• Luokelunde La Maudite

    Luokelunde la Maudite


     

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    ne brume s’était déposée sur la forêt encore endormie. Elle nappait les feuillages d’un voile gris rendant peu perceptibles les quelques mouvements d’éveil de ses habitants. Si l’on avait pu percer le mur de brouillard jusqu’au pied de ce chêne, on aurait aperçu une petite tête aux oreilles arrondies effectuer nerveusement un aller-retour indécis entre le confort de son terrier et le dehors.

    Une gueule mignonne, deux yeux brillants conféraient à ce redoutable prédateur toute la sympathie du monde. L’animal ne semblait définitivement pas décidé à quitter son abri.

    Sortant la tête, jetant un regard rapide autour de lui pour la rentrer aussitôt et la ressortir à nouveau. Ce curieux manège dura quelques minutes avant que d’un bond, l’hermine se retrouve sur le sol humide, tapis de feuilles décomposées de ce début de printemps.

    Les premières lueurs du soleil tentaient de percer le rideau gris. Un rayon se posa sur le museau du mustélidé qui s’amusa de cette douce chaleur bienvenue. La lumière fit alors entrevoir alors le pelage qui abandonnait lentement sa blancheur  hivernale pour retrouver les tons marron de sa parure estivale. Mais en ces premiers jours de mars, la couleur dorsale était encore bien loin d’avoir regagné toute sa splendeur.

     


     

    Après s’être fait un brin de toilette, l’hermine s’étira. Puis elle se mit en marche, plutôt en bonds, effectuant quelques sauts pour se déplacer rapidement. A une dizaine de mètres de son point de départ, elle s’arrêta. S’appuyant sur ses pattes arrière, elle souleva son corps long et mince pour se redresser.

    Dans cette position de chandelle caractéristique, elle scruta les alentours, huma l’air matinal et frais. Elle avait faim. C’était même son ventre qui l’avait réveillée par cet incessant tiraillement, ce gargouillis révélateur. Durant l’hiver, elle avait beaucoup chassé de nuit. L’activité nocturne des rongeurs couplée au silence des oiseaux lui permettaient de se diriger aisément vers ses proies favorites. Mulots, musaraignes, campagnols... Aucun rongeur n’échappait à sa vivacité et à son agilité légendaire.
     

    L’hermine fixait un endroit particulier. Les yeux rivés sur un monticule coiffé d’herbes hautes, à quelques mètres de distance, son ouïe venait de capter un bruit reconnaissable entre tous, celui d’une proie se déplaçant en surface. En quelques bonds, elle fut sur elle, mais le rongeur, un campagnol, évita les crocs funestes de justesse et se précipita dans sa galerie toute proche.

    Le prédateur n’abandonna pas la chasse si facilement, l’hermine pénétra à son tour dans le terrier. Son corps fusiforme lui permettait de se glisser dans le moindre interstice, la plus petite galerie afin d’y dénicher ou d’y poursuivre ses proies. Au bout de quelques minutes, elle ressortit en marche arrière. Dans sa gueule, le souriceau se débattait faiblement. Elle l’acheva d’une morsure dans la nuque et mit à déguster son repas.

    Le reste de la matinée se partagea entre moments de repos et chasses bondissantes. Le soleil était maintenant haut dans le ciel et la brume avait quitté les lieux. La forêt dévoilait ses troncs majestueux et tout avait perdu en sombre magie pour gagner en émerveillement. C’est bien connu la lumière chasse les ombres... Notre hermine somnolait quand elle fut éveillée par un craquement. On marchait dans les bois. Le pas était léger, presque imperceptible. Un parfum de violette se glissait dans les airs et les branches affichaient une légère courbure, comme le chevalier ploie le genou devant son roi. L’être qui s’approchait n’était ni un animal ni un humain. C’était une Sessie, une déesse, une nymphe, une fée. L’hermine en avait déjà aperçue marchant sans bruit, touchant de leurs mains les rameaux pour y faire fleurir instantanément les bourgeons, bénir les fruits plus loin dans la saison.

    Elle les avait vues chez les étranges bipèdes qui vivaient à la lisière de la forêt. Un soir où elle s’était introduite dans un de leurs poulaillers pour goûter l’une de ses friandises occasionnelles, elle avait observé les gens rassemblés autour d’un bois sculpté à l’effigie d’une Sessie.  Les hommes avaient pris coutume de prier la fée.

    Les Sessies garantissaient l’abondance à ceux qui les vénéraient. Les champs se couvraient de blé d’or, les greniers se remplissaient de grains, il y des souris... L’hermine se souvint également du jour où l’une des fées l’avait délivrée d’un collet. Chassé pour sa fourrure l’animal avait ainsi échappé à une mort cruelle. La fée ne ‘était pas contentée de la délivrer, elle était resté une demi-journée à ses côtés autant pour s’assurer que la bête n’avait, ni os brisé, ni blessure, incommodante que pour profiter de leurs jeux. Car l’hermine est une joueuses...  Ainsi étaient passées des heures complices, la fée laissant l’hermine s’amuser  avec un bout de branche traîné à sa suite, l’animal mordillant les doigts blancs se laissant caresser par la paume délicate de la fée. Ce doux souvenir revint à la mémoire de l’animal et c’est en toute confiance qu’il s’approcha d’elle un peu plus afin de la contempler.

    La Belle Dame avait les traits splendides de la jeunesse éternelle... De longs cheveux sombres encadraient un visage fin doré d’une peau aussi pâle que délicate. Elle était vêtue de larges voiles blancs retombant le long de son corps mince couvrant celui-ci jusqu’aux chevilles. Elle ne portait rien aux pieds, leur nudité étant nécessaire au contact de la terre.

    À chacun de ses mouvements, un parfum de violette s’envolait dans les airs. Dans son regard se lisaient des sentiments bruts et profonds. Un mélange de vérités anciennes, de savoir et d’innocence. Elle était si belle. Mais d’une beauté fascinante, sauvage. Elle était la forêt et la forêt lui ressemblait. Elle était la vie et la vie se lisait en elle. Une douce puissance. Tout chez elle transpirait la grâce.

     

    Elle s’était agenouillée, les mains posées sur le sol. Elle porta de la glaise jusqu’à son visage et s’en badigeonna les joues, puis le front. Elle lécha la paume de sa main droite et ses yeux se révulsèrent. Un étranglement suivi d’un cri étouffé. La créature fit marche arrière et s’en repartit précipitamment à travers les feuillages, vers le cœur de la forêt. L’hermine, les sens en alerte, effectua quelque bonds dans la même direction. Elle avait reconnu une odeur qu’elle ne connaissait que trop. Celle que ses proies lui lançaient lorsqu’elle les poursuivait. Celle de la peur. Elle se décida à suivre la fée.

    L’animal déboucha dans une clairière étroite. Autant la forêt était sombre, autant cet endroit particulier était baigné de lumière. Un tapis de fleurs bleues recouvrait le sol et des paillons volaient lentement, eux aussi d’une couleur azur.

    Au centre trônait le Dieu de la forêt. Un immense chêne, celui qui a vu naître et mourir chacun des êtres, des animaux et des plantes de Quokelunde. Autour de son tronc titanesque, une vingtaine de fées s’étaient rassemblées. Elles avaient les mans posées sur l’écorce profondément ridée  de l’ancienne divinité. Les yeux fermés, elles psalmodiaient un étrange cantique où se mêlaient de doux fredonnements aux syllabes d’une langue oubliée. L’hermine s’était arrêtée, dissimulée sous un buisson d’aubépine, elle observait en silence ce rituel sacré. Les fées se tenaient maintenant les mains et avaient refermé le cercle autour de l’arbre. Elles s’étaient tues. Attendant la réponse du dieu.

    Des rameaux du vieux chêne encore engloutis de l’hiver qui quittait à peine le pays, une multitude bourgeons s’ouvrait. L’arbre se couvrit de feuilles en quelques minutes à peine. Puis, dans un même et unique mouvement, les feuillages brunirent et les premières feuilles tombèrent au sol, noires et racornies.

    Une autre Belle Dame tomba à terre, plongeant les mains dans sa chevelure, tirant dessus à pleines poignées. Tout en elle exprimait la plus aiguë des souffrances, celle qui va bien au-delà du cri. Une Sessie qui avait le font orné d’une guirlande de lierre passa d’une fée à l’autre. Elle leur caressa les joues, les enserra dans ses bras.

