• Un dimanche soir que je m’étais attardé au bourg, je trouvai en rentrant au logis, ma femme et ma servante à demi-mortes de peur. Elles avaient des figures si bouleversées que je fus effrayé moi-même. Évidemment il avait dû en mon absence, survenir quelque malheur. J’élevais à cette époque un magnifique poulain. Ma première pensée fut qu’il s’était cassé une jambe.

    Voyant que les femmes restaient là, sans mot dire, comme hébétées, je m’écriai :

    - Mais enfin, parlez donc ! Qu’est-ce qui est arrivé ? Ma femme finit par ouvrir la bouche :
    -
    N’as-tu rien rencontré sur ta route ? fit-elle d’une voix haletante
    -
    Non rien ! Pourquoi ?...
    -
    Tu n’as pas vu déboucher une charrette par le chemin de la mort ?
    -
    En vérité, non.
    -
    Nous non plus, nous ne l’avons pas vue, mais en revanche je te le promets que nous ‘avons entendue ! C’est là-bas, dans la montée. Jésus Dieu quel bruit ! Les chevaux  soufflaient avec une telle force qu’on eut dit le fracas d’un vent d’orage... Le grincement de l’essieu vous déchirait l’oreille... À un moment l’attelage s’est mis à piétiner sur place, comme impuissant à gravir la côte... Ah ! il en donnait des coups de sabots dans le sol ! Cela sonnait comme les marteaux de l’enclume... Le bruit a duré cinq à six minutes, puis subitement tout s’est tu... Marie la servante et moi, nous nous regardions avec stupeur pendant tout ce vacarme. Nous n’osions bouger ni l’un ni l’autre. Je ne sais pas comment nous ne sommes pas devenues folles.
    -
    Folles assez, vraiment ! est-ce qu’on se met dans ces états, pour une charrette qui passe ?
    -
    Oh ce n’était pas une charrette comme les autres !... D’abord il n’y a que les charrettes d’enterrement qui se risquent dans ce chemin et il n’y personne de mort dans le quartier.
    -
    Alors ?
    -
    Hausse les épaules tant que tu voudras. Je te dis, moi que Carr an Ankou est en tournée dans les parages. Nous ne tarderons pas à savoir quelle est la personne qu’il vient chercher.
    -
    Je laissai dire ma femme et sortis là-dessus pour aller donner un coup d’œil aux étables. Comme je revenais, je trouvai dans la cuisine un de nos proches voisin. Il avait la mine affligée. J’allais lui demander la raison quand ma femme me dit :

    - J’espère que vous ne vous moquerez plus de moi, René. Voilà Jean-Marie qui vient nous annoncer que sa fille aînée à trépassé subitement, et me prier d’aller faire la veillée auprès du cadavre.
    -
    Naturellement, je ne trouvais rien à répondre.

     

    - Conté par René Alain – Quimper 1887 –

     

    © Le Vaillant Martial 


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    Il y a des histoires contées au coin du feu, de ces légendes que partageait le voyageur solitaire en échange d’une bolée de soupe ou d’un coin d’écurie sur une paillasse au sec, juste le temps d’une nuit. Pour d’autres il s’agit de récits collectés par les passeurs d’histoires, d’étranges témoignages recueillis au début du siècle dernier et plut tôt encore. Celui-ci nous vient de Zacharie Le Rouzic, le grand archéologue...


     

    C’était un soir tard. Ces heures auxquelles le commun des mortels a plus à faire dans la tiédeur d’un lit clos qu’à courir une campagne bretonne hantée de chimères, si merveilleuses soient-elles.

    Trois jeunes gens avaient passé un moment de franche lors d’une veillée au village de Kerlann. Lorsqu’ils eurent leur compte de cidre et bonnes histoires, ils prirent le chemin du retour, s’engageant au cœur d’une nuit  sans lune. Comme ils laissaient le dernières lumières du bourg s’évanouir derrière eux, on les entendait encore plaisanter, invisible dans l’obscurité. Peu à peu, le bruit de leur pas s’estompait au profit du chant stridulant des grillons, ne laissant fuser  que de lointains éclats de voix rieuses... le silence relatif de la nuit reprenait peu à peu ses droits.

    Un chien, hurlait quelque part dans la campagne endormie.



     

    Juste-avant d’arriver à une fourche où l’un des trois devait se séparer des autres pour rejoindre son hameau de Nignol, ils distinguèrent une forme blanche au travers d’une haie. Le plus fanfaron des compères, enjamba le talus d’herbe grasse avec la volonté de s’assurer de ce que cela pouvait être, mais avant de trouver les deux pieds de l’autre côté, la forme s’anima soudain et s’envola dans les airs pour disparaître au plus profond de la nuit.

     



     

     Saisi d’étonnement les trois ne savaient que penser de ce qu’ils venaient de voir. L’obscurité mêlée au mystère joue bien des tours aux esprits fatigués. Après de vaines concertations, ils finirent par se séparer. L’un s’engageant seul le long d’un sentier rejoignant Nignol, les deux autres poursuivaient vers la route du purgatoire, celle qui ralliait Carnac à An Alray.

    Chacun de son côté faisait son chemin.

    Si le premier pressait le pas encore bouleversé par l’étrange vision, il finit par arriver chez lui sans encombre. Quant aux deux autres, les plaisanteries avaient tôt fait de succéder aux suppositions et l’humeur badine avait repris le dessus. Ils en vinrent ainsi à déboucher sur la grand-route dont le ruban à peine visible s’enfonçait de part et d’autre dans la nuit. Ils cheminèrent encore ensemble sur une courte distance avant de s’arrêter là où chacun devait partir de son côté.

