• Le Val sans retour...

    L

     

    e nom augure une errance mystérieuse, un voyage incertain dont on ne reviendrait pas. Et qui bien même le pourrait... On laisse toujours une part de soi au fond du « Val Périlleux ». S’y rendre, c’est marcher au-devant de sa folie.

    Pour ma part, j’ai bien cru y perdre la raison. J’étais alors jeune garde forestier, je n’ignorais rien de la région. Brocéliande avait nourri la plupart des rêves de mon enfance. Bien des fois j’avais écouté les récits de ces passeurs d’histoire, ces vagabonds errants, lesquels avaient pour coutume de payer avec quelques légendes fabuleuses, le bol de soupe quémandé. Combien de fois ai-je entendu conter les mystères du Val sans retour. Combien de nuits ai-je passé dans l’obscurité de ma chambre, cherchant en vain le sommeil, hanté que j’étais par l’image de la fée Morgane. Je savais tout d’elle.

    Je la savais demi-sœur du roi Arthur et enchanteresse. Je connaissais sa maîtrise des arts de la magie, le pouvoir qu’elle avait de voler à l’aide de simples plumes, son don pour les métamorphoses, cette faculté de changer de visage à volonté... Tout cela lui avait été enseigné par Merlin... « L’Enchanteur ».

    J’avais toujours préféré Morgane, cette Dame sombre et mystérieuse, reine des fées à la lumineuse Guenièvre, reine de Bretagne dont Morgane s’éprit du cousin, le chevalier Guyomard. La légende rapporte que de ce dépit amoureux est né « le val des faux amants».

    L’endroit est à la fois étrange et merveilleux. S’y engager, c’est prendre le risque de s’égarer. Le paysage est accidenté, fourbe et enchanteur au point de perdre tout sens d’orientation. Il faut y voir les restes de puissants sortilèges dressés par Morgane. Elle a su transformer ce vallon  charmant en un lieu de châtiment éternel. Maintes fois, durant mes rondes, je n’étais imaginé ces chevaliers perdu, que l’infidélité avait condamné à une errance définitive...


     

    C’était une soirée au début de l’été, je me souviens, l’air était tiède et la lune montait doucement, sa pâleur diffuse rayonnait sur la campagne endormie. Je pensais les conditions favorables à une tournée nocturne dans l’espoir de surprendre les méfaits des braconniers tenaces. J’avais emprunté le val depuis le Miroir aux Fées, longeant le Gué de Mony jusqu’au ruisseau de Mouille Croûte. J’allais le pas tranquille, l’oreille aux aguets ; Hormis le concert incessant des grenouilles mêlé aux crissements des grillons, tout était paisible, je ne relevais pas de présence suspecte. Au bénéfice de la lune, je m’engageais sur la pente d’un étroit raidillon, il permettait d’atteindre les hauteurs d’un versant abrupt entre ajoncs et genêts.

    J’atteignis la crête rocheuse et profitais un temps du paysage nocturne. Un moment je restais à reprendre mon souffle, contemplatif au milieu des bruyères. Bientôt les grenouilles se firent plus discrètes, laissant seuls les grillons habiller le silence de la nuit.

    En dessous de moi la fraîcheur prisonnière du vallon générait un filet de brume dont je savais qu’il épousait en secret le cours du ruisseau et couvrait, plus loin là-bas, l’étang ténébreux du Miroir aux Fées. J’observais la lente évolution du voile éthéré lorsque je remarquai un phénomène étrange. Le filet de brume, en un endroit précis s’élargissait, il commençait à s’étendre comme s’il couvrait la surface d’une étendue d’eau invisible, un étang dont je savais qu’il n’existait pas à cet endroit.

    Pourtant la couche de brouillard gagnait en épaisseur, elle réverbérait la douceur opaline de l’astre mort donnant l’illusion d’un étang fantomatique. Et là, retenant mon souffle, je vis une ombre glisser, venue de nulle part... Les contours se révélaient peu à peu sous la clarté lunaire...

    Une nef noire voguait sur l’onde diaphane. À son bord  était une silhouette dont je ne distinguais rien. Elle se tenait debout, immobile, l’esquif progressait avec une lenteur surnaturelle sans que personne le dirigeât.


     

     

    Je secouai vivement la tête pour sortir de ce songe éveillé, de mes mains, frottai vigoureusement mon visage... La nef se trouvait maintenant au centre de ce que je devais accepter être le fantôme de l’un des étangs ayant disparu, jadis, du Val périlleux !!! J’en étais à douter de ma raison quand j’aperçus un cavalier. Au pas silencieux de son cheval couleur de jais, il sortait de ce même néant d’où était apparue la nef mystérieuse.

    Le cavalier guidait sa monture vers la rive irréelle, et sous la pleine lune, malgré la distance, je devinais à de furtifs éclats qu’il portait heaume et armure. Je sentais la fièvre me gagner. Mon cœur s’emballait au creux de ma poitrine... J’étais partagé entre frayeur et émerveillement. En bas les deux silhouettes allaient se rejoindre en un rendez-vous mystérieux dont j’étais le seul témoin. Témoin de ma folie.

    La nef accosta, tandis que le « cavalier » mettait pied-à-terre. Il vint alors offrir son bras. Je fus pris de vertige à l’idée d’assister à l’illusion d’une rencontre galante entre deux fantômes ? Était-ce possible ? Je me sentais vaciller, comme envoûté par le chant des sirènes nocturnes, indivisibles et lascives dans l’ombre du flot noir.

    Malgré moi, je décidai de m’approcher, attiré que j’étais par cette fantasmagorie. Et plus je descendais, plus le voile de brume semblait se muer en une eau calme et sous la surface de cette eau, je percevais de diffus reflets dorés, souligné par les rayons d’une lune complice. Je devinais... Je ne pouvais en croire mes yeux ! Au fond  de cet étang fantastique, je percevais le mirage troublé d’une pile couverte de pommiers d’or. Leurs cimes affleuraient sous la surface. Je ne savais plus que croire. Je pensais à Avalon la mystérieuse. L’île d’immortalité ou reposait Arthur et tant de vaillants chevaliers.


    Avalon, l’île enchanteresse, refuge de la fée Morgane... Morgane ! La nef noire... Cette silhouette blanche si élancée, là-bas. Elle portait au front une couronne tressée de rameaux de pommiers en fleurs... Les deux apparitions se tenaient debout de part et d’autre d’une roche disposée tel un autel naturel. Tous deux paraissaient se livrer à un étrange rituel...


     

    Je n’éprouvais plus aucune crainte et ma curiosité était si grande « Celui qui marche dans ses rêves’ avais-je entendu dire un soir. Je sentais que je n’avais rien à craindre. Je me laissais glisser entre de gros rochers pour m’approcher plus encore. La pente m’invitait à de petits pas, courts et rapides, je me retrouvais sur les fesses, me relevais, m’écorchais les mains, restais dans l’effort la bouche ronde ouverte pour taire au mieux le souffle rapide de ma course insensée. Je dévalais en silence, mon pied butait sur une pierre et je partis en avant heurtant violemment la tête contre le sol ...

    Le chant clair du merle est parmi les premiers à célébrer l’approche d’une nouvelle journée.

    Je retrouvais mes sens aux premières lueurs de l’aube, le crâne endolori, orné d’une bosse grosse comme un œuf. La fraîcheur de la nuit m’avait pénétré. J’avais froid. Le souvenir de l’apparition me transperça d’un coup ! Je regardais autour de moi... Dans le demi-jour naissant, le val avait son apparence de toujours, mystérieuse. Des landes de brumes léchaient ses pentes ravinées, laissant par endroit la tête des arbres comme surgie d’une vallée de nuages. Bien sûr, il n’y avait aucun étang, aune nef. J’étais tout seul. J’avais du rêver tout cela. Ma chute s’était produite avant mon délire. S’en était suivies ces folles pensées, issues d’un imaginaire nourri par un fort attachement à la mémoire de ces terres fertiles en légendes merveilleuses.

    Je me redressai titubant, le pas incertain. Doucement, je regagnai le chemin en contrebas. Il serpentait au creux du val  accompagné par le gazouillement joyeux du ruisseau pressé par l’étroitesse de son lit. La tête me tournait un peu. Après quelques efforts et glissades incertaines, j’atteignis enfin un terrain plus favorable, l’allais m’engager sur le chemin du retour lorsque je remarquai, un peu plus loin devant moi...

    Lui par contre, je ne l’avais pas rêvé !

     

    Il reposait, sur un parterre d’herbe rase, détrempé de rosée. Le rocher en forme d’autel. J’étais troublé. Je m’avançai, m’écartai du sentier pour m’en approcher. C’est là que je remarquai.... Il y avait quelque chose sur le dessus de la pierre, des cailloux ? De petites pièces de bois... J’en découvris une dans l’herbe humide, je me baissai pour la ramasser. C’était une pièce d’échec. Une pièce très ancienne, rongée par le temps. Un cavalier de bois brun. Je voulu le prendre dans mes doigts, il se décomposa en petits morceaux, comme s’il avait été bouffé à ver. Sur la roche je découvris le reste du jeu. À l’exception d’une seule, je ne vis que des pièces identiques, renversées. Toutes figuraient des cavaliers de bois brun. Certains brisés, d’autres déjà en poussière. Juste des cavaliers de bois et cet autre pièce restée debout, cette pièce unique, cette pièce distincte des autres....

    « Morrigane » ... En gaëlique, cela signifie « Grande Reine ».


    Je restai interdit, profondément ému. Je n’osais la saisir, j’approchai pourtant une main tremblante... Il y eut un murmure aérien, un souffle léger. Je le sentis caresser mon visage, effleurer ma main, mes doigts... Je ne tremblais plus... Puis doucement, le souffle tiède éroda les pièces de bois, comme le vent érode les montagnes. Impuissant. Je regardais les vestiges de mon songe se désagréger, s’effacer, j’avais le sentiment de voir disparaître toute la magie du monde... Et je ne pouvais rien y faire. Je sentais juste les larmes rouler sur mes joues. Lorsqu’il n’y eut plus rien, le souffle s’évanouit. Je restais seul.

    Juste à mes pieds était déposée une couronne tressée faite de rameaux de pommiers en fleurs.

     


     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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    A

     

     

    lors qu’elle était penchée sur le berceau et contemplait l’enfant, un étrange malaise envahi Anna en un frisson glacé.

    Quand, au beau milieu de la nuit, on avait frappé à sa porte, elle s’était levée du vieux fauteuil placé face à la grande cheminée où brûlait encore un feu moribond. Elle ne dormait pas, en fait, elle veillait. Anna avait senti venir le malheur comme le vent froid soufflant du nord. Le sommeil l’avait fuie alors, et elle avait entendu, sachant que quelqu’un viendrait.

    Remontant le grand châle de laine sur ses maigres épaules, elle était allée et ne fut pas surprise de découvrir le jeune père, dégoulinant de pluie, sur le pas de sa porte. Elle l’avait fait entrer et avait écouté son récit troublant, tissé des craintes inexpliquées de tous les jeunes parents devant cette petite boule de vie qu’était un nouveau-né !

    Anna l’avait rassuré, se gardant toutefois de lui dire qu’elle partageait ses craintes.

    Elle l’avait accompagné sur le chemin caillouteux, affrontant la pluie et le vent froid de novembre, jusqu’à sa demeure.

     

    En entrant dans la maison, elle avait aussitôt ressenti l’étrange atmosphère qui y régnait. Après avoir embrassé la jeune mère qu’elle avait aidée en couches, elle était entrée dans la petite chambre ou trônait le berceau. Le bébé ne dormait pas. Il n’est rien de plus beau que de voir les yeux émerveillés d’un nourrisson, découvrant les mille choses qui s’offrent à lui. Le bébé ne gazouillait ni ne pleurait. Il observait intensément Anna qui comprit aussitôt ce qui effrayait ses parents. Son regard intense n’était pas celui d’un nouveau-né. Rien de candide ni d’innocent ne vivait au fond de ces étranges puits sombres. Elle sentait poindre au contraire une intelligence et un savoir auxquels nul bébé ne pouvait prétendre.

    Anna comprenait à présent l’effroi des jeunes parents. L’étrange froideur de ces yeux sans âge dans ce petit corps potelé et sans défense donnait au nourrisson une aura d’étrangeté malsaine ! Anna rejoignit le jeune couple attablé et les réconforta, essayant de ramener un sourire sur les visages torturés par l’angoisse.

    - Ma petite Jeanne, dis-moi, depuis quand as-tu observé ce « changement » chez ton petit ?

    - La nuit d’avant ... je crois ... je ne sais plus trop, mais j’ai tout de suite senti qu’il y avait quelque chose ... de changé !

    Anna ne mettait pas en doute l’instinct de la jeune mère. Mais la pauvre pensait à la maladie alors que la cause, elle en était à présent convaincue, était ailleurs.

    La nuit s’étirait lentement et, après avoir forcé les parents à prendre un peu de repos, Anna referma la porte et s’installa à côté du berceau. Le nourrisson ne dormait toujours pas et tourna légèrement la tête pour mieux la voir. Le regard tranquille de la vieille femme semblait gêner prodigieusement le bébé qui se mit à trépigner.

    - Ma foi, fit-elle, C’est plutôt bien imité !

    A ces mots, le bébé se calma d’un coup.

    - Je ne pensais jamais rencontrer à nouveau l’un de ta race ...

    Le nourrisson eut un hoquet de surprise et fixa plus durement encore la veille femme.

    - Tu peux sans doute duper bien des gens, mais tes « farces » n’amusent que toi ... Tu vas te découvrir à présent, et cela je le veux.

    Tout en prononçant ces mots, elle se saisit d’une petite bourse de cuir et déversa son contenu sur l’édredon du petit lit.

    - Tiens, fit-elle, commence donc par compter ces grains de blé ! Un cri de rage et de dépit jaillit de la petite bouche. Le bébé se mit frénétiquement à rassembler un à un les grains de blé en un petit tas. La transformation se passa en un souffle. L’illusion du beau bébé joufflu fit alors place à un Korrigan.

     

    - Le nourrisson doit revenir parmi les siens. Tu retrouveras ton or à cette seule condition. Puis, elle sortit de la chambre.

    Les jeunes parents, les yeux cernés et la mine terne, semblaient épuisés. Le reste de la nuit avait dû leur paraître bien long. Elle accepta avec gratitude le bol de café fumant et les rassura en évoquant une fièvre maligne et subite qui allait certainement tomber dans les heures à venir. Puis, sous le prétexte de chercher quelques plantes afin de préparer une tisane que le bébé devrait prendre, ils la virent déambuler et fureter, aller et venir autour du vieux chêne. Tant et si bien qu’au bout de longues recherches ils l’entendirent jubiler et fredonner une chansonnette légère qui parlait d’or et de nain et de Dieu sait quoi encore.

    Les jeunes parents se regardèrent, l’angoisse au cœur, en entendant derrière la porte de la chambre, leur bébé se mettre à hurler de plus belle.

    À son retour, Anna souriait, les joues rosies par la froideur de ce matin de novembre. Elle répandit sur la table le fruit de sa cueillette et énuméra les ingrédients insolites du prétendu remède.

    - Voilà de quoi lui faire partir la fièvre, fit-elle, Pissenlit, glands et chicorée sauvage et quelques racines pour faire bonne mesure. Le goût risque d’être affreusement amer pour le « pauvre petit » mais tu lui donneras un plein biberon toutes les trois heures, même s’il rechigne !


    Anna souriait franchement en voyant l’air dégoûté du poupon usurpateur dans les bras de Jeanne, la tétine enfoncée dans la bouche et forcé de boire l’étrange mixture.

    - On a raison de dire qu’une bonne santé vaut tout l’or du monde, pas vrai mon petit cœur, fit-elle en riant et pinçant fermement la petite joue dodue du « bébé » qui la foudroyait de son noir regard. Regardez le cher trésor comme il se force à boire son médicament, comme s’il savait que sa santé aux yeux de ses parents est la plus grande des richesses !

    Toutes ces allusions à son or mettaient le bébé-Korrigan, pris au piège du petit corps, dans une rage meurtrière, mais seuls ses yeux pouvaient dire toute sa fureur ...

    - Je reviendrai à la nuit, et vous verrez que votre bébé aura changé !

    En disant cela, elle fixait intensément le nourrisson, le marché était entendu !

     

    A la nuit venue, les parents l’accueillirent avec enthousiasme, criant presque au miracle : leur bébé était comme transformé. Jeanne, la jeune mère, ne savait comment exprimer sa reconnaissance. Sur le chemin de sa maison, éclairé de lune, Anna souriait, la joie au cœur et le sang réchauffé par un ou deux petits verres d’alcool de prunelle. Elle entendit tout à coup une voix jaillit de l’ombre.

    - Alors, la veille tu es satisfaite ? j’ai rempli ma part du marché, et ce ne fut pas sans mal ...

     

    Le Korrigan était juché sur un gros rocher couvert de mousse et jetait sur Anna un regard rageur.

    - À cause de toi, je suis désavoué aux yeux de ma maîtresse et ne pourrai plus jamais paraître en son noir palais ! J’ai repris l’enfant et j’ai dû fuir dans la nuit jusqu’ici..., Mais je sens que les sombres chasseurs sont sur mes traces ! Je dois quitter au plus vite ces lieux pour éviter son courroux. Aussi, vieille femme, si tu voulais me rendre mon bien ...

    - Ah oui, ton bel or ! Nozenn a été bien généreuse avec toi, la bourse pesait son poids.

