• La Ville d’Is

     

    Des marins de Douarnenez pêchaient une nuit dans la baie, au mouillage.

    La pêche terminée, ils voulurent lever l’ancre. Mais tous leurs efforts réunis ne purent la ramener. Elle était accrochée quelque part. Pour la dégager, l’un d’eux hardi plongeur, se laissa couler le long de la chaîne.

    Quand il remonta, il dit à ses compagnons :

    - Devinez en quoi était engagée notre ancre ?
    -
    Hé parbleu, dans quelque roche.
    -
    Non. Dans les barreaux d’une fenêtre.

    Les pêcheurs crurent qu’il était devenu fou.

    - Oui, poursuivit-il et cette fenêtre, était une fenêtre d’église. Elle était illuminée. Lu lumière qui venait d’elle éclairait au loin la mer profonde. J’ai regardé par le vitrail. Il y avait foule dans l’église. Beaucoup d’homme et de femmes avec de riches costumes. Un prêtre se tenait à l’autel. J’ai entendu qu’il demandait à un enfant de chœur pour lui répondre la messe.
    -
    Ce n’est pas possible répondirent les pêcheurs.
    -
    Je vous le jure sur mon âme !
    -
    Il fut convenu qu’on irait raconter la chose au recteur.

    Ils y allèrent en effet.

    Le recteur dit au marin qui avait plongé :

    - Vous avez vu la cathédrale d’Is. Si vous vous étiez proposé au prêtre pour lui répondre la messe, la ville d’Is toute entière serait ressuscitée des flots et la France aurait changé de Capitale.

    - Conté par Prosper Pierre – Douarnenez 1887 -

     

     

     

    À Keryolet, près de Tréguier sur la route de Plogoff, à la pointe du Raz, se voit encore les murs en ciment de la Ville d’Is.

    La ville s’étendait de Douarnenez à Port Blanc. Les Sept-Îles en sont des ruines. La plus belle église de la ville s’élevait à l’endroit où sont aujourd’hui les récifs des Triagoz. C’est pourquoi on les appelle encore Trew-gêr.

    Dans les rochers de Saint-Gildas, quand les nuits sont claires et douces, on entend chanter une sirène et cette sirène, c’est Athès, la fille du roi Grallon.
        Quelquefois aussi des cloches tintent au large. Il est impossible d’ouïr un carillon plus mélodieux. C’est le carillon des cloches d’Is.
        Un des quartiers de la ville s’appelait
    Lexobie. Il y avait dans Is cent cathédrales, et, dans chacune d’elles, c’était un évêque qui officiait.

    Quand la ville fut engloutie, chacun garda l’attitude qu’il avait et continua de faire ce qu’il faisait au moment de la catastrophe. Les vieilles qui filaient continuaient de filer. Les marchands de drap continuent de vendre la même pièce d’étoffe aux mêmes acheteurs... Et cela durera ainsi jusqu’à ce que la ville ressuscite et que ses habitants soient délivrés.

     

     

    Le premier pont que l’on voulut bâtir à Douarnenez, sur le bras de mer de Pouldavid, croula parce qu’il était édifié au-dessus de l’endroit même où Dahut, fille de Grallon – que l’on appelait Athès – fut repoussée par son père dans les flots, sur l’ordre de Saint-Gwenolé.

    La demeure d’Athès est dit-on à cent lieues au large. C’est de là, qu’elle parcourt la mer en chantant, accompagnée d’une grande baleine qui ne la quitte jamais et qui dévore tous les marins que la sirène a séduits.

    - Coularn Callac -

    Athès ou Dahut, la fille unique du roi Grallon, continue de hanter la mer depuis la nuit où son père, sur l’ordre de Saint Gwenolé l’y précipita. Seulement elle a changé son nom d’Athès ou de Dahut contre celui de Mary-Morgane. Quand il y a belle lune au large et que le temps trop clair annonce un orage prochain, on l’entend qui chante avec sa voix de sirène, comme il est dit dans une vieille gwerz dont je n’ai retenu que ces deux vers :

    Athès, breman Mari Morgan
    E skeud al lor, dan noz, a gan

    (Athès, maintenant mary-Morgane au reflet de la lune, dans la nuit chante)
    -
    Conté par Tine Fouquet : île de Sein -

     

     

     

     

    Mary Morgane

     

    J’avais douze ans à l’époque et je naviguais à bord de l’un des bateaux de l’île. Un matin, comme nous croisions un peu avant l’aube dans les parages de l’Ar-Men, en attente des navires de la flotte, qui devaient rentrer à Brest, nous vîmes soudain par bâbord, la mer qui était admirablement unie et lisse se froncer légèrement sans que le moindre souffle de brise eût troublé sa surface.

    - Oh, Oh s’écria Tymeur le patron, il y a de la grosse bête par-là !

    Nous pensions qu’il allait surgir quelque énorme poisson. Ainsi qu’elle ne fut pas notre stupeur quand un merveilleux buste de femme nue s’éleva soudain au-dessus des eaux ! Nous restâmes un instant, comme médusés, à la contempler. Ses cheveux très noirs, séparés en deux bandeaux sur son front, semblaient glisser derrière son dos en une longue tresse qui venait ensuite faire plusieurs fois le tour de son corps. Elle se tenait droite. Ses bras soutenant ses seins, et elle nous regardait fixement, sans avoir l’air de bouger. Tant ses mouvements étaient aisés et souples. Cependant il était visible qu’elle se rapprochait de nous.

    - Aux avirons, tous ! commanda le patron, et souque dur !

    Il avait la vois altérée. Moi, je tremblais, je ne savais pas pourquoi, de tous mes membres.

    Nous regagnâmes l’île à force de rames, sans plus nous soucier de la Flotte.

    - C’est une journée perdue, dit un des hommes de l’équipage, quand nous fûmes ancrés dans le port.

    À quoi Tymeur répondit d’un ton de colère :

    Et il ajouta plus calme :

    - Au lieu de nous plaindre, faisons le signe de croix, les enfants pour remercier Dieu et Saint-Gwenolé. Ceux-là sont rares qui, ayant rencontré Mary Morgane ont revus vivants cette terre.

    J’ai appris qui était la mystérieuse belle femme de la mer. Depuis, grâce au ciel. Je ne l’ai plus jamais retrouvée sur mon chemin.

    - Conté par Tonton Rozen : île de Sein -


     

     

     

    Les Jardins de Ker-Is

     

    Un patron de barque et son mousse étaient allés tous deux à la pêche. À mi-chemin de la côte aux Sept-Îles, ils jetèrent l’ancre. Il faisait si chaud qu’au bout d’une heure le patron s’endormit.
        C’était le moment du reflux.
        La mer baissa tellement que la barque finit par se trouver à sec.
       Grande fut la surprise du mousse en voyant tout à l’entour non pas des goémons, mais un champ de petits pois. Il laissa dormir le patron, sauta à terre et se mit à cueillir le plus qu’il put de cosses certes. Il en emplit la barque.

     

    Quand le patron se réveilla, la mer avait monté. Il fut tout étonné de voir la barque pleine de petit pois et le mousse qui s’en régalait.

     

    - Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il en se frottant les yeux, persuadé qu’il avait la berlue.
    -
    L’enfant conta la chose.
    -
    Le patron comprit alors qu’ils avaient mouillé dans la banlieue de Ker-Is, là où les maraîchers de la grande ville avaient autrefois leurs cultures.

    Ma mère a vu la ville d’Is s’élever au-dessus des eaux. Ce n’étaient que châteaux et tourelles. Dans les façades s’ouvraient des milliers de fenêtres. Les toits étaient luisants et clairs, comme s’ils avaient été de cristal. Elle entendait distinctement les cloches sonner dans les églises et le murmure de la foule dans les rues.

    - Conté Jeanne-Marie Bénard Port-Blanc -

    À Lomikel (Saint-Michel en Grève), les jours de très grande marée, quand la mer déchale au loin, on voit poindre encore au-dessus des sables, la « croix rouge » qui surmontait le plus haut clocher de la ville d’Is

    - Marc’harit Fulup - Pluzunet -

    Lorsque le jour de la résurrection sera venu pour Ker-Is, le premier qui apercevra la flèche de l’église ou qui entendra le son des cloches deviendra roi de la ville et de tout son territoire.

     

     

    Les marchands de Ker-Is

     

    Une femme de Pleumeur-Bodou, , étant descendue à la grève puiser de l’eau de mer pour faire cuire son repas, vit tout à coup surgir devant elle un portique immense.

    Elle le franchit et se trouva devant une cité splendide. Les rues étaient bordées de magasins illuminés. Aux devantures s’étalaient des étoffes magnifiques. Elle en avait les yeux éblouis et cheminait, la bouche béante d’admiration, au milieu de toutes ces richesses.

    - Les marchands étaient debout sur le seuil de leur porte.

    À mesure qu’elle passait près d’eux, ils criaient :

    - Achetez-nous quelque chose ! Achetez-nous quelque chose !

    Elle en était abasourdie, affolée.

    À la fin, elle finit par répondre à l’un d’eux :

    - Comment voulez-vous que je vous achète quoi que ce soit ? je n’ai pas un liard en poche.

    - Eh bien c’est grand dommage, dit le marchand. En prenant ne-fût-ce que pour un sou de marchandise vous nous eussiez délivrés tous.

    - À peine eut-il parlé, la ville disparût.

    La femme se retrouva sur la grève. Elle fut si fort émue de cette aventure qu’elle s’évanouit. Des douaniers qui faisaient leur ronde la transportèrent chez elle. A quinze jours de là, elle mourut.

    - Conté par Lise belle – Port-Blanc –

     

     


    La Vieille de Ker-Is

    Deux jeunes gens de Buguèlès étaient allés nuitamment couper du goémon à Gueltraz, ce qui est sévèrement prohibé, comme chacun sait. Ils étaient tous occupés à leur besogne, quand une vieille, très vieille, vint à eux. Elle pliait sous le faix de bois mort.