    - ... Es-tu assuré de ne pas vouloir dormir chez mes vieux ! ils n’y verraient point de soucis. Tu as encore une bonne distance jusqu’à chez toi !... Dame gast, si c’est ton choix ! Préserve-toi de la gigue infernale des Korrigans. C’est l’heure que choisissent les kerions cornus pour faire leur remue-ménage autour des menhirs, lança l’un, sachant que l’autre se rendait à Kermario, hameau voisin des alignements

    - Et toi Penn Buzuc ! Garde toi de ne pas croiser le sinistre attelage de Karrig An Ankou, la « charrette du passeur », je crois bien que ton chemin creux n’est rien d’autre que hent ar maro « le chemin de la mort » emprunté par le sinistre ouvrier pour aller transporté les corps des défunts, taquina l’autre la main levée en guise de salut.

     

    Les rires distants s’étouffaient dans l’ombre épaisse.

     

    Tandis que les deux marchaient au gré de leurs pensées solitaires, le silence de la nuit se déchira en un soudain hurlement... un long cri d’épouvante. Toute la terreur des hommes semblait jaillir du ciel sur la campagne putréfiée. Et tandis que la plainte s’atténuait, roulant longuement dans la nuit, on ne voyait rien d’autre que les ténèbres. Pris de panique, le Gars de Kermario s’enfuit à toutes jambes. Certains rapportent que malgré les années, le regard terrifié, il court encore de par le monde. Pour l’autre qui arrivait à peine chez lui, on le retrouva plus pâle qu’un mort, les yeux exorbités. Ses mains étaient agrippées aux grilles de la demeure familiale et qu’il fallut en scier les barreaux pour dégager le malheureux. Et d’une voix blanche, il ne cessait d’appeler ! Au secours ! Au secours Le spontail de Fetan-Levek est sur moi.

     

    Il en perdit la raison

     



     

    © Le Vaillant Martial 

     

     

     

     

     

     

     


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    «  ristan »... je dois ce nom à la tristesse qui entoura ma naissance. Orphelin, je fus élevé par mon oncle, le roi Marc’h de Cornouailles, et de vins expert en maniement des armes aussi bien qu’en musique et en poésie. J’étais également considéré comme un très beau jeune homme, et tout cela me valut bien entendu quelques jalousies...

    Lorsque je combattis et tuai le géant Irlandais, ce Morholt qui chaque année prélevait un tribut de chair parmi notre jeunesse, ce monstre que tout le monde craignait et que personne n’avait pu ne serait-ce qu’égratigner, je ne fus que légèrement blessé, mais mon adversaire avais pris soin d’empoisonner ses armes et les meilleurs médecins ne purent me guérir. On me livra donc à la mer et ainsi, couché dans une barque, avec ma harpe pour seule compagne, je fus poussé sur le rivage  d’Irlande par les flots.

    Les habitants, touchés par mon chant, me menèrent auprès de la reine elle-même. Cette femme avait la connaissance des plantes et ne tarda pas à me guérir, assistée en cela par sa fille, la belle Iseult. Celle-ci passait des heures auprès de moi, nettoyant mes plaies, changeant mes pansements... Sa voix était douce, sa peau si pâle, et ses longs cheveux tombant en une cascade d’or sur ses reins si éblouissants ! Personne ne m’avait reconnu mais je décidai de ne pas m’attarder. La situation n’était-elle incongrue ? J’avais été réveillé par la reine d’Irlande, la sœur de Morholt ! Aussi, dès que je fus rétabli, je regagnai le royaume de Marc.

    Le temps passait... Mon oncle qui n’avait pas trouvé à se marier subissait la pression incessante de ses barons. Il pensait certainement à faire de moi son héritier, mais ces derniers, décidemment agacés par mes qualités, ne l’entendaient pas ainsi et le poussaient à choisir une femme. Or, un beau jour, une hirondelle entra par la fenêtre, portant trois cheveux d’or en son bec. Le roi Marc en fut ébloui et décida qu’il n’épouserait que la femme à laquelle ils appartenaient. Vous avez deviné n’est-ce pas ?

    Par amour pour mon oncle, je partis sur le champ pour l’Irlande. Lorsque j’arrivai, je trouvai le pays dans une terrible affliction : chaque jour un puissant dragon emportait une proie parmi la jeunesse du royaume et si on ne lui avait pas livré cette pauvre âme en pâture, il aurait ravagé la région. Voyant que personne n’osait plus s’attaquer au serpent, le roi avait même promis la main de sa fille à qui les débarrasserait de ce fléau. Je m’y essayai et, au terme d’un combat particulièrement sanglant, parvint à tuer la bête. Pour preuve d ma victoire, je coupai la lourde langue du monstre mais ne sentis pas le venin mortel pénétrer les pores de ma peau alors que je maintenais mon trophée serré contre mon torse. Et c’est brusquement que je m’effondrai entre les arbustes, à quelques mètres de là.

    On ne tarda pas à découvrir le cadavre du dragon et, profitant de l’absence de vainqueur, le sénéchal du roi se fit passer pour le sauveur afin de remporter la récompense. Incrédule, la reine et sa fille se rendirent sur les lieux du combat où elles me trouvèrent. Elles me ramenèrent au palais – piteux état certes, mais bien vivant. Et c’est ainsi qu’elles me soignèrent pour la seconde fois. Mais cette fois-ci, je fus confondu par mes hôtesses qui reconnurent l’arme qui avait eu raison de Morholt, car celle-ci comportait une brisure dont le morceau manquant s’était fiché dans le crâne du géant. Ce meurtre me fut pardonné en raison de mes récents exploits. Le roi tint même parole et m’offrit la main d’Iseult que j’acceptai non pour moi mais pour mon oncle. Iseult allait devenir reine de Cornouailles, scellant ainsi une paix nouvelle entre les deux royaumes.

