• Les pierres de Plouhinec

    Les pierres de Plouhinec


     

        Alors, voilà. Ça se passait, il y a bien longtemps, sur la paroisse de Plouhinec, qui se trouve à quelques heures d’ici. Un endroit où les pierres se pressent sur la lande, comme du reste dans une grande partie du pays Vannetais. Justement on trouve au-delà du bourg, près de la rivière d’Étel, une grande lande dans laquelle les Korrigans ont planté deux rangées de pierres levées qu’on pourrait prendre pour une avenue si elle menait quelque part.

        C’est là, que se trouvait la chaumière de Marzinn, qui passait pour l’un des hommes les plus riches du pays. À tel point qu’il avait refusé la main de sa sœur, la jolie Rozenn, à tous les prétendants qui avaient eu le courage de la réclamer. Parmi eux se trouvait le pauvre Bernez, une âme simple et sensible, qui se consumait d’un amour sincère et désintéressé pour la charmante héritière. Mais l’homme était aussi patient que Marzinn était riche, et, tout en se consumant d’amour, il se prenait à rêver qu’un jour peut-être, oui, un jour peut-être, Marzinn réviserait ses prétentions à la baisse, à moins que lui-même ne vint à jouir d’une fortune honnêtement et consciencieusement gagnée.

        Marzinn, à son âpreté au gain, n’ajoutait pas le pêché d’avarice. Aussi pour la nuit de Noël, invita-t-il tout le voisinage à célébrer la naissance de l’enfant Jésus autour d’un fricot de boudin et de bouillie de froment au bon miel de blé noir.

        Tout le monde en était à planter sa cuillère de bois dans la bassine de cuivre lorsqu’au milieu de la nuit, la porte de la demeure s’ouvrit dans une bourrasque, laissant apparaître un grand escogriffe maigre au regard torve. C’était un klasker bara[1] de Pluvigner que tout le monde dans l’évêché, soupçonnait de jeter des mauvais sorts voire ... aux nuits de pleine-lune, se transformer en loup-garou.

        Mais il n’est pas coutume en Basse-Bretagne, de chasser un mendiant, aussi sale et effrayant fut-il. On lui donna la place réservée d’ordinaire au « pauvre inconnu ». Et lorsque tout le monde gagna son lit-clos pour le sommeil du juste on fit au Klasker-bara, une petite place dans l’écurie, entre l’âne et le taureau.

        À peine le vieux se fut-il allongé sur la paille chaude et souple, les animaux se mirent à jacasser, comme il est de coutume la nuit de Noël. Croyant que le Klasker-bara dormait déjà, les deux pensionnaires de l’étable se mirent à parler en toute liberté.

    - Ce pauvre diable se damne pour bien peu de chose, fit l’âne.
    -
    C’est vrai ajouta le bœuf en riant. Tous ces sortilèges n’ont pas pu l’enrichir. Il ne sait même pas qu’il passe à côté d’une aubaine incroyable.
    -
    Vous voulez parler, cousin, des pierres levées qui vont boire à la rivière d’Étel, tous les cent ans, la veille du jour de l’an, laissant apparaître, dans leur soulèvement des trésors fabuleux ?
    -
    Tout à fait répliqua le premier. Mais elles reviennent vite, si vite à leur place, que seul celui qui se munit d’une branche d’herbe de la croix et de trèfles  à cinq feuilles évite de se faire écraser comme un vulgaire moustique sous leur imposante masse de granite.
    -
    Vous savez bien que cela ne suffit pas, cousin. Encore faut-il, pour que les trésors dérobés ne se transforment pas en poussière, que le voleur offre à ces vestiges des temps où la parole de Dieu n’avait pas sorti le pays des ténèbres de l’idolâtrie, une âme innocente de chrétien !

        Hélas, le bougre ne dormait que d’une oreille. Il écouta attentivement tous les propos des animaux. Et le lendemain, dès l’aube, alors que la maisonnée dormait encore, il se mit en quête des précieux talismans qui l’aideraient à commettre son larcin. Il dut s’enfoncer à l’intérieur du pays et chercher, chercher longtemps l’herbe de la croix et le trèfle à cinq feuilles évoqués par les deux bêtes de l’étable. Mais au bout d’une semaine, il reparut à Plouhinec, avec la figure d’une belette qui a trouvé le chemin du colombier.

    En passant sur la lande, il aperçut le pauvre Bernez, tout occupé à travailler le sommet d’une des pierres de l’alignement.

    Il vint aussitôt une mauvaise idée au klasker-bara, qui avait le cœur aussi faux que celui du renard.

    Dis-moi, bernez, lui signifia-t-il sur un air qui se voulait détaché. Ne serais-tu pas intéressé de convoler en juste noces avec la jolie Rozenn, la sœur de Marzinn le paysan ?

    - Bien sûr que si, répondit Bernez, en poussant un gros soupir qui en disait long sur l’état de ses sentiments. Seulement  Marzinn me trouve bien trop pauvre pour devenir l’époux de sa sœur.
    -
    Je vois, je vois fit le bougre, en lui lançant un vilain rictus qui se prenait pour un sourire. Mais si tu voulais, je pourrais t’arranger cela ...
    -
    Que veux-tu dire ?
    -
    Écoute-moi donc ...Ouvre bien tes deux oreilles ...Et par moi, tu seras l’homme le plus riche et le plus important de la paroisse.