    Devant l’impatience manifeste du Korrigan la vieille Anna feignit un air contrit.

    - Malheureusement je ne l’ai plus !

    A ces mots, le Korrigan bondit sur ses pattes en lâchant un cri de surprise.

    - Ne joue pas à ce jeu-là, la vieille ! proféra le nain en s’approchant, menaçant.

    - J’ai bien profité de ma journée, vois-tu ! Je suis passée voir un ami forgeron et orfèvre à ses heures qui s’est fait plaisir de me rendre service. J’ai regardé ton or au fond du creuset, je n’ai jamais vu plus beau spectacle. Après des heures et des heures d’effort, il a réalisé à ma demande un hochet magnifiquement ciselé.

     

    Anna vit l’éclair zébrer l’œil vif du Korrigan.

    - Et tu l’as donné au bébé ! Hurla-t-il.

    - Ce n’est que justice, le nain, tu lui avais bien joué un tour à ta façon ! J’offre toujours mon aide à qui me le demande, fit Anna, mais là, tu as vraiment mal choisi ta victime car ce bébé est mon filleul !

    Le Korrigan se  mit à trépigner sur place. La bonne vieille rayonnait de voir  l’affreux gnome au désespoir d’avoir perdu son or chéri.

    - Je suis certaine que tu connais la vieille loi : « L’or qui fut par deux fois offert ne peut être volé ». Le sort finalement t’a été bien cruel, le nain, tu devrais te dépêcher d’aller chercher fortune ailleurs, car je sens venir les noirs serviteurs de Nozenn.


    Le Korrigan, la peur au ventre, regardait en tous sens, essayant de percer l’obscurité du sous-bois.

     

    Au mépris de se faire surprendre, il hurla une dernière fois sa rage en un cri effrayant, et bondit dans l’ombre de la profonde forêt, où il disparut.

    Sans plus s’en faire, Anna retourna vers sa demeure sous la clarté lunaire. Elle riait encore en refermant sa porte.

     

      © Le Vaillant Martial 


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    Il est dit qu’à la sixième heure du sixième jour de la création du monde nain, Riaël le sage décida de faire la sieste.... Il rêva longtemps.

    Et de ce rêve doux et farfelu jaillirent en sarabandes joyeuses des fées qui peuplent, tranquilles des berges moussues des eaux dormantes, les esprits sylvestres, protecteurs des forêts profondes, les grandes tribus de nains, bons ou malicieux qui courent à jamais les landes, les grèves ou le cœur de granit de cette terre de Bretagne

    Ceci est leur histoire .....

     

     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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    Ce jour-là, Messire Tudual Ambic émergea de son antre, de très bonne heure. S’il est vrai qu’on puisse considérer qu’une fin d’après-midi est une hure décente pour se lever ...

    Mais sieur Tudual d’essence Korrigane et, de ce fait, considéré par ses frères et ses cousins comme un lève-tôt.

    Baillant et s’étirant, notre Korrigan de sa clef de roche, referma la porte de pierre qui dissimulait l’entrée de sa demeure caverneuse.

    Et comme chaque jour, notre petit bonhomme se demanda ce qu’il allait bien pouvoir faire.


     

    N’avisant aucun humain dans les environs, à qui il aurait pu jouer un tour pendable, il décida de descendre vers les grèves pour se restaurer de quelques ormeaux et crustacés.


     

    Braugal Peaudroche, quant à lui s’ennuyait. Il émergeait d’un sommeil qui lui avait paru sans fin. Ce qui somme était le cas, puisqu’il avait été touché par un sortilège de « long sommeil », qui avait duré quelques siècles.

    En soi, cela avait peu d’importance, car Braugal était immortel, à peu de choses près. S’il avait été humain, cela aurait été incroyable, mais Braugal était un brave géant, l’un des derniers représentants des Brise-pierres de l’Ouest.

    Ses pensées suivaient un chemin lent et paisible. Immobilisé depuis tant de temps, il sombrait depuis dans une agréable rêverie, qui lui faisait oublier peu à peu le poids de sa situation présente.

    Il n’avait que de vagues souvenirs des guerres terribles qui, autrefois, bien avant t l’homme avait opposé les Grandes Races. Son esprit simple avait effacé les terribles scènes de la bataille, où il avait vu ses frères tomber un à un, vaincus par les terrifiantes hordes Korriganes qui les avaient anéantis, ensevelis sous des chaos de roches.

    Lui pour sa plus grande honte, n’avait dû son salut qu’à une fuite sans but qui l’avait mené là, au bout de la terre. Harassé de fatigue, il s’était écroulé au bord de l’eau pour sombrer dans une profonde sieste.

    Une troupe de Korrigans qui s’en revenait de guerre, et passait par-là pour rejoindre son royaume souterrain, décida avec beaucoup de malice de lui jouer un tour à sa façon en invoquant le grand sort des « songes profonds ». Puis, sans  plus s’en faire, s’en alla en gloussant de plaisir au spectacle du lourdaud endormi pour le compte.

    Le temps avait passé, et peu à peu le puissant sortilège s’était émoussé, laissant le bon géant s’éveiller de nouveau à la vie.

     


     

    Le sieur Tudual, pendant ce temps, arriva  à la grève et se mit sans attendre en quête de bonnes choses de la mer.

    Pour ouvrir son appétit, il ramassa moult berniques qu’il avala par pleines poignées, les croquant avec délectation. Le Korrigan est ainsi fait qu’il peut manger n’importe quoi : du plat savamment cuisiné, au mets le moins ragoûtant, comme une bernique crue avec sa coquille par exemple.

     

    Tout à ses recherches, il soulevait quantité incroyable de cailloux, surprenant un tourteau ou une famille d’anguilles dans un trou d’eau. Mais décidé qu’il était à avoir du homard à souper, notre petit bougre soulevait des rochers de plus en plus gros. Tant et si bien qu’il arriva que ce qui devait arriver....

    Notre petit furieux, avisant un trou de rocher prometteur, y fourra la main, espérant piéger le noir crustacé.

     

      

    Braugal le géant émergea de ses pensées rêveuses, gêné par quelque chose qui le grattait. Ouvrant les paupières avec lassitude, il fut quelque peu surpris de trouver un de ces détestables Korrigans à cheval sur son nez.

    Il gronda, et quand un géant gronde, c’est la terre qui tremble. Puis d’une voix qu’il voulait impressionnante, il dit :

    -  Hé, le nain ! Tu as le bras dans ma narine !

    Le sieur Tudual, de surprise, fit un bon prodigieux et partit cul par-dessus tête bouler par-dessus les rochers.

     

    - Sabots d’bouc ! fit le petit drôle en se remettant sur ses pattes.

    Le Korrigan, reprenant ses esprits et un peu d ‘assurance, vit alors qu’il avait affaire à un géant. Il faut dire qu’avec le temps, la mer et la nature avaient recouvert Braugal de lichen, de berniques, de bigorneaux et d’algues de toutes sortes, qui lui faisaient comme une grosse barbe indisciplinée.

    - Que je sois béni, si nous n’avons pas là un Gargan vrai de vrai ! s’exclama Tudual.

    Une vieille rancœur venue du fond des âges s’éveilla en Tudual. Mais comme le géant ne manifestait aucune agressivité particulière, il décida de s’approcher :

    - Tu es tellement pouilleux... fit-il en le montrant du doigt, que je n’ai aucune différence entre toi et les rochers qui t’entourent

     


    Lentement, le géant souleva une de ses énormes mains qui se sépara avec des bruits de craquements du rocher où elle reposait, car les concrétions marines, au fil du temps avaient soudé celle-ci à la roche. Grande fut sa surprise en contemplant les ouvrages du temps :

    - Mais, je n’ai fait qu’une sieste... murmura Braugal, désappointé.

    - Soit tu as le sommeil plutôt profond, soit quelqu’un t’a joué un tour !... fit le nain avec malice.

    Se souvenant, bien sûr que dans les environs, il y a bien longtemps, une horde de ses cousins Tug-gommon, moitié naufrageurs moitié jeteurs de sorts, sévissait sur ses côtes. C’étaient bien d’eux que de jouer un méchant tour à un indésirable, venu s’aventurer sur ce qu’il considérait comme leur territoire.

    Regardant le géant, Tudual eut une grimace malheureuse. Ce qui, en langage humain pouvait correspondre à un soupçon de pitié.

    Le géant commença à bouger sa grosse carcasse, s’extirpant peu à peu de la gangue de granit qui, au fil du temps, s’était formée autour de lui. Son esprit plutôt lent était arrivé à la seule conclusion possible :

    - J’ai dormi longtemps ?

    C’était plus un constat qu’une question.

    - On peut dire ça comme cela ! fit Tudual, en souriant.

    - Soudain son regard s’illumina, car le géant en bougeant, et en se redressant, avait dérangé toute une colonie de homards qui avaient élu domicile dans tous les plis de sa broigne de cuir et dans ses grandes baies de jute.