    - Jeunes gens, dit-elle d’une voix suppliante, vous seriez bien gentils de me porter ce fardeau jusqu’ à ma demeure. Ce n’est pas très loin, et vous rendriez  grand service à une pauvre femme.
    -
    Oh bien ! répondit l’un d’eux, nous avons mieux à faire.
    -
    Sans compter ajouta l’autre, que tu serais capable de nous dénoncer à la douane.
    -
    Maudits, soyez-vous ! s’écria alors la vieille. Si vous m’aviez répondu : oui, vous auriez ressuscité la ville d’Is.
    -
    Et, sur ces mots, elle disparut.

    - Conté par Françoise Thomas – Penvenan – 1886 –

     


     

    La montagne du Roc’h-Karlès entre Saint-Michel en grève et Saint-Efflam set de tombe à une ville magnifique.

    Tous les sept ans, pendant la nuit de Noël, la montagne s’entrouvre, et par la fente on entrevoit les rues splendidement illuminées de la ville morte.

    La ville ressusciterait s’il se trouvait quelqu’un d’assez hardi pour s’aventurer dans les profondeurs de la montagne, au premier coup sonnant de minuit et d’assez agile pour en être sorti, au moment où retentirait le douzième coup de minuit.

    © Le Vaillant Martial

     

     

     

     

     

     

     

     


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  • De l’origine du nain dans la littérature

     

    On ne le sait toujours pas, mais le Korrigan, comme tout à chacun a un logis, assez rustique mais malgré tout confortable.

    Cependant son antre, doit absolument demeurer secret aux yeux des hommes... Aussi ne peut-il pas laisser échapper la fumée de son feu ou les âcres émanations de sa bouffarde qui révéleraient à coup sûr sa présence.

     

    C’est seulement au soleil couchant, lorsqu’il émerge à l’air libre, que la fumée enfin libérée s’échappe en un épais nuage pour se mêler à la brume du soir.

           Ainsi un jour, il  y a de ça fort longtemps, le curé de Plounéour-Menez qui regagnait ses pénates à la brume après avoir donné les derniers sacrements à un pauvre bougre à l’agonie, eut la très mauvaise idée, pour épargner ses vieilles jambes de couper par la lande.

    Ce qui devait arriver, bien évidemment arriva. Notre brave curé tomba  nez à nez avec un korrigan qui surgissait de terre. !

     

    Le bonhomme crut sa dernière heure venue en s’imaginant voir le diable ou l’un de ses suppôts jaillir du cœur des enfers tout environné de fumée et empestant le souffre à plein nez.

    Sans demander son reste et retroussant sa grosse soutane, il prit ses jambes à son cou et courait en arrivant au presbytère du village.

     

    Le dimanche suivant à la messe, et devant la dévote assemblée, il fit un tel sermon à glacer le sang qu’on se persuada dans à travers le pays que la porte des enfers était bien là, sur la lande, et que les diables noirauds et hirsutes attendaient les égarés pour les entraîner à coups de fourches vers les brûlants abîmes infernaux.

     

     

    À la fin de l’office, sur les marches de l’église, les langues se démenèrent. Et ainsi de village en hameau, de val en coteau, le récit qui bien sûr, tout au long du chemin, prenait une ampleur dantesque arriva aux oreilles d’un certain Hersart de la Villemarqué qui, en gomme de lettres, décida quant à lui de prendre sa plus belle plume...

    Le Korrigan, bien malgré lui, entra ainsi dans la littérature des hommes...

    ... et dans la légende...

     

    Malheureusement, et c’est bien dommage, comme toutes les belles histoires, celle-ci doit trouver sa fin...

     

     


    ... Pourquoi alors ne pas laisser nos paupières se fermer et retourner bien vite vers le merveilleux qui vogue à jamais sur les ailes du rêve....

    ... Imaginer surprendre encore, l’orée d’un songe, un Korrigan en galante compagnie...

     

    Et s’en aller heureux sur la pointe des pieds.

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Ceci se passait au temps où Tadic-coz était recteur de Bégard. Tadic-coz s’appelait de son vrai nom « Monsieur Guillermic. » C’était un curé à la mode d’autrefois, un brave vieux bonhomme qu’on rencontrait plus souvent par les chemins et dans les champs qu’au presbytère. Des montagnes d’Arrée à la « Mer Grande », il était connu d’un chacun. Il avait une charité d’âme extraordinaire. Et, comme Jésus-Christ, ceux qu’il aimait le plus, c’étaient les petites gens, les pauvres paysans, les journaliers, les pâtres.

    Moi qui vous parle, je l’ai connu. Je l’ai connu longtemps, et je ne l’ai connu que vieux. J’ai entendu raconter qu’il était plus vieux que la terre, qu’il était mort dix fois, et que dix fois il était ressuscité.

    Je puis vous faire son portrait. Il avait le dos voûté, les cheveux longs et blancs. On n’aurait su dire si sa figure était d’un vieillard ou bien d’un enfant. Il riait toujours, et goguenardait volontiers.  Sa soutane était faite de pièces et de morceaux, comme on dit, mais il y avait encore plus de trous que de morceaux.

