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    La légende de Guerledan
    Gouer Ledan, le « ruisselet large »

     

     

    Avec la fraicheur du soir à venir, un voile laieux se formait lentement sur les eaux du Blavet. Plus loin les berges rousses bordant la petite rivière semblaient ourler un ruban de brume s’étirant jusqu’au lac. Sous la surface tranquille, de longues trainées d’herbes vertes ondulaient vers l’aval. J’arrivais à la hauteur d’une petite écluse que je traversais avant de m’enfoncer dans la lisière du bois par un étroit chemin forestier dont j’espérais qu’il me mène sans détour vers l’auberge de « l’âne Brasseur ». Je comptais y passer la nuit après m’être restauré. Je savais le gîte confortable et la table accueillante.

     

    J’arrivais entre chien et loup. La lumière dorée aux petites fenêtres vacillait à travers le balancement du feuillage. Je me réjouissais à l’idée de pouvoir me poser. À l’intérieur crépitait un bon feu de cheminée. Je choisis de prendre place pour profiter d’un généreux bol de soupe au lard.

    Deux autres voyageurs terminaient de souper tandis qu’ils échangeaient à voix basse. L’aubergiste allait et venait. Pour ma part, je laissais vagabonder mes pensées, le regard perdu sur le tison ardent. Le temps s’écoulait, paisible, dans une atmosphère feutrée. Soudain, rompant cette douce torpeur, la porte d’entrée s’entrouvrit en raclant le sol. Comme je jetais un regard furtif aux nouveaux arrivants, je découvrais deux silhouettes voûtées, enveloppées dans leurs manteaux trempés, chacun couvert d’un large feutre tout ruisselant d’eau. Si j’avais échappé à la pluie, eux n’avaient pas eu cette chance. Je m’amusais intérieurement de leur apparence désuète et les prenais pour ces gens qui aiment à se costumer pour mieux s’imprégner des lieux qu’ils visitent. Sans un mot de salutation pour la petite assemblée que nous étions, ils restèrent debout, immobiles dans l’encadrement de la porte. Au lieu d’aller les accueillir, l’hôtesse vint me trouver. Aussi pâle qu’embarrassée, elle s’excusa d’avoir à me changer de table afin de libérer celle-ci, dont elle oubliée qu’elle fût réservée. Un tantinet déconcerté, je me pliais à son invitation, quoiqu’elle m’ait proposé, pour compenser du dérangement, un pousse café en fin de repas ...sarcastic 

    Une fois la tablée préparée, les deux autres vinrent s’y installer, sans même un regard pour me remercier. Ils s’assirent au plus près de l’âtre auquel fut ajoutée une bûche supplémentaire. Un greffier que je n’avais pas remarqué fila de sa cachette la queue basse, rasant les murs, laissant percevoir le long miaulement rauque qu’émettent les chats en colère. Très vite, je regrettais ma place auprès du feu. Le froid me gagnait au point que je revêtis mon chandail de laine. Après que notre hôtesse ait servi deux potages aux nouveaux venus, les autres clients prirent congés, sans doute repus au vu de ce qu’ils laissaient dans leurs assiettes. Je restais seul de mon côté à siroter mon « pousse-café », observant discrètement ceux qui m’avaient ravi  les bienfaits d’une bonne flambée

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    Sans laisser paraître leurs visages, les deux demeuraient engoncés dans leurs effets suintants de pluie. Ils semblaient se satisfaire de leur soupe fumante, avares de toute parole. Comme je m’attardais à mieux les détailler, je les découvris plutôt misérables. Leurs manteaux plus élimés que de raison étaient rapiécés e coutures grossières. Des taches sombres laissaient imaginer des traces de moisissure, du moins ‘algues vertes comme celles que l’on peut trouver au fond des mares. Ne pouvant toujours pas distinguer leurs traits, je portais mon attention à leurs mains. Malgré qu’ils fussent à contre-jour, je devinais qu’ils portaient des mitaines usées par des années de vie rude, pareils à des sarments desséchés, trahissait une maigreur extrême.

    J’en conclus qu’il devait s’agir de vagabonds errants dans les forêts alentours... peut-être de braconniers maraudant aux abords du lac. Je trouvais là une première raison à l’odeur de vase qu’ils diffusaient autour d’eux. Tout ceci contribuait à dissiper l(atmosphère feutrée du lieu. Même le feu commençait à faiblir. Je pris la décision de rejoindre la maisonnette dans laquelle je devais passer la nuit. Nos hôtes n’étant pas réapparus, je quittais la salle commune, saluant d’un ton évasif les deux hommes attablés en silence. Ils ne manifestèrent rien de plus qu’à leur arrivée. J’observais alors qu’ils n’avaient pas entamé leur potage... ils se contentaient de tenir le bol à pleines mains, comme pour se les réchauffer, et je m’étonnais que la chaleur du feu de cheminée ait paru n’avoir aucun effet sur leurs hardes dégoulinantes.

     

    La lune était haute dans un ciel dépourvu de nuages. Bien que ce fût l’automne, je me surpris à trouver qu’il faisait meilleur au-dehors. Je décidais d’une courte promenade digestive sous les étoiles. J’empruntais une lanterne de jardin, posée sur une table d’extérieur : sorte de phares à l’attention d’improbables marcheurs nocturnes égarés, auxquels la petite lumière aurait indiqué la direction à suivre d’une plaisante étape. Assuré » par la flamme vacillante, je m’engageais sur un chemin d’herbe rase en direction des bois dont je supposais qu’ils ceinturaient le lac./ Je m’y engouffrais avec le soudain espoir d’atteindre la rive. Le spectacle de Guerlédan sous la lune m’enthousiasmait déjà. J’amorçais un pas plus volontaire... Quelque part une chouette hululait

     

     

    C’est à ce moment que je m’en étonnais !... Les fougères, l’humus... sans être sec, le sol ne gardait pas trace d’une averse récente, pas plus que ce parfum si plaisant généré par une pluie en forêt. Certes une légère rosée issue de la fraîcheur du soir commençait à perler, mais je songeais aux vêtements portés par les deux hommes arrivés à l’auberge, comme s’ils avaient affrontés un violent orage. Tout en marchant, je m’interrogeais. J’en vins à penser qu’ils étaient peut-être tombés à l’eau. D’un seul coup, je m’expliquais leur désir de prendre place près du feu, y sécher leurs manteaux détrempés, jusqu’à cette odeur de vase et les algues collées aux vêtements tout s’éclaircissait. Je souriais quant à l’égarement auquel nous pousse l’imaginaire parfois.

     


    Perdu dans mes pensées, j’arrivais sans m’en rendre compte à proximité de la berge. La lisière se devinait, toute proche et déjà, des langues blanchâtres s’étiraient dans le sous-bois entre les troncs noirs. Parvenu sur la rive, je n’osais m’avancer plus en avant, tant j’étais incapable de savoir où se situait la limite des eaux. Spectacle fantastique, un suaire de brume couvrait l’ensemble du lac invisible. Cette vaste étendue, caressée par la lumière de la lune, avait aussi envahie le rivage, jusqu’à s’immiscer profondément entre les arbres de la forêt.

    Devant moi émergeait la coque pourrie d’une vieille barque en bois, rongée par le temps. Elle paraissait flotter irréelle, sur ce linceul mélancolique, nef fantôme en partance pour l’ailleurs. La lueur de  ma lanterne, dressée à bout de bras en dessinait la courbe lors d’un vain combat mené contre les ombres allongées. La fragile flamme dorée oscillait doucement, apportant une infime chaleur à l’obscure blancheur de ce paysage fantasmagorique. Je tendais la main pour toucher l’étrave, cherchais de la pointe du pied ou diable se trouvait la limite de l’eau dont j’entendais à peine qu’elle léchait la berge. Doucement je tentais d’aller plus en avant, pénétrant dans la brume jusqu’à mi ceinture. J’avais le sentiment de m’enfoncer dans un rêve étrange et les branches mortes, tendues hors le brouillard, semblaient figées par la froide pâleur lunaire : autant de bras tortueux lesquels m’invitaient à la dérive d’un imaginaire fantastique.

    Il y  eut un frémissement dans mon dos à l’orée du bois. Je me retournais vivement, assujetti que j’étais à mes pensées tourmentées. Je ne vis rien... du moins un court instant, car je les aperçus, ombres parmi les ombres. Ils surgissaient enveloppés de brume par cette même sente que j’avais empruntée. Je les reconnus à leurs silhouettes voûtées et chapeautées baignées d’un clair de lune spectrale. Les deux de « l’Âne Brasseur ». J’étais saisi, tel un garnement pris sur le fait. J’éprouvais un malaise horrible lorsqu’ils se dirigeaient vers moi plutôt que de longer la rive comme je l’aurais souhaité. Je voulus prononcer quelque banalité avec la volonté de rompre l’envoûtement auquel j’étais soumis. Je ne parvins à articuler aucune parole. Ma gorge était sèche sans voix, le silence martelait mes tempes.

     

     

    Les deux rôdeurs nocturnes arrivaient à ma hauteur, un souffle glacial les précédait... ils étaient maintenant si proches que j’aurais pu  distinguer  leurs visages, mais entre le large feutre et la pèlerine surannée, malgré la lumière de ma lanterne, je ne distinguais rien, rien que les ténèbres d’une nuit sans éclat. Envahi par un profond sentiment d’effroi, je me sentis défaillir. Je fis un pas pour m’écarter d’une emprise redoutée... Je basculais soudain en arrière, avalé par l’épaisseur du brouillard... mon bras d’appui ripait sur la boue flasque et je m’étalais lourdement, une partie de mon corps plongée dans l’eau. C’eut pour effet de me remettre dans une indicible frayeur. Je restai ainsi, immobile dans l’obscurité de ma bougie éteinte, l’oreille tendue, cherchant à anticiper l’intention de mes agresseurs. Je ne percevais d’autre bruit que celui  de ma respiration... comme si j’avais été seul. Je tentais alors de me retirer à reculons, misérable crabe de vase acculé par son prédateur... je me redressais inquiet de les voir fondre sur moi d’un instant à l’autre !

    Je crus perdre la raison.

    Sans me prêter la moindre attention, comme si  je n’existais pas je vis monter les deux ombres à bord de la barque vermoulue... que dis-je, « monter à bord » ! Ils semblaient passer au travers d’une coque immatérielle, pareils à deux fantômes flottant aux frontières de notre monde.

     

     

    Puis sans manœuvre, sans bruit, l’épave rongée par le temps glissa avec lenteur sur le voile cotonneux, emportant ses passagers immobiles, restés debout sur l’avant du bateau. Je les suivais des yeux, tout aussi effrayé que j’étais fasciné... Arrivé au milieu du lac, je crus d’abord que la brume prenait de l’importance, je compris bien vite que la nef mystérieuse s’enfonçait doucement sous la surface pour une destination surnaturelle.

    Je courais comme un fou, remontant le long du sentier. Les fougères fouettaient la toile de mon pantalon : des branches me marquaient au visage, s’agrippaient à mon chandail, je chutais à plusieurs reprises, trébuchant dans les racines sournoises... je parvenais enfin à l’auberge de « l’Âne Brasseur » en partie mouillé, chaussures et bas de pantalon maculés de boue fraîche. Les deux aubergistes étaient encore à s’affairer en cuisine, mon irruption tonitruante rompit le silence. Sans que j’eusse à parler, ils surent les causes de mon épouvante.

    - Vous étiez sur la rive ? Vous les avez rencontrés, n’est-ce pas ?
    -
    Mais qui sont-ils Comment est-ce possible ?... Et vous, vous saviez lorsqu’ils sont entrés dans notre auberge ?... Vous saviez, bien sûr ! Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?
    -
    Bien sûr que nous savions, M’sieur. Tout le monde le sait ici, mais... personne n’en parle. Nous vivons avec, voilà tout. Nous auriez-vous crus si nous les avions évoqués ?.... Avec tout notre respect, M’sieur, j’en doute fort. Vus nous auriez écoutés poliment, amusé intérieurement par le récit de ces superstitions naïves, un sourire à peine masqué au coin des lèvres.
    -
    Qui sont-ils ? Je les ai vus disparaître sous la surface du lac.
    -
    Ils retournaient dans leur monde. M’sieur. L’ancienne vallée submergée par les eaux du barrage. Ce sont des éclusiers de Gouer Ledan, les revenants du « ruisselet large ». Dans les profondeurs du lac demeure le lit du blavet, de loin en loin, il est ponctué de vieilles écluses. Pour certaines subsistent les ruines englouties de ces maison d’éclusiers. Ce soir vous avez marché dans les pas de leurs fantômes. Les pauvres bougres sont condamnés à tenir leur poste, car il est des bateaux oubliés, des navires des temps jadis qui empruntent encore le cours ancestral du Blavet. Les seuls moments de répit dont disposent ces malheureux sont les nuits de pleine lune. Les éclusiers abandonnent alors leurs froids sanctuaires, juste le temps de profiter d’une flambée et d’un bol de soupe pour chauffer leur vieux os. Alors du fond du lac, elle surgit, ar bag noz« la barque de nuit » elle transporte les mort  qui demeure au fond du lac. Elle les amène pour un temps parmi le monde des vivants.

     

    Le lendemain matin, après une courte nuit d’un sommeil agité, je prenais congé de « ^L'âne Brasseur ». Je me proposais d’aller rechercher la lanterne abandonnée. En vain. Le jour qui suivit, je profitais de la douceur automnale pour découvrir le lac sous un aspect plus rieur. Cependant, comment pouvais-je me laisser emporter par la poésie des lieux sans songer à ce qu’il me serait impossible d’oublier désormais. Tout était paisible... Les eaux miroitaient le chatoyant reflet des rives aux couleurs d’automne.

    Au couchant j’avais gagné les bords du lac situés au nord. Je faisais étape au cœur d’une petite bourgade moins isolée. Pourtant un désir pervers me poussait de nouveau à déambuler le long des berges. Après que quelques badauds s’y soient attardés pour profiter d’un nouveau clair de lune, je restais seul. Au contraire de la veille, on voyait l’eau noire caressée de larges étoles brumeuses, lesquelles s’étendaient sur Guerlédan endormi. Le spectacle était tout aussi fantastique et si je n’avais entendu à quelques distances les notes joyeuses d’un sonneur, je crois que l’inquiétude aurait eu raison de moi.  Je prenais donc place sur un petit banc de bois, en bordure d’un chemin aménagé. Une attirance malsaine m’invitait à scruter l’obscurité sur la rive opposée, mais mes yeux s’y fixaient en un point précis, loin de la droite, où je me situais la veille. J’y portai une telle attention qu’au fond de moi, je n’étais plus assis en retrait d’une paisible promenade, je me perdais de l’autre côté, noyé dans les ténèbres d’un tourment obsédant.

    J’éprouvais soudain un terrible frisson ....

    Un court instant, j’aperçus une lueur. Elle venait de s’allumer, là-bas, une petite lueur tremblante. Elle vacillait... ondulait en d’étranges mouvements. J’eus pu croire qu’il s’agissait d’un signal, un signal à mon égard... Puis elle s’atténua progressivement noyée dans le brouillard, elle s’évanouit comme si quelqu’un s’aventurait dans les eaux noires. Je restais les yeux grands ouverts sur la nuit. J’attendais....

    J’attendis un temps ...

     

    Alors au bénéfice du clair de lune, je vis... je vis un léger ruban de fumée, une fumée pareille à celles qui sortent des cheminées. Celle-ci montait doucement dans la nuit étoilée. Mais elle ne provenait pas d’un endroit situé quelque part sur la rive opposée, elle sortait de la surface ... tout au milieu du lac. La fumée de cheminée montait de la vallée engloutie, là juste en dessous, dans les profondeurs mystérieuses du lac de Gouer Ledan.

     

     

    © Le Vaillant Martial

     


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  • L’intersigne de « l’enterrement »

    Marie Creac’h-Cadic, jeune filles de quinze à seize ans était servante à la ferme de Kervezénn en Briec. Non loin de Kervezénn, s’éteignait doucement, dans une chaumière isolée, un vieillard aveugle qui était l’oncle de Marie, à la mode de Bretagne, et à qui allait elle allait quelquefois faire visite.

    Un matin elle s’en revenait de Quimper, où elle avait coutume d’aller chaque jour porter du lait, avec une petite voiture à bras. On était en hiver et il faisait à peine jour. Marie se trouva tout à coup devant un char à bancs, dont un paysan qu’elle reconnut tenait le cheval par la bride. Elle n’eut que le temps de se garer avec sa voiture, dans la douve. Le char à bancs passa, elle vit qu’il contenait un cercueil. Derrière venait le porteur de croix, puis un prêtre, le recteur de Briec, et enfin le cortège funèbre. Marie ne fut pas médiocrement surprise de voir que le deuil était mené par les plus proches parents de son oncle l’aveugle.

    - Allons, se dit-elle, il paraît que mon oncle est mort.

    Elle rentra à Kervezénn, tout attristée, un peu dépitée aussi qu’on lui eût fait part de la mort du pauvre vieux, qu’elle aimait beaucoup.

    La maîtresse de maison remarquant qu’elle avait l’air toute drôle, lui demanda :

    - Qu’est-ce donc qui vous est arrivé, Marie ?
    -
    Il m’est arrivé que je viens de me croiser avec l’enterrement de mon oncle, et qu’on n’ait pas daigné me faire part de sa mort.

    La maîtresse de maison se mit à rire.

    - Vous avez rêvé ma fille, car certes vous n’étiez pas bien réveillée, quand vous avez vu ce que vous dites. Si votre oncle était mort, on l’aurait su dans le quartier.
    -
    Eh bien, répondit Marie, j’en aurais le cœur net ! Et elle alla, d’une course, jusqu’à la chaumière. Elle y trouva le vieil aveugle couché, comme à son ordinaire dans le lit clos, auprès de l’âtre. Seulement il avait la face toute jaune et ne respirait presque plus. Une de ses filles qui était là, avec d’autres parents invita Marie à se joindre à eux pour la veillée, cette nuit-là en ajoutant que ce serait sans doute la dernière.

    Elle ne manqua pas de s’y rendre.

    Comme elle était un peu fatiguée de sa journée, elle s’assoupit, au bout d’une heure ou deux. Soudain, il lui sembla que quelque chose de lourd venait de heurter la porte. Elle se réveilla en sursaut, et s’aperçut que les autres veilleurs eux aussi dormaient d’un sommeil profond.

    La porte cependant s’était ouverte. Marie vit entrer un cercueil qui fut déposé par des mains invisibles sur le banc-tossel.

    Elle eut grand’ peur et se tint coi à la place où elle était assise. Elle serra même très fort ses paupières sur ses yeux. Mais quand elle ne vit plus, elle entendit les mains mystérieuses fourrager dans le cercueil parmi les rubans de bois ou ripes qu’on étend sur les cadavres et le chanvre peigné que l’on tord en guise d’oreiller sous leur nuque.

    En ce moment l’oncle fit un long soupir.

    À l’aube, on constata qu’il était déjà tout froid.

    Marie Creac’h-Cadic s’en fut à Kervezénn, le cœur chaviré, prier qu’on voulut bien lui permettre d’assister  à l’enterrement. Mais la maîtresse de maison lui fit observer que les pratiques de la ville attendaient leur lait, qu’elle n’était d’ailleurs que la parente éloignée du mort et qu’elle s’était suffisamment acquittée envers lui en le veillant toute une nuitée.

    La pauvre fille dut se résigner. Elle s’attela à la petite voiture et se dirigea vers Quimper. Elle rencontra l’enterrement – le vrai, cette fois, -  au même tournant du chemin où elle avait déjà croisé l’autre.

    Craignant qu’on ne lui fie reproche pour n’être pas venue se mêler au cortège, elle se jeta dans un champ dont la barrière était ouverte. Elle attendit là, en regardant à travers les ajoncs du talus, que le convoi se fût éloigné. Elle s’apprêtait à quitter sa cachette quand elle fut clouée sur place par la stupeur.

    Voici que par la route s’avançait d’un pas hésitant un vieux à la figure jaune comme cire, et c’était son oncle, son oncle l’aveugle qui suivait à distance son propre enterrement.

     

    Pour le coup Marie Creac’h-Cadic s’évanouit d’épouvante. Des gens qui passaient par le champ la trouvèrent une heure plus tard, qui gisait inerte dans le fossé, ils  la rapportèrent à Kervezénn, à demi-morte.

    Conté par Marie Manchec, couturière à Quimper.

     

    © Le Vaillant Martial 


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    Sa vie fut fascinante, mystérieuse et surnaturelle.
    Et cela commença dès sa conception.


    Sa mère, Adhan[1] avait une sœur possédée par le Diable – disait –on – et qui se prostituait. Pour ne pas sombrer à son tour dans la débauche, la jeune femme se protégeait en menant une vie pieuse et vertueuse.

    Mais un soir, elle omit d’effectuer le petit rituel conseillé par le père Blaise et le Diable en profita. L’on ignore s’il la posséda par la ruse ou par la force, quoi qu’il en soit, neuf mois plus tard, un étrange enfant venait au monde.

    Poilu comme un petit animal, il sut, dès, les premiers jours, parler et marcher.
        Parce qu’il était à moitié démon, il avait reçu le pouvoir de connaître toutes les choses passées, et parce que sa mère était pure et tournée vers Dieu, il avait reçu la faculté de voir l’avenir.
        Ainsi, Merlin possédait la maîtrise du temps dès sa naissance...

    Adhan était tout amour, et bien que quelque peu troublée par l’aspect et les aptitudes extraordinaires de son enfant, elle l’aima aussitôt. N’espérant qu’une seule chose... élever son enfant modestement, dans l’amour et la vertu.

    Mais en ces temps-là, les femmes qui ne pouvaient pas nommer le père de leur enfant devaient être brûlées.
       Merlin
    , du haut de ces quelques jours de vie, fit alors sa première prédiction en assurant à sa mère que personne ne lui ferait de mal.

    Et il en fut ainsi.

    Les sept premières années de sa vie furent paisibles et, au côté de sa mère, il put voire éclore de nouvelles capacités comme communiquer par la pensée ou se transformer en animal. Les oiseaux -corbeaux ou merles – et les cerfs avaient toutefois sa préférence. Par la suite, il apprit aussi à prendre la forme de vieillard, d’homme sauvage ou encore de villageois pour délivrer un message sans être reconnu...

    Doté d’une sagesse innée, nourrie par un profond lien d’amour pour la forêt et les animaux, le jeune garçon aimait la solitude et se réfugiait fréquemment auprès de grands arbres, auxquels, d’ailleurs, il se comparait aisément. On dit même qu’il leur parlait, surtout aux pommiers avec lesquels il eut tout au long de sa vie, un lien tout particulier... Peut-être cela avait-il à voir avec l’île d’Avalon ? L’Île des pommes et des fées...

    Plus tard adulte, il fera de sa forêt sa demeure, son espace de quiétude et s’y réfugiera souvent, notamment lors d’intenses périodes de folie, lorsque tout ce savoir se fera un trop lourd fardeau, même pour l’incroyable enchanteur qu’il deviendra.

    Il rendra aussi régulièrement visite au confident de sa mère, le père Blaise, qui s’était retiré du monde des hommes dans les terres lointaines du Nord, et qui deviendra son scribe et son confident.

    En grandissant un lien étrange s’instaura entre le jeune garçon apprenti druide et les dragons, créatures pourtant unanimement craintes et détestées. Alors même qu’il n’en avait encore jamais vus, un dialogue intérieur s’établit tout naturellement  entre Merlin et certains d’entre eux. Tout au long de sa vie, ce lien puissant se renforça et il préféra les apprivoiser plutôt que de les combattre comme le faisaient alors tout bons chevaliers. Il verra en eux des protecteurs plutôt que des destructeurs.

    D’ailleurs c’est pour cette raison qu’encore enfant, il sut que deux dragons s’étaient endormis sous la tour que le roi Vortigen construisait pour se protéger des deux prétendants légitimes au trône. Uther Pendragon et Moine. Lorsqu’ils furent réveillés, les deux dragons, l’un blanc, l’autre rouge, se jetèrent l’un sur l’autre et s’entretuèrent. Symbolisant par là-même, la lutte sans merci que Vortigen et Uther Pendragon se livreraient plus tard.

    Ainsi, bien avisé, le vainqueur de ce combat Uther, prendra l’enchanteur comme conseiller lorsque celui-ci sera adulte.
        Le temps passa et Merlin devint un druide puissant et respecté. Il apprit la magie et devint un maître en la matière, le plus grand magicien du monde.

    Pourtant, malgré ses connaissances immenses, sa quête de savoirs ne semblait pas avoir de limites. Ainsi, il s’intéressa à de nombreux domaines comme, par exemple l’astronomie et l’astrologie et devint tout naturellement un grand érudit dans ces domaines.

    De plus, son talent inné pour lire les pierres fit de lui un bâtisseur hors norme, notamment de mégalithes, comme le cercle magique et céleste de Stonehenge.
        Mais ce furent surtout  ces dons de prophète – lui offrant une vision claire des arcanes de l’avenir – qui le firent entrer dans la légende.
        Merlin
    voyait loin. Très loin même. Certainement au-delà de ce que nous pourrions imaginer....
        Il savait aussi qu’il devrait tricher avec les lois de la nature, favoriser certains au détriment d’autres.

    Il savait tout cela.
        Ce fut sa force.
        Ce fut sa douleur.
        Il fit face, seul, à des choix cornéliens qu’il n’aurait pas souhaités à son pire ennemi.

     

    Mais  il savait que pour accomplir ce qui semblait juste, il devrait s’arranger avec sa conscience et que garantir le destin du royaume de Bretagne en unifiant le peuple breton et initier la quête du Graal demanderait des sacrifices.



     

    Ainsi, grâce à l’un de ces sortilèges, Merlin permit à Uther Pendragon, roi de Bretagne, dont il était devenu l’ami et le confident de prendre l’apparence de Gorlois l’époux d’Ygerne, de se rendre en son château et satisfaire son désir.

    Ce que Uther n’avait pas prévu, c’est que cette nuit-là, Gorlois serait tué et qu’un enfant serait conçu : Arthur.
        Ce que n’avait pas non plus prévu Uther, c’est que l’enfant serait le prix à payer pour cette duperie.
        Ainsi, après quelques mois, Arthur fut enlevé à ses parents et confié à Antor, qui l’élèverait loin des intrigues et des luttes de pouvoirs.
        Dès lors, Merlin devint le secret protecteur du jeune garçon.

     

    A la mort d’Uther, le magicien organisa un défi qui offrait le trône de Bretagne à celui qui pourrait arracher la mystérieuse épée enchâssée dans son enclume, épée qu’il avait placée là lui-même la veille.
        Merlin
    en eut connaissait déjà l’issue puisqu’il savait depuis qui était l’élu.
         Comme prévu un jeune écuyer du nom d’Arthur, inconnu de tous, arracha l’épée, presque fortuitement.

     

    Ce ne fut pas simple ‘imposer le jeune hommes au clan des bretons et Arthur dut faire ses preuves. Ce fut Merlin qui conduisit le jeune roi auprès de Viviane, la Dame du lac, afin qu’elle lui remit Excalibur.
        Ce fut encore lui qui  œuvra pour réunir les meilleurs chevaliers de la table ronde, afin que fut initiée la quête du Graal.
        Pourtant malgré tout son pouvoir, il ne put empêcher la chute du royaume de Bretagne et la mort d’Arthur, car tout cela était écrit.
         Il s’employa cependant, à ce que le chemin qui menait à cette funeste conclusion fût le moins chaotique possible. Y parvint-il ?

    Quoi qu’il en soit, dans le chœur de tous, Merlin l’enchanteur demeura le plus grand magicien de tous les temps ...
        L’Amour qu’il portait à Viviane, tu le sais déjà, scella son destin à jamais.
        Un jour peut-être, sa puissante magie aura raison du sortilège qui l’emprisonne... Et nous aurons l’extrême privilège de voir ce vénérable vieillard fouler à nouveau la forêt de Brocéliande.

    - Merlin... Viviane ... Je commence à me souvenir.
    -
    C’est bien... Sais-tu où nous sommes ?
    -
    Avalon...
    -
    Comment allons-nous nous y rendre ?
    -
    Certains parlent d’une barque... Mais toi et moi n’avons rien d’autre que de notre volonté. Il nous suffit d’y penser et nous y serons. Es-tu prête ? Je pris une profonde inspiration.
    -
    Oui
    -
    Je fermai les yeux.

    Lorsque je les rouvris, j’étais seule, au beau milieu d’une clairière, au centre de laquelle un grand pommier trônait fièrement.
        Mon cœur battait la chamade.
        Il m’avait simplement suffit de vouloir me rendre sur cette île pour m’y trouver... Comment ?

    - Inwynn t’a bien dis que tu étais magicienne...

    Je cherchais mon interlocutrice....

    - Derrière toi.
         En me retournant, je sentis d’abord sa chaleur avant de la voir.

    Un être de feu, rouge flamboyant, flottait devant moi.
    Ni belle, ni laide, elle était... étrange et fascinante.

    - Je m’appelle Ysgarane. Je suis une salamandre, immatérielle, impalpable et je terrasse le faux et le corrompu. Ici s’achève ton chemin. Et c’est le feu qui scellera ton destin.

    Je reculai

    - Mes flammes ne vont pas te brûler... Pas comme tu le penses, en tout cas.
    -
    Vous me faites peur
    -
    Je sais. Mais c’est l’ultime porte. Tu as le choix. Si tu veux retrouver tous tes souvenirs, savoir pourquoi tu as traversé la frontière jadis, qui a scellé ton petit caillou, et surtout, savoir qui tu es, tu dois me laisser faire. Tu peux refuser mais tu te retrouveras à l’instant même à ton point de départ, de l’autre côté de la frontière... Du côté de ceux qui ne croient plus. Et tu auras tout oublié. Choisis !

    J’avais toujours eu peur du feu... Pourtant, je devais savoir. J’avais vécu trop de choses pénibles pour reculer maintenant.

    - Allez-y. Faites de moi ce que vous voulez.
    -
    Pose ton sac.

    J’obtempérai.
        Elle ouvrit les bras...
        Je serrai les mâchoires, bloquai ma respiration et fermai les yeux.

     

    - Que les flammes brûlent le voile de l’oubli et que trépasse l’ancien proclama-t-elle.
      -
    Et elle m’enserra dans une étreinte brûlante.

    Je pensais souffrir le martyre et ce fut l’inverse...
        En un instant, le poids des ans s’envola. Je me sentis purifiée de l’intérieur.
        Incrédule, je me défis de son étreinte et le fixai sans comprendre.

    - Tu étais vraiment bien enfermée dans ta carcasse de vieille femme... Sourde et aveugle à tout... Ma sœur.
    -
    Ma sœur ? Ma sœur... Oui je me souviens à présent... Je me souviens ! Oui. Ma Sœur ! Je suis moi aussi une dame d’Avalon... Bien sûr : Je ne sais pas encore pourquoi je me suis égarée, mais je sais que je vivais ici. Parmi vous. Où sont les autres ?

    - Tu en as déjà rencontré cinq si tu me comptes.
    -
    ...
    -
    Oui...
    -
    Bien sûr Ymirée, Aylinen, Ezelwen, Inwynn et vous, Ysgarane, êtes des dames d’Avalon ?
    -
    Assurément.
    -
    Il faut que je m’asseye.

     


     

     

    © Le Vaillant Martial 



    [1] Selon une vieille version des Prose Brut chronicles 


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  • Le pendu

     

    C’étaient deux jeunes hommes. L’un s’appelait Kadô Vraz, l’autre Fulupik Ann Dû. Tous deux étaient de la même paroisse, s’étaient assis, au catéchisme, sur le même banc, avaient fait ensemble leurs premières Pâques, et depuis lors ils étaient restés les meilleurs amis du monde. Lorsqu’aux pardons, on voyait paraître l’un d’eux, les jeunes filles se poussaient du coude et chuchotaient en riant :

    - Parions que l’autre n’est pas loin !

    Il eût fallu marcher longtemps avant de trouver une amitié plus parfaite que la leur.

    Ils s’étaient juré que le premier d’entre eux qui se marierait prendrait l’autre pour « garçon de noce ».

    - Damné sois-je, avait dit chacun d’eux, si je ne suis pas de parole.

    Le temps vint qu’ils tombèrent amoureux, et le malheur voulut que ce fût de la même héritière. Leur amitié toutefois n’en souffrit point dans les débuts. Ils firent leur cour loyalement à la belle Marguerite Omnès, ne médisant jamais l’un de l’autre, fréquentant même de compagnie chez Omnès le vieux et se portant des santés réciproques avec les pleines écuellées de cidre que Margaïdik leur versait.

    - Choisis de nous celui qui te plaira le plus, disaient-ils à la jeune fille. Tu feras un heureux, sans faire un mauvais jaloux.

    Marguerite ne laissait pas que d’être fort embarrassée, en dépit de toutes ces belles assurances.

    Elle dut pourtant se décider.

    Un jour que Kadô Vraz vint seul, elle le fit asseoir à la table de la cuisine, et, s’installant en face de lui, elle lui dit :

    - Kadô, j’ai pour vous une grande estime et une franche amitié. Vous serez toujours le bienvenu dans ma maison ; mais, ne vous en déplaise, nous ne serons jamais mari et femme.

    - Ah ! répondit-il un peu interloqué, c’est donc de Fulupik que vous avez fait choix… Je ne vous en veux pas, ni à lui non plus !

    Il tâchait de faire bonne contenance, s’efforçait de dissimuler son émotion, mais le coup était inattendu et le frappait en plein cœur.

    Après quelques paroles banales, il partit en vacillant comme un homme ivre, bien qu’il eût à peine porté les lèvres au verre que Marguerite lui avait rempli. Quand il fut sorti de la cour des Omnès et qu’il se trouva seul avec son infortune dans le chemin creux qui menait à sa demeure, il se mit à sangloter comme un enfant à qui l’on a fait mal. Il se dit : « À quoi bon vivre, désormais ? » Et il résolut de mourir. Auparavant toutefois, il voulut serrer la main de Fulup Ann Dû et être le premier à lui annoncer son bonheur.

    Au lieu de continuer vers Kerberennès, qui était sa maison familiale, il prit donc un sentier à gauche pour aller à Kervaz où habitait Fulupik. La vieille Ann Dû épluchait des pommes de terre pour le repas du soir. Elle fut étonnée de la mine si pâle, si douloureuse de Kado Vraz.

    - Qu’as-tu ? lui demanda-t-elle. Tu es blanc comme un linge.
    - C’est que vous me voyez à la brume de nuit, gentille marraine. Je suis venu m’informer de ce que Fulup compte faire demain dimanche.
    - En vérité, je ne saurais te le dire. Imagine-toi que Fulupik tient à cette heure un nouveau-né sur les fonts baptismaux !
    - Bah !

    - Oui. C’est encore cette fille Nanès qui est accouchée d’un enfant bâtard. On est allé frapper à trois portes pour trouver un parrain. En désespoir de cause, on s’est adressé à Fulupik, qui a accepté. J’étais d’avis qu’il refusât comme les trois autres, mais c’est un entêté qui ne veut rien entendre. J’ai eu beau lui objecter qu’auprès des mauvaises langues il risquait de passer pour le père de l’enfant, il s’est tout de même habillé et il est parti au bourg. Il jurait même en partant qu’il ferait sonner les cloches.

    La vieille n’avait pas fini de parler qu’une sonnerie joyeuse retentissait au loin.

    - Quand je vous le disais !… s’écria Môn Ann Dù, en prêtant l’oreille.

    Elle reprit :

    - Mon fils est un écervelé. Tu devrais le morigéner, Kado. Tu es plus sérieux que lui, toi. Je tremble souvent que son étourderie ne lui porte malheur.
    - Soyez tranquille, répondit Kadô Vraz ; je vous affirme au contraire qu’il a dû naître sous une bonne étoile.

    Et, souhaitant le bonsoir, il tourna les talons. Sur le seuil, il fit halte, un instant.

    - Bonne marraine, dit-il, priez donc Fulupik de me venir joindre demain, dès l’aube, au carrefour de la Lande-Haute.


    La Lande-Haute est un dos de colline, semé d’herbe maigre et planté de quelques ajoncs, où paissent des vaches de pauvres. Deux chemins, deux sentiers plutôt s’y croisent au pied d’un calvaire. C’est à ce calvaire que se rendit Kadô Vraz. Il avait d’abord été chez lui prendre un licol, sous prétexte de ramener des champs la jument grise. Il attacha ce licol à l’une des branches de la croix et se pendit.

    Quand, à l’aube du lendemain, Fulupik se trouva au rendez-vous, ce fut pour voir le corps de son ami se balancer entre terre et ciel.

    En ce temps-là, pour rien au monde on ne se fût permis de toucher à un homme qui s’était volontairement donné la mort.

    Fulup Ann Dû, fort marri, descendit dans la plaine raconter le malheur qui était arrivé. Lorsqu’il dit la chose chez les Omnès, Marguerite se mit à pleurer abondamment.

    - Ah ! S’écria-t-il - Tu fais erreur, camarade, répondit Omnès le vieux, qui fumait sa pipe dans l’âtre. Margaïdik, dans l’après-midi d’hier, a annoncé à Kadô Vraz que, quelque amitié qu’elle eût pour lui, c’était toi qu’elle épouserait.

    Ce fut un grand baume pour le cœur de Fulup Ann Dû.

    Séance tenante, le jour des noces fut fixé. Par exemple, il fut convenu qu’on ne danserait pas, et qu’il y aurait simplement un repas à l’auberge, à cause de la triste mort de Kadô Vraz.

    La semaine d’après, le fiancé se mit en route, accompagné d’un autre jeune homme, pour faire la « tournée d’invitations ». Comme ils passaient au pied de la Lande Haute, le soir, Fulup se frappa le front tout à coup.

    - J’ai juré à Kadô Vraz que je n’aurais pas à mon mariage d’autre garçon d’honneur que lui. Il faut que je l’invite. C’est une formalité superflue, je le sais. Du moins aurai-je tenu mon serment. Il y va de mon salut dans l’autre monde.

    Et il se mit à gravir la pente.

    Le cadavre, déjà très endommagé, du pendu oscillait toujours au bout de la corde. À l’approche de Fulupik, des nuées de corbeaux s’envolèrent.

    - Kadô, dit-il, je me marie mercredi matin. Je t’avais juré de te prendre pour garçon d’honneur. Je viens t’inviter, afin que tu saches que je suis fidèle à ma parole. Ton couvert sera mis, à l’auberge du Soleil levant.

     

    Cela dit, Fulupik rejoignit son compagnon qui l’attendait à quelque distance, et les corbeaux, un moment effarouchés, achevèrent de dépecer en paix les restes mortels de Kadô Vraz. Fulupik eût encore volontiers invité son filleul, mais le pauvre petit être était mort dans l’intervalle…

    Le jour de la noce arriva. Le nouveau marié, tout à son bonheur, n’avait d’yeux que pour sa jeune femme qui, sous sa coiffe de fine dentelle, était, il faut l’avouer, la plus jolie fille qu’on pût voir. Certes, Fulup ne pensait plus à Kadô. Au reste, n’avait-il pas mis sa conscience en règle de ce côté-là ?… Donc, la fête allait bon train. Les mets étaient succulents. Le cidre dans les verres avait une belle couleur d’or jaune. Les invités commençaient à bavarder bruyamment. Déjà on portait les santés et Fulupik s’apprêtait à répondre à ses hôtes, quand tout à coup, en face de lui, il vit se lever un bras de squelette, tandis qu’une voix sinistre ricanait :

    - À mon meilleur ami !

    Horreur ! À la place qui lui avait été réservée, le fantôme de Kadô Vraz était assis.
        Le marié devint pâle. Son verre lui tomba des mains et se brisa sur la nappe en mille morceaux.
        Margaïdik
    , la jeune épousée, était, elle aussi, plus blanche que cire.

    Un silence pénible se fit dans toute la salle.

    L’aubergiste, surpris de voir qu’on ne mangeait ni ne buvait plus, bougonna d’un ton mécontent :

    - Libre à vous ! Mais les choses sont préparées. Ce qui n’aura pas été consommé sera payé tout de même.

    Personne ne répondit mot.

        Seul, Kadô Vraz, s’étant levé, dit en s’adressant à Fulup Ann Dû :

    - D’où vient que je parais être de trop ici ? Ne m’as-tu pas invité ? Ne suis-je pas ton garçon d’honneur ?

        Et, comme Fulup gardait le silence, le nez dans son assiette :

    - Je n’ai rien à faire avec ceux qui sont ici, continua le mort. Je ne veux pas gâter leur plaisir plus longtemps. Je m’en vais. Mais toi, Fulupik, j’ai le droit de te demander raison. Je te donne de nouveau rendez-vous à la Lande-Haute, pour cette nuit, à la douzième heure. Sois exact. Si tu manques, je ne te manquerai pas !

         La seconde d’après, le squelette avait disparu.

      Son départ soulagea l’assistance, mais la noce finit tout de même tristement. Les invités se retirèrent au plus vite. Fulup resta seul avec sa jeune femme. Il ne s’en réjouit nullement ; comme on dit, il avait des puces dans les bras.

    - Gaïdik, prononça-t-il, tu as entendu l’ombre de de Kadô Vraz. Que me conseilles-tu de faire ?

         Elle pencha la tête et répondit, après réflexion :

    - C’est un vilain moment à passer. Mais mieux savoir tout de suite à quoi s’en tenir. Va au rendez-vous, Fulup, et que Dieu te conduise !

    Le marié embrassa longuement sa « femme neuve », et, comme l’heure était avancée, s’en alla, dans la claire nuit. Il faisait lune blanche. Fulupik Ann Dû marchait, le cœur navré, l’âme pleine d’un pressentiment sinistre. Il pensait : « C’est pour la dernière fois que je parcours ce chemin. Avant qu’il soit longtemps Marguerite Omnès se remariera, veuve et vierge. » Il s’abandonnait de la sorte à de pénibles songeries, lorsque, arrivé au pied de la Lande-Haute, il se trouva nez à nez avec un cavalier vêtu de blanc.

    - Bonsoir, Fulup ! dit le cavalier.

    -À vous de même, repartit le jeune homme, quoique je ne vous connaisse pas aussi bien que je suis connu de vous.
    - Ne vous étonnez pas si je sais votre nom. Je pourrais vous dire encore où vous allez.
    - Décidément, c’est que sur toutes choses vous en savez plus long que moi. Car je vais je ne sais où.
    - Vous allez en tout cas au rendez-vous que vous a donné Kadô Vraz. Montez en croupe. Ma bête est solide. Elle portera sans peine double faix. Et au rendez-vous où vous allez, il vaut mieux être à deux que seul.

    Tout ceci paraissait bien étrange à Fulupik Ann Dû. Mais il avait la tête si perdue ! Et puis, le cavalier parlait d’une voix si tendre !… Il se laissa persuader, sauta sur le cheval, et, pour s’y maintenir, saisit l’inconnu à bras le corps. En un clin d’œil, ils furent au sommet de la colline. Devant eux la potence se découpait en noir sur le ciel couleur d’argent, et le cadavre du pendu, qui n’était plus qu’un squelette, se balançait au vent léger de la nuit.

    - Descends maintenant, dit à Fulup le cavalier, tout de blanc vêtu. Va sans peur au squelette de Kadô Vraz, et touche-lui le pied droit avec la main droite, en lui disant : « Kadô, tu m’as appelé, je suis venu. Parle, s’il te plaît. Que veux-tu de moi ? »

    Fulup fit ce qui lui venait d’être commandé, et proféra les paroles sacramentelles.

    Le squelette de Kadô Vraz se mit aussitôt à gigoter avec un bruit d’ossements qui s’entrechoquent, et une voix sépulcrale hurla :

    - Je donne ma malédiction à celui qui t’a enseigné. Si tu ne l’avais trouvé sur ta route, je serais à cette heure sur le sentier du paradis, et tu aurais pris ma place à ce gibet ! Fulupik s’en retourna sain et sauf vers le cavalier, et lui rapporta l’imprécation de Kadô Vraz.

    - C’est bien, répondit l’homme blanc. Remonte à cheval.

    Ils dévalèrent la pente au galop.

     C’est ici que je t’ai rencontré, reprit l’inconnu, ici je te laisse. Va rejoindre ton épousée. Vis avec elle en bonne intelligence, et ne refuse jamais ton aide aux pauvres gens qui recourront à toi. Je suis l’enfant que tu as tenu sur les fonts baptismaux. Tu vois qu’avec un bâtard, le bon Dieu peut faire un ange. Tu me rendis un grand service en consentant à être mon parrain, au refus de trois personnes. Je viens de te rendre un service égal. Nous sommes quittes. Au revoir, dans les gloires célestes[1] !

     

    (Conté par Lise Bellec. - Port-Blanc.)

    © Le Vaillant Martial 

     

     



    [1] En Bretagne, il n’y a généralement pas de sonnerie de cloches pour les baptêmes d’enfants illégitimes. Ces baptêmes sont dits « silencieux » (ar vadeziant zioul).

     


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  • Chipoteries, Duels et Mesquines querelles

     

    e Korrigan peut être d’une amabilité sans pareille, d’une bonhomie, d’une gentillesse, d’une serviabilité sans faille.

    C’est un éternel galant, déployant sans compter des trésors de bonnes manières. Malheureusement il faut bien convenir que la plupart du temps le korrigan a un véritable caractère de cochon.

    Mais là où d’autres exprimeront leur point de vue au cours d’une conversation animée, certes dont le ton resterait fort courtois, le korrigan quant à lui, préférera tout de suite en venir aux mains. Il faut dire que le sieur est chamailleur et d’une mauvaise foi abominable. Il fera donc tout son possible pour faire entendre sa vérité même s’il sait pertinemment qu’il a tort depuis le début ! Quand les mots ne suffisent plus, on applique une autre méthode !

    Et suivant l’importance du différend, on distinguera plusieurs degrés dans l’explication.... Il y a l’explication de base dite du Penn baz. Pour ladite explication qui n’est ni plus ni moins qu’un duel, il faut aller sur la lande, une clairière conviendra à la rigueur.

    Se munir de son plus beau Penn-Baz littéralement « bâton à casser la tête ».

    Les Korrigans ont la folie des bâtons, ils en ont de toutes les sortes et pour tous les usages : le bâton à marcher, celui à baluchon, pour se gratter etc...

    Il va sans dire que le Penn baz est la pièce maîtresse de leur collection, teinte au brou de noix et lustré à la cire d’abeille.

    L’impressionnant pommeau est souvent recouvert d’or ou d’argent et, dans certains cas, serti de pierres précieuses.

    Avant de débattre, on noue autour du bâton quelques rubans de couleur. Il n’y a là aucune signification, c‘est simplement pour faire joli.

    ieux vaut se faire accompagner de trois amis.

    Ils serviront de témoins et se porteront garant du bon déroulement de l’affaire. Sur le chemin, ses compagnons venteront ses mérites et l’encourageront à grands renfort de claques dans le dos.

    Cela pose problème, car, étant donné que l’explication se fait entre amis, les témoins de l’un sont aussi ceux de l’autre ! Ainsi il n’est pas rare de voir cheminer de concert une compagnie de cinq joyeux braillards, on se dit alors qu’ils vont à un débat d’opinions.

    Mais qu’à cela ne tienne, entre gens de bonne conditions on peut se faire confiance et de toute les manières, les deux compères sont trop pressés de se démontrer qu’ils ont chacun raison, pour s’arrêter à ce genre de détail ! Sans plus de cérémonie, la joute commence et se termine tout aussi rapidement, nos deux larrons assommés pour de bon !

    Ce n’est qu’une fois réveillé qu’ils réalisent avec soulagement qu’ils avaient tous les deux raison... ou bien tort, c’est selon.


    uoique n’étant que plaies et bosses. C’est ravi de la tournure qu’a prise l’explication qu’ils s’en vont, bras dessus, bras dessous, vers de bruyantes et joyeuses libations fêter leur toute nouvelle réconciliation et leur amitié revigorée.

    Il m’est dernièrement venu aux oreilles que mère nature, loué soit son nom, m’a faites fort grandes d’ailleurs, que des humains par une profonde amitié puisqu’ils se nomment entre eux compagnons avaient repris pour leur compte, et cela afin de résoudre des désaccords d’opinion, notre fameuse coutume de l’explication du Penn Baz. Comme quoi, quand il fait montre d’un rien de raison et d’un peu de bon sens, l’humain peut presque paraître civilisé !

     


    L’explication du gant 

     

       L’explication du gant est nettement plus sérieuse et s’applique dans les cas où la crudité des propos dépasse l’entendement ! Les deux débatteurs se lèvent alors 

    au grand dam de la tablée en prononçant la terrible phrase : « Souffrez que je vous soufflète » puis, le geste solennel, se présentent leur gant et, sans plus, commencent à s’envoyer un chapelet de claques sonores au visage ! Il arrive que l’un des protagonistes conserve la main dans le gant. Cela reste tout à fait convenable et donne, il faut le reconnaître plus de poids à l’explication.


      Il existe un cas extrême. Quand la divergence d’opinion a atteint des sommets dans l’abime. Quand le bâton ou le gant ne suffise plus, on opte avec beaucoup de réticence pour l’explication de la punaise.

    Chacun part de son côté quérir un beau spécimen de punaise dans un roncier des alentours. Par punaise, il faut bien sûr comprendre l’insecte, celui qui a la très désagréable manie de libérer des effluves nauséabonds sitôt qu’il se sent menacé. Une fois ce choix effectué, tous deux s’en reviennent avec leur spécimen sous le bras pour s’enfermer dans un terrier bien clos. Faute d’avoir un observateur dans la place on ne sait pas bien ce qui s’y passe.

    Tout ce que l’on peut dire de l’affaire, c’est qu’au bout d’un temps plus ou moins long l’assemblée de curieux, l’oreille collée à la porte du terrier entend soudain, provenant de l’intérieur, monter des cris ignobles, des râles effrayants et des gargouillis infâmes ! Un silence et pesant s’installe.

    Puis, dans une plainte lugubre, la porte s’entrouvre et l’assistance pétrifiée voit émerger dans un nuage de puanteur indescriptible, le pas incertain et titubant, deux êtres au faciès verdâtre aux yeux rougis d’avoir trop pleuré, une bave blanchâtre aux coins des lèvres !

    En les voyant s’éloigner ainsi, sans un mot et se soutenant l’un l’autre, personne n’ose poser de questions car cela supposerait trop d’explications et on sait pour le Korrigan, ce que cela veut dire !

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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