•  

    Il y a quelque cinquante ans, un navire étranger fit naufrage sur la côte de Buguélès, en Penvénan. On recueillit une dizaine de cadavres. Comme on ignorait s’ils étaient chrétiens, on les enterra dans le sable, à l’endroit où on les avait trouvés. Parmi eux était le corps d’un grand et beau jeune homme, plus richement vêtu que ses compagnons, et que, pour cette raison, on jugea être le capitaine. À l’annulaire de la main gauche, il portait une grosse bague en or sur laquelle étaient gravées des lettres d’une écriture inconnue.

    Buguélès est habité par une population d’honnêtes gens. On enterra, ou plutôt on ensabla le beau jeune homme, sans le dépouiller de sa bague.

    Des années se passèrent. Le souvenir du naufrage s’était peu à peu effacé. Cependant, à la veillée, quelquefois, en attendant le retour des hommes partis en mer, les femmes devisaient encore de celui qu’elles appelaient « le capitaine étranger », et de la grosse alliance en or pur qu’il portait au doigt.

    La première fois que Môn Paranthoën, une jeune couturière des environs, entendit raconter cette histoire, elle ne fit que rêver toute la nuit de cette alliance qu’on disait si belle. Le lendemain, elle y songea encore, et le surlendemain, et tous les jours suivants. Cela devint chez elle une hantise.

    Elle était passablement coquette, comme le sont toutes les jeunes couturières, et elle se disait qu’un bijou est fait pour briller à la lumière du soleil béni, non pour s’encrasser dans les ténèbres de la tombe. Longtemps néanmoins, je dois l’avouer, elle repoussa la tentation. Mais son métier même l’y exposait sans cesse. Quand elle causait dans les maisons de Buguélès, ce qui advenait presque journellement, elle était obligée de s’installer sur la table, près de la fenêtre, et toutes les fenêtres de ce pays regardent du côté de la grève.

    À la fin, la malheureuse n’y tint plus.

    Un soir, sa journée close, elle fit mine de retourner chez elle, puis, quand elle fut bien sûre de n’être pas vue, elle descendit à pas de loup vers la plage.

    Le lieu de la sépulture des noyés était marqué par une croix grossière, faite de bois badigeonné de goudron, qu’on avait eu soin de planter juste au-dessus du cadavre du beau capitaine. À tout seigneur, tout honneur.

    Nuit pleine, et tous les pêcheurs rentrés, Môn Paranthoën n’avait pas à craindre d’être dérangée. Elle s’agenouilla, se mit à gratter le sable avec ses ongles, furieusement. Bientôt, elle parvint à tirer à elle une des mains du cadavre, la gauche. L’anneau y était toujours. Elle tenta de le faire glisser sur le doigt, mais la peau racornie formait de gros bourrelets.

     Elle essaya de ses ciseaux. Peine perdue : les ciseaux ne mordaient pas dans ce cuir tanné par l’eau de la mer. Alors, exaspérée, elle saisit le doigt entre ses dents et le trancha d’un coup. Puis, l’avant recraché dans la fosse, elle y fit de même rentrer la main, nivela le sable, épousseta son tablier, en se relevant, et s’enfuit, emportant la bague.

    Le lendemain, elle vint à son ouvrage, comme à l’ordinaire. Seulement, elle avait la tête enveloppée d’un fichu de laine, par-dessus sa coiffe, et elle était toute pâle.

    - Qu’avez-vous donc, Môna ? lui demanda la ménagère.
    - Oh ! Rien, fit-elle, un peu mal aux dents. Cela va passer.

    Et elle entama sa couture.

    Mais, au lieu de passer, le mal ne fit que croître, au point de forcer Môn Paranthoën à quitter son travail. Elle s’en alla, en gémissant.
        Elle disparaissait à peine au tournant du sentier, qu’il s’éleva un grand tumulte dans le village. Des gamins qui jouaient dans la grève étaient subitement remontés, criant à tue-tête :

    - Venez voir ! Venez voir !
    - Quoi ?
    - Ce qu’il y a « au cimetière des noyés » !

     Tout Buguélès, hommes et femmes, descendit derrière eux jusqu’à la mer. Quand on fut arrivé à l’endroit, voici ce qu’on vit. Au pied de la croix goudronnée, une manche de veste sortait du sable, et de la manche sortait une main, et les doigts de cette main étaient affreusement crispés, sauf un, l’annulaire, qui se dressait, rigide et menaçant. On eût dit qu’il désignait avec colère quelqu’un, tout là-haut, dans les landes maigres qui dominent les petites maisons éparses des pêcheurs. À sa base, il portait une entaille profonde.

    Une des femmes qui étaient là parla ainsi :

    - C’est le doigt de la bague : on la lui a volée, et il la réclame.
    - Ré enfouissons toujours cette main, répondit un des hommes.

     Et il la recouvrit de sable.

    L’assistance se dispersa, en échangeant mille commentaires. Quand ceux qui étaient partis en mer rentrèrent, le soir, on leur conta la chose. Ils furent de l’avis commun : cela sentait le sacrilège.

    On s’endormit fort tard dans les chaumières, et l’on dormit mal.
         Au petit jour, les plus impatients coururent au cimetière des noyés. De nouveau, le doigt fatal se dressait sur le sable lisse.

    - Voyons voir jusqu’au bout, dirent-ils.

    Et ils ré enfouirent le doigt, la main, tout, comme on avait fait la veille. Puis ils allèrent quérir çà et là d’énormes galets et des quartiers de roches qu’ils entassèrent par-dessus.
        Oui, mais deux heures plus tard le doigt reparaissait ; les pierres semblaient s’être écartées d’elles-mêmes, respectueusement, et formaient cercle à distance.
        Alors, on eut recours à d’autres moyens. Le recteur de Penvénan, accompagné d’un chantre et d’un enfant de chœur, vint conjurer le mort, en l’aspergeant d’eau bénite.
         Mais le beau capitaine n’était probablement pas chrétien, car il ne se laissa pas conjurer.

    -Il redemande son alliance ! répéta la femme qui avait parlé la première fois.

    Maintenant, chacun pensait comme elle. Mais où la trouver, cette alliance, où la trouver, pour la rendre ? L’enfant de chœur, agenouillé dans le sable, dit :

    - Ce doigt-là a été ressoudé par la puissance de Dieu ou du diable, après avoir été coupé avec des dents. Et, certes, ces dents-là étaient aiguisées et fines.

    Il n’avait pas achevé, que, par la route goémonneuse qui mène de la mer aux maisons de Buguélès, apparaissait Môna Paranthoën, la couturière. Du moins, les ménagères la reconnurent à sa robe de double-chaîne et à l’élégance fraîche de son tablier. Car de son visage on ne voyait rien, tellement il était entortillé de linges et de châles. Sur son corps si souple, elle avait l’air de porter une tête monstrueuse.

    Elle avançait lentement, exhalant une plainte sourde à chaque pas qu’elle faisait.
        Lorsqu’elle fut arrivée au groupe, elle pria, du geste, qu’on la laissât passer.
        Entre le pouce et l’index, elle tenait une grosse bague d’or… Vous devinez le reste !…

    Les hommes voulurent faire un mauvais parti à Môn Paranthoën. Mais elle écarta les linges qui couvraient sa figure et leur montra sa bouche vide de dents, pleine de pus. On se contenta de la fuir, comme une pestiférée.

    Je l’ai rencontrée plus d’une fois, vaguant par les chemins, la tête toujours enveloppée de haillons. Elle ne pouvait plus parler, mais elle geignait lugubrement.
        Quant au capitaine étranger, depuis lors il repose en paix, sa belle alliance d’or au doigt, et rêvant, j’imagine, de la « douce » qui la lui avait donnée.

     

    (Conté par Françoise Thomas, journalière. - Penvénan, 1881.)

    © Le Vaillant Martial 

     


    votre commentaire

  •  

    Gniarf, Gniarf, Gniarf ...


     

    En voici un qui donne la chair de poule ! De ceux dont il vaut mieux ne pas croiser le chemin. Son ombre inquiétante ne cesse de grandir avec la peur de celui qu’elle poursuit. Elle rampe sur les sentiers de douanier, elle rampe le long des grèves, sur les vasières embrumées.

    Dès la tombée de la nuit, le hopper-noz glisse son œil torve depuis quelque grotte obscure, des cavernes où il se cache de la lumière du jour. Lorsqu’il est assuré que le soleil soit bien couché, il remet son œil tout au fond de son orbite. Ça  fait des bruits bizarres. Flocth !... Pouitch ! Puis il glisse au dehors sa carcasse voûtée  dont les bras ballants traînent plus ou moins à terre. On voit les traces de ces doigts griffus, parfois, dans le sable mouillé.

    On dit qu’il porte une veste de marine des temps anciens, dont certains des gros boutons de cuivre pendouillent, ne tiennent qu’à un fil. Il porte sur la tête un immense chapeau à boucle d’argent, pourvu d’un large bord. Un chapeau si grand, si noir, qu’il va se fondre avec la nuit.

    Y’en a qui disent...  y’en a qui disent que le hopper-noz pourrait y enfermer la lune, la lune et une partie des étoiles ! Mais si l’on commence à croire toutes les langues bien pendues !

    Non... dans son chapeau, le hopper-noz, il emprisonne les bergères égarées, les noceurs attardés... et les enfants dodus. Ça fait déjà du monde, il y a de quoi manger !

    Au cœur de la nuit, il pousse un long cri, une plainte que l’on pourrait confondre avec l’appel rauque du goéland.

    Yiouuu-Iouu ... Yiouuu-Iouu !

    Il ne faut pas s’y tromper et surtout, surtout... ne pas y répondre malheureux !!!! Il le prendrait comme une invitation et en trois bonds, il aurait vite fait de fondre sur l’imprudent qui en autant de fois lui aurait donné la réplique.

    Pourtant il faut savoir...


     

    Il est des crieurs de nuits aux intentions louables. Potr-en-or, le « gars de la côte », est de ceux-là. On l’appelle aussi Yannig an aod, « Jean du rivage ». Dans le golfe du Morbihan, le Hopper de Locmariaquer veille à la route qu’empruntent les marins livrés aux courants capricieux bordant les îles et les îlots du golfe. Il ne faut pas s’y fier. Mor Bihan, la « petite  mer » cache bien des pièges. Aussi Potr-en-or demeure accroupi, les pieds ancrés sur le rocher affleurant, vigie immobile prêt à brandir le feu de son fanal en de larges signaux avec la volonté de détourner les navires inconscients d’un écueil fatal. Lui aussi pousse un long cri, mais en aucun cas, ce ne sera un cri d’’effroi. Potr-en-or est bienveillant.

    On dit de lui... on dit de lui qu’il peut se trouver en deux endroits à la fois, tant il se déplace avec agilité.

    Il bondit d’une île à l’autre, pour se rendre là où sa présence lui semble nécessaire. Il sautille, effleure l’eau sans jamais s’y enfoncer, laissant derrière lui les ronds que ferait un ricochet.

    On dit des choses sur ce « jean du rivage », on rapporte qu’il pourrait avoir un pied sur Arz, l’autre sur l’île aux Moines.. Peut-être même d’une main ferme, tenir le bout d’un forban dont l’amarre aurait lâché dans le petit port du Bono, et de l’autre celui d’une barge, emportée par le flot de la rivière du Loc’h !

    Un « pêcheur de bon temps », René « petit-fagot-de-bois » las qu’aucun poisson ne vienne agiter les joyeux grelots de sa ligne, s’était assoupi à l’ombre de sa voile jaune. Pendant son sommeil sans qu’il s’en aperçoive, le dormeur bienheureux  fut secouru par Potr-en-or juste avant que le courant de la descendante ne l’emporte au loin, sur Mor Braz », la « grande mer », croiser les îles de Meaban, Houat et Hoëdic, les petites sœurs tranquilles... Que sais-je encore, tant les voyages se composent d’ailleurs.

    Entendez-vous sur la côte, couvrir la rumeur des vagues ....

    Yiouuu-Iouu ... Yiouuu-Iouu !

    Mieux vaut passer son chemin.

     

    © Le Vaillant Martial 

     

     


    votre commentaire
  •  

     

     

    Mon nom est Palestine, je vis dans la montagne de Coingo, et pour vous dire la vérité, c’est ma punition pour avoir comploté avec mes sœurs Mélusine et Mélior. Mais laissez-moi vous conter notre histoire en son entier...

    Elynas, roi d’Albante (ce pays que vous appelez désormais Écosse) était venu à Présine un jour de chasse. Assoiffé, il s’était rendu aux abords d’une fontaine où il avait été charmé par le chant cristallin de cette femme magnifique. Il était tombé amoureux sur l’instant et Présine avait accepté sa demande en mariage. Toutefois elle y avait posé une condition : Elynas ne devait jamais cherche à la voir en couches – serment qu’il lui prêta bien volontiers.

    Les mois passèrent et le ventre de Présine ne tarda pas à s’arrondir. Or il se trouvait que le fils qu’Elynas avait eu d’un premier lit, Mataquas, était fort jaloux de sa belle-mère et du bonheur que cette naissance allait pousser à son paroxysme.

    Aussi le moment venu, il s’employa à convaincre son père d’aller vois les trois filles que son aimée venait de mettre au monde en son absence. Transporté de joie Elynas pénétra en toute innocence dans la chambre où se trouvaient les trois nourrissons. Leur mère les baignait tendrement, mais lorsqu’elle aperçut Elynas, sa colère fut monstrueuse ! Elle injuria le malheureux qui réalisa alors qu’il avait trahi son serment. Cet oubli fut fatal, car apprenez que Présine était une fée et que de telles amours ne peuvent être que si les interdits sont respectés. Présine disparut sur le champ nous emportant Mélusine, Mélior et moi-même en l’île d’Avalon, ile perdue séjour enchanté.

     

     

     

    Les années se sont écoulées ... Le jour de nos quinze ans, Présine nous a révélé  le parjure de notre père. Guidées par Mélusine, nous avons décidé de venger notre mère et avons enfermé Elynas dans la montagne creuse de Brumbloremllion, dans le Northumberland. Hélas, nous étions bien loin d’imaginer que leur amour était toujours intact et que notre mère nous désapprouverait... Son courroux a été terrible, tout comme notre punition ! Mélior a été contrainte de garder un épervier dans un château d’Arménie et j’ai été exilée dans la montagne de Coingo où je dois veiller sur le trésor de mon père. Quant à Mélusine, l’instigatrice, son châtiment est bien pire que le nôtre : elle est condamnée à devenir serpente du nombril jusqu’au bas du corps – et ce chaque samedi. Mais si par bonheur elle trouve un homme qui veut bien l’épouser, lui promettre de ne jamais chercher à la voir le samedi et qui garde le silence à ce propos, elle mènera une vie de femme normale...

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire
  • Un pêcheur de Goulien, dans le Cap-Sizun, trouva un jour, en mer, le cadavre d'une noyée. Comme il l'amarrait derrière sa barque pour la remorquer à terre, il s'aperçut qu'elle portait au doigt une belle bague d'or.

    Le malin Esprit lui souffla l'idée de s'emparer de cette bague. Il était seul à bord de son bateau et, par conséquent, assuré de n'être vu de personne.
        Il saisit donc le bras de la morte, mais la chair du doigt avait gonflé : impossible d'en faire glisser l'anneau.
        Alors le pêcheur tira de sa poche son couteau de marin, à lame forte et tranchante, et, pour avoir le bijou, trancha le doigt de la noyée.
        Aussitôt - chose étrange - la blessure se mit à saigner comme si le cadavre était encore vivant. Et le sang coulait en telle abondance que tout le sillage de la barque, au loin, en était rouge.

    Arrivé à terre, le pêcheur s'empressa d'enfouir le cadavre dans le sable de la grève, sans prévenir ni maire, ni clergé. Puis il gagna son logis, avec la bague. Sa femme l'attendait pour souper.

    Ils se mirent à table. Tout à coup, la femme ayant tourné par hasard les yeux vers la fenêtre, s'écria :
    - Jésus, mon Dieu ! Regarde donc, Jean-Clet, qu'est-ce que cela signifie ?

    Il leva la tête, regarda, lui aussi. A la vitre supérieure de la fenêtre était appliquée la paume d'une main verdâtre à laquelle un doigt manquait, et, de la partie mutilée un mince filet de sang descendait, descendait sans fin, le long du verre.

    L’homme, qui avait gardé pour lui le secret de son aventure, devint tout pâle.


    - Attends, dit-il, je vais voir dehors ce que c'est. Et il sortit. A l'instant, la main disparut.
    - Reviens ! lui cria sa femme... On ne la voit plus. Il rentra, mais il n'eut pas plus tôt repris sa place à table que de nouveau la main fut visible. La femme dit :

     - Sûrement, il y a quelque malheur sur nous !
    - Bah ! répondit le pêcheur, nous avons peut-être la berlue, l'un et l'autre. Ne pensons plus à cela, et allons-nous coucher.
      


    Il espérait qu'une fois dans leurs couvertures et derrière les volets du lit clos, ils cesseraient de voir... Il se trompait, car, dès qu'il eut soufflé la chandelle et que l'intérieur de la maison fut tout entier dans la nuit, la main apparût en clair sur le noir de la fenêtre : on eût dit qu'elle brillait dans l'ombre, et le sang qui s'en épanchait faisait comme une traînée de feu.

     Alors, l'homme, épouvanté, se confessa : il dit à sa femme le forfait qu'il avait commis.
    - Vous n'avez qu'un parti à prendre, déclara celle-ci : c'est d'aller au plus vite enterrer la bague avec le cadavre. Puis, demain, vous passerez chez le recteur et vous lui commanderez une messe pour "une personne inconnue".

    ainsi fit le pêcheur. Et la main sanglante ne se montra plus.

    Conté par Le Bour. – Audierne 

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire
  •  

     

     

    Les énormes blocs de granit jetés là par on ne sait quel géant paraissaient dormir d’un sommeil rien ne semblait pouvoir perturber.
        Un sommeil obscur et immuable.
        Colossaux rochers, discrets témoins de tant d’histoires ordinaires. Seuls détenteurs du secret de leur origine et probablement tant d’autres.
        Étrange spectacle que ces énormes rochers colonisés par la mousse, dispersés  au beau milieu de cette forêt de chênes et de hêtres.

    <

    <![endif]-->

    Parfois par centaines, blottis, entassés les uns contre les autres. Parfois solitaires ou encore les pieds dans l’eau.
        Parfois solitaires ou encore les pieds dans l’eau.
        Quelquefois, même en équilibre précaire.

     

    Chaos minéral à l’ombre bienveillante d’une forêt bretonne. Huelgoat.
        Marie soupire longuement.
        Elle réajuste son bonnet de coton joliment orné de dentelles, lissa son tablier et essuya ses larmes.
         Ces bottines cirée à la main – elle avait la chance de ne pas porter des
    boutoucoats, elle posa un pied sur le rocher brûlant. Puis l’autre.

    Cette puissance qui l’avait toujours impressionnée, sans pour autant lui faire peur. Elle savait que dans ces champs de pierres impassibles sommeillait une force bienfaisante...
        Elle l’avait toujours su.Pourtant on racontait tellement d’histoire sur cette forêt... Des histoires horribles.
        Lorsque la chaleur devint trop intense et vraiment désagréable, elle offrit un peu répit à ses pieds nus en se réfugiant sur la mousse fraîche et douce.
         Et puis, ses pieds apaisés, elle se réchauffa à nouveau au feu du rocher.

    Elle adorait ce petit jeu.
        La plupart du temps, il la sortait de tous ses tracas, de toutes ses peines.
        Mais aujourd’hui, rien n’y fit.
         Pierre l’ignorait toujours.

    Pourtant Marie l’aimait. Alors son petit cœur de jeune fille saignait.

     Pour se consoler, elle se rapprocha du beau chêne mousse dont les racines couraient sur l’une des pierres géantes.
        Il lui semblait presque qu’au fil du temps, l’arbre penché s’était peu à peu rapproché du rocher.
        Pour mieux l’enlacer,
         Pour mieux l’embrasser.

     Elle scruta les alentours.
        Personne ne devait la voir.

     Si ses amies l’apercevaient, elles se moqueraient d’elle.
        Si le prête François en avait vent, il crierait à la diablerie.
        Après avoir encore vérifié deux fois qu’elle était bien seule, Marie se blottit contre le tronc rugueux et ferma les yeux.
        Elle laissa ses larmes couler.

     Un cœur qui bat
        Un cœur qui s’ouvre

     Un cœur pas comme les autres.
         Ynora ouvrit lentement les yeux et sortit paisiblement de sa douce somnolence.

     

    Elle sourit
        Que cette étreinte est délicieuse.
        C’est si rare.
        Je sens que tu aimes, mon ami.

     

    Elle tendit l’oreille.
         Puis ferma les yeux et écouta...
         De la tristesse... Mais beaucoup d’amour aussi.
          Elle s’étira.

    <![endif]-->

    Une envie  irrésistible...
        Marie hésite
         Si on me voyait...
         Finalement, mais tout de même  un peu gênée, elle embrasse le tronc moussu
         Pas si simple de faire selon son cœur

    Mon ami je frissonne encore de ce baiser,
        Qu’il fut doux
         Tu trembles aussi...

     Soulageons cette enfant
        Libérons-le de sa peine.

     Les larmes de Marie coulèrent encore

     Et puis le flot de tristesse cessa.
        Marie essuya sa dernière larme et soupira longuement

    - Merci, fit-elle timidement

    Elle sourit
       Elle eut soudain envie de presser son dos contre l’arbre pour mieux sentir sa force
        Elle soupira encore et ferma les yeux

     Pour mieux goûter à la sérénité retrouvée.
       Pour mieux savourer ce moment précieux.
        Et ainsi, pour mieux écouter
        Pour enfin, mieux entendre.

    <![endif]-->

    Entendre le chant des oiseaux qui se répondent d’arbres en arbres. Le gazouillis des mésanges bleues, les causeries interminables du merle et les tapotements lointains du pivert.

     

    Entendre le chant des feuillages agités par la brise d’été, doux murmure si apaisant qui nous berce et nous cajole comme des enfants et qui ouvre e la rêverie.
    Entendre le chant de la rivière tout près. Le clapotement cristallin et incessant de sa course vers la mer.

     Pour entendre la vie

     Elle se laissa glisser le long du tronc et se roula en boule au pied du chêne, le cœur encore plus léger.
    À tel point qu’elle s’endormit.

     Elle nous a confié sa peine.
     Elle nous a ouvert son âme.
     Mon mi, je suis curieuse.
     Quelque chose sommeille en elle.

     Faisons-lui signe....

     Marie se réveille d’un sommeil sans rêve au son du clocher lointain.
     Quatre coups.
    Faut que je rentre.
    Son précepteur l’attendait sûrement.
    La jeune fille se leva et se retourna vers le chêne pour une dernière caresse.

    Qu’est-ce...
    Son cœur bondit.
    Son geste resta en suspend tandis qu’elle se rapproche du tronc pour mieux voir.

    - Ce n’était pas là tout à l’heure... J’en suis sûre... !

    Elle suivit du doigt les contours des entre lacs et des arabesques inscrites dans un joli cercle parfait, profondément gravé dans l’écorce.
    Pourtant on le dirait là depuis toujours....
    Au même endroit que mon baiser.

     Des rayons de  lumière perçaient à travers le feuillage et dessinaient des taches d’un beau vert tendre dans l’herbe folle dotant ce sous-bois d’une atmosphère enchanteresse.
       Marie laissa l’étrange jeune femme la devancer de quelques pas pour admirer un instant la beauté et le charme de cette forêt.

     

     

    La belle rousse se retourna et lui sourit.
    -
    Viens... J’ai quelque chose à te montrer.
    -
    Je ne vous ai jamais vue au village, interrogea Marie, ignorant l’invitation.
    -
    Je n’y vais jamais.
    -
    Qui êtes-vous en fait ?
    -
    Tu sais garder un secret ?
    -
    Oui je crois
    -
    Je vis dans les bois avoua la rouquine. Et le m’appelle Ynora.

    Drôle de nom....

    - Moi c’est Marie, vous êtes sorcière ?
    -
    Tu aimerais ?
    -
    Je ne sais pas vraiment. Vous me faites un peu peur, j’avoue.
    -
    Ma jolie petite fille...
    -
    J’ai quinze ans ! s’indigna  Marie
    -
    Jolie jeune fille... Je suis tout simplement incapable de te faire du mal. Ce n’est pas dans ma nature. Cette discussion ne nous mène ra nulle part, assura la belle jeune femme. Viens La main délicate d’Ynora se posa alors un instant sur celle de Marie.
    -
    Un frôlement..... Une brève caresse qui procura à la jeune fille une forte et étrange sensation, Presque un sentiment....
    -
    Une impression de légèreté et d’inconnu. D’irréel même.
    Alors qu’Ynora s’éloignait, un parfum de mousse, d’herbe, de fleur submergea Marie.*Elle frissonna.

    Faut que je m’en aille !
         Ce n’est pas normal tout ça. Et le précepteur m’attend.

     La curiosité est-elle un vilain défaut ? Le père Cloarec l’aurait affirmé et certifié !
    Mais ce fut plus fort qu’elle.

     Marie rattrapa la belle rousse.

     Ynora s’était accroupie près de grande fougères.

    - Moi aussi je les ai toujours aimées, lança Marie. La façon dont chaque penne à de s’enrouler sur elle-même, comme des petits coquillages, m’a toujours amusée.
    -
    Tu es savante...
    -
    Mon précepteur, il est sévère.

    Ynora sourit.

    - En fait elles réagissent à l’ensoleillement et à la grande quantité d’humidité... Elles sont sensibles et sont uniques en leur genre. Touche-les s’il-te plait...

    Malgré ses questionnements, Marie obéit.
    Dubitative, elle les effleura distraitement et un peu brutalement sans conviction.
    Ce ne sont que des fougères, il y en a partout !

    D’abord, elle ne sentit rien.

    Et puis, brusquement elle retira sa main.
    C’est quoi ça ?
    Elle dévisagea Ynora, qui se contenta de sourire.
    Tu as été surprise...Recommence s’il te plaît.

    Marie soupira profondément
    Elle effleura à nouveau les fougères, mais cette fois,
    Bien plus délicatement, comme une caresse.
    Une longue caresse.
    Elle ferma les yeux.

     Les notes cristallines d’une mélopée délicate s’élevèrent alors avec douceur emplissant son cœur d’un profond sentiment de bonheur.

     Et puis ses larmes coulèrent.
    Comme un flot ininterrompu alors qu’elle souriait.
    Ses larmes se firent sanglots.
    Des sanglots de trop d’émotions
    Des sanglots d’émerveillement...

     Elles chantent, elles chantent...
    Les fougères chantent !
    Et c’est magnifique.

     - Oui les fougères chantent... Comme la plupart des plantes d’ailleurs. Comme autant d’odes à la vie, explique Ynora.

    Mais Marie ne répondit pas.

     - Ça va s’inquiéta Ynora.
    Marie fit oui de la tête.
    Les mots restaient coincés dans sa gorge. Elle essuya ses joues mouillées alors qu’elle avait encore des larmes plein les yeux.
    Faut que je me reprenne.
    Prends ton temps mon enfant.

     Cette fois, la jeune fille ne releva pas. Après tout, il était vrai qu’elle ne savait encore rien de la vie... Et rien ne l’avait préparée à ce qu’elle venait de vire et surtout d’entendre.

    - C’était....

    Marie toussa.

    - C’était si beau... On aurait dit... Ah ! je ne trouve pas les mots... on aurait dit de l’amour en musique.
    -
    C’est exactement cela
    -
    Comment est-ce possible ? Vous l’avez déjà entendu ? Ce chant je veux dire ?
    -
    Je connais celui-là et bien d’autres encore.
    -
    Vous voulez dire que...
    -
    Tous les végétaux chantent, tous.
    -
    ...

    Une larme échappa au contrôle que Marie tentait d’exercer sur ses émotions tourneboulées.

    - Vous êtes sûre que vous n’êtes pas une sorcière ?
    -
    Tu y tiens à ton histoire... Je comprends. On te remplit le crâne de tellement de sottises... Comment pourrais-tu faire la part des choses à ton âge. Non, je ne suis pas une sorcière et ce n’est pas un tour ... c’est juste une réalité que tu n’as jamais perçue jusqu’ici et qui échappe à la plupart de tes congénères.
    -
    Une autre réalité, dites-bous... Je ne comprends rien !
    -
    Bon ... tu crois aux anges ?
    -
    Oui bien sûr... Dans la bible...
    -
    Tu crois en leur réalité, mais tu ne les a jamais vu, n’est-ce pas ? Pourtant je crois bien que certains hommes en ont vus...
    -
    Je croyais que c’était des fables...
    -
    Imagine un instant que ce soit vrai.

    Marie devint songeuse.
    Si c’était vrai... Ce serait incroyable....
    Et puis consciente de ce soudain silence, elle sourit.
    Un ange passe ? On dirait !
    Ynora éclata de rire. Un rire cristallin et lumineux.

    Ça ressemble au chant des ...

    - Certaines choses existent, mais ne sont pas perçues et comprises par les humains... Pourtant, elles sont bien réelles. Et tu viens d’en avoir un avant-goût.

    Marie regarda les fougères. Elle n’osa pas toucher à nouveau. Comme si c’était un sacrilège.

     Elle resta un long moment à contempler ses mains, silencieuse et pensive....

    - C’est beaucoup pour moi... Je ne sais plus trop où j’en suis. Je ne sais pas trop ce que vous êtes et je n’ai peut-être pas envie de savoir pour le moment. Voyez-vous ?
    -
    Je vais te laisser alors... Je n’aurais peut-être pas du...
    -
    Oh non ! Ne partez pas ! Non je vous en supplie, ne partez pas... Vous êtes la plus belle chose qui me soit arrivée... Ma vie est si monotone... Si réglée à l’avance, si prévisible. Non ... c‘est juste que...
    -
    Tu as besoin de temps
    -
    Oui

    Un doute passa dans ses yeux.

    - Vous me promettez que ce ne sont pas des diableries !
    -
    C’est juste la nature, Marie. La nature dans toute sa complexité et sa beauté. Aime-là comme ta propre mère car c’est notre mère à tous.

    Le clocher au loin sonna cinq coups.

    Comme un appel à l’ordre

     Je vais me faire arracher la tête ! cria presque Marie en panique.

    Elle se retourna vers Ynora

    - Je vous reverrais ?
    -
    Cela ne dépend que de toi
    -
    Alors oui !
    -
    Viens je t’accompagne

    Toutes deux quittèrent le sous-bois sans se presser. Comme pour faire durer ce moment, cet instant unique.

    À l’approche de l’orée du bois, près de l’arbre où Marie s’était endormie, Ynora ralentit et s’arrêta.

    - Vous ne venez pas ?
    -
    Je vais m’arrêter-là, si tu le permets.
    Marie fit un pas en arrière et machinalement se rapprocha du chêne
    -
    Adieu ma belle murmura Ynora.

    La jeune fille dévisagea  la belle rousse, pleine d’interrogations, mais Ynora lui effleurait déjà la joue...

     

    Et Marie s’endormit aussitôt, glissa doucement le tronc et se leva au pied du chêne.

    Marie se réveilla en sursaut quand le clocher sonna une fois.
    La demie ! De quelle heure ?
    J’ai dormi combien de temps ? Je vais me faire enguirlander, je le sens ?

     En se levant, son regard se posa avec étonnement sur le petit cercle gravé sur l’écorce du chêne au pied duquel elle s’était assoupie.


    -
    Extraordinaire cette gravure ! jamais  je n’ai vu un travail aussi fin et délicat. Il faudra que je montre cela à Pierre un de ces jours. Elle remit non sans mal  ses bottines brûlantes.
    -
    J’ai dormi plus longtemps que je ne le pensais, dirait-on.
    -
    Avec, grande précaution, elle descendit du gros rocher.
    -
    Faut pas que je me salisse trop...

    Ainsi, le pas pressé, mais sûr, Marie, la jolie petite bretonne quitta la forêt de Huelgoat.
    Mais d’où vient cette drôle de musique que j’ai dans la tête depuis que je me suis réveillée ?

    Tiens ! Un écureuil, il est mignon....

    © Le Vaillant Martial 

     

     

     

     


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires
================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :