• Les contrebandiers de la pleine Lune

    Les contrebandiers de la pleine Lune

     

    L

    a lune était haute, blafarde, revêtant la nuit d’un tapis de noirceur bleutée. La brume stagnante, comme du drap usé, se déchirait au tranchant des rochers, s’accrochant aux ronces, s’évaporant au vent frais de cette nuit d’automne.

    Une ombre glissant sur l’onde bougea, rompant l’immobilité sépulcrale.

    - Maudite brume ! je te dis qu’on a dérivé et avec ces bons dieux de courants, on est à cent lieues du rendez-vous ! ...

    - Arrête de t’énerver le père ! la marée va tourner, ça va chasser la brume. De toutes manières, il faut accoster et décharger vite fait si on ne veut pas que les ballots de tabac prennent l’eau. Si tu n’étais pas aussi têtu on n’aurait pas écopé sans arrêt, cette barcasse part en morceau, l’étoupe fout le camp et le bois est pourri !

     

       Il faut dire que depuis quatre générations et plus, la famille Pouliquen exerçait la dangereuse, mais lucrative activité de contrebande. Vieille aristocratie de la margoule ... Si l’on peut dire ! Nos deux compères, Jean et son fils Louis, avaient donc tout naturellement repris le flambeau : Jean enseignant à son rejeton toutes les astuces de sa noble charge.

     

       Ils passaient ainsi au nez à la barbe des douaniers moult denrées qui, sans être forcément précieuses n’en étaient pas moins recherchées.

       En quelques coups de rame vigoureux, la vieille barque s’échoua sur la grève sableuse.

     

     

    - Bon Dieu ! grommela le vieux. Avec cette lune, on est comme deux verrues sur les fesses d’un bébé ! Si les gabelous traînent dans le secteur ...
    -
    Arrête, tu veux ? sois plutôt content que la brume nous cache ! Ce qui m’inquiète, poursuivit Louis, c’est que la nuit s’avance ... Le mieux serait de trouver un bon trou où cacher le tabac. On reviendra plus tard le récupérer.

       Sur ces mots, il s’enfonça dans les rochers, avalé par la nuit, en quête de l’abri sûr. Râlant de plus belle, son père entreprit de décharger les ballots et les mettre au sec.

    - Un coup de main, l’humain ? clama une voie jaillie de l’ombre.
    -
    Ma doué ! Les rats de la cave, mon compte est bon, gémit le vieux Jean lâchant son fardeau et se tassant dans l’ombre protectrice des rochers.

    - Mais dites-donc ! Ça râle, ça jure, ça crache, mais c’est timide comme une pucelle qui voit son galant J ! T’es pas plus fier qu’à notre première rencontre, t’as vieilli, oui da ! Mais c’est bien toi Jean Pouliquen ? 

     

    L’œil agrandi de surprise, Jean redressa prudemment la tête.

     

    - Ça par exemple ! le ... le ... Korrigan de Toul ar Butun[i] Mais que fais-tu par ici ?
    -
    Seigneur des Côtes, je suis ! fit le petit drôle gonflant le torse. Partout est ma demeure, je vais où souffle le vent, je suis où cogne la houle, la roche est ma maison et de la nuit j’ai fait ma sœur ! ... 

    - Louis qui s’en revenait de ses recherches  resta pantois devant le spectacle de son père en grande conversation avec un ... petit être hirsute et grimaçant : la clarté de la lune conférant à la scène, un côté extraordinaire.

    - Que ta nuit sois paisible et profitable, mon garçon !

     Jean, sans façon, présenta le gnome à son fils, et expliqua, leur rencontre des dizaines d’années plus tôt, alors qu’à son tour, il aidait son père à passer le tabac et autres marchandises et les cachait déjà sur l’îlot de ‘Toul ar Butun » au large de Roscoff.

    - C’est incroyable ! fit Louais abasourdi.