    Dès le matin, sa messe dite, il partait en tournée. On le « bonjourait » au passage. Il s’arrêtait, engageait la conversation par une phrase toujours la même :

    - Contet d’in ho stad, va bugel. Me eo ho tad, ho tadic-coz ! (Contez-moi votre état, mon enfant. C’est moi qui suis votre père, votre vieux petit père).

    C’est pour cela qu’on avait fini par ne l’appeler plus que Tadic-coz (vieux petit père).

    On l’aimait et on le vénérait. On le craignait aussi. Car, ce n’était pas seulement un bon prêtre, c’était encore un prêtre savant, à qui Dieu, disait-on, avait donné autant de pouvoir qu’au pape.

    Les gens qui connaissent quelque peu les choses de ce monde se croient de grands magiciens.

    Tadic-coz, lui, possédait à la fois tous les secrets de la vie et tous les secrets de la mort. On prétend que, de temps en temps, il passait la tête dans le soupirail de l’enfer, demeurait penché sur l’abîme et conversait avec les diables. Toujours est-il que, pour célébrer il n’avait pas son pareil.

    On le venait consulter de tout le pays breton, et même du pays gallo. Quand il ne pouvait sauver une âme, au moins l’obligeait-il à se tenir en repos. Jamais il n’y a eu de prêtre sachant conjurer, comme Tadic-coz.

    Je vais, à ce propos, vous raconter une histoire que je tiens de l’individu même à qui elle arriva.

    Il était soldat de Louis-Philippe, en garnison à Lyon-sur-Rhône, bien loin d’ici, comme vous voyez !

    Ayant obtenu un congé d’un mois, il voulut se montrer en uniforme aux gens de son pays, et prit la diligence de Bretagne (dans ce temps-là il n’y avait pas encore de chemins de fer). La voiture le déposa à Belle-Isle-en-Terre. De là à Trézélan, son village, il avait à faire encore trois bonnes lieues. Mais qu’est-ce que trois lieues pour un soldat qui rentre au pays ?

    Il se mit en route, d’un pied leste.

    Comme il passait au Menez-Bré, il croisa un vieux prêtre qui avançait péniblement, la taille courbée en deux, et menait en laisse un chien noir, un affreux barbet.

    - Hé ! Mais ! s’écria le soldat du plus loin qu’il le vit venir. C’est Tadic-coz ! C’est ce bon Tadic-coz ! Bonjour, Tadic-coz.

    - Bonjour, mon enfant.

    - Vous ne me reconnaissez donc pas, Tadic-coz ?

    - C’est que ma vue baisse, mon enfant.

    - Je suis Jobic, Jobic Ann Dréz, de la ferme de Coatfô en Trézélan. C’est vous qui m’avez baptisé, Tadic-coz, et qui m’avez fait faire ma première communion.

    - Oui, oui, ta mère est Gaud Ar Vrân. Elle sera bien contente de te revoir… Et, ajouta le vieux prêtre, après une courte hésitation, tu es sans doute pressé d’arriver à Coatfô ?

    - Dame, oui, Tadic-coz. Je ne serais pas fâché d’être rendu. Mais pourquoi me demandez-vous cela ?

    - C’est que… Si tu avais eu le temps… Il y a là ce vilain barbet qu’il faut que je conduise au recteur de Louargat… Et mes jambes sont si vieilles qu’elles branlent sous moi… Je ne sais en vérité si j’aurai la force d’aller jusqu’au bout…

    Mon ami Jobic sentit son cœur s’attendrir de pitié. C’était pourtant vrai que le pauvre Tadic-coz paraissait exténué de fatigue.

    -  Sapristi ! il faut que ce soit pour vous, Tadic-coz ! Donnez-moi la laisse de ce chien. Je le conduirai au recteur de Louargat. Je tourne le dos à Trézélan, mais n’importe ! on ne refuse pas un service à Tadic-coz. Retournez en paix à votre presbytère. Peut-être rencontrerez-vous quelqu’un des miens sur la route ; annoncez que je ne rentrerai pas avant la tombée de la nuit.

    - Ma bénédiction sur toi, mon enfant !

    Et Tadic-coz de remettre à Jobic Ann Dréz la laisse du chien noir.

    La hideuse bête voulut grogner d’abord, mais Tadic-coz lui imposa silence, en marmottant quelques paroles latines, et elle ne fit plus difficulté de suivre son nouveau conducteur.

    Une demi-heure après, Jobic frappait à la porte du recteur de Louargat.

    - Sauf votre respect, Monsieur le recteur, voici un chien que Tadic-coz m’a prié de vous ramener.

    Le recteur regarda Jobic Ann Dréz d’un air tout drôle.

    - C’est volontairement que tu t’es chargé de cette commission ?

    - Sans doute. Histoire de faire plaisir à Tadic-coz.

    - Eh bien mon garçon, tu n’es pas au bout de tes peines !…

    - Qu’entendez-vous par là ?

    - Tu verras ça. En attendant, Vide-moi ce verre de vin. Il te faut des jambes pour aller jusqu’à Belle-Isle.

    - Comment ! Jusqu’à Belle-Isle ? s’écria Jobic Ann Dréz. Vous moquez-vous de moi ? Voilà votre barbet, gardez-le ! Faites-en ce qu’il vous plaira ! Moi, je m’en vais à Trézélan ; sans Tadic-coz, j’y serais déjà. Bonjour et bonsoir, Monsieur le recteur !