    Puis, toutes, résignées, tournèrent le dos à l’arbre, formant un nouveau cercle. Elles ouvrirent la bouche et un son invraisemblable en sortit.

    L’hermine en comprit le sens instantanément : « Fuyez ». Instinctivement, son corps bondit et elle se mit à courir comme si un renard en voulait à sa vie.


     

    Son cœur battait à tout rompre. Ses muscles tendus tressaillaient. Elle avait d’abord détalé sans but, obéissant au réflexe insufflé par l’ordre des fées. Puis au bout de cette course folle, elle s’était arrêtée. Elle reconnaissait ce chemin qu’elle avait emprunté sans réfléchir. C’était celui de son terrier, son domaine, son territoire, là où elle serait protégée.

     

    Mais l’idée fixées en son cerveau par les Sessies ne lui indiquait pas de regagner son nid. L’’image mentale se précisait davantage :

    Il fallait au contraire quitter cet endroit. De moins en moins confuses ses pensées lui dictaient de fuir la forêt. Pour l’hermine, ce lieu l’avait vue naître, l’avait nourrie, abritée, protégée depuis toujours.

    L’ordre était tellement absurde qu’il lui était impossible d’y obéir. Pourtant, elle le savait, il lui fallait fuir, le cri des fées ancré au plus profond de son être ne lui laissant pas le choix.

    De nombreux animaux étaient déjà passés devant ses yeux. Des renards des furets courant côte à côte, suivis de près par des biches, des sangliers, chats sauvages, chevreuils, lapins ....

     


     

     

    À travers l’épais feuillage, elle percevait clairement les cris des milliers d’oiseaux dans le ciel qui volaient loin de Quokenlude. Toutes les créatures fuyaient vers la forêt depuis son épicentre vers sa lisière. Elles semblaient s’éloigner en suivant une certaine logique. Galopant vers l’Est. Évitant la direction de la côte. La côte, et cette haute colline qu’avait un jour gravie l’hermine. Là-haut, sûrement, elle serait hors de ce danger qui allait incessamment s’abattre sur la forêt. Là-haut il y avait de solides rochers sous les quels fuir s’abriter fuir ce prédateur, cette menace, quelle qu’elle soit. L’animal, au cœur de la débâcle, prit une décision des plus étranges. Il se mit à bondir à contresens de ces milliers de créatures fuyant les bois. Au beau milieu d’une foule de pelages gris et fauves, une tâche blanchâtre remontait maintenant la marée animale, évitant les coups de sabot, les griffes et les crocs de cette singulière cohue.

     

    S’écartant de justesse d’une laie écrasant tout sur son passage, l’hermine sauta sur un vieux tronc abattu. De là elle grimpa les quelques rochers trônant en ce lieu afin d’observer un temps toute cette excitation. Elle vit que derrière la bousculade des animaux les plus imposants venaient une fuite bien plus tranquille des plus petits, du moins en apparence.

    Les gros mammifères s’étaient frayé un chemin avec force au travers des broussailles. Leur galop effréné n’avait pas laissé la moindre ronce ralentir leur course. Puis, empruntant les allées nettoyées, ces longs couloirs déboisés, des êtres bien moins vigoureux suivaient les cervidés, suidés et tous ceux qui avaient ouvert la marche. Musaraignes, écureuils, belettes, hérissons avançaient maintenant en de longs défilements ordonnés uniquement perturbés par le saut des grenouilles.

    De part et d’autre de ce cortège, de longs chapelets noirs d’insectes cheminaient à un rythme encore moins rapide, mais tout aussi soutenu. L’hermine observait avec une certaine fascination les colonnes de fourmis, les nuées de moustiques, les bourdonnements d’abeilles et même les escargots quittant l’ombre des déchets végétaux pour se diriger vers la lisière salvatrice.

    Ayant un peu récupéré, l’hermine sauta de son perchoir pour poursuivre son chemin. Elle quittait la forêt à son tour. Un lourd silence s’abattit alors, bien plus angoissant que le vacarme de la ruée sauvage vécu quelques moments plus tôt. L’angoisse de l’hermine était à son comble. Jamais elle n’avait connu de lieu dénudé du foisonnement qui caractérise une forêt. Une solitude infinie étendait doucement son voile que Quokelunde. C’était son cœur, qui lentement, cessait de battre... Dans ce silence inhabituel, l’hermine perçut cependant un cri. Celui d’un animal prit au piège. Elle s’écarta de sa route pour se diriger vers lui. Elle parvint alors aux premières maisons du village des hommes.

    C’était l’un des hameaux installés près de la forêt et dont les habitants avaient longtemps vécus de ce que les arbres et les buissons leur fournissaient... En ce temps-là, les hommes connaissant toute l’importance d’une forêt. Ils respectaient ces dieux, ne prélevaient que le strict nécessaire à leurs besoins. Aujourd’hui ces mêmes hommes avaient abattu bien des arbres pour installer leurs champs...

     

    L’agitation qui régnait dans le village était d’une toute autre nature que celle qui avait animé la forêt. Le cri qui avait retenu l’attention de l’hermine était celui d’un cheval ruant dans l’écurie, essayant en vain de briser les parois de sa prison. D’autres bêtes affichaient une nervosité toute apparente, mais il n’y avait vraiment pas de comparaison avec la faune sauvage de la sylve.

    Si une certaine peur se lisait dans les yeux des vaches, moutons et chevaux. Celle-ci paraissait plus proche de la folie. Les hommes eux, semblaient n’avoir pour souci que d’apaiser leurs animaux. Leur calme atténua quelque peu l’urgence de fuir de l’hermine. Elle profita de cette quiétude retrouvée pour faire bombance d’œufs abandonnés par les poules trop occupées à s’épuiser en courant continuellement le long de l’enclos.

    L’animal  s’installa dans un coin de la grange, se blottit dans un nid  improvisé fait de paille et s’assoupit. Il avait besoin de recouvrir un peu de ses forces pour poursuivre son voyage. Moins d’une heure plus tard l’hermine avait déjà repris son chemin, abandonnant les hommes à leur sort de créatures aveugles et sourdes au danger qui approchait.

    Au détour d’un immense rocher, l’hermine aperçut enfin l’objet de sa quête. Au beau milieu des vestiges d’une partie de la sylve sauvage maîtrisée aujourd’hui par les hommes, un mont se dressait, dominant l’antique forêt. À ses pieds, les paysans avaient rognés feuillages et futaies pour y établir leurs champs.

    Des chênes solitaires ci-et-là étaient disséminés témoignant de l’étendue passée de la forêt. Rien ne semblait résister aux coups de haches et de faux et de charrue. Les hommes opposaient à la lente et sage évolution naturelle, leurs outils adaptés à une toute autre vitesse.

    Les deux entités vivaient de temps différents expliquant leur fracture. Des premiers balbutiements sylvestres à son exubérance finale, la forêt voyait passer des siècles alors que du cri du nourrisson au râle du vieillard, on n’en comptait à peine un seul.

    Deux visions inconciliables.

    En quelques générations à peine, la soif des hommes en se contenta plus de la prodigalité des déesses des lieux. Le fruit tombé de l’arbre ne suffisait plus à leur bouche. Les noix, faînes et glands nourriciers avaient fini dans les mangeoires à cochon alors qu’eux se délectaient d’un pain pétri et cuit. Certes ils remerciaient encore les Sessies pour l’abondance de leurs récoltes, mais la grande majorité de leurs prières s’étaient perdues. D’autres montaient maintenant vers les cieux... Dans ce temps d’hésitations entre les anciennes divinités et le nouveau Dieu, le ciel se déchirait d’éclairs....

    De ceux qui comme en ce moment même zébraient la voûte crépusculaire. L’hermine était arrivée au sommet du mont et observait le roulement des nuages noirs.
     

    Elle sursautait à chaque fois que le tonnerre vrombissait, faisant entendre la colère des Dieux. À l’intérieur de cette obscure nuée, à la faveur d’un éclair, elle crut distinguer un instant l’éclat d’une armure dorée, d’un chevalier chevauchant les nuages, épée au clair. La vision dura moins d’une seconde et l’animal revint à l’affreux spectacle qui prenait place sous ses yeux... Au loin elle voyait maintenant le village des hommes, ceux-ci rassemblés sur la place. Leur chef s’agitait, leurs prêtres hurlaient. La folie qui s’était tue quelques instants plus tôt dans les yeux de leurs bêtes animait vraiment leurs maîtres au moment même où le ciel leur tombait sur la tête.

    Terrifiés, les humains couraient en tous sens, les trombes d’eaux mêlées de grêles s’abattant sur eux, frappant leurs toits de chaume, les perçant de toutes parts. L’hermine détacha un instant son regard de la scène apocalyptique qui se déroulait dans le village des hommes pour s’accrocher au roulement des vagues de cette étendue sans fin qu’était l’océan.

    La mer se déchaînait elle aussi. D’énormes rouleaux d’eau salée e d’écume enragée venaient frapper les rochers, arrachant les quelques arbres d’avant-garde. La marée avançait inexorablement mordant les terres, gagnant mètre après mètre.

    Soudain le sol trembla. Comme aspirée du fond de l’océan les vagues meurtrières se retirèrent découvrant une plage plus étendue que jamais. Un immense mur se dressa alors hors des eaux. Il était monstrueux et le bruit qui l’accompagnait n’était que fureur.

    L’hermine se terra d’instinct. Jamais elle n’avait autant tremblé d’effroi. Elle se mit à geindre, à couiner face à tant de puissance déchaînée. Jamais elle n’avait vu de chose aussi horrible que cette vague plus sombre que la nuit et qui avançait avec force vers les terres comme une lame aiguisée pénètre les chairs. Le contact fut explosif. Les rochers du rivage sautèrent lors de l’impact, ajoutant encore plus de puissance destructeur à la vague. Frappé de plein fouet, le géant de pierres et de terre résista à l’assaut. Le rouleau dévastateur contourna l’obstacle pour se jeter ensuite dans les champs et les villages, les balayant comme des fétus de paille. La vague maudite affronta la forêt. Les arbres ne montrèrent pas plus de résistance  et un large manteau de roches, d’eau et de boue recouvrit la sylve en quelques minutes à peine.  La vie s’était tue.

    Quokelunde n’était plus. C’était une mer redevenue calme qui s’étendait sous le regard de l’hermine. L’animal observait les milliers de troncs qui flottaient en surface des eaux et quittaient lentement les lieux, portés par les vagues. La mer affichait une couleur brunâtre qui s’atténuait au fil des heures. Elle s’était installée au pied du mont, le coupant d’une côte repoussée de plusieurs kilomètres.

    À part les débris qui ondulaient sur l’eau, rien n’indiquait l’existence de la forêt, des villages. Un monde avait disparu.

    Le soleil baignait d’une lumière réconfortante les rochers sous lesquels l’animal s’était abrité. La peur de la veille l’avait épuisé. L’hermine regardait paresseusement autour d’elle. Des pierres, des arbres, une habitation humaine qui culminait au sommet du mont. Des voix d’hommes, le bêlement d’une chèvre. Dans le ciel, les premiers oiseaux revenaient. Avec eux la promesse de nids  et d’œufs. De quoi assurer la survie de l’hermine.

    Bientôt au large, les hommes et les animaux tenteraient de rejoindre ce point culminant. Tout un symbole, celui de l’espoir, de l’horizon, de l’avenir. De là-haut, l’homme regardera vers l’avant, imaginera des bateaux et des ponts. De nouvelles conquêtes, de nouvelles guerres... Oubliant au fil des siècles l’avertissement, le châtiment. Oubliant jusqu’à l’existence des forêts sacrées et de leurs fées-gardiennes. Qui se souvient encore de Quokelunde, de cette forêt de Scissy ? Cet oubli du passé frappera notre avenir. Tout ce qui est prélevé à la nature doit lui être rendu. Ce qui lui est arraché, lui est retourné.

     

    On raconte que la Forêt de Scissy fut engloutie par un raz de marée à la sortie de l’hiver 709. On la situe dans la baie du Mont-Saint Michel, autour de Saint-pair-Sur-Mer, en Normandie. En 1155, Guillaume de Saint-Pair l’évoque sous le nom de Quokelunde, « l’obscure forêt ». Les Sessies étaient des déesses de l’ensemencement, sorte de fées de l’abondance, de la fertilité pour les Gallo-Romains. Une Sessia aurait donné son nom à la foret de Scissy.

    © Le Vaillant Martial 

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