• La montagne du Diable

    Le Québec est une terre féerique. Non seulement grâce à ses paysages magnifiques, ses lac profonds et ses forets immenses, mais surtout parce que ce pays jouit d’un patrimoine légendaire exceptionnel.

    Les premiers colons furent confrontés à la mythologie amérindienne. Les indiens trouvèrent dans les récits de Français débarqués sur ces terres d’étranges analogies avec leurs propres croyances. De cette rencontre, bien des créatures sont nées...

     


     

    Il existe au Québec une grande quantité d’êtres féeriques curieux tels des lutins pourvus d’un seul œil et de membres semblables à des pattes de grenouilles. Ces drôles ont une occupation qui les rapprochent de gnomes de l’Hexagone : ils adorent pénétrer dans les écuries pour emmêler les tresses des chevaux A côté des farces des lutins, il est des créatures bien plus redoutables.

    La Dame aux Glaïeuls par exemple hante les rives du Saint-Laurent. Sa séduisante apparence cache en vérité la noirceur la plus profonde. Ses yeux d’un vert glauque vous hypnotisent pendant qu’elle glisse lentement ses mains jusqu’à votre cou et vous entraine vers les profondeurs du fleuve.

    Sur l’Isle-aux-Coudres, une légende rapporte l’existence d’une fée. L’histoire se passe en 1806. Louise est amoureuse de Charles et jeune homme partage son amour à un point tel qu’ils décident de se marier en ce joli printemps. Tellement joli que la belle saison s’annonce bien tôt en réalité. Les glaces ont fondu et les bateaux se mettent à quitter les ports.

    Hélas pour leur pour leurs projets. Charles doit regagner sa frégate et partir pour un voyage vers l’Europe. Au bout de l’île, les amants s’enlacent une dernière fois avant le départ. Charles promet à sa belle de lui revenir sain et sauf. Pour preuve de son amour, il lui offre un joli bouquet des premières fleurs printanières. Louise défait le ruban rouge qui retient son chignon et attache le bouquet à l’une des branches de l’orme qui surplombe le rocher. »Ainsi » dit-elle, « je viendrai sur ce rocher chaque jour de l’été venu pour guetter ton retour ». Les fiancés scellèrent cette promesse d’un doux baiser.


     

    Les mois passèrent, vint l’été et Louise tint parole. Elle vint chaque jour se poser sur le rocher, sous le bouquet desséché observant l’horizon, voyant passer les voiles sans jamais apercevoir le bateau de son bien aimé. Au début de l’automne, l’excitation du retour  avait place à l’inquiétude puis au chagrin.

    Chaque jour Louise revenait et chaque jour elle laissait ses larmes s’écouler sur le rocher. Puis un soir ses parents ne la virent pas revenir. Son père se mit à la chercher. Il cria son nom d’un bout à l’autre de l’île. Se souvenant du rocher sur lequel sa fille attendait son fiancé disparu en mer, il se rendit sur place mais hélas, Louise restait introuvable. Son regard fut alors attiré par un léger filet s’écoulant de la roche, une source qui n’y était pas auparavant. Une fée avait eu pitié du chagrin de Louise et l’avait transformée en source pour que sous la forme de cette eau, elle puisse tomber dans la mer et rejoindre Charles au fond de l’océan.

    Comprenant que cette source n’était autre que s fille métamorphosée par la fée de L’Isle-aux-Coudres, le père laissa à son tour s’étaler une larme sur le rocher. A l’une des branches de l’orme, un ruban rouge effilé flottait au vent...

    Ainsi sont les fées québécoises, à veiller sur les amours perdus, à répondre aux prières des amants déchirés par la vie. Discrètes, elles n’en possèdent pas moins le pouvoir de répondre aux demandes par leur grande magie.

    Ce pays ne manque donc pas de fées, de nymphes et dames blanches qui apparaissent à travers l’eau des chutes dans la vapeur des torrents comme celui de Saint-Léandre en Gaspésie. Ces belles dames demeurent la plupart du temps invisibles aux yeux des hommes, lointaines comme le souvenir des déesses-mères œuvrant au bien de la terre.

    Quelquefois, un homme parvient à capter ou voir l’une de ces belles jouer devant lui une scène de l’Ailleurs ou de l’Autrefois. Rares, très rares sont les échanges avec les fées, elles sont plus éloignées des hommes qu’on ne le croit. Il en va tout autrement  d’autres créatures de ces contrées.


     

    Julien était crypto-zoologue. Il étudiait les phénomènes liés à l’existence d’animaux ou d’êtres que l’on croit généralement de pures légendes. Sa passion était née il y a bien des années lorsque, adolescent, il s’intéressa au monde des fées, des elfes et des lutins. Il jalousait beaucoup la richesse des Européens sur le sujet et se lassait de lire et relire tous les ouvrages en provenance de France où d’Angleterre qui garnissaient sa bibliothèque.

    A passé trente ans, Julien était devenu un adulte qui avait su conserver la curiosité d’un enfant. Il avait fait des études sérieuses à la grande joie de ses parents. Il était devenu laborantin dans un hôpital. Mais il n’avait jamais abandonné pour autant ses recherches sur les êtres légendaires. Ainsi il passait son temps libre à parcourir les lieux hantés, les endroits marqués par une légende et, une fois sur place, collectait autant les paroles des anciens que tout objet insolite, début de preuve de l’existence réelle, contemporaine ou passée, d’une de ces créatures.

    Comme tout bon crypto zoologue, il avait déjà pu amasser quelques merveilles : un relevé en plâtre d’un Saquasch : Une dent de Ponnik, trouvée au fond du Pohénégamook, lors d’une séance de plongée l’année dernière, une plumes appartenant à l’une de ces femmes-oiseaux venues des étoiles selon les traditions amérindiennes, une amulette pour se protéger des Petits Hommes.

    Quatre trésors inestimables à ses yeux, qui ornaient les murs de son salon. Le dernier lui tenait particulièrement à cœur. L’existence des Petits Hommes l’avaient toujours intrigué. Ces créatures ressemblaient à s’y méprendre à celles du même genre dont parlent la plupart des légendes Européennes dans cette terre de Bretagne d’où proviennent de nombreux ancêtres Québécois d’aujourd’hui. Une région remplie de mystère pour Julien...

    Jamais il n’avait jusqu’ici économiser suffisamment d’argent pour voyage en Europe et découvrir cette mystérieuse Bretagne dont les livres de son enfance lui parlaient. Il s’était imaginé que les colons bretons installés en ces terres, de l’autre côté de l’Atlantique avaient emmenés avec eux leurs contes et légendes et nourrit à leur tour l’imaginaire de peuples autochtones. Mais il devait y avoir une source locales derrière les Anicinapecec ou encore les Magah Kokoctasini ... Tous ces Petits Hommes qui peuplaient les forêts et les montagnes de la grande nation des Algonquins. En se remémorant, son précieux trésor, cette amulette indienne, les souvenirs de ses enquêtes défilèrent en son esprit. Il y avait eu cette rencontre un an plus tôt avec une vieille indienne vivant un peu à l’écart de la communauté et qui lui parle longuement des Petits Hommes.

    Elle lui conta comment les Indiens se protégeaient de la fâcheuse habitude de ces nains qui consistait à enlever les enfants, les plus jeunes étant visés plus particulièrement.


     

    Ils étaient emportés et jamais plus ils ne revenaient dans leur tribu. Heureusement les colliers de pierres magiques, de dentition ou certaines amulettes étaient assez puissants pour tenir à l’écart les Petit Hommes des maisons humaines. Lorsque la vieille dame eut terminé de lui raconter ses histoires et ses souvenirs, elle se leva et alla cherche dans un coffre au fond de  la pièce un objet qui allait subjuguer le jeune chercheur. C’est là qu’il reçut l’amulette. L’objet de protection contre les Petits Hommes était le clou  de la sa collection. C’était la chose qui le rapprochait au plus près de sa quête ultime : découvrir l’existence des lutins du Québec !  Pour l’heure, son chemin avait suivi une autre créature dont les Indiens lui avaient beaucoup parlé et qui avait conduit sa voiture vers la Montagne du Diable.

     Au même moment où ses pensées l’emmenaient déjà au pied de la montagne sacrée, ses yeux se posèrent sur un tout autre mont lui aussi entouré d’une légende qu’il connaissait parfaitement. C’était le mont Tremblant qui dominait la vallée, celui-là même qui était pris d’assaut de nos jours par des milliers de skieurs trouvant en ces pistes enneigées de quoi satisfaire leur passion. Il y a des siècles maintenant les autochtones y posaient l’oreille et entend ait le vrombissement du Dieu qui l’habitait. Plus tard, avec l’arrivée des colons, ce grondement terrifia tellement l’homme blanc qu’il crut que c’était le Diable en personne qui résidait là-dessous. Il se trompait le Diable habitait bel et bien cette région mais juste quelques kilomètres plus loin...

    La première chose qui frappa Julien en arrivant dans cette partie sud du Québec est le panneau annonçant le petit village de Mont-Saint-Michel Une coïncidence étrange qu’il considérait comme un signe. Le village s’imposait ici comme un portique, une porte ouvrant un domaine particulier tout comme pour la Bretagne dont il rêvait et qui s’offrait au visiteur au détour de ce mont mythique. C’est pourquoi il avait tracé son parcours depuis Montréal en préférant prendre plus de temps pour entrer en cette région par Mont Saint Michel plutôt que d’aller directement à Mont Laurier.

    Julien avait traversé la rivière Kiamika et la leur matinale lui avait offert un panorama magnifique en passant par la chute-St-Philippe et son lac bordé d’érables revêtus de leurs flamboyantes couleurs d’automne.

    De la rencontre de l’eau, de la lumière et des feuillages naissaient en cette époque de l’année les plus beaux tableaux qui soient. Il avait longé le lac St Paul pourvu d’une quiétude revigorante. Par la fenêtre de sa voiture, il avait observé l’ombre des sapins se reflétant sur le lac et s’était demandé alors quel était le reflet de l’autre ? S’il n’existait pas une forêt enfouie dans les profondeurs ou quelque château de cristal comme le racontaient les histoires.

    Puis il est arrivé à Mont-Saint-Michel. Un village de villégiature ou la plupart des villas étaient déjà occupées en cette époque automnale. Il dépassa le village et prit la direction de Ferme-Neuve. La route était bordée d’exploitations agricoles, e champs et de prairies où paissaient paisiblement les vaches. Sur la gauche, une large rivière suivait la route. Le ciel était bleu. Tout semblait calme en cette contrée. Devant lui se découpaient des formes sombres, dont un sommet se détachait et révélait le but de son périple : La Montagne du Diable.

    Julien arriva à Ferme-Neuve. Il s’y arrêta pour déjeuner. Son choix se porta sur le Diable Vert. Il sourit de ce nom donné à un établissement situé juste en face de l’église. À l’intérieur, un décor sobre l’accueillit. Une fois passé l’entrée bordée d’une rangée de cinq troncs de bouleaux, des banquettes bleues s’alignaient, adossées aux murs rouges. Julien prit place sur l’une des banquettes à sa droite et commanda un grand Pepsi et un hamburger maison. Son regard tomba sur masque feuillu accroché à un pan de mur devant le bar. Malgré son air sévère et sa grosse moustache, ce masque n’affichait pas grand-chose de diabolique. Il ressemblait davantage au Green Man, l’homme sauvage de la forêt.

     

    Julien aurait voulu en savoir plus sur cet objet curieux, mais il était pressé par le temps. Il lui fallait commencer l’ascension  à pied de la montagne avant ce soir. Il avait prévu d’y passer deux nuits. Il termina donc son déjeuner et alla payer au comptoir. Il  sortit et remonta dans sa voiture pour se diriger vers un parking.

    Une fois son véhicule garé, il ôta du coffre un sac à dos, en vérifia une dernière fois le contenu et enfila ses chaussures de randonnée. Carte à la main, il prit la direction de la montée du Baskatong, du nom de cet immense réservoir qui était à l’origine d’une rivière devenue un plan d’eau paradisiaque pour vacanciers et pêcheurs. Il quittait doucement le territoire des érables et des bouleaux jaunes dont l’écorce dorée se détachait en lambeaux le long des troncs. Autour de lui des bouleaux verruqueux lui indiquaient un changement d’altitude. Ces arbres dont l’écorce blanche servait à concevoir les canoés des indiens et les toitures de leurs huttes. A ces pionniers se mêlaient de plus en plus de sapins. Voilà le paysage forestier qui attendait Julien au sommet du mont. L’altitude est gage d’hiver froid et les températures atteignent facilement les moins quarante degrés.

     

    Au bout de quelques heures, il abandonna ce sentier pour emprunter le chemin du Wendigo laissant derrière lui les couleurs rougeoyantes des érables pour s’enfoncer dans cette forêt ancienne faite de pins, d’épinettes, de mélèzes, de thuyas et parsemée de peupliers et de ces quelques bouleaux  se nourrissant de l’abondante lumière qui caressait la montagne.

    Ses songes cette nuit-là se peuplèrent des échos de ce qu’il avait lu et entendu à propos du gardien de la forêt. Il voyait un homme âgé parler à un Vieil indien. Ce dernier lui révélait un endroit fabuleux où les troncs étaient épais, ou le bois valait tout l’or du monde. L’homme par cupidité s’y serait rendu dit-on dans l’intention d’abattre l’un de ces arbres sacrés. Mais sa hache rebondissant sur l’écorce, la lame ne pouvait entailler le bois magique. Alors l’homme en appela au Diable et celui-ci lui répondit. Comme chacun sait le Cornu n’amène rien de bon et au sortir de la forêt, l’homme entendit un grondement avant qu’une branche ne l’assomme.

    Moribond, il entrevit un être de lumière lui ordonner de ne pas détruire la forêt, mais de la préserver. Les conteurs Québécois relayant cette histoire affirment que le pauvre bûcheron n’avait fait ce jour-là qu’un mauvais rêve, mais qu’à son réveil, il était bien décidé à devenir un protecteur assidu de sa belle forêt. Ce qu’il fut jusqu’ à la fin de ses jours.

    Une autre histoire du Wendigo voyageait beaucoup en cette région. Celle d’un bûcheron honnête qui ne prélevait jamais plus que ce dont il avait besoin pour se chauffer durant l’hiver. Il veillait tendrement sur la faune et la flore de cette montagne et jamais il n’avait commis d’acte sacrilège envers la nature. Un jour, le brave homme qui vivait seul vit débarquer une femme aussi belle que douce. Im tomba immédiatement en amour. Un amour qui naissait aussi petit à petit dans le cœur de la dame. Hélas tous deux étaient deux grands timidités. Ils partageaient de longues balades dans la forêt et une fois leurs mains se touchèrent, mais ni l’un, ni l’autre n’osaient franchir la limite qui leur aurait permis de s’avouer leur passion. Au fil des mois, cette passion devint chagrin. Un jour que la dame pleurait au fond des bois, le Wendigo passa par-là et eut pitié d’elle. Il la transforma en un ruisseau pour qu’elle puisse laisser libre cours à ses larmes. Quant au bûcheron rendu fou par la disparition de celle qu’il aimait, il s’enfonça au cœur de la montagne. On dit que chaque nuit, il trace de nouveaux sentiers afin de retrouver l’élue de son cœur.

    Bercé de ses histoires, Julien s’éveilla au petit matin. Au sortir de sa tente, une surprise l’attendait. Autour de lui, les buissons étaient dévastés. Une bête, peut-être un ours noir s’était approchée de la tente. Mais au fond de son esprit, le souvenir du bûcheron à la recherche de son amour perdu lui laissa un fond d’explication irrationnelle ... Il replia vite fait ses affaires et se mit à suivre les traces de ce saccage. L’animal qui avait fait cela n’était certainement pas un ours. C’était à la fois plus gros et des plus furieux au vu des branches cassées et la grossièreté des traces de son passage. Julien se dit qu’il avait échappé belle. Si ce monstre quel qu’il soit s’était jeté sur la tente, il lui aurait sans doute servi de repas. Qu’à cela ne tienne, la curiosité prenait le pas sur la peur, quelque chose le poussait à suivre les traces de la créature et d’en découvrir plus sur elle.

    Prudent, Julien avançait en faisant le moins de bruit possible. Preuve de son efficacité, il surprit deux tamias se disputant... L’un s’en prenant sans doute au territoire de l’autre, attiré par les réserves de nourriture accumulées avant leur hibernation toute proche.

     

     Le jeu de ces deux gardes suisses amusa le crypto-zoologue avant de poursuivre plus en avant son chemin. Au fur et à mesure qu’il avançait, il entendait la fuite des chevreuils, des lièvres, le gri de gelinotte huppée saluant le soleil montant dans le ciel au-dessus de la forêt. Il aperçut même de loin un orignal, c’était un grand mâle qui s’était arrêté à une trentaine de mètres en contrebas et qui le fixa une longue minute avant de repartir tranquillement dans la direction opposée.

     

    Les traces de branches cassées et de broussaille écrasée allèrent diminuant jusqu’à disparaître. Julien demeura un temps à fouiller les alentours, cherchant lui-même ne savait quoi. Soudain il perçut un cri, là-haut dans le ciel. Il tourna le regard vers les nuages et vit un oiseau immense qui planait, ailes droites et écartées, tournant et retournant au-dessus de la forêt. Il avait reconnu ce grand oiseau noir à la tête rouge. Un Urubu, un vautour charognard. Il devait avoir aperçu le cadavre d’un animal pour descendre ainsi vers le sol qui le mettait mal  à l’aise. Dans le ciel, ce véritable seigneur des airs assurait le spectacle dans des ballets inouïs tandis qu’une fois posé, ses pas maladroits lui conféraient un air des plus ridicules. Julien de dirigea vers la partie de la forêt que  lui indiquait l’urubu. Il déboucha  dans une clairière et repéra très vite l’oiseau noir, le bec enfoui dans ce qui semblait être le cadavre d’un chevreuil, mais se révéla enfin de compte une biche de Virginie. Julien fit encore quelques pas jusqu’à distinguer le cadavre du cervidé qui était littéralement coupé en deux. Quel animal avait pu ainsi écarteler cette pauvre bête avant de la laisser sur le sol sans en prélever une part importante pour son repas ? L’homme fit le lien entre le prédateur qui avait tué la biche et la dévastation de son campement.

    Quelque chose rôdait bel et bien sur la Montagne du Diable et cela commençait à lui donner le frisson. Se pouvait-il qu’il y ait des Jack Mistigris dans les parages ? Ces créatures malveillantes se cantonnaient habituellement du côté des forêts longeant les rivières Saint Maurice et des Outaouis. Et puis Julien n’avait pas senti l’odeur putride qu’ils laissaient sur leur passage. Quoiqu’il en soit, il priait pour que ce ne soit pas ces monstres, ces êtres décharnés avides de chair humaine et qui d’une simple morsure pouvaient vous condamner à errer en leur compagnie pour l’éternité. Ces sortes de loups garous du Québec avaient de plus un aspect des plus répugnants. Tordus, difformes, marchant sur une ou plusieurs jambes, ils s’abattaient sans pitié ur les pauvres animaux de la forêt et sur tout promeneur imprudent isolé. Mais ils auraient dévoré la biche entièrement, il ne pouvait s’agir des Mistigris.

    Mais alors qui ? Qui avait suffisamment de force pour tuer un animal et assez de cruauté pour abandonner son cadavre sans y plonger les crocs ? Julien ne parvenait pas à trouver une réponse logique pour expliquer ce qu’il avait vu. Il abandonna la piste du monstre et se mit à grimper plut haut le mont afin de trouver l’endroit idéal pour son second campement. Arrivé quasiment au sommet, il tomba sur une petite clairière qui ferait l’affaire cette nuit. Depuis le lieu où il campait, il avait une vue splendide sur la vallée et sur le réservoir du Baskatong. Il admira l’étendue de ce gigantesque miroir posé là au pied de la montagne du Diable et qui reflétait les  leurs du crépuscule. Le spectacle était grandiose et sa beauté vit vite oublier à Julien les sombres événements  de la journée. Un gargouillis en provenance de son estomac le ramena à la réalité : Il avait faim. Si de jour, il se contentait de barres de céréales et de fruits, le soir il appréciait un repas chaud.

    Une fois le repas englouti. Julien alla chercher un peu d’eau. Les sources ne manquaient pas, et il trouva bien vite de quoi nettoyer sa casserole. Il veilla à bien empaqueter la nourriture et les déchets pour qu’aucun animal ne soit attiré par l’odeur et s’apprêta à se coucher quand un bruit se fit entendre dans la forêt. Un craquement sinistre qui l’effraya. Brusquement la chose la plus incroyable de son existence fit son apparition devant lui.

    Un lutin, un petit être de trois pieds de haut se tenait là, debout, et lui faisait clairement signe de le suivre. Le petit homme portait une tunique à franges, des mocassins et un bandeau lui serrait le front rejetant ses longs cheveux noirs en arrière. Il avait tout d’un indien, mais en miniature.

     

     

    Poussé par la peur, Julien suivit le Petit Homme ce soir-là. Il plaça ses pas dans ceux du gnome et s’engouffra derrière lui jusqu’à se présenter devant un gros rocher. Une brèche à peine visible permettait d’y pénétrer. À la suite du lutin, Julien entra donc dans le rocher et la brèche se referma derrière lui. À l’intérieur l’homme découvrit une dizaine de lutins assit en rond. Ils l’invitèrent à prendre place auprès d’eaux et le lutin qui l’avait conduit jusqu’ici prit la parole :

    - Ami, tu ne crains rien ici. Nous te surveillons depuis la nuit passée et avons décidé de t’accorder notre protection. Tu as deviné sans comprendre qu’un danger rôdait au-dehors. En cette saison, les Mestabeoks se manifestent beaucoup. Ils sentent l’homme isolé et si nous n’étions pas intervenus pour te mettre à l’abri, sans doute t’auraient-ils tué cette nuit.

    - Je ne sais que dire, répondit Julien. D’abord merci de m’avoir sauvé la vie. De m’avoir permis d’échapper à ces créatures. Ensuite de vous êtes montrés. Si vous saviez à quel point ce jour est le plus important de ma vie. Toujours je vous ai cherchés et voilà que mon vœu se réalise ...

     

    Julien passa des heures à discuter avec les gnomes. Il apprit ainsi que les Mestabeoks étaient des géants, des forces brutes, des sauvages qui chassaient sur ces terres et ne partiraient que lorsque le gardien des lieux ferait son grand retour. Le Wendigo, seigneur de la montagne, protecteur de la faune et de la flore de cette région s’éloignait chaque été, lui-même chassé par les bruits et les incommodités dus à la présence des hommes, mais il revenait toujours à l’automne et empêchait les entités mauvaises de s’emparer définitivement de cette contrée. Oh, il n’était pas lui-même, il était plus roche de ses ennemis que ce que les légendes contemporaines voulaient laisser entendre, mais sa  présence l’imposait comme seul maître des lieux et il était aussi nécessaire ici que l’est un grand prédateur pour préserver l’équilibre naturel d’un territoire.

    Les Petits Hommes offrirent à Julien de partager leur repas. Ils lui présentèrent un pot dans lequel ils puisaient la nourriture un à un sans que jamais la quantité contenue ne semblât diminuer. C’était un de leurs ustensiles magiques et Julien en était abasourdi. Ils lui racontèrent encore comment ce lieu, ce territoire sacré avait failli disparaître complétement lorsque les hommes se mirent à en extraire le bois. Comment les hommes blancs en chassèrent les tribus algonquiennes qui y avaient trouvé refuge. Les Oueskarinis, les  Atikamekw, qui sombrèrent peu à peu dans l’oubli. Eux et leurs légendes qui contiennent tant de vérités que l’Homme blanc a perdues. Lui qui passe sa vie à rechercher le bonheur est tellement aveuglé que ces morceaux de verre qu’il place devant ses yeux ne l’aident même pas à contempler la beauté de ce qui se trouve juste sous son nez. En moins d’un siècle, les concessions forestières détruisirent ce que la terre avait mis des millénaires à construire.

    Des arbres géants furent abattus, déchiquetés. Les colosses furent réduits en pulpe et le paysage transformé. Ensuite ce fut la vallée qui  se métamorphosa. L’homme entreprit de l’inonder. Puis, bien des années plus tard, l’idée de ^réservation fit surface, et, plus tard l’idée de préservation fit surface et, le tourisme, les loisirs aidant, la Montagne du Diable retrouva un peu de sa gloire passée en même temps qu’elle reprenait son nom. Les conteurs se mirent à propager à nouveau les légendes anciennes, en l’édulcorant quelque peu pour ne pas effrayer les âmes sensibles. Le Wendigo s’en accommoda comme tous ceux d’entre les esprits qui n’avaient pas abandonné leurs terres a contrario de la majorité des créatures qui avaient fui la folie des hommes...

    Les discussions entre Julien et les Petits Hommes durèrent toute la nuit jusqu’à l’aube s’annonce au-dehors, repoussant les ombres nocturnes. Aux premiers chants des oiseaux, les lutins raccompagnèrent leur invité jusqu’à la brèche à nouveau perceptible. Julien les remercia encore, les yeux brillant de tout ce qu’il venait de vivre. Les Petits Hommes le gratifièrent d’un présent, ce pot de nourriture infinie que Julien emballa avec précaution avant de le placer dans son sac. Repassant par son campement, il trouva sa tente déchiquetée et le reste de ses affaires éparpillées. Il ramassa le tout et fourra dans son sac avant de redescendre vers la vallée, le cœur et l’esprit remplis de rêves.

    Arrivé en bas du mont, il entendit un cri étrange. À la fois bienveillant et revendicatif. Il  sut que le maître de la montagne était revenu. Les Petits Hommes pouvaient être tranquilles. Les géants et les autres monstres se retireraient au plus vite de la montagne. Personne ne conteste le règne du Wendigo[i].

     

    © Le Vaillant Martial 



    [i] Le Wendigo est une créature de la mythologie algonquine qui dévorait les hommes. Devenu un croquemitaine dont on menace les enfants, certains y voient encore l’allégorie du  gel mordant les extrémités du corps lorsqu’on se perd dans le froid de l’hiver. Les deux légendes ici évoquées ont été rapportées par Nadia Morin du Mont Laurier et Solange Allard de Ferme-Neuve. La Montagne du Diable est aujourd’hui fréquentée par de nombreux touristes et l’un des plus beaux parcs régionaux du Québec. Le Mont offre un bel exemple d’essences forestières boréales en son sommet et, à ses pieds, la forêt prend des teintes automnales de toute beauté.

     

     


     

     


    votre commentaire
  • Autrefois, pour se rendre au bourg des fermes situées en pleine campagne, il n’y avait que de mauvais petits chemins qu’on appelait des garennes.

    C’est par là que les gens allaient à la messe, le dimanche, par là aussi que les morts allaient au cimetière.

    En hiver, quand ces chemins étaient défoncés par les pluies, on prenait par le champ voisin pour franchir le mauvais pas.

    De là tant de sentiers longeant les vieilles routes, dans la campagne bretonne, et paraissant faire avec elles double-emploi. De là tant d’échaliers aux marches de pierre, encastrés dans les talus, pour en permettre ou pour en faciliter le passage.

    Plus tard, on construisit des routes meilleures, et les anciennes furent abandonnées des vivants. Mais les morts, c’est-à-dire les convois funèbres, continuèrent d’y passer. On eût cru commettre un sacrilège, en conduisant un homme à sa dernière demeure par une autre voie que celle où l’avaient précédé ses pères, grand-père, vieux-père (bisaïeul), doux-père (trisaïeul) et tous ses aïeux, de temps immémorial.

    Ces chemins, désormais fréquentés par les seuls enterrements, reçurent le nom de chemins de la mort (hent ar Maro).

    Malheur au propriétaire assez mal avisé pour vouloir interdire, sur ses terres, l’accès d’une de ces voies sacrées[1].

    Je venais de prendre à ferme le domaine de Kerlann en Penhars, voici de cela une trentaine d’années. Parmi les prairies dépendant du domaine, il s’en trouvait une qui n’était que marécages et fondrières. Une voie charretière la traversait. Je la fis condamner, pour empêcher mes bêtes d’aller s’embourber dans ce sol mouvant. Aux deux issues, je fis mettre des barrières fixes (march-cleut).

    Un matin, comme j’étais aux champs, quelle ne fut pas ma surprise en voyant un enterrement arrêté devant une de ces barrières.

    Je courus de ce côté.

    - Que voulez-vous ? Demandai-je à l’homme qui conduisait la charrette funéraire.

    - Passage, parbleu !… De quel droit as-tu bouché le chemin de la mort ?

    - Malheureux, si tu engageais ta charrette dans ce pré, je suis certain que tu ne l’en tirerais plus.

    - C’est par ici que nos morts sont toujours allés au cimetière ; c’est par ici qu’ils passeront encore, que tu sois content ou non !

    Ce n’était pas le moment d’entamer une discussion. Je fis enlever la barrière, bien résolu à la remettre en place aussitôt après et à interdire désormais, au moyen d’un écriteau, le passage par cette dangereuse prairie.

    Mais quand, le soir, j’en parlai à ma femme et à nos voisins, tous se récrièrent d’une seule voix :

    - Y songes-tu ? Fermer le chemin de la mort ! Mais nous n’aurions plus dans cette maison une seule nuit de repos ! Les morts que tu aurais empêchés de passer par une route qui leur est consacrée, viendraient nous arracher de nos lits, nous rouler à terre et nous faire mille avanies !… Garde toi de commettre une semblable impiété !

    Je dus m’incliner. Les barrières fixes disparurent définitivement. Je les remplaçai par des murets en pierres sèches, faciles à démolir et à reconstruire.

     

    (Conté par René Alain. - Quimper, 1887.)

    Les morts semblent veiller eux-mêmes à ce que les chemins restent toujours libres.

     

       Un cultivateur d’Argol étant allé, le soir, porter du fumier à l’un de ses champs que traversait une voix funèbre, laissa la charrette dételée à l’entrée de la brèche, en se disant qu’il la déchargerait le lendemain. Il rentra chez lui soupa et se mit au lit. Il dormait déjà depuis quelque temps lorsqu’il se sentit soudain secoué par une main trop dure pour être celle de sa femme.

    - Quoi ? qu’est-ce qu’il  y a ? demanda-t-il, réveillé en sursaut.

    - Il se pencha entre les volets du lit-clos et ne vit personne. Mais une voix, qui n’était pas celle d’un vivant, lui dit d’un ton de menace :

    - Lève-toi et va tout de suite dégager « le chemin du corps », sinon le premier travail que fera ta charrette sera de te porter en terre.

     Il ne se le fit pas dire deux fois !

     

    [1] Il ne manque pas d’endroits en Basse-Bretagne où ce genre de servitudes existe encore.

     


    votre commentaire
  • Le Peuple de l’eau

     


     

    D

     

    ans le pays des trois rivières au sud de la vilaine, il existe un petit village oublié de tout le monde, Massérac, jadis pays de pêcheurs et de sorciers, Benoît, le saint-homme avait ici, dit-on, fort à faire avec des ouailles. Les choses ont bien changé depuis et seuls les souvenirs persistent. Entre Histoire et légendes.

    Dans ce pays de marais, traversé pat le T.G.V comme une mauvaise flèche bleue, tout est lié à l’eau. L’eau du Don, l’eau de la Vilaine, l’eau du lac de Murin, au fond duquel croupirait un village englouti, sorte de cite d’Is de l’intérieur des terres. Il est vrai que parfois, un curieux son de cloche venu des profondeurs noires, fait s’envoler les hérons et bécasses, canard et vanneaux huppés, ce qui prouve que le conte possède bien quelque réalité...

    Pour vous en convaincre, voyez l’histoire que nous tenons pour vraie, car la personne qui nous en a fait part nous la garantie ... Pourquoi en douter ?

    Massérac était donc, jusque dans les débuts du XXème siècle, un bourg de pêcheurs. Anguilles, perches, brochets, carpes, gardons, brèmes et tanches, assuraient, outre la nourriture, des revenus modestes à certaines familles.

    De nos jours, rares sont les individus qui maintiennent l’activité, par passion plus que pour le rapport. Or, il advint à l’un d’eux, une bien curieuse aventure que voici :

    Un soir, ce pêcheur dont nous tairons le nom, va poser ses filets à poissons, dans les eaux du Don et du lac de Murin. Avec sa barque sombre et lente, il glisse jusqu’aux lieux propices à une bonne pêche, connus de lui seul.

    Nasses immergées, filets tendus, il s’apprête à retourner au village, sous le scintillement des étoiles, lorsqu’il manque de chavirer sous les soubresauts de son bateau, soudainement agité, comme bousculé par quelque monstre aquatique...

    Tout autour de lui, l’eau bouillonne, gronde et une chose visqueuse gifle violemment l’embarcation... Puis plus rien, le silence est total et les jeunes ragondins se remettent à chahuter.

    Pourtant il lui semble entendre un battement de cloche, juste sous lui... Illusion, sûrement !

    La frayeur passée, c’est l’interrogation qui envahit le pêcheur.

     Quel est donc ce poisson si gros qu’il a la force de secouer ma barque ? Un silure peut-être Ces damnées se répandent partout comme une traînée de poudre. On les dit capables d’avaler d’une goulée, un bon chien de chasse...

    Si c’est le cas quel carnage ce monstre fera dans les environs. Il faut le piéger au plus vite, sinon l’animal aura tôt fait de tout manger.

        Fatigué plus par l’émotion que par sa journée de travail, il perche à gestes comptés, jusqu’à son petit ponton. Après une bonne nuit de sommeil, il sera temps d’aviser.


     

     

    Au petit matin lorsque la brume naît de l’eau, tirée par les rayons encore ras du jeune soleil d’hiver, notre homme reprend sa perche, direction nasses et filets. Il lui faut bien une demi-heure pour rejoindre les eaux profondes du lac de Murin.

    Peu à peu, le jour se fait plus franc. Un héron réveillé par la barque prend son envol, quelques foulques gagnent les berges et piétinent la vase.

    Le pêcheur poursuit sa route lorsqu’il remarque un curieux objet brillant, comme un éclat de lune, posé au fond de sa plate. Il cesse alors sa progression, allonge la perche sur le travers de l’esquif et ramasse la chose....

    C’est une sorte d’écaille large comme deux mains. Nacrée et visqueuse, elle capte le moindre trait de lumière.

    À l’odeur qu’elle dégage, le pêcheur comprend qu’il s’agit bien d’une écaille de poisson, mais d’un spécimen particulièrement grand. D’abord il repense au silure mais écarte aussitôt l’idée car il sait que cet énorme poisson chat n’a pas une peau écailleuse. Il reste perplexe face à cette découverte mais décide d’aller relever ses filets lorsqu’il entend comme un souffle ou un sifflement. Plus il se rapproche de ce bruit et plus l’eau est agitée. C’est alors que sa barque est bloquée par une bande de petits êtres. Mi - hommes, mi- poissons, ils se hissent à bord, dégoulinants. Si tête et buste sont pareils aux nôtres, quoique très maigres, leurs jambes sont fines, longues, couvertes d’écailles nacrées. Les pieds palmés les font semblables à des grenouilles.

    De longues canines dépassent de la bouche et confirment l’impression de menace ressentie par le pêcheur.

    Pourtant sans violence, mais avec force grognements, ils lui imposent de s’assoir et ils prennent les commandes de la petite embarcation. En quelques coups de perches, les voici parvenus aux filets tendus par l’homme qui comprend alors très vite ce qui se passe.

    En effet, prisonnier des mailles l’une de ces drôles de créature tente aidée par le siens, de se libérer du piège infernal.

    Conscient de l’était extrême de l’amphibien, le pêcheur taillade son précieux filet et libère le malheureux ...Celui-ci reste en surface soutenu par ses compagnons, sûrement pour reprendre des forces.


     

     

    La scène se prolonge ainsi durant de longues minutes. Enfin tous regagnent les profondeurs du lac. Deux des passagers de la barque restent à bord. Longuement, ils observent le pêcheur. Armés de petits tridents et de coutelas de pierre, ils paraissent hésiter sur le sort réservé à l’humain.

    Certainement reconnaissants de son geste, ils enjambent enfin les bords de la plate et se laissent engloutir doucement.

    Les eaux froides de Murin se referment sur eux. Le pêcheur est seul et il médite. Il sait à présent que ses filets sont dangereux pour ceux du dessous. Sans hésiter un à un, il détruit ses pièges et rend l’étang à ses vrais habitants.

    Jamais, i l ne parlera de cette aventure à ces proches, il confiera seulement son secret à son seul ami, celui qui  nous en a fait la confidence.

    Quelque part dans le bourg de Massérac, un homme cache un précieux trésor : une belle écaille nacrée, large comme deux mains et lorsqu’il retourne avec sa barque, sur les eaux de Murin, il lui arrive d’entendre une mystérieuse volée de cloches, tout au fond, sous les eaux ...


     

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire
  •  

     

    La coupe d’or

    C’était un sinistre après-midi d’hiver. La terre blanchie par le gel sonnait comme de la pierre. Un jeune berger emmitouflé dans une veste de laine, soufflait sur ses doigts engourdis par le froid. D’où il se trouvait assis, sur un muret de pierre, il pouvait surveiller quelques pauvres vaches qui tentaient d’arracher à la terre des fétus d’herbes jaunis.

    Soudain un souffle d’air tourbillonnant s’engouffra par l’entrée du champ.  Sean O’Driscoll, c’est ainsi qu’il se nommait, surpris, bascula cul par-dessus tête dans la broussaille du fossé. Tout à sa surprise, il  releva d’un doigt le bord de sa casquette et les yeux ronds comme des soucoupes fouillèrent l’enclos. Hormis ses vaches, il n’y avait pas âme qui vive. Pourtant son visage grêlé de tâches rousses s’éclaira lentement  puis se fendit d’un large sourire.

    - Puccapucca montre-toi ! Je sais que tu es-là.

    Sean n’avait encore jamais croisé le chemin du pucca mais il connaissait les bonnes histoires que le vieux Padraig racontait à son sujet. Il savait que ceux qui vivaient dans ce coin perdu du Connemara étaient des « good fellow’s », des lutins aimables qui, s’ils étaient bien considérés, apportaient volontiers aide et attention à leur bienfaiteurs. Et puis Sean n’ignorait pas que le chemin qui bordait l’enclos menait à une colline où les « Fées » se réunissaient chaque soir. Alors, il insista.

    - Pucca, si tu te montres, je te donnerai ma belle veste de laine. La nuit sera froide et elle te gardera bien au chaud.

    À peine la phrase achevée, un taureau apparut. Il s’approchait d’un pas tranquille. Le jeune berger se releva et fixa éberlué la queue de l’animal. Elle battait l’air comme l’hélice d’un aéroplane. Enfin, alors que l’animal s’arrêtait juste devant lui, Sean hésita un instant puis se dévêtit et frissonnant à l’avance jeta le manteau sur l’échine au pelage brun et  en s’exclamant joyeusement :

    - Chose promise, chose due !

    Une petite voix de crécelle, qui paraissait sortir des naseaux fumants de l’animal lui répondit.

    - Je te remercie de ton attention jeune berger. Lorsque la nuit sera venue, passe donc au vieux moulin. Peut-être auras-tu alors quelques bonnes surprises....
    -
    Puis l’animal, la queue toujours vrombissante s’enfonça dans la pénombre naissante du crépuscule.

    Aussitôt Sean rassembla son troupeau et le cœur battant pris la direction de la ferme.

    Sean marchait à pas de velours sur le sentier caillouteux qui menait au moulin. Le murmure de la rivière qui coulait le long de la vielle bâtisse le guidait dans l’obscurité. Ce moulin, il le connaissait depuis toujours, il appartenait au vieux Paddy O’Driscoll, son grand-père.

    Soudain, son pas se fit encore plus léger. Il tendit l’oreille. Plus loin sur la colline s’élevaient les notes cristallines d’une harpe et la rumeur confuse d’une assemblée joyeuse.
        Surtout ne pas faire de bruit.
        À chacun son heure...
        La nuit est le territoire des « Fées ».

    Enfin, il pénétra dans le moulin. À la lueur d’une chandelle, il devinait la masse de la meule qui reposait au centre de la pièce, comme un gros chat roulé en boule. Tout autour des sacs de toile étaient empilés en désordre, certains étaient éventrés, laissant échapper des coulées de grains dorés. Il avança. Ses sabots de bois glissaient sur la couche épaisse de la paille qui  s’amoncelait sur le plancher.

    Il règne ici un sacré désordre, songea le jeune garçon irrité par les ronflements des commis qui lui parvenaient du grenier. Ces bougres-là doivent se la couler douce ! Puis après avoir patienté et guetté les bonnes surprises » il se coucha dans un tas de paille et s’endormit en rêvant aux fées et aux aéroplanes.

    Lorsqu’il s’éveilla aux aurores la pièce était plongée dans une semi-obscurité. Les paupières encore closes il perçut des effluves qui ne manquèrent pas de l’étonner...

    C’était une bonne odeur de cire qui emplissait ses narines ! Alors il se dressa sur ses deux coudes et vil les reflets dorés du parquet qui scintillait. Puis, il découvrit les gros sacs de toi, dont certains, parfaitement pliés étaient empilés dans un coin pendant que d’autres, gonflés comme des outres, étaient emplis de farine.

    Et toujours les commis de ronfler dans le grenier....

     


    Pendant les trois nuits qui suivirent, Sean dormit sur le même tas de paille et chaque fois à son réveil, l’ouvrage qui n’était pas accompli la veille, l’était au matin.

    Il décida de se cacher dans un recoin du moulin et de rester éveillé.

    Après avoir allumé une chandelle qu’il posa sur un établi en bois, Sean se glissa dans un gros coffre à grain. Par le trou de la serrure, il pouvait surveiller l’étendue de la salle de travail. Le temps s’écoula lentement. Les quelques souriceaux qui allaient et venaient en ribambelle ne suffirent pas à le maintenir éveillé et lorsque l’horloge sonna les douze coups de minuit, il sursauta. Il lui semblait entendre des bruits lointains. Les craquements su beau parquet luisant ?

    Le jeune garçon aux aguets retint son souffle l’œil rivé à l’office.

    Apparurent alors dans la lueur tremblante de la chandelle, six petits bonhommes. Ils portaient une tunique verte ornée de gros boutons nacrés et le bonnet effilé qui leur couvrait la tête supportait un petit grelot doré. Chacun ployait sous la charge d’un sac à grains. Derrière à quelques pas un personnage à longue barbe blanche et vêtu de guenille les suivait.