    - Ta, ta, ta ! Mon garçon. Des barbets du genre de celui-ci, quand on en a pris la charge, on ne les plante pas ainsi au premier tournant de route. Si par malheur tu lâchais ce chien, c’en serait fait de toi. Ton âme serait condamnée à prendre la place de l’âme mauvaise qui est en lui. Vois si cela te convient.

    - Ce chien n’est donc pas un chien ? Murmura Jobic subitement radouci, et même un peu pâle.

    - Hé non ! C’est quelque revenant malfaisant que Tadic-coz aura conjuré. Regarde comme ses yeux étincellent.

     

    Pour la première fois, Jobic examina le chien d’un peu près ; il remarqua qu’en effet il avait des yeux extraordinaires, des yeux de diable.

    - N’empêche, murmura-t-il, c’est un vilain tour que Tadic-coz m’a joué là !

    - Ce que tu as de mieux à faire, désormais, c’est d’en prendre ton parti, dit le recteur de Louargat.

    - Ainsi, je dois maintenant me rendre à Belle-Isle ?

    - Oui, tu iras trouver mon confrère et tu diras que c’est moi qui t’envoie.

    - Allons ! Soupira Jobic. Puisqu’il faut, il faut…

    Et le voilà en route pour Belle-Isle, faisant à rebours le chemin qu’il avait parcouru quelques heures plus tôt. Il chantait gaiement alors, tandis qu’à présent il se sentait plus triste que le bon Dieu de Pleumeur[1].

    Le recteur de Belle-Isle le reçut avec une grande affabilité.

    - Mon garçon, lui dit-il, la nuit arrive. Tu vas coucher ici ce soir. Demain matin, tu continueras ton voyage.

    - En vérité, s’exclama Jobic-Ann-Dréz, ce n’est donc pas pour vous non plus, le chien ?

    - Non, mon ami.

     

    Jobic eut grande envie de se fâcher tout rouge, cette fois, mais son regard ayant rencontré celui de la bête maudite, il se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes.

    - Quand on pense, sanglota-t-il, que j’aurais pu être à table maintenant, chez mes « vieux », dans la cuisine de Coatfô.

    - Console-toi, lui dit le recteur, je n’ai pas l’intention de te laisser mourir de faim. Donne-moi la corde de l’animal, que j’enferme celui-ci dans la cave. Toi, va souper et tâche de bien dormir.

    N’ayant pas mangé de la journée, Jobic fil honneur au repas, malgré son chagrin, et, quand il fut au lit, il dormit d’un sommeil de plomb. Le lendemain matin, ce fut le recteur en personne qui le vint réveillé :

    - Debout, camarade ! Le soleil est déjà levé ! Le barbet se démène et hurle ! Allons, en route ! Tâche d’arriver pour déjeuner au presbytère de Gurnhuël. Tu diras au recteur que tu viens de ma part !

    Et Jobic Ann Dréz de déguerpir. Que voulez-vous ? Il fallait bien qu’il subît ce qu’il ne pouvait empêcher.

    Nous ne le suivrons pas de presbytère en presbytère.

    Le recteur de Gurnhuël l’adressa au recteur de Callac.

    Le recteur de Callac au recteur de Maël-Carhaix ;

    Le recteur de Maël-Carhaix à celui de Trébrivan… etc., etc.

     

    En deux jours, il visita une douzaine de « maisons de curés », bien accueilli d’ailleurs dans chacune ; partout il trouvait bon vin, bon repas et bon gîte.

     

    Cela l’ennuyait tout de même, d’abord parce qu’il se demandait avec terreur s’il y aurait jamais un terme à ce singulier voyage ; ensuite, parce que c’était vexant d’être un objet de curiosité pour les gens, que son passage attirait sur le seuil des portes et qui paraissaient fort intrigués de ce que pouvait bien être ce soldat, traînant ce chien.

     

    Le troisième jour, vers midi, il entrait chez le recteur de Commana, tout là-haut, là-haut, dans les monts d’Arrée.

    - Sauf votre respect, Monsieur le recteur, voici un chien…

     

    C’était la treizième ou quinzième fois qu’il prononçait cette phrase. Il en était arrivé à la débiter du ton piteux dont un mendiant implore l’aumône.

    Le recteur de Commana l’interrompit :

    - Je sais, je sais. Fais-toi servir un verre de cidre à la cuisine. Il faudra que tu sois en état, ce tantôt, de me donner un bon coup de main, car la bête n’a pas l’air commode.

    - Si c’est pour me débarrasser d’elle, enfin, s’écria Jobic, n’ayez pas peur, je vous vaudrai un homme !

    - Tiens-toi prêt dès que je te ferai signe. Mais il faut attendre le coucher du soleil…

    - À la bonne heure, pensa Jobic Ann Dréz, voilà un langage que je comprends.

    Il n’y comprenait pas grand-chose, à vrai dire, sinon que le plus dur restait à faire, mais aussi que, cela fait, il serait libre.