    Les crustacés, dérangés dans leur quiétude, essayaient lourdement de fuir vers des lieux plus hospitaliers.

    - Mon gros, tu es ma providence ! fit le Korrigan joyeux en bondissant après les infortunées bestioles.

     

     

    Au crépuscule, notre petit furieux pouvait se vanter d’un impressionnant tableau de chasse sous le regard affable du géant, ébahi devant tant de rapidité.

    Les Korrigans, c’est connu ont les yeux plus grands que le ventre. Mais là, en vérité, c’était vraiment trop, même pour un bon ripailleur comme  Tudual.

    Regardant tour à tout le géant et la montagne de crustacés, il demanda à Braugal :

    - Dis-moi mon grand, tu as déjà mangé du homard cuit sous la braise ?

    - Ma foi... non ! fit le géant en se grattant le ventre, et il est vrai que je commence à avoir un petit creux.

    - Alors c’est dit, je t’invite à ma table !

     

    La lune brillait haut dans le ciel bleuté quand nos compères achevèrent le festin. Repus, ils se laissèrent bercer par le calme de cette nuit tranquille, quand tel un coup de canon, Braugal lâcha un rot :

    - Oh mille pardons ! fit le géant en regardant, gêné, son compagnon.

    - C’est rien, mon gros, ton bel appétit fait plaisir à voir ! fit el Korrigan en lui tapant sur la cuisse.

    Geste qu’il regretta aussitôt, car Braugal avait la peau dure comme pierre. Braugal regardait le petit bougre qui, juché sur son énorme genou, sautillait en se tenant la main et en hurlant comme un beau diable. Le géant se mit à rire, et ce fut comme le tonnerre sur la mer.

     

    Le nain, voyant cela, ne tarda pas à s’y mettre aussi, leurs rires partagés cette nuit-là lièrent leur amitié à tout jamais.

    © Le Vaillant Martial 


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  • Foires et Marchés

     

    Si les Bretons sont au trois quarts des ruraux en 1900 et vivent donc en majorité à la campagne, ils se déplacent pour aller au marché dans les chefs-lieux de canton ou les petites villes du voisinage où se tiennent les foires et les fêtes locales. Ils sont aussi assidus aux pardons et aux assemblées et certains commencent à emprunter le chemin de fer puisque les grandes lignes sont construites dès 1851 (Nantes), 1857 (Rennes) pour atteindre Quimper en 19864 et Brest l’année suivante. Les réseaux départementaux  s’épanouissent ensuite.

    Il existe donc plus de 800 000 urbains dont la moitié, il est vrai, habite quatre villes : Nantes (200 000), Brest (200 000), Rennes (80 000) et Lorient (45 000).

    À côté de ces grandes villes, quelques cités à dominante administrative, militaire, ouvrière ou commerçante encadrent le territoire breton et sont parfois des relais temporaires entre un exode rurale proche et un autre lointain, vers Paris : les cinq préfectures ou la vingtaine de sous-préfectures comme Quimper, Saint-Brieuc Vannes, Châteaulin, Guingamp, Lannion, Redon, Châteaubriant, Ancenis, Vitré, Ploërmel... des villes ouvrières : Saint-Nazaire, Fougères, Morlaix, des villes de garnison ou d’arsenaux : Pontivy, Dinan, des ports de pêches ou les premières grandes stations balnéaires : Dinard, Concarneau... Ce réseau urbain est souvent l’héritage d’un riche patrimoine monumental.

     

    Certaines halles s’ouvrent sur la place du marché : Le Faouët, huile d’Henri Barnouin. Le marché du Faouët.


     

    Dans une situation moins connue ou moins nette, des dizaines de petites villes, petits bourgs, chefs-lieux de canton ou anciennes villes historiques, rassemblent des populations agglomérées de 1000 à 5 000 personnes qui ne correspondent peut-être pas à la définition statistique de la ville (2 000 habitants) mais en ont toutes les caractéristiques sur le plan des espaces bâtis, des fonctions commerciales ou des catégories sociales.

    C’est souvent là que se tiennent les fêtes et les marchés qui se multiplient au XIXe siècle après l’abrogation des prérogatives seigneuriales, (voire religieuses) qui les caractérisaient sous l’Ancien Régime.

    À ce type appartiennent par exemple La Rocher-Bernard, Baud, Muzillac, La Faouët en Morbihan, Lamballe, Moncontour ou Quintin dans les Côtes d’Armor, Blain, Clisson, Savenay en Loire-inférieure, Montfort-sur-Meu, Plélan, la Guerche-de-Bretagne ou Tinténiac en Ille-et-Vilaine, les communes finistériennes de Rosporden, Carhaix, Lesneven, Scaër, etc.

