• Les deux tailleurs et le Korrigan

    Les deux tailleurs et les Korrigans

       Deux tailleurs avaient ouvert leurs ateliers dans la même rue. Bien que concurrents, ils vivaient en bonne intelligence, sans vraiment se fréquenter, se contentant quand ils se croisaient de se saluer et d’échanger quelques mots. Ils tiraient l’aiguille tout le jour et parfois une partie de la nuit, s’usant les yeux  sans jamais rechigner à la besogne.

       Aucune fille dans le pays n’avait voulu, même les plus laides, les plus pauvres, les plus stupides (  J c’est vous dire ...), et ils avaient été contraints de rester célibataires. Ils ne représentaient pour aucune le beau parti auquel elles aspiraient.

       Il est vrai qu’ils n’exerçaient qu’un modeste métier, qu’ils n’étaient ni vraiment riches ni vraiment beaux et qu’ils souffraient en plus de la même difformité, tous les deux étaient bossus.

       Quand l’un ou l’autre marchait dans la rue, il était confronté à la méchanceté des passants, surtout à celle des enfants qui se retournaient en riant et lançaient parfois des quolibets.

       Que fallait-il faire ? Disparaître en emportant sa difformité. Se cacher. Ne plus exister, devenir transparent tout en continuant à travailler. L’idéal eût été d’être utile, efficace, mais de ne pas se montrer.

       Les deux tailleurs n’avaient pas d’amis, leurs bosses faisaient peur. Ils auraient pu se fréquenter et se comporter comme des frères, puisqu’ils se ressemblaient. Mais ils s’y refusaient. Un bossu se promenant tout seul ne passait jamais inaperçu. À deux, il  leur semblait que tout serai plus compliqué. Et puis voir l’autre envoyait à sa propre image, à sa propre bosse, à sa propre souffrance.

    Chacun préférait donc éviter son double et se recroqueviller dans sa solitude.

       Heureusement les deux bossus exerçaient un métier qu’ils aimaient. Et comme ils ne pratiquaient pas de tarifs trop élevés, chacun avait une clientèle fidèle. L’un se prénommait Ronan et l’autre Tudal.

       Le premier était toujours souriant. Quand il était seul dans son atelier, on l’entendait chanter de la rue. Il  aimait plaisanter avec ses clients et leur raconter des histoires qui les amusaient. Il se montrait parfois généreux avec les plus modestes en leur accordant une petite ristourne, et s’arrangeant ensuite pour se rattraper sur ceux qui étaient moins regardants sur les prix.

       Tual, quant à lui, était un homme aigri et au visage fermé. Il ne faisait jamais preuve de la moindre générosité avec personne. Il aimait tant l’argent qu’il n’hésitait pas à voler ses clients dès qu’il le pouvait. Son habilité était si grande qu’aucun ne s’en rendait compte.

       Une nuit d’été, Ronan rentrait d’un bourg voisin, où il était allé livrer un costume de noce confectionné pour le fils d’un fermier. Le vêtement avait plu au garçon et ses parents satisfaits avaient aussitôt payé le tailleur.

    C’était la pleine lune. Ronan était fatigué, mais heureux. Il marchait lentement, profitant de la douceur de la nuit, et traversait une vaste lande où se dressait une succession de menhirs.

     Soudain, il perçut de petites voix fluettes. Intrigué, il s’approcha et vit un groupe de korrigans[1] qui chantaient et dansaient gaiement autour d’un feu, en répétant le même refrain

    Lundi, mardi, mercredi,
    Lundi, mardi, mercredi ...

     

       Caché derrière un menhir, il les observa un moment, en veillant à ne pas être vu. Puis il revint sur ces pas afin de s’éloigner des danseurs et de pouvoir les contourner à distance. Il craignait, s’ils le repéraient d’être entrainé dans leur ronde folle et contraint, comme dans les contes de son enfance de tourner avec eux jusqu’au petit matin. Mais il posa son pied par mégarde sur une branche de bois mort. Le craquement alerta les korrigans. Ils interrompirent leur danse et crièrent :

     

    Lundi, mardi, mercredi,
    Lundi, mardi, mercredi ...

     

       Au bout d’un moment, il fut las de répéter toujours les mêmes paroles.

     - Votre chanson est trop courte, elle ne comprend que trois mots, leur fit-il remarquer.