        Le vieux lui raconta alors par le menu tout le discours qu’il avait entendu voici un peu moins d’une semaine, dans l’étable de Marzinn ...Tout le discours ... À l’exception des talismans et ... De l’âme sacrifiée !!! Si bien que Bernez continua son ouvrage sans se soucier du moindre danger et rejoignit peu avant minuit le mendiant qui l’attendait à l’endroit convenu, un bissac sur chaque épaule et le troisième autour du cou.

        À peine eurent-ils commencé leur attente qu’au douzième coup de minuit, ils entendirent un grand vacarme sur la lande. Quelle ne fut pas leur surprise de voir, à la faveur de la clarté de la lune, les pierres se mettre en branle et marcher, comme un troupeau de géants, vers la rivière d’Étel.

        Il n’y a pas de temps à perdre, souffla le klasker-bara. C’est maintenant ou jamais, ajouta-t-il avant de se précipiter, les yeux fiévreux et la bouche béante vers les trous remplis d’or et pierres précieuses que les mégalithes avaient dégagés en s’ébranlant.

        Le bougre finissait de charger son troisième bissac, et Bernez, les poches de son chupenn, lorsque les pierres réapparurent, au bout de la lande. Elles avaient fini de se désaltérer et s’en revenait à vive allure, dans un fracas d’orage, brisant tous les obstacles se trouvant sur leur chemin, pour regagner leur place.

    - Seigneur, Jésus, cria Bernez, nous sommes perdus !
    -
    Parle pour toi, Bernez, qu’un mauvais ange a mis sur mon chemin, pour ton malheur.
    -
    Quant à moi, ricana le sorcier, j’ai sur moi les herbes qui veillent sur mon salut. Ah ! Ah !

        Le malheureux se préparait à recommander son âme à Dieu et à s’en aller dans un monde meilleur attendre la venue de l’objet de son amour, lorsque, à sa grande surprise, il vit une pierre énorme s’arrêter devant lui. En une fraction de seconde, il reconnut celle sur le sommet de laquelle, il avait sculpté une croix, il y a quelques heures seulement auparavant. La pierre, désormais christianisée, le protégeait de la fureur de ses consœurs ! Elle resta ainsi, plantée patiemment devant Bernez, plus mort que vif, jusqu’’ à ce que toutes les autres se fussent à nouveau immobilisées. Puis elle s’élança avec la souplesse du saumon, pour rejoindre l’alignement.

        Elle rencontra sur son chemin le vieux fourbe, qui peinait à avancer avec son chargement d’or et de pierres précieuses. En la voyant arriver le Klasker-bara voulut lui montrer ses talismans. Mais la pierre était devenue chrétienne. Elle se rua sur lui avec une joie presque perceptible et l’écrasa comme s’il se fût agi d’un moustique ou d’une araignée.

    - Quant à Bernez ? Eh bien, il récupéra l’or du vieux qui, ajouté à ce qu’il avait pu mettre dans ses poches, lui fit une fortune rondelette. Et il put enfin épouser sa Rozenn ! ».
    -
    Ah, ah, bravo ! fit la fille, joyeusement en battant des mains. Tel est pris qui croyait prendre. C’est bien fait, vraiment, pour ce vilain ...Klaskler-bara. Et  pour le pauvre Bernez. Mais dites-donc, elles sont ... devenue chrétiennes vos pierres ?
    -
    Comme vous  y allez ! coupa l’Ankou, d’abord, ce ne sont pas « mes » pierres, vous savez. Et qu’y puis-je ? Comme je vous l’ai déjà expliqué, un étrange syncrétisme s’est emparé de ce pays. Les saints prennent le visage de dieux immémoriaux. Les pierres, jadis objet de cultes jugés coupables et idolâtres par les évangéliseurs, changent de religion et passent du côté du « vrai » dieu, entendre du Dieu unique. Tout cela résulte de l’œuvre lente, patiente et opiniâtre et acharnée du clergé qui s’est attaché à brouiller les cartes, au fil des siècles. Et à récupérer rites et croyances populaires qui ne heurtaient pas de front leurs évangiles. Mais le message n’est-il pas toujours là, inébranlable, inaltéré, depuis le début des temps. Les pierres restent douées de puissance, de magie ... presque de conscience. Comme la Lia Fail d’’Irlande qui désigne le roi élu pour assurer la souveraineté politique, celles de Plouhinec épargnent l’homme au cœur simple et à l’âme pure et sans tache ... et élimine le fourbe, le menteur et le malhonnête. Qu’importent au fond ces histoires de christianisme et de paganisme ...
    -
     C’est vrai fit la fille, qui engourdie par la chaleur de l’âtre, commençait à s’assoupir.
    -
    Allez, j’ai parlé depuis que je vous connais, davantage qu’au cours des dix derniers siècles. Voulez-vous en garder un peu pour demain et monter vous coucher ?

    © Le Vaillant Martial

     



    [1] Klasker bara : « chercheur de pain, mendiant » 

     

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