• Morbihan la mer du milieu

     

    Mor bihan ... « Petite mer en breton »

    L

     

    à-bas, il faut se laisser  emporter au hasard des chemins de douaniers, ces minces rubans de terre tortueux longeant la grève, frontière entre deux mondes que tout oppose : terre et océan. Sur cet étroit sentier suspendu, le crissement sourd des pas accompagne la ballade lointaine d’un violon, un air de marin, « Terre-Nova » ou « Cap-hornier », un air à peine audible ... quelques notes grinçantes emportée par le vent.

         Là-bas, il faut se perdre, il faut se perdre dans l’ombre fraiche des chemins creux bordés de murets de pierres sèches. Des petits murs moussus hérissés de fougère. Il faut s’égarer dans les landes clairsemées d’ajoncs, de bruyère sauvage, il faut enlacer  le tronc des arbres séculaires. De la paume des mains, éprouver la granite des menhirs, celui des dolmens, ces géants de pierre maculés de lichen doré ... en percevoir le silencieux murmure, mémoire ultime des temps anciens. Ainsi de l’épaisse brume matinale, surgiront les ombres estompées des navires fantômes Vénètes. Leurs voiles de cuir gonflées par le vent druidique, ce vent étrange qui ne souffle jamais plus haut que la mature et leur fit un jour défaut .... Au point de provoquer leur perte.

    A bien tendre l’oreille, il faudra écouter ... écouter ce pays légendaire conter ce qu’il faut, révéler ce qu’il est ...

    Il est dit qu’au commencement du monde, la Morbihan n’existait pas.

    Il n’y avait qu’une vaste et profonde forêt. Une forêt si épaisse que le soleil lui-même n’y avait sa place qu’en de rares clairières éparses et à la condition qu’il soit en son zénith. L’océan, lui, n’était qu’un royaume scintillant vers l’horizon. Une rumeur lointaine portée par le vent.

    Au commencement du monde, donc, il faut le savoir, le golfe du Morbihan n’existait pas.


     

       La grande forêt de Rhuys étendait son mystère, bordant la côte du levant au couchant, remontant loin au nord vers l’intérieur du pays. Nul homme ne l’habitait, nul homme ne s’y aventurait ... jamais. Elle n’était alors peuplée que par les fées sibyllines dont le murmure envoûtant se mêlait aux chants des oiseaux, au clair gargouillis des ruisseaux. L’harmonieuse mélodie se répandait entre les branches et la frondaison des arbres, tout comme un frisson parcourt le corps. Et c’est la forêt entière qui semblait murmurer jusqu’aux limites de sa lisière.

    C’est ainsi qu’un matin, un matin passé l’aurore, à un jet de pierre du rivage, guère plus, l’on pouvait deviner, là juste devant .... Une forme sombre affleurer les vagues ... Un poisson ? Une bille de bois inerte, bercée par les vagues, vestige d’un frêle esquif emporté par les tempêtes ... Non la chose ondoyait mollement sous la surface. Elle ridait à peine les flots. Les premiers rayons scintillaient sur cette créature incertaine. Doucement, elle approchait de la grève, doucement, elle s’offrait au regard révélant un corps, un corps .... Mi-homme, mi- poisson. Il est des mains, comme ça, des matins nébuleux où s’attardent les rêves. De ses mains palmées, un ondin se hissait hors de l’eau. Sa chevelure bleutée ruisselant le long de ses bras en appui sur la roche, il paraissait à l’écoute de la terre, presque à l’affût, le regard rivé sur la lisière de la forêt. Par-delà, le ressac, son ouïe avait perçu une harmonie éthérée, un chant mystérieux, si différent du chant des sirènes. Mélodie issue d’ailleurs inconnus. Pour mieux l’apprécier, il se glissa jusqu’à la côte, gagnant un rocher tapissé d’algues brumes, il restait allongé, baigné par la lumière d’un nouveau jour, le  regard, d’un bleu plus profond que l’abysse, noyé dans les brumes diaphanes de ce monde étrange dont il ignorait tout. Et comme il restait dans une immobilité figée à s’imprégner de note musicale, elle parut au sortir de la lisière, naissant de la brume irréelle. Une apparition dans la lumière blanche du matin. Une fée de la forêt, dont les longs cheveux d’or soulevés par un souffle invisible se mêlaient aux rayons du levant. Alors leurs regards s’épousèrent, et le bleu des abysses pénétra le bleu céleste. Ainsi naquit l’amour entre un ondin et une fée, là même où jadis, le golfe du Morbihan n’existait pas encore



    Il en est ainsi des amours illégitimes. Ils trouvent toujours des murailles pour s’ériger entre eux.



     

    Lune et soleil avaient beau être les seuls témoins de cette idylle à la frontière des mondes, sous la mer, les bruits et les sons voyagent aisément ! Combien de soupirs émus furent emportés par les flots, dispersés au gré des courants, allant troubler la quiétude de failles oubliées, s’immiscer au creux des grottes obscures. Les conques sous-marines, elles-mêmes contribuaient à diffuser l’écho de cet amour si singulier.

    Bientôt, le sentiment profond qui unissait l’ondin et la fée n’eut plus rien de secret. Soupirs et doux murmures parvinrent ainsi aux oreilles des sirènes.

    Elles étaient là-bas, lascives, sur leurs rochers à contempler les embruns jaillir haut dans le ciel.  La puissance de l’océan. Les sirènes rirent, elles se moquèrent de ces épanchements de jouvenceaux. De concert, elles chantèrent de leurs plus belles voix. Aucune ne doutait du pouvoir qu’elles possédaient quant à ramener l’ondin à la raison d’amours plus acceptables. Toutes avaient la certitude que l’égaré succomberait à leur appel enchanteur, car on le sait bien ....

    Qui peut résister « au chant des sirènes » ! Jamais on n’entendit depuis, plus belle mélodie, il reste quelques brides qui parcourent encore le monde de nos jours, et si l’harmonie s’est dissipée avec le temps, demeure l’air. Ainsi sont nés « Alizé » et « Konorg », vents favorables aux voyages lointains ou annonciateurs de beau temps. Cependant rien n’y fit.

    L’ondin continuait de retrouver sa belle dans le secret de criques isolées, il faut dire ... il faut dire que la fée aux cheveux d’or et au regard azur avaient sur lui plus de pouvoirs que nul n’en eut jamais.



     

    Les sirènes sont des êtres fiers. L’idée qu’un ondin succombe au charme d’une fée terrestre leur fut insupportable. Elles entrèrent dans une terrible colère. Avec une soudaineté inattendue, la surface de l’océan se couvrit d’une écume blanche et les hurlements du vent que l’on entendait n’étaient autres que des sifflements de rage. Ainsi naquirent les vents infernaux à l’haleine fétide. « Aquilons » le dévastateur vent du nord porteur de tempêtes ravageuses et « Biz-Nort », le vent pernicieux plus pénétrant qu’une nuée de dards glacés. Ceux-là aussi nous sont restés. Pourtant cette fois encore, la colère des sirènes fut sans effet. Il faut dire .... Il faut dire que la fée avait la fraicheur d’un matin de printemps au jardin d’Éden, la peau plus douce que la plus douce des caresses, plus pâle que la nacre ... et ses lèvres la tiédeur de son souffle.

    Alors .... Les sirènes commandèrent au vent du sud de souffler en brise légère. Et le vent souffla, entrainant avec lui le beau temps. On ne sait jamais ce qu’apporte le vent ...


     

     

    Avec le beau temps, un matin apparurent des voiles sur l’horizon, des voiles venant du sud. C’était les hommes. Et les hommes accostèrent aux abords de cette vaste forêt de Rhuys. Les deux amoureux étaient dans l’ignorance de ces nouveaux arrivants. Ils n’avaient à l’esprit que la perspective de retrouvailles passionnées, lui, caressé par les vagues mourantes sur la grève, elle en bordure de lisière, abritée des rayons du soleil. Une fois réunis, l’ondin aimait écouter chanter sa belle. Elle lui chantait la beauté de la forêt et sa voix plus pure encore que l’eau de fontaines se mêlait à la mélodie enchanteresse de ses sœurs invisibles. En gage d’amour, l’ondin offrit à son aimante un diadème d’algues rouges ornés de coquillages nacrés, à son tour, elle offrit une couronne de fleurs sauvage cueillies aux abords des ruisseaux


     

     De leurs côtés les hommes, ces insensibles braillards, n’entendaient rien du murmure sibyllin des fées. Ils n’entendaient rien que  des langoureux soupirs. Comme ils découvraient l’immensité des arbres, ils se dirent qu’i y avait là de quoi construire bon nombre de navires et tandis qu’ils s’installaient, d’autres voiles se dessinèrent à l’horizon pour les rejoindre, plus nombreux, équipés de longues scies et de lourdes haches ...


     

    Les hommes commencèrent à abattre les arbres, et alors que la grandeur déchue de ces derniers s’affaissait sur le sol dénudé en de sinistres craquements, c’est un peu de merveilleux qui disparaissait à jamais. Les hommes construisirent des bateaux, dont la multitude de mâts dressés vers le ciel, donnait l’illusion d’une forêt posée sur l’eau. Ils bâtirent aussi des entrepôts et des villages, car les hommes ne cessaient d’étendre leur territoire. Peu à peu, depuis la côte, la forêt se clairsemait. Bien vite les esprits magiques durent trouver refuges loin, à l’intérieur des terres. Les murmures enchanteurs devinrent une triste mélopée ... puis une plainte lointaine.



    Un soir, au fond d’une anse dont le rivage était encore à peine boisé, l’ondin attendait ... il attendait, toujours avec cette même ferveur qu’ont les amoureux du désir de l’autre qui ne saurait tarder. C’était un des derniers endroits de la côte où la forêt jouxtait encore le rivage. Le crépuscule étirait des ombres de la nuit et cependant, l’ondin restait seul. Le temps s’écoula lentement .... Lentement ...

    Le crépuscule n’était plus qu’un souvenir, la nuit avait mangé le monde. Il faisait noir. Pour la première fois, l’ondin sentit monter en lui l’inquiétude. Alentour le calme régnait. L’homme-poisson eut soudain conscience d’un silence inhabituel. Le délicat murmure des  fées mêlé au bruissement du feuillage n’était plus. Il ne restait que la plainte constante des vagues. L’inquiétude fit place à une sourde peur. Et comme montait cette peur, comme elle se faisait plus précise, l’ondin prit conscience de la proximité des hommes. Alors le regard perdu dans la nuit, il eut froid.



    De la grande forêt de Rhuys, ne subsistèrent bientôt plus que dépars sous-bois, quelques futaies. Ainsi mer perfides sirènes étaient parvenues à leurs fins. Nombre des fées s’évanouirent dans le néant, victimes des hommes qui ne croyaient pas en elles, car il est dit ... il est dit que pour chaque être humain doutant de l’existence de ces créature merveilleuses, l’une d’entre-elles disparaît à jamais. Celles qui avaient réchappé s’effacèrent avec les derniers arpents de l’antique forêt. Elles s’enfuirent vers le nord, le cœur déchiré d’abandonner ces contrées où elles s’étaient épanouies. Lorsqu’elles s’envolèrent, les larmes de désespoir qu’elles versaient tombaient en une pluie argentée. Une pluie de larmes si abondante que la terre aussi sèche que le cœur des hommes et des sirènes réunis, ne pouvait en absorber le flux. Le ciel était noir du flux des fées portant le deuil de leur monde perdu. Et les larmes salées de se déverser sans fin au point de recouvrir ce pays arasé, de le noyer sous l’infini tristesse de celles qui l’avaient habité.

    Au terme de ce funèbre déluge, lequel, un temps sembla ne jamais vouloir cesser, seuls émergeaient quelques langues de terre, des petits cailloux, des îlots, tout un parterre d’îles disséminées. Elles n’étaient autres que les couronnes fanées abandonnées au vent par les fées déchues. Ainsi naquit la mer du milieu, une petite mer intérieure. Une mer de larmes salées à l’origine de ce qui devint plus tard le golfe du Morbihan.

    Au large de la terre, il est trois îles posées sur l’océan ; La première Belle-Île serait née d’une couronne de fleurs sauvage portée par la houle. Houat et Hoëdic seraient issues d’un diadème rouge orné de coquillages nacrés. Ce dernier aurait été brisé en deux morceaux après qu’il fût tombé du ciel.

    Depuis ce temps oublié, la lune, éternelle romantique, contribue chaque jour, chaque nuit, à ce que terre et mer s’épousent lors de longues caresses. Voilà l’origine des marées. Au-delà du bruit des vagues qui se meurent, il faut entendre ...

    Il faut entendre les soupirs mélancoliques d’une fée éprise d’un ondin, lesquels au premier matin d’un monde s’aimèrent passionnément sur la côte, jadis sauvage, du Morbihan.

    © Le Vaillant Martial


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique
================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :