• Les Noyés et Les Krieriens

    Les Noyés et les Krierien

     


     

    L

     

    es noyés en mer sont condamnés à une existence crépusculaire. Ils envahissent parfois le monde des hommes et manifestent bruyamment leur présence pour obtenir une sépulture. On les nomme les Krierien, les « crieurs » dont les plaintes se mêlent parfois au murmure des marées.

    Tapageurs, ils hurlent leur rancœur et leur peur des tempêtes nuit et jour. Celui qui entend leur cri ne peut le supporter et décampe promptement du lieu hanté par ces âmes.

    Pour s’en défaire, il faut graver leur nom au mur des péris en mer. Ces cris assourdissants permettent néanmoins, quand on peut en saisir le sens, de connaître à l’avance l’approche des ouragans et l’état de la mer.

    À Ouessant ou à Molène, le trépassé visite sa veuve pour indiquer avec précision l’endroit où son corps s’échouera. S’il n’apparaît pas, le cadavre est perdu en mer à jamais. On laissera alors dérivé sur l’eau un cierge allumé, fixé à une miche de pain dur. Là où il coule le mort se trouve. À moins qu’il ne soit déjà parti vers la côte ou les grottes marines...

    Le pire châtiment de ces âmes errantes est d’être réincarné sous la forme d’un marsouin ou d’une baleine. Ou encore d’être ballotté pendant les tempêtes par les vagues et les rouleaux.

    À Paimpol, on affirme même que ce sont ces noyés, enchaînés comme des esclaves qui « travaillent à faire trembler la mer », à produire le mouvement des vagues et la houle au moyen d’un cabestan gigantesque.

    À Tréguier, les os des noyés deviennent des galets et leur squelette des écueils. En haute Bretagne, sombrer en mer libère trois vers, contenus dans le corps humain, vers qui se métamorphosent au bout de trois mois en coquillages.

    Les Krierien font chair commune avec la mer.

     


     

    François Macquer dit «Fañch» était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ces cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

    L’été, cette Année-là s’annonçait plutôt clément, sans trop de ces pluies qui viennent pourrir les algues. Fañch ne se plaignait pas. Riche de son seul courage, il s’échinait à sa tâche pour entasser sur les dunes des tas impressionnants. Il s’obligeait à des journées de forçat, crochant dans le goémon sans relâche.

    Le maître qui plus est avait cette saison, conclu de nouvelles affaires : si le pauvre Fañch voulait « faire bonne figure » face à lui, il ne pouvait se montrer sans efforts. La parole donnée pour l’un, le travail pour l’autre !...

    Ma foi, c’est dans la nature des choses... pensait notre brave homme.

    Fañch, le jour suivant était trop éreinté pour contempler le soleil rougeoyer de mille feux en s’éteignant sur la mer. Sans  prendre garde, alors qu’il remontait de la grève par les grands rochers, il glissa malencontreusement et culbuta, cul par-dessus la tête.

    Après un long silence, le malheureux remua, laissant échapper un grognement de douleur. Son bras le lançait atrocement.

    - Me voilà bien, pensait-il lugubrement, en essayant maladroitement de se relever. Il entendit soudain un grand rire fuser du chaos rocheux, au-dessus de lui.

    - Tu n’es plus que plaies et bosses, l’homme. Ça pour sûr c’était une jolie pirouette ! Et le rire de repartir de plus belle.

    Blessé douloureusement dans sa fierté, Fañch se redressa d’un coup et scruta en tous sens à la recherche du moqueur. Il trouva enfin « le plaisantin » et en oublia toute colère. Il contemplait bouche-bée, un « être » impossible.

     

    Le bougre était petit, voire minuscule, même pour un nain vêtu d’un habit qui semblait fait de lanières de goémon  cousues entre elles.


     

    - Mais, qui es-tu ? lança Fañch, je ne t’ai jamais vu !
    -
    Je suis d’ici pourtant... et d’ailleurs, Seigneur de ces grèves, je suis, oui da ! Ton bras est tordu, l’homme, ça doit faire mal !
    -
    Ou me voilà bien, grimaça le malheureux Fañch, je n’ai fait que la moitié de mon dû et avec ce bras, c’est maintenant impossible... Oh mon Dieu... Et ma femme et mes gosses ? Fañch n’avait pas vraiment le courage d’envisager l’avenir.
    -
    Laisse donc le vieux barbu en paix ! Le malheur t’accable humain... Tu prends soin de ma grève et tu nettoies ma plage... Je vais donc t’aider.

    Balançant entre le rire et l’agacement, Fañch regarda le petit bougre.

    - Ta plage, ta grève ? Et bâti comme tu es, tu comptes m’aider ? Je te remercie bien, mais...
    -
    Ne refuse pas mon aide, l’homme. Ce serait impoli et... malvenu ! Accepte simplement !

    En disant cela, la voix du petit être s’était durcie et Fañch, mal à l’aise, sentit poindre une sourde peur.

    - Va retourne chez toi, à présent et ne t’en fais plus !

    Sur ces mots, il vit le petit diable bondir de roche en roche et disparaître dans un grand rire.

    Le lendemain, après une nuit agitée, Fañch s’en retourna sur la grève. Il s’arrêta stupéfait : un énorme tas d’algues se dressait à côté de son ouvrage de la veille. Le travail qu’il avait fallu déployer pour en amasser autant le laissa sans voix.

    Fañch ne doutait plus des pouvoirs de son « aide » minuscule.

    - N’ai crainte l’homme. J’ai appelé une gentille petite entreprise de mer, ton goémon va sécher doucement.

    Le drôle le regardait nonchalamment, installé sur un rocher et lui souriait.

    - Comment puis-je te remercier, je ne suis pas riche et...

    - Bah, laisse ça, tu trouveras bien, et... On peut bien s’aider entre voisins ! Sur ces mots il disparut.

    Tout s’arrangea par la suite. Fañch, remis de sa mauvaise chute, reçut les compliments du maître.

    Un soir, les enfants couchés, Jeanne vit son homme s’approcher de l’âtre où, accrochée à sa crémaillère, la marmite de soupe fumait encore. Elle le regarda encore quelque peu surprise, remplir un grand bol, puis couper dans le pain deux belles tranches qu’il beurra généreusement. Tenant précieusement bol et tartine, elle le vit se diriger vers la porte.

    - Jeanne, fit-il, ma douce, dorénavant, veille à ce qu’il y ait toujours de la bonne soupe au chaud...
    -
    Oui, mais, commença-t-elle...
    -
    Quand j’étais en peine, « quelqu’un » a veillé sur nous, m’a remplacé à la tâche sans rien demander en retour. Alors je le dois et je le fais de bon cœur !

    Sans rien dire de plus, il sortit en silence.

    © Le Vaillant Martial 

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