• Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...

    C’était la grande marée de septembre,

    Celle qui célèbre la fin de l’été.

    Ensommeillé, l’océan scintillait dans le lointain.

     

    Du Dolmen des Pierres-Plates, le regard embrassait la grève découverte de Kancereuk. Le vaste plateau de roches émergées s’étendait, tapissé d’algues brunes, entrecoupé de langues de sable argenté sous la lumière éclatante du matin frais.

    Marie-Jacquette avait laissé la plage en retrait. Elle pataugeait, nu-pieds, suivant les rigoles d’eau tiède qui ruisselaient vers la mer, là-bas. Jeune servante aux fermes de Kerdruc. Marie-Jacquette était partie, bien décidée à remplir son panier d’osier d’un cent de palourdes. Au-dessus de sa tête, les mouettes, d’un blanc immaculé, planaient dans le vent léger. Outre des pécheurs épars, il y avait de loin en loin trois charrettes autour desquelles des silhouettes s’activaient à charger le goémon.

    Toute la matinée, au hasard de sa pêche, elle vagabondait parmi les rochers, d’une étendue sableuse à une autre. L’air était iodé, la collecte des coquillages fructueuse. Sa robe nouée à la hanche, elle passait la plupart du temps courbée vers le sol, son doux visage inondé par les reflets miroitants. De ses yeux bleus inquisiteurs, elle traquait les deux petits trous caractéristiques, dans le sable, trahissant la présence des palourdes convoitées. Elle demeurait ainsi concentrée, et de mare en mare, dans l’eau jusqu’aux chevilles, elle avançait pas à pas, insouciante du reste, toujours plus en avant, son panier d’osier se remplissait à souhait. Marie-Jacquette avait perdu le fil des heures.s.

    Elle prit tout à coup conscience du flot d’eau glissant sur ses mollets. Par vaguelettes successives la marée remontait rapidement. Pour la première fois, elle leva la tête autrement que pour cherche le panier qu’elle posait çà et là. La jeune fille constata la témérité de son éloignement. Elle s’était aventurée très loin sur la grève. Les rochers, autour d’elle, n’avaient plus cet aspect régulier, tapissés de goémon. Au contraire du vaste plateau baigné par le soleil, ici s’élevaient des blocs massifs. Des murs verticaux, noirs et saillants, aux arêtes hérissées de pointes minérales. De ces murailles naturelles tombaient en cascade de longues laminaires brunes échevelées Leur abondance voilait une multitude trous, des failles profondes, d’obscures tavernes territoire sous-marins de mondes inconnus.

    Seul  l’écho d’un clapot incessant trahissait la présence de ces grottes invisibles. Ici régnaient en maîtres les mary-morgans. Et l’eau s’engouffrait, encore et toujours, charriant de longs scalps d’algues rouges, trophées abandonnés, ils dansaient, filaient au gré du courant, un courant qui commençait à forcir avec la marée montante dans un flux de plus en plus turbulent. Le ciel se voilait. Désormais, Marie-Jacquette avait de l’eau à mi-cuisse. Alertée, elle s’empressa de récupérer son panier pour remonter avec le flux. Elle forçait son allure, cherchait à se frayer un chemin dans ce dédale de roches noires. Le vent levé, l’atmosphère calme et paisible de l’étale avait cédé au tumulte des vagues impressionnantes. Le repli de sa robe commençait à trainer dans l’eau. Le tissu s’alliait à l’océan, aussi lourd qu’il devenait encombrant... Marie-Jacquette s’agrippa à un rocher avec la volonté de s’extraire du flot. Elle glissait, s’écorchait les genoux. Elle parvint enfin à se hisser, précédée de son panier. Comme elle se redressait, elle cherchait du regard un itinéraire qui la ramènerait ver s le rivage.

    Elle blêmit alors. La marée, dans sa progression avait ceinturé l’imprudente. Une vaste étendue d’eau la séparait dorénavant de la terre ferme et le temps d’atteindre ce bras de mer, le niveau aurait encore haussé et avec lui, la force du courant. Désespérée, la malheureuse s’enquit d’un providentiel sauveteur. Mais les quelques pêcheurs à pied avaient déjà regagné la plage, au loin, tout comme avait disparu les dernières charrettes de goémon... la dernière encore présente, venait de s’effacer derrière la dune. Marie-Jacquette cria... elle appela au secours... mais sa voix était couverte par le bruit des vagues se ruant à l’assaut des rochers encore émergés. Elle fit de grands signes à l’aide d’un mouchoir blanc qu’elle agitait à bout de bras avec l’énergie du désespoir.

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...

     

    Bientôt, le ressac léchaît le tapis d’algues inertes et tout autour de Marie-Jacquette, cette mase grouillante rvenait à la vie dans un mouvement lanscinant d’éternel va-et-vient. Caressantes, elles s’enlaçaient, aux chevilles nues de la pauvre éperdue laquelle voyageait déjà sa dernière heure arriver avec l’irrémédiable montée du flot écumant. Son panier chahuté fut emporté, son contenu essaimé au gré du courant. Marie-Jacquette dans l’eau jusqu’à la ceinture, barbota vers un téton rocheux. Elle s’y cramponna, terrifiée du sort qui allait être le sien. Bientôt, elle serait submergée par la hauteur des lames et finirait noyée. Son corps sans vie entraîné au large disparaîtrait du monde, sans aucun espoir de ne la retrouver jamais... Âme perdue, elle serait condamnée à errer parmi les trépassés, tous ces disparus en mer, sans attendre d’autre sépulture que le froid des abysses insondables. Devenue Hopper-noz, elle rejoindrait ces fantômes qui hantent la grève dès le crépuscule venu. Et c’est son cri sinistre que l’on entendait dans la nuit aux abords des Pierres-Plates.


     

    Quoique résignée à cette triste fin, Marie-Jacquette décida de préserver son salut.

    La jeune fille éplorée retira sa coiffe et déroula ses cheveux blonds en une longue tresse qu’elle noua vigoureusement à un bouquet de laminaires dont les racines se trouvaient bien ancrées sur le rocher. Et là, ne quittant pas la côte du regard, elle se résolut à attendre l’ultime instant, consolée à l’idée qu’elle serait découverte, gisant là, à marée basse.

    La rumeur du vent se mêlait à celle des vagues brisées. Était-ce l’ivresse d’une désespérance absolue ?... Marie-Jacquette sentait la peur s’estomper en elle. Cette rumeur de l’océan sauvage se muait en une harmonieuse mélodie, une ode mystérieuse dont les notes éthérées invitaient au ravissement des mondes sous-marins. Ses vêtements alourdis par la mer, complices, d’une noyade certaine... Ils semblaient maintenant voler avec de longs ondoiements, presque immobiles. Marie-Jacquette ignorait tout de la nage, et pourtant... et pourtant, son visage apaisé émergeait hors de l’eau. Tout son corps épousait le mouvement de la houle longue et régulière. Elle se sentait légère, portée par l’onde. Et ce chant toujours plus enivrant... Sa chevelure nouée lui laissait encore le temps d’un répit. Profiter de la lumière du jour. Les yeux accrochés à la côte, elle vit des silhouettes affolées s’activer sur la plage. Pour quelle raison ma foi ? Marie-Jacquette était sereine.

    Ce chant merveilleux.

    Elle en se sentit même pas effrayée de se sentir effleurée par une chose qu’elle ne vit pas. Juste une ombre sous la surface, puis une autre, longue et caressante. Sans crainte elle se laissa couler doucement, les yeux grands ouverts, pour regarder.

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...


     

    Elle vit alors, tournoyer autour d’elle, se livrer au ballet gracieux et aérien, des sirènes... des sirènes et des ondins... Sans ‘en étonner, elle comprenait leurs chants et l’invitation faite aux voyages lointains. Les merveilleuses créatures ondoyaient sous la surface argentée. Langoureuses elles chantaient aux oreilles de cette jeune terrienne... Elles chantaient les mystères de la cité d’Ys, ceux d’épaves oubliées, sanctuaires de somptueux trésors. Autant de malles entrouvertes, desquels s’épandaient pièces d’or et rubis dont l’éclat chatoyant rayonnait au cœur de l’abime.

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...


     

    Et tandis qu’était dévoilée la splendeur de ces secrets, les hommes, là-bas, mettaient une barque à la mer. Ils s’embarquaient hâtivement, et sans attendre, ils s’arcboutaient, tiraient de toute s leurs forces sur les avirons. L’un d’eaux à l’avant exhortait ses compagnons d’une voix forte :

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...


     

     

    - Hardi les gars ! Souquez ferme !... Droit devant ! Souquez, de Dieu ! Souquez ! Je vois plus sa tête, elle va couler !

    L’étrave de la plate luttait, fendait les vagues, elle filait droit en direction d’où avait été aperçue la pauvre Marie-Jacquette.

    Sous l’eau s’épandait toute la beauté des chants cristallins. Harmonieuse, une sirène glissa derrière la jeune femme. De ses mains graciles, elle dénoua la tresse de ses cheveux du long bouquet d’algues auquel elle était retenue. Libérée de son lien, Marie-Jacquette remontait lentement vers la surface. Elle y respirait sans impatience une bouffée d’air avant de se laisser à nouveau couler. Souriante elle croisait le regard turquoise des êtres merveilleux. Leurs corps élancés à queue de poissons évoluaient autour d’elle en des gestes souples et élégants. Les doigts se frôlèrent, et la musique délicate évoquait aux oreilles de  Marie-Jacquette le souhait qu’elle se devait de formuler. Rejoindre la terre ou vivre sous la mer ?

    Et comme son cœur venait de parler, un ondin nagea vers elle. Leurs visages étaient si proches. Il lui fallut un baiser.

    Lorsqu’enfin la plateforme des hommes parvint là où avait été repérée la Jacquette, les gars eurent beau chercher, ils ne trouvèrent rien. Rien d’autre qu’un panier d’osier flottant à fleur d’eau, il dérivait le fond en l’air, épousant le mouvement de la mer.

    A l’instant qu’elle recevait son baiser, Marie-Jacquette épousait l’océan. Sans appréhension, elle se laissa aller à respirer. Au lieu d’étouffer, elle sentait la vie se répandre en elle. La fraîcheur de l’eau devenait aussi plaisante qu’une brise légère sur sa peau dépourvue de frissons. Alors les êtres légendaires la dévêtirent de ses vêtements devenus u=inutiles. Ses jambes si blanches s’étaient muées en longue queue de sirène dont les écailles diaprées scintillaient dans l’oblique des faisceaux de lumière tombées de la surface. Puis fut libérée sa chevelure d’or. Elle s’épanouissait pareille à une traine, au gré de l’onde bleue.

    Puis, répondant aux voix enchanteresses de ces semblables, d’un gracieux coup de nageoire fantastique s’enfonça dans l’abime. Après qu’elle aurait honorée la princesse Dahut, siégeant sur son trône de corail, Marie-Jacquette, devenue sirène, irait s’émerveiller des mystères cachés du Dieu Océan.

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...
     

     Là-haut, les hommes restèrent le regard noyé dans les vagues, le buste penché par-dessus bord à scruter en vain, sous la surface. L’un d’entre eux vit une robe. Elle flottait inerte, entre deux eaux, lugubre fantôme des profondeurs sous-marines emporté vers les abysses. Au crépuscule, sans plus d’espoir, les hommes regagnèrent la côte.

    Le maint suivant, à marée basse, quand le jusant [1] découvrit à nouveau le plateau de Kancereuk, on ne trouva rien du corps de la Jaquette... Si ce n’est, là-bas, retenue aux aspérités de la roche, une petite coiffe blanche.

     

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...


     

    Au bourg, la pauvre Marie-Jacquette fut déclarée « perdue en mer ». Alors pour honorer sa mémoire, les gens plantèrent un tamaris, juste là, en retrait de la grève. Longtemps les pêcheurs et les paysans ne manquèrent pas de se signer lorsqu’ils passaient à proximité.

    Certains parmi eux juraient qu’à la tombée du soir par temps calme, à ceux qui savaient tendre l’oreille, ils pouvaient entendre au loin... Non, ce n’était pas le murmure du vent, pas plus que la plainte lascive des vagues. Ils pouvaient entendre... Le chant des sirènes.

    Il faut aller se noyer dans l’obscurité des Pierre-Plates. S’enfoncer au cœur de cette sépulture primitive. Dans la moiteur étouffée du couloir de granite, la lumière vacillante d’une bougie révélera quelques gravures. L’une n’est pas sans évoquer la représentation d’une sirène. Sa queue de poisson laisse penser qu’elle disparaît dans l’abîme.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Reflux de la marée ; marée descendante.

     

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