    Afin de faire naître un amour indéfectible entre la jeune femme et le vieux roi, la reine d’Irlande prépara un breuvage à l’attention des jeunes époux : elle le confia à Brangien, la servante d’Iseult, et l’assortit de nombreuse recommandations. Malgré cela une erreur funeste se produisit lors de la traversée qui nous conduisit en Cornouailles ....

     

     

     Comme Iseult et moi étions pris d’une grande soif, je choisis parmi les nombreux flacons ce qui me sembla être un vin herbé. Mais la boisson que nous partageâmes à cet instant n’était autre que le philtre d’amour, qui fit tomber tous les interdits qui nous auraient empêchés même de nous avouer notre amour naissant. Cet instant fut le commencement d’une longue et tragique histoire.

    Nous cachions notre faute par  maintes ruses, mais on finit toujours par nous découvrir et fus contraint de quitter le royaume de Marc à jamais. Je tentais d’oublier Iseult en me mariant avec la fille du duc Hoël de Bretagne, la belle Iseult aux blanches mains, mais piètre époux, je ne consommai même pas notre union.

     

     

     

    Lors d’un combat, je fus à nouveau empoisonné. Ma survie ne tenant qu’en la venue de mon seul amour, ma guérisseuse de toujours, Kaderhin – beau-frère et meilleur ami mis dans confidence de mes sentiments coupables – prit lamer pour la Cornouailles, avec pour consigne de monter la voile blanche s’il revenait avec Iseult la blonde, la voile noire en cas inverse.

     

    Le temps me sembla terriblement long. Je me raccrochais à la vie péniblement quand mon épouse vint m’avertir de l’arrivée prochaine du bateau. Je ne pouvais plus alors du tout me redresser sur ma couche et lui demandai donc la couleur de la voile, à l’instant où j’entendis « noire », le désespoir s’empara de moi et mes dernières forces me quittèrent. J’ignorais que ma femme avait surpris une conversation qui lui avait révélé le véritable objet de mon amour...

    J’étais mort quand le bateau accosta, le glas sonnait lorsqu’Iseult la blonde en descendit. On la mena jusqu’à ma chambre où les yeux baignés de larmes, elle se jeta sur mon corps, sans vie, avant de s’éteindre à son tour dans un demi-baiser.

    On nous fit deux sépultures séparées par une chapelle. De nos deux tombes sortirent deux arbustes qui mêlèrent leur ramure. Les couper en servit jamais à rien, toujours ils repoussèrent, toujours l’amour nous réunit.

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • La montagne du Diable

    Le Québec est une terre féerique. Non seulement grâce à ses paysages magnifiques, ses lac profonds et ses forets immenses, mais surtout parce que ce pays jouit d’un patrimoine légendaire exceptionnel.

    Les premiers colons furent confrontés à la mythologie amérindienne. Les indiens trouvèrent dans les récits de Français débarqués sur ces terres d’étranges analogies avec leurs propres croyances. De cette rencontre, bien des créatures sont nées...

     


     

    Il existe au Québec une grande quantité d’êtres féeriques curieux tels des lutins pourvus d’un seul œil et de membres semblables à des pattes de grenouilles. Ces drôles ont une occupation qui les rapprochent de gnomes de l’Hexagone : ils adorent pénétrer dans les écuries pour emmêler les tresses des chevaux A côté des farces des lutins, il est des créatures bien plus redoutables.

    La Dame aux Glaïeuls par exemple hante les rives du Saint-Laurent. Sa séduisante apparence cache en vérité la noirceur la plus profonde. Ses yeux d’un vert glauque vous hypnotisent pendant qu’elle glisse lentement ses mains jusqu’à votre cou et vous entraine vers les profondeurs du fleuve.

    Sur l’Isle-aux-Coudres, une légende rapporte l’existence d’une fée. L’histoire se passe en 1806. Louise est amoureuse de Charles et jeune homme partage son amour à un point tel qu’ils décident de se marier en ce joli printemps. Tellement joli que la belle saison s’annonce bien tôt en réalité. Les glaces ont fondu et les bateaux se mettent à quitter les ports.

    Hélas pour leur pour leurs projets. Charles doit regagner sa frégate et partir pour un voyage vers l’Europe. Au bout de l’île, les amants s’enlacent une dernière fois avant le départ. Charles promet à sa belle de lui revenir sain et sauf. Pour preuve de son amour, il lui offre un joli bouquet des premières fleurs printanières. Louise défait le ruban rouge qui retient son chignon et attache le bouquet à l’une des branches de l’orme qui surplombe le rocher. »Ainsi » dit-elle, « je viendrai sur ce rocher chaque jour de l’été venu pour guetter ton retour ». Les fiancés scellèrent cette promesse d’un doux baiser.


     

    Les mois passèrent, vint l’été et Louise tint parole. Elle vint chaque jour se poser sur le rocher, sous le bouquet desséché observant l’horizon, voyant passer les voiles sans jamais apercevoir le bateau de son bien aimé. Au début de l’automne, l’excitation du retour  avait place à l’inquiétude puis au chagrin.

    Chaque jour Louise revenait et chaque jour elle laissait ses larmes s’écouler sur le rocher. Puis un soir ses parents ne la virent pas revenir. Son père se mit à la chercher. Il cria son nom d’un bout à l’autre de l’île. Se souvenant du rocher sur lequel sa fille attendait son fiancé disparu en mer, il se rendit sur place mais hélas, Louise restait introuvable. Son regard fut alors attiré par un léger filet s’écoulant de la roche, une source qui n’y était pas auparavant. Une fée avait eu pitié du chagrin de Louise et l’avait transformée en source pour que sous la forme de cette eau, elle puisse tomber dans la mer et rejoindre Charles au fond de l’océan.

