• Mèlusine

    Mélusine

    Mèlusine

     

     

    Je suis née de l’amour d’un roi et d’une reine,
    Je suis comme l’eau,
    Insaisissable, et mystérieuse.
    Je suis une fille,
    Je suis une mère,
    Je suis une fée
    Je suis Mélusine.

     

    Entends mon histoire, toi qui passe ...
    Entends ma vie.
    Entends ma tragédie.
    Car c’est une histoire d’amour et de promesse tenue,
    Car c’est une histoire de secret et de trahison

     Et cette histoire, mon histoire, comme un matin de printemps ...

     Élinas avait quitté son château à l’aube, comme à l’accoutumé. Il aimait préparer seul  son destrier à la lueur des flambeaux et l’entendre hennir d’impatience alors qu’il traversait la cour, sombre et silencieuse. Il aimait le crissement du cuir et le cliquetis des boucles et anneaux qui s’entrechoquent, alors qu’il enfourchait sa monture.

     Mais par-dessus tout, il aimait pourfendre la brume des douves tandis qu’il se ruait bruyamment sur le pont levis et s’élançait à bride abattue dans la plaine.

    Il parcourait alors ses terres dans le seul but de faire corps avec son cheval, de sentir le vent gifler le visage et surtout de s’enivrer de liberté.

    Liberté qu’il n’avait jamais eue, lui, élevé pour être souverain, lui, le roi d’Écosse.
        Rien n’était plus beau à ses yeux que cette liberté
        Rien ....

    ... jusqu’à ce qu’il pénètre dans cette forêt, aux confins de son royaume.

     La soif l’avait mené à une petite clairière, au centre de laquelle, une jolie fontaine disparaissait presque entièrement sous un grand roncier.

     Il mit pied à terre et homme et cheval s’abreuvèrent bruyamment. Il ne remarqua la beauté de la source, pas plus que l’incroyable et si particulière lumière dorée du soleil levant qui perçait entre les troncs et inondait les lieux d’une atmosphère onirique.

    Il ne remarque pas tout cela, car il était homme et beaucoup d’homme ne voient pas ces choses- là.
        Tout comme il ne remarque pas qu’on l’observait ...

    Elle était là, ma mère, assise de l’autre côté du muret. Magnifique et ensorcelante.
       Elle était là, Persine la fée, immobile attendant que l’homme ait fini de boire. Car l’homme est ainsi, il a certaines soif à étancher. 
       Je suis née de l’amour d’une fée et d’un roi... Et cet amour a éclos à l’instant même où Élinas posa les yeux sur Persine.
      Et désormais, rien ne serait plus beau et plus précieux aux yeux d Élinas que cette jeune fille, cette fée si blonde, si mince si  parfaite.

    Rien ...
        Bien sûr, il voulut l’épouser sur le champ.
        Il ignorait encore que c’était une reine, la reine des fées d’Écosse.
        Et qu’une reine a des exigences...
       Fou d’amour, Élinas accepta toutes ses conditions. Conditions qui ne semblaient, d’ailleurs pas si extravagantes que cela, puisque la fée refusait simplement qu’on la vit du temps de ses couches.

    Ainsi le roi prêta serment à la reine.
        Et Persine dit oui à Élinas.
       Tous deux enfourchèrent alors le beau destrier noir et chevauchèrent à travers bois et collines et vallées pour annoncer la merveilleuse nouvelle.
       
        De retour au château, les festivités furent aussitôt organisées et le mariage fut bientôt célébré dans la joie et l’allégresse.

    Seul Mataquas, premier-né du roi, fils de la défunte femme d’Élinas, resta sur sa réserve et n’accueillit pas cette union avec autant d’enthousiasme que les autres.

    Je fus l’aînée des trois filles que Persine donna au roi. Ils me nommèrent Mélusine.
        Puis Mélior et Palestine vinrent au monde et puisque mon père tenait sa promesse, nous vécûmes heureux.... jusqu’à ce que....

    Jusqu’à ce que la simple jalousie de mon demi-frère, Mataquas, se transforme en véritable haine. Une insidieuse et perfide malveillance qui se murmure à l’oreille d’un père, et qui avec le temps, le pousse à l’irréparable.

    Ainsi, Élinas, ce père que j’aimais tant, finit par rompre son serment. Il poussa la porte de la chambre où ma mère nous baignait toutes les trois. Et s’en fut fini de notre bonheur.

    Pour vous humains, donner et reprendre votre parole est chose aisée. Ce ne sont que des mots à vos yeux et les mots s’envolent comme des feuilles mortes balayée par le vent de l’oubli.

    Pour nous, fées et être magiques, un serment, ce sont des lettres de feu qui s’inscrivent dans notre sang, dans notre peau et qui scellent notre destinée et celle de nos enfants. Rien ne s’envole, tout reste inscrit en nous ... Pour toujours. Renier une promesse, c’est nous arracher le cœur. Brise un serment, c’est nous priver d’air.

    Nous n’avons alors d’autre choix que de fuir.
        Fuir pour respire à nouveau.
        Fuir pour survivre.

     Persine est désormais perdue pour Élinas. Car l’amour qui les unissait est devenu signe de mort. Elle l’aimait, soyez en certain et sa vie n’avait plus de sens sans lui. Plutôt que de le quitter, elle aurait pu rester et mourir et mourir sur le champ.

    Mais Persine était mère.
        Ainsi, pour ses filles,
        Pour qu’elles aient un avenir,
        Persine
    les prit dans ses bras et s’envola avec elles dans un nuage de fumée.

    Elle s’envola,
        ivre de colère,
        Ivre de peine, Elle s’envola le cœur brisé.

    On raconte que le roi Élinas, qui n’était désormais plus mon père, remplit la baignoire, où nous nous lavions, de toutes les larmes de son corps et de son cœur.

    Maudite nature humaine... Qui vous rend à la fois si forts et aimables, ou si faible et détestables.
        Ma mère se réfugia sur l’île d’Avalon. L’île des fées où nous nous sentions en sécurité.
        Chaque latin, elle nous conduisait au sommet de la colline d’Éléonos pour nous montrer l’horizon et la lointaine Écosse.
        Et chaque matin, elle nous racontait son histoire.
       On ne brise pas le cœur d’une fée, sans conséquence...

    Au fil du temps, le sien s’était rempli de rancœur et dérivait peu à peu.
        Quinze années passèrent.
        Quinze années à la voir s’enfoncer dans la tristesse et folie.
        Nous devions faire quelque chose...

    J’avais soif de vengeance.
        Élinas
    était responsable. Il devait payer.
        Nous étions jeunes et bien que fées, nous pensions simplement.
        Nous étions et parce que fées, nous étions puissantes.

    Alors, un soir, je réunis mes sœur et leur soumettais mon idée.
        J’étais l’aînée, elles acquiescèrent.
        J’ai cru qu’elle le haïssait
        J’ai cru bien faire
        J’ai cru ...

     Ainsi, notre père Élinas roi d’Écosse, fut enfermé dans  la montagne de Northumberland... pour toujours.

    Ma mère ne réagit pas comme prévu...
        D’ailleurs, qu’avions nous imaginé ?

    Son amour brisé l’avait plongé dans un abîme de douleur, mais en vérité, elle n’avait jamais souhaité de mal à son époux. Elle pleurait son amour perdu, c’est tout. Ce que nous avions fait, ce que j’avais fait, la plongea définitivement dans le chaos et sa rage déferla sur moi.

    Elle était puissante, ma mère.
        Elle aurait pu me tuer.
        Elle fit pire...
        Elle me maudit.

    Ainsi je fus condamnée à me transformer en serpente en dessous de la taille tous les samedis  que je vivrais. Et si par bonheur, je trouvais mari, jamais je ne devrais m’en séparer et jamais il ne devrait me voir ces jours-là, sans quoi je vivrais un tourment éternel ! Malgré cela, ma mère me prédit de nombreux enfants aux cœurs nobles et fiers, comme leur grand-père, et dont les noms resteraient dans les mémoires.

    Voilà ce que furent les dernières paroles de ma mère, Persine-la-Fée, car elle s’envola aussitôt.
        Je ne la vis plus jamais, ni dans le monde des fées, ni dans le monde des hommes.

    D’aucuns disent avoir entraperçu une silhouette au sommet de la colline d’Éléonos, debout face à l’horizon ...
        Pardon.

    J’avais poussé mes sœurs à l’irréparable. Plus rien ne serait comme avant...
        Nous nous séparâmes.

    Mélior devint la reine des étoiles filantes et Palestine, la princesse des cygnes blancs.
        De bien belles destinées, bien méritées...

    Quant à moi je restais seule.
        Avec ma peine
       Avec mes erreurs.
       Et ce terrible goût amer que procure le sentiment d’avoir tout gâché.

    Je quittai Avalon et revins parmi les hommes.
        J’errai longtemps sans but, hantée par ma terrible faute,

    Et puis les souvenirs de la bienveillance de mon père, l’amour de ma mère, et la gentillesse de mes sœurs balayèrent peu à peu ma douleur.

    Et le chagrin se mua en douce nostalgie.
        Le soupir de l’âme...

    Mes pas me menèrent dans une petite forêt poitevine près de Lusignan . Je m’y plus et c’est près de la fontaine de , où je m’étais réfugiée, que je trouvai un semblant de paix.

    Et sous ces grands arbres protecteurs, je devins une femme.
        Je croyais passer ma vie sous ces vénérables chênes, à converser avec le vent, les animaux et le petit peuple.
        Mais il en fut tout autrement...

    C’était une belle nuit d’été, chaude et silencieuse et la brillante comme jamais.

    C’était une nuit où les souvenirs remontent à la surface et nous laissent éveillés. On y  voyait comme en plein jour alors, pour le changer un peu les idées, je décidai de me baigner.

    J’ai toujours aimé cette petite morsure lorsque l’on entre dans les eaux nocturnes. Ce froid intenses vous saisit alors, puis vous apprivoise peu à peu. Enfin, charmeur, il vous invite à vous allonger entièrement ans cette exquises fraîcheur.

    Le sensation de cette eau vive et claire caressant mon corps nu, tandis que sa longue chevelure ondule autour de moi, m’a toujours transportée de bonheur.

    Tandis que j’admirais le ciel étoilé, une légère brise se leva et fit danser quelques fleurs parmi les milliers qui jonchaient le sol. D’un geste, je transformai ce petit courant d’air en un tourbillon merveilleux qui les fit toutes s’envoler.

    Leur étrange et gracieux ballet les porta au gré de ce vent fantastique et malicieux pour finir par les déposer délicatemnts sur les eaux de mon bain, me recouvrant presque totalement.

    Qui aurait pu deviner un visage affleurant à la surface de cette fontaine fleurie ?
        Je devins invisible ...
       Je me laissai alors submerger par le parfum subtil et envoûtant de ces fleurs de cerisiers et laissai porter là où les fées s’abandonnent...

    Pendue dans cet ailleurs, je n’entendis pas les sabots fouler l’herbe de la clairière et l’homme sauter de sa monture.
        Je ne l’’entendis pas non plus s’avancer vers la fontaine et laisser tomber lourdement sur le muret.

    Lorsque j’émergeai de ma rêverie, il était assis, avachi même, le visage en foui dans ses mains encore gantées et semblait porter toute la douleur du monde sur ses épaules.

    Lorsqu’il finit par lever la tête, je crus voir des larmes briller sous le clair de lune.
        Je le trouvais terriblement beau
        Je le trouvais ...

    Mon cœur se serra et je voulus aussitôt le réconforter.
        Lorsque j’émergeai de la fontaine seulement vêtue de pétales, il tomba à la renverse.
        Nous les fées, ne réalisons pas toujours l’effet que nous produisons sur les hommes...
        Mon apparition le stupéfia, mais ne l’effraya pas pour autant.

    La surprise passée, il se releva et après m’être habillée, j’osai m’approcher.
        Alors tous deux assis au bord de la fontaine, nous fîmes connaissance et il me raconta ce qui le tourmentait.

    L’après-midi même, lors d’une chasse au sanglier, Raymondin, tel était son nom, avait accidentellement tué son oncle le Comte de Poitiers ...

    Étourdi par le chagrin et la culpabilité, il avait enfourché son étalon et avait chevauché jusqu’ à ne plus savoir où et qui il était. Épuisé, il avait fini par mettre pied à terre dans cette clairière.

    Pendant qu’il se confiait, je sentais mon cœur s’ouvrir. Ce cœur pourtant encore et toujours meurtri.

    Ce cœur blessé qui pensait ne jamais battre pour un homme. Comme un papillon qui déploie ses ailes et laisse derrière lui sa chrysalide plein de larmes et de peine.

     Nos regards se croisèrent alors, et je vis la flamme. Je vis ses sombres pensées battre en retraite, reculer devant elle. Je vis la noirceur de sa douleur. Je vis l’amour.

     L’amour qui venait de frapper nos deux cœurs aussi certainement que sa flèche avait frappé celui de son oncle.

     Je frissonnais, il me prit dans ses bras. Nos destins étaient scellés.

     Lorsque je lui dis que j’étais une fée, il sourit. Lorsque je lui demandai de ne jamais chercher à me voir le samedi, sans poser de question. Il jura. Lorsque je lui dis qu’il serait riche, il acquiesça. Lorsque je lui dis que nous aurions beaucoup d’enfants, il m’embrassa. Il ne me demanda qu’une chose, l’épouser et j’acceptai.

     Nous ne voulions pas attendre. Le mariage aurait donc lieu dans la semaine. Seulement, mon beau chevalier était pauvre et ne possédait qu’une terre isolée et aride. Je fis donc apparaître une chapelle, dans un lieu digne de notre amour. Et ce fut une très belle cérémonie. Puis, le château de Lusignan, vit le jour en jour et une nuit ....

    Ce fut ma première prouesse, mais pas la dernière. Car, pendant que mon époux parcourait la Bretagne, je me fis bâtisseuse.

     J’ai aimé ces temps heureux où la nuit je parcourais nos terres qui s’étendaient désormais aussi loin que le regard se porte. Secondée par une armée de lutins, gnomes et farfadets, je choisissais alors les plus belles collines pour y de somptueuses et puissances citadelles.

    Ainsi, les forteresses de Partenay, Tiffauge et Talmont et les châteaux de Mervent, Vouvant, pour ne citer que ceux-là, virent le jour en une nuit.

    Quiconque nous surprenait dans notre ouvrage, nous voyait tout abandonner sur le champ. Tels sont les fées et le petit peuple....

    Portée par notre amour et la promesse tenue, j’offris la fortune à mon bon Raymondin et nos dix fils – bien que tous affublés d’un état physique disgracieux – finirent de combler notre bonheur.

    Mais, Raymondin avait un frère... Un frère particulièrement jaloux. Un frère qui aurait pu s’appeler Mataquas tant il  était lui aussi, vil et mesquin. Un frère qui se nommait Forez. Le comte Forez.

     Notre richesse fut trop grande, trop soudaine et trop visible. Ne dit-on pas : Pour vivre heureux, vivons cachés ?

      Un samedi tandis que le comte rendait visite à Raymondin, il s’étonna, une fois de plus, de ne pas me trouver. Il saisit alors ce prétexte  pour lui faire part de rumeurs à  mon sujet.

    Infidélité, disait-on. Sorcellerie, même. Mon époux n’y prêta l’oreille.

    Mais, samedi après samedi le comte Forez lui répéta les mêmes histoires et ....

    Et, une flamme finit par s’allumer et elle n’avait plus rien à voir avec celle de l’amour.

    Alors, Raymondin finit par faire un trou dans la porte interdite et m’ découvrit prenant mon bain.

    Jusque à la taille je demeurais son épouse, toujours belle à ses yeux, mais en dessous du nombril, mon corps se transformait en une queue de serpent.

    Il trouva cela monstrueux, mais parce qu’il  m’aimait encore et toujours, il fit mine de ne rien avoir vu, chassa son frère et reprit le cours de sa vie.

    Je feignis de m’être rendu compte de rien et fit de même.
        Je crois que tout était rentré dans l’ordre ...

    Pourtant le feu sournois du doute, de la peur du surnaturel – les diableries comme vous dites – poursuivait son chemin.