     

     

    Malgré son aspect misérable, Sean comprit qu’il dirigeait la troupe. Sur son ordre deux lutins saisirent une longue tige en bois et actionnèrent la meule pendant que les autres déversaient sur la grande pierre plate les sacs emplis de grains.

    Bientôt une bonne odeur de farine fraîche emplit la pièce.

    Leur tâche accomplie les lutins munis de plumes et de fines branches époussetèrent le plancher et les rouages de la roue. Puis, lorsque retentit le chant du coq, la petite troupe silencieuse s’évanouit dans la pénombre.

    Aussitôt, Sean sortit de sa cachette et courut jusqu’au cottage familial. Après avoir écouté le récit décousu de son petit-fils, le vieux O’Driscoll décida de se rendre au moulin et d’y passer la nuit.

     

    Après qu’il eut observé, caché dans le grenier, le manège des petits bonhommes, le meunier entra dans une colère noire.

    Maintenant je comprends qui fait le travail dans ce moulin. C’est ce sacré vieux Pucca ! Eh bien, qu’on le laisse travailler comme il lui plaît ! Quant à mes paresseux de commis qui ne pensent qu’à se prélasser et bien je veux qu’ils déguerpissent dès demain !

    Depuis ce jour le vieux meunier était devenu très riche. Les gens de la contrée qui ne manquaient pas de s’en étonner tentaient souvent de lui tirer les vers du nez. N’hésitant pas pour lui délier la langue à l’abreuver de pintes de bières dont ils le savaient friand. Mais l’homme, rusé comme un renard, même s’il ne dédaignait pas le délicieux nectar, garda son secret craignant de rompre le charme à tout jamais.

    Sean se rendait souvent au moulin. Dissimulé dans le vieux meuble, il se plaisait à observer les lutins, et pour tout dire, il s’était pris d’une tendre affection pour eux. Le vieux Pucca, avec son air pitoyable et ses vêtements en lambeaux le touchait plus que tout autre. Il fallait voir l’acharnement qu’il mettait à accomplir sa tâche et comment il menait de main de maître ses petits compagnons.

    Un soir Sean déposa sur un tabouret où le Pucca avait l’habitude de se tenir un bel habit coupé de soie bleue. Puis, comme chaque fois, il se glissa dans sa cachette.

    - Mais qu’est-ce donc cela ? S’exclama le Pucca de sa voix de crécelle en découvrant le vêtement.

    Il s’approcha et le saisit du bout de ses doigts effilés.

    Par le chignon de ma mère-grand, quelle petite merveille ! C’est un véritable habit de gentilhomme.

     Alors il arracha les guenilles qui couvraient son corps et enfila la veste colorée. Sean réprima un éclat de rire lorsque le lutin se mit à marcher comme un vieux marquis, et quand esquissant quelques ronds de jambe il traversa la pièce en admirant l’étoffe sous toutes les coutures.

    Mais soudain, le vieux Pucca s’immobilisa. Un voile sombre couvrit son visage. Il s’approcha avec lenteur d’un sac de grain, l’observa longuement puis, alors qu’il s’apprêtait à le saisir afin de commencer sa longue nuit de labeur, d’un bond il se redressa et se mit à hurler.

     - Non, non plus jamais ça ! Les beaux messieurs ont autre chose à faire que moudre le grain ! Maintenant je vais partir de par le monde afin que chacun puisse admirer mon beau costume.

     Il lança ses vieilles guenilles au plafond et sortit en claquant la porte.
         La meule ne tourna pas cette nuit-là, ni le lendemain, ni les jours qui suivirent.
         Envolées la bonne odeur de farine fraiche et la compagnie des petits Pucca. Seul le clapotement tranquille de la rivière berçait le moulin endormi.

     La disparition de celui qu’il considérait comme son ami  plongea le jeune garçon dans une grande tristesse. Longtemps il erra sur les landes désertes, guettant les créatures solitaires dont il savait que le Pucca aimait prendre l’aspect. Mais il ne le revit jamais.

     Un beau jour le meunier qui avait amassé un joli magot grâce au labeur des lutins vendit le moulin. Sean qui était devenu un jeune homme pût ainsi partir à la ville étudier dans une grande école. IL devint un parfait gentlemen lettré érudit et bientôt, il rencontra une belle demoiselle, si belle que partout on chuchotait qu’elle la fille du roi des fées.

     Le jour de leur mariage, il se produisit une chose étrange. Quand l’assemblée des convives se leva pour porter un toast à la santé des mariés. Sean remarqua au milieu des jonquilles, dispersées sur la nappe blanche, une coupe d’or emplie de vin. Son  cœur se mit à cogner dans sa poitrine. C’était, il en était certain, un présent du vieux pucca. Alors les deux jeunes gens, chacun leur tour, trempèrent leur lèvre dans le divin breuvage.

     Leur vie durant, ils vécurent heureux et prospères et eurent comme il se doit ... beaucoup d’enfants.
        La coupe d’or est devenue un trésor de famille et il se raconte encore aujourd’hui que les descendants de Sean O’Driscoll l’ont toujours en leur possession.

     

     

    © Le Vaillant Martial 

     


    votre commentaire
  •  

    Le Pucca est un lutin considéré comme un esprit bienveillant. C’est une créature solitaire familière des collines et des landes désertes.

     

    Si parfois, il se présente sous l’apparence d’un vieillard à longue barbe blanche, on observera sous sa chevelure la présence incongrue d’oreilles de cochon ou encore dépassant de sa chemise celle d’une queue de vache. Ses métamorphoses sont fameuses et chaque région d’Irlande le connaît sous les aspects les plus variés.

    Le petit être fantasque qu’il se transforme en chat, en lapin ou bien en chèvre, arbore invariablement un pelage sombre.

     

     

     

     

    C’est toutefois sous la forme d’un cheval noir  de jais aux yeux jaunes et luminescent qu’il a été le plus souvent décrit.

    Il accorde volontiers ses faveurs aux hommes pour peu qu’ils soient bienveillants à son égard. Il n’hésite pas alors à accomplir de nuit des tâches ménagères ou encore de menus travaux agricoles.

    C’est aussi un devin que l’on consulte le jour du premier Novembre pour connaitre de quoi sera fait les douze mois à venir.

     

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires
================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :