• Les Trois Roches de Trébran

    Les trois roches de Tréban 

     

     

    Y’

    a des histoires, comme ça... Des histoires à dormir debout. Celle-ci est authentique. Je la tiens du père du grand-père du père de ma mère. C’est dire combien elle est vraie.

    Il est un mystère de ceux qui se perdent dans la nuit des temps. Personne n’ jamais si ni pourquoi, ni comment, cependant, c’est un fait avéré. Nul ne peut le contester : une fois par siècle, durant la nuit de Noël, les pierres dressées situées en divers lieux de Brocéliande et partout ailleurs en terre de Bretagne, ces pierres dressées dont on dit qu’elles ont été posées là pour éviter au pays d’être emporté par le vent ....

    Écoutez !  Écoutez bien ! Ouvrez grand vos oreilles... Une fois par siècles, ces pierres dressées s’envolent ! Elles s’envolent ! Elles s’envolent pour aller boire à la mer !!!

     Et tandis qu’elles sont au loin, parties s’abreuver, les pierres voyageuses offrent à la lumière de la lune le merveilleux spectacle de trésors enfouis sous chacune d’elles, car il faut savoir, il faut savoir que les pierres dressées sont gardiennes de fabuleux trésors. Tous les cent ans, tandis que s’égrainent les douze coups de minuit, ces gardiennes silencieuses se soulèvent lentement de leur base, titans de pierre en lévitation, elles s’élèvent dans la nuit glacée, abandonnant un temps les richesses insoupçonnées à l’éclat scintillant de la voûte dorée.

     La belle affaire !!! Tout cet or à ciel ouvert ! Combien d’ignorants ont cru mettre à profit cette absence providentielle. Faire main basse sur ces fortunes offertes !!! Combien d’entre eux, s’étaient précipités au fond de ce trou, occupés qu’ils étaient à remplir poches et besaces de pièces sonnantes et trébuchantes, combien d’entre eux cupides, n’ont pas senti de derrière l’horizon le retour des gardiennes de pierre. Chacune fendant le ciel étoilé tels de lourds projectiles propulsés par les catapultes du Géant Goulaffre. Combien d’imprudents ont fini plus plat J qu’une galette à l’andouille sous le poids de leur avidité. Car c’est ainsi que les choses se passent. Au douzième coup de minuit, les menhirs reprennent lourdement leur place. Couvrant à nouveau pour le siècle à venir ces trésors méconnus du savoir des hommes.

     Ce sont trois pierres qui reviennent dans la nuit, trois pierres repues d’eau de mer. Mais alors qu’elles vont reprendre leur emplacement respectif, celles-ci découvrent trois trous béants, plus noirs que le charbon !

     

     

     

    Pas la moindre piécette d’or ne reflète la clarté lunaire dont se nourrissent les trésors pour  garder leur éclat. Il n’y a rien d’autre que la terre, de la terre tassée et quelques racines tortueuses. Nul ne saura jamais si les Korrigans cornus, ces êtres malicieux aux pattes de bouc sont venus reprendre ce qu’ils avaient caché aux yeux du monde. Car ce sont eux, Ar Korriganned qui enterrent sous les pierres dressées, un pécule accumulé au cours des siècles, le fruit de menus services et diverses fourberies. Puis un jour, une nuit, ils s’en viennent récupérer leur bien pour traiter quelque sombre affaire.

     Ce sont trois pierres désœuvrées, recluses au plus profond d’un vallon humide et sombre. Elles n’ont rien d’autres à s’occuper  que de regarder filer le temps. Et comme le temps peut être long pour une pierre qui a connu l’ailleurs ; Ces trois-là se meurent dans cette immobilité devenue éternelle. Seules voyagent les gardiennes. Les trois pierres ne sont plus que de simples roches, noyées parmi d’épaisses fougères. Hormis les oiseaux et quelques animaux, il n’y a que le vent à les visiter. Dans la frondaison des vieux arbres, son friselis porte les histoires du monde. Alors les pierres l’interrogent et le vent répond ....

     Il leur murmure le cours des choses. Il porte les nouvelles des saisons, de ce que la terre sera fertile ou non. Le vent raconte, il raconte les hommes, leurs amours, leurs colères portant l’infime senteur de parfums discrets ou l’odeur âcre de cités en flammes. Le vent raconte la paix ou la guerre. Il porte avec lui le souvenir de la mer, celui d’océans lointains. Il souffle le résidu de tempêtes violentes. Le vent gémit les peurs ancestrales de la grande forêt. Il siffle entre les branches, se glisse dans les troncs creux se faisant l’écho du Meneur de loups. Et les trois pierres écoutent. Elles écoutent mais les récits, portés par le vent ne font qu’attiser le regret d’un tel isolement. Quitter ce triste vallon à l’écart du monde. Elles se lamentent sur leur sort.

     

    Passe le temps ...

    Souffle vent ...

     

     

    Et les pierres de sentir la couche d’humus, vestige des saisons passées, s’accumuler, s’amonceler au cours des années. Un matin, toujours recommencé tandis qu’un soleil invisible caresse la cime des plus hauts arbres, la quiétude du vallon est troublée par un froissement d’herbes sèches. Ce n’est pas le vent porteur de nouvelles, pas plus qu’une biche ou quelque animal de la forêt. Pourtant il s’agit bien d’un pas. Un pas régulier, empreint d’une certaine lenteur. Une vieille femme courbée par le poids des âges se fraye un chemin entre les fougères. Son manteau rapiécé couvre un tablier à la poche garnie d’herbes diverses. Son bonnet de lin laisse paraître une tignasse broussailleuse de cheveux aussi blancs que neige.

     Et la vieille avance, elle a le souffle court et marmonne pour elle-même. C’est une Groac’h, une sorcière. Elle vit en ermite au fond des bois dans une cabane faite de branches et de torchis. Elle y fait sécher des plantes et des racines, prépare des potions, expérimente divers onguents. Elle laisse macérer des mixtures incertaines ... À vivre ainsi dans la forêt elle en connaît bien des secrets, elle comprend le langage de chaque animal, de chaque essence d’arbres. Elle sait les signes, le pourquoi du bruissement d’un buisson, celui de l’écorce fendue, la feuille qui s’agite seule, là-bas, malgré l’absence de vent. Et comme elle s’approche des trois pierres, elle ressent. Elle entend leur plainte intérieure. Alors la sorcière s’arrête un instant.

    Les yeux clos, elle écoute... Elle écoute et pose sa main sur la roche.

    Ce sont trois pierres dressées qui ont la nostalgie de leurs voyages passés. Certes une fois par siècle, mais qu’est-ce qu’un siècle pour une pierre.

    Ce sont trois pierres désireuses de quitter les profondeurs humides d’un vallon isolé. Ce sont trois pierres désœuvrées. Jamais elles n’ont éprouvé la douce tiédeur d’une caresse ensoleillée. Le lieu est tant encaissé. Le soleil ne s’y hasarde pas. L’épaisseur du feuillage et l’ombre dévorent le moindre rai de lumière. Ce sont trois pierres qui veulent partir.

     

    « Mais... Les pierres doivent demeurer là ou Dame nature a souhaité qu’elles soient : »

     Ce sont trois pierres qui veulent partir !

    - Je n’ai pas cette faculté, répond la vieille. On me considère sorcière, je ne suis en rien magicienne

    - Nous pouvons t’offrir ce pouvoir. Celui de nous porter. Nous mener en un endroit de la forêt que nous choisirons.

     

    La vieille ricane sous son capuchon.

     - Nous pouvons te payer pour ce service que tu nous rendrais

     La vieille se gausse...

