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    L'Auberge blanche 

    © Le Vaillant Martial

    I

     

    l y avait autrefois au Ponthou une auberge que l'on appelait l’Auberge blanche, à cause de la couleur de la façade. Les aubergistes étaient d’honnêtes gens qui faisaient leurs pâques tous les ans et on n'avait pas besoin de compter après eux. Les voyageurs descendaient à l'Auberge blanche, et les chevaux connaissaient si bien la porte de l'écurie qu'ils s'y arrêtaient d'eux-mêmes.

       Le décapiteur de moissons [1]avait commencé à rendre les jours tristes et courts. Un soir que Floc'h, le maître de l'Auberge blanche, était à la porte, un voyageur, qui avait l'air d'un homme d'importance et montait un beau cheval qui n'était pas du pays, s'arrêta près du seuil, porta la main à son chapeau, et dit à l'aubergiste :
    - Je voudrais souper et une chambre pour moi seul.

    Floc'h tira d'abord sa pipe de sa bouche, puis son chapeau de dessus sa tête, et répondit :
    - Dieu vous bénisse, Monsieur ; vous aurez à souper ; mais pour une chambre à vous seul, nous ne pouvons vous en donner, car nous avons, là-haut, six muletiers qui s'en retournent à Redon, et ils ont pris les six lits de l'Auberge blanche.

    Le voyageur dit alors :
    - Mon Dieu, brave homme, tâchez que je ne reste pas dehors. Les chiens ont un chenil ; il n'est pas juste que les chrétiens ne trouvent point où coucher, par un temps comme celui-ci.
    - Monsieur l'étranger, répondit Floc'h bien marri, je ne sais que vous dire, sinon que l'auberge est pleine, et qu'il reste seulement la chambre rouge.
    - Eh bien, donnez-la-moi, répliqua l'inconnu.

       Mais l'aubergiste se gratta la tête et devint triste, car il ne pouvait donner la chambre rouge au voyageur.
    - Depuis que je suis à l'Auberge blanche, dit-il enfin, il n'y a jamais eu que deux hommes qui ont couché dans cet endroit, et, le lendemain, leurs cheveux se trouvaient blancs, de noirs qu'ils avaient été la veille.
    Le voyageur regarda l'aubergiste.
    - Avez-vous donc des morts qui reviennent chez vous, brave homme? demanda-t-il.
    - Il y en a, murmura Floc'h.
    - Alors, à la grâce de monsieur le bon Dieu et de madame la Vierge. Faites-moi du feu dans la chambre rouge et bassinez mon lit, car j'ai froid.

     

    L'aubergiste fit ce qui lui était ordonné.

       Quand il eut soupé, le voyageur souhaita une bonne nuit à tous ceux qui étaient à table, et il monta dans la chambre rouge. L'aubergiste et sa femme, tout tremblants, se mirent en prière.
    Cependant l'étranger était arrivé à l'endroit où il devait coucher, et il regarda autour de lui.

       C'était une grande chambre couleur de feu, avec de grandes taches luisantes sur le mur, si bien qu'on l'aurait crue peinte avec du sang encore frais. Dans le fond, il y avait un lit carré qu'entouraient de grands rideaux. Le reste était vide, et l'on entendait le vent qui soufflait tristement dans la cheminée et dans les corridors, comme les voix des âmes demandant des prières.

    Le voyageur se mit à genoux, parla tout bas à Dieu, puis se coucha sans crainte ; bientôt il s'endormit.

       Mais voilà qu'au moment où minuit sonnait à l'église éloignée, il se réveilla et il entendit les rideaux qui glissaient sur leurs gaules de fer et qui s'ouvraient à sa droite.
    Le voyageur voulut descendre du lit ; ses pieds heurtèrent quelque chose de froid, et il recula effrayé.

       Il y avait là, devant lui, un cercueil avec les quatre cierges aux quatre coins, et, par-dessus, le grand drap noir semé de larmes blanches !

    L’étranger s'élança de l'autre côté du lit ; aussitôt le cercueil y passa et lui barra, de nouveau, le passage.

    Cinq fois il essaya de sortir, et cinq fois la bière se plaça sous ses pieds, avec les cierges et le drap noir.

