• L’Âme Dans Un Tas De Pierres

     


     

    Si vous avez été au Ménez-Hom, vous avez dû remarquer le « Tas de pierres » (Ar bein-Meïn). Mais vous ne savez peut-être pas son histoire. Je m’en vais vous la conter.

    Autrefois, il y avait en Bretagne un roi très puissant, qu'on appelait le roi Marc'h  parce qu'il était fort comme un cheval. Samson lui-même n'aurait pu jouter avec lui. Le roi Marc'h s'enorgueillissait de sa force; souvent, aussi, il en abusait. C'était un terrible batailleur, malheur à celui qui faisait mine de lui résister ! Quand il avait envie d'une chose, il ne se privait pas de la prendre, surtout quand cette chose était une belle fille qui lui plaisait. Il faut tout dire: le roi Marc'h avait aussi ses bons côté. Par exemple, il distribuait volontiers l'aumône. De plus, quoiqu'il ne fût pas dévot, il avait une vénération particulière pour sainte Marie du Ménez-Hom. On prétend même que c'est lui qui fit construire la jolie chapelle qui est à mi pente sur le versant de la montagne, et qui, depuis, est restée dédiée à cette sainte.

     

    Quand il mourut (notez que c’est en pleine orgie qu’il trépassa), le bon Dieu parla de le damner. Mais sainte Marie jeta de hauts cris, et plaida si bien la cause de son fidèle serviteur, que le bon Dieu se laissa fléchir.

    - Soit, dit-il, ton roi Marc'h ne sera point damné. Mais son âme devra demeurer dans la tombe, jusqu'à ce que cette tombe soit assez haute pour que, de son sommet, le roi Marc'h puisse voir le clocher de ta chapelle.

    Le roi Marc'h, pour être plus proche de la sainte, son amie, avait ordonné qu'on l'enterra au Ménez-Hom. On l'y avait enterré, en effet; seulement au lieu de creuser sa tombe dans le cimetière de la chapelle, parmi les morts du commun, on avait jugé plus convenable de lui faire une sépulture à part, sur le versant opposé de la montagne, en sorte qu'entre cette sépulture et la chapelle, il y avait un grand dos de lande. Le bon Dieu, en mettant au salut de l'âme du roi Marc'h la condition que j'ai dite, pensait satisfaire à sa justice éternelle tout en condescendant au désir de sainte Marie. Le roi Marc'h ne serait point damné, il ne serait jamais sauvé non plus.

    Oui, mais les saintes ont quelquefois plus de finesse que le bon Dieu, tout Dieu qu'il est.

    A quelque temps de là, un mendiant, passant près de l'endroit où avait été enterré le roi Marc'h, rencontra une belle dame qui semblait porter un objet fort lourd dans les plis de sa robe.

    Il lui demanda l'aumône.

    - Volontiers, répondit la belle dame, mais d'abord faites comme moi. Prenez une de ces grosses pierres qui sont là, dans la lande, et venez la déposer sur la tombe où je vais moi-même déposer celle que je porte.

    Le mendiant obéit. La belle dame l'en récompensa, en lui glissant dans la main un louis d'or tout neuf.

    Vous pensez si le mendiant remercia.

    - Promettez-moi, dit la belle dame, qu'à chaque fois que vous passerez en ce lieu, vous ne manquerez jamais de faire ce que vous avez fait aujourd'hui.

    - Je vous le promets.

    - Je souhaiterais aussi que vous fissiez la même recommandation à toutes les personnes de votre connaissance qui ont coutume de voyager dans la montagne.

    - Je le ferai.

    - Au surplus, je puis vous le confier: c'est l'âme du roi Marc'h qui est enfermée ici. Elle sera sauvée le jour où, de ce tas de pierre que nous venons de commencer, elle pourra voir le clocher de la chapelle qui est de l'autre côté du mont. Le roi Marc'h a toujours été bon pour les gens de votre sorte. Rendez lui au moins en cailloux ce que vous avez reçu de lui en pain et en menue monnaie. Soyez assuré, d'ailleurs, que sainte Marie vous en sera gré.

    Vous l'avez deviné déjà : la belle dame n'était autre que sainte Marie elle-même.

    Le mendiant s'acquitta en conscience de la commission de la sainte.

    Depuis lors, il s'est écoulé plus de cent ans.

    D'année en année, le tas de pierre grandit. Chaque passant y apporte sa pierre. Moi, quand je chemine de ce côté, j'ai soin, dès le pied de la montagne, d'emplir de cailloux mon tablier. Beaucoup de femmes font de même, pour être agréable à sainte Marie. Avant que le tas soit assez élevé, il faudra sans doute attendre bien des années et des années encore. Mais aussi le roi Marc'h sera sauvé pour l'éternité, et sainte Marie aura joué au bon Dieu un tour dont certainement il ne se fâchera point.

    Voilà l’histoire du bern-Meïn

    Conté au Port Launay par une mendiante connue sous le nom de Katic-coz

    © Le Vaillant Martial 


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  • La Dame Verte

    Tout commença à l’un des carrefours de Thésy, là où se croisent les chemins menant à Aresches , Andelot-en-Montagne et Salins les bains. Une voiture se dirigeait vers cette destination. En passant le carrefour, le conducteur jeta un œil rapide dans la rue du Château sans attacher d’importance à la silhouette aperçue, adossée au mur d’une vieille bâtisse. Le véhicule traversa la route et emprunta la D65. L’homme qui était à bord s’appelait

    Hervé. Il n’avait pas loin de trente ans et était largement en avance pour son entretien d’embauche à Salins. D’humeur joyeuse, il roulait en admirant les champs, les prés fleuris. L’étroite départementale favorisait une vitesse propice à la contemplation  du paysage. Longeant les haies d’aubépines, les murets de pierres sèches, la voiture remontait tranquillement la toute. Il faisait beau en ce matin de printemps. Le ciel était dégagé et la nature resplendissante.

