• Les deux Amis

    Deux valets de labour, de Botsorel, Pierre Le Cam et François Courtes s’aimaient d’une amitié si étroite qu’ils n’avaient rien à cacher l’un pour l’autre et qu’ils mettaient tout en commun, les peines aussi bien que les plaisirs. Il y avait dix ans qu’ils vivaient ainsi dans la plus parfait union, sans que jamais le moindre désaccord se fût élevé entre eux.

    - La mort seule est capable de nous séparer, disaient-ils.

    Encore s’étaient-ils juré que le premier qui mourrait viendrait avec la permission de Dieu, renseigner son ami sur  son sort dans l’autre monde.

    Ce fut Pierre Le Cam que l’Ankou frappa le premier : il fut emporté par une fièvre maligne, ayant à peine atteint ses vingt-cinq ans. Courtes ne quitta pas son chevet, durant toute sa maladie et ne s’éloigna de sa tombe que lorsque le fossoyeur eut fini de niveler la terre bénite.

    La nuit qui suivit l’enterrement, il alla se coucher à l’heure habituelle mais ne dormit pas. Sa pensée était trop occupée de savoir où était son ami, ce qu’il faisait, et s’il n’était pas trop triste d’être parti du milieu des vivants. Une autre raison qui l’empêchait de se laisser aller au sommeil, c’est l’attente où il était de recevoir la visite du pauvre Pierre Le Cam, et pour rien au monde il n’eût voulu qu’il le trouvât endormi.

    Comme il songeait à toutes ces choses le cœur navré, il ne se laissa tout de même pas tressaillir d’un frisson, quand la voix qui était chère demanda, dans l’obscurité :

    - Dors-tu François ?

    Il répondit avec douceur :

    - Non Pierrick, je ne dors pas. Je t’attendais.

    - Eh bien ! lève-toit, et viens.

    Courtes ne s’enquit même pas où il le voulait conduire, et se leva sur le champ, lorsqu’il fut rhabillé, il se dirigea vers la porte et, sur la pierre du seuil, il vit Le Cam debout, drapé dans son linceul. Comme il le regardait en ce triste accoutrement, d’un air affligé, Le Cam lui  dit :

    - Hélas oui !, mon ami, ce linceul est désormais tout ce que je possède

    - Et comment es-tu, là-bas ?

    - C’est pour que tu le voies, que je suis venu te chercher, car j’ai le droit de te le faire voir par toi-même, si tu y consens, mais je n’ai pas le droit de te le raconter.

    - Allons,  repartit François Courtes, je suis prêt.

    Son ami l’entraîna rapidement vers l’étang du moulin de Goazwad qui était à un quart d’heure environ de la ferme. Quand ils furent arrivés au bord de l’eau, le revenant dit à son compagnon :

    - Quitte tes vêtements, y compris tes sabots, et mets-toi tout nu.

    - Pourquoi faire ?  interrogea l’autre, un peu troublé

    - Pour entrer avec moi dans l’étang.

    - Y penses-tu ? La nuit est bien fraîche, les eaux sont hautes, et je ne sais pas nager.

    - Sois tranquille : tu n’auras pas à nager.

    - Du reste, après tout, advienne ce que pourra : je suis résolu à te suivre, quelque part que tu me mènes, je te suivrai.

    A l’instant même, le mort se précipita dans l’étang et le vivant y fut aussitôt que lui. Tous deux s’enfoncèrent, s’enfoncèrent, jusqu’à ce que leurs pieds eussent touché le sable. Le Cam tenait Courtes par la main. Celui-ci était étonné de respirer sous l’eau avec autant d’aisance que s’il eut été à l’air libre. Mais par exemple, il grelotait de tous ses membres et ses dents claquaient aussi fort que des cailloux qu’on entrechoque. Il faisait un froid terrible dans cet étang glacé.

    Au bout d’une heure peut-être qu’ils étaient-là. Courtes, qui se sentait transi, s’informa :

    - Est-ce que j’ai longtemps à demeurer ici ?

    - Es-tu donc si pressé de te séparer de moi l’ami ? repartit l’autre.

    - Non, certes et tu sais bien que je ne suis jamais plus heureux que lorsque nous somme ensemble... Mais il fait horriblement froid et je souffre plus que je ne puis dire.

    - Eh bien ! Triple ta souffrance, et tu auras une faible idée de ce qu’est la mienne.

    - Pauvre cher Pierrick.

    - Et note encore que tu la diminues par ta présence, et même que tu abrèges mon temps d’épreuve en le partageant.

    - Je resterai donc autant qu’il sera nécessaire.

    - Quand sonnera l’Angélus du matin, tu auras ta liberté.

    Il sonna en fin au clocher de Botsorel, cet Angélus. Courtes se retrouva sain et sauf l’endroit où il avait laissé ses hardes.

    - Adieu ! lui dit son ami dont la tête seule émergea de l’eau. Si tu te sens le courage de recommencer ce soir, tu me reverras.

    - Je t’attendrai comme hier, répondit Courtes.

    Et il alla rejoindre aux champs les hommes de la ferme, tout comme s’il avait passé la nuit à dormir. Le soir venu, il se coucha, mais tout habillé, pour être plus vite prêt à l’appel de son ami. Celui-ci parut à la même heure que la veille, et comme la veille, tous deux se rendirent à l’étang. Là les choses se passèrent identiquement de la même façon, sauf que les souffrances du vivant furent deux fois plus cruelles.

    - Ton courage ira-t-il jusqu’à recommencer une fois encore, une seule fois ? lui demanda le mort.

    - Dussé-je en périr, je te serai fidèle jusqu’au bout dit Courtes.

    Quand il arriva pour prendre son ouvrage, le maître de la ferme fut frappé de voir combien il était pâle et défait.

    - Ce bonhomme-ci, pensa-t-il, doit passer la nuit au cimetière, sur la tombe de l’ami dont la perte le rend inconsolable.

    Et il se promit de le guetter le soir même. Il dut guetter jusqu’à minuit. Comme la lune était claire, il  vit alors le revenant traverser la cour pousser la porte de l’écurie, y pénétrer, puis en ressortir avec François Courtes, et les deux jeunes hommes le vivant et le mort, s’acheminer vers le moulin : il se glissa dans l’ombre des talus, sur leurs traces. Une touffe de saule, qui surplombait l’étang, lui permit d’assister à leur plongeon et d’entendre leur conversation sous l’eau.

    - Oh je n’en peux plus ! gémissait Courtes.

    Et l’autre ne cessait de répéter à son ami :

    - Du courage, du courage !

    - Non ! Je sens que je défaille. Jamais je n’irai jusqu’à l’Angélus !

    - Si, si sois fort ! Encore deux heures... Encore une heure et demie... et grâce à toi, je vais être délivré ! Songe à cela. Tes peines vont finir et m’auras ouvert les joies du ciel où tu ne tarderas pas à me rejoindre.

    Le fermier derrière son saule, suait une sueur d’angoisse. Il eût souhaité de s’enfuir et n’osait faire un mouvement. Enfin le firmament blanchit : à Botsorel, l’Angélus sonna. Aussitôt du fond de l’étang jaillirent deux grands cris :

    - François !

    - Pierrik !

    Et le fermier vit une espèce de fumée qui s’élevait au-dessus des eaux, puis se perdait dans les nuages, tandis que Courtes, exténué, venait s’abattre presque à ses pieds, sur la berge. Il s’empressa de bondir à son aide, lui passa ses vêtements et, comme il était hors d’état de marcher, le porta sur ses épaules jusqu’à la ferme où le pauvre garçon n’eut que le temps de recevoir l’extrême-onction avant de rendre le dernier soupir.

    Conté par Jean-Dénès - Guerlesquin 

    © Le Vaillant Martial 

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