•  Le Roi aux oreilles de cheval

       Y avait, là-bas, tout au bout de la terre de Petite Bretagne, un royaume du nom de Poulmarc’h sur lequel régnait un roi, le roi Marc’h. Comme bien des rois, le roi Marc’h n’avait d’autres contentements que celui de la chasse. Il ressentait un vif plaisir à l’idée de s’élancer  dans le vif matin frais, alors que la terre était encore couverte d’une nappe brume légère qu’il aimait à fendre, lancé sur son cheval au grand galop. Faut dire que cette passion de la chasse était liée à une autre, plus forte encore, que le roi Marc’h éprouvait pour son cheval Morvac’h.

    Morvac’h « Cheval marin » en Breton.

       Le roi Marc’h comme tout grand roi possédait de vastes écuries au sein desquelles se trouvaient les chevaux  les plus beaux, les plus nobles du royaume. Mais il faut savoir que Morvac’h, à lui seul valait ... tous les chevaux du monde.

       Au grand galop, Morvac’h filait si vite, liant puissance et légèreté, qu’il aurait pu courir à la surface des océans sans jamais être englouti par les eaux, si profondes soient-elles. D’où son nom, Morvac’h, « cheval marin ». Le vent lui-même, n’osait défier la course folle de cet animal extraordinaire. Comme il avait fière allure, Morvac’h le cheval du Roi Marc’h.

       Un matin, un beau matin d’automne, que le Roi Marc’h était part à son habitude chasser le cerf et le sanglier, un matin qu’il filait la campagne, voilà qu’il surprit, à l’orée d’un bois une biche. Une biche comme il n’en avait jamais vue. Une biche blanche, blanche comme la neige d’avril sous un ciel redevenu bleu. La biche, toute surprise quelle fut, se tenait immobile et droite, aux aguets, tendue prête à bondir.

       Le roi Marc’h maintenait Morvarc’h lequel opérait de petits tours sur lui-même, impatient d’en découdre avec ce gibier hors du commun. Cette nervosité puissante qu’on les grands coursiers sur le point de devoir tout donner. Le roi Marc’h ne quittait pas la biche blanche du regard. Elle semblait une apparition merveilleuse. Un songe éveillé. Comme il esquissait un geste pour saisir une flèche de son carquois, la biche, vive comme l’éclair, s’élança d’un trait, disparut dans le fourré de verdure. Le charme était rompu. Morvarc’h se cabra tandis qu’un long hennissement déchirait le matin calme. Le roi Marc’h donna de l’éperon dans les flancs du coursier lequel se précipitait déjà, avalé par la lisière du bois.

       Le galop était court, tant les arbres étaient denses. Les branches fouettaient de tous côtés. Le corps allongé sur l’encolure, cavalier et monture ne faisait qu’un. Devant l’éclat blanc sautait, bondissait avec une aisance, une légèreté merveilleuse : un papillon de lumière virevoltant dans l’ombre épaisse du bois. Morvac’h gagnait du terrain, peu à peu. Il filait de son lourd galop, soulevait des tourbillons de feuilles mortes, réveillant l’humus épais d’automnes oubliés.

       Et le roi Marc’h, exalté de cette course matinale, ne cessait de relancer sans cesse son fier cheval, l’encourageant, l’engageant par-dessus fossés et souches tordues, esquivant la fourberie des branches basses. Mais toujours la biche gagnait une distance honorable avec ses poursuivants, reprenant en quelques bonds ce qu’elle avait perdu sur intervalle plus long.

       Assurément, c’était un gibier de choix, quelle belle course que celle-ci. Ils traversèrent de vastes sous-bois tapissés e hautes fougères, franchirent des guets argentés au cœur de gerbes d’eau, scintillant aux rayons obliques du soleil. A la forêt succédèrent de vertes prairies. Elles ondulaient sous l’effet du vent, miroir de l’océan. Puis de nouveau des bois, des champs, d’autres prairies encore ... Et la blanche biche et Morvac’h « cheval marin » rapides tel le vol rasant d’immenses goélands. Mais jamais, jamais Morvac’h ne parvenait à réduire la distance, afin que le roi Marc’h puisse bander son arc, décocher une flèche. C’était bien la première fois que le chasseur et son Cheval étaient ainsi tenus en échec.

       Dans cette poursuite effrénée, ils gagnèrent une lande rase de ces landes qui annoncent le littoral sauvage. La biche dans sa fuite devenue vaine, se dirigeait droit vers ses falaises abruptes. Le roi Marc’h se dit qu’il tenait enfin son affaire, que l’animal traqué, courait ç sa fin, pour ne pas dire à sa perte. Déjà le vent déposait sur ces terres le parfum du grand  large et bientôt, la biche blanche fit se dessiner devant elle l’horizon gris de l’océan. Elle vint terminer sa course juste sur l’extrémité d’un à-pic vertigineux.

       Contrainte, elle s’arrêta pour faire face à ses poursuivants qui déjà fondaient sur elle. Le roi Marc’h, droit dans ses étriers, arrêta Morvac’h à quelques pas de sa convoitise. Il toisait la biche blanche dont les flancs trahissaient le souffle court auquel répondait celui du cheval couvert d’écume. Le roi à cet instant avait oublié qu’il était le roi. Il avait oublié la mansuétude qui était sienne. Seul l’habitait son instinct de chasseur et comme tout chasseur, il était à cet instant ... impitoyable.

       Alors malgré le regard de cette biche si frêle à la robe immaculée, Marc’h, le chasseur prit une flèche dans son carquois, s’empara de son arc qu’il banda, et comme il ajustait son tir, la biche poussa une longue plainte étrange. Mais Marc’h le chasseur restait impitoyable. Il décocha sa flèche. Elle siffla, mortelle dans le temps suspendu ...

       D’une vivacité sans pareille la biche fit un bond de côté, tendit son cou et saisit, entre ses dents, le trait fatal qu’elle renvoya d’un puissant coup de tête. Le regard décidé du roi Marc’h s’emplit de stupeur. La flèche revint plus vite encore qu’elle n’avait été tirée. Il y eut un choc sourd et pénétrant lorsque la pointe de fer vint se ficher au beau milieu du poitrail de ... Morvac’h. Le cheval poussa un hennissement de douleur que l’on pût entendre loin, très loin par-delà les frontières du royaume. Fébrile sur ses pattes, il flancha pour  s’effondrer lourdement sur le côté tout en désarçonnant son cavalier. Celui-ci n’eut le temps que de voir son cheval verser du haut de la falaise.

       Il se précipita mais déjà, en bas, tout en bas, il n’y avait plus que l’écume blanche et le grondement de l’océan. Ainsi finit le temps terrestre de Morvac’h ...

    Morvarc’h « Cheval marin « 

       Le roi Marc’h entra dans une rage sans nom. Il tira de sa ceinture un long couteau de chasse et se jeta sur la biche. Mais ... mais il n’y avait plus de biche. La biche avait  disparu.

       À sa place était une jeune fille d’une beauté sans pareille. Une beauté comme jamais aucun roi n’avait pu en contempler. On ne saurait la définir tant cette jeune fille était belle. Juste évoquer une couronne d’algues tressées qu’elle portait au front et une chaîne d’or autour de son cou à laquelle pendait une clef, une vieille clef rouillée.

       Alors le roi Marc’h comprit. Il comprit qu’en face de lui se trouvait Dahud, fille du roi de Gradlon, princesse de la légendaire cité d’Ys, engloutie à jamais au large des falaises.

       D’une voix qui ne laisse aucun espoir de pardon. Dahud s’adressa à celui qui avait voulu sa mort :

       « Non, ne me remercie pas roi de Poulmarc’h. Ne me remercie pas de t’avoir épargné, toi, obstiné que tu es à tant avoir voulu prendre ma vie tandis que je ne t’avais rien fait. Je te réserve un sort plus terrible encore que cette mort qui t’aurait été bien trop douce. Pour que tu n’oublies pas et puisses méditer cette cruauté, tu porteras roi Marc’h, roi de Poulmarc’h, tu porteras les oreilles et la crinière de ton cheval Morvac’h »

       Et comme elle prononçait ses paroles terribles, Dahud se jetait du haut de la falaise pour plonger dans l’océan.

       Le roi Marc’h anéanti s’approcha de l’abysse. Il vi Dahud, pourvue d’un corps de sirène, onduler dans les vagues, rejoindre Morvac’h, ramené à la vie. Elle saisit sa bride et le monta en amazone. Comme tous deux gagnaient le large pour rejoindre la cité d’Ys, la ville engloutie, Dahud se retourna et cria vers la côte :

       « Le roi Marc’h a les oreilles et la crinière de son cheval Morvac’h. Le roi Marc’h a les oreilles et la crinière de son cheval Morvarc’h »

       Et Kornorg, le vent d’ouest, de porter cette sentence jusqu’au souverain effondré. Incrédule ce dernier porta les mains à sa tête pour constater avec effroi : Dahuel ne mentait. Les oreilles du roi avaient grandi, s’étaient recouvertes de poils, et une crinière lui avait poussé jusqu’au milieu du dos.

       Au loin, Morvarc’h chevauchait les vagues, puis soudain, il se cabra, comme un ultime salut ... et s’enfonça sous la surface de l’océan.

       Longtemps le roi Marc’h resta le regard figé sur l’endroit où ils avaient disparu. Longtemps il resta vide de toute pensée, puis celle de ne jamais rentrer au pays lui traversa l’esprit. Passe, passe le temps. Vint enfin le moment où il fit le choix du retour. Le roi Marc’h porta le capuchon de son manteau par-dessus sa tête et ... rentra à pieds. Il parvint à Poulmarc’h de nuit, gagnait la ville et pénétra le palais par des portés dérobées

       Au matin, de derrière la porte de sa chambre, il convoqua ses valets et ordonna que l’on dresse une immense tenture en travers de la salle du trône. Quel qu’en soit le prétexte, nul, sous peine de mort ne serait admis à franchir cette limite derrière laquelle se trouverait le roi, seul, sur son trône

       Les décisions d’un roi ne se discutent pas, aussi étranges soient-elles. Ainsi fut fait. À compter de ce jour, plus aucun regard ne put se porter sur le roi Marc’h. Les affaires du royaume étaient traitées comme d’habitude à la différence qu’on ne voyait plus sa majesté, on ne pouvait que l’entendre. Les choses auraient plus continuer longtemps de la sorte si le roi n’avait été victime de terribles maux de tête que provoquait l’épaisse crinière dont il était affublé. Migraines si fortes et fréquentes qu’il finit par penser qu’à peut-être la couper, il serait soulagé de son poids. Seul, la chose était impossible, il lui fallait l’aide d’un coiffeur. Après une longue hésitation, n’y tenant plus tant la migraine était douloureuse, le roi Marc’h fit appeler par un de ses valets un coiffeur du royaume.

