• Les mains les plus blanches

    Les mains les plus blanches

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    ne veuve avait une fille en âge de marier. Trois garçons la courtisaient. L’un était marin, l’autre boulanger et le troisième coiffeur. Les prétendants se connaissaient depuis l’enfance et étaient amis. Tous les dimanches après-midi, ils rendaient visite ensemble à jeune fille.


     

         Quand le temps était mauvais, sa mère faisait des crêpes et leur offrait du cidre. Puis elle se mettait à broder, pendant que les jeunes gens discutaient et plaisantaient. Quand le ciel était clair, ils allaient se promener sur la grève. Ils préféraient être dehors, car ils étaient plus libres. À marée basse, la plage était immense et ils pouvaient marcher longtemps sur le sable mouillé. Ils ramassaient des coquillages, riaient en se poursuivant, comparaient leurs empreintes laissés par leurs pieds, avant d’atteindre la mer et de les tremper dans l’eau glacée. Ils appréciaient particulièrement ces dimanches-là, car la mère les laissait seuls, mais ils avaient ordre de rentrer impérativement avant la nuit.

    -  Ma fille, il va falloir en choisir un, dit la mère au bout de six mois. Tu ne peux tout de même pas continuer à voir ces trois galants indéfiniment.
    -
    Tu as raison.
    -
    Il y en a bien un qui te plaît plus que les autres ?
    -
    Je n’arrive pas à me décider.
    -
    Tu sais bien que tu ne peux te marier qu’avec un seul !
    -
    Ne me brusque pas, laisse-moi réfléchir encore.

         Quelques semaines plus tard, la mère revint à la charge. Et comme la jeune était toujours aussi indécise, elle voulut agir sans avoir à choisir à sa  place.

         Un soir, elle convoqua les garçons pour leur parler. Dès qu’ils furent là, elle leur fit signe de la main de prendre place autour de la grande table. Ils s’assirent côte à côte sur le même banc, tandis que la mère et la fille s’installaient en face d’eux. Toutes deux  avaient un air grave. Leurs visages fermés inquiétèrent les trois prétendants. L’espace d’un instant, ils craignirent le pire. N’allait-on pas leur annoncer que la jeune était promise à un autre et qu’ils étaient tous éconduits ? La mère souffla comme si elle était lasse. Puis elle respira profondément avant de parler.

    - Vous savez que je vous trouve tous les trois sympathiques et que ma fille vous apprécie beaucoup, mais elle ne peut en épouse qu’un seul. Elle prendra pour mari celui qui a les mains les plus blanches. Je l’aiderai donc à choisir quand vous viendrez dimanche prochain. Je vous invite à déjeuner et nous vous attendons vers midi.

         Les trois garçons prirent rapidement congé et s’en furent. Le marin était abasourdi par la nouvelle. Il savait qu’il n’avait aucune chance d’être l’heureux élu. En assurant l’entretien d’un moteur de bateau, il était contraint de travailler chaque jour dans la graisse. Et quoi qu’il fit pour nettoyer ses mains, elles n’étaient jamais vraiment propres. Il fallait pourtant qu’elles fussent blanches, ne serait-ce qu’une seule fois, car l’enjeu était grand.

    - Pour sûr, tu n’auras pas la fille, se moquèrent les deux autres.
    -
    Vous allez être avantagé par votre métier, ce n’est pas juste.
    -
    Il faut t’en prendre à toi-même, répliqua le boulanger. Moi j’ai choisi de manipuler de la farine tout le temps et je n’y suis pour rien si personne ne peut avoir des mains aussi blanches que les miennes.
    -
    Ne te vante pas trop ! Mes mains n’ont rien à envier aux tiennes, rétorqua le coiffeur. Elles sont d’une blancheur immaculée, car elles sont toujours dans l’eau et le savon pour laver les cheveux des clients.

    Le lendemain matin, le marin croisa son armateur sur le port.

