• Maître Roch Requin


    L

     

    es serviteurs de Plougaz restèrent quelque temps muets de surprise ; mais enfin, comme on est à la veillée pour causer, ils reprirent leur conversation interrompue.

     

    - Je suis prêt à parier que c’est la dernière fois que la vieille Anne parle en ce monde, dit Michel.
    - Moi, je prie Dieu que ce ne soit point un présage de malheur, répondit dame Marthe. Mais que pouvons-nous craindre, après tout ? Le malheur n’est-il pas arrivé

     

    - Le fait est que le bon temps est passé. Plougaz est devenu triste et morose.
    - Il y a de quoi !
    - Je ne dis pas non. Maître Luc lui-même semble accablé.
    - C’est un fidèle intendant, dit la dame Marthe avec conviction.
    - Un intendant craignant Dieu et davantage le diable ! ajouta Yaumi, non sans quelque intention de raillerie.

       Anne Parker cessa de tourmenter le manche de son rouet et dit, comme si elle se fût parlé à elle-même :

    - L’intendant ne craint pas le diable !

    Puis, se tournant avec lenteur vers l’assemblée, elle ajouta :

    - Quelqu’un de vous connaît-il maître Simon Troarec, le bel intendant de Plougaz ?
    - Respectable dame, répondit Marthe, l’intendant de Plougaz a nom maître Luc Morfil.

     La vieille secoua la tête d’un air incrédule :

    - Prétendrais-tu m’apprendre le nom de mon fiancé, ma mie ? dit-elle avec sévérité. Je n’entendis parler jamais de ce Luc Morfil, et ce n’est point-là un nom de Bretagne. D’ailleurs, Plougaz n’a qu’un intendant, et c’est bien assez, va !

    Anne prononça ce dernier mot avec emphase.

    - C’est bien assez, reprit-elle ; surtout quand l’intendant n’a pas peur du diable ! Et maître Simon n’en a pas peur.

    - Elle est folle ! murmura la dame Marthe.

    - C’est lui qui est le diable, reprit encore Aune Parker d’une voix de plus en plus haletante et faible ; Plougaz ne s’en doute pas ; ne le lui dites point... Si personne ne parle, Plougaz quittera son château, et l’intendant deviendra le maître.- Si c’était maître Luc !... s’écria Yaumi, frappé d’une idée subite.

    - Paix, garçon ! fit la vieille. Moi seule au monde sais ce qui se passe de nuit à la tour du Diable !
     - Que vous disais-je ? interrompit étourdiment la dame Marthe ; la sorcière sait tout !
     - Anne Parker tressaillit faiblement et fit glisser sur son front sa main sèche et ridée.
    - Folle que je suis ! grommela-t-elle ; il y a quatre-vingts ans que cela est passé !

        Sa tête se pencha de nouveau ; ses doigts se crispèrent autour du manche de son rouet ; elle se reprit à faire semblant de filer.

    -Vénérable dame, dit Marthe désappointée, ne saurons-nous point ce qui se passe à la tour du nord ? Point de réponse. La vieille était redevenue momie.
    - Je le saurai, moi ! s’écria résolument Yaumi ; je le saurai dès ce soir.

        Cette exclamation attira d’autant moins l’attention générale que tous les regards étaient fixés sur Anne Parker, dont tout le corps fléchissait lentement et qui finit par s’affaisser sur son escabelle comme une masse inerte et sans vie.

    - La pauvre vieille n’en a pas pour longtemps ! dit Michel.
    - Je savais que quelqu’un mourrait au château cette semaine, répliqua Francin. J’avais vu le cierge 
    [i] en revenant du bourg.
    - Alors, l’affaire de la pauvre dame est claire, dit Yaumi.

       Quelqu’un devait mourir, en effet, mais on aurait fort étonné Yaumi en lui disant le nom du prédestiné.

       Il était dix heures du soir. L’intendant vint, comme de coutume, faire sa ronde et présider à la fermeture des portes. Il était pâle et semblait fatigué ; néanmoins, avant de se retirer, il prit Pluto par son collier de fer et le conduisit dans la cour, où il l’attacha à l’aide d’une chaîne à double cadenas.

       Jamais maître Luc ne manquait de s’acquitter de ce soin ; jamais il ne s’en acquittait sans se dire, en manière de félicitation :

    - Si, il y a douze ans, Pluto n’avait pas été attaché à cette bonne chaîne, le jeune sire Arthur serait encore au château, et moi, je serais le diable sait où.

       Une fois Pluto enchaîné, maître Luc rentra ; mais au moment où le dernier serviteur du château quittait le lieu de la veillée, il rouvrit doucement la porte extérieure. Comme il allait se glisser dehors, un bruit se fit entendre derrière lui. L’intendant s’arrêta indécis.

    – Bah ! dit-il après une courte hésitation, c’est sans doute la vieille Anne qui se sera endormie au coin du feu.

       Il sortit. Yaumi, qui ne l’avait pas perdu de vue un seul instant depuis qu’un vague soupçon avait traversé son esprit, se coula prestement à sa suite.

       Maître Luc, après avoir refermé la porte de la cuisine, longea la façade du château, et y entra par une poterne masquée située au pied de la tour du nord et correspondant par un petit escalier tournant avec la chambre occupée jadis par le jeune Plougaz. Yaumi, étonné ; mais sûr désormais de son fait, le suivit encore.

       L’intendant, arrivé dans la chambre d’Arthur, prit sous le lit du jeune homme des chaînes et un paquet de résines qu’il y avait cachés. Puis il attendit patiemment.

       À l’instant où sonna l’heure de minuit, il poussa de grands cris, battit le briquet, alluma ses résines, et parcourut la chambre en secouant bruyamment ses chaînes. Le rusé Normand s’était probablement exercé de longue main, car il faisait, lui seul, autant de fracas qu’une légion entière de démons.

       Mais tout à coup il s’arrêta. Sa rubiconde figure devint d’une pâleur livide, les chaînes s’échappèrent de ses mains. Un silence profond succéda au tintamarre qu’il faisait naguère.

       Il venait d’apercevoir, debout au milieu de la chambre, un homme de forte taille, qui le regardait faire, immobile et les bras croisés sur sa poitrine.


     

      Maître Luc n’était pas brave. Il eut peur d’abord d’avoir évoqué Satan en personne. Puis, lorsqu’enfin il reconnut Yaumi, sa frayeur ne diminua point, car le tondeur de landes avait une réputation de vigueur et d’intrépidité fort bien établie.

    – Ho ho ! dit ce dernier ; c’est donc vous qui êtes le diable, honnête maître Luc !
    – Ne me perds pas, Yaumi, mon bon camarade, répondit le Normand, je te donnerai tout ce que tu voudras.
    – Je veux vous voir pendre, maître Luc, voilà tout, dit le gars, mû par cette haine instinctive qui existe depuis le commencement du monde entre le valet de basse volée et le favori du maître.

        Luc Morfil prit le courage du désespoir. Un rapide coup d’œil le convainquit que son adversaire était sans armes. Il glissa discrètement sa main droite sous son pourpoint.

    – Je te donnerai dix écus... vingt écus... trente écus ! s’écria-t-il.
    – Nenni dà, maître ; pour cinquante écus, je ne vous sauverais pas de la corde.
    – Cent écus ! dit encore l’intendant. Yaumi, au lieu de répondre, lui porta sa forte main sur l’épaule.
    – Grâce ! murmura maître Luc.

       Mais en prononçant ce mot, il tira subitement de son pourpoint sa main armée d’un court poignard et, visant Yaumi au cœur, il le frappa de toute sa force.

    – C’était pour moi qu’était le cierge ! dit le gars en tombant lourdement.

     


     

       Maître Luc ne répondit point, mais ses fraîches couleurs reparurent, et ce fut avec un sourire parfaitement satisfait qu’il se baissa pour achever le pauvre Yaumi d’un second coup.

       Le lendemain, tout était frayeur et désolation au château de Coquerel. Non seulement on avait ouï, comme de coutume, un tintamarre infernal dans la tour du Diable, mais quelque valet, rendu plus brave par le retour de la lumière, avait rencontré, en explorant la chambre hantée, un cadavre, le cadavre du pauvre Yaumi.

    M. de Plougaz fut de beaucoup le plus désolé. Il manda près de lui Luc Morfil et lui dit :

    – Je veux vendre mon château de Coquerel. Maître Luc eut un frisson d’allégresse.
    – Monseigneur, répondit-il d’un ton hypocrite, il vous reste encore plusieurs milliers d’écus sur le prix de Coatvizillirouët.
    – Je veux vendre Coquerel, répéta M. de Plougaz.
    – Je suis pour obéir à vos ordres, mais...
    – Mais quoi ?
    – Rien. Je vais minuter le contrat de vente, et faire mes diligences pour trouver un acquéreur.
    – Va, et dépêche !

        Maître Luc sortit et prit une feuille de parchemin sur laquelle il traça, de sa plus belle écriture, un contrat en bonne et due forme. Ensuite, il enfourcha sa mule et se rendit à Bécherel, afin de faire bannir[ii], le dimanche suivant, au sortir de la messe, la mise en vente du joli château de Coquerel.

       Ce devoir accompli, au lieu de revenir tout droit au manoir, il poussa jusqu’à Dinan et traversa les rues de la ville d’un air fier et triomphant. Ceux qui le rencontrèrent ce jour-là durent s’avouer qu’ils n’avaient jamais vu maître Luc si rouge et si souriant ; il allait sur son mulet, les talons en dehors et le poing sur la hanche, ni plus ni moins qu’un bon chevalier sur son coursier de bataille, et c’est tout au plus s’il saluait ses connaissances d’un signe de tête protecteur.

    – Ces petites gens, se disait-il, ne savent point qui nous sommes. Il n’y aura bientôt plus, Dieu merci, de vilain dans nos chausses, et l’intendant se fera seigneur.

       De temps en temps, sur sa route, maître Luc mettait pied à terre pour acheter, tantôt un ruban de velours, tantôt un étui d’argent ciselé, contenant plumes et encrier. Il fourrait ses emplettes dans les vastes poches de son pourpoint. Au bas de Jerzual, qui était alors l’unique faubourg de Dinan, il attacha sa mule à un anneau de fer, scellé dans le mur d’une maison de chétive apparence, et souleva le marteau d’une porte vermoulue, servant de clôture à la boutique de maître Roch Requin, procureur de profession et fieffé larron de renommée.

       Maître Roch ressemblait à maître Luc comme un pruneau ressemble à une prune. C’était un petit vieillard ridé, ratatiné, desséché, passé au four.

       Il ne riait point souvent, de peur de montrer aux gens le vide caverneux de sa bouche édentée, mais cela ne l’empêchait pas d’être un joyeux compère quand il pouvait boire gratis. Il était veuf et père d’une grande fille qu’il avait peine à pourvoir d’un époux ; sa famille se composait en outre d’une multitude d’enfants des deux sexes.

       En entrant, maître Luc baisa la main de la grande fille d’une façon si galante que maître Roch se sentit venir aux narines un vague parfum d’épousailles.

    –  Prenez ce ruban, ma mie, dit ensuite l’intendant de Coquerel ; je l’ai acheté pour l’amour de vos beaux yeux noirs.

       La grande fille avait les yeux gris, mais elle prit le ruban.

    – À vous ceci, mes gentils marmots, continua maître Luc en distribuant ses emplettes ; compère, votre famille devient tous les jours plus aimable.

    Maître Roch Requin reçut ce compliment avec réserve.

    – Cela vous plaît à dire, compère, répondit-il.

       Puis il ajouta en a parte :

    – Il a besoin de moi ; c’est clair. Tenons-nous bien.

    Maître Luc prit un siège et vint s’asseoir auprès du vieux procureur.

    – Compère, dit-il, il m’est venu fantaisie de dîner avec vous. N’est-ce point une bonne idée ?
    – Hum ! fit maître Roch.
    – En famille, poursuivit l’intendant ; sans façon.
    – Sans façon, répéta le procureur.
    – La fortune du pot... quatre petites entrées, deux rôtis et une douzaine de flacons de vin français.
    – Y pensez-vous, compère ?
    – J’ai commandé tout cela chez un aubergiste de mes amis. Dans un quart d’heure, on va servir. Ne vous inquiétez pas ; c’est moi qui vous traite.

       Maître Roch ferma bruyamment le registre qu’il était en train de compulser, et tendit la main à son compère. La grande fille aiguisa ses longues dents, et les marmots poussèrent des hurlements de jubilation.

    – Il a besoin de moi, pensa le procureur. C’est de plus en plus clair.

       Quand arrivèrent, pompeusement portés par un nombre suffisant de marmitons, les deux rôtis, le panier de vin et les quatre entrées, la famille Requin se précipita dans la salle à manger. Pendant une grosse demi-heure, le seul bruit qui se fit entendre fut le sourd frottement produit par une mastication énergique, et le grincement des couteaux sur les assiettes. Malgré l’absence de ses dents, le vieux procureur faisait merveilles, mais il était notablement distancé par la grande fille, dont l’appétit ne semblait point pouvoir être rassasié. Maître Luc, lui, mangeait peu, buvait moins, et versait à boire à son compère. Celui-ci était sur ses gardes et possédait une tête à l’épreuve ; néanmoins, vers la fin du repas, il devint expansif, et montra plus d’une fois, dans ses accès de rire cacophonique, les concavités de sa mâchoire.

    – Compère, dit-il, votre dîner est bon. Quand vous aurez comme cela des fantaisies de vous asseoir à ma table, il ne faudra point vous gêner.
    – J’espère vous traiter mieux sous peu, compère, répondit maître Luc avec un sourire mystérieux.
    – Peste ! Ma famille et moi nous serons toujours à vos ordres.

       Maître Luc se pencha à son oreille.

    – Ne pensez-vous point, dit-il tout bas, que votre fille serait bien belle sous les nobles atours d’une châtelaine ?
    – Hein ? fit le procureur stupéfait.
    – Chut ! J’aimerais à vous parler en particulier, mon compère.

       Maître Roch demeura un instant abasourdi. Une foule d’idées saugrenues envahit son cerveau, légèrement surexcité par le vin de France. Peut-être le vieux Plougaz avait jeté les yeux sur sa grande fille ; peut-être...

    – Hors d’ici, enfants ! S’écria-t-il, impatient d’éclaircir es doutes.

       Les marmots répondirent à cet ordre par un concert de lamentations. La grande fille elle-même jeta un regard de détresse sur son assiette à moitié pleine encore, et ne put retenir un gémissement. Néanmoins, tout le monde obéit, parce que maître Roch avait une façon tout armoricaine d’enseigner la soumission à ses héritiers.

       Lorsqu’il fut seul avec l’intendant, ce dernier se leva et ferma la porte à double tour. Ensuite il visita scrupuleusement tous les recoins de la chambre.

    – À quoi bon ces précautions, compère ? demanda le procureur.

       Au lieu de répondre, Morfil versa une ample rasade à son compère, et prit la parole à voix basse. Ce qu’il raconta, le lecteur le sait déjà ou le saura plus tard. Il parla fort longtemps, et avec une certaine éloquence, car maître Roch, l’œil écarquillé, la bouche béante, semblait dévorer chaque mot.

    – Diable ! Diable ! dit-il quand l’intendant eut achevé, voilà une affaire excessivement drôle, mon compère. J’avais deviné que vous aviez besoin de moi.
    – Consentez-vous à me servir ?
    – Je l’aurais parié ! Je me suis dit tout de suite : il a besoin de moi, c’est clair !
    – Consentez-vous ?...
    – C’est une drôle d’affaire ! Une affaire qui sent la corde, compère.
    – Je vous donnerai mille écus.
    – C’est un joli denier, mais, en conscience, le tour est drôle, et vous êtes un habile coquin, mon camarade. J’ai envie d’aller conter tout ceci à M. de Plougaz. Il me donnera plus de mille écus, qu’en dites-vous ?

        Maître Luc prit sous son pourpoint ce même petit poignard qui avait réduit au silence le pauvre Yaumi, et le ficha sur la table d’un air indifférent.

    – Je ne dis rien, répondit-il.
    – Diable ! Diable ! murmura Roch Requin en se grattant l’oreille ; vous avez réplique à tout, mon excellent compère... Vous parlez de deux mille écus ?
    – Soit.
    – Et ma fille ?...
    – Je l’épouserai.
    – C’est un trésor, compère ; vous serez un heureux époux. Elle est aussi bonne que belle.

       Maître Luc qui, durant cet entretien, n’avait pas perdu un seul instant son sourire, fit à ce mot une grimace équivoque, à laquelle le procureur ne voulut point prendre garde.

    – Allons ! dit ce dernier, touchez là, mon gendre ; je vous promets mon concours.

    Ce disant, il se leva et se dirigea vers la porte. Maître Luc l’arrêta.

    Versa volant ! dit-il. Je me suis livré à vous. Il me faut des sûretés.
    – Des sûretés ! répéta le procureur avec une répugnance manifeste. Dans une affaire où il s’agit de la potence, on n’écrit point, mon compère... J’ai grande confiance en vous, nais je ne connais personne à qui je pusse volontiers donner ma tête à garder.
    – Il faut pourtant écrire, maître Roch ! dit Morfil d’un ton ferme.

      Le vieux procureur jeta autour de lui un regard cauteleux. Il n’y avait nulle issue.

    – Soit, reprit-il à son tour avec une feinte résignation ; j’écrirai tout ce qu’il vous plaira, mon gendre. Allons quérir ce qu’il faut pour cela.

       Une fois dehors, qui sait si maître Roch Requin n’eût point changé d’avis ?

       Malheureusement pour lui, le Normand avait tout prévu, il tira de sa poche une feuille de parchemin et l’étui d’argent qu’il avait acheté.

    – Ne vous dérangez pas, beau-père, dit-il en choisissant son meilleur sourire. Voici une écritoire que vous conserverez, s’il vous plaît, en souvenir de moi.

       Le procureur baissa la tête. Il était vaincu.

       Maître Luc lui dicta un acte par lequel lui, Roch Requin, s’engageait, moyennant une somme de deux mille écus, à acheter en son nom, le cas échéant, le château de Coquerel, pour ensuite rendre ledit château à Luc Morfil, véritable acquéreur. Rock Requin écrivit, fort à contrecœur, et signa de mauvaise grâce.

    – Comme cela, mon compère, dit Luc en mettant l’acte dans sa poche, vous ne serez point tenté de vendre mon secret, car nous partagerions la corde en bons amis que nous sommes. Au revoir, maître Roch Requin.

    – Au revoir, maître Luc Morfil ! Repartit le procureur.

       En sortant, l’intendant de Plougaz se montra beaucoup moins galant que le matin. Il ne dit point à la grande fille que ses yeux gris étaient noirs, et passa sans regarder les nombreux marmots qui attendaient son accolade.

    – J’aurais parié qu’il avait besoin de moi ! grommela le procureur. Diable, diable ! Au lieu de le tenir, je me suis laissé prendre, et c’est lui qui me tient. Pauvre affaire !

       Quand maître Luc enfourcha sa mule, le soleil baissait à l’horizon. De Dinan à Coquerel, il y avait trois grandes lieues. L’intendant mit sa monture au trot, et récapitula joyeusement les événements de la journée. Tout lui avait réussi. Plougaz consentait enfin à vendre son château, et l’acquéreur était trouvé d’avance. C’était au mieux. En définitive, maître Luc s’était rendu coupable de vol, d’imposture, de meurtre, etc. ; mais au moins il allait toucher le prix de ses méfaits. Or, il espérait bien imposer silence à ses souvenirs une fois qu’il serait maître du joli château.

       Avant qu’il eût fait deux lieues sur la route, le soleil se cacha derrière les vertes montagnes qui côtoient la rivière de Rance. Le crépuscule tomba. La moitié du ciel se voilà d’un crêpe noir, tandis que le couchant restait éclairé par un sombre reflet de feu. Maître Luc fouetta sa mule à tour de bras et chercha dans sa mémoire un refrain normand pour tromper la frayeur dont il ressentait déjà les approches. Quand sa chanson fut terminée, il faisait nuit. Une bande rouge marquait seulement à l’occident la place où le soleil avait disparu.

       Maître Luc fouetta sa mule derechef ; mais sa mule était vieille, lasse et obstinée. Elle continua son trot paisible sans tenir compte le moins du monde de l’impatience de son cavalier. Celui-ci avait le cœur serré par une vague angoisse. Hardi scélérat le jour, il était, la nuit, un coquin poltron et superstitieux. Chaque arbre du chemin prenait, pour son imagination épouvantée, des formes terribles ; son oreille entendait des bruits étrangers, et plus d’une fois il crut ouïr dans le lointain le grincement lugubre de la brouette de la mort 5.

    – Je suis un bon chrétien ! murmurait-il comme pour tromper le ciel. Je ferai dire une messe... dix messes... J’ai de quoi payer !

       Puis il essayait de réciter les versets oubliés du De Profundis. Mais il s’interrompait bientôt, et frissonnait violemment. Quelque chevreuil effarouché avait traversé la route ; le vent lui avait apporté les notes funèbres du chant d’un hibou, caché dans le feuillage. Il avait peur. Tous ses membres tremblaient. Une livide pâleur avait remplacé les rubis de sa joue.

       Une heure se passa. Il était à une demi-lieue de Coquerel. La lune montait à l’horizon, mais son croissant, caché par des nuages, ne donnait aux objets que cette lueur incertaine qui change l’aspect de la nature morte, et parsème les campagnes de fantômes. Maître Luc, engagé dans un chemin creux que bordaient, de chaque côté, de hauts talus, couronnés de haies épaisses, se faisait petit sur sa mule, et promettait un cierge à Notre-Dame de Gévezé pour se concilier sa puissante protection. Il se repentait amèrement, le pauvre homme, d’avoir prolongé si tard son repas ; il était si accablé que la pensée d’acheter Coquerel n’avait plus le don de le ranimer.

       Ses yeux restaient cloués au sol afin de ne point voir les spectres qui, sans doute, faisaient sabbat dans l’air. Il était en train de s’applaudir de ce naïf stratagème, lorsque sa monture s’arrêta tout à coup. Maître Luc leva instinctivement son regard et demeura pétrifié.

       Au beau milieu de la route, une forme noire et gigantesque se tenait debout. Maître Luc fit un signe de croix et demanda pardon à Dieu du fond du cœur, pour se préparer à mourir. Ses forces défaillaient ; il sentait sa dernière heure.

       La mule cependant ne bougeait point, non plus que la forme noire. Maître Luc prit le courage de presser le flanc de sa monture, qui fit quelques pas en avant et s’arrêta de nouveau. Maître Luc était alors si près de la forme noire qu’il aurait pu la toucher de la main, mais il n’eut garde.

       Cependant l’immobilité de cet effrayant fantôme le rassura quelque peu. Il leva furtivement les yeux et poussa bientôt la témérité jusqu’à regarder le fantôme en face.

       La lune, momentanément débarrassée des vapeurs qui l’entouraient, tombait d’aplomb sur le spectre, dans lequel maître Luc reconnut le poteau servant de limite au domaine de Coquerel.

    – Poltron de mulet ! s’écria-t-il en frappant à tour de bras sur sa bête ; avoir peur d’un poteau ! Marche donc, lâche animal !

       Le mulet de maître Luc ne méritait point cette accusation de couardise. Il s’était arrêté devant le poteau, suivant sa coutume, pour attendre les ordres de son cavalier, parce que la route se bifurquait en cet endroit. Le Normand seul avait eu peur ; mais, maintenant qu’il reconnaissait son chemin et se sentait près de Coquerel, il oubliait ses transes et cherchait à se tromper lui-même. Encore cinq minutes, et il allait voir les fenêtres du manoir éclairées comme il convient aux fenêtres d’une demeure hospitalière ; comment se fût-il avoué qu’il avait failli trépasser d’épouvante ?

       Il se tenait droit en ce moment sur sa selle et sifflotait l’air d’un refrain à boire. La nuit n’avait plus pour lui de terreurs. Les chênes redevenaient les chênes, malgré leurs longues branches dépouillées qui ressemblaient de loin à des bras sans chair ; les poteaux redevenaient des poteaux. La brouette de la mort ne criait plus sous le couvert, et maître Luc était si brave, qu’il répondait au cri du hibou en parodiant plaisamment sa funèbre plainte.

    – Houhou ! Houhou ! disait-il en riant de bon cœur. Hibou, mon ami, je chante aussi bien que toi, et j’ai souvent répété cette gamme au chevet du jeune sire Arthur...

       Son rire cessa. Au moment où il prononçait ce dernier mot, un hurlement sourd et prolongé se fit entendre auprès de lui, et Pluto, traînant sa chaîne brisée, traversa le chemin. Deux hommes suivaient Pluto. Quand ils passèrent devant l’intendant, la lune éclaira leurs visages pâles, leurs joues creuses et leurs orbites où il n’y avait point d’yeux.

       Ils étaient vêtus de longs suaires blancs comme la neige. Le premier, dont le linceul avait la forme d’une robe de pèlerin, montrait sa poitrine percée de part en part par une flèche sarrasine. L’autre, dont le suaire ressemblait à la souquenille d’un vilain, avait une tache sanglante à la place du cœur.


     

    Maître Luc perdit les arçons et tomba lourdement à la renverse sur la poussière du chemin.

    – Arthur de Plougaz ! Yaumi ! murmura-t-il d’une voix étranglée. Pitié ! Miséricorde !

    Pluto hurla. Les deux hommes vêtus de blanc glissèrent comme deux flocons de vapeur poussés par la brise du soir. La mule dressa les oreilles et renifla bruyamment, pendant que ses flancs frémissaient. Maître Luc voulut se relever, mais ses jambes fléchirent, et il retomba privé de sentiment.


     

     © Le Vaillant Martial



    [i] On trouve dans chaque village des Côtes d’Armor plus de vingt personnes qui ont vu – de leurs yeux – le cierge de la mort. C’est une des croyances superstitieuses les plus répandues en Bretagne, et c’est peut-être la plus fermement établie.

    Quand un homme doit mourir, on voit la nuit descendre du firmament, vers sa demeure un long cierge allumé. Ce funeste météore s’abaisse lentement, plus il s’approche, plus on distingue sa forme conique. C’est bien un véritable cierge. Seulement il et tourné sans dessus-dessous, et sa flamme, contre toutes les lois de la physique, brûle ainsi la pointe en bas. Les chiens de la maison sentent de loin sa venue, et se mettent à hurler déplorablement.

    C’est par le tuyau de la cheminée que le « cierge » entre dans la demeure du moribond. Le plus grand nombre prétend que là s’arrête sa course mystérieuse, mais d’autres affirment qu’il pénètre jusque dans la chambre mortuaire et va s’éteindre entre les draps du lit.

     

    [ii] Terme local : Crier, publier  par ban

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