     

    - Des pierres, me payer ! La belle histoire ! Paroles de conteur, assurément

    - Je partagerais avec toi l’enseignement de Cloch Labhrais, « La pierre qui parle ». Elle donne des réponses et connaît les mystères d’avant le temps des hommes, propose la première des trois pierres.

    - Je soufflerais à ton oreille l’un des plus vieux secrets du monde, celui de l’écho, Mac Alla, le « fils du rocher ». Comment il se déplace plus rapide que le vent. Ainsi selon ton désir, tu pourras rivaliser de vitesse avec lui », offre la seconde.

    - Je te céderais un fragment de moi ! Tu n’auras qu’à placer  le caillou sur ta langue. Alors, tu ressentiras plus jamais la soif et profiterais d’une longévité semblable à la mienne, promet la troisième.

     Ainsi fait, la vieille accepte. Rajustant son tablier devant, derrière, sans aucun effort, elle cale une pierre sur le dos, les deux autres sous chaque bras.

     Chemin faisant, elle remonte le vallon plus facilement que si elle portait trois miches de pain. Et tandis qu’elle trottine, les trois pierres s’émerveillent déjà du paysage.

     

    Ces dernières commentent la beauté des sous-bois clairsemés de jonquilles, l’épaisseur des tapis moussus. Elles n’en finissent pas de s’étonner du spectacle qu’offre le jour, elles n’ont jamais voyagé qu’entre les douze coups de minuit.

     

    - Il serait bon de me dire où vous souhaitez que je vous dépose, s’enquiert la vieille. Si je n’ai aucune peine à vous porter, ne comptez pas sur moi pour vous porter au bout du monde.

    - Nous n’avons pas cette prétention, rassure la pierre sur le dos. Le bord d’un étang nous conviendra parfaitement. Il y en a alentour. Du temps où nous voyagions, nous pouvions les deviner, à l’aller comme au retour, luire sous le clair de lune. Le bord de l’un d’entre eux évoquerait le bord de mer  où nous avions coutume de nous abreuver.

    - Il n’est pas question d’un tel endroit ! manifeste la pierre portée sous le bras gauche. S’en est assez de l’humidité. Un coin au sec nous conviendrait mieux. Une lande en plein soleil serait le plus agréable des emplacements !s

    - Vous n’y pensez pas, s’exclama la pierre côté droit, nous serions soumises aux vents, à la pluie, au gel plus que partout ailleurs. Nous finirions par nous éroder plus vite que le veut notre condition ! Autant mettre à profit les services de notre aimable guide pour gagner le haut d’un vallon à une vue dégagée sur le monde. Nous aurions des siècles de contemplation devant nous.

    - De près comme de loin, nous ne voulons plus entendre parler du petit vallon quel qu’il soit ! s’emportent les deux autres. C’est absolument exclu. Nous ne reviendrons pas dessus...

    - ... Pourtant, un joli point de vue ! Toucher les nuages...

    - ... Je vous assure, rien ne vaudrait le reflet du soleil sur l’onde paisible d’un étang...

    - ... Quel beau site qu’une lande mystérieuse ! Imaginez au crépuscule !... Un voile de brume étrange glissant vers nous ! Et si les contes ne mentent pas, la visite merveilleuse de petits êtres facétieux conterait nos nuits de gigues joyeuses !...

     C’est à ce point qu’en était le débat. La Groac’h, une énorme pierre sous chaque bras, une troisième plus massive encore sur le dos avance à petits pas sur un sentier de la forêt de Brocéliande....

    - Ouh ! Penn Karn vous z’êtes tout trois ! Si, si !... De vraies têtes de cochon, j’vous le dis !... Il va bien falloir vous décider, dame ! Je ne vais pas courir la campagne éternellement, puisque longue vie, entre autres faveurs, me promettez ! Vous souvenez-vous à ce propos vos engagements ?

    - Tu n’as à t’inquiéter pour ce que nous t’avons promis. Demain à ton réveil tu sentiras en toi le bénéfice de nos dons respectifs. Mais pour l’heure, un site approuvé par chacune de nous, dois être décidé.

     

     

     Et la querelle de recommencer de plus belle. Les pierres ont la tête dure... Si elles en ont une. Alors la vieille, sans  une certaine lassitude reprend sa marche à petits pas, sans pour autant fatiguer sous le poids de son singulier chargement. Elle débouche ainsi aux abords d’une clairière clairsemée de jeunes arbres. Il y a là un forestier. Le père du grand père du père de ma mère, justement ! Affairé à ficeler de petits fagots de bois. Il lève la tête et stupeur !

    Il voit... Il voit tris énormes pierres qui avancent dans la clairière. Trois géants de granite. Il s’étonne, s’effraie de e prodige puis soudain il découvre le p’tit bout de femme courbée ... Elle porte le tout et baragouine comme si elle était accompagnée. Le forestier n’en croit pas ses yeux. Il les frotte, se pince, s’assure de ne pas rêver... Et juge prudent de se tapir derrière une rangée de bûches bien ordonnées. Les trois pierres, elles sont à leur affaire, chacune à plaider sa cause

     La vieille maugrée d’une telle bêtise qu’elle pensait réservée aux hommes et puis d’un coup... D’un coup le tablier craque !!! Le tablier craque et la pierre, celle posée sur le dos, tombe à la renverse. Elle gît là, couchée sur un parterre de feuilles mortes.

    - Dame gast ! fait la vieille. Un tablier presque tout neuf !... Un tablier que je tenais de mon aïeule c’est bien malin.

     De dépit, la vieille se décharge des deux pierres restantes. Et chacune de tomber lourdement sur leur champ au point de provoquer un léger frémissement du sol.

     

    - Et voilà ! s’exclama la vieille sorcière. Voilà où mènent vos calembredaines. Nous sommes bien avancées. Je ne vois d’autre solution pour vous porter que d’aller recoudre mon tablier. Sans lui et la poche nécessaire à vous caler, je ne pourrais transporter que deux d’entre vous, pour revenir sur mes pas chercher la troisième... Un peu plus tard !

    - Nous n’avons jamais été séparés ! s’affolent les pierres... Ne fusse que le temps d’un jet de cailloux. Allez plutôt réparer votre vêtement. Nous vous attendrons ici-même, le plus sagement du monde et sans bouger. Nous mettrons à profit ce temps immobile pour décider de l’endroit où nous mener.

     La Groac’h avisant son tablier décousu, remarque un petit caillou au fond de sa poche...

    - Vous êtes certaine ? interroge-t-elle... Voici une sage décision ! Je ne serai pas longue, je vous assure. Et le petit caillou dans le creux de la main, elle s’en va toute légère et disparaît au regard du forestier qu’elle n’a pas... voulu remarquer ?

     Bien après qu’elle soit hors de vue, le forestier sort de sa cachette. Avec prudence, il s’approche. Il a bien senti quelques diableries dans cet étrange manège. Peut-être ces trois pierres sont-elles les victimes d’une ensorceleuse ? Il s’approche, il tend l’oreille... Il n’entend rien. Il ne perçoit rien de la frivole curiosité qu’expriment intérieurement les trois pierres d’être ainsi visitée.

     

    Bien des sabliers se sont vidés et jamais la vieille n’est revenue. Les trois pierres demeurent là, comme elles ont été abandonnées au beau milieu d’un lieu connu sous le nom de Trébran. Peut-être suffit-il de s’approcher, éprouver de la main, l’une après l’autre, les trois roches... Il faut écouter l’imperceptible récit de leurs voyages nocturnes aux temps lointains, lorsque les pierres dressées s’envolaient au plus profond de la nuit pour aller boire... Boire à la mer.

     

    © Le Vaillant Martial

     

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