    À hauteur des Grands Champs, la voiture d’Hervé s’engouffra dans la forêt. De hauts épicéas disputaient aux hêtres la lumière du soleil. Au bord du chemin, le lièvre rêvassait au sommet des chênes alors que les bouleaux défilaient telles de maigres ombres blanches apportant à cette lisière autant de clarté que d’obscur mystère.

     Soudain au détour d’un chemin, Hervé crut apercevoir une femme. D’instinct, il s’arrêta. Intrigué par cette présence féminine, il descendit de la voiture. Mais un sentiment plus fort que la curiosité avait déjà envahi le jeune homme. La vision n’avait duré que un quart de seconde, mais quelque chose l’avait happé, s’était immédiatement emparé de son être, de son esprit pour le pousser à se rapprocher de cette curieuse apparition.

     

    Voici qu’Hervé, n’apercevant plus son fantôme en bord de route, se mit à grimper le talus boisé et franchit la lisière de cette forêt Jurassienne. Il s’arrêta. Un doute le prit. Maintes fois, il était passé et repassé le long de ces bois, mais jamais encore il ne les avait vu sous cet angle. Depuis la route, la futaie ne lui avait pas semblé aussi épaisse. Il avait d’ailleurs toujours pensé que cette partie de la région n’était qu’un enchevêtrement de près, de champs et de bosquets. Mais ici en haut du mont, la vérité se révélait tout autre. Devant lui s’étalait une couverture forestière des plus denses. Passé les maigres bouleaux du bord de route, voilà que des chênes solides, aux troncs larges ouvraient la voie à une forêt de feuillus mêlés à de rares résineux. Il y  régnait une cacophonie de chants et de cris d’oiseaux, un joyeux pépiement qui invitait l’homme à marcher plus avant, à pénétrer dans cette masse ombragée où la vie semblait si riche.

    Seule une légère hésitation le retenait, comme le pressentiment que ce qui s’ouvrait devant lui n’avait rien de naturel en réalité... Il pensa qu’il n’était plus dans le même lieu, qu’il venait de faire un bond d’une trentaine de kilomètres et se trouvait à présent au cœur de la forêt de Chaux. Cette belle et ancienne sylve dominée par les chênes dont quelques spécimens affichaient l’âge vénérable des dieux. Cette forêt unique possédait un parfum particulier, une odeur enivrante qui engendrait les rêves du randonneur s’accordant quelque repos sous la ramure d’un de ses chênes.

    Les pensées d’Hervé furent interrompues par la vision d’une femme qu’il avait suivie. Elle se tenait là, à une vingtaine de mètres du jeune homme. Elle ramassait des plantes. C’était bien elle, cette inconnue qu’il avait aperçue dans un clignement de paupière, au bord du chemin. C’était pour elle qu’il ‘était arrêté, était descendu de son véhicule et s’était enfoncé dans la forêt. Quelque chose l’avait irrésistiblement attiré et il comprenait maintenant pourquoi. La femme rayonnait d’une beauté mystique. Son visage exprimait un curieux mélange de douceur candide et d’une certaine provocation à la limite de la décence.

     

    Son corps, de ce qu’il en devinait depuis sa position, frôlait la perfection de la féminité. Il y avait comme un voile d’irréalité, de beauté onirique qui recouvrait cette personne de haut en bas, et dans le même temps, une aura animale qui attisait le désir chez l’homme. Hervé la contemplait de loin. Il était comme paralysé. Le chant des oiseaux s’ensevelissait maintenant sous le son propre cœur battant à tout rompre. Il restait là béat à observer cette enchanteresse.

    Cette femme inconnue, sauvage ne semblait pas l’avoir aperçu. Elle se penchait avec une élégance innée tendant une main fine pour cueillir délicatement ces plantes des bois qu’elle plaçait alors dans un petit panier d’osier suspendu à son bras.

     

    Elle déposa celui-ci sur le sol et se releva pour défaire son chignon. Une pluie de cheveux blonds tomba sur ses épaules blanches. Éclairée par l’onde solaire, la scène prit l’allure d’un tableau de maitre.

     

    Le temps parut cette fois s’arrêter. L’homme brisa net cet instant d’émerveillement pour courir vers l’inconnue. Avant qu’il ne puisse franchir les derniers mètres qui les séparaient,  la jeune fille lui lança un regard qui stoppa brusquement son élan. Elle venait de dévoiler sans doute son plus bel atout charmant : des yeux verts profonds, pétillants de vie, deux cris d’amour qui possédaient sans nul doute le pouvoir de faire fondre n’importe quel cœur instantanément.

    L’homme tremblait. Il tressaillait de désir devant cette femme magnifique se tenant devant lui, laissant deviner des formes esquisses cachées sous une simple robe verte. Il se mit à détailler la femme. Il se perdait dans ce visage superbe, ce cou élégant, cette poitrine opulente, ces hanches rondes, ces jambes longues, ces pieds nus...

    De dernier détail le ramena à la réalité. Marcher pieds nus dans un pré était chose coutumière pour qui apprécie la douceur de l’herbe, mais dans un bois ? Au milieu des ronces ? Cela le troubla. La dame le remarqua et fronça les sourcils. Sans doute était-elle pleinement consciente de l’attirance naturelle qu’elle provoquait et voir son courtisan ainsi se détourner de l’objet de son désir lui déplût.