       Le voyageur comprit que c'était un mort qui avait sa demande à faire, il se mit à genoux dans son lit, et après s'être signé :
    - Qui es-tu, mort ? dit-il, parle ! C’est un chrétien qui t'écoute.

    Une voix sortit du cercueil, et dit :
    - Je suis un voyageur assassiné ici par ceux qui tenaient l'auberge avant l'homme qui y demeure maintenant ; je suis mort en état de péché, et je brûle dans le purgatoire.

    - Que veux-tu, âme en peine, pour te soulager ?

    - Il me faut six messes dites à l'église de Notre-Dame du Folgoat par un prêtre en étole noire et blanche ; puis, un pèlerinage fait en mon intention par un chrétien à Notre-Dame de Rumengol.

     

       À peine le voyageur avait-il parlé ainsi, que les cierges s'éteignirent ; les rideaux se fermèrent, et tout rentra dans le silence.

    L'étranger passa la nuit en prières.

    Le lendemain, il raconta tout à l'aubergiste, puis il lui dit :
    - Brave homme, je suis M. de Rohan, de famille noble s'il en est en Bretagne. J'irai faire un pèlerinage à Rumengol, et je payerai les six messes. Ne vous inquiétez donc plus, car l'âme sera délivrée.

       Un mois après, la chambre rouge avait perdu sa couleur de sang; elle était redevenue blanche et gaie comme les autres, et l'on n'y entendait plus d'autre bruit que celui des hirondelles qui nichaient dans la cheminée ; on n'y voyait plus autre chose que trois lits et un crucifix.

    Le voyageur avait tenu sa parole.


    © Le Vaillant Martial

     



    [1]  Dibenn-eost, c'est un des noms donnés, en Bretagne, à l'automne


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    U

    ne veuve avait une fille en âge de marier. Trois garçons la courtisaient. L’un était marin, l’autre boulanger et le troisième coiffeur. Les prétendants se connaissaient depuis l’enfance et étaient amis. Tous les dimanches après-midi, ils rendaient visite ensemble à jeune fille.

    Les mains les plus Blanches
     

       Quand le temps était mauvais, sa mère faisait des crêpes et leur offrait du cidre. Puis elle se mettait à broder, pendant que les jeunes gens discutaient et plaisantaient. Quand le ciel était clair, ils allaient se promener sur la grève. Ils préféraient être dehors, car ils étaient plus libres. À marée basse, la plage était immense et ils pouvaient marcher longtemps sur le sable mouillé. Ils ramassaient des coquillages, riaient en se poursuivant, comparaient leurs empreintes laissés par leurs pieds, avant d’atteindre la mer et de les tremper dans l’eau glacée. Ils appréciaient particulièrement ces dimanches-là, car la mère les laissait seuls, mais ils avaient ordre de rentrer impérativement avant la nuit.

    -  Ma fille, il va falloir en choisir un, dit la mère au bout de six mois. Tu ne peux tout de même pas continuer à voir ces trois galants indéfiniment.

    - Tu as raison.
    -
    Il y en a bien un qui te plaît plus que les autres ?
    -
    Je n’arrive pas à me décider.
    -
    Tu sais bien que tu ne peux te marier qu’avec un seul !
    -
    Ne me brusque pas, laisse-moi réfléchir encore.

       Quelques semaines plus tard, la mère revint à la charge. Et comme la jeune était toujours aussi indécise, elle voulut agir sans avoir à choisir à sa  place.

       Un soir, elle convoqua les garçons pour leur parler. Dès qu’ils furent là, elle leur fit signe de la main de prendre place autour de la grande table. Ils s’assirent côte à côte sur le même banc, tandis que la mère et la fille s’installaient en face d’eux. Toutes deux  avaient un air grave. Leurs visages fermés inquiétèrent les trois prétendants. L’espace d’un instant, ils craignirent le pire. N’allait-on pas leur annoncer que la jeune était promise à un autre et qu’ils étaient tous éconduits ? La mère souffla comme si elle était lasse. Puis elle respira profondément avant de parler.

    - Vous savez que je vous trouve tous les trois sympathiques et que ma fille vous apprécie beaucoup, mais elle ne peut en épouse qu’un seul. Elle prendra pour mari celui qui a les mains les plus blanches. Je l’aiderai donc à choisir quand vous viendrez dimanche prochain. Je vous invite à déjeuner et nous vous attendons vers midi.

       Les trois garçons prirent rapidement congé et s’en furent. Le marin était abasourdi par la nouvelle. Il savait qu’il n’avait aucune chance d’être l’heureux élu. En assurant l’entretien d’un moteur de bateau, il était contraint de travailler chaque jour dans la graisse. Et quoi qu’il fit pour nettoyer ses mains, elles n’étaient jamais vraiment propres. Il fallait pourtant qu’elles fussent blanches, ne serait-ce qu’une seule fois, car l’enjeu était grand.

    - Pour sûr, tu n’auras pas la fille, se moquèrent les deux autres.
    -
    Vous allez être avantagé par votre métier, ce n’est pas juste.
    -
    Il faut t’en prendre à toi-même, répliqua le boulanger. Moi j’ai choisi de manipuler de la farine tout le temps et je n’y suis pour rien si personne ne peut avoir des mains aussi blanches que les miennes.
    -
    Ne te vante pas trop ! Mes mains n’ont rien à envier aux tiennes, rétorqua le coiffeur. Elles sont d’une blancheur immaculée, car elles sont toujours dans l’eau et le savon pour laver les cheveux des clients.

    Le lendemain matin, le marin croisa son armateur sur le port.

    - Tu n’es pas malade au moins ? s’exclama ce dernier en voyant sa triste mine.
    -
    Non ...
    -
    Alors, pourquoi fais-tu cette tête ?
    -
    Nous somme trois galants à courtiser la même fille et sa mère nous a annoncé hier que dimanche prochain elle choisirait pour mari à sa fille, celui qui aura les mains les plus blanches.
    -
    Tu t’inquiètes à cause de la graisse.
    -
    Oui, j’ai beau frotter mes mains, elles ne sont jamais propres.
    -
    Tu n’as aucune crainte à avoir. Passe chez moi dimanche après la messe, je te donnerai de quoi blanchir tes mains. Et sois sûr que c’est toi qui auras la fille. En attendant, va t’occuper du moteur de « La Jeanne ».

       Le marin était sceptique. Mais il voulait encore garder espoir. Et il se mit à croire aux  paroles de son patron. Le soir venu, il avait les mains aussi sales qu’à l’accoutumée. Il les frottas longuement sans parvenir à bien les nettoyer. Il finit par hausser les épaules, en se disant qu’il aimait son métier, qu’il ne voulait pas en changer, et qu’il y avait certainement d’autres filles dans le pays qui l’accepterait avec ses mains pas toujours très propres.

       Le dimanche tant attendu et tant craint arriva enfin... Le marin alla à l’église et pria avec ferveur, suppliant le ciel de l’aider. Il se rendit encore ensuite chez l’armateur.

    - Je t’attendais, lui dit le vieil homme en le faisant entrer dans son bureau, aux parois couvertes de bois d’acajou qui était la copie fidèle de sa dernière cabine de capitaine.

    Ils s’assirent. L’armateur sortit d’un tiroir une bourse de cuir, l’ouvrit et en versa le contenu sur la table. C’étaient des louis d’or. Il  les compta avant d’ajouter :

    - Je te les prête, tu me les rendras lundi. Vérifie que tes poches ne sont pas trouées avant de les remplir. Quand les autres galants auront montré leurs mains, tu tendras les tiennes pleines de pièces d’or. Je suis prêt à parier ma prochaine cargaison en provenance des indes qu’on te donnera la préférence.

    - Merci, dit le marin en mettant les louis dans ses poches.

       L’horloge de l’église avait annoncé midi depuis un moment, quand il frappa chez la jeune fille. Les deux autres prétendants étaient déjà là. Au lieu d’occuper la place qui lui était réservée et de s’assoir sur le même banc qu’eux, il eut l’audace de s’installer, près de la jeune fille, comme pour les défier. La mère ne s’en offusqua guère et s’assit avec les autres garçons, face au couple que le marin et celle qu’il chérissait allaient former le temps d’un repas.

    Ce dernier venait de s’imposer, persuadé qu’il pourrait peut-être ainsi forcer le destin. La mère avait préparé un poulet.

    - Il vient de notre poulailler, dit la jeune fille, je l’ai choisi pour vous bien dodu.

    - C’est elle qui élève nos poules et nos lapins, expliqua la mère, et qui se charge aussi de les tuer. Moi je n’en ai pas le courage.

       Après que chacun eut savouré le dessert préparé par la jeune fille, la mère dit solennellement :

    - Voyons maintenant lequel a les mains les plus blanches.

    Le boulanger fut le premier à subit l’examen.

    - Tes mains sont bien blanches, mais il reste un peu de pâte sous un des ongles constata la mère.
    -
    C’est vrai, admis le garçon.

    Ce fut ensuite le tour du coiffeur.

    - Il t’en faut de peu que tes mains soient aussi blanches que celles du boulanger.

    Le marin s’était levé ; Il avait plongé les mains dans ses poches et attendait son tour le cœur battant.

    - À toi ! lui lança la mère.

    Il sortit les louis d’or et les montra.

    - Ah ! Ma fille, s’écria-t-elle, je n’ai jamais vu de mains aussi blanches, voilà vraiment celui qu’il te faut.

     

     

    © Le Vaillant Martial

     


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    © Le Vaillant Martial

    Jean l’or
    Tout au bout de la terre, juste au bord de l’océan,
    Y’a une petite maison de pierres construite en bordure d’un champ,
    Dans le champ, y’a un paysan, un paysan qui s’appelle Jean.
    Et il peste et il râle Jean le paysan ... il n’en peut plus de son champ.
    Rien n’y pousse, y’a trop de vent ... Et si ce n’est le vent,
    Ce sont les mouettes, elles mangent les graines
    Puis elles s’envolent ... Les voleuses, moqueuses, rieuses.
    Jean le paysan, il a beau la travailler sur sa terre, la bêcher, la tourner.
    Semer, arroser ... Rien n’y fait.
    Lorsqu’il arrive sur le marché pour vendre sa récolte
    Il n’a que de petites salades, de petites tomates, de petits artichauts ...
    Des petits petits pois.

    Évidemment, les gens se moquent :

    « Eh ! Jean, tu devrais vendre tes légumes à la nuit tombée,

    Chez les Korrigans, vous pourriez faire affaire

     

    Bien justement ...

       Au crépuscule d’une fort mauvaise journée, durant laquelle comme de coutume, il n’a vendu ni fruits, ni légumes, Jean le paysan, sur le chemin du retour, traverse une lande aussi déserte que ses poches sont vides.

      Alors troublant le silence, il entend une voix l’interpeller. De derrière un rocher apparaît un lutin élégamment vêtu :

        « Bonsoir Paysan. Ce que tu peines à porter semble bien bon, dis-moi. À en croire les parfums qui effleurent mon nez, ces saveurs cuisinées pourraient satisfaire bien des bedaines chez ceux qui hantent avec moi le vieux dolmen. Si tu me les cèdes, pour bien te payer, un petite secret, pourrais te confier. »

        « Dame, répond Jean, tremblotant, perdu pour perdu, que ça ne le soit pas pour tout le monde. Si tu désires le contenu de ces cagettes, vas-y, prends et régale-toi.»

        « Merci de ta bonté, fait le lutin tout content. Écoute, voici mon secret. Au-delà de ce pays, marchant vers le levant, il est une contrée, par des brumes bien cachées.

       Et pour cause. Il suffit, là de se baisser, la terre d’un peu gratter, et des cailloux d’or tu trouveras, autant que tu le désireras. »

       Tout au bout du bout de la terre, la nuit est tombée. Il fait noir. Il y a juste une petite lumière qui avance clopin-clopant, incertaine.

       Jean le paysan, bravant sa peur, marche sur le chemin, lanterne à la main. Il marche à la rencontre du jour. Il marche en direction du levant.

       Il veut en avoir le cœur net ... Si cette histoire est vraie. Après avoir parcouru bien des lieus, la lueur de sa lampe révèle dans l’obscurité, des nappes de brumes éparses.

       Certaines, semblent endormies, d’autres glissent lentement, comme de longs serpents géants.

     Peu à peu le voile s’épaissit.

       Jean le paysan marche comme s’il était au cœur d’un nuage. La lumière se diffuse comme dans un brouillard diaphane.

       C’est la nuit et pourtant tout est blanc autour de lui. Le voici presque arrivé.

       La contrée cachée se trouva là, pas bien loin. À quelques pas. Quelques pas, puis d’un coup, il découvre ... la lune.

       La lune et des nuées d’étoiles. Elles sont si proches. C’est comme dans un rêve.

       Leur pâleur laisse deviner une vaste terre ceinturée de brumes. Au centre de ce pays étrange, Jean le paysan devine ... Une tour. Elle s’élève ... Haute dans le ciel.

       Il n’y a pas de lumière, c’est juste une silhouette endormie. Jean le paysan se demande bien qui pourrait avoir l’idée d’habiter un si mystérieux endroit. Il a le sentiment qu’il serait prudent de ne pas s’attarder. Alors, il s’agenouille ... Hésite. Et commence à gratter au hasard.

       Il ne s’est pas sitôt mis à l’ouvrage, qu’il dégage une pierre d’or massif, grosse comme un œuf de poule. Puis une autre ; Une troisième de la taille d’un sabot de Cheval.

      Il n’en croit pas ses yeux. Alors il creuse fiévreusement. Et en un instant son sac est plein, la sangle prêtre à rompre. Une dernière pépite qu’il glisse dans sa poche. Le voilà riche et à l’abri du besoin. Il peut s’en retourner.

        « Bonsoir, compagnon ... »

       Jean sursaute : il en laisse échapper sa besace, et le contenu de se répandre lourdement à terre.

     Vous n’imaginez pas repartir ainsi, j’espère, sans saluer l’hôte que vous venez de filouter ? »

     

        Dans la pale lueur d’une lune spectrale, Jean glacé d’effroi, croise le regard vide et sans vie d’un épouvantable épouvantail.

        La citrouille au large sourire figé le toise d’une bonne tête. Une poigne d’herbes sèches lui enserre alors le bras, l’étreinte est telle qu’il lui est impossible de fuir. Il tente bien de se débattre de supplier ...

       Rien n’y fait. L’épouvantail le balance par-dessus l’épaule, tel un vulgaire ballot de paille. Et les voilà partis.

       « Allons au château. Tu rendras compte de tes méfaits à qui de droit. »

        Ils arrivent au pied de la tour sombre et lugubre. Une lourde porte de bois vermoulue s’ouvre seule ... par enchantement. Elle grince, grince, longuement, comme si la mystérieuse demeure ricanait à l’idée du sort réservé à ce jeune captif.

       À l’intérieur, ça sent le moisi, ça sent la vieille chauve-souris sénile ...  .Ça sent ... la crotte de crapaud aux choux !

    L’épouvantail se débarrasse, sans délicatesse de son fardeau.

       Il le jette là, dans la poussière des temps anciens. Jean le paysan gît sur le sol, toussotant, au pied d’un large escalier en colimaçon. D’abord le silence pesant ... puis un pas, là-haut. Un pas ni lent, ni rapide. Un pas assuré tranquille.

    Ce genre de pas dont on devine qu’il prélude à une terrible menace.

       Le pas emprunte l’escalier. Marche après marche, il le descend ... le temps est compte, décompté.    Une ombre glisse, grandit, s’étale, comme la nuit du haut de ses murs épais.

       Jean le paysan tremble de tous ses membres ... il claque des dents, il n’ose lever les yeux, et pourtant, il ne peut se soustraire à un regard qu’il sent pesant.

       Une mamie. Une « bonne » mamie, en apparence avec sa coiffe de dentelle défraîchie, un tablier plus très propre et... du poil au menton 

       Pour une sorcière, car s’en est une, elle n’a pas l’air bien méchante.

     Les histoires racontent bien ce qu’elles veulent !

       « Dame, s’étonne la sorcière. Monsieur Trouille ! Que m’apportez-vous là, en cette heure avancée. Encore un jeune sauvageon qui fouinait en quête d’or, la terre de mon champ. » Mon jeune ami, dit-elle, pointant Jean du doigt, tu vas devoir payer de t’être fort mal comporté.

       Tu n’es pas sans remarquer combien ma demeure est poussiéreuse. Ma dernière servante a disparu et depuis, jamais le ménage n’a été fait.

       Monsieur Trouille va te compagner dans la bibliothèque. Tu trouveras là, un habit neuf.

       Cette demeure t’apportera matière à l’user. Allons au travail. Et n’oublie pas la crypte et les caves du château. »

       Ainsi passèrent les jours et les semaines, les mois peut-être. Jean balayait, balayait.

       Et plus, il balayait, plus la poussière s’accumulait, se multipliait. Un peu comme une chambre d’enfant dont on range les jouets, sitôt fini ... Il fait déjà recommencer !

       Un matin, peut-être un soir, tant il avait perdu le fil des jours et des nuits, Jean le paysan tente de se faire oublier en se consacrant au nettoyage de la crypte, caressant le faible espoir d’échapper un temps au courroux de la maîtresse des lieux.

       Alors qu’il est seul, du moins le croyait-il, dans une salle reculée, ne voilà-t-il pas que le balai, à son grand étonnement ... se met à lui parler à voix basse.

       « Jean, souffle ce dernier, je profite que les oreilles de la sorcière soient au loin pour me dévoiler. Je suis Maëlig, la servante disparue. Aide-moi, Jean.

    Par mégarde, je me suis moi-même jeté un mauvais sort. 

       J’ai cru trouver mon salut grâce à une formule magique volée dans un grimoire, mais l’inexpérience a fait de moi ce que tu vois. Cependant, nous pourrons encore nous enfuir ensemble. J’ai pouvoir de voler si l’on me dirige.

       Porte moi à minuit au balcon sans oublier de prendre un peu d’eau du puits, une poignée de poussière balayée et quelques brindilles arrachées à mon plumeau. »

     Il fait nuit. Tic ... Tac ... Tic ... Tac ...

    Tout est silence. Tic ... Tac ... Tic ... Tac ...

    Dans l’interminable escalier, on perçoit à peine des pas, silencieux ... pas de velours. Les oreilles de la sorcière sont endormies.

    Il est ... Minuit ! Dong ... Dong ... Dong ...

     

       Lentement la veille horloge de la tour sonne l’heure du frisson.  Dong ... Dong ...

       L’heure du nez sous la couette pour se préserver des mauvais rêves qui pourraient roder dans l’obscurité.

       Là-haut, juste sous le sommet de la tour, il y a un petit balcon de bois.

     

       La fenêtre s’ouvre de l’intérieur. Les gonds sont vieux et rouillés. L’un deux grince ... Juste un peu à peine. La sorcière dans un sommeil se retourne. Une plume d’oie s’envole de son oreiller. Sur le balcon de bois, une ombre chuchote avec un balai.

       Les lattes usées du plancher craquent dans le soir. La plume d’oie retombe doucement incertaine

     

       Au loin, tout en bas dans le champ, là-bas, Monsieur Trouille lève la tête. Il a entendu l’appel des latusés.

       Ces lutins malins qui vivent dans les greniers, sous les parquets. Monsieur Trouille reconnaît la silhouette de Jean le paysan, tout là-haut sur le petit balcon de bois. Les latusés n’ont pas de quoi s’alarmer.

       Jean le paysan est juste en train de balayer. Mais soudain, voilà qu’il enjambe son balai, telle une sorcière.

       Il saute ... saute dans le vide ...  mais ne tombe pas !!! ... Il s’envole ! Jean le paysan s’envole, à cheval sur un vulgaire balais et ... il s’enfuit.

      La plume d’oie se pose, chatouilleuse, sur le nez de la sorcière endormie. La sorcière éternue. Les latusés craquent tant qu’ils peuvent. Monsieur Trouille pousse des cris d’alarme.

       Le vent siffle dans les oreilles de Jean. Il vole sous les étoiles fermement agrippé au balai ... à la servante... Il ne sait plus.

       « Jean demande cette dernière, regarde derrière nous. N’aperçois-tu-rien dans notre sillage ? »

       « Non, fait Jean. Je ne vois rien. Rien que la nuit noire. »
       « Regarde, Jean, regarde encore, reprends la servante inquiète. »
      « Je t’assure, réponds Jean, je ne vois rien que ... La sorcière... La sorcière hurle Jean le paysan, elle nous poursuit à califourchon sur les épaules de l’épouvantail. »

        Monsieur Trouille a chaussé des bottes étranges. Il fait des pas de géant. À chaque pas, ils gagnent du terrain.

     

       « Vie, commande la servante, prends ces brindilles que je t’ai demandé d’emporter et jette-les derrière nous. »

       Jean le paysan fait comme lui demande la servante. Il jette les brindilles. Les brindilles s’éparpillent dans leur chute. L’épouvantail, la sorcière sur son dos, approche à grandes enjambées.

       Là où il va poser le pied viennent se planter les brindilles. Au contact de la terre, elles poussent grandissent deviennent buissons, ronces, arbres. Arbres noueux, tortueux, majestueux.

       En un rien de temps, l’épouvantail et la sorcière se trouvent enchevêtrés dans une épaisse forêt.

      Jean le paysan s’étonne de ce prodige.

      « C’est bien la première fois que je plante quelque chose avec un tel résultat.»

       Le vent siffle de plus belle. Les étoiles commencent à s’éteindre.
       « Jean, par-dessus ton épaule, qu’aperçois-tu dans notre sillage ? »
        « Je vois la sorcière à califourchon sur le dos de Monsieur Trouille. »
       « Ils parviennent à sortir de la forêt et reprennent leur course folle.

    De nouveau ils se rapprochent.

     

       « Vite, lance la servante affolée, prends la gourde à ton côté et verse son contenu, et ce jusqu’à la dernière goutte. »
       Jean le paysan s’exécute. Mais à défaire la gourde d’une main, l’autre tenant fort le balai, la gourde lui échappe et dans le vide, elle tombe. Monsieur  Trouille, en rois enjambées, se prépare à les rejoindre, quand la gourde sous ses pieds vient éclater.

     L’eau se répand en un torrent furieux.

     En  un instant se crée un lac, aussi large que profond engloutissant les deux poursuivants. Serré  fort à la servante, Jean le paysan se réjouit d’une telle aubaine.

    Mais déjà le balai enchanté s’inquiète : « Jean, derrière-toi, qu’aperçois-tu dis-moi, se sont-ils noyés ? »

     « Non, ils nagent et atteignent la rive. Les voici déjà à notre poursuite. J’entends leurs pas frapper le sol et les premières les premières lueurs de l’aube, je vois la terre trembler sous l’effet de la colère. Ils sont justes derrière nous, la sorcière tend son bras. Sa main s’ouvre et va t’empoisonner ! »

     

    « Vite crie la servante effrayée, jette la poussière sans tarder ! »

     

    Sous l’effet de la poussière, la sorcière se met à éternuer ... Si fort que monsieur Trouille en est renversé, doucement la poussière se disperse sur le sol.

     Un nouveau prodige se produit. La terre frémit, craque, se soulève. Des collines, des montagnes jaillissent des entrailles de la terre, hérissées de roches abruptes. Alors que les premiers rayons de soleil affleurent les sommets, la sorcière et son épouvantail se trouvent coincés à l’ombre d’une gorge profonde.

      La poursuite est terminée.

     

        Tout au bout du bout de la terre, il y a une petite maison avec un champ.


       Un peu plus loin est la grève. Un matin ensoleillé. Jean le paysan est au bord de l’eau ....

       Avec un balai Il met la main à  sa poche, il en sort ... un petit caillou jaune très brillant.

      Après l’avoir longuement considéré, retourné dans la paume de sa main, il regarde le balai et jette le petit caillou, très loin dans les vagues. L’instant d’après, à son côté se trouve une jeune fille, belle comme le jour, les cheveux dans le vent.

      Le temps a passé. Maëlig est restée. Tôt le matin, Jean va pêcher avec son bateau.

     À son retour, tous deux vont au village, vendre le produit de la pêche, une pêche très particulière. Les poissons que Jean rapporte ont tous des écailles aux reflets d’or.

     Aussi, pour tous, Jean le paysan est devenu Jean l’or.

     À ceux qui mettraient en doute ce récit, il subsiste quelques traces de son authenticité.

     Il suffit de traverser ma terre de Bretagne, d’est en ouest. La forêt, le lac, les montagnes sont toujours là, bien présents. Brocéliande Guerlédan, les monts d’Arrée ...autant de preuves irréfutables.

     

    © Le Vaillant Martial

     


     


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