    Et ce feu s’embrasa lorsque l’un de nos fils, Geoffroy pourtant un valeureux et preux chevalier, apprit que son frère préféré Fromont venait de se faire moine à Maillezais. Fou de rage et d’incompréhension, il en brûlait l’abbaye . Tous les moines périrent dans l’incendie, ainsi que notre fils Fromont.

    J’étais terrassée par le chagrin. Tous ces moines morts... Et puis, Fromont était si doux et si aimable... Il aurait fait un merveilleux moine...

     L’acte de Geoffroy était impardonnable mais, presque malgré moi, je le défendis en lui cherchant des excuses.

        Quelles soient humaine ou fées, les mères font ainsi.
       
    Raymondin, l’homme bon, honnête et droit que j’aimais ne comprit pas.

    Le feu avait tout embrasé.
        Les corps et les cœurs.
        Le feu de la, de la colère et de la souffrance.

    Ivre de douleur. Raymondin reporta sa rage sur moi, et me tenant pour responsable des tares de nos enfants, m’accusa publiquement d’être « une très fausse serpente. »

    Mon cœur s’est déchiré en un millier de lambeaux à jamais éparpillés au gré des vents mauvais.

    Et j’ai hurlé.
        J’ai hurlé toute ma douleur...
        Et toute ma peine.
        J’ai hurlé à m’en briser la voix.

    Je ne pouvais y croire.
        L’histoire ne pouvait pas se répéter ainsi.
        C’était trop cruel.

    J’ai senti alors se joindre à moi, les cœurs de toutes les fées trahies.
        J’ai même senti le cœur meurtri de ma mère...
        J’ai senti leur rage et la mienne se jeter dans ce torrent de fureur.
      

    Et ce déluge monter en moi...
        J’ai cru devenir folle.
        Mon cri s’est fait rugissement.
        Je crois même que les tours ont tremblé.

    Ce cri bestial et primaire résonne encore à mes oreilles.
        Le cri de la trahison.
        Et puis, à bout de souffle, je me tus.
        J’ai ré ouvert les yeux et les ai plantés dans ceux de mon mari.
        J’ai su qu’il regrettait déjà ses paroles...

    Ô mon amour... Qu’as-tu fait ?
        Il pleurait.
        Mais toutes ces larmes mêlées aux miennes ne pourraient effacer ses paroles.
        C’était trop tard.
        J’étais maudite.
        À jamais.

    Désespérée, je me jetai par la fenêtre et, devenue serpente pour toujours, je disparus.

    Mèlusine

     

    On dit que Raymondin se fit ermite et erra sans but jusqu’à la fin de sa vie.
        On dit que je veillai sur chacun de mes fils et sur toute leur descendance.
        On dit que j’apparus en pleurs avant le décès de chacun d’eaux.
       On dit qu’à chaque changement de propriétaire de mon beau château de Lusignan, on peut m’apercevoir, douloureuse et gémissante, errante comme une âme perdue.

     On dit, on dit ...

     Voici mon histoire, toi qui passe.
         Voici ma vie et ma tragédie.

     Je suis une fée deux fois maudite,
         Je suis serpente à jamais,
         Je suis Mélusine.

     

    - Quelle triste histoire ... Maudite par sa propre mère, et bien que sa différence ait été acceptée par son mari, condamnée à quitter les êtres qu’elle aimait...

    - Cette contrée et merveilleuse et terrible à la fois ... Un instant nous nous perdîmes toutes les deux dans nos pensées.

     Mon regard se posa sur la boîte. Je n’y avais pas prêté attention, mais il s’exhalait de ce petit écrin de nacre une odeur d’encens. Un subtil mélange de santal et myrrhe. Je n’aurais su dire si ce mariage était heureux ou pas. Mais un peu entêtant, sûrement. L’odeur de Mélusine peut-être ?

    - Jadis et à l’insu de tous, reprit l’Ondine, Mélusine y cacha une de ses écailles. Pour qu’on ne l’oublie pas et pour qu’un jour une prêtresse ou une magicienne brûle cette infime partie d’elle, brisant, enfin, la malédiction qui l’oblige à erre sans fin, sans but, alors que tous les siens ont disparu depuis bien longtemps. Elle ne souhaite qu’une chose, les rejoindre au pays des morts.

