croyions vraiment. Mes larmes sont visibles, mais entendez-vous battre mon cœur ? Il bat à tout rompre de m’être retrouvée ici.

    - Viens avec nous bel enfant, dit le nain dont le visage s’était soudain illuminé de joie. Puisque tu as entendu la musique et que l’une des muses t’a conduite jusqu’ à nous, c’est que tu devais nous rencontrer. Viens, suis-nous, tu ne le regretteras pas !

    La jeune fille accompagna les lutins jusqu’au cœur de la colline par la brèche dissimulée derrière un large tronc et dont deux pierres dressés marquaient l’entrée. Derrière la paroi rocheuse, la petite compagnie déboucha sur un espace de vie grandiose, lieu de vie des Kabouters. Il y avait là un échafaudage de cabanons, d’échelles de bois partant en tout sens. Au centre de la grotte souterraine, un arbre unique brillait d’une splendeur dorée. Il illuminait les lieux baignant l’endroit d’une délicieuse lumière. Il devait y avoir près de cinquante lutins s’affairant à empaqueter ustensiles et provisions. Leur agitation exprimait une évidence : ils s’apprêtaient à partir.

    - Que faite-vous ? vous partez en voyage, demanda Émilienne intriguée.

    - Hélas, lui répondit son petit interlocuteur. Au bout de siècles de présence, nous avons pris cette décision : nous quittons cette forêt. Dans le passé, elle s’était vue presque anéantie. Puis les hommes se sont mis à replanter des hêtres. Nous pensions pouvoir y demeurer, mais d’autres menaces nous décident à partir aujourd’hui. Regarde bel enfant, combien d’entre nous vivent encore. Nous étions des centaines, nous voici quelques dizaines. Notre peuple s’éteint. Chassé par les garous, oublié des hommes. Nous n’avons plus d’autre choix que de partir. Mais avant de quitter ces lieux, nous désirons laisser une trace de notre existence. Tu seras notre chantre. Tu témoigneras de notre existence à tes pairs. Et pour cela nous allons de faire don d’un de nos trésors.

    Le lutin se dirigea vers l ‘arbre de lumière y grimpa au moyen d’une échelle posée sur le tronc. Il en redescendit quelques instants plus tard, un large sac porté en bandoulière que la jeune fille n’avait pas remarqué auparavant. Revenu près d’Émilienne, il déclara :

    - Voici, prends ce sac, il contient des feuilles du hêtre d’or. Ces feuilles t’apporteront la richesse. Uses-en avec parcimonie pour que les tiens plus jamais ne souffrent jamais de la faim. Mais surtout en quittant la forêt, ne regarde pas dedans. Aie confiance en nous et de notre trésor tu jouiras. Tu pourras ainsi témoigner de notre magie !

    Sue ces mots, les lutins raccompagnèrent la jeune fille à la sortie de leur grotte et celle-ci s’enfonça à nouveau dans la forêt embrumée, en suivant la direction indiquée par les Kabouters. Heure de posséder le sésame qui permettrait à sa faille de s’en sortir, elle avait malgré cela la gorge nouée de savoir que ces petites créatures allaient bientôt disparaître pour toujours de la région.

    Émilienne apercevait déjà entre les troncs la clarté typique d’une lisière. La sortie des bois était proche. Elle se dirigeait d’un pas rapide vers l’orée quand son élan fut arrêté par un cri. Elle venait de marcher par mégarde sur un petit être rabougri dont les grimaces tordaient on visage d’une expression de douleur.



     

    La jeune fille s’empressa de s’excuser, mais le regard noir que lui jeta la créature ne présageait rien de bon. Elle venait de fâcher un luton ! Ce nain solitaire dont la rencontre n’est jamais de bon augure. Lui marcher dessus encore moins... Le luton s’enfuit précipitamment non sans lâcher un de ses rires moqueurs. Le sort était lancé. La jeune fille perdue. Elle tourna en rond cherchant des yeux la lumière aperçue quelques instants plus tôt. Elle marcha alors plusieurs heures, passant et repassant devant les mêmes arbres, les mêmes ronces, posant le pied sur sa  propre empreinte.

    Car telle est la malédiction du luton, celle d’emprunter toujours le même chemin sans jamais pouvoir s’en détourner !


     

    La jeune fille, épuisée se coucha sur un lit de mousse. Les yeux embués de larmes, et malgré les tremblements dus au froid, elle s’endormit. À son réveil, deux dames se tenaient debout devant elle. La première était jeune et belle. Sa chevelure hirsute s’ornait de fleurs de lierre. Son visage brillait comme si sa peau était couverte de paillettes argentées. Ses yeux, d’un beau vert émeraude, relevaient encore cette impression de luminosité. Elle portait une longue robe de couleur verte, parée d’ornements végétaux. Elle sentait le sous-bois, un parfum frais de fougères. Penchée au-dessus d’Émilienne, elle souriait tendrement à l’enfant. L’autre bien plus vieille, habillée d’une sombre étoffe, avait la figure marquée de rides profondes. Dans ce masque à la peau craquelée s’enfonçaient des yeux noirs. Le rictus figé, de maigres cheveux gris s’effilochant sur le front et une verrue sur le nez complétaient ce tableau digne des sorcières les plus maléfiques de nos contes. La plus jeune demanda :

    - Que fais-tu en ce bois ?

    - Je me suis perdue, répondit Émilienne, je voulais sortir lorsque j’ai fait la rencontre d’un petit être et depuis, je tourne en rond.

    - Viens, suis-nous, rétorqua la voix douce de la belle Demoiselle. Nous allons te conduire à l’orée de la forêt et aux premiers champs des hommes. De là, tu pourras regagner ta chaumière.


     

    Et dans un sourire plein de tendresse, la Dame invita Émilienne à se relever et à les suivre. Elle prit la tête, la Vieille fermant la marche. Tout au  long de leur balade, Émilienne ne pouvait s’empêcher de jeter un œil à intervalles réguliers sur la mégère qui la suivait. Surtout qu’elle avait remarqué depuis le départ que son œil torve louchait continuellement sur le sac des kabouters. À plusieurs reprises même, la vieille femme avait fait semblant de trébucher pour tenter d’accrocher à la précieuse besace, l’une de ses paluches aux long ongles noircis. Émilienne ne l’enserrait qua davantage. Hélas au détour d’un sentier, une racine fit chuter la jeune fille. Lançant ses mains en avant pour freiner le choc, elle lâcha le sac. La jeune Dame se précipita pour la relever, s’inquiétant de son état, d’une blessure éventuelle. Fort heureusement, Émilienne s’en sortait sans égratignure. C’est alors qu’elle remarque la disparition de son sac. Se retournant vers l’Ancienne, elle la vit lui tendre la besace de ses bras tremblants, un étrange sourire faisait briller ses yeux noirs. Émilienne voulut vérifier s’il contenait toujours le trésor des nains, mais se remémorant l’interdit lancé par ceux-ci, elle n’en fit rien. Elle continua son chemin et bientôt toutes trois arrivèrent à la lisière de la forêt. Après avoir remercié ses guides, Émilienne s’élança sur le sentier qui la mènerait chez elle. La Vieille la fixa longtemps, le sempiternel rictus satisfait aux lèvres, les yeux toujours brillants de malice. La jeune fille eut un frisson en la regardant une dernière fois avant qu’elle ne disparaisse dans les talus.


     

    Le soleil brillait haut dans le ciel marquant une journée bien avancée. Émilienne était ravie de la conclusion de son aventure. Heureuse d’avoir vu tant de merveilles. Soulagée de s’en être sortie et comblée par ce qu’elle apportait à sa famille...

    C’est alors que le doute germa en son esprit. Qu’avait bien pu faire cette vieille sorcière lorsqu’elle avait ramassé le sac après sa chute ? Avait-elle eu le temps de jeter un œil à l’intérieur, d’y glisser une de ses affreuses mains ? Avait-elle dérobé les feuilles d’or, privant la famille d’Émilienne d’un avenir radieux ? Pourquoi donc, alors qu’elle affichait plus tôt une mine sombre, le visage de la Vieille s’était soudains éclairé dessinant sur ses lèvres minces une esquisse de sourire ? Tout cela était fort étrange, voire dérangeant. Émilienne tournait et retournait dans sa tête les moments de cette scène. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que le trésor avait disparu. Elle soupesa le sac. Le secoua. Rien ne laissait deviner qu’il était encore rempli, mais rien n’indiquait non plus le contraire.

    La boucle qui fermait la besace était toujours close. Le doute continua de monter en Émilienne. Elle n’y tint plus. Elle devait s’en assurer, ne pas porter de faux espoirs à sa mère, à ses frères, sa sœur... Tant pis, malgré l’avertissement des kabouters, elle ouvrit le sac et plongea la main à l’intérieur. Elle en ressortit la poignée de feuilles d’or. Elles étaient bien là. La sorcière n’avait rien pris. À la fois étonnée et rassurée, Émilienne fixait à présent son trésor.

    Le soleil conférait bien plus d’éclat au feuillage doré que l’éclairage de l’arbre sacré ne l’avait dans la grotte. Émilienne admirait maintenant les fines nervures, la courbe des feuilles. Nul doute que la forme même donnerait à un tel bijou la plus grande des valeurs qui soit.


     

    Tout bijoutier serait forcé de reconnaître le travail de l’artiste qui avait pu s’approcher avec tant de finesse et d’élégance de ce que Dame Nature avait mis une éternité à façonner.

    Jamais quelqu’un ne pourrait deviner que ces joyaux étaient l’œuvre de la magie de la terre et non celle du travail de l’homme.

    La jeune fille entendait déjà les louanges à propos de l’hypothétique artisan, ce génie de l’orfèvrerie qui avait pu fabriquer de telles pièces. Elle se dit que de chaque feuille, elle pourrait tirer un si haut pris que son père et ses frères ne devraient plus travailler désormais, que ni sa mère ni sa sœur ne se mettraient plus au service des fermes alentours. Que sa propre grand-mère jouirait enfin d’un repos amplement mérité. Que tous s’installeraient dans une belle et grande demeure... Elle était au comble de la joie lorsqu’elle remarqua une tache. Petite, noir, celle-ci grandissait sur l’une des feuilles. Bientôt toutes affichèrent cette couleur sombre s’étalant, rognant l’éclat de l’or pour devenir bien plus ternes. En quelques instants à peine, la jeune fille tenait non plus la plus éclatante des richesses entre ses mains, mais de vulgaires feuilles mortes desséchées. Émilienne s’effondra. De la forêt voisine, elle entendit un rire malveillant monter dans les airs.

     

    Le bois de Musique se trouve en Belgique, sur le Muziekberg, dans le pays des Collines encore surnommé les Ardennes flamandes

    .

    Son nom provient de muz, terme celte désignant un marais. Mais les légendes sont nombreuses en cette futaie. Ceux qui ont entendu le son de l’orgue animant ses feuillages ont évoqué l’amour du vent, les muses romaines et les fées. Dans cette région hantée de tant de créatures pourquoi en douterions-nous ?

    © Le Vaillant Martial 

     

     


    votre commentaire
================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :