• Qui plaisante avec la mort trouve à lui parler

    Qui plaisante avec la mort trouve à qui parler

    Liza Roztrenn, du manoir de Kervénou, était la plus jolie fille de paysan qui marchât dans toute la paroisse du Faouet, et même dans les paroisses d’alentour. Elle était fiancée depuis quelques mois à Loll ar Briz, un jeune homme de Plourivo, qui la venait voir une fois par semaine, le dimanche.

    Liza Roztrenn avait l’humeur gaie et plaisante. Loll l’aimait d’un amour trop grave, à son gré ; aussi l’entreprenait-elle souvent, et il n’était pas d’espièglerie qu’elle ne s’amusât à lui faire.

    Il y avait à Kervénou une petite servante, pour le moins aussi espiègle que Liza. Elle aidait sa maîtresse à lutiner le pauvre Loll. Quand celui-ci arrivait au manoir, le dimanche matin, il était rare que Liza fût là pour le recevoir. La petite servante se chargeait d’expliquer au galant l’absence de sa fiancée, et lui débitait à ce propos les histoires les plus invraisemblables.

     Or Lizaïk était tout simplement allée se cacher au grenier ou derrière le tas de paille, dans la cour. Elle se montrait tout à coup, au moment où, désappointé, Loll s’apprêtait à reprendre le chemin de Plourivo. C’étaient alors chez les deux écervelées des éclats de rire sans fin. Loll ne tardait pas à se dérider lui-même, tout en reprochant à son amoureuse de gaspiller en enfantillages un temps qu’il eût été si bon de passer à se dire de douces choses. Mais Liza était incorrigible.


    Un samedi soir, elle dit à la petite servante, avec qui elle couchait :


    - Quelle farce drôle pourrions-nous bien faire demain à Loll ar Briz ?
    - Dame ! répondit la petite servante, il faudrait en tout cas inventer quelque chose de nouveau, car nos anciennes ruses sont éventées presque toutes.

    - C’est aussi mon avis. Écoute, Annie (c’était le nom de la petite servante), il m’est venu une idée. Je voudrais voir si Loll m’aime vraiment autant qu’il le dit. Quand il arrivera demain et qu’il te demandera où je serai, tu lui répondras, avec un visage tout triste : « Hélas ! Elle s’en est allée à Dieu ! Plus jamais vous ne la verrez en ce monde. »

    - Vous ferez donc la morte, Liza ?
    - Précisément.
    - On prétend que cela porte malheur.
    - Bah ! Une plaisanterie innocente… Rien que pour juger si Loll aurait peine de cœur en me croyant perdue.
    - Soit, repartit Annie.

    Elles passèrent une grande moitié de la nuit à organiser le complot.

    Le soleil du lendemain se leva. Nos deux folles s’en allèrent à la messe matinale, comme elles en avaient l’habitude, depuis que Loll ar Briz avait été admis à faire sa cour à Liza. Celui-ci pouvait ainsi passer le temps de la grand’messe en tête-à-tête avec sa promise, le reste du personnel de la ferme se rendant au bourg pour assister à l’office. Au deuxième son des cloches, vieux parents, domestiques, porcher, tout le monde s’acheminait vers le Faouet. Il ne demeurait au manoir que Liza et la petite servante. C’était le moment que Loll choisissait pour faire son apparition.

    Dès que les deux jeunes filles se virent seules, ce dimanche-là, elles s’empressèrent de mettre à exécution le projet médité la veille. Liza Roztrenn s’étendit tout de son long sur la table de la cuisine, la tête appuyée à la miche de pain qui se trouvait, comme c’est l’usage, au haut bout, près de la fenêtre, et qu’enveloppait une nappe fraîche, sortie de l’armoire le matin même.
    Sur le corps de Liza, la petite servante jeta un drap de lit.

    Puis elle alla s’asseoir sur le banc étroit qui court le long des meubles dans la plupart des fermes bretonnes. Le troisième coup de la grand’messe venait de sonner. La vibration des cloches s’éteignait à peine, que Loll ar Briz parut dans le cadre de la porte ouverte.


    - Bonjour et joie à vous, Annie ; où est Liza, votre maîtresse ?
    - C’est mauvais jour et tristesse que vous devriez dire, Loll ar Briz, fit, d’un ton larmoyant, Annie l’espiègle.
    - Qu’y-a-t-il donc, que vous parlez de la sorte ?
    - Il y a que ma maîtresse ne sera pas votre femme, Loll ar Briz.
    - Voulez-vous signifier par-là que je ne suis plus de son goût ? Ou bien, depuis dimanche dernier, est-il venu quelque nouveau galant qui m’a déplanté ?
    - Liza Roztrenn ne sera pas votre femme ni celle d’aucun homme. Liza Roztrenn est maintenant auprès de Dieu !
    - Morte ! Liza !… Prenez garde, Annie. Toute plaisanterie n’est pas bonne à faire.
    - Mais regardez donc du côté de la table ! Soulevez le drap, et voyez ce qu’il y a dessous !

    Le jeune paysan devint tout pâle. De quoi la petite servante s’amusa fort, au dedans d’elle-même. Il alla au drap, le souleva, et recula épouvanté.
    - Hélas ! Ce n’est que trop vrai ! s’écria-t-il.
    - Loll, prononça Annie en s’efforçant de garder son sérieux, n’avez-vous pas entendu dire que des amants avaient ressuscité leurs amoureuses mortes, en les prenant sur leurs genoux, et en leur donnant un baiser ? Si vous essayiez de ce remède !…


    - Malheureuse ! Vous osez plaisanter encore !  !
    - Essayez, vous dis-je, et ne vous fâchez pas. Tenez, je vais vous aider.

     Elle se leva du banc où elle était assise. Mais elle ne se fut pas plus tôt approchée de la table, qu’elle faillit tomber à la renverse.

    Liza Roztrenn avait réellement au cou la couleur de la mort. Ses yeux agrandis n’avaient plus de regard.
    - Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! hurla par trois fois la pauvre Annie… Ça, Loll ar Briz, prêtez-moi donc secours… Mettons-la sur son séant… Je vous jure qu’elle est vivante… Elle ne peut pas être morte !…

    Si ! Liza Roztrenn était morte, et bien morte. Les efforts réunis de Loll ar Briz et d’Annie la servante ne servirent qu’à tourmenter un cadavre.

    Le lendemain, on enterrait dans le cimetière du Faouet la jolie héritière de Kervénou.
    Il est probable que son fiancé s’en consola à la longue. Mais la petite servante en resta folle.

    Conté par Jean-Marie Toulouzan, Piqueur de Pierres – Port blanc

    © Le Vaillant Martial 



     

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