    - C’est que nous ne dansons que les trois premiers jours de la semaine, expliqua celui qui était leur chef.

    - Il faudrait inventer d’autres paroles.

    - Nous n’avons pas beaucoup d’imagination.

    - Moi j’ai une idée.

    - Alors, dis-là, nous vite !

     Ronan hésita et se mit à chanter

     

    Jeudi, vendredi, samedi

     

    Puis il ajouta :

    - Comme ça, vous pourrez danser trois jours de plus

    - Bravo ! crièrent les korrigans avec enthousiasme.

    - Et en plus, les paroles rythment avec les nôtres, se réjouit le chef.

    Ronan dansa et chanta avec le nouveau refrain :

     Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi
    Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi

        Au bout de la nuit, les korrigans s’arrêtèrent enfin.

    - Tu mérites une récompense pour avoir enrichi notre chanson, décida le chef, que désires-tu ?

    - Je ne sais pas ...

    - Eh bien, je te propose de choisir entre un sac rempli d’or et la suppression de ta bosse.

     Le bossu sourit.

    - S’il est possible de la supprimer, je choisis sans hésiter de m’en débarrasser !

      Au signal du chef, les korrigans saisirent Ronan et le jetèrent en l’air plusieurs fois en le faisant tourner. Quand ils le reposèrent dans l’herbe, il était un brin étourdi mais droit comme un I. Il passa ses mains dans son dos et constata qu’il avait bien perdu sa bosse.

    - C’est le plus beau cadeau qu’on m’aura jamais fait, dit-il avant de remercier les korrigans.

       Et il s’en fut, heureux, tandis que l’orient rougissait. Il rentra chez lui et se coucha. Ce jour-là son atelier resta fermé.

    Le lendemain, il rencontra Tudal qui ne cacha pas sa surprise.

    - J’ai l’impression que tu as grandi. Et ta bosse, qu’en as-tu fait ?

    - De quoi parles-tu ? je n’ai jamais été bossu ?

    - Cesse de plaisanter, tu avais encore une bosse, la dernière fois que je t’ai aperçu. Aurais-tu fais un pacte avec le Diable pour qu’il t’en débarrasse ?

     Ronan raconta sa rencontre avec les korrigans, et la nuit passé en leur compagnie.

    - « Je vais aller le voir, se dit Tudal, mais je serais moins sot que lui, je choisirai le sac rempli d’or. »

     Il attendit la nuit. La lune se leva et il se rendit sur la lande. Les korrigans étaient là. Il s’approcha d’eux sans hésiter.

    - Joins-toi à nous, crièrent-ils en l’encerclant.

     Il accepta et chanta :

    Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi
    Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi

     Très vite, il les interrompit pour leur dire :

    - Votre chanson est un peu courte. Il faudrait la rallonger.

    - Peux-tu ajouter quelques paroles ? demanda le chef des korrigans.

    - Oui

    - Elles doivent obligatoirement rimer avec les autres

    - Très bien !

     Tudal réfléchit et proposa quatre mots qu’il chanta :

    Et puis aussi manchedi

     

       Une partie des korrigans ne comprit pas. Mais l’essentiel était que le vers rimât avec le reste de la chanson. Ils applaudirent et se remirent à danser et à chanter :

    Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi
    Et puis aussi manchedi

     Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi
    Et puis aussi manchedi

     

       Le jour finit par poindre. Le chef des korrigans donna l’ordre de s’arrêter et dit :

     - La nuit dernière, nous avons récompensé un autre bossu en lui proposant de choisir entre richesse et beauté. Il a eu la sagesse d’opter pour la beauté. Et toi que veux-tu ?

    - Eh bien, je choisis de prendre ce que l’autre a laissé, ‘empressa de répondre Tudal.

        Les korrigans l’attrapèrent et le jetèrent au-dessus d’eaux en lui faisant faire des pirouettes. Quand ils le reposèrent, il était tout étourdi et avait deux bosses : la sienne et celle de Ronan.

        C’est ainsi que Tudal fut puni pour ne pas avoir pris le temps de s’exprimer plus clairement. Et il rentra chez lui sans or, bossu par devant et bossu par derrière.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Nains dans la tradition Bretonne. Bienveillants ou malveillants, ils peuvent faire preuve d’une grande générosité, mais sont aussi capable d’horribles vengeances. 

     

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