    Pensive, je reste à considérer l’écaille contenue avec perplexité.

    - Une prêtresse ou une magicienne, dites-vous, demandai-je enfin. Où vais-je pouvoir en trouver une ?

    L’Ondine me fit un de ses sourires énigmatiques dont elle avait le secret et je compris que le devais lui faire confiance. Elle ne m’avait pas confié quelque chose d’aussi précieux sans raison.

    Je souris à mon tour.

    - Je vais devoir te quitter. Je suis trop loin de mon lac et je ne peux survivre longtemps hors de l’eau.

    - Et l’eau de la fontaine ou de la rivière ?

    - Pas les mêmes eaux, pas les mêmes énergies.

    - Je comprends. Au fait, comment vous appelez-vous ?

    - Je me nomme Aylinen...

    - Et moi Ada.

    Nous échangeâmes un regard et l’Ondine se leva

    - Prends soin de toi. Adieu vieille et belle dame.

        Je la regarde s’éloigner superbe. Incroyable et singulière rencontre ... Je ne l’oublierai jamais.
       Incroyable et singulière rencontre... Je ne l’oublierais jamais.

    L’écaille mordorée et la larme brillaient dans leur écrin. Je refermai la boîte pour l’enfouir dans ma poche. J’y retrouvai mon petit caillou. Machinalement, je le sortis. Gros lisse et rond.

    Sa constance me fit du bien.
        Pourtant, à bien y regarder, une nouvelle marque se dessinait à la surface.
        Un simple triangle, pointe en bas, jouxtait la première figure.
        Je crois que mon petit compagnon de pierre me racontait quelque chose. Un jour je comprendrais...

    Une larme éternelle... Une larme d’Ondine. Triste et magnifique présent.
       Aylinen
    m’avait touchée au plus profond de mon cœur. Je me sentais si petite, si misérable, face à un tel être.
       Comme en réponse à mes états d’âme, il se mit à pleuvoir.
        Je trouvai refuge sous la frondaison d’un splendide tilleul. Il sentait bon.

    Une odeur délicate et suave et pourtant si intense qui emplissait l’air d’un parfum exquis de fleurs, doux et sucré.
       Impressionnant et majestueux, et probablement millénaire, il dégageait néanmoins une impression de tendresse et de grande féminité.

    Peut-être ses feuilles en forme de cœur m’inspiraient-elles tout particulièrement ?
        Je pensais à Aylinen.
       J’avais le sentiment d’être restée une éternité auprès d’elle.

    Je décide de me poser un moment et de me laisser la possibilité d’intégrer, d’assimiler toutes ces incroyables et remarquables rencontres, révélations, confidences et même enseignements.

    C’était une pluie d’été légère et chaude.
        Sous mon dôme de feuilles, je rêvassai de longues heures et le temps passa.
        Entre somnolence et éveil, je profitais de l’instant. Rien que l’instant.

    Mèlusine

     

    Je m’émerveillais de tout. Car tout était beau.

    Les oiseaux semblaient jouer un opéra connut d’eux seuls. Merveilleuses mélopées, charmantes et enchanteresses. Leur chant me berçait doucement tandis que je m’amusais du bal des écureuils qui montaient et descendaient les arbres à la recherche de nourriture. L’un d’eux s’aventura même jusque dans mon sac alors qu’il me croyait endormie. Je le laissai me subtiliser quelques champignons de ma réserve tout en essayant de ne pas rire trop fort. J’aperçus même au loin, quelques biches apeurées et une famille de sangliers fouissant la terre fraîche.

     

    Cette immersion dans la nature me fit un bien fou.
        Je restai ainsi plusieurs jours.
        Ces quelques jours de repos m’avaient permis d’assimiler, un tant soit peu, les récents événements. Surprenants, bouleversants.
       Pourtant une part de moi les estimait également naturels et presque ordinaires...
       Curieuse sensation.

    C’est donc toute ressourcée et pleine d’allant qu’un matin, je repris la route.

     Les pluies printanières avaient cessé depuis longtemps et le ciel, déjà clair et dégagé, présageait une belle journée.

     

    Mèlusine


     

    Chemin faisant, mes pas finirent par m’amener devant un très joli bosquet fleuri.
        Il embaumait.
        Rien de moins.

    Toutes plus odorantes et plus éclatantes les unes que les autres, les myriades de fleurs me faisaient tourner la tête. J’avais envie de toutes les sentir, de toutes les toucher.

    Les arbustes gorgés de fruit de toutes sortes, formaient des entrelacs de leurs délicates et fines branches. Tout était merveilleusement orchestré ... On aurait dit l’œuvre d’un artiste.

     - Je me suis donné tant de mal....

    Toute à ma contemplation, je ne l’avais pas entendue approcher.
        Émergeant de ce bel ouvrage, une gracieuse et charmante jeune fille me souriait.

    Sa longue chevelure blonde, ornée d’une multitude de fleurs jaune, couvrait pudiquement son corps nu et menu.

    Ses grands yeux ambres, qui lui mangeaient le visage, sublimaient sa peau pâle et diaphane et lui conféraient une mine étrange, à la fois rayonnante et confusément mystérieuse.

    - C’est magnifique. Quel travail !

    - Pas vraiment... pour une Dryade, fit-elle en pointant vers moi son index qui se transforma lentement en bourgeon. Ce dernier s’ouvrit immédiatement, devint une superbe rose, puis disparut à peine éclose.

    - Incroyable....

     Son sourire timide soulignait joliment sa beauté juvénile.

    - Je me nomme Ezelwen, gardienne des fleurs chuchota-t-elle.

    - Ada, murmurai-je, pour me mettre au diapason

    Elle paraissait si fragile.

    - Tu sembles apprécier mon travail, vieille femme, poursuivit-elle.

     Je me penchais pour sentir une fleur.

     

     - Vous êtes une artiste, mademoiselle.

    - Merci ... Artiste peut-être, conteuse sûrement. Veux-tu que je te raconte une histoire.

    - Avec grand plaisir, Ezelwen.

    - Les fleurs, elles, adorent cela. Ce sont de petites coquines qui aiment les histoires d’amour. Peu importe comment elles finissent d’ailleurs.

    Elle m’invita à m’asseoir sur une jolie souche tout ornée de glyphes[1], et fit de même.

    - Les fleurs sont les véritables artistes, en fait. Je les aide un peu, c’est vrai. Mais si tout est beau et harmonieux autour de nous, c’est grâce à leur chant.

    - Leur chant ?

    - Oui, elles chantent... Et leurs mélopées sont si belles qu’elles font chavirer les cœurs.

    - Je l’ignorais.

    - Peu le savent. Et c’est très bien comme cela. C’est leur petit secret...

    - Je suis honorée de le partager avec vous.

    - Jadis, tu le savais.

    - J’ai tout oublié de mon passé.

     La Dryade me caressa le bras et poursuivit.

    - Elles content ce dont elles furent témoins, autrefois. Baisers dérobés, confidences et trahisons. Ainsi, elles deviennent ceux et celles dont elles narrent l’histoire.

    - Connaissent-elles l’histoire de ce petit caillou ? demandais-je après l’avoir sorti de ma poche.

    - Pas ces fleurs-ci. D’autres peut-être...

    - Dommage.

    - Désolée... Veux-tu-entendre des récits d’autrefois ? Du temps où tu vivais parmi nous.

    - Avec plaisir.

    - Je serai leur interprète.

     Les yeux levés vers le ciel, elle réfléchit un instant et finit par sourire.

    - Oui... Celle-là sera bien, dit-elle pour elle-même.

    © Le Vaillant Martial

     

     



    [1] Inscription, trait gravé en creux

    « Jean l'orLes Mari-Morgans »

  • Commentaires

    1
    Mardi 22 Novembre 2016 à 08:48

    Une longue et étrange histoire de fée !

    bonne journée

    MITOU

    2
    Mardi 22 Novembre 2016 à 08:56

    Tout n'est pas toujours simple ..... même dans la vie des fées ...., Bonne journée ....

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