• MENOU LE HERQUELLIER

    Menou, de Beauvais, ce village au milieu de Brocéliande, était herquellier : Il allait de bourg en bourg, de ville en hameau, avec sa charrette tirée par un cheval maigre et noir, pour vendre des balais de bruyère ou de genêt et des paniers de bourdaine qu’il fabriquait lui-même avec des branches cueillies dans la forêt. Menou était vieux garçon, car aucune femme n’aurait voulu de cet homme qui jurait et blasphémait à longueur de journée, qui ne mettait jamais les pieds à l’église, mais qui par contre hantait les auberges de Paimpont de Campénac et de Tréhoronteuc.

    Un jour, Menou revenait de la foire de Ploërmel, l’esprit quelque peu embrumé par les bouteilles qu’il avait vidé en compagnie de gens de son espèce. Il venait de dépasser Campénéac et arrivait à la croix de Trécesson quand l’orage se déchaîna, un orage épouvantable avec des éclairs plus lumineux que le soleil de juin et de la pluie comme si le déluge recommençait.

    Le Herquellier fit presser le pas à son cheval : en un instant il se trouva près de la ferme attenante au château. Il conduisit son cheval dans le hangar et pénétra lui-même dans la salle où se trouvaient réunis les fermiers et un trimardeur[1] venu s’abriter de la pluie.

    - Tiens, Menou ! dit le fermier. Tu boiras bien une petite bolée avec nous ?
    - Ce n’est pas de refus ! grommela le herquellier.

    Il s’assit sur la bancelle, les deux coudes sur la table.

    Cependant l’orage ne cessait pas. Les coups de tonnerre ses succédaient sans trêve, et la pluie rageait contre les toits. À chaque éclair, la fermière reculait dans l’angle le plus sombre de la pièce, et murmurait une litanie :

    - Sainte Barbe ! Sainte Fleur : la couronne de Monseigneur ! quand le tonnerre tombera : Sainte Barbe nous protégera ! ...

    Les hommes se signaient seulement, sauf Menou, qui se contentait à chaque fois de glousser, étouffant ainsi un ricanement. Le trimardeur le regardait d’un air inquiet : avec ses grosses moustaches et ses joues envahies par une barbe de trois jours, avec ses yeux luisants et ses vêtements sombres, Menou, n’était-il pas le Diable en personne ? N’était-ce pas lui qui avait déclenché cet orage par ses maléfices, et qui, maintenant s’en réjouissait ?

    - Je sens comme du soufre ! dit le fermier. J’ai l’impression que le tonnerre n’est pas tombé bien loin !

     

    Et les litanies de la fermière reprirent de plus belle.

    Au bout d’une demi-heure, la pluie devint moins forte, mais les éclairs déchiraient toujours le ciel. Menou se leva.

    - Bon dit-il je m’en vais.
    - Tu n’es pas fou ? dit le fermier en se dirigeant vers la fenêtre. Ce n’est pas fini. Tu vas te faire brûler !

    Menou ricana :

    - Sacré nom de Dieu ! Je me fous pas mal de ton tonnerre ! Je serais mouillé !

    La fermière s’était signée. Le trimardeur dit :

    - Attention, Menou ! il ne faut pas blasphémer !

    Menou éclata d’un rire strident :

    - Je me fous pas mal de votre bon Dieu ou de votre Diable ! Ils n’ont qu’à venir un peu, ils recevront ma main sur la gueule !

    Et Menou sortit. Il prit son cheval par la bride et le bruit de la carriole se perdit dans les grondements du tonnerre.

    Une heure après que l’orage fut terminé, le trimardeur, ayant dépassé la chapelle Saint-Jean, se préparait à descendre la côte qui menait vers Beauvais, quand il vit la charrette de Menou arrêtée sur le bord de la route. Il s’approcha et découvrit un spectacle à vous donner la chair de poule : le cheval était affaissé inerte, et, sur la carriole, recroquevillé sur lui-même et noir de charbon, Menou le herquellier gisait foudroyé.

    On conduisit le cops de Menou dans sa maison et on l’étendit sur la bancelle, devant le lit. La nuit tombait : on avait allumé une chandelle de résine dont la lumière vacillante crépitait de façon sinistre en remplissant la fenêtre d’une fumée âcre et suffocante. Sur la table, une écuelle renversée et des débris de nourriture. La fenêtre avait des vires sales et recouvertes de toiles d’araignées. L’un des carreaux était cassé et avait été remplacé par une motte de paille. Tout dénotait un laisser-aller complet, une crasse repoussante. Des poules entraient et sortaient en caquetant et en picorant sur la terre battue. Telle était la demeure de Menou, le herquellier, l’homme qui faisait peur quand on le rencontrait au sortir d’un chemin creux.

    Pendant la nuit, le corps du foudroyé fut veillé par quelques voisins. C’était un mauvais homme ce Menou, mais c’était tout de même un baptisé : on ne pouvait pas le laisser sans prières. Et les bonnes femmes vinrent dire leur chapelet. Et entre les chapelets, pour se donner du courage elles firent un sort à la bouteille d’Alambic qu’elles avaient découverte dans le buffet du défunt. Mais ce n’était pas une mauvaise action puisque c’était pour mieux prier. Pauvre Menou quand même !

    L’enterrement eu lieu le surlendemain, de bonne heure. On mit le cercueil sur un vieux char tiré par un cheval maigre. Le porteur de croix arriva : on avait pris la plus vieille croix de la paroisse : Le métal était rongé par le vert-de-gris, mais peu importait du moment qu’on avait une croix. Et puis, c’était bien assez bon pour un herquellier sans dévotion et qui ne payait jamais son denier du culte.

    Précédés du porteur d’échelettes qui agitait en cadence les deux cloches, l’une au son grêle, l’autre au son grave, la charrette s’ébranla en grinçant abominablement. Une douzaine de voisins environ, tous des hommes, s’étaient fait devoir de charité d’accompagner le herquellier jusqu’à sa dernière demeure.

    Le chemin était long de Beauvais à Paimpont, où se trouve l’église paroissiale : il faut  traverser la partie la plus haute de la forêt : Le soleil était déjà très chaud. Vers le sud, quelques nuages s’amoncelaient. Les hommes commencèrent à réciter une dizaine de chapelets pour le repos de l’âme de Menou. En tête du cortège, l’homme aux échelettes agitait ses cloches pour avertir les gens du passage du cortège funèbre.

     On venait de dépasser l’étang du Chatenay, au bas duquel tournait indifférente la roue du moulin. On commençait à gravir la pente du Hucheloup, quand un terrible coup de tonnerre se fit entendre.

     Il y eut un mouvement d’hésitation parmi ceux qui suivaient la charrette. L’orage éclatait : or c’était un foudroyé que l’on portait en terre. Deux hommes quittèrent le cortège et rebroussèrent chemin avec beaucoup de hâte. Un éclair aveuglant fut immédiatement suivi d’un craquement de foudre très sec : la foudre venait de tomber sur un arbre, en bordure de route. Et ce fut la pluie brutale et drue. Les hommes baissèrent leur chapeau sur leurs yeux et continuèrent à prier d’une voix plus forte.

     

    À l’entrée de la forêt, devant la croix du calvaire, l’homme aux échelettes s’arrêta, et tous firent de même. Il s’écria :

    - Nous allons dire un pater et un ave.

    Ils se mirent à genoux. Pendant le temps que dura le recueillement, il n’y eut aucun coup de tonnerre, mais dès que le cortège se remit en marche dans la forêt, le ciel recommença à crépiter de toutes parts. Le cheval se cabrait, ruait et le conducteur avait du mal à le retenir. Chaque fois que les hommes baissaient la tête l’eau qui s’était amassée sur le rebord de dégoulinait en abondance. Les sabots glissaient sur le sol mouillé.