    Une moue boudeuse s’installa sur son visage avant qu’elle ne se mette à fuir entre les ronces. Hervé eut un moment d’hésitation. Il continuait d’observer ces pieds nus s’enfoncer dans le massif roncier sans en souffrir le moins du monde. Mais la crainte de voir la belle inconnue disparaître dans les buissons le poussa à se lancer à sa poursuite. Il se mit à courir lui aussi à travers les ronces avec bien moins de grâce que celle après qui il s'était élancé. Une fois sorti des épineux, il constata que ses vêtements n’étaient plus que lambeaux. Son pantalon était maculé de taches rouges et il pouvait ressentir la douleur des lacérations dues aux épines de ces sombres rameaux. La douleur continua à le ramener un temps à la réalité des choses et il se souvint alors d’une histoire contée il y a de cela des années par sa grand-mère.

     

    Son aïeule avait été une femme toujours souriante et bienveillante qui n’avait jamais manqué de mettre en garde ses petits-enfants contre la créature de la forêt. La vieille dame n’était plus, mais son souvenir demeurait toujours bien vivace dans l’esprit de son petit-fils. L’histoire qui était revenue à l’esprit d’Hervé concernait un marchand de tissus qui vécut autrefois du côté d’Andelot. Cela se passa au début du XIXe siècle. L’homme âgé d’une cinquantaine d’années, les bras chargés de laine, revenait d’un marché qui s’était tenu à Salins. Sur le chemin du retour, il surprit une belle jeune femme, occupée à remonter sa jarretière, dévoilant une jambe qui mit en appétit le marchand. Il s’approcha de la belle et la salua d’un sourire plein d’envie. Celle-ci ne s’offusqua nullement. Tout au contraire  lui rendant son sourire, elle fi retomber lentement sa robe verte sur ses jambes. Devant l’opportunité d’une telle rencontre, le marchand proposa à la jeune dame de l’accompagner le long du sentier boisé.

    Celle-ci accepta volontiers, lui tendant le bras qu’il prit, plaçant sa camelote, bon gré mal gré, sous l’autre coude. C’est alors que la jeune fille l’entraîna avec force dans les bois, lui faisant traverser ronces et buissons.

    L’homme pouvait à peine suivre ce rythme aussi insensé que soutenu qui transformait chaque pas en une série d’horribles brûlures. Les branches rencontrées lui infligeaient des gifles sévères et chaque tronc le bousculait avec douleur. Tant et si bien qu’il finit par essaimer sa marchandise à chaque nouveau coup.

    Ses vêtements pâtirent également de cette course folle. Son chapeau lui avait été soustrait depuis le départ, arraché par quelque arbuste, sa veste s’était éprise d’un prunelier à qui elle avait abandonnée beaucoup de son tissu, et il ne restait de son pantalon que de maigres bandes souillées de boue à force de passer dans les marais et les flaques profondes. À chaque nouvelle déchirure, à chacune des égratignures, la jouvencelle partait d’un hoquet de plaisir. L’homme lui avait perdu toute envie pour cette furie, mais il avait beau se débattre, tenter de faire lâcher prise  à la dame, l’étreinte était ferme et elle ne semblait pas décidée à lâcher sa victime. Le marchand à bout de souffle, battu, fatigué, épuisé par cette course effrénée à travers les buissons, les marais, les fondrières, ressemblait maintenant à une loque traînée par la dame sans qu’elle que celle-ci ne souffrit du poids à tirer.

     

    Puis las de son amusement, elle se délesta de ce corps meurtri, l’abandonnant, inerte, au fond d’un vallon. Lorsque l’homme retrouva suffisamment de force pour regagner sa demeure, il eut encore à  affronter la colère de son épouse due à l’état pitoyable de son apparence et la perte de leurs biens. Surtout qu’il se garda bien de raconter la vérité et qu’aucune de ses explications abracadabrantesques ne put convaincre sa mie qui le gratifia d’un dernier soufflet. À voir l’état de ses propres vêtements, Hervé était  maintenant certain d’avoir été joué par une telle Dame Verte lui aussi. Malgré cette certitude, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver de l’attirance pour la jeune femme. Cela lui rappela d’autres histoires de sa grand-mère.

    Celle de ce garçon d’une vingtaine d’années comme lui qui était également tombé sous le charme d’une Dame Verte et qui avait osé l’enlacer, placer sa main sur sa taille et même dit-on, de l’embrasser. L’impudent avait disparu plusieurs jours dans les bois. Quand il en est revenu, il ne parlait plus, poussait des cris incompréhensibles et se comportait comme un enfant de trois ou quatre ans. Il avait perdu la tête. La nuit, il se réveillait en hurlant. Poussé par  des crises de panique, il se frappait, bousculait les meubles et on devait s’y prendre à deux ou trois personnes pour le maintenir fermement sur son lit avant qu’il ne se calme et ne se rendorme.

    Mais pour tous ces blessés, ces sots et ses amants déjoués, combien d’âmes bénies ? Combien d’hommes avaient posés leurs lèvres sur ces bouches rosées ? Combien avaient plongé leur cœur dans l’abysse vert de ces iris. À ce moment précis, Hervé ne pensait plus qu’à ceux-là, à ces hommes qui dans le Val’ d’’Héry , avaient surpris la Dame verte peignant ses cheveux blonds. Ces bienheureux qui avaient pu toucher de leurs doigts le peigne d’or. Ces chanceux qui avaient posé leurs mains sur cette peau de nacre. Une pointe de jalousie finit par perdre le peu de raison qui restait à cet homme. Peu importe s’il devait pour s’unir à la belle perdre l’esprit.

    Une minute d’extase valait bien une éternité d’oubli. Toucher la lumière et se perdre à jamais dans l’ombre, voilà son plus ardent désir. Oui il se dit qu’il était prêt. Prêt à rentrer dans la ronde des fées, cette danse où d’autres voyageurs  avant lui avaient osé mettre le sabot. Enchanté par quelque musique enivrante sortie des bois ou guidé par un rayon de lune pointant un pied d’aubépine, égarés pour avoir marché sur l’herbe interdite ou attirés par le parfum suave du sureau. Tous avaient pu frôler l’extase, vivre le tabou sauvage. Alors pourquoi ne se permettrait-il pas lui aussi d’aimer une Dame Verte. D’un amour passionnel, brut et instantané jusqu’à le consumer entièrement. Peut-être aussi ne fallait-il pas craindre la mort la mort justement pour connaître l’amour véritable. Ou bien plus simplement encore, il se convainquit que toutes ces légendes n’étaient que des racontars pour éloigner les hommes des fées, des jalousies de bonnes femmes ! Et combien même s toutes ces légendes auraient un fond de vérité, lui, il arriverait – il en était sûr – à défaire le charme, à voler un vêtement ou un soulier à la fée, à l’épouser ! Oui, il savait ce qu’il voulait et sa volonté était forte. Ses pensées l’encourageaient et c’est parfaitement décidé qu’il se tourna vers l’objet de ses désirs.

    La Dame verte se tenait immobile à quelques pas de lui. Ses yeux brillants le fixaient. Dans un demi-sourire, les bras tendus vers l’homme, la fée laissa échapper un Viens ! Hervé fut submergé par ce simple mot prononcé. À ce moment précis son cerveau embrumé ne parvenait plus à formuler une seule pensée. Il ne voyait qu’elle. Il ne désirait plus qu’elle. Il marcha doucement vers la divine créature et sa main rencontra la sienne. Le contact était doux fusionnel. La Dame se mit à marcher puis à courir à nouveau, mais cette fois, ils filèrent ensemble à travers bois. Hervé était heureux. Un bonheur d’enfant, une joie d’amant. Il volait aux côtés de sa belle. Rien ne pouvait les arrêter et dans son eutrophie, les heures passaient aussi vite que leur course folle. Ils s’enfonçaient de  plus en plus dans la forêt. Les branches s’écartaient devant eux, les fleurs les saluaient. Hervé entendit comme un lointain écho, le chant des oiseaux, le souffle d’un vent léger qui secouait les feuilles ne faisant qu’amplifier son état de béatitude hypnotique. Soudain son pied se prit dans une grosse racine et il lâcha par réflexe la main de sa bien-aimée pour tenter de se rattraper, mais son front heurta violemment le sol. Il s’évanouit.

     

    Un autre temps, un autre lieu. Un jeune homme s’avance vers la belle dame vêtue d’une robe émeraude. Il est subjugué par sa beauté. Il l’enlace. Elle se laisse faire. Là au milieu d’une clairière, ils s’embrassent. La jeune femme entraine son amant au plus profond de la forêt. Ils arrivent au bord d’une rivière. La Dame Verte y descend, mouillant l’ourlet de sa robe, ses genoux, sa taille. Le jeune la suit, glisse lui aussi lentement dans l’eau, ses mains toujours accrochées à celles de la fée. Ils échangent un deuxième baiser. Un bonheur fou peut se lire au fond de ces deux êtres. Non, en réalité cette lueur d’abandon total n’existe que dans le regard du jeune homme. Dans celui de la Dame, c’est une tout autre nuance qui se devine. Il y a un brin de folie, certes, mais il y a autre chose... Cette étincelle qu’a le chasseur au moment de tirer son gibier, cette malice qu’affiche le chat à l’instant précis où il bondit sur la souris. On y lit de la gourmandise, de la satisfaction  et de la... cruauté. Les mains de la fée sont posées sur les épaules du jeune homme, elles poussent de leur force extraordinaire et l’amant, croyant à un jeu, n’oppose aucune résistance lorsque son corps commence à s’enfoncer dans la rivière. Soudain son regard change du tout au tout. Étonnement, incompréhension, peur frayeur se succèdent en son esprit à travers les grimaces de son visage éclaboussé. Cette fois, il se débat, tente de dénouer l’étau qui enserre maintenant son cou. Mais il est trop tard... Bien trop tard. Déjà l’eau pénètre sa bouche, ses narines. Elle envahit ses poumons, le tue et dans un dernier souffle de vie, il entend le rire joyeux, presque moqueur de son amante...

     

    Dans un coude de la rivière, un corps gonflé flotte accroché aux joncs. Au visage du noyé se superposent soudain d’autres traits. Ce sont d’une femme. D’une vieille femme. Cette femme le rêveur la connaît c’est sa grand-mère....

    - Souviens-toi, mon petit, dis l’apparition, souviens-toi de mes histoire, de ces légendes de la Dame verte. Fuis, car tu connais maintenant le sort qu’elle te réserve. Souviens-toi de ces légendes funestes om chaque homme tombé sous le charme de la Dame Verte était rendu fou par cet impossible désir. Ne crois pas en cet amour instantané, cette pulsion sauvage. Cette passion ne conduit qu’à la mort. Puise dans tes dernières forces pour quitter cette forêt ! Va mon petit, fuis !

    Voilà qu’une brume épaisse finit d’effacer la scène. Un brouillard parsemé d’étincelles, traversé d’éclairs de lumière. Hervé entrouvrit les yeux. Il distingua au-dessus de lui un feuillage que le vent faisait danser. À chaque mouvement de la branche, les rayons caressaient et réchauffaient le visage du jeune homme étendu. Il se redressa et regarda autour de lui. La fée était toujours là. Patiemment assisse sur son rocher, elle peignait sa longue chevelure d’or. Telle une rivière, ses cheveux descendaient le long de son corps parfait, si proche, si ... « souviens-toi... et fuis mon petit ! ». La voix de la grand-mère venait de briser le sortilège. Son souvenir déchira le voile qui avait plongé le jeune homme dans un état hypnotique. Il jeta un dernier regard à la fée et se leva précipitamment. Prenant ses jambes à son cou, il courut comme jamais il ne l’avait fait auparavant. Il traversa la forêt, se griffant les jambes une nouvelle fois aux ronces, se prenant des gifles depuis les branches qui lui lacéraient le visage. Peu importaient les hématomes, les blessures, seule sa vie comptait désormais.

    Le voilà qui dévale une butte, tombe se relève et reprend sa course ; Derrière lui, il entend des cris obéissant à un lointain hurlement de colère. La fée est furieuse. Elle ordonne à la forêt de rattraper sa proie. Hervé est à bout de forces. Même si le souvenir de sa grand-mère l’exhorte à fuir et fuir encore, il sent que son corps n’en peut plus. Il a atteint ses limites et est sur le point de s’écrouler quand soudain, il aperçoit la vallée à travers ce qu’il devine être les derniers arbres de cette forêt maudite. Se laissant porter par la pente, il vole plus qu’il ne court et atterrit sur l’asphalte. Les cris se sont tus. La menace a disparu. Derrière-lui, la lisière a retrouvé son aspect d’origine. Plus loin, il aperçoit à nouveau les champs, les pâtures familières. Il a échappé à la fée. À quelques mètres de là, il retrouve sa voiture. Il y monte et par réflexe verrouille les portières. Après avoir repris son souffle, il cherche la clé de contact dans sa poche et démarre. Il quitte la forêt, fuyant cette rencontre, ne réalisant pas tout à totalement qu’il venait d’échapper à la mort.

     

    Car telles sont les fées aussi séduisantes que dangereuses aussi belles que mortelles. Leur monde n’est pas le nôtre, mais il est peuplé de nos fantômes. La Dame Verte a beau veiller sur la faune et la flore, elle a beau séduire les esprits de ses habitants par les témoignages et descriptions louant, sa grande beauté, sa grâce d’un autre âge, elle n’en demeure pas moins l’incarnation du sauvage et sa séduction scelle votre trépas. Hervé l’a appris à ses dépens et s’il n’avait eu les avertissements de sa grand-mère conteuse qui soirée après soirée s’était évertuée à lui répéter ces légendes mettant en scène ces étranges dames des bois, jamais il n’aurait pu avoir cet éclair de lucidité qui l’avait tiré des griffes de la fée. La voiture descend maintenant vers la vallée. Sur la route menant à Salins, Hervé aperçoit une auberge. Il a la gorge sèche. Toute cette aventure lui a donné soif et il n’est pas contre un petit remontant. De quoi effacer sa fatigue, se reprendre avant ce sacré entretien d’embauche qui l’attend. Il jette un dernier coup d’œil à sa montre. Il lui reste une heure. Il peut se permettre une demi-heure de pause avant de gagner Salins. Il gare sa voiture sur le parking, en descend et entre dans l’auberge. Installé dans un petit coin, il commande un verre d’absinthe et une bière. Il siffle le petit verre d’alcool aussitôt déposé sur la table et se met à siroter sa bière. Il trouve dans l’atmosphère du café suffisamment de calme et d’humanité pour apaiser son esprit. Sur les murs il y a des photos jaunies de personnes vêtues de costumes traditionnels jurassiens. Les dames portent des tabliers de crochet par-dessus leurs jupes et affichent ce corsage typique et des motifs fleuris sur leurs courtes capes. Sur les hommes on distingue les mouchoirs de cou, d’amples culottes et des guêtres blanches. Certains tiennent d’anciens instruments en mains. Des photographies liées sans doute à quelque fête du village voisin Un peu plus loin s’étalent des reproductions de publicités pour divers alcools. Le décor est éclectique, mais ce mélange de passé et de présent dote le lieu d’une rassurante réalité. L’éclat du jour peine à pénétrer dans la pièce. De fins rideaux pendus aux fenêtres filtrent la lumière du dehors. Dans la pénombre, Hervé fixe un temps le jeu de billard occupant les deux seules personnes présentes dans le bar mis à part le serveur. Les boules claquent dans le silence.

    Hervé dirige son regard dans le coin opposé où veille, droite et muette une vieille horloge. Il se rend compte alors d’une cinquième présence. C’est une jeune femme. Elle porte une longue cape à pèlerine grise. Sur la table, devant elle, aucun verre. Elle demeure là, le regard droit perdue dans l’espace de la salle. Ses traits sont fins élégants. Elle a le visage joli et les cheveux blonds. De là où ui lest assis, Hervé peut voir la jeune femme de profil. Il suit discrètement la courbe de son corps qui se dessine, assis sur le banc, les coudes posés sur la table. Son inspection presque impudique s’achève sur les pieds de la dame. Ils sont nus ? Remontant le regard de quelques centimètres, l’homme remarque alors dépassant de sous la cape, l’ourlet mouillé d’une robe verte.

     

    © Le Vaillant Martial 


    Dans les bois du côté de Salins-les-Bains et d’Andelot-en-Montagne, dans le jura, le long de ces vallées baignées de rivières débordantes de vie telle la furieuse se jetant férocement dans les campagnes lorsque le dégel des montagnes la remplit de colère, dans ces bois et ces forêts peuplés de créatures, on voit parfois surgir une Dame Verte. Cette fée de la nature croque la pomme des vergers, se promène dans les prés et se cache sous les feuillages des forêts. Elle est aussi belle que sauvage et toute la Franche-Comté la connaît. Elle apprécie tout particulièrement la forêt de Chaux, ce vaste massif de feuillus aux remarquables chênes. Une des plus énigmatiques et fascinantes fées de France.

     

     

     

     


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    La Coiffe De La Morte (Conté par Pierre Simon, de Penvénan.)

     

    Je ne saurais vous dire au juste combien il y avait de temps de ceci. Toujours est-il que Louis, fils de mon oncle Jean, s’était engagé à fournir quelques milles de paille à un hôtelier de Pontrieux.

    Cette paille, il l’avait lui-même achetée au manoir du Guern, en Servel. Il s’entendit avec les jeunes gens du manoir pour faire le charroi, qui se composa de quatre charrettes. La route est longue de Servel à Pontrieux. Mais les auberges sont nombreuses ; partant, les étapes sont courtes. Nos convoyeurs de paille ne manquèrent pas de chopiner gaiement. Tous jeunes, ils avaient bonne tête et gosier large. À Pontrieux, livraison faite, on acheva la noce; et si, au retour, les charrettes étaient vides, les conducteurs, en revanche, étaient quelque peu pleins.

    Tant que dura le jour, ils dirent des folies et chantèrent des chansons. La nuit venant, ils se turent, cheminant silencieux à côté de leurs bêtes. Mais vous savez qu’il n’est pire ivresse que celle qui couve en dedans. Comme nos gens traversaient le bourg de Pommerit passé la onzième heure, mon cousin Louis s’écria :

    - Damné serais-je ! Les filles de Pommerit avaient jadis la réputation d’être de fines danseuses de nuit. Est-ce qu’elles se coucheraient maintenant avec les poules ?

    - Gars, tu en as menti, repartit le fils aîné du Guern, car en voici une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, qui dansent, ma foi, fort gentiment au clair de lune !

    Il montrait du doigt, dans l’enclos du cimetière qui surplombait la route, des formes noires qui semblaient, en effet, onduler doucement comme des Bretonnes en danse.

    - Hé ! lui dit un de ses frères, ce que tu prends pour les danseuses, ce sont les croix des tombes. Tu ne les vois bouger que parce que tu titubes.

    - A moins que ce ne soient des touffes de cyprès qui se balancent sur des sépultures de nobles, dit un autre.

    - C’est ce que nous allons savoir ! hurla le fils aîné du Guern, en se précipitant sur les marches de l’échalier qu’il enjamba d’un bond.

    Quand il reparut, un instant après, il froissait une coiffe blanche dans la main.

    - Qui est-ce qui avait raison, clama-t-il... seulement, voilà : l’occasion est perdue ; les jolis oiseaux de nuit se sont envolés.


    Ce disant, il fourrait la coiffe dans sa poche.

    Tout le long de la route, ensuite, on l’entendit qui se répétait à lui-même :

    - Petite coiffe de toile fine, qu’il était donc gracieux, le visage que tu encadrais!... La jolie fille, en vérité! Je ne souhaite qu’une chose : c’est qu’elle vienne te réclamer au Guern.

    Quand les bêtes furent dételées et les charrettes calées dans la cour du manoir, le premier soin de chacun fut de s’en aller coucher. On était abruti de boisson et harassé de fatigue. Le fils aîné lui-même dormait debout... Cependant il ne gagna son lit qu'après avoir religieusement plié la coiffe dans un coin de son armoire.

    Au réveil, ce fut encore à elle qu'il pensa tout d'abord.  En faisant tourner la clef dans l'armoire, il disait, reprenant son refrain de la veille :

    - Petite coiffe de toile fine, qu'il était donc gracieux, le visage que tu encadrais!...

    Mais le battant ne fut pas plus tôt ouvert, qu'il poussa un cri... un cri de stupeur, d'angoisse, d'épouvante, à vous faire dresser les cheveux sur la tête!

    Tous ceux qui étaient dans le logis accoururent.

    A la place de la blanche coiffe en toile fine, il y avait une tête de mort.


     

    Et sur la tête, il restait des cheveux, de longs et souples cheveux, qui prouvaient que c'était la tête d'une fille.

    Le fils aîné était si pâle qu'il en paraissait vert. Tout à coup, il dit avec colère, tout en faisant mine de rire :

    - Ca, c'est un vilain tour que quelqu'un a voulu me jouer. Au diable, cette heure !

    Déjà il avançait la main pour saisir la tête et la lancer au dehors. Mais, à ce moment, les mâchoires s'entr'ouvirent hideusement, et l'on entendit une voix qui ricanait :

    - J'ai fait selon ton désir, jeune homme : je suis venue au Guern, te réclamer ma coiffe. Ce n'est pas ma faute si tu as changé d'avis, depuis hier.

    Je vous promets que le fils aîné du Guern ne riait plus, et que la colère lui avait passé, comme s'abat un coup de vent, quand la pluie crève.

    Sa mère, qui se tenait derrière lui, le prit par la manche de sa veste.

    - Jozon, murmura-t-elle, tu t'es comporté comme un fripon. Tu vas, s'il te plaît, te rendre incontinent au presbytère. Il n'y a que le vieux recteur qui puisse arranger tout ceci.

    Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. Il n'était que trop pressé de sortir de ce mauvais pas.

    Une demi-heure après, il amenait le recteur. Le digne prêtre esquissa quelques signes de croix, marmonna quelques paroles latines, puis prenant la tête de mot, il la mit entre les mains du jeune homme.

    - Tu vas, commanda-t-il, la rapporter au charnier de Pommerit, d'où elle est venue. Tu l'y déposeras au coup de minuit. Seulement tu auras soin de te faire accompagner d'un enfant non baptisé encore. Gaud Keraudrenn, du hameau voisin, est précisément accouchée la nuit dernière. Rends-toi d'abord chez elle, et prie-la de ma part qu'elle te confie son nouveau-né. Dieu te donne la grâce de réparer ta faute !

    Le soir du même jour, Jozon du Guern repartait pour Pommerit, une tête de mort dans une main, un nouveau- né sur l'autre bras.

    Par exemple, il ne fredonnait plus :

    - petite coiffe de toile fine...

    Comme on dit, il n'en menait pas large. Il marchait vite, néanmoins, et, à minuit sonnant, il réintégrait la tête de mort dans le charnier d'où elle était venue.

    Sur son bras, le tout petit enfant gémissait, à cause de la fraîcheur, bien qu'il s'efforçât de le bien abriter avec le pan de sa veste.

    - Ah ! Crièrent en chœur tous les ossements du charnier, tu as eu une fière idée de te faire accompagner de cet enfant ! Sinon que nous n'avons pas le droit de le priver du baptême, tes os et les siens, Jozon du Guern, seraient déjà dispersés parmi les nôtres !

    Le lendemain, le jeune homme assista, en qualité de parrain, le nouveau-né de Gaud Keraudrenn sur les fonts baptismaux de Servet.

    Mais, rentré chez lui, il ne fit que dépérir. La mort l'avait regardée de trop près. Il ne passa pas l'année.


     

    La partie du cimetière réservée aux suicidés, aux protestants et aux enfants morts, s’appelle le « cimetière noir » (Ar verred dû) ou encore le cimetière non baptisé (ar verred disvadé).

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • La Dame à La Licorne

     

    Elles étaient là... Devant moi : Une merveilleuse Licorne accompagnée d’une ravissante jeune femme...

     


     

     

    Me revinrent alors en mémoire les six tapisseries du XVe siècle que j’avais tant admirées.

    Les cinq premières représentaient les cinq sens, tandis que la sixième nommée « À mon seul désir » aurait été une synthèse des premières. À moins qu’elle ne fût un plaidoyer au renoncement car dans cette dernière, plus épurée, la jeune femme déposait ses bijoux dans un coffre. Elles étaient d’un artiste inconnu, et je me souviens que les interprétations en étaient multiples.

    Je m’en voulais de penser à cela maintenant. Qu’avais-je à faire de cette culture qui, ici, n’avait aucun sens....
       Peut-être était-ce parce que la jeune femme qui se tenait devant moi ressemblait beaucoup à sa représentation. C’’était troublant. L’artiste avait-il passé la frontière comme-moi et l’avait-il rencontrée ?

    Je me gardai de poser la question. D’ailleurs je me taisais car, devant tant de beauté, il n’y avait rien à redire.
       Inwynn
    voletait autour de moi tandis que je ne pouvais détacher mon regard de la licorne.

    - Ni l’une ni l’autre ne parle, finit par murmure la petite fée.
          Vois simplement l’amour qui les unit et la grande pureté qui émane d’elles.

       C’est un cadeau merveilleux qu’elles te font, alors nourris-toi de leur lumière.

      Jusqu’alors centrées l’une sur l’autre, dans un seul mouvement la dame et la licorne se tournèrent vers moi et me sourirent.

      Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. J’eus l’impression que l’univers me regardait. Dans toute sa mansuétude, sa compassion et sa bienveillance.

      Moi aussi dans toute sa grandeur, sa force et sa puissance.

      Puis, elles échangèrent un regard avec Inwynn, nous saluèrent et s’en allèrent.

      La petite fée se posa sur mon épaule et soupira.

      Je l’imitai. Pas de parole. Tout était dit.

    - Merci... Merci infiniment Inwynn.
    -
    Jadis, c’est toi qui me fis ce cadeau. Ce n’est que juste retour...

    Devant ma stupéfaction, elle poursuivit.

    - Bien que ty n’y croies pas vraiment, il t’a été révélé que tu étais une prêtresse. Mais tu étais bien plus encore. Elle se tut.

    J’attendais la suite... en vain.

    - J’imagine que vous n’allez pas m’en dire plus, fis-je, totalement résignée à ne rien comprendre.

    En guise de réponse, elle me sourit.


     

    - Je reçois beaucoup de sourires depuis le début de cette aventure. Et peu de réponses à mes questions.

    Elle haussa les épaules, mutine.

    Tout à ma conversation avec Inwynn, je ne vis pas que nous étions à nouveau entourées de fées.

    Tantôt pensives, tantôt espiègles, toutes proches mais pourtant, parfois, étrangement absentes.

    - Elles ne vivent pas dans le même temps que toi. Les Fées sont des êtres joueurs, comme tu l’as constaté à ton arrivée, mais elles peuvent être profondément songeuses... 

    Par moments, leurs esprits s’échappe quand elles en reviendront. Peu importe d’ailleurs, puisqu’elles sont éternelles.
    -
    Éternelles... méditais-je. Comme les larmes d’Ondine.
    -
    Viens... Si tu restes trop longtemps en leur compagnie, le temps s’arrêtera pour toi aussi et jamais plus tu ne quitteras ce lieu.

    Une torpeur éternelle... Cela me fit froid dans le dos.
    -
    Où va-t-on hasardai-je.
    -
    J’aime faire les surprises....

    Sur ce, elle déposa un baiser sur mon front.

    Et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, nous étions dans un tout autre endroit.

    Sur la rive d’un lac.

    - Allez-y doucement avec moi petite Fée... Je suis une vieille femme. Trop d’émotions vont me tuer.
    -
    Il en faut plus pour te vaincre, crois-moi !
    -
    Si vous le dites... murmurai-je. Où sommes-nous.
    -
    Là où tout a commencé et là où tout finit...

    Mais pour le moment, laisse-moi évoquer un autre lieu....

    Légendaire lui aussi. Un peu semblable à celui-ci.

    Où jadis, la Fée Viviane offrit l’épée Excalibur au roi Arthur... Rien moins que cela.

    - Parlez-moi de cette Fée, Inwynn.

    © Le Vaillant Martial 


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  •                                        ... La vie qui va et vient avec la mer ...

     

    Mon père était gabarier. Tous les jours. Tous les jours, il descendait la rivière du Jaudy jusqu’à la mer pour aller chercher du goémon ou du sable. C’était un dur métier quoiqu’il ne rapportât guère. Un soir la gabare s’échoua dans les vases. Mon père, malgré la température – on était en décembre – se mit à l’eau pour essayer  de la dégager, et, en rentrant à la maison se coucha, malade, d’une fièvre qui ne le quitta plus. De semaine en semaine, il faiblissait.

    - Je suis fichu, nous dit-il un matin. Je n’ai plus que quatre jours à vivre.

    Notez que c’était, avant ce malheur un homme robuste, dans toute la force de l’âge. Et cela le désespérait de mourir si jeune, surtout qu’il savait dans quelle misère  nous allions rester.

    Il y avait pourtant des moments où nous reprenions confiance, parce que lui-même semblait reprendre vie et couleur. Ma mère lui disait :

    - Avoue que tu vas mieux Tual ?

    Alors il riait d’un air triste :

    - C’est qu’il est à flot, à cette Maryvonne, répondait-il en hochant la tête, mais tu verras après quand il sera jusant.

    Et c’était vrai. La vie allait et venait en lui tantôt plus et tantôt moins, selon que la mer montait ou descendait. Il nous disait de ne pas nous en étonner, que cela était habituel chez les marins, quand ils étaient comme lui, sur le point de quitter ce monde.

    À l’aube du quatrième jour, comme je lui apportais de la soupe chaude, il me demanda :

    - C’est la grande marée aujourd’hui, n’est-ce pas Bétrys ?
    -
    Oui, père, fis-je. Pourquoi ?
    -
    Parce que c’est la fin qui approche mon enfant. Remporte cette soupe : je n’ai goût de rien.

    Il en avait des larmes dans les yeux, et moi aussi j’avais beaucoup de peine à m’empêcher de pleurer. Ma mère s’était approchée :

    - J’avais l’intention d’aller ce matin jusqu’au lavoir, dit-elle, mais, si tu as besoin de moi, je m’abstiendrai de sortir.
    -
    Non, non, répondit-il, va laver. Il suffira que tu sois de retour pour midi. Je n’ai besoin que prêtre et Bétrys ira me le chercher, quand il sera temps.

    Ma mère, pour lui obéir, s’en alla au lavoir, emmenant mes petits frères et sœurs, pour qu’ils ne restassent pas à faire du bruit  dans la maison. Et je demeurai seule auprès du malade. De temps à autre, il me disait :

    - Bétrys, va regarder où est arrivée la mer.

    Comme notre logis n’était qu’à une quinzaine de pas de la berge, je n’avais qu’à ouvrir la porte pour voir jusqu’où l’eau avait monté dans la rivière. Je revenais vers le lit en annonçant :

    La bouée noir est à flot.

    Ou bien :

    - La moitié des vases est couverte.

    Quand il sut que l’eau touchait aux premières pierres du débarcadère, il me dit :

    - C’est le moment d’aller chercher le recteur.

    - J’aurais voulu attendre que  ma mère fût rentrée, mais il ne le permit pas. Je ne fus d’ailleurs pas longue à faire ma tournée, car je courus tout d’une haleine jusqu’à Troguéry, et, moins d’une demi-heure plus tard, je ramenais le prêtre. Mon père se confessa, reçut les sacrements et pria le recteur de nous recommander aux bonnes âmes de la paroisse, quand il ne serait plus. Après quoi, il ajouta d’un ton presque gai :

    - Vous pouvez avertir Yann Gamm de mettre pioche en terre, Monsieur le recteur.


     

     Yann Gamm c’était le fossoyeur du bourg. Quand ma mère arriva du lavoir avec la marmaille, mon père lui dit :

    - Voilà, Marivonne : le recteur sort d’ici : tous mes comptes sont en règle.

    Et s’adressant à moi :

    - La mer doit être étale, Bétrys ?
    -
    Oui, répondis-je, elle est bien haute.

    On l’entendait, en effet clapoter doucement, presque à toucher la berge. Alors mon père dit à ma mère :

    - Tu peux prévenir les voisines : c’est l’heure de commencer les prières des agonisants. 

    Il fut admirable de résignation et de piété, le pauvre cher homme, et tint à mêler sa voix aux voix des femmes qui récitaient des oraisons. Cependant on le voyait baisser peu à peu. Et tout se passa comme il avait prédit : aux approches de la marée-basse, il cessa de vire.

    - Conté par la vieille Bétrys Troguéry, 1900 –

     

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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