    - Bah ! fit le vieux. Il est des choses de par le monde qui échappent à notre entendement ... Autant faire avec ! 

    - Bien dit Le Pouliquen ! Et pour en revenir à notre affaire .... 

    - Ma foi, fit le vieux Jean, lorgnant vers sa barque chargée de tabac, un peu d’aide ne me ferait pas de mal ! 

    - C’est dit ! fit joyeusement le Korrigan, holà vous autres ! cria-t-il aux ombres épaisses. De l’aide et des bras 

    - A ces mots, le chaos rocheux sembla s’animer. Avec une certaine crainte, Louis et son père virent débouler sur eux une troupe de petits joyeux furieux qui, sans plus de cérémonie, s’attelèrent à la tâche, transportant des ballots de tabac comme des sacs de plumes, au pied d’un énorme rocher.

    - J’ai fait le tour de ce rocher, fit Louis, abasourdi.

    - Bah ! fit le vieux. Il est des choses de par le monde qui nous échappent ... Autant faire avec !

    - Bien dit Le Pouliquen ! Et pour en revenir à notre affaire ...

    - Ma foi, fit le vieux Jean, lorgnant vers sa barque chargée de tabac, un peu d’aide de ne me ferait point de mal ! ...

     

       A ces mots, le chaos rocheux sembla s’animer. Avec une certaine crainte Louis et son père virent déboucher sur eux une joyeuse troupe de joyeux petits lutins, qui, sans plus de cérémonie attelèrent à la tâche, transportant les ballots de tabac, comme des sacs de plumes, au pied d’un énorme rocher.

    - J’ai fait le tour de ce rocher, fit Louis, avec respect, il n’y a pas de cache assez grande pour ...

    - Si fait ! mon fils, mais c’est parce que tu n’as pas la clef ! Extirpant un objet de son ample veste, le petit bougre s’approcha du rocher.

     

     

        Les deux hommes intrigués, le virent frapper trois fois la pierre, et l’objet, au troisième coup s’enfonça dans la roche. Un pan d’ombre sembla alors s’agrandir dans la roche, attestant qu’effectivement la « clef » venait par un prodige que Louis présumait non chrétien, d’ouvrir une porte béante. Mais au lieu de charrier la cargaison dans la cache insolite, Jean vit avec horreur, les turbulents s’attaquer  avec frénésie à un ballot au point de l’éventrer.

    -  Holà ! Tout doux mes seigneurs ! leur cria-t-il.

    - Pardonne-leur le vieux ! Nos bouffardes sont froides depuis belle lurette. Le tabac s’est fait rare au fond de nos bourses, et fumer du varech est un bien triste pis-aller !

    - Bon, bon... bougonna le vieux, remplissez vos brûle-gueule, c’est bien le moins de vous accorder cela !

    - Un Hululement troua soudainement la nuit.

    - On vient par ici, fit le Korrigan dressant l’oreille, votre maréchaussée à ce qu’il me semble !

    La lueur dansante des trois lanternes apparut sur le chemin des grèves, confirmant les dire du petit drôle.

    - Qu’est-ce qu’on va faire ? glapit le vieux Jean, se voyant déjà menottes aux poignets et boulet au pied.

    - Ce qu’on va faire ? répéta moqueusement le gnome, se tournant vers sa turbulente troupe. Allez donc leur chauffer le sang dans les veines ! Réveillez leurs peurs d’enfants et que sur ces grèves revivent les vieilles légendes !! 

       Un hurlement de joie sauvage accompagna ses derniers mots et la horde s’élança farouchement dans les rochers à la rencontre des infortunés douaniers. Les glapissements de folle terreur qui leur parvinrent jusqu’aux oreilles firent hurler de rire nos trois compères.

     

    Plus tard remis de leurs émotions, et le tabac caché, les deux hommes s’apprêtaient à prendre congé de leur étrange ami.

    - Quoi ! fit le Korrigan, éclatant de rire, Tu vas reprendre la mer dans cette épave ? Fends-toi d’un peu de ton or Pouliquen, et foi de moi-même. Je me fais fort de te trouver un bateau que ni les gens d’armes ni même le grand cornu ne pourront rattraper ! 

    - Tu crois sans doute que l’or pousse aux branches comme les prunelles dans les haies ? Déjà que nos affaires déclinent avec cette maudite douane ... 

    - Dur en affaires, le vieux, soit ! Alors écoutez le marché : une balle de tabac pour moi  et mes cousins à chaque lune et tu auras ta barque et une clef de roche, qu’en dis-tu le vieux Pouliquen ? 

    - Un sourire entendu éclaira le vieux visage raviné.

    - Topons-là, fit-il en tendant sa grosse main.

    - Cette nuit fut bonne entre toutes ! s’exclama le gnome. Frères, allumez un grand feu ! Fumons et chauffons nos carcasses !!

    - Holà Louis ... fit le vieux à son fils, si tu jouais quelques airs de bombarde ? ...

     

     

     

        Louis qui de longue date n’avait pas vu son père aussi gai, s’exécuta et sortit l’instrument de son caban. Les douaniers qui moitié courant, moitié chancelant, s’en revenaient vers le port, virent, jetant un dernier regard par-dessus leurs épaules, une immense lueur éclairer la nuit du côté des grèves. L’effroyable certitude qu’ils venaient de voir s’ouvrir la porte des Enfers s’imposa ç leur raison vacillante. Jamais ils ne pipèrent mot de leur mésaventure.

    Mais les rondes nuits qu’ils firent par la suite, évitèrent soigneusement les grèves venteuses, ces lieux maudits entre tous.

    © Le Vaillant Martial

     



    [i] Ar butun, le tabac. À priser, à fumer, à chiquer... Ce mot est à l'origine de très nombreuses expressions.

    Mot masculin. Le terme est un emprunt à l'ancien français pétun qui désignait le tabac, et qui disait pétuner pour fumer. Le français lui-même avait emprunté ce terme qui est d'origine indienne et qui nous est parvenu par l'intermédiaire du portugais au Brésil.

    Le butun marmouz, tabac de singe, est le nom familier que l'on donne aux chatons de châtaigniers ; les enfants le fumaient autrefois, pour jouer aux affranchis. Bien des fonds de culotte en ont changé de couleur !

    Dérivés et composés 

    Les verbes : butunat, fumer ; divutunat, cesser de fumer. Les substantifs: butuner, fumeur ; divutuner, non-fumeur ; butuneg, champ de tabac ; butunenn, pied de tabac (et : cigarette). L'adjectif : divutun, sans tabac.

    Composés. korn-butun, pipe ; butun-fri, tabac à priser ; butun-roll, tabac en rouleau ; butun-chaok, tabac à chiquer ; butun-korn, tabac à pipe ; butun-gwenn, ellébore (plante) ; gwerzh-butun, pourboire.

    Exclamations et jurons 

    Korn-butun ! mil korn-butun ! (à rapprocher du français ; nom d'une pipe). Nom d'une pipe est en français une variante euphémique de nom de Dieu. On dit en breton fi da'm butun! Pour ne pas dire feiz da'm Doue ou encore sac'h ar butun ! Sac à tabac, pour ne pas dire sakredie !

    Expressions figurées 

    Pouezañ butun, peser du tabac (= piquer du nez, s'endormir ; l'expression fait référence au fait qu'en s'endormant à table, par exemple, on dodeline de la tête, mouvement qui rappelle celui du plateau de la balance qui s'élevait et s'abaissait lorsque le buraliste pesait le tabac à chiquer). Ober butun gant unan bennak, faire du tabac avec quelqu'un (= le rosser d'importance, en faire de la chair à saucisses). Bezañ en e vutun, être dans son tabac (= dans son assiette). Butunat e segalenn diwezhañ, fumer son dernier cigare (= mourir, casser sa pipe).

     

     



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