    Comprenant que cette source n’était autre que s fille métamorphosée par la fée de L’Isle-aux-Coudres, le père laissa à son tour s’étaler une larme sur le rocher. A l’une des branches de l’orme, un ruban rouge effilé flottait au vent...

    Ainsi sont les fées québécoises, à veiller sur les amours perdus, à répondre aux prières des amants déchirés par la vie. Discrètes, elles n’en possèdent pas moins le pouvoir de répondre aux demandes par leur grande magie.

    Ce pays ne manque donc pas de fées, de nymphes et dames blanches qui apparaissent à travers l’eau des chutes dans la vapeur des torrents comme celui de Saint-Léandre en Gaspésie. Ces belles dames demeurent la plupart du temps invisibles aux yeux des hommes, lointaines comme le souvenir des déesses-mères œuvrant au bien de la terre.

    Quelquefois, un homme parvient à capter ou voir l’une de ces belles jouer devant lui une scène de l’Ailleurs ou de l’Autrefois. Rares, très rares sont les échanges avec les fées, elles sont plus éloignées des hommes qu’on ne le croit. Il en va tout autrement  d’autres créatures de ces contrées.


     

    Julien était crypto-zoologue. Il étudiait les phénomènes liés à l’existence d’animaux ou d’êtres que l’on croit généralement de pures légendes. Sa passion était née il y a bien des années lorsque, adolescent, il s’intéressa au monde des fées, des elfes et des lutins. Il jalousait beaucoup la richesse des Européens sur le sujet et se lassait de lire et relire tous les ouvrages en provenance de France où d’Angleterre qui garnissaient sa bibliothèque.

    A passé trente ans, Julien était devenu un adulte qui avait su conserver la curiosité d’un enfant. Il avait fait des études sérieuses à la grande joie de ses parents. Il était devenu laborantin dans un hôpital. Mais il n’avait jamais abandonné pour autant ses recherches sur les êtres légendaires. Ainsi il passait son temps libre à parcourir les lieux hantés, les endroits marqués par une légende et, une fois sur place, collectait autant les paroles des anciens que tout objet insolite, début de preuve de l’existence réelle, contemporaine ou passée, d’une de ces créatures.

    Comme tout bon crypto zoologue, il avait déjà pu amasser quelques merveilles : un relevé en plâtre d’un Saquasch : Une dent de Ponnik, trouvée au fond du Pohénégamook, lors d’une séance de plongée l’année dernière, une plumes appartenant à l’une de ces femmes-oiseaux venues des étoiles selon les traditions amérindiennes, une amulette pour se protéger des Petits Hommes.

    Quatre trésors inestimables à ses yeux, qui ornaient les murs de son salon. Le dernier lui tenait particulièrement à cœur. L’existence des Petits Hommes l’avaient toujours intrigué. Ces créatures ressemblaient à s’y méprendre à celles du même genre dont parlent la plupart des légendes Européennes dans cette terre de Bretagne d’où proviennent de nombreux ancêtres Québécois d’aujourd’hui. Une région remplie de mystère pour Julien...

    Jamais il n’avait jusqu’ici économiser suffisamment d’argent pour voyage en Europe et découvrir cette mystérieuse Bretagne dont les livres de son enfance lui parlaient. Il s’était imaginé que les colons bretons installés en ces terres, de l’autre côté de l’Atlantique avaient emmenés avec eux leurs contes et légendes et nourrit à leur tour l’imaginaire de peuples autochtones. Mais il devait y avoir une source locales derrière les Anicinapecec ou encore les Magah Kokoctasini ... Tous ces Petits Hommes qui peuplaient les forêts et les montagnes de la grande nation des Algonquins. En se remémorant, son précieux trésor, cette amulette indienne, les souvenirs de ses enquêtes défilèrent en son esprit. Il y avait eu cette rencontre un an plus tôt avec une vieille indienne vivant un peu à l’écart de la communauté et qui lui parle longuement des Petits Hommes.

    Elle lui conta comment les Indiens se protégeaient de la fâcheuse habitude de ces nains qui consistait à enlever les enfants, les plus jeunes étant visés plus particulièrement.


     

    Ils étaient emportés et jamais plus ils ne revenaient dans leur tribu. Heureusement les colliers de pierres magiques, de dentition ou certaines amulettes étaient assez puissants pour tenir à l’écart les Petit Hommes des maisons humaines. Lorsque la vieille dame eut terminé de lui raconter ses histoires et ses souvenirs, elle se leva et alla cherche dans un coffre au fond de  la pièce un objet qui allait subjuguer le jeune chercheur. C’est là qu’il reçut l’amulette. L’objet de protection contre les Petits Hommes était le clou  de la sa collection. C’était la chose qui le rapprochait au plus près de sa quête ultime : découvrir l’existence des lutins du Québec !  Pour l’heure, son chemin avait suivi une autre créature dont les Indiens lui avaient beaucoup parlé et qui avait conduit sa voiture vers la Montagne du Diable.

     Au même moment où ses pensées l’emmenaient déjà au pied de la montagne sacrée, ses yeux se posèrent sur un tout autre mont lui aussi entouré d’une légende qu’il connaissait parfaitement. C’était le mont Tremblant qui dominait la vallée, celui-là même qui était pris d’assaut de nos jours par des milliers de skieurs trouvant en ces pistes enneigées de quoi satisfaire leur passion. Il y a des siècles maintenant les autochtones y posaient l’oreille et entend ait le vrombissement du Dieu qui l’habitait. Plus tard, avec l’arrivée des colons, ce grondement terrifia tellement l’homme blanc qu’il crut que c’était le Diable en personne qui résidait là-dessous. Il se trompait le Diable habitait bel et bien cette région mais juste quelques kilomètres plus loin...