       La nouvelle bien qu’elle devait rester secrète se répandit comme une traînée de poudre. Au hasard des escaliers de service, dans les cuisines et les celliers, dans les couloirs du palais, parmi les gens de la cour, tout le monde chuchotait à l’oreille de tout le monde :

       «  Enfin !!!... Quelqu’un aurait, avant peu, l’opportunité de voir le roi ... découvrir son secret, car que peut-il cacher d’autre qu’un terrible secret, à vivre ainsi reclus du monde sans jamais oser se montrer. »

       C’est pourquoi le roi entendait par-delà la lourde tenture, toute sa cour, de derrière sa porte le soir, les valets entre eux, par les fenêtres de ses appartements privés jusqu’à la plus haute tour, il entendait monter cette rumeur sourdre que chacun dans le royaume contenait.

    On allait enfin savoir.

       Un beau vint un coiffeur Dam Gast ! Jamais coiffeur ne fut accueilli de la sorte, pas plus qu’un ambassadeur d’ailleurs. Un roi ... un roi lui-même en visite au royaume de Poulmarc’h n’aurait eu pareille escorte pour l’accompagner jusqu’à la limite autorisée. Le pauvre bougre était bien plus intimidé de se voir ainsi « compagné » C’est le chambellan, qui, jusqu’au bout, lui fit les dernières recommandations quant au protocole et la tenue que l’on devait avoir en présence d’un roi. Il s’assura que le coiffeur avait bien ses ciseaux, ses peignes et ses brosses tout autant que le nécessaire prévu à l’usage de ce pour quoi il avait été mandé.

       Tous regardaient le petit homme comme s’il allait monter une échelle dans le dessein d’atteindre la lune. Les circonstances étaient telles que lui-même aurait pu être convaincu de vouloir entreprendre tel voyage. Il se glissa à quatre pattes sous l’épais tissu et disparut de la vue de chacun dans un silence ... suspendu.

       De l’autre côté ... De l’autre côté, il y avait le trône vide, un tantinet poussiéreux et derrière ce trône qui avait perdu son lustre d’antan, une porte, restée ouverte, invitait à l’emprunter.

       D’un pas hésitant le coiffeur avança jusqu’à cette porte de bois, regardant de droite et de gauche. Il n’y avait personne. La porte donnait dans un couloir, les murs étaient habillés de boiserie aux peintures craquelées. L’endroit ne semblait pas livré à l’ouvrage du temps, mais presque. Au bout, tout au bout du couloir, le coiffeur parvint ... à la chambre du roi. Et le roi était là, assis dans un fauteuil à l’attendre. Un roi comme il en avait jamais vu ... un homme comme il en avait jamais vu, avec une longue, longue crinière et ... des oreilles de cheval.

        « Tu ne poseras aucune question, dit gravement le roi Marc’h. Tu sais pourquoi tu es là. Fais ton travail, coupe cette crinière dont le poids ajoute à ma peine et tu t’en retourneras par un passage secret lequel te mènera jusqu’à l’extérieur du palais sans croiser quiconque. »

       Le coiffeur se mit à l’ouvrage sans mot dire. La crinière tombait par grosses mèches sous les coups des ciseaux. Quand ce fut terminé, le roi se sentit si léger, presque libéré, il remit une pièce d’or au coiffeur, puis six autres pour son silence. L’homme jura qu’il garderait sa langue. Il se retrouva donc les yeux bandés, entendit coulisser un panneau et comme le roi Marc’h l’engageait dans une étroite galerie, il lui commanda de suivre cette dernière et de compter trente pas avant d’ôter son bandeau. Ce qu’il fit. Et l’on n’entendit plus jamais parler de lui, car au dixième pas le malheureux chuta dans une oubliette. La plus noire, la plus profonde des oubliettes du palais. Secret d’état oblige.

       Si ce n’avait été ses grandes oreilles de cheval, plus saillant encore, maintenant que découvertes, le roi Marc’h aurait pu croire que les choses s’arrangeaient favorablement. Par-delà la tenture, si chacun s’interrogeait sur le sort du coiffeur qui n’avait jamais réapparu, on sentait à la voix du souverain que son humeur était meilleure. Mais passèrent quelques semaines et de bien vite, la crinière, de nouveau fut longue et lourde au point que les migraines du roi se firent à nouveau sentir. Il fallut faire appel à un autre coiffeur.

        Même cérémonial, mêmes recommandations ... mêmes circonstances. Une fois son travail terminé, le coiffeur sollicité se vit récompensé d’une pièce d’or pour son service plus cinq autres offertes pour son silence. Et de se faire guider dans l’étroit corridor, et compter trente pas et de disparaître au dixième.

    Plus la crinière était coupée, plus vite elle repoussait.

       Semaine après semaine, on vit venir tous les maîtres coiffeurs, garçons coiffeurs et autres apprentis que comptait le royaume, aussi un barbier, même un aiguiseur rémouleur. Une pièce d’argent pour le travail, trois pièces d’argent pour le silence. À quoi bon donner tant d’or pour disparaître l’instant d’après au fond d’une oubliette, car tous passèrent de vie à trépas. Tant qu’à la fin, il n’en restait plus qu’un Yeunig, vieux Maistre coiffeur lequel en son temps avait servi le père du roi Marc’h.

       Yeunig fut à son tour mandé. Résigné car il n’avait d’autre choix, il se retrouva seul face au roi Marc’h.  La dernière fois que les deux hommes s’était rencontrés, le roi Marc’h n’était encore qu’un jeune prince.

       Ô combien le roi fut ému, et surpris de retrouver après tant d’années l’ancien coiffeur de son père. Aussi ému que Yeunig étonné de découvrir le roi affublé de cet ornement si singulier.

       « Que diable est-il arrivé à votre Majesté ? ? Par quel terrible sort avez-vous été frappé » s’inquiéta le coiffeur.

       Et le roi Marc’h de conter le récit de cette horrible journée où il perdit, dans le même temps, son cheval et son noble visage.

       Le remords est un fardeau trop lourd pour les épaules d’un homme, même lorsqu’il est roi. Dans la foulée, il confessa s’être débarrassé de tous les prédécesseurs du vieux Maistre coiffeur, de peur que son secret ne soit dévoilé.

       « Je ne saurais à votre égard, me comparer de la sorte, dit le roi Marc’h. De plus, vous êtes le dernier sur qui je puisse compter. Passons un accord. Vous viendrez chaque semaine couper cette horrible crinière, votre compagnie me sera d’un grand réconfort, mais de grâce, de grâce, gardez pour vous ce terrible secret. Ne le révélez à personne où j’en perdrais mon trône. »

       L’ancien Maistre coiffeur s’y engagea. Il se mit à l’ouvrage, retrouvant vite l’art et la manière qu’il maîtrisait autrefois. La cour fut bien étonnée de voir revenir le vieux Yeunig. Tous voulaient s’enquérir des novelles du souverain. Que cachait donc cette tenture ? Que diantre nous cachait le roi ?

       Yeunig ne souffla mot et respecta sa promesse. Mais, c’était sans compter avec la persécution de ceux qu’il croisait. Tous se faisaient pressants à son égard. Certes le chambellan, les conseillers, chaque haut dignitaire, les ambassadeurs voulaient savoir. Si à ceux-là, il était aisé de faire comprendre que ce silence gardé était ordre du roi, pour d’autres, les riches marchands, les intrigants. Yeunig devait parfois refuser des sommes d’argent, qu’on lui offrait en échanges d’indices.

       Ne parlons pas de la rue, des tavernes, qu’il ne fréquentait plus de peur de laisser échapper à la faveur d’un cidre trop fort, ne serait-ce qu’une bride de secret si lourd. Et oui, les secrets sont aussi lourds à porter que les remords. Il essayait de tenir bon, Yeunig, il parvenait toujours à garder sa langue au moment ultime. Les secrets sont comme ça, vicieux. Lorsqu’on s’y attend le moins, ils remontent, du fond du cœur, du fond du lac de l’âme et ne demandent qu’à éclater au grand jour. Si bien que Yeunig était souvent à se pincer les lèvres entre les dents ... il se bâillonnait au coucher de peur de parler en dormant. Car il n’avait même pas confiance, Yeunig, en sa propre épouse ... C’est dire.

       Alors un matin, n’y tenant plus, il partit seul, seul dans, la grande forêt d’ Huelgoat. Il voulait aller là où jamais personne ne va. Là où la forêt est si profonde, la plus inaccessible.

       Lorsqu’il fut bien certain de se trouver au bout du monde, il y a toujours dans les forêts les plus obscures un endroit, une frontière entre le monde des hommes et le monde mystérieux. Et là-bas, personne n’y va jamais de peur de ..., de peur, tout simplement. Lorsque Yeunig eut le sentiment d’être là où jamais quiconque n’irait, il creusa un trou. Un trou profond, si profond ... il s’y pencha, le plus possible et là ... là au fond du trou, il hurla de tout son cœur, de son âme, il hurla :

       « Le roi Marc’h porte la crinière et les oreilles de son cheval Morvac’h ... Le roi Marc’h porte la crinière et les oreilles de son cheval Morvac’h. »

       Et très très vite, il reboucha le trou et tassa la terre tant qu’il put, avec les mains, avec les semelles, sautant à pieds joints !!!

       Ah comme il allait mieux, comme il se sentait soulagé Yeunig, Maistre coiffeur de son état. Il était léger, léger. Il rentra presque guilleret de s’être libéré de ce fardeau si pesant.

        Et tandis que Yeunig, quittait ce lieu si éloigné, juste en bordure des mondes mystérieux ... peut-être, s’était-il avancé trop en avant ... Peut-être avait-il franchi sans le vouloir cette fragile frontière des mondes étranges, car sitôt qu’il fut parti, apparu une pousse toute frêle à l’endroit même du trou, d’un vert tendre si frais. La pousse devint un rameau, un arbrisseau, qui poussa, grandit, épanouissant ses branches, et  sur chaque branche de cet arbre majestueux, des centaines, des milliers de bourgeons, et bien plus encore

       À la fin du printemps, de belles feuilles s’étaient développées, et sur  la moindre de ces feuilles, il était écrit par on ne sait quel prodige :

    Le roi Marc’h porte la crinière
    Et les oreilles de Morvarc’h
     

       Et au dos, parce qu’il faut utiliser des feuilles recto-verso, il était écrit :

    Le roi Marc’h porte la crinière
    Et les oreilles de Morvarc’h
     

        Voilà ce que l’on pouvait lire sur chacune des feuilles  de cet arbre magnifique.

       Vint l’été ... Passa l’été ... Vint l’automne, et les feuilles de roussir. Aux premier vents annonçant l’hiver, vent d’est, vent du nord, les feuilles se détachèrent et s’envolèrent jusqu’à la dernière et partout, dans l’ensemble du royaume de Penmarc’h, ces feuilles maudites délivrèrent le terrible secret du roi Marc’h. Le roi qui portait la crinière et les oreilles de son cheval Morvac’h.

    Ar roue Guen-varc’h
    En deuz diou skouarn Marc’h
    Ar roue Guen-varc’h
    En deuz diou skouarn Marc’h

       Y’en a qui disent que les choses se sont passées autrement. Que Yeudig aurait bien creusé un trou, un trou profond, mais en forêt ... au bord de la mer, il est plus facile de creuser à même le sable.

       Qu’après son départ, là où le vieux coiffeur aurait hurlé son secret, des roseaux, dit-on, des roseaux auraient soudain poussé, grandi. Qu’au matin, en préparation d’une noce de grande noblesse, des musiciens, sonneurs et bagadou, seraient venu couper ces jeunes roseaux, afin de remplacer les hanches de cornemuses dérobées la nuit passée, par les facétieux Korrigans.

       Lorsqu’ils commencèrent à jouer, souffler dans leurs instruments, ce ne furent pas des notes de musique qui seraient sorties de ces hampes improvisées, mais la révélation du monstrueux secret.

    Le roi Marc’h porte la crinière
    Et les oreilles de son cheval Morvarc’h
    Le roi Marc’h porte la crinière
    Et les oreilles de son cheval Morvarc’h

       On voit par-là le côté fantaisiste du récit. Chacun sait que Lutins et Korrigans ne sont que fables et coquefabues. Un peu de bon sens que diable !

     

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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  • La charrette fantôme

     

     

     

        Ce jour de novembre ne présageait rien de bon. Le ciel était bas et gris comme souvent en cette saison. Les nuages venaient s’accrocher aux plus hautes collines de la lande glissant doucement sur les pentes arides tels d’informes fantômes cherchant à gagner silencieux le creux des vallons. Excepté quelques corneilles tournoyant dans l’air froid, il n’y avait âme qui vive à des lieues à la ronde et si jamais il y en avait eue, ne serait-ce qu’une, elle aurait quitté l’endroit, chassée par le chant lugubre de ces noirs volatiles.

       Tout n’était donc que caillasse, bruyère sauvage et buissons ras. Les arbres eux-mêmes ayant décidés depuis fort longtemps d’aller planter leurs racines ailleurs en des terres plus meubles. Une route unique traversait de part en part ces landes inhospitalières reliant la côte au nord du pays. Le voyageur cherchant à rallier l’une ou l’autre des deux destinations, n’avait d’autre choix que d’emprunter cet itinéraire peu engageant.

       Pour achever de ternir une réputation qui n’en avait plus guère besoin, de vieilles histoires, étaient colportées par les vents dans toutes les oreilles qui, à l’époque et en ces lieux, s’ouvraient aux paroles les plus sombres.

       Oui vraiment ce jour de novembre ne présageait rien de bon car outre l’atmosphère inquiétante et immobile de cette région, un détail laissait apparaître que le temps de cette immobilité était compté.

       En contrebas d’une ravine, là où la route formait un coude, trois grosses pierres se trouvaient en travers du chemin, et leur disposition laisser à penser qu’elles n’étaient pas là suite à un éboulement naturel, mais que quelqu’un les y avait placées délibérément ... pour faire barrage

       Jill-le-Filou n’était pas un mauvais bougre. Il devait son sobriquet au tempérament facétieux hérité de son père. Bien des fois, ce grand gars au regard malicieux avait fait tourner les gabelous en bourrique, et au village, on se plaisait à raconter ses nombreux tours pour échapper aux gendarmes chargés de faire main basse sur les marchandises de contrebande qui fleurissaient sur toute la région côtières.

       Jill habitait dans une petite masure isolée, là-bas tout au bord de la falaise avec le vent et les goélands pour uniques compagnons. Lorsque ses maraudes ne l’entraînaient pas dans les criques les plus reculées pour traiter quelque affaire louche, il gagnait la ville, allait se perdre dans le méandre d’étroites ruelles commerçantes, terrain de jeu favori des « vide-goussets et autres diseurs de bonne aventure.

       L’aventure ... elle n’était qu’à quelques toises, en contrebas de la venelle du port. Il n’y avait qu’à suivre l’odeur du goudron de calfatage mêlée aux relents de poisson. L’aventure commençait dans les tavernes où les recruteurs d’équipage trouvaient leur compte parmi une clientèle enivrée. Le gars qui s’endormait sur un coin de table encombrée de verres vides avait toutes les chances de se réveiller, un baquet d’eau salée à la figure, sur le pont principal d’un navire à destination des Indes, des Caraïbes ou autre bout du monde exotique.

       Jill-Le-Filou, lui fréquentait les tavernes pour toute autre raison. Les langues s’y déliaient plus que partout ailleurs. Du pain béni pour les oreilles indiscrètes. Une source d’information sans pareil. Y  avait juste qu’à entrer s’assoir dans un recoin sombre et se faire oublier, fondu dans le décor te un marin solitaire à méditer ses voyages passés. Puis sans rien laisser paraître, observer, écouter, s’informer des nouvelles d’ici et d’ailleurs, saisir une confidence, une indiscrétion ... glaner le moindre indice, signe d’une belle affaire à venir. Un lieu d’inspiration, territoire de chasse au sein duquel, Jill-Le-Filou se comportait comme une bête à l’affut.

       Voilà, comment en soir, les brides d’une conversation vinrent se poser sur le rebord de sa bolée de cidre, te un oiseau sur la branche d’un arbre. Une conversation évoquant l’envoi de monnaie trébuchante fort attendue par le capitaine d’un navire de commerce sur le départ. Les fonds, nécessaires aux achats d’étoffes précieuses et autres épices rares devaient arriver le surlendemain, par simple malle postale pour ne pas attirer la convoitise. Jill-Le-Filou tenait son affaire. Les conditions semblaient favorables pour échafauder un mauvais coup comme lui seul pouvait l’imaginer.

       C’est ainsi qu’au jour dit, au creux d’une ravine, un des endroits les plus isolés que devait emprunter la malle postale, trois pierres barraient la route, juste au sortir d’un virage un peu sec. Trois pierres au lieu-dit Forc’h Ar Dioul, « La Fourche du Diable » Une étroite sente pierreuse traversait la grand-route formant cette croisée de chemin. Un calvaire y avait été dressé pour conjurer le mauvais sort.

       Dissimulé derrière ce petit monument de pierres de granit couvert d’un lichen vert-de-gris, Jill-Le-Filou, s’était embusqué dans la bruyère secouée par les bourrasques de vent, un petit mousquet chargé, dont il ne s’était jamais servi si ce n’est pour se donner un air des plus convaincants.  

      Il attendait depuis bientôt une heure, avec une attention croissante au fur et à mesure que s’égrainaient les minutes ... l’oreille attentive au moindre signe d’approche d’une voiture à cheval, puis son attention se relâcha un peu.

       Le ciel semblait venir s’écraser sur la terre tant il était bas, un ciel devenu plus sombre, menaçant. Jill-Le-Filou considérait ce paysage austère mangé par d’épais nuages, combien l’endroit portait bien son nom ... Forc’h Ar Dioul

       Soudain, il dressa l’oreille ... là-bas, il en était certain une roue cerclée de fer avançait sur la route. Jill se figea, la main refermée sur la crosse du mousquet. Une voiture allait sortir du virage ... Jill-Le-Filou, recroquevillé, vint se caler contre le pied du calvaire, prêt à surgir.

       Le grincement de l’équipage était maintenant bien net, mêlé au souffle du vent ... le craillement des corneilles là-haut. Elles s’envolaient vers l’est. À l’écoute, Jill sut que la malle poste venait de surgir du tournant ... surgir ? C’est étrange, une chose n’allait pas. Ce qu’il entendait ne correspondait pas à la course d’un puissant attelage tirant une lourde voiture. Ça grinçait ... terriblement  l’essieu semblait gémir d’une telle lenteur ... lenteur ordonnée par le pas fatigué d’un unique cheval ....Alors l’attelage s’immobilisa. Suivi d’un frémissement de naseau. Il devait avoir atteint l’obstacle de pierres. Jill-Le-Filou restait interdit, dans l’attente alourdie par un silence oppressant. Un silence terrible. Les corneilles avaient disparu et le vent, le vent même s’il soufflait encore donnait le sentiment de murmurer ... le vent gémissait, une longue plainte, plainte glaçante. Jill-Le-Filou, dos appuyé au granit, risque un œil avec l’appréhension de ce qu’il allait découvrir.

       Dans ce paysage lugubre, l’ombre d’un équipage se tenait à l’arrêt, juste au-delà de trois pierres. Un cheval osseux  à la robe noire était attelé à une charrette sépulcrale surgie de la nuit des temps. La bâche claquait au vent laissant flotter quelques lambeaux de toile tels de sinistres étendards. Sur l’avant, une lanterne pâle et terne oscillait doucement. La faible lueur révélait la silhouette du conducteur. L’homme se tenait debout, immobile sous un long manteau sombre dont le col relevé, ainsi qu’un chapeau de feutre à large bord dissimulait un invisible vissage. Cette vision irréelle, glaça le sang du malheureux Jill. Dans le lointain, de derrière les collines, montait le glas d’un clocher, soudain couvert par l’appel du mystérieux charretier.

    « Ola, toi !!! Toi qui te cache quelque part alentour, viens, viens donc libérer le chemin que je puisse reprendre ma route sans tarder karrig an ankou, la charrette du passeur ne peut attendre ... Si mon temps est précieux, sache que le tien, bien plus que jamais est compté.

       Écoute ! Écoute bien inconscient que tu es, à rester tapi dans la bruyère, écoute ce que je vais te dire. Pour chaque minute ... entends bien ... pour chaque minute que me feront perdre ces pierres, placées là, par tes soins, en travers du chemin, je me dédommagerai sur ton espérance de vie. Au plus tu tarderas, au plus tôt ton dernier souffle rendra ... Allons à moins que tu ne souhaites rejoindre mon chargement pour un repos éternel !... Ne lanterne pas. »

    Et souffle le vent d’ouest, sur la lande rase.

       Jill-Le-Filou ne se le fit pas dire deux fois ? C’est un homme courbé, la peur sur les épaules, qui sortit à découvert, il se précipita sans oser le regard vers le terrible attelage, il s’arc-bouta contre la première roche, s’éreintait dans l’effort pour la faire verser sur la bas-côté, puis la seconde ... lorsque la troisième roula dans le fossé, de nouveau la voix d’outre-tombe couvrit le bruissement des naseaux du cheval famélique :

       « Voilà qui est bien, Jill Marie Kerguenou dit « Le Filou ». Le sablier de tes jours à vivre peut à nouveau s’écouler normalement. Cependant ... sache que par ta faute, ton heure viendra plus tôt qu’elle n’aurait dû, je viendrai donc te cherche enta demeure, là-bas, tout au bout de la falaise. Tu as encore le temps, mais ne tarde pas à régler tes affaires. Jill Marie Kergeunou, Kenavo »

       Et l’équipage de s’ébranler sans qu’aucun ordre ne soit donné. Il passe devant Jill-Le-Filou, chapeau en main, tête basse, ruisselant d’une sueur froide. Les roues cerclées de fer, de leur lenteur pesante, broyaient les pierres du chemin. À nouveau, les essieux laissaient échapper de lugubres grincements, des grincements à faire éclater les dents, à déchirer les oreilles.

       La charrette fantôme s’engagea dans la sente pierreuse pour rejoindre quelques villages ou hameaux isolés prochainement frappés par la funeste nouvelle.

       C’était assez pour le pauvre bougre, Jill-Le-Filou rassembla ce qu’il lui restait de forces et de courage pour se carapater à travers la lande, accrochant bragou-bras et bas de veste aux broussailles griffues.

       C’est bien pâle qu’on le vit entrer, tard le soir, dans une des tavernes du port. Il paraissait avoir vieilli de dix ans, l’éclat malicieux de son regard s’était éteint.

       Il vint échouer à une petite table vide près de la cheminée avec le désir de se réchauffer l’âme et le corps, se ressourcer dans cette atmosphère ambrée aux senteurs de tabac blond.

       Pourtant rien n’y faisait. Il ressentait toujours ce grand froid intérieur. L’idée de s’en retourner chez lui, au risque d’entendre à chaque instant le sinistre gémissement d’un essieu au bout du chemin, cette funeste perspective le plongeait dans un profond désarroi, si bien qu’il prit la décision de ne jamais y retourner, de quitter le pays au plus tôt. Demain, aux premières heures du jour, il partirait en quête d’une place de matelot. Peu importe que le navire soit marchand ou militaire, qu’il soit flibustier ou Terre Neuva, Jill-Le Filou voulait prendre la mer avec l’espoir de mettre une grande distance entre lui et cette terre dont les croyances et autres légendes s’estomperaient peut-être avec les milles parcourus sur de vastes océans.

       Ainsi fut fait. Au matin, Jill-le-Filou griffonnait avec maladresse son nom au bas d’un papier jauni signifiant son engagement parmi l’équipage d’un petit brick de commerce. Son arment achevé, le deux-mâts devait appareiller à la prochaine marée.

       Jill passa sa première nuit sur le navire. Il était d’usage de partager son hamac avec un autre marin du bord, dans le gaillard d’avant, réservé aux simples matelots. L’espace n’était pas bien grand. Cependant, la cohabitation, les ronflements, les conversations à voix basses, les odeurs de pipe ... cet environnement le rassurait tant il se sentait encore marqué par la terrible rencontre.

       Le lendemain, à l’aube, profitant d’un vent léger, le brick prenait la mer. Jill-le-Filou à l’ouvrage sur le pont, n’eut pas le loisir de contempler la côte qui s’éloignait en poupe ; Tout juste jeta-t-il un dernier regard sur les falaises grises au loin, un sentiment partagé entre regret et soulagement.

       À partir de ce jour, Jill-le-Filou parcourut les océans du globe, les mers aussi. Il connut la promiscuité du bord, la dure vie des matelots, les tempêtes les plus terribles ... il fut effrayé d’apprendre qu’il ne s’agissait là que de simples coups de vent ... « Une tempête ! ... Dam gast !!! c’est autre chose mon garçon ! ». Plusieurs fois il changea de navire, se retrouvant même à bord d’un brigantin corsaire. Flibustier, il sentit l’odeur  et le goût de la poudre, la clameur des hommes sur les ponts, dans les haubans, sous la mitraille, les râles et les plaintes après le combat ... plus d’une fois, il crut s’être jeté malgré lui, dans les bras de celui qu’il avait tant voulu fuir. Combien de lames qu’elles soient issues de la mer ou de l’acier des hommes, combien de lames avaient voulu couper court à sa vie. Combien de boulets l’avaient frôlé ...

       Et puis le temps avait fait son œuvre, la crainte s’était estompée, pour disparaître, diluée dans les nombreux souvenirs que génèrent les voyages lointains.

       Passèrent les années. D’un continent à l’autre, quelques tours du monde. Puis d’un coup sans crier gare, les marins savent bien eux, comment les choses se passent, voilà t’y pas que le marin a la nostalgie d’un bon café bouillu. Cette odeur si particulière qu’à le café breton, resté un temps indéterminé sur le poêle à bois dans une vieille cafetière qui siffle. Un parfum de chez soi, plus fort que tous les parfums d’ailleurs.

       Alors Jill-Le-Filou décida de rentrer chez lui, il avait eu son compte d’aventures. Il se sentait fatigué, épuisé, tant d’errances maritimes. Il se mit donc en quête d’un navire à bord duquel il pourrait rallier, sans délai, le premier port breton.

       L’occasion se présenta très vite. Voyage de retour passèrent les semaines. L’impatience de journées trop longues puis ce fut Kornorg, le vent d’ouest qui souffla dans les voiles. Kornorg, c’était déjà un peu la Bretagne même si l’horizon restait vide de toute terre, jusqu’à cette fin d’après-midi. Le soleil était rasant sur les vagues. Jill était dans la mature. A la proue, la nuit gagnait sur un jour sans nuages. Le ciel flamboyait aux derniers rayons du couchant et le navire filait droit, une légère gîte sur bâbord. Une mouette vint tourner autour du vaisseau. Une mouette rieuse, avec sa tête noire. De son cri rauque, elle venait souhaiter la bienvenue aux marins de retour chez eux. On sent la terre avant de la voir, et, c’est bien vrai. Ça sentait la bruyère, ça sentait le jonc.

       Au petit matin le navire glissait vers Lorient.

        Grâce aux bénéfices tirés de ses voyages, Jill-le-Filou put se poser dans un petit coin paisible. C’en était terminé des errances aux longs cours comme de ses filouteries des temps passés. Juste le désir de cultiver un petit lopin de terre. Regarder pousser ses salades, ses tomates et par la fenêtre ouverte, savoir au sifflement de la cafetière en émail sur le poêle à bois, que le café est prêt. Un bon café bouillu. Et puis descendre au bourg, prendre des nouvelles, faire la causette, de tout de rien ...

       Un jour que Jill s’en revenait, il pleuvait comme il arrive parfois en Bretagne. Une pluie drue, sans un souffle de vent. Une de ces pluies qui laisse imaginer qu’elle ne cessera jamais, tant elle ne fait qu’un avec le ciel immobile. Un ciel gris, d’une telle densité qu’on pourrait presque le toucher. On n’y voyait pas à cinquante pas et le chemin que Jill empruntait n’absorbait plus tant la terre se gorgeait d’eau. Ce n’était plus qu’un ruban de boue grasse au milieu duquel, à mi- pente, une voiture semblait bloquée dans les ornières.

     

     D’un coup les vieux démons de Jill ressurgirent d’obscurs souvenirs enfouis. Comme il marquait un temps d’arrêt, il fut rassuré autant qu’étonné par l’étrange chargement. L’arrière de charrette était rempli de fers à cheval rouillés, et de chaussures aux semelles usées. Comme il arrivait à hauteur du conducteur, afin de lui proposer une aide éventuelle, son sang se glaça d’un coup. Il reconnut le cheval noir, ses flancs osseux. Il reconnut la sombre silhouette immobile, laquelle le toisait de toute sa grandeur, le large chapeau, le long manteau ruisselant de pluie, et toujours la faible, très faible lanterne sur le point de s’éteindre.

     

    « Monte, Jill Marie Kernegou. Ne sois pas effrayé, il est encore un voyage à entreprendre. Un voyage ultime. »

     © Le Vaillant Martial 

     


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  • Le lutin et le cordonnier

    « Toc ! Toc ! Toc ... Toc ! Toc ! Toc ... »

       Au fond d’un vallon chantait le petit marteau d’un brave cordonnier.

    « Toc ! Toc ! Toc ... Toc ! Toc ! Toc ... »

       Toute la journée, Job le cordonnier tapait, clouait, ferrait ressemelait les godillots, les bottes et toutes sortes de souliers.

    « Toc ! Toc ! Toc ... Toc ! Toc ! Toc ... »


     

       Job habitait une modeste chaumière, là, tout juste en bordure de rivière. Une rivière dont l’unique pont, menant au village, était composé d’une épaisse planche posée de part et d’autre de l’eau vive. Une rivière d’eau claire caressée par le vol léger des fées et libellules. Au printemps, les gamins du village venaient y capturer des têtards.

       Un peu plus tard, ils iraient y pêcher la grenouille. Et leurs rires se mêle raient au Toc ! Toc ! Toc ! Du petit marteau. Ils se mêleraient au chant joyeux de Job le cordonnier.

       Car il faut savoir que le bonhomme était de nature plutôt enjouée. Job chantait à tue-tête, les gwerzioù et sônioù nouveaux. Il chantait les complaintes, il chantait les ballades et autres folles chansonnettes, emporté par le rythme de son marteau. Sa belle voix résonnait jusqu’au fond du vallon. Au fond du vallon, il y avait un lavoir. Les lavandières y frottaient, lavaient, brossaient le linge. C’était un travail dur, éreintant. La bonne humeur du cordonnier, sa belle voix portait vers elle, donnait assurément aux lavandières du cœur à l’ouvrage. Du coup le linge était bien propre. Même en hiver, il fleurait bon le printemps.

       Comme on fait son lit, on se couche.

       Grâce aux lavandières, le soir, chacun gagnait le pays des rêves dabs des draps frais et parfumés.

       Au petit matin, paysans et boulanger, tisserands et couturières, les fermiers et les fermières, les enfants comme les parents ... tous se mettaient à la tâche de la meilleure manière qui soit, et le travail s’en trouvait toujours fort bien fait.

       Ainsi, le caractère joyeux de Job le cordonnier profitait à l’ensemble des habitants du paisible vallon, et tout allait pour le mieux.


     

       Le dimanche était jour de repos. Le dimanche, Job, laissait de côté son tablier de cuir, ses sabots et son marteau. Tout guilleret qu’il était le cordonnier. Il prenait son chapeau rond comme en portent les Bretons avec deux très longs rubans qui flottent lorsqu’il y a du vent. A la manière d’un funambule, Job traversait le petit pont, par-dessus la rivière. En sifflotant, en chantonnant, il montait d’un bon pas vers le village, tandis que dans l’air frais du matin résonnait le joyeux carillon des cloches de l’église.

    Dingue dông-dông ! ... Dingue dông-dông !
    Sonnent les cloches, la s’maine est finie
    Après la messe vont jouer les binious,
    On va danser et chanter mon z’ami !
    On va boire aussi un coup d’cidre roux !

     

       Après l’église et ses messes basses, Job le cordonnier traversait la place pour s’attarder quelque peu à l’auberge chaleureuse de Mam ‘Kerazel. Là s’y colportaient toutes les nouvelles qu’il fallait savoir. Chez Mam ‘Kerazel, on dansait aussi la gavotte, la gigue et la ridée. On y jouait du biniou ; de l’accordéon et de la vielle à roue. On y buvait aussi le meilleur cidre du pays. Du bon cidre roux.

        On dit qu’autrefois, la longueur du trajet se mesurait à la durée d’une chanson.
    Il faut dire qu’autrefois, on marchait beaucoup.
    Il faut dire qu’autrefois, on chantait tout autant.

        Pour s’en retourner à sa chaumière, le cordonnier devait improviser quelques couplets supplémentaires. Le bon cidre de Mam Kerazel, outre qu’il était fort bon, avait cette particularité de rallonger le chemin. De tout droit à l’aller. Il fallait zigzaguer pour le retour wink2  

       Passe, passe le temps ... et plus le temps passait, plus le cordonnier prenait goût au bon cidre de Mam’ Kerazel.

       Arriva ce qui devait arriver. Il finit par fréquenter l’auberge le soir en semaine, et parfois même plus tôt dans l’après-midi.

       Si bien que ... si bien que, semaines après semaines, son ouvrage n’était plus de même qualité. Il prenait du retard. Au début, juste un peu. Puis un peu plus ... de plus en plus et toujours plus. Avec les soucis s’envolent les chansons.

       Dans le petit vallon ne résonnait plus qu’un irrégulier : Toc !... Toc, toc !... d’un marteau bien tristounet.

       Ce devint aussi une habitude d’entendre Toc ! Tac, Aïe !!!, Tac, Tac, Ouille !!! Le charme était rompu.



       Au lavoir, les lavandières commençaient à se moquer. Très vite, les conversations ne devinrent plus que commérage et jacasseries mesquines : «  Et patati et patata ! » Toutes ces paroles piquantes, ces petites moqueries finirent par nuire à leur travail. À trop  persifler, elles en devenaient distraites. Le linge était moins bien lavé, on oubliait d’y glisser un brin de lavande pour le parfumer ... Des brindilles d’herbes sèches restaient prises dans les fibres de lin, sans parler des insectes et autres petites araignées que l’on y retrouvait à crapahuter. Et s’il arrivait parfois, qu’il fût étendu trop tard, c’est un linge encore humide que l’on retrouvait chez soit le soir.

    Comme on fait son lit, on se couche.

       Dans des draps négligés, le sommeil est moins réparateur. Au matin, les idées ne sont pas claires, on n’a pas la tête à ses affaires.

       En un rien de temps, les choses partirent en quenouilles. Les fournées du boulanger  trop souvent étaient brûlées, sa pâte à pain manquait de sel. Si les uns donnaient des os à ronger aux vaches, de pleines brassées d’avoines au chien, les autres couturaient les poches ... vraiment rien n’allait plus. Les esprits n’étaient plus aux rires, ni aux chants. À la place, ce n’était que jurons et mécontentements.

       Toute cette mauvaise humeur finit par tomber dans les oreilles pointues du Teuz-Ar-Pouliet. Teuz-Ar-Pouliet. « Le lutin de la mare »


     

       Ce dernier avait ses habitudes non loin de la chaumière du cordonnier. Il vivait là, aussi, dans un joli terrier, habillé de bois de chêne ciré. Haut chapeau et chaussures à boucles dorées. Il aimait à porter une belle redingote sur chemise à jabot, pour aller écouter, dans le plus grand secret, les gais Sonioù de son voisin cordonnier. Abrité  du regard indiscret des hommes, il dansait seul, au milieu des joncs, sautillant dans l’herbe, sautillant sur l’eau. Il dansait de joyeux ballets avec pour compagnons les libellules et les fées.

       Certes on voyait bien s’agiter quelques feuilles, là-bas, de l’autre côté de l’eau, mais ce n’était rien d’autre que le vent.

       Cependant depuis peu, il n’était plus question de giguer, de dansotter, de gigoter. Une morosité couvrait l’ensemble du vallon paisible un peu comme le couvercle géant d’une énorme marmite. Alors ... alors le Teuz-Ar-Pouliet décida de visiter son voisin le cordonnier car tout semblait venir du fait de sa bonne humeur et ses chants s’étaient envolés.

       Un matin qu’il errait dans son atelier, ne sachant plus par quel bout commencer. Job aperçut, juste à la porte d’entrée un chien tout noir au poil hirsute.

    « Que ne s’est-il perdu ici, s’interrogea le cordonnier. Il n’est plus de ceux que je connais. »

       Et comme il s’avançait vers lui menaçant, le chien tout noir et tout poilu fit quelques pas en arrière avant de faire un demi-tour et de s’assoir sur son derrière avec, dans le, la détermination de ne plus vouloir bouger. « Bon, se dit Job, il se fatiguera bien le premier. »

       Et de se remettre à l’ouvrage. Et l’autre, assis là, sans bouger, l’air de rien, à le regarder travailler. En milieu d’après-midi, le cordonnier en eut assez. Il voulut s’arrêter, pour monter au village. L’idée d’une bonne bolée de cidre frais chez Mam ‘Kerazel, n’était pas pour lui déplaire

       Mais alors qu’il se levait pour retirer son tablier de cuir, le chien noir et tout poilu se redressa et vint à lui précipitamment. Il l’attrapa par le fond de la culotte et le ramena à son établi. Puis par des petits aboiements successifs l’invita à reprendre son ouvrage.

       « Dame ! Que dois faire ? » Mais le chien ne lâchait rien, et le cordonnier dut se résoudre. Il se remit à la tâche pour le restant de la journée sous la surveillance du chien noir au poil hirsute menaçant.

       Á la nuit tombée, le chien se redressa. Il s’étira longuement et disparut comme il était venu. Le cordonnier s’interrogeait sur cette étrange aventure, néanmoins, il sentait au fond de lui ce petit plaisir du travail accompli.

       Le lendemain, aux premières heures du matin, le chien noir au poil hirsute était de retour. Il avait élu domicile sur une pierre ronde, près de la cheminée. « Quelle est cette diablerie ? «  Comment es-tu entré ? J’avais pourtant barré la porte !! À moins que j’étais si fatigué ... » Pendant que Job se questionnait, l’animal semblait attendre que l’autre se mettre au travail. Aussi pour l’y encourager, se mit-il à japper. Et lorsqu’en milieu d’après-midi, le cordonnier fit mine de vouloir s’arrêter ... que croyez-vous qu’il arriva !


       Ainsi jour après jour, Job le cordonnier retrouvait un rythme de travail qu’il n’avait pas connu depuis fort longtemps ... Plus besogneux que jamais, il martelait ... cloutait ... battait le cuir à tour de bras, toujours sur l’œil attentif du chien noir au poil hirsute, lequel restait le postérieur sur la pierre ronde. Les Toc ! Toc ! Toc ! Avaient repris leur régularité. Pourtant, si Job rattrapait son retard, la surveillance de ce chien étrange le préoccupait au plus profond de lui.

       Vint enfin le dimanche ... Le cordonnier fut presque inquiet de ne pas trouver le mystérieux animal, assis sur la pierre ronde. Ne se manifesterait-il que les jours de labeur ?

       Décidemment, cette présence n’était en rien naturelle. Néanmoins, fidèle à ses habitudes dominicales, Job se rendit au village. Sur le chemin de temps à autre, il jetait un œil par-dessus son épaule, histoire de voir si ce cerbère n’allait pas dans ses pas. Arrivé au bourg, il ne restait presque plus rien de son léger tourment. Après la messe, au moment de franchir le seuil de Mam ‘Keravel, cette petite tracasserie était oubliée, il se sentait tout léger. Trop heureux de pouvoir profiter d’une bonne bolée de cet excellent cidre, aux reflets ambrés.

       Dame ! Chez Mam ‘Keravel, l’atmosphère n’était plus à la fête. Depuis qu’au sein d’un petit vallon, tout allait de travers, chacun semblait bouder dans son coin. A la messe déjà, on se regardait de biais. Il y avait toujours quelque chose à reprocher à quelqu’un. Job le cordonnier découvrait donc une auberge morose, condamné à boire seul son pichet de cidre tiède.

       Une ... deux ... trois bolées.

       Quand le pichet fut vide. Il fit signe qu’on lui en porte un second, bien frais si possible. Et là ... Que croyez-vous qu’il arriva ? Un chien noir, au poil hirsute, surgit de nulle part, il traversa l’auberge, entre les rangées de tables, et vint se camper juste aux pieds du cordonnier. Job eut un sursaut effrayé.

       « Mais ... encore toi !... Vas-tu donc me laisser en paix, mauvais cabot ! Il ne te suffit plus de me surveiller à l’ouvrage. Tu viens jusqu’ici me tourmenter !!! »

       Visiblement le chien n’avait que faire du courroux du cordonnier. Du bout de son museau, avec délicatesse, il l’attrapa et le tira par la veste, lui fit comprendre qu’il fallait quitter les lieux. Mais comme Job résistait, le chien avisa le nouveau pichet, celui que Mam ‘Keravel venait de déposer. Un gros pichet rempli de cidre bien frais. Le chien se dressa sur la table prit appui et d’un coup de patte bien porté ... fit verser le broc. Et voilà Job tout trempé ! Le chien sans demander son reste se carapata sous les rires de l’assemblée, bientôt suivi par Job qui le poursuivit. Le chien ne l’attendit pas, et Job tout mouillé n’eut d’autre choix que de rentrer chez lui.

     


     

     

       Assurément, ça faisait longtemps que chez Mam ‘Keravel, on n’avait pas tant ri.

        C’est la nuit ... Houhou !fait le hibou.

        Dans le creux de son lit. Job se tournait et se retournait. Il ne trouvait pas le sommeil, partagé qu’il était, entre crainte et colère. « Ce cabot n’est pas ordinaire à me jouer de si vilains tours. Dam Gast ! Si jamais demain il revient à la chaumière, je vais en lui jouer un à ma manière. »

       Au matin, dès le chant du coq noir, Job alluma un bon feu dans la cheminée. Lorsqu’il fut bien lancé, que les flammes crépitaient fort, il prit la pierre ronde, celle sur laquelle s’asseyait le chien, et l’appuya contre un chenet. Puis d’un sourire malin, il la regarda chauffer, chauffer. Lorsque du dehors, lui parvint le chant du coq gris, à l’aide d’un tisonnier, il sortit la pierre du feu, puis la fit rouler jusqu’à son emplacement. Enfin se fit entendre le chant du coq blanc ...

       Juste à temps. La porte de l’atelier grinça sur ses gonds. Entra le chien. Job le cordonnier, déjà était à l’ouvrage, avec son tablier de cuir et ses sabots de bois blancs. Il travaillait de son petit marteau une peau de cuir afin de l’assouplir. Discrètement du coin de l’œil, Job surveillait, impatient de voir si son tour allait réussir ... Le chien comme à son habitude le fixait de ses yeux noirs et sans y penser, alla prendre sa place préférée.

     

        Certains disent ... certains disent que le hurlement fut entendu depuis l’autre côté du village. D’autres rapportent qu’au lavoir, jusqu’en fin de matinée, flottait dans l’air une bien étrange odeur de grillé.

       Job le cordonnier se trouvait satisfait de son mauvais tour qu’il venait de jouer. Il allait enfin retrouver la plaisante solitude de son modeste atelier. Travailler à son rythme, sans avoir de comptes à rendre. Qui plus est à un horrible corniaud poilu et hirsute.

       « Si ce chien était compère du diable, j’espère bien l’avoir renvoyé chez son sinistre maître cornu. Qu’il y reste. Qu’il y rôtisse. »

        Et voilà Job tout guilleret, débarrassé de ce fardeau. Mais dès lors, que croyez-vous qu’il fit. Job le cordonnier, à nouveau seul, livré à son vice. Un petit pichet de cidre ne serait pas de trop, pour fêter sa victoire sur l’horrible cabot. Il remisa son tablier, abandonna son marteau et en sifflotant, il quitta l’atelier.

       Il se sentait léger, léger, si léger ... que la petite passerelle, il la franchirait sans y poser le pied. Il volerait au-dessus de la rivière et hop ! A la manière des fées et des libellules. Il en était là de ses amusantes pensées lorsqu’il s’engagea sur le pont. De bois.


     

       « Bonjour, mon ami ! fit une voix maligne, ou plutôt devrais-je dire ... Re-bonjour, Job le Cordonnier ! »

       Job devint tout pâle. À l’autre extrémité du pont de fortune, se dressait un étrange petit bonhomme à la barbe noire et hirsute, le derrière fumant. Il n’était pas plus grand qu’un chien. Sa redingote, ses bas et ses souliers à boucles dorées dégoulinaient d’eau. En guise d’écharpe, de part et d’autre de son cou, pendait un chapelet d’algues longues, si fréquentes au fond de rivières. Pour  terminer ce portrait des plus insolites, sa tête se trouvait coiffée d’un large nénuphar.

    « Tu souhaites passer ? » demanda le Teuz-Ar-Pouliet.
    « Je souhaite passer » répondit Job d’une voix chevrotante.
    « Et bien tu ne passeras pas » fit le Teuz déterminé.
    « Oh que si petit, et je vais le prouver petit vieillard malingre » et Job d’avancer sur la passerelle d’un pas décidé.
    « Oh que non et je vais t’en convaincre. »

       Le Teuz prit la planche sur laquelle s’avançait Job, à son extrémité, il la souleva et la fit basculer. Job déséquilibré tomba de tout son long dans la rivière d’eau claire. Sur la rive, Teuz-Ar-Pouliet, partit d’un franc rire.

       « Nous sommes loin d’être quitte, Job le cordonnier, car le tour que tu m’as joué est combien plus méchant, à m’avoir ainsi chauffé le derrière. Et ce, en remerciement de t’avoir voulu t’aider ? Tu es bien ingrat. N’as-tu point remarqué, depuis tes égarements. Dans ce vallon, tout part à vau-l’eau !!!

       Toute humeur joyeuse et chantante est nécessaire à tous. Durant cette semaine passée à ton côté, je n’avais d’autre souhait que de te libérer de ta tentation. Et tu n’as rien compris nigaud que tu es !

       De tout, un peu mon ami ... il faut te ressaisir. Ne plus tomber dans l’excès. Chacun ne s’en portera que mieux. Quant à moi de mon côté, à l’écoute de tes gwerziou et sonniou, de nouveau dans les roseaux, je pourrai sauter, danser au milieu des libellules et de mes amies fées. Tu n’es pas qu’un cordonnier, Job le cordonnier, tu es l’âme de ce vallon. Retourne-t-en faire chanter ton marteau, pousser la chansonnette. J’entends les lavandières venir au lavoir. Elles ont aussi grand besoin de te retrouver. Avant peu, tout le monde ne s’en portera que mieux. »

     Toc ! Toc ! Toc !... Toc ! Toc Toc !

       Là-bas, au creux du petit vallon, résonnaient les coups clairs et réguliers du marteau du cordonnier. Et le bonhomme chantait à nouveau plein d’entrain, des gwerzioù et des sonniou. Et il chantait, tant qu’il pouvait au rythme de son marteau, en rythme avec son sabot.

      Là-bas provenant du lavoir, on pouvait entendre les coups joyeux des battoirs en bois, frapper, taper le linge, le linge blanc plaisamment parfumé.

       Le pain était de nouveau bien doré avec juste ce qu’il faut de sel. Poules et vaches étaient bien nourries. Avec adresse étaient cousus les habits. Le cidre servi frais, mais surtout jamais plus d’un pichet.

       Job le cordonnier, maintenant, avait un petit secret ....Ce n’est pas le vent, qui plus loin, fait bouger les joncs, Non ... Ce n’est pas le vent.

     
     

     

    © Le Vaillant Martial 

     

     

     

     

     

     


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    L'Auberge blanche 

    © Le Vaillant Martial

    I

     

    l y avait autrefois au Ponthou une auberge que l'on appelait l’Auberge blanche, à cause de la couleur de la façade. Les aubergistes étaient d’honnêtes gens qui faisaient leurs pâques tous les ans et on n'avait pas besoin de compter après eux. Les voyageurs descendaient à l'Auberge blanche, et les chevaux connaissaient si bien la porte de l'écurie qu'ils s'y arrêtaient d'eux-mêmes.

       Le décapiteur de moissons [1]avait commencé à rendre les jours tristes et courts. Un soir que Floc'h, le maître de l'Auberge blanche, était à la porte, un voyageur, qui avait l'air d'un homme d'importance et montait un beau cheval qui n'était pas du pays, s'arrêta près du seuil, porta la main à son chapeau, et dit à l'aubergiste :
    - Je voudrais souper et une chambre pour moi seul.

    Floc'h tira d'abord sa pipe de sa bouche, puis son chapeau de dessus sa tête, et répondit :
    - Dieu vous bénisse, Monsieur ; vous aurez à souper ; mais pour une chambre à vous seul, nous ne pouvons vous en donner, car nous avons, là-haut, six muletiers qui s'en retournent à Redon, et ils ont pris les six lits de l'Auberge blanche.

    Le voyageur dit alors :
    - Mon Dieu, brave homme, tâchez que je ne reste pas dehors. Les chiens ont un chenil ; il n'est pas juste que les chrétiens ne trouvent point où coucher, par un temps comme celui-ci.
    - Monsieur l'étranger, répondit Floc'h bien marri, je ne sais que vous dire, sinon que l'auberge est pleine, et qu'il reste seulement la chambre rouge.
    - Eh bien, donnez-la-moi, répliqua l'inconnu.

       Mais l'aubergiste se gratta la tête et devint triste, car il ne pouvait donner la chambre rouge au voyageur.
    - Depuis que je suis à l'Auberge blanche, dit-il enfin, il n'y a jamais eu que deux hommes qui ont couché dans cet endroit, et, le lendemain, leurs cheveux se trouvaient blancs, de noirs qu'ils avaient été la veille.
    Le voyageur regarda l'aubergiste.
    - Avez-vous donc des morts qui reviennent chez vous, brave homme? demanda-t-il.
    - Il y en a, murmura Floc'h.
    - Alors, à la grâce de monsieur le bon Dieu et de madame la Vierge. Faites-moi du feu dans la chambre rouge et bassinez mon lit, car j'ai froid.

     

    L'aubergiste fit ce qui lui était ordonné.

       Quand il eut soupé, le voyageur souhaita une bonne nuit à tous ceux qui étaient à table, et il monta dans la chambre rouge. L'aubergiste et sa femme, tout tremblants, se mirent en prière.
    Cependant l'étranger était arrivé à l'endroit où il devait coucher, et il regarda autour de lui.

       C'était une grande chambre couleur de feu, avec de grandes taches luisantes sur le mur, si bien qu'on l'aurait crue peinte avec du sang encore frais. Dans le fond, il y avait un lit carré qu'entouraient de grands rideaux. Le reste était vide, et l'on entendait le vent qui soufflait tristement dans la cheminée et dans les corridors, comme les voix des âmes demandant des prières.

    Le voyageur se mit à genoux, parla tout bas à Dieu, puis se coucha sans crainte ; bientôt il s'endormit.

       Mais voilà qu'au moment où minuit sonnait à l'église éloignée, il se réveilla et il entendit les rideaux qui glissaient sur leurs gaules de fer et qui s'ouvraient à sa droite.
    Le voyageur voulut descendre du lit ; ses pieds heurtèrent quelque chose de froid, et il recula effrayé.

       Il y avait là, devant lui, un cercueil avec les quatre cierges aux quatre coins, et, par-dessus, le grand drap noir semé de larmes blanches !

    L’étranger s'élança de l'autre côté du lit ; aussitôt le cercueil y passa et lui barra, de nouveau, le passage.

    Cinq fois il essaya de sortir, et cinq fois la bière se plaça sous ses pieds, avec les cierges et le drap noir.

       Le voyageur comprit que c'était un mort qui avait sa demande à faire, il se mit à genoux dans son lit, et après s'être signé :
    - Qui es-tu, mort ? dit-il, parle ! C’est un chrétien qui t'écoute.

    Une voix sortit du cercueil, et dit :
    - Je suis un voyageur assassiné ici par ceux qui tenaient l'auberge avant l'homme qui y demeure maintenant ; je suis mort en état de péché, et je brûle dans le purgatoire.

    - Que veux-tu, âme en peine, pour te soulager ?

    - Il me faut six messes dites à l'église de Notre-Dame du Folgoat par un prêtre en étole noire et blanche ; puis, un pèlerinage fait en mon intention par un chrétien à Notre-Dame de Rumengol.

     

       À peine le voyageur avait-il parlé ainsi, que les cierges s'éteignirent ; les rideaux se fermèrent, et tout rentra dans le silence.

    L'étranger passa la nuit en prières.

    Le lendemain, il raconta tout à l'aubergiste, puis il lui dit :
    - Brave homme, je suis M. de Rohan, de famille noble s'il en est en Bretagne. J'irai faire un pèlerinage à Rumengol, et je payerai les six messes. Ne vous inquiétez donc plus, car l'âme sera délivrée.

       Un mois après, la chambre rouge avait perdu sa couleur de sang; elle était redevenue blanche et gaie comme les autres, et l'on n'y entendait plus d'autre bruit que celui des hirondelles qui nichaient dans la cheminée ; on n'y voyait plus autre chose que trois lits et un crucifix.

    Le voyageur avait tenu sa parole.


    © Le Vaillant Martial

     



    [1]  Dibenn-eost, c'est un des noms donnés, en Bretagne, à l'automne


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    U

    ne veuve avait une fille en âge de marier. Trois garçons la courtisaient. L’un était marin, l’autre boulanger et le troisième coiffeur. Les prétendants se connaissaient depuis l’enfance et étaient amis. Tous les dimanches après-midi, ils rendaient visite ensemble à jeune fille.

    Les mains les plus Blanches
     

       Quand le temps était mauvais, sa mère faisait des crêpes et leur offrait du cidre. Puis elle se mettait à broder, pendant que les jeunes gens discutaient et plaisantaient. Quand le ciel était clair, ils allaient se promener sur la grève. Ils préféraient être dehors, car ils étaient plus libres. À marée basse, la plage était immense et ils pouvaient marcher longtemps sur le sable mouillé. Ils ramassaient des coquillages, riaient en se poursuivant, comparaient leurs empreintes laissés par leurs pieds, avant d’atteindre la mer et de les tremper dans l’eau glacée. Ils appréciaient particulièrement ces dimanches-là, car la mère les laissait seuls, mais ils avaient ordre de rentrer impérativement avant la nuit.

    -  Ma fille, il va falloir en choisir un, dit la mère au bout de six mois. Tu ne peux tout de même pas continuer à voir ces trois galants indéfiniment.

    - Tu as raison.
    -
    Il y en a bien un qui te plaît plus que les autres ?
    -
    Je n’arrive pas à me décider.
    -
    Tu sais bien que tu ne peux te marier qu’avec un seul !
    -
    Ne me brusque pas, laisse-moi réfléchir encore.

       Quelques semaines plus tard, la mère revint à la charge. Et comme la jeune était toujours aussi indécise, elle voulut agir sans avoir à choisir à sa  place.

       Un soir, elle convoqua les garçons pour leur parler. Dès qu’ils furent là, elle leur fit signe de la main de prendre place autour de la grande table. Ils s’assirent côte à côte sur le même banc, tandis que la mère et la fille s’installaient en face d’eux. Toutes deux  avaient un air grave. Leurs visages fermés inquiétèrent les trois prétendants. L’espace d’un instant, ils craignirent le pire. N’allait-on pas leur annoncer que la jeune était promise à un autre et qu’ils étaient tous éconduits ? La mère souffla comme si elle était lasse. Puis elle respira profondément avant de parler.

    - Vous savez que je vous trouve tous les trois sympathiques et que ma fille vous apprécie beaucoup, mais elle ne peut en épouse qu’un seul. Elle prendra pour mari celui qui a les mains les plus blanches. Je l’aiderai donc à choisir quand vous viendrez dimanche prochain. Je vous invite à déjeuner et nous vous attendons vers midi.

       Les trois garçons prirent rapidement congé et s’en furent. Le marin était abasourdi par la nouvelle. Il savait qu’il n’avait aucune chance d’être l’heureux élu. En assurant l’entretien d’un moteur de bateau, il était contraint de travailler chaque jour dans la graisse. Et quoi qu’il fit pour nettoyer ses mains, elles n’étaient jamais vraiment propres. Il fallait pourtant qu’elles fussent blanches, ne serait-ce qu’une seule fois, car l’enjeu était grand.

    - Pour sûr, tu n’auras pas la fille, se moquèrent les deux autres.
    -
    Vous allez être avantagé par votre métier, ce n’est pas juste.
    -
    Il faut t’en prendre à toi-même, répliqua le boulanger. Moi j’ai choisi de manipuler de la farine tout le temps et je n’y suis pour rien si personne ne peut avoir des mains aussi blanches que les miennes.
    -
    Ne te vante pas trop ! Mes mains n’ont rien à envier aux tiennes, rétorqua le coiffeur. Elles sont d’une blancheur immaculée, car elles sont toujours dans l’eau et le savon pour laver les cheveux des clients.

    Le lendemain matin, le marin croisa son armateur sur le port.

    - Tu n’es pas malade au moins ? s’exclama ce dernier en voyant sa triste mine.
    -
    Non ...
    -
    Alors, pourquoi fais-tu cette tête ?
    -
    Nous somme trois galants à courtiser la même fille et sa mère nous a annoncé hier que dimanche prochain elle choisirait pour mari à sa fille, celui qui aura les mains les plus blanches.
    -
    Tu t’inquiètes à cause de la graisse.
    -
    Oui, j’ai beau frotter mes mains, elles ne sont jamais propres.
    -
    Tu n’as aucune crainte à avoir. Passe chez moi dimanche après la messe, je te donnerai de quoi blanchir tes mains. Et sois sûr que c’est toi qui auras la fille. En attendant, va t’occuper du moteur de « La Jeanne ».

       Le marin était sceptique. Mais il voulait encore garder espoir. Et il se mit à croire aux  paroles de son patron. Le soir venu, il avait les mains aussi sales qu’à l’accoutumée. Il les frottas longuement sans parvenir à bien les nettoyer. Il finit par hausser les épaules, en se disant qu’il aimait son métier, qu’il ne voulait pas en changer, et qu’il y avait certainement d’autres filles dans le pays qui l’accepterait avec ses mains pas toujours très propres.

       Le dimanche tant attendu et tant craint arriva enfin... Le marin alla à l’église et pria avec ferveur, suppliant le ciel de l’aider. Il se rendit encore ensuite chez l’armateur.

    - Je t’attendais, lui dit le vieil homme en le faisant entrer dans son bureau, aux parois couvertes de bois d’acajou qui était la copie fidèle de sa dernière cabine de capitaine.

    Ils s’assirent. L’armateur sortit d’un tiroir une bourse de cuir, l’ouvrit et en versa le contenu sur la table. C’étaient des louis d’or. Il  les compta avant d’ajouter :

    - Je te les prête, tu me les rendras lundi. Vérifie que tes poches ne sont pas trouées avant de les remplir. Quand les autres galants auront montré leurs mains, tu tendras les tiennes pleines de pièces d’or. Je suis prêt à parier ma prochaine cargaison en provenance des indes qu’on te donnera la préférence.

    - Merci, dit le marin en mettant les louis dans ses poches.

       L’horloge de l’église avait annoncé midi depuis un moment, quand il frappa chez la jeune fille. Les deux autres prétendants étaient déjà là. Au lieu d’occuper la place qui lui était réservée et de s’assoir sur le même banc qu’eux, il eut l’audace de s’installer, près de la jeune fille, comme pour les défier. La mère ne s’en offusqua guère et s’assit avec les autres garçons, face au couple que le marin et celle qu’il chérissait allaient former le temps d’un repas.

    Ce dernier venait de s’imposer, persuadé qu’il pourrait peut-être ainsi forcer le destin. La mère avait préparé un poulet.

    - Il vient de notre poulailler, dit la jeune fille, je l’ai choisi pour vous bien dodu.

    - C’est elle qui élève nos poules et nos lapins, expliqua la mère, et qui se charge aussi de les tuer. Moi je n’en ai pas le courage.

       Après que chacun eut savouré le dessert préparé par la jeune fille, la mère dit solennellement :

    - Voyons maintenant lequel a les mains les plus blanches.

    Le boulanger fut le premier à subit l’examen.

    - Tes mains sont bien blanches, mais il reste un peu de pâte sous un des ongles constata la mère.
    -
    C’est vrai, admis le garçon.

    Ce fut ensuite le tour du coiffeur.

    - Il t’en faut de peu que tes mains soient aussi blanches que celles du boulanger.

    Le marin s’était levé ; Il avait plongé les mains dans ses poches et attendait son tour le cœur battant.

    - À toi ! lui lança la mère.

    Il sortit les louis d’or et les montra.

    - Ah ! Ma fille, s’écria-t-elle, je n’ai jamais vu de mains aussi blanches, voilà vraiment celui qu’il te faut.

     

     

    © Le Vaillant Martial

     


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    © Le Vaillant Martial

    Jean l’or
    Tout au bout de la terre, juste au bord de l’océan,
    Y’a une petite maison de pierres construite en bordure d’un champ,
    Dans le champ, y’a un paysan, un paysan qui s’appelle Jean.
    Et il peste et il râle Jean le paysan ... il n’en peut plus de son champ.
    Rien n’y pousse, y’a trop de vent ... Et si ce n’est le vent,
    Ce sont les mouettes, elles mangent les graines
    Puis elles s’envolent ... Les voleuses, moqueuses, rieuses.
    Jean le paysan, il a beau la travailler sur sa terre, la bêcher, la tourner.
    Semer, arroser ... Rien n’y fait.
    Lorsqu’il arrive sur le marché pour vendre sa récolte
    Il n’a que de petites salades, de petites tomates, de petits artichauts ...
    Des petits petits pois.

    Évidemment, les gens se moquent :

    « Eh ! Jean, tu devrais vendre tes légumes à la nuit tombée,

    Chez les Korrigans, vous pourriez faire affaire

     

    Bien justement ...

       Au crépuscule d’une fort mauvaise journée, durant laquelle comme de coutume, il n’a vendu ni fruits, ni légumes, Jean le paysan, sur le chemin du retour, traverse une lande aussi déserte que ses poches sont vides.

      Alors troublant le silence, il entend une voix l’interpeller. De derrière un rocher apparaît un lutin élégamment vêtu :

        « Bonsoir Paysan. Ce que tu peines à porter semble bien bon, dis-moi. À en croire les parfums qui effleurent mon nez, ces saveurs cuisinées pourraient satisfaire bien des bedaines chez ceux qui hantent avec moi le vieux dolmen. Si tu me les cèdes, pour bien te payer, un petite secret, pourrais te confier. »

        « Dame, répond Jean, tremblotant, perdu pour perdu, que ça ne le soit pas pour tout le monde. Si tu désires le contenu de ces cagettes, vas-y, prends et régale-toi.»

        « Merci de ta bonté, fait le lutin tout content. Écoute, voici mon secret. Au-delà de ce pays, marchant vers le levant, il est une contrée, par des brumes bien cachées.

       Et pour cause. Il suffit, là de se baisser, la terre d’un peu gratter, et des cailloux d’or tu trouveras, autant que tu le désireras. »

       Tout au bout du bout de la terre, la nuit est tombée. Il fait noir. Il y a juste une petite lumière qui avance clopin-clopant, incertaine.

       Jean le paysan, bravant sa peur, marche sur le chemin, lanterne à la main. Il marche à la rencontre du jour. Il marche en direction du levant.

       Il veut en avoir le cœur net ... Si cette histoire est vraie. Après avoir parcouru bien des lieus, la lueur de sa lampe révèle dans l’obscurité, des nappes de brumes éparses.

       Certaines, semblent endormies, d’autres glissent lentement, comme de longs serpents géants.

     Peu à peu le voile s’épaissit.

       Jean le paysan marche comme s’il était au cœur d’un nuage. La lumière se diffuse comme dans un brouillard diaphane.

       C’est la nuit et pourtant tout est blanc autour de lui. Le voici presque arrivé.

       La contrée cachée se trouva là, pas bien loin. À quelques pas. Quelques pas, puis d’un coup, il découvre ... la lune.

       La lune et des nuées d’étoiles. Elles sont si proches. C’est comme dans un rêve.

       Leur pâleur laisse deviner une vaste terre ceinturée de brumes. Au centre de ce pays étrange, Jean le paysan devine ... Une tour. Elle s’élève ... Haute dans le ciel.

       Il n’y a pas de lumière, c’est juste une silhouette endormie. Jean le paysan se demande bien qui pourrait avoir l’idée d’habiter un si mystérieux endroit. Il a le sentiment qu’il serait prudent de ne pas s’attarder. Alors, il s’agenouille ... Hésite. Et commence à gratter au hasard.

       Il ne s’est pas sitôt mis à l’ouvrage, qu’il dégage une pierre d’or massif, grosse comme un œuf de poule. Puis une autre ; Une troisième de la taille d’un sabot de Cheval.

      Il n’en croit pas ses yeux. Alors il creuse fiévreusement. Et en un instant son sac est plein, la sangle prêtre à rompre. Une dernière pépite qu’il glisse dans sa poche. Le voilà riche et à l’abri du besoin. Il peut s’en retourner.

        « Bonsoir, compagnon ... »

       Jean sursaute : il en laisse échapper sa besace, et le contenu de se répandre lourdement à terre.

     Vous n’imaginez pas repartir ainsi, j’espère, sans saluer l’hôte que vous venez de filouter ? »

     

        Dans la pale lueur d’une lune spectrale, Jean glacé d’effroi, croise le regard vide et sans vie d’un épouvantable épouvantail.

        La citrouille au large sourire figé le toise d’une bonne tête. Une poigne d’herbes sèches lui enserre alors le bras, l’étreinte est telle qu’il lui est impossible de fuir. Il tente bien de se débattre de supplier ...

       Rien n’y fait. L’épouvantail le balance par-dessus l’épaule, tel un vulgaire ballot de paille. Et les voilà partis.

       « Allons au château. Tu rendras compte de tes méfaits à qui de droit. »

        Ils arrivent au pied de la tour sombre et lugubre. Une lourde porte de bois vermoulue s’ouvre seule ... par enchantement. Elle grince, grince, longuement, comme si la mystérieuse demeure ricanait à l’idée du sort réservé à ce jeune captif.

       À l’intérieur, ça sent le moisi, ça sent la vieille chauve-souris sénile ...  .Ça sent ... la crotte de crapaud aux choux !

    L’épouvantail se débarrasse, sans délicatesse de son fardeau.

       Il le jette là, dans la poussière des temps anciens. Jean le paysan gît sur le sol, toussotant, au pied d’un large escalier en colimaçon. D’abord le silence pesant ... puis un pas, là-haut. Un pas ni lent, ni rapide. Un pas assuré tranquille.

    Ce genre de pas dont on devine qu’il prélude à une terrible menace.

       Le pas emprunte l’escalier. Marche après marche, il le descend ... le temps est compte, décompté.    Une ombre glisse, grandit, s’étale, comme la nuit du haut de ses murs épais.

       Jean le paysan tremble de tous ses membres ... il claque des dents, il n’ose lever les yeux, et pourtant, il ne peut se soustraire à un regard qu’il sent pesant.

       Une mamie. Une « bonne » mamie, en apparence avec sa coiffe de dentelle défraîchie, un tablier plus très propre et... du poil au menton 

       Pour une sorcière, car s’en est une, elle n’a pas l’air bien méchante.

     Les histoires racontent bien ce qu’elles veulent !

       « Dame, s’étonne la sorcière. Monsieur Trouille ! Que m’apportez-vous là, en cette heure avancée. Encore un jeune sauvageon qui fouinait en quête d’or, la terre de mon champ. » Mon jeune ami, dit-elle, pointant Jean du doigt, tu vas devoir payer de t’être fort mal comporté.

       Tu n’es pas sans remarquer combien ma demeure est poussiéreuse. Ma dernière servante a disparu et depuis, jamais le ménage n’a été fait.

       Monsieur Trouille va te compagner dans la bibliothèque. Tu trouveras là, un habit neuf.

       Cette demeure t’apportera matière à l’user. Allons au travail. Et n’oublie pas la crypte et les caves du château. »

       Ainsi passèrent les jours et les semaines, les mois peut-être. Jean balayait, balayait.

       Et plus, il balayait, plus la poussière s’accumulait, se multipliait. Un peu comme une chambre d’enfant dont on range les jouets, sitôt fini ... Il fait déjà recommencer !

       Un matin, peut-être un soir, tant il avait perdu le fil des jours et des nuits, Jean le paysan tente de se faire oublier en se consacrant au nettoyage de la crypte, caressant le faible espoir d’échapper un temps au courroux de la maîtresse des lieux.

       Alors qu’il est seul, du moins le croyait-il, dans une salle reculée, ne voilà-t-il pas que le balai, à son grand étonnement ... se met à lui parler à voix basse.

       « Jean, souffle ce dernier, je profite que les oreilles de la sorcière soient au loin pour me dévoiler. Je suis Maëlig, la servante disparue. Aide-moi, Jean.

    Par mégarde, je me suis moi-même jeté un mauvais sort. 

       J’ai cru trouver mon salut grâce à une formule magique volée dans un grimoire, mais l’inexpérience a fait de moi ce que tu vois. Cependant, nous pourrons encore nous enfuir ensemble. J’ai pouvoir de voler si l’on me dirige.

       Porte moi à minuit au balcon sans oublier de prendre un peu d’eau du puits, une poignée de poussière balayée et quelques brindilles arrachées à mon plumeau. »

     Il fait nuit. Tic ... Tac ... Tic ... Tac ...

    Tout est silence. Tic ... Tac ... Tic ... Tac ...

    Dans l’interminable escalier, on perçoit à peine des pas, silencieux ... pas de velours. Les oreilles de la sorcière sont endormies.

    Il est ... Minuit ! Dong ... Dong ... Dong ...

     

       Lentement la veille horloge de la tour sonne l’heure du frisson.  Dong ... Dong ...

       L’heure du nez sous la couette pour se préserver des mauvais rêves qui pourraient roder dans l’obscurité.

       Là-haut, juste sous le sommet de la tour, il y a un petit balcon de bois.

     

       La fenêtre s’ouvre de l’intérieur. Les gonds sont vieux et rouillés. L’un deux grince ... Juste un peu à peine. La sorcière dans un sommeil se retourne. Une plume d’oie s’envole de son oreiller. Sur le balcon de bois, une ombre chuchote avec un balai.

       Les lattes usées du plancher craquent dans le soir. La plume d’oie retombe doucement incertaine

     

       Au loin, tout en bas dans le champ, là-bas, Monsieur Trouille lève la tête. Il a entendu l’appel des latusés.

       Ces lutins malins qui vivent dans les greniers, sous les parquets. Monsieur Trouille reconnaît la silhouette de Jean le paysan, tout là-haut sur le petit balcon de bois. Les latusés n’ont pas de quoi s’alarmer.

       Jean le paysan est juste en train de balayer. Mais soudain, voilà qu’il enjambe son balai, telle une sorcière.

       Il saute ... saute dans le vide ...  mais ne tombe pas !!! ... Il s’envole ! Jean le paysan s’envole, à cheval sur un vulgaire balais et ... il s’enfuit.

      La plume d’oie se pose, chatouilleuse, sur le nez de la sorcière endormie. La sorcière éternue. Les latusés craquent tant qu’ils peuvent. Monsieur Trouille pousse des cris d’alarme.

       Le vent siffle dans les oreilles de Jean. Il vole sous les étoiles fermement agrippé au balai ... à la servante... Il ne sait plus.

       « Jean demande cette dernière, regarde derrière nous. N’aperçois-tu-rien dans notre sillage ? »

       « Non, fait Jean. Je ne vois rien. Rien que la nuit noire. »
       « Regarde, Jean, regarde encore, reprends la servante inquiète. »
      « Je t’assure, réponds Jean, je ne vois rien que ... La sorcière... La sorcière hurle Jean le paysan, elle nous poursuit à califourchon sur les épaules de l’épouvantail. »

        Monsieur Trouille a chaussé des bottes étranges. Il fait des pas de géant. À chaque pas, ils gagnent du terrain.

     

       « Vie, commande la servante, prends ces brindilles que je t’ai demandé d’emporter et jette-les derrière nous. »

       Jean le paysan fait comme lui demande la servante. Il jette les brindilles. Les brindilles s’éparpillent dans leur chute. L’épouvantail, la sorcière sur son dos, approche à grandes enjambées.

       Là où il va poser le pied viennent se planter les brindilles. Au contact de la terre, elles poussent grandissent deviennent buissons, ronces, arbres. Arbres noueux, tortueux, majestueux.

       En un rien de temps, l’épouvantail et la sorcière se trouvent enchevêtrés dans une épaisse forêt.

      Jean le paysan s’étonne de ce prodige.

      « C’est bien la première fois que je plante quelque chose avec un tel résultat.»

       Le vent siffle de plus belle. Les étoiles commencent à s’éteindre.
       « Jean, par-dessus ton épaule, qu’aperçois-tu dans notre sillage ? »
        « Je vois la sorcière à califourchon sur le dos de Monsieur Trouille. »
       « Ils parviennent à sortir de la forêt et reprennent leur course folle.

    De nouveau ils se rapprochent.

     

       « Vite, lance la servante affolée, prends la gourde à ton côté et verse son contenu, et ce jusqu’à la dernière goutte. »
       Jean le paysan s’exécute. Mais à défaire la gourde d’une main, l’autre tenant fort le balai, la gourde lui échappe et dans le vide, elle tombe. Monsieur  Trouille, en rois enjambées, se prépare à les rejoindre, quand la gourde sous ses pieds vient éclater.

     L’eau se répand en un torrent furieux.

     En  un instant se crée un lac, aussi large que profond engloutissant les deux poursuivants. Serré  fort à la servante, Jean le paysan se réjouit d’une telle aubaine.

    Mais déjà le balai enchanté s’inquiète : « Jean, derrière-toi, qu’aperçois-tu dis-moi, se sont-ils noyés ? »

     « Non, ils nagent et atteignent la rive. Les voici déjà à notre poursuite. J’entends leurs pas frapper le sol et les premières les premières lueurs de l’aube, je vois la terre trembler sous l’effet de la colère. Ils sont justes derrière nous, la sorcière tend son bras. Sa main s’ouvre et va t’empoisonner ! »

     

    « Vite crie la servante effrayée, jette la poussière sans tarder ! »

     

    Sous l’effet de la poussière, la sorcière se met à éternuer ... Si fort que monsieur Trouille en est renversé, doucement la poussière se disperse sur le sol.

     Un nouveau prodige se produit. La terre frémit, craque, se soulève. Des collines, des montagnes jaillissent des entrailles de la terre, hérissées de roches abruptes. Alors que les premiers rayons de soleil affleurent les sommets, la sorcière et son épouvantail se trouvent coincés à l’ombre d’une gorge profonde.

      La poursuite est terminée.

     

        Tout au bout du bout de la terre, il y a une petite maison avec un champ.


       Un peu plus loin est la grève. Un matin ensoleillé. Jean le paysan est au bord de l’eau ....

       Avec un balai Il met la main à  sa poche, il en sort ... un petit caillou jaune très brillant.

      Après l’avoir longuement considéré, retourné dans la paume de sa main, il regarde le balai et jette le petit caillou, très loin dans les vagues. L’instant d’après, à son côté se trouve une jeune fille, belle comme le jour, les cheveux dans le vent.

      Le temps a passé. Maëlig est restée. Tôt le matin, Jean va pêcher avec son bateau.

     À son retour, tous deux vont au village, vendre le produit de la pêche, une pêche très particulière. Les poissons que Jean rapporte ont tous des écailles aux reflets d’or.

     Aussi, pour tous, Jean le paysan est devenu Jean l’or.

     À ceux qui mettraient en doute ce récit, il subsiste quelques traces de son authenticité.

     Il suffit de traverser ma terre de Bretagne, d’est en ouest. La forêt, le lac, les montagnes sont toujours là, bien présents. Brocéliande Guerlédan, les monts d’Arrée ...autant de preuves irréfutables.

     

    © Le Vaillant Martial

     


     


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