    Au coucher du soleil, il s’entendit héler par le recteur. Celui-ci avait revêtu son surplis et passé son étole.

    - Allons ! dit-il. Surtout, prends garde que l’animal ne t’échappe. Nous serions perdus l’un et l’autre !

    - Soyez tranquille ! répondit Jobic Ann Dréz, en assujettissant la corde à son poignet, solidement.

     

    Les voilà partis tous les trois ; le recteur marchait devant, puis venait Jobic, et, derrière lui, le chien.

    Ils allaient à une grande montagne sombre (Brasparts) , bien plus haute et plus sauvage que le Menez-Bré. Tout à l’entour la terre était noire. Il n’y avait là ni herbe, ni lande, ni bruyère.


     

    Arrivé au pied de la montagne, le recteur s’arrêta un instant :

    - Nous entrons dans le Yeun Elez (le marais des roseaux), dit-il à Jobic. Quoi que tu entendes, ne détourne pas la tête. Il y va de ta vie en ce monde et de ton salut dans l’autre.

     

    Tu tiens bien l’animal au moins ?

    - Oui, oui, Monsieur le recteur.

    Le lieu où ils cheminaient maintenant était triste, triste ! C’était la désolation de la désolation. Une bouillie de terre noire détrempée dans de l’eau noire[2].

    - Ceci doit être le vestibule de l’enfer, se disait Jobic-Ann-Dréz.

    On ne fut pas plus tôt dans ces fondrières que le chien se mit à hurler lamentablement et à se débattre avec frénésie.

    Mais Jobic tenait bon.

    Plus on avançait, plus la maudite bête faisait de bonds et poussait de iou !… iou ! Elle tirait tellement sur la corde que Jobic en avait les poings tout ensanglantés.

    N’importe ! Il tenait bon.

    Cependant, on avait atteint le milieu du Yeun Elez.

    - Attention ! murmura le recteur à l’oreille de Jobic.

    Il marcha au chien, et, comme celui-ci se dressait pour le mordre, houp ! Avec une dextérité merveilleuse il lui passa son étole au cou.

    La bête eut un cri de douleur atroce, épouvantable.

    - Vite ! À plat ventre et la face contre terre ! Commanda le recteur à Jobic, en prêchant d’exemple.

    À peine Jobic Ann Dréz s’était-il prosterné, qu’il entendit le bruit d’un corps qui tombe à l’eau. Et aussitôt ce furent des sifflements, des détonations, tout un vacarme enfin ! On eût juré que le marais était en feu.

    Cela dura bien une demi-heure. Puis tout rentra dans le calme.

    Le recteur de Commana dit alors à Jobic Ann Dréz :

    - Retourne maintenant sur tes pas. Mais ne manque point de t’arrêter dans chacun des presbytères où tu es entré en venant. À chaque recteur tu diras : « Votre commission est faite. »

    Cette fois, Jobic ne se fit pas prier pour se remettre en chemin.

    Tout le long de la route, il chanta, heureux de n’avoir plus de chien à traîner, heureux aussi d’aller vers Trézélan. Il chemina de bourgade en bourgade, de presbytère en presbytère, tant et si bien qu’il arriva enfin chez le recteur de Louargat.

    - Ah ! Te voilà, mon garçon ! dit le recteur. Eh bien ! Va trouver Tadic-coz. Il est impatient de te revoir.

    Tadic-coz ! À ce nom, Jobic Ann Dréz sentit sa colère lui revenir. Certainement, il irait le trouver, ce Tadic-coz, et, par la même occasion, il lui apprendrait…!!

    Ce fut, au contraire, Tadic-coz qui lui apprit une chose qui l’étonna fort.

    Ce conjuré que Jobic-Ann-Dréz avait conduit au Yeun Elez, devinez qui c’était. Son propre grand-père !

    Depuis sa mort, arrivée quelques mois auparavant, le vieux ne cessait de faire des siennes, à Coatfô et dans la région.

    Pour venir à bout de lui, il avait fallu recourir à la science de Tadic-coz.

    En sorte que Jobic Ann Dréz, après avoir été mystifié par le vieux prêtre, se trouvait encore être son obligé.

    (Conté par Baptiste Jeffroy. - Penvénan, 1886.)



    [1] Dicton bas-breton. Il y a dans l’église de Pleumeur-Gautier un Christ en croix qui a, en effet, la plus piteuse expression qui se puisse voir.

    [2] Les gens du pays l’appellent Ioudic (la petite bouillie).


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  • Deux valets de labour, de Botsorel, Pierre Le Cam et François Courtes s’aimaient d’une amitié si étroite qu’ils n’avaient rien à cacher l’un pour l’autre et qu’ils mettaient tout en commun, les peines aussi bien que les plaisirs. Il y avait dix ans qu’ils vivaient ainsi dans la plus parfait union, sans que jamais le moindre désaccord se fût élevé entre eux.

    - La mort seule est capable de nous séparer, disaient-ils.

    Encore s’étaient-ils juré que le premier qui mourrait viendrait avec la permission de Dieu, renseigner son ami sur  son sort dans l’autre monde.

    Ce fut Pierre Le Cam que l’Ankou frappa le premier : il fut emporté par une fièvre maligne, ayant à peine atteint ses vingt-cinq ans. Courtes ne quitta pas son chevet, durant toute sa maladie et ne s’éloigna de sa tombe que lorsque le fossoyeur eut fini de niveler la terre bénite.

    La nuit qui suivit l’enterrement, il alla se coucher à l’heure habituelle mais ne dormit pas. Sa pensée était trop occupée de savoir où était son ami, ce qu’il faisait, et s’il n’était pas trop triste d’être parti du milieu des vivants. Une autre raison qui l’empêchait de se laisser aller au sommeil, c’est l’attente où il était de recevoir la visite du pauvre Pierre Le Cam, et pour rien au monde il n’eût voulu qu’il le trouvât endormi.

    Comme il songeait à toutes ces choses le cœur navré, il ne se laissa tout de même pas tressaillir d’un frisson, quand la voix qui était chère demanda, dans l’obscurité :

    - Dors-tu François ?

    Il répondit avec douceur :

    - Non Pierrick, je ne dors pas. Je t’attendais.

    - Eh bien ! lève-toit, et viens.

    Courtes ne s’enquit même pas où il le voulait conduire, et se leva sur le champ, lorsqu’il fut rhabillé, il se dirigea vers la porte et, sur la pierre du seuil, il vit Le Cam debout, drapé dans son linceul. Comme il le regardait en ce triste accoutrement, d’un air affligé, Le Cam lui  dit :

    - Hélas oui !, mon ami, ce linceul est désormais tout ce que je possède

    - Et comment es-tu, là-bas ?

    - C’est pour que tu le voies, que je suis venu te chercher, car j’ai le droit de te le faire voir par toi-même, si tu y consens, mais je n’ai pas le droit de te le raconter.

    - Allons,  repartit François Courtes, je suis prêt.

    Son ami l’entraîna rapidement vers l’étang du moulin de Goazwad qui était à un quart d’heure environ de la ferme. Quand ils furent arrivés au bord de l’eau, le revenant dit à son compagnon :

    - Quitte tes vêtements, y compris tes sabots, et mets-toi tout nu.

    - Pourquoi faire ?  interrogea l’autre, un peu troublé

    - Pour entrer avec moi dans l’étang.

    - Y penses-tu ? La nuit est bien fraîche, les eaux sont hautes, et je ne sais pas nager.

    - Sois tranquille : tu n’auras pas à nager.

    - Du reste, après tout, advienne ce que pourra : je suis résolu à te suivre, quelque part que tu me mènes, je te suivrai.

    A l’instant même, le mort se précipita dans l’étang et le vivant y fut aussitôt que lui. Tous deux s’enfoncèrent, s’enfoncèrent, jusqu’à ce que leurs pieds eussent touché le sable. Le Cam tenait Courtes par la main. Celui-ci était étonné de respirer sous l’eau avec autant d’aisance que s’il eut été à l’air libre. Mais par exemple, il grelotait de tous ses membres et ses dents claquaient aussi fort que des cailloux qu’on entrechoque. Il faisait un froid terrible dans cet étang glacé.

    Au bout d’une heure peut-être qu’ils étaient-là. Courtes, qui se sentait transi, s’informa :

    - Est-ce que j’ai longtemps à demeurer ici ?

    - Es-tu donc si pressé de te séparer de moi l’ami ? repartit l’autre.

    - Non, certes et tu sais bien que je ne suis jamais plus heureux que lorsque nous somme ensemble... Mais il fait horriblement froid et je souffre plus que je ne puis dire.

    - Eh bien ! Triple ta souffrance, et tu auras une faible idée de ce qu’est la mienne.

    - Pauvre cher Pierrick.

    - Et note encore que tu la diminues par ta présence, et même que tu abrèges mon temps d’épreuve en le partageant.

    - Je resterai donc autant qu’il sera nécessaire.

    - Quand sonnera l’Angélus du matin, tu auras ta liberté.

    Il sonna en fin au clocher de Botsorel, cet Angélus. Courtes se retrouva sain et sauf l’endroit où il avait laissé ses hardes.

    - Adieu ! lui dit son ami dont la tête seule émergea de l’eau. Si tu te sens le courage de recommencer ce soir, tu me reverras.

    - Je t’attendrai comme hier, répondit Courtes.

    Et il alla rejoindre aux champs les hommes de la ferme, tout comme s’il avait passé la nuit à dormir. Le soir venu, il se coucha, mais tout habillé, pour être plus vite prêt à l’appel de son ami. Celui-ci parut à la même heure que la veille, et comme la veille, tous deux se rendirent à l’étang. Là les choses se passèrent identiquement de la même façon, sauf que les souffrances du vivant furent deux fois plus cruelles.

    - Ton courage ira-t-il jusqu’à recommencer une fois encore, une seule fois ? lui demanda le mort.

    - Dussé-je en périr, je te serai fidèle jusqu’au bout dit Courtes.

    Quand il arriva pour prendre son ouvrage, le maître de la ferme fut frappé de voir combien il était pâle et défait.

    - Ce bonhomme-ci, pensa-t-il, doit passer la nuit au cimetière, sur la tombe de l’ami dont la perte le rend inconsolable.

    Et il se promit de le guetter le soir même. Il dut guetter jusqu’à minuit. Comme la lune était claire, il  vit alors le revenant traverser la cour pousser la porte de l’écurie, y pénétrer, puis en ressortir avec François Courtes, et les deux jeunes hommes le vivant et le mort, s’acheminer vers le moulin : il se glissa dans l’ombre des talus, sur leurs traces. Une touffe de saule, qui surplombait l’étang, lui permit d’assister à leur plongeon et d’entendre leur conversation sous l’eau.

    - Oh je n’en peux plus ! gémissait Courtes.

    Et l’autre ne cessait de répéter à son ami :

    - Du courage, du courage !

    - Non ! Je sens que je défaille. Jamais je n’irai jusqu’à l’Angélus !

    - Si, si sois fort ! Encore deux heures... Encore une heure et demie... et grâce à toi, je vais être délivré ! Songe à cela. Tes peines vont finir et m’auras ouvert les joies du ciel où tu ne tarderas pas à me rejoindre.

    Le fermier derrière son saule, suait une sueur d’angoisse. Il eût souhaité de s’enfuir et n’osait faire un mouvement. Enfin le firmament blanchit : à Botsorel, l’Angélus sonna. Aussitôt du fond de l’étang jaillirent deux grands cris :

    - François !

    - Pierrik !

    Et le fermier vit une espèce de fumée qui s’élevait au-dessus des eaux, puis se perdait dans les nuages, tandis que Courtes, exténué, venait s’abattre presque à ses pieds, sur la berge. Il s’empressa de bondir à son aide, lui passa ses vêtements et, comme il était hors d’état de marcher, le porta sur ses épaules jusqu’à la ferme où le pauvre garçon n’eut que le temps de recevoir l’extrême-onction avant de rendre le dernier soupir.

    Conté par Jean-Dénès - Guerlesquin 

    © Le Vaillant Martial 


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    Fées & Déesses

     

     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

    S

     

     

    ubitement, un brouillard épais vient inonder la plaine. Je vois les guerriers disparaître un à un, comme engloutis par une gigantesque vague... J’observe, complètement pétrifié, l’onde qui approche et s’enfle à mesure. Et déjà, la voilà sur moi. Saisi par un froid qui vient mordre mes entrailles mêmes, je discerne à peine mes mains devant moi, c’est le néant...

    Plus un bruit, là où, quelques instants auparavant, des milliers de combattants alignés faisant face à leurs adversaires s’étaient mis à croasser pour invoquer le Corbeau des batailles.

     

     

    Dès lors, c’est comme si le temps avait suspendu son cours : nous voilà absorbé par le vide. Ce silence semble durer une éternité.


    Au loin un hennissement... J’attends, les muscles tendus, tous les sens en alerte. Et c’est en vain que j’essaie de percer le mur de brume de mon regard. Subtilement une douce chaleur m’étreint, se diffuse en moi et enveloppe tout mon corps, gagnant mon âme même et m’inspirant un courage infini. C’est alors que le brouillard devant moi se déchire et me permet de distinguer la tête longue et fuselée d’un cheval aux naseaux fumants.

     

    La brume glisse, et à mesure, elle dévoile une riche crinière ondulée, un dos fort, des reins larges, des membres robustes et musclés. L’animal à la robe noire et luisante, est paré d’un chanfrein en or dont la forme évoque le bec d’une corneille.

    Je remarque alors que le puissant cheval est attelé à un char. La brume s’attarde et ne me laisse qu’entrevoir le bois du véhicule, un bois rougi par le sang...

     

    Brusquement, le cheval se cabre et avance de quelques pas, exposant ainsi le char dans son entier : me voici nez à nez avec le Corbeau des batailles, la rouge Mórrigan.

    Je la contemple : elle a le port d’une reine et l’aplomb d’une guerrière. Des reflets rouge sang parcourent sa longue chevelure noire laissée libre. Son corps, recouvert de peinture, est à peine dissimulé par quelques étoffes vermeilles posées sur ses hanches.

    La Mórrigan toise la plaine comme si elle pouvait voir à travers le brouillard portant opaque. Et tout à coup, la brume se dissipe entièrement. Il ne reste aucune trace de ce moment passé dans le néant, si ce n’est une indescriptible bravoure qui s’est insinué dans le cœur de beaucoup d’hommes. Et pour  cause ! La déesse est venue exciter les deux camps, favoriser certains guerriers en leur inspirant le courage et insuffler la peur chez les autres.

     

    Nous sommes des milliers de combattants tournés vers elle, silencieux, scrutant le moindre de ses mouvements. Nos adversaires sont hypnotisés. Et la voilà qui se lance en poussant un cri perçant, dont l’écho vient résonner dans toutes les montagnes environnantes. En un éclair, elle se jette dans la bataille, emportant avec elle une marée humaine. Les épées ne tardent pas à s’entre choquer, des milliers de guerriers rugissent dans la plaine qui se couvre de leur sang.

    © Le Vaillant Martial 

     

     

     


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