    La première chose qui frappa Julien en arrivant dans cette partie sud du Québec est le panneau annonçant le petit village de Mont-Saint-Michel Une coïncidence étrange qu’il considérait comme un signe. Le village s’imposait ici comme un portique, une porte ouvrant un domaine particulier tout comme pour la Bretagne dont il rêvait et qui s’offrait au visiteur au détour de ce mont mythique. C’est pourquoi il avait tracé son parcours depuis Montréal en préférant prendre plus de temps pour entrer en cette région par Mont Saint Michel plutôt que d’aller directement à Mont Laurier.

    Julien avait traversé la rivière Kiamika et la leur matinale lui avait offert un panorama magnifique en passant par la chute-St-Philippe et son lac bordé d’érables revêtus de leurs flamboyantes couleurs d’automne.

    De la rencontre de l’eau, de la lumière et des feuillages naissaient en cette époque de l’année les plus beaux tableaux qui soient. Il avait longé le lac St Paul pourvu d’une quiétude revigorante. Par la fenêtre de sa voiture, il avait observé l’ombre des sapins se reflétant sur le lac et s’était demandé alors quel était le reflet de l’autre ? S’il n’existait pas une forêt enfouie dans les profondeurs ou quelque château de cristal comme le racontaient les histoires.

    Puis il est arrivé à Mont-Saint-Michel. Un village de villégiature ou la plupart des villas étaient déjà occupées en cette époque automnale. Il dépassa le village et prit la direction de Ferme-Neuve. La route était bordée d’exploitations agricoles, e champs et de prairies où paissaient paisiblement les vaches. Sur la gauche, une large rivière suivait la route. Le ciel était bleu. Tout semblait calme en cette contrée. Devant lui se découpaient des formes sombres, dont un sommet se détachait et révélait le but de son périple : La Montagne du Diable.

    Julien arriva à Ferme-Neuve. Il s’y arrêta pour déjeuner. Son choix se porta sur le Diable Vert. Il sourit de ce nom donné à un établissement situé juste en face de l’église. À l’intérieur, un décor sobre l’accueillit. Une fois passé l’entrée bordée d’une rangée de cinq troncs de bouleaux, des banquettes bleues s’alignaient, adossées aux murs rouges. Julien prit place sur l’une des banquettes à sa droite et commanda un grand Pepsi et un hamburger maison. Son regard tomba sur masque feuillu accroché à un pan de mur devant le bar. Malgré son air sévère et sa grosse moustache, ce masque n’affichait pas grand-chose de diabolique. Il ressemblait davantage au Green Man, l’homme sauvage de la forêt.

     

    Julien aurait voulu en savoir plus sur cet objet curieux, mais il était pressé par le temps. Il lui fallait commencer l’ascension  à pied de la montagne avant ce soir. Il avait prévu d’y passer deux nuits. Il termina donc son déjeuner et alla payer au comptoir. Il  sortit et remonta dans sa voiture pour se diriger vers un parking.

    Une fois son véhicule garé, il ôta du coffre un sac à dos, en vérifia une dernière fois le contenu et enfila ses chaussures de randonnée. Carte à la main, il prit la direction de la montée du Baskatong, du nom de cet immense réservoir qui était à l’origine d’une rivière devenue un plan d’eau paradisiaque pour vacanciers et pêcheurs. Il quittait doucement le territoire des érables et des bouleaux jaunes dont l’écorce dorée se détachait en lambeaux le long des troncs. Autour de lui des bouleaux verruqueux lui indiquaient un changement d’altitude. Ces arbres dont l’écorce blanche servait à concevoir les canoés des indiens et les toitures de leurs huttes. A ces pionniers se mêlaient de plus en plus de sapins. Voilà le paysage forestier qui attendait Julien au sommet du mont. L’altitude est gage d’hiver froid et les températures atteignent facilement les moins quarante degrés.

     

    Au bout de quelques heures, il abandonna ce sentier pour emprunter le chemin du Wendigo laissant derrière lui les couleurs rougeoyantes des érables pour s’enfoncer dans cette forêt ancienne faite de pins, d’épinettes, de mélèzes, de thuyas et parsemée de peupliers et de ces quelques bouleaux  se nourrissant de l’abondante lumière qui caressait la montagne.

    Ses songes cette nuit-là se peuplèrent des échos de ce qu’il avait lu et entendu à propos du gardien de la forêt. Il voyait un homme âgé parler à un Vieil indien. Ce dernier lui révélait un endroit fabuleux où les troncs étaient épais, ou le bois valait tout l’or du monde. L’homme par cupidité s’y serait rendu dit-on dans l’intention d’abattre l’un de ces arbres sacrés. Mais sa hache rebondissant sur l’écorce, la lame ne pouvait entailler le bois magique. Alors l’homme en appela au Diable et celui-ci lui répondit. Comme chacun sait le Cornu n’amène rien de bon et au sortir de la forêt, l’homme entendit un grondement avant qu’une branche ne l’assomme.

    Moribond, il entrevit un être de lumière lui ordonner de ne pas détruire la forêt, mais de la préserver. Les conteurs Québécois relayant cette histoire affirment que le pauvre bûcheron n’avait fait ce jour-là qu’un mauvais rêve, mais qu’à son réveil, il était bien décidé à devenir un protecteur assidu de sa belle forêt. Ce qu’il fut jusqu’ à la fin de ses jours.

    Une autre histoire du Wendigo voyageait beaucoup en cette région. Celle d’un bûcheron honnête qui ne prélevait jamais plus que ce dont il avait besoin pour se chauffer durant l’hiver. Il veillait tendrement sur la faune et la flore de cette montagne et jamais il n’avait commis d’acte sacrilège envers la nature. Un jour, le brave homme qui vivait seul vit débarquer une femme aussi belle que douce. Im tomba immédiatement en amour. Un amour qui naissait aussi petit à petit dans le cœur de la dame. Hélas tous deux étaient deux grands timidités. Ils partageaient de longues balades dans la forêt et une fois leurs mains se touchèrent, mais ni l’un, ni l’autre n’osaient franchir la limite qui leur aurait permis de s’avouer leur passion. Au fil des mois, cette passion devint chagrin. Un jour que la dame pleurait au fond des bois, le Wendigo passa par-là et eut pitié d’elle. Il la transforma en un ruisseau pour qu’elle puisse laisser libre cours à ses larmes. Quant au bûcheron rendu fou par la disparition de celle qu’il aimait, il s’enfonça au cœur de la montagne. On dit que chaque nuit, il trace de nouveaux sentiers afin de retrouver l’élue de son cœur.

    Bercé de ses histoires, Julien s’éveilla au petit matin. Au sortir de sa tente, une surprise l’attendait. Autour de lui, les buissons étaient dévastés. Une bête, peut-être un ours noir s’était approchée de la tente. Mais au fond de son esprit, le souvenir du bûcheron à la recherche de son amour perdu lui laissa un fond d’explication irrationnelle ... Il replia vite fait ses affaires et se mit à suivre les traces de ce saccage. L’animal qui avait fait cela n’était certainement pas un ours. C’était à la fois plus gros et des plus furieux au vu des branches cassées et la grossièreté des traces de son passage. Julien se dit qu’il avait échappé belle. Si ce monstre quel qu’il soit s’était jeté sur la tente, il lui aurait sans doute servi de repas. Qu’à cela ne tienne, la curiosité prenait le pas sur la peur, quelque chose le poussait à suivre les traces de la créature et d’en découvrir plus sur elle.

    Prudent, Julien avançait en faisant le moins de bruit possible. Preuve de son efficacité, il surprit deux tamias se disputant... L’un s’en prenant sans doute au territoire de l’autre, attiré par les réserves de nourriture accumulées avant leur hibernation toute proche.

     

     Le jeu de ces deux gardes suisses amusa le crypto-zoologue avant de poursuivre plus en avant son chemin. Au fur et à mesure qu’il avançait, il entendait la fuite des chevreuils, des lièvres, le gri de gelinotte huppée saluant le soleil montant dans le ciel au-dessus de la forêt. Il aperçut même de loin un orignal, c’était un grand mâle qui s’était arrêté à une trentaine de mètres en contrebas et qui le fixa une longue minute avant de repartir tranquillement dans la direction opposée.

     

    Les traces de branches cassées et de broussaille écrasée allèrent diminuant jusqu’à disparaître. Julien demeura un temps à fouiller les alentours, cherchant lui-même ne savait quoi. Soudain il perçut un cri, là-haut dans le ciel. Il tourna le regard vers les nuages et vit un oiseau immense qui planait, ailes droites et écartées, tournant et retournant au-dessus de la forêt. Il avait reconnu ce grand oiseau noir à la tête rouge. Un Urubu, un vautour charognard. Il devait avoir aperçu le cadavre d’un animal pour descendre ainsi vers le sol qui le mettait mal  à l’aise. Dans le ciel, ce véritable seigneur des airs assurait le spectacle dans des ballets inouïs tandis qu’une fois posé, ses pas maladroits lui conféraient un air des plus ridicules. Julien de dirigea vers la partie de la forêt que  lui indiquait l’urubu. Il déboucha  dans une clairière et repéra très vite l’oiseau noir, le bec enfoui dans ce qui semblait être le cadavre d’un chevreuil, mais se révéla enfin de compte une biche de Virginie. Julien fit encore quelques pas jusqu’à distinguer le cadavre du cervidé qui était littéralement coupé en deux. Quel animal avait pu ainsi écarteler cette pauvre bête avant de la laisser sur le sol sans en prélever une part importante pour son repas ? L’homme fit le lien entre le prédateur qui avait tué la biche et la dévastation de son campement.

    Quelque chose rôdait bel et bien sur la Montagne du Diable et cela commençait à lui donner le frisson. Se pouvait-il qu’il y ait des Jack Mistigris dans les parages ? Ces créatures malveillantes se cantonnaient habituellement du côté des forêts longeant les rivières Saint Maurice et des Outaouis. Et puis Julien n’avait pas senti l’odeur putride qu’ils laissaient sur leur passage. Quoiqu’il en soit, il priait pour que ce ne soit pas ces monstres, ces êtres décharnés avides de chair humaine et qui d’une simple morsure pouvaient vous condamner à errer en leur compagnie pour l’éternité. Ces sortes de loups garous du Québec avaient de plus un aspect des plus répugnants. Tordus, difformes, marchant sur une ou plusieurs jambes, ils s’abattaient sans pitié ur les pauvres animaux de la forêt et sur tout promeneur imprudent isolé. Mais ils auraient dévoré la biche entièrement, il ne pouvait s’agir des Mistigris.

    Mais alors qui ? Qui avait suffisamment de force pour tuer un animal et assez de cruauté pour abandonner son cadavre sans y plonger les crocs ? Julien ne parvenait pas à trouver une réponse logique pour expliquer ce qu’il avait vu. Il abandonna la piste du monstre et se mit à grimper plut haut le mont afin de trouver l’endroit idéal pour son second campement. Arrivé quasiment au sommet, il tomba sur une petite clairière qui ferait l’affaire cette nuit. Depuis le lieu où il campait, il avait une vue splendide sur la vallée et sur le réservoir du Baskatong. Il admira l’étendue de ce gigantesque miroir posé là au pied de la montagne du Diable et qui reflétait les  leurs du crépuscule. Le spectacle était grandiose et sa beauté vit vite oublier à Julien les sombres événements  de la journée. Un gargouillis en provenance de son estomac le ramena à la réalité : Il avait faim. Si de jour, il se contentait de barres de céréales et de fruits, le soir il appréciait un repas chaud.