     

    Dinan, Marché aux cochons

    Les habitants de ces agglomérations dont il est impossible d’énumérer tous les noms, vivent souvent comme  des gens de la ville et sont souvent artisans employés ou commerçants population à laquelle ont affaire les ruraux quand ils viennent « en ville ».

    Se sent-on rural quand on habite Tréguier, Dol ou Guémené-sur-Scorff.

    Les calendriers du début du siècle égrènent du début du siècle nous égrènent les dates des principales foires.

     

     

    Dans la troisième semaine d’avril, il y en a plus d’une trentaine dans le Morbihan, et une dizaine dans les arrondissements limitrophes : une importante foire à Redon (comme tous les deux lundis du mois), deux autres à Guichen et à Lohéac, deux à Rostrenen et Belle-Ile-en-Terre, deux dans la région de Quimperlé où se tient un marché aux veaux tous les dimanches matin...

    Les grandes et moyennes villes sont ravitaillées par des marchés réguliers bi ou trihebdomadaires : Rennes (place des  lices), Tréguier (place du Martray), Auray, Questembert, Le Faouët (halles ou cohues)... On y trouve du beurre, lait, œufs, volailles, légumes.

    Les foires aux bestiaux font la célébrité de plusieurs régions. Certaines villes construisent des foirails, d’autres sont des rendez-vous réguliers pour l’acquisition des taureaux, génisses ou veaux. Lesneven  Locminé a son foirail.

    Au Huelgoat, le photographe a saisi la pesée du veau : de nombreux étalages occupent la place et les curieux s’agglutinent autour de la balance où l’on maintient un petit veau dont certains tâtent la croupe en connaisseurs.

     


    Chapeau ou bérets .., blouse des négociants, coiffes et paniers sous le bras, la foule est vivante et bigarrée

     

    Le comportement des marchands de bestiaux est traditionnel : ils observent les animaux, les examinent de près, tirent sur la queue, palpent la peau des côtes, vérifient le réflexe des jarrets, étudient les dents, les tétines, la croupe... ensuite ils proposent un prix. Refus, discussion, marchandage, départ du client qui revient sur ses pas ou attend quelque temps pour impressionner le vendeur. Le manège peut durer longtemps mais s’achève par une solennelle tape sur la paume et une tournée au débit de boisson.

     


     

    À Ancenis, les porcs sont parqués dans des enclos de bois, à Vitré, Pontrieux, Saint-Brieuc ou Lannion, ils vaquent ou ils sont tenus en laisse à la main des femmes en coiffe qui les mettent en vente. L’humour, le mépris ou la dérision les affublent de surnom en rapport avec le contexte politique ou local.

       

     

    Les marchés au porc sont également très nombreux et très suivis : ils se tiennent dans la plupart des villes, grandes ou petites, car c’est la principale alimentation en viande du début du siècle.

    Dans chaque famille élever et tuer un cochon permet d’avoir au saloir de quoi subsister, la tuerie du cochon est d’ailleurs une grande fête qui donne lieu à des réjouissances et à festins, les uns consommant les boudins, les autres confectionnant saucisses, andouilles, pâtés et autres « cochonnailles » qui durent toute l’année  comme on le voit à l’étalage de la boutique de la marchande de salaisons de Morlaix, garni de saucissons, quartiers de lards et jattes de pâtés ou de tripes.

     

     

     


    On trouve même des marchandes de crêpes qui installent leur foyer sur le bord des routes,

     

    Des cabarets qui débitent des boissons sous des tentes ou en plein air, des marchandes ambulantes vendent des images pieuses ou des allumettes et aussi « des marchandes de rien » qui sous leur parapluie, à Quintin vendant des parts de gâteaux, des parts de viande

     

     Un peu comme cette vieille femme sous son ombrelle que Paul Sérusier a lithographiée en 1894, au Huelgoat.

     

    Sévère sous sa coiffe de deuil, elle ne vend que bonbons et dans l’arrière plans d’autres veuves proposent des tissus pour gagner quelques francs ou quelques sous.

    Pour certaines personnes âgées, vendre ces petits riens, des fruits ou des légumes de leur jardin, des gâteaux, des œufs, des galettes ou des rubans était la seule façon de subsister et ne pas tomber dans la mendicité.

    © Le Vaillant Martial 


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