    - Tu n’es pas malade au moins ? s’exclama ce dernier en voyant sa triste mine.
    -
    Non ...
    -
    Alors, pourquoi fais-tu cette tête ?
    -
    Nous somme trois galants à courtiser la même fille et sa mère nous a annoncé hier que dimanche prochain elle choisirait pour mari à sa fille, celui qui aura les mains les plus blanches.
    -
    Tu t’inquiètes à cause de la graisse.
    -
    Oui, j’ai beau frotter mes mains, elles ne sont jamais propres.
    -
    Tu n’as aucune crainte à avoir. Passe chez moi dimanche après la messe, je te donnerai de quoi blanchir tes mains. Et sois sûr que c’est toi qui auras la fille. En attendant, va t’occuper du moteur de « La Jeanne ».

         Le marin était sceptique. Mais il voulait encore garder espoir. Et il se mit à croire aux  paroles de son patron. Le soir venu, il avait les mains aussi sales qu’à l’accoutumée. Il les frottas longuement sans parvenir à bien les nettoyer. Il finit par hausser les épaules, en se disant qu’il aimait son métier, qu’il ne voulait pas en changer, et qu’il y avait certainement d’autres filles dans le pays qui l’accepterait avec ses mains pas toujours très propres.

         Le dimanche tant attendu et tant craint arriva enfin... Le marin alla à l’église et pria avec ferveur, suppliant le ciel de l’aider. Il se rendit encore ensuite chez l’armateur.

    - Je t’attendais, lui dit le vieil homme en le faisant entrer dans son bureau, aux parois couvertes de bois d’acajou qui était la copie fidèle de sa dernière cabine de capitaine.

         Ils s’assirent. L’armateur sortit d’un tiroir une bourse de cuir, l’ouvrit et en versa le contenu sur la table. C’étaient des louis d’or. Il  les compta avant d’ajouter :

    - Je te les prête, tu me les rendras lundi. Vérifie que tes poches ne sont pas trouées avant de les remplir. Quand les autres galants auront montré leurs mains, tu tendras les tiennes pleines de pièces d’or. Je suis prêt à parier ma prochaine cargaison en provenance des indes qu’on te donnera la préférence.
    -
    Merci, dit le marin en mettant les louis dans ses poches.

         L’horloge de l’église avait annoncé midi depuis un moment, quand il frappa chez la jeune fille. Les deux autres prétendants étaient déjà là. Au lieu d’occuper la place qui lui était réservée et de s’assoir sur le même banc qu’eux, il eut l’audace de s’installer, près de la jeune fille, comme pour les défier. La mère ne s’en offusqua guère et s’assit avec les autres garçons, face au couple que le marin et celle qu’il chérissait allaient former le temps d’un repas.

         Ce dernier venait de s’imposer, persuadé qu’il pourrait peut-être ainsi forcer le destin. La mère avait préparé un poulet.

    - Il vient de notre poulailler, dit la jeune fille, je l’ai choisi pour vous bien dodu.
    -
    C’est elle qui élève nos poules et nos lapins, expliqua la mère, et qui se charge aussi de les tuer. Moi je n’en ai pas le courage.

         Après que chacun eut savouré le dessert préparé par la jeune fille, la mère dit solennellement :

    - Voyons maintenant lequel a les mains les plus blanches.

    Le boulanger fut le premier à subit l’examen.

    - Tes mains sont bien blanches, mais il reste un peu de pâte sous un des ongles constata la mère.
    -
    C’est vrai, admis le garçon.

    Ce fut ensuite le tour du coiffeur.

    - Il t’en faut de peu que tes mains soient aussi blanches que celles du boulanger.

    Le marin s’était levé ; Il avait plongé les mains dans ses poches et attendait son tour le cœur battant.

    - À toi ! lui lança la mère.

    Il sortit les louis d’or et les montra.

    - Ah ! Ma fille, s’écria-t-elle, je n’ai jamais vu de mains aussi blanches, voilà vraiment celui qu’il te faut.

    © Le Vaillant Martial

     

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