• Michenik

    MICHENIK

       Le pauvre Georgik avait juste dix-huit ans sonnés, quand son père et sa mère s’en allèrent de vie à trépas Il avait pour lui sa jeunesse, mais pas un métier, ni un sous vaillant, et il fallait portant manger  du pain.

       « Après tout, se dit-il la fortune ne sourit qu’aux audacieux et aux travailleurs, je la poursuivrai, fût-ce au bout de ce monde. »

    Et le voilà de battre les chemins, de courir les pays, de chercher aventure.

       Il y avait déjà longtemps qu’il avait quitté son village, lorsqu’il arriva devant un château de laide apparence qui se cachait au plus profond d’un bois, comme le ferait un voleur qui a des raisons de chercher l’ombre et le mystère.

       « Ça n’a pas l’air engageant, pensa-t-il, mais ma foi tant pis, j’en ai assez d’user mes chaussures sur les cailloux des routes. Que ce soit le diable ou un homme qui habite là, j’entre. »

       Le propriétaire était précisément à court de domestiques. Aussi accueillit-il  ses offres de services avec empressement.

       « Tu es bienvenu, jeune homme, s’écria-t-il, je n’attendais que toi. Tu auras bon gîte, bonne nourriture, bon salaire et pas grosse besogne. J’ai dans mon écurie un cheval que j’apprécie beaucoup, tu lui donneras neuf livres de foin par jour. Dans ma basse-cour il y a une poule que je préfère tu lui serviras neuf livres de viande. Enfin j’ai un âne que je déteste, tu lui administreras neuf coups de bâtons, mais surtout garde-toi bien d’entrer dans la chambre réservée.

    - Je vous suis très obligé, répondit Georgik, la tâche n’est pas pénible en effet, vous verrez que vous serez content de moi. »

       Dès le lendemain, il se mettait à l’ouvrage. Il apportait ses neuf livres  de foin au cheval, ses neufs livres de viande à la poule et il commençait à distribuer consciencieusement des coups à l’âne, quand soudain, à sa grande surprise celui-ci parla :

       « Quel mal vous ai-je donc causé, gémissait la pauvre bête, pour que vous traitiez de la sorte ? Sachez au moins quelle injustice vous commettez. Je suis un saint ermite. Dieu, pour la rémission de mes péchés, m’a soumis au pouvoir de ce châtelain que le Diable possède. Allez désormais donnez la viande au cheval, les coups à la poule et à moi le foin.

    - Que dira le maître ?
    -
    Ayez confiance en moi, répartit l’âne, je me charge du reste. »

       Georgik suivit le conseil à la lettre. Le second jour, le cheval recevait la viande, l’âne le foin et la poule les coups. Or il n’en fallait pas tant pour venir à bout de celle-ci. Au troisième coup, elle était morte. Georgik en resta atterré : « Que faire maintenant ? se demandait-il, cette sottise me coûtera cher.

    - Mangez la poule, conseilla l’âne, et, agissez comme je vais vous expliquer. Dans la chambre que le maître appelle réservée, il y a dans un coin, une fontaine aux propriétés encore plus merveilleuses et sur la table un peigne encore plus merveilleux.

    Sainte Barbe à Le Faouët (56)

       « Â son contact naissent des chevelures d’or. Vous entrerez dans la chambre, vous puiserez une bouteille d’eau à la fontaine, vous prendrez le peigne, puis vous monterez sur mon dos. La suite me regarde et je vous promets qu’il ne vous arrivera aucun mal. »

       Tout se passa ainsi qu’il était convenu et les deux compagnons partirent à franc-étrier au milieu de la nuit. Ils n’avaient cependant pas pu taire entièrement le bruit de leurs pas. Le maître les avait entendus et il s’était lancé à leur poursuite, avec son cheval préféré.

       Comme les premières lueurs de l’aube blanchissaient la cime des arbres, les fugitifs l’aperçurent qui arrivait par la grand-route, dans une galopade vertigineuse.

       « Jetez en travers l’eau de la bouteille ! » commanda l’âne qui était essoufflé. Georgik obéit, et voici que devant eux bouillonna en cascade torrentueuse, traçant un sillon profond dans le sol et une rivière se mit à couler, arrêtant net la poursuite du cavalier.

       « Nous somme sauvés dit l’âne, il ne nous reste plus à présent qu’à nous séparer et à suivre chacun notre destinée. Souvenez-vous cependant d’un dernier conseil : Aux gens qui vous interrogeront ne causez pas. Si l’on vous pose une question qui vous déplaît, vous répondrez d’un seul mot : Michenik ! Michenik ! Quoiqu’il advienne, si vous courez un danger appelez-moi Merlinik, à mon secours, s’il vous plaît ! Et je serai là près de vous toujours. »

       Ayant parlé de la sorte, l’âne s’éloigna de son côté, tandis que Georgik, revêtu d’une peau de mouton et d’habits très pauvres, allait se proposer au roi pour garder ses troupeaux. On l’accepta sur sa bonne mine, bien qu’à chacune des conditions qu’on lui proposait, il ne témoignât de sa satisfaction que par ces mots : Michenik ! Michenik !

       Il était là depuis pas mal de temps, vaquant de son mieux à son métier, quand la nouvelle se répandit que le roi avait résolu de marier ses filles.

       « Je ne veux pas imiter l’exemple des autres souverains, avait déclaré le bon prince, ils font faire à leurs enfants des mariages de convention, souvent contre leur gré. Mes filles sont assez riches et peuvent choisir leurs préférés. »

       Elles choisirent en effet, et la surprise ne fut pas médiocre de voir la première prendre Jean-Marie le garçon jardinier et la deuxième Joseph, le valet d’écurie. Mais cela devint presque du scandale, quand on sut que la troisième, la plus belle et la meilleure, s’arrêtait au berger, ce personnage ridicule qui avait l’air innocent et qui à toutes les questions, n’avait qu’un mot sur les lèvres : Michenik !

       La décision de la princesse était d’ailleurs irrévocable, le roi y souscrit et le mariage fut célébré aussitôt avec éclat.

       Il n’y avait pas encore trois mois d’écoulés depuis l’événement qu’une triste nouvelle fut apportée à la cour. La guerre avait éclaté entre le monarque et le pays voisin. Trois armées allaient entrer en campagnes et les trois gendres devaient en prendre le commandement.

    « Tu iras aussi dit le roi à Georgik.

    - Michenik ! Michenik ! » avait répondu celui-ci.

       On lui offrit pour le conduire un bidet étique et poussif « Michenik, Michenik ! » avait-il encore répondu. Au bout d’un kilomètre, la pauvre bête tombait d’inanition, juste au moment où les deux autres gendres, qui étaient les favoris de la cour passaient sur des chevaux magnifiquement harnachés. Ils éclatèrent de rire, en voyant son embarras : »Le voilà bien lourdaud, s’écrièrent-ils. Â ce compte-là, il arrivera sur le terrain de la lutte quand la guerre sera terminée depuis longtemps. »

       « Michenik ! Michenik », fit simplement le jeune homme, en haussant les épaules, et quand ses beaux-frères eurent tournés le dos, il appela : Merlinik, à mon secours, s’il vous plaît ! »

    Â l’instant on entendit le galop d’un coursier qui accourait avec la rapidité de la flèche. C’était l’âne qui lui avait sauvé la vie et qui lui apportait un superbe habit et des armes de prix. Il revêtit l’habit et les armes, sauta en selle et en un clin d’œil atteignit ses beaux-frères. Ceux-ci ne reconnurent pas ce cavalier en somptueux équipage.

    « Où allez-vous, Messire ? lui demandèrent-ils.

    - Â la guerre : riposta Georgik.
    -
    Attendez-nous donc, car nous y allons aussi !
    -
    Je ne saurais. J’espère que la guerre sera terminée depuis longtemps, quand vous arriverez sur le champ de bataille. » Et Georgik sur son âne plus vif que le vent, disparut dans le lointain.

       Son espoir ne fut pas trompé. Il besogna avec tant de courage et d’habileté qu’il arrêta les hostilités et signa le traité de paix, avant que ses beaux-frères ne l’eussent rejoint.

    Il les rencontra comme il s’en retournait.

    « D’où venez-vous ? interrogèrent-ils.

    - De la guerre !
    -
    C’est donc fini ?
    -
    Hé oui ! En vérité, et voilà le traité de paix.
    -
    Pour Dieu ! Étranger, lisez-le nous !
    -
    Je le ferai volontiers, mais la condition que j’exige vous paraîtra peut-être dure.
    -
    Laquelle ?
    -
    Il me faudra deux pommes d’orange. »

       En ce pays il était d’usage en effet qu’au lieu de donner des bagues aux femmes on remit des pommes d’orange aux hommes qui se mariaient.

       « Comme vous le dites, la condition semble dure, mais nous l’acceptons néanmoins », déclarèrent les deux beaux-frères d’un air résigné.

       Ils étaient à peine entré à la cour les uns et les autres qu’une affreuse calamité éprouva le royaume. Le monarque perdit la vue. En vain eut-on recours aux médecins et aux empiriques, personne ne sut indiquer un remède efficace. Un sorcier finit pourtant par déclarer qu’il n’y avait qu’un moyen de rendre la lumière au malade, c’était d’aller puiser de l’eau à la source de la clarté et de lui laver les yeux avec cette eau. Les trois beaux-frères se proposèrent pour tenter l’entreprise. Tous les trois partirent dans l’équipage qu’ils avaient pris en se rendant à la guerre. La même aventure leur survint. Il n’y avait pas un quart-d’ ’heure qu’ils étaient en marche que le cheval décharné dont Georgik  avait été pourvu tombait inanimé au milieu de la route et que ses deux compagnons enchantés de sa déconfiture piquèrent de l’avant en se moquant de lui.

       Georgik néanmoins ne demeuras pas dans l’embarras : « Au secours ! Merlinik » cria-t-il, et l’âne sauveur d’accourir à bride abattue, avec un déguisement complet à son usage. Atteindre ses beaux-frères et les dépasser, sans qu’il eut fût possible de le reconnaître, fut alors pour lui l’affaire d’un instant. En quelques bonds de son coursier, il parvint à la fontaine de la clarté. Or, elle était gardée par un dragon à sept têtes qui d’ordinaire dormait, mais qui une fois sorti de son sommeil, restait quinze ans sans fermer l’œil. Ce jour-là précisément il était réveillé et il veillait jalousement sur la source.

       Il en fut pour ses frais d’ailleurs. En vain il allongeait ses sept têtes menaçantes et poussait-il des rugissements affreux, l’âne sans s’effrayer, tournait prompt comme l’éclair, autour de la fontaine. Au troisième tour, Georgik, du bout de son épée, plongea une fiole dans l’eau, la remplit et se sauva vivement.

    Au milieu du trajet, il aperçut ses beaux-frères qui précipitaient leur marche.

    « Pourquoi courez-vous donc si vite ? leur demanda-t-il.

    - Nous allons chercher de l’eau de clarté pour le roi, répliquèrent-ils
    -
    Inutile de vous déranger, croyez-moi, la voici cette eau. » Et il leur montrait une fiole pleine.
    -
    « De grâce ! s’écrièrent à la fois les deux beaux-frères, confiez-la nous
    -
    Elle m’a trop coûté à prendre pour que je vous la livre sans salaire.
    -
    Nous vous demandons ce que vous exigerez.
    -
    Soit ! Mais vous me la paierez cher. J’exige que l’un et l’autre vous coupiez vos gros doigts de pieds et me les remettiez en échange. »

       Les deux malheureux beaux-frères tressaillirent d’épouvante. Comment consentir à une pareille exigence ? Ils n’avaient pourtant pas le choix, car Georgik ne consentait même pas à discuter. Ils se résignèrent donc, mutilèrent leurs doigt de pied et obtinrent la fiole. Or elle était pleine d’eau bourbeuse qui avait été puisée dans la rivière, tandis que Georgik cachait soigneusement celle qui contenait l’eau de la clarté de la fontaine.

       Ils se rendirent compte bientôt de l’inefficacité de leur remède. Ils eurent beau laver les yeux du monarque avec leur eau bourbeuse, celui-ci ne s’en portait que plus mal. Quant à Georgik, on ne pensa pas à le consulter. Il était d’ailleurs toujours traité n paria, personne devant un ter souffre-douleur, ne se serait douté qu’il était le gendre du roi.

       Lui, cependant, de son côté, se distrayait à sa façon. Monté sur son âne, il se promenait chaque soir autour du château. On entendait à peine le galop de sa monture, on distinguait même le cavalier à travers les ténèbres, mais son allure était si vive qu’il était impossible de le reconnaître. Dans tout le pays, on ne parlait plus que du mystérieux revenant qui faisait trembler les plus audacieux.

       Désireux d’en avoir le cœur net, les deux autres beaux-frères eurent une idée. On annonça que le roi allait offrir un grand festin auquel devaient être invités les gens de marque du royaume. Ils pensaient bien que le promeneur nocturne se trouverait dans leurs rangs et qu’on le discernerait à quelque signe.

       Toutefois, comme ils ne désiraient pas se présenter à leurs hôtes en compagnie de ce Michenik qui, avec ses airs innocents, les couvrait de honte, ils ordonnèrent d’envoyer celui-ci au loin avec sa femme. Le jeune homme accepta cette nouvelle humiliation, sans murmurer, il n’en fut pas de même de cette dernière.

       Lorsqu’elle se vit seule avec son mari, telle une déshéritée dans un pays désert, elle ne put retenir ses larmes.

       « Faut-il donc, gémissait-elle, que je sois malheureuse à ce point ? Encore si j’avais un époux comme les autres femmes, mais hélas le mien ne vaut guère mieux qu’un muet. Michenik, Michenik, voilà son seul discours. Un perroquet en dirait davantage. »

       Cette fois l’affront était trop sanglant, il atteignit Georgik au plus sensible de son cœur. Aussi ne peut-il y résister. Il retrouva soudain la parole :

       « Vous avez raison, femme chérie de vous plaindre de moi, répondit-il. Il y a cependant une fin à tout. J’entends désormais reprendre la place qui me convient dans cette société des hommes et être considéré à la cour en digne gendre du roi. Vous n’aurez plus à rougir, je vous le promets. »

       Ayant ainsi parlé, il appela : »Merlinik, à mon secours s’il vous plaît ! ». Alors dans un nuage de poussière, on vit apparaître un magnifique attelage sur lequel les jeunes époux montèrent et qui les transporta en une minute jusqu’au château royal. Leur entrée fit sensation. Tout le monde, courtisans et serviteurs, accourut. Chacun reconnut Georgik et sa femme et les deux autres beaux-frères ne purent s’empêcher de les complimenter sur cette transformation. Quand l’heure sonna d’aller au festin. Georgik prit la tête du cortège, laissant flotter sur ses épaules ses beaux cheveux d’or que le peigne enchanté  lui avait donnés et se mit à table à la droite du roi.

       Il s’était promis de tirer une vengeance éclatante des humiliations que ses beaux-frères lui avaient infligées. Ils ne tardèrent pas à lui en fournir eux-mêmes l’occasion ?

       Comme le repas touchait à sa fin, le vieux roi aveugle, suivant l’habitude ce temps, pria ses principaux convives de lui conter quelques histoires intéressantes. Les deux beaux-frères entamèrent le récite de leurs soi-disant prouesses au cours de la dernière guerre Georgik ne perdit pas un mot. Il attendait les narrateurs pour le moment du retour. Alors il se leva et se tournant vers eux, dans un geste de défi :

       « Vous en avez menti, s’écria-t-il, aussi vrai que je suis devant vous aujourd’hui et que je l’étais alors. Ce n’est pas vous qui avez conduit la guerre et ce n’est pas vous qui avez signé la paix. »

    Les deux gendres bondirent sous l’outrage :

    « Qui est-ce donc ? demandèrent-ils
    -
    C’est moi, et je m’en vais tout de suite cous rafraîchir le souvenir. Voulez-vous me montrer où sont vos pommes d’orange ? » Les deux gendres baissèrent la tête.

       « Vous ne le sauriez en effet, ajouta Georgik, car vous me les avez confiées en échange du traité de paix que je rapportais. Les voici ! » Et il les tira de dessous  son pourpoint.

       « Et maintenant, racontez à cette assemblée que qui vous advint lors de notre voyage à la fontaine de la clarté

    - Nous y sommes allés, répliquèrent les gendres,  malgré les difficultés et nous y avons puisé de l’eau dont nous avons baigné les yeux du roi
    -
    Hélas ! murmura le roi, je m’en suis que plus mal trouvé.
    -
    Je n’en suis pas surpris déclara Georgik, c’était l’eau d’une rivière fangeuse. Mais puisque ces vaillants gentilshommes nous ont dit ce qu’ils avaient rapporté, pourraient-ils nous dire également ce qu’ils avaient laissé en route ? »
    -
    Les gendres n’osaient souffler mot.

       « Regardez ! » Et de l’une de ses poches Georgik retirait les gros doigts de pieds des malheureux. « Ils me les avaient livrés en échange de l’eau que moi j’avais puisée à la fontaine de clarté, et encore en ont-ils été pour leurs frais, car j’ai conservé de par moi le liquide bienfaisant, pour ne leur remettre qu’une contrefaçon. Vous en jugerez d’ailleurs vous-mêmes. »


     

       En achevant ces mots, il déboucha la fiole, en versa quelques gouttes dans les yeux du roi et instantanément rendit à celui-ci la lumière, tandis que l’assemblée éclatait en applaudissements. Les deux autres gendres avaient disparu.

       « Bravo, mon fils, s’écria le vieux roi, vous avez noblement fait vos preuves. Â vous mon héritage ! » Et sur sa tête il posa la couronne et il consacra souverain d’un grand royaume celui qui avait été le paria de la cour, Michenik l’innocent.

    François Cadic, Contes et Légende de Bretagne 1907

    © Le Vaillant Martial

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