    Le cortège arriva au carrefour de Haute-Forêt. Là encore il y avait un calvaire et l’homme aux échelettes (clochettes) fit arrêter tout le monde pour réciter une dizaine de chapelet. Durant ce temps, le ciel s’éclaircit légèrement, la pluie devint insignifiante et le tonnerre ne gronda pas.

    Mais, dès qu’on eut repris la route, tout recommença de plus belle. Les hommes trempés et aveuglés marchaient derrière la charrette tandis que celle-ci dévalait rapidement la pente qui aboutissait au bourg de Paimpont. Et tous se disaient qu’ils en avaient pour peu de temps à présent car la plus grande partie du chemin était accomplie.

    Au détour de la route, là où commence l’étang et où aperçoit les bâtiments de l’abbaye, la foudre tomba sur l’eau, à quelques mètres de la charrette. Le cheval faillit s’emballer et manque de renverser le véhicule. Celui qui était chargé de porter la croix la portait sous son bras de peur d’attirer le tonnerre. L’homme aux échelettes avait posé celles-ci sur ses épaules et ne recommença pas à les faire tinter que lorsqu’on pénétra dans le bourg de Paimpont.

    À l’église, le sacristain s’impatientait de ne point voir arriver le cortège funèbre. Il s’était purgé le matin et aurait voulu en finir avec cette cérémonie afin de disposer de son temps. Aussi fut-ce avec soulagement qu’il entendit le son aigre et grave des échelettes. Et ce fut également un soulagement pour les hommes qui suivaient la charrette lorsqu’ils pénétrèrent dans l’Église.

    Pendant la messe – oh une petite messe basse ! Menou ne valait pas une grande messe chantée ! – L’orage cessa tout à fait et on vit même le soleil filtrer à travers les vitraux coloriés. La messe achevée, le recteur, qui avait jugé bon d’épargner ses chants, ne ménagea pas l’eau bénite au moment de l’absoute, et chacun arrosa copieusement le cercueil, persuadé qu’ainsi le diable s’éloignerait sinon de Menou lui-même, mais du moins de ceux qui avaient eu le courage de suivre le cortège.

    Les rues inondées étaient vides lorsque la charrette prit le chemin du cimetière, et le temps, qui s’était pourtant éclairci, redevint sombre et menaçant, au moment où l’on aperçut les croix par-dessus le mur blanc. Tous craignaient le retour de l’orage, y compris le sacristain qui portait l’eau bénite et qui aurait voulu être à cent lieues, y compris le recteur qui avait peur d’abîmer son beau surplis tout neuf. Quant aux autres, ils commençaient à penser, qu’il y avait quelque chose de bizarre dans ces intempestives manifestations du ciel.

    On arriva sans encombre au cimetière, et on descendit le cercueil dans la fosse qui avait été creusée à cet effet. On fit encore une aspersion d’eau bénite, et chacun, le chapeau à la main, se préparait à repartir, quand un formidable coup de tonnerre, accompagné d’un éclair rougeâtre, ébranla l’air et la terre.

    Après un instant de désarroi et de stupeur, les assistants virent que la foudre était tombée dans la fosse et qu’elle avait fendue en deux le cercueil de Menou Le herquellier.

    Et jamais de mémoire d’homme, il n’y eut plus belle fin de journée que celle-là : les nuages furent balayés par un grand vent qui venait de la mer, là-bas, à travers les landes et les bois chargés des parfums de l’été. Le soleil brilla comme un diamant magnifique et le ciel devint plus  bleu que la mer en des pays d’éternelle jeunesse.

    Tréhoronteuc (Morbihan)

       Cette histoire m’a été racontée en 1960 et on m’a garantie qu’elle était vraie. On me demanda d’ailleurs de changer le nom du personnage car il avait encore de la famille. Il est fort possible, en effet, qu’un tel évènement se soit produit il y peu d’années, mais le récit, en passant, de bouche à oreilles, s’est chargé, comme bien d’autres éléments édifiants.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Vagabond, en particulier ouvrier allant de ville en ville pour chercher du travail.

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