    Une fois le repas englouti. Julien alla chercher un peu d’eau. Les sources ne manquaient pas, et il trouva bien vite de quoi nettoyer sa casserole. Il veilla à bien empaqueter la nourriture et les déchets pour qu’aucun animal ne soit attiré par l’odeur et s’apprêta à se coucher quand un bruit se fit entendre dans la forêt. Un craquement sinistre qui l’effraya. Brusquement la chose la plus incroyable de son existence fit son apparition devant lui.

    Un lutin, un petit être de trois pieds de haut se tenait là, debout, et lui faisait clairement signe de le suivre. Le petit homme portait une tunique à franges, des mocassins et un bandeau lui serrait le front rejetant ses longs cheveux noirs en arrière. Il avait tout d’un indien, mais en miniature.

     

     

    Poussé par la peur, Julien suivit le Petit Homme ce soir-là. Il plaça ses pas dans ceux du gnome et s’engouffra derrière lui jusqu’à se présenter devant un gros rocher. Une brèche à peine visible permettait d’y pénétrer. À la suite du lutin, Julien entra donc dans le rocher et la brèche se referma derrière lui. À l’intérieur l’homme découvrit une dizaine de lutins assit en rond. Ils l’invitèrent à prendre place auprès d’eaux et le lutin qui l’avait conduit jusqu’ici prit la parole :

    - Ami, tu ne crains rien ici. Nous te surveillons depuis la nuit passée et avons décidé de t’accorder notre protection. Tu as deviné sans comprendre qu’un danger rôdait au-dehors. En cette saison, les Mestabeoks se manifestent beaucoup. Ils sentent l’homme isolé et si nous n’étions pas intervenus pour te mettre à l’abri, sans doute t’auraient-ils tué cette nuit.

    - Je ne sais que dire, répondit Julien. D’abord merci de m’avoir sauvé la vie. De m’avoir permis d’échapper à ces créatures. Ensuite de vous êtes montrés. Si vous saviez à quel point ce jour est le plus important de ma vie. Toujours je vous ai cherchés et voilà que mon vœu se réalise ...

     

    Julien passa des heures à discuter avec les gnomes. Il apprit ainsi que les Mestabeoks étaient des géants, des forces brutes, des sauvages qui chassaient sur ces terres et ne partiraient que lorsque le gardien des lieux ferait son grand retour. Le Wendigo, seigneur de la montagne, protecteur de la faune et de la flore de cette région s’éloignait chaque été, lui-même chassé par les bruits et les incommodités dus à la présence des hommes, mais il revenait toujours à l’automne et empêchait les entités mauvaises de s’emparer définitivement de cette contrée. Oh, il n’était pas lui-même, il était plus roche de ses ennemis que ce que les légendes contemporaines voulaient laisser entendre, mais sa  présence l’imposait comme seul maître des lieux et il était aussi nécessaire ici que l’est un grand prédateur pour préserver l’équilibre naturel d’un territoire.

    Les Petits Hommes offrirent à Julien de partager leur repas. Ils lui présentèrent un pot dans lequel ils puisaient la nourriture un à un sans que jamais la quantité contenue ne semblât diminuer. C’était un de leurs ustensiles magiques et Julien en était abasourdi. Ils lui racontèrent encore comment ce lieu, ce territoire sacré avait failli disparaître complétement lorsque les hommes se mirent à en extraire le bois. Comment les hommes blancs en chassèrent les tribus algonquiennes qui y avaient trouvé refuge. Les Oueskarinis, les  Atikamekw, qui sombrèrent peu à peu dans l’oubli. Eux et leurs légendes qui contiennent tant de vérités que l’Homme blanc a perdues. Lui qui passe sa vie à rechercher le bonheur est tellement aveuglé que ces morceaux de verre qu’il place devant ses yeux ne l’aident même pas à contempler la beauté de ce qui se trouve juste sous son nez. En moins d’un siècle, les concessions forestières détruisirent ce que la terre avait mis des millénaires à construire.

    Des arbres géants furent abattus, déchiquetés. Les colosses furent réduits en pulpe et le paysage transformé. Ensuite ce fut la vallée qui  se métamorphosa. L’homme entreprit de l’inonder. Puis, bien des années plus tard, l’idée de ^réservation fit surface, et, plus tard l’idée de préservation fit surface et, le tourisme, les loisirs aidant, la Montagne du Diable retrouva un peu de sa gloire passée en même temps qu’elle reprenait son nom. Les conteurs se mirent à propager à nouveau les légendes anciennes, en l’édulcorant quelque peu pour ne pas effrayer les âmes sensibles. Le Wendigo s’en accommoda comme tous ceux d’entre les esprits qui n’avaient pas abandonné leurs terres a contrario de la majorité des créatures qui avaient fui la folie des hommes...

    Les discussions entre Julien et les Petits Hommes durèrent toute la nuit jusqu’à l’aube s’annonce au-dehors, repoussant les ombres nocturnes. Aux premiers chants des oiseaux, les lutins raccompagnèrent leur invité jusqu’à la brèche à nouveau perceptible. Julien les remercia encore, les yeux brillant de tout ce qu’il venait de vivre. Les Petits Hommes le gratifièrent d’un présent, ce pot de nourriture infinie que Julien emballa avec précaution avant de le placer dans son sac. Repassant par son campement, il trouva sa tente déchiquetée et le reste de ses affaires éparpillées. Il ramassa le tout et fourra dans son sac avant de redescendre vers la vallée, le cœur et l’esprit remplis de rêves.

    Arrivé en bas du mont, il entendit un cri étrange. À la fois bienveillant et revendicatif. Il  sut que le maître de la montagne était revenu. Les Petits Hommes pouvaient être tranquilles. Les géants et les autres monstres se retireraient au plus vite de la montagne. Personne ne conteste le règne du Wendigo[i].

     

    © Le Vaillant Martial 



    [i] Le Wendigo est une créature de la mythologie algonquine qui dévorait les hommes. Devenu un croquemitaine dont on menace les enfants, certains y voient encore l’allégorie du  gel mordant les extrémités du corps lorsqu’on se perd dans le froid de l’hiver. Les deux légendes ici évoquées ont été rapportées par Nadia Morin du Mont Laurier et Solange Allard de Ferme-Neuve. La Montagne du Diable est aujourd’hui fréquentée par de nombreux touristes et l’un des plus beaux parcs régionaux du Québec. Le Mont offre un bel exemple d’essences forestières boréales en son sommet et, à ses pieds, la forêt prend des teintes automnales de toute beauté.

     

     


     

     


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  • Autrefois, pour se rendre au bourg des fermes situées en pleine campagne, il n’y avait que de mauvais petits chemins qu’on appelait des garennes.

    C’est par là que les gens allaient à la messe, le dimanche, par là aussi que les morts allaient au cimetière.

    En hiver, quand ces chemins étaient défoncés par les pluies, on prenait par le champ voisin pour franchir le mauvais pas.

    De là tant de sentiers longeant les vieilles routes, dans la campagne bretonne, et paraissant faire avec elles double-emploi. De là tant d’échaliers aux marches de pierre, encastrés dans les talus, pour en permettre ou pour en faciliter le passage.

    Plus tard, on construisit des routes meilleures, et les anciennes furent abandonnées des vivants. Mais les morts, c’est-à-dire les convois funèbres, continuèrent d’y passer. On eût cru commettre un sacrilège, en conduisant un homme à sa dernière demeure par une autre voie que celle où l’avaient précédé ses pères, grand-père, vieux-père (bisaïeul), doux-père (trisaïeul) et tous ses aïeux, de temps immémorial.

    Ces chemins, désormais fréquentés par les seuls enterrements, reçurent le nom de chemins de la mort (hent ar Maro).

    Malheur au propriétaire assez mal avisé pour vouloir interdire, sur ses terres, l’accès d’une de ces voies sacrées[1].

    Je venais de prendre à ferme le domaine de Kerlann en Penhars, voici de cela une trentaine d’années. Parmi les prairies dépendant du domaine, il s’en trouvait une qui n’était que marécages et fondrières. Une voie charretière la traversait. Je la fis condamner, pour empêcher mes bêtes d’aller s’embourber dans ce sol mouvant. Aux deux issues, je fis mettre des barrières fixes (march-cleut).

    Un matin, comme j’étais aux champs, quelle ne fut pas ma surprise en voyant un enterrement arrêté devant une de ces barrières.

    Je courus de ce côté.

    - Que voulez-vous ? Demandai-je à l’homme qui conduisait la charrette funéraire.

    - Passage, parbleu !… De quel droit as-tu bouché le chemin de la mort ?

    - Malheureux, si tu engageais ta charrette dans ce pré, je suis certain que tu ne l’en tirerais plus.

    - C’est par ici que nos morts sont toujours allés au cimetière ; c’est par ici qu’ils passeront encore, que tu sois content ou non !

    Ce n’était pas le moment d’entamer une discussion. Je fis enlever la barrière, bien résolu à la remettre en place aussitôt après et à interdire désormais, au moyen d’un écriteau, le passage par cette dangereuse prairie.

    Mais quand, le soir, j’en parlai à ma femme et à nos voisins, tous se récrièrent d’une seule voix :

    - Y songes-tu ? Fermer le chemin de la mort ! Mais nous n’aurions plus dans cette maison une seule nuit de repos ! Les morts que tu aurais empêchés de passer par une route qui leur est consacrée, viendraient nous arracher de nos lits, nous rouler à terre et nous faire mille avanies !… Garde toi de commettre une semblable impiété !

    Je dus m’incliner. Les barrières fixes disparurent définitivement. Je les remplaçai par des murets en pierres sèches, faciles à démolir et à reconstruire.

     

    (Conté par René Alain. - Quimper, 1887.)

    Les morts semblent veiller eux-mêmes à ce que les chemins restent toujours libres.

     

       Un cultivateur d’Argol étant allé, le soir, porter du fumier à l’un de ses champs que traversait une voix funèbre, laissa la charrette dételée à l’entrée de la brèche, en se disant qu’il la déchargerait le lendemain. Il rentra chez lui soupa et se mit au lit. Il dormait déjà depuis quelque temps lorsqu’il se sentit soudain secoué par une main trop dure pour être celle de sa femme.

    - Quoi ? qu’est-ce qu’il  y a ? demanda-t-il, réveillé en sursaut.

    - Il se pencha entre les volets du lit-clos et ne vit personne. Mais une voix, qui n’était pas celle d’un vivant, lui dit d’un ton de menace :

    - Lève-toi et va tout de suite dégager « le chemin du corps », sinon le premier travail que fera ta charrette sera de te porter en terre.

     Il ne se le fit pas dire deux fois !

     

    [1] Il ne manque pas d’endroits en Basse-Bretagne où ce genre de servitudes existe encore.

     


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