• MICHENIK

       Le pauvre Georgik avait juste dix-huit ans sonnés, quand son père et sa mère s’en allèrent de vie à trépas Il avait pour lui sa jeunesse, mais pas un métier, ni un sous vaillant, et il fallait portant manger  du pain.

       « Après tout, se dit-il la fortune ne sourit qu’aux audacieux et aux travailleurs, je la poursuivrai, fût-ce au bout de ce monde. »

    Et le voilà de battre les chemins, de courir les pays, de chercher aventure.

       Il y avait déjà longtemps qu’il avait quitté son village, lorsqu’il arriva devant un château de laide apparence qui se cachait au plus profond d’un bois, comme le ferait un voleur qui a des raisons de chercher l’ombre et le mystère.

       « Ça n’a pas l’air engageant, pensa-t-il, mais ma foi tant pis, j’en ai assez d’user mes chaussures sur les cailloux des routes. Que ce soit le diable ou un homme qui habite là, j’entre. »

       Le propriétaire était précisément à court de domestiques. Aussi accueillit-il  ses offres de services avec empressement.

       « Tu es bienvenu, jeune homme, s’écria-t-il, je n’attendais que toi. Tu auras bon gîte, bonne nourriture, bon salaire et pas grosse besogne. J’ai dans mon écurie un cheval que j’apprécie beaucoup, tu lui donneras neuf livres de foin par jour. Dans ma basse-cour il y a une poule que je préfère tu lui serviras neuf livres de viande. Enfin j’ai un âne que je déteste, tu lui administreras neuf coups de bâtons, mais surtout garde-toi bien d’entrer dans la chambre réservée.

    - Je vous suis très obligé, répondit Georgik, la tâche n’est pas pénible en effet, vous verrez que vous serez content de moi. »

       Dès le lendemain, il se mettait à l’ouvrage. Il apportait ses neuf livres  de foin au cheval, ses neufs livres de viande à la poule et il commençait à distribuer consciencieusement des coups à l’âne, quand soudain, à sa grande surprise celui-ci parla :

       « Quel mal vous ai-je donc causé, gémissait la pauvre bête, pour que vous traitiez de la sorte ? Sachez au moins quelle injustice vous commettez. Je suis un saint ermite. Dieu, pour la rémission de mes péchés, m’a soumis au pouvoir de ce châtelain que le Diable possède. Allez désormais donnez la viande au cheval, les coups à la poule et à moi le foin.

    - Que dira le maître ?
    -
    Ayez confiance en moi, répartit l’âne, je me charge du reste. »

       Georgik suivit le conseil à la lettre. Le second jour, le cheval recevait la viande, l’âne le foin et la poule les coups. Or il n’en fallait pas tant pour venir à bout de celle-ci. Au troisième coup, elle était morte. Georgik en resta atterré : « Que faire maintenant ? se demandait-il, cette sottise me coûtera cher.

    - Mangez la poule, conseilla l’âne, et, agissez comme je vais vous expliquer. Dans la chambre que le maître appelle réservée, il y a dans un coin, une fontaine aux propriétés encore plus merveilleuses et sur la table un peigne encore plus merveilleux.

    Sainte Barbe à Le Faouët (56)

       « Â son contact naissent des chevelures d’or. Vous entrerez dans la chambre, vous puiserez une bouteille d’eau à la fontaine, vous prendrez le peigne, puis vous monterez sur mon dos. La suite me regarde et je vous promets qu’il ne vous arrivera aucun mal. »

       Tout se passa ainsi qu’il était convenu et les deux compagnons partirent à franc-étrier au milieu de la nuit. Ils n’avaient cependant pas pu taire entièrement le bruit de leurs pas. Le maître les avait entendus et il s’était lancé à leur poursuite, avec son cheval préféré.

       Comme les premières lueurs de l’aube blanchissaient la cime des arbres, les fugitifs l’aperçurent qui arrivait par la grand-route, dans une galopade vertigineuse.

       « Jetez en travers l’eau de la bouteille ! » commanda l’âne qui était essoufflé. Georgik obéit, et voici que devant eux bouillonna en cascade torrentueuse, traçant un sillon profond dans le sol et une rivière se mit à couler, arrêtant net la poursuite du cavalier.

       « Nous somme sauvés dit l’âne, il ne nous reste plus à présent qu’à nous séparer et à suivre chacun notre destinée. Souvenez-vous cependant d’un dernier conseil : Aux gens qui vous interrogeront ne causez pas. Si l’on vous pose une question qui vous déplaît, vous répondrez d’un seul mot : Michenik ! Michenik ! Quoiqu’il advienne, si vous courez un danger appelez-moi Merlinik, à mon secours, s’il vous plaît ! Et je serai là près de vous toujours. »

       Ayant parlé de la sorte, l’âne s’éloigna de son côté, tandis que Georgik, revêtu d’une peau de mouton et d’habits très pauvres, allait se proposer au roi pour garder ses troupeaux. On l’accepta sur sa bonne mine, bien qu’à chacune des conditions qu’on lui proposait, il ne témoignât de sa satisfaction que par ces mots : Michenik ! Michenik !

       Il était là depuis pas mal de temps, vaquant de son mieux à son métier, quand la nouvelle se répandit que le roi avait résolu de marier ses filles.

       « Je ne veux pas imiter l’exemple des autres souverains, avait déclaré le bon prince, ils font faire à leurs enfants des mariages de convention, souvent contre leur gré. Mes filles sont assez riches et peuvent choisir leurs préférés. »

       Elles choisirent en effet, et la surprise ne fut pas médiocre de voir la première prendre Jean-Marie le garçon jardinier et la deuxième Joseph, le valet d’écurie. Mais cela devint presque du scandale, quand on sut que la troisième, la plus belle et la meilleure, s’arrêtait au berger, ce personnage ridicule qui avait l’air innocent et qui à toutes les questions, n’avait qu’un mot sur les lèvres : Michenik !

       La décision de la princesse était d’ailleurs irrévocable, le roi y souscrit et le mariage fut célébré aussitôt avec éclat.

       Il n’y avait pas encore trois mois d’écoulés depuis l’événement qu’une triste nouvelle fut apportée à la cour. La guerre avait éclaté entre le monarque et le pays voisin. Trois armées allaient entrer en campagnes et les trois gendres devaient en prendre le commandement.

    « Tu iras aussi dit le roi à Georgik.

    - Michenik ! Michenik ! » avait répondu celui-ci.

       On lui offrit pour le conduire un bidet étique et poussif « Michenik, Michenik ! » avait-il encore répondu. Au bout d’un kilomètre, la pauvre bête tombait d’inanition, juste au moment où les deux autres gendres, qui étaient les favoris de la cour passaient sur des chevaux magnifiquement harnachés. Ils éclatèrent de rire, en voyant son embarras : »Le voilà bien lourdaud, s’écrièrent-ils. Â ce compte-là, il arrivera sur le terrain de la lutte quand la guerre sera terminée depuis longtemps. »

       « Michenik ! Michenik », fit simplement le jeune homme, en haussant les épaules, et quand ses beaux-frères eurent tournés le dos, il appela : Merlinik, à mon secours, s’il vous plaît ! »

    Â l’instant on entendit le galop d’un coursier qui accourait avec la rapidité de la flèche. C’était l’âne qui lui avait sauvé la vie et qui lui apportait un superbe habit et des armes de prix. Il revêtit l’habit et les armes, sauta en selle et en un clin d’œil atteignit ses beaux-frères. Ceux-ci ne reconnurent pas ce cavalier en somptueux équipage.

    « Où allez-vous, Messire ? lui demandèrent-ils.

    - Â la guerre : riposta Georgik.
    -
    Attendez-nous donc, car nous y allons aussi !
    -
    Je ne saurais. J’espère que la guerre sera terminée depuis longtemps, quand vous arriverez sur le champ de bataille. » Et Georgik sur son âne plus vif que le vent, disparut dans le lointain.

       Son espoir ne fut pas trompé. Il besogna avec tant de courage et d’habileté qu’il arrêta les hostilités et signa le traité de paix, avant que ses beaux-frères ne l’eussent rejoint.

    Il les rencontra comme il s’en retournait.

    « D’où venez-vous ? interrogèrent-ils.

    - De la guerre !
    -
    C’est donc fini ?
    -
    Hé oui ! En vérité, et voilà le traité de paix.
    -
    Pour Dieu ! Étranger, lisez-le nous !
    -
    Je le ferai volontiers, mais la condition que j’exige vous paraîtra peut-être dure.
    -
    Laquelle ?
    -
    Il me faudra deux pommes d’orange. »

       En ce pays il était d’usage en effet qu’au lieu de donner des bagues aux femmes on remit des pommes d’orange aux hommes qui se mariaient.

       « Comme vous le dites, la condition semble dure, mais nous l’acceptons néanmoins », déclarèrent les deux beaux-frères d’un air résigné.

       Ils étaient à peine entré à la cour les uns et les autres qu’une affreuse calamité éprouva le royaume. Le monarque perdit la vue. En vain eut-on recours aux médecins et aux empiriques, personne ne sut indiquer un remède efficace. Un sorcier finit pourtant par déclarer qu’il n’y avait qu’un moyen de rendre la lumière au malade, c’était d’aller puiser de l’eau à la source de la clarté et de lui laver les yeux avec cette eau. Les trois beaux-frères se proposèrent pour tenter l’entreprise. Tous les trois partirent dans l’équipage qu’ils avaient pris en se rendant à la guerre. La même aventure leur survint. Il n’y avait pas un quart-d’ ’heure qu’ils étaient en marche que le cheval décharné dont Georgik  avait été pourvu tombait inanimé au milieu de la route et que ses deux compagnons enchantés de sa déconfiture piquèrent de l’avant en se moquant de lui.

       Georgik néanmoins ne demeuras pas dans l’embarras : « Au secours ! Merlinik » cria-t-il, et l’âne sauveur d’accourir à bride abattue, avec un déguisement complet à son usage. Atteindre ses beaux-frères et les dépasser, sans qu’il eut fût possible de le reconnaître, fut alors pour lui l’affaire d’un instant. En quelques bonds de son coursier, il parvint à la fontaine de la clarté. Or, elle était gardée par un dragon à sept têtes qui d’ordinaire dormait, mais qui une fois sorti de son sommeil, restait quinze ans sans fermer l’œil. Ce jour-là précisément il était réveillé et il veillait jalousement sur la source.

       Il en fut pour ses frais d’ailleurs. En vain il allongeait ses sept têtes menaçantes et poussait-il des rugissements affreux, l’âne sans s’effrayer, tournait prompt comme l’éclair, autour de la fontaine. Au troisième tour, Georgik, du bout de son épée, plongea une fiole dans l’eau, la remplit et se sauva vivement.

    Au milieu du trajet, il aperçut ses beaux-frères qui précipitaient leur marche.

    « Pourquoi courez-vous donc si vite ? leur demanda-t-il.

    - Nous allons chercher de l’eau de clarté pour le roi, répliquèrent-ils
    -
    Inutile de vous déranger, croyez-moi, la voici cette eau. » Et il leur montrait une fiole pleine.
    -
    « De grâce ! s’écrièrent à la fois les deux beaux-frères, confiez-la nous
    -
    Elle m’a trop coûté à prendre pour que je vous la livre sans salaire.
    -
    Nous vous demandons ce que vous exigerez.
    -
    Soit ! Mais vous me la paierez cher. J’exige que l’un et l’autre vous coupiez vos gros doigts de pieds et me les remettiez en échange. »

       Les deux malheureux beaux-frères tressaillirent d’épouvante. Comment consentir à une pareille exigence ? Ils n’avaient pourtant pas le choix, car Georgik ne consentait même pas à discuter. Ils se résignèrent donc, mutilèrent leurs doigt de pied et obtinrent la fiole. Or elle était pleine d’eau bourbeuse qui avait été puisée dans la rivière, tandis que Georgik cachait soigneusement celle qui contenait l’eau de la clarté de la fontaine.

       Ils se rendirent compte bientôt de l’inefficacité de leur remède. Ils eurent beau laver les yeux du monarque avec leur eau bourbeuse, celui-ci ne s’en portait que plus mal. Quant à Georgik, on ne pensa pas à le consulter. Il était d’ailleurs toujours traité n paria, personne devant un ter souffre-douleur, ne se serait douté qu’il était le gendre du roi.

       Lui, cependant, de son côté, se distrayait à sa façon. Monté sur son âne, il se promenait chaque soir autour du château. On entendait à peine le galop de sa monture, on distinguait même le cavalier à travers les ténèbres, mais son allure était si vive qu’il était impossible de le reconnaître. Dans tout le pays, on ne parlait plus que du mystérieux revenant qui faisait trembler les plus audacieux.

       Désireux d’en avoir le cœur net, les deux autres beaux-frères eurent une idée. On annonça que le roi allait offrir un grand festin auquel devaient être invités les gens de marque du royaume. Ils pensaient bien que le promeneur nocturne se trouverait dans leurs rangs et qu’on le discernerait à quelque signe.

       Toutefois, comme ils ne désiraient pas se présenter à leurs hôtes en compagnie de ce Michenik qui, avec ses airs innocents, les couvrait de honte, ils ordonnèrent d’envoyer celui-ci au loin avec sa femme. Le jeune homme accepta cette nouvelle humiliation, sans murmurer, il n’en fut pas de même de cette dernière.

       Lorsqu’elle se vit seule avec son mari, telle une déshéritée dans un pays désert, elle ne put retenir ses larmes.

       « Faut-il donc, gémissait-elle, que je sois malheureuse à ce point ? Encore si j’avais un époux comme les autres femmes, mais hélas le mien ne vaut guère mieux qu’un muet. Michenik, Michenik, voilà son seul discours. Un perroquet en dirait davantage. »

       Cette fois l’affront était trop sanglant, il atteignit Georgik au plus sensible de son cœur. Aussi ne peut-il y résister. Il retrouva soudain la parole :

       « Vous avez raison, femme chérie de vous plaindre de moi, répondit-il. Il y a cependant une fin à tout. J’entends désormais reprendre la place qui me convient dans cette société des hommes et être considéré à la cour en digne gendre du roi. Vous n’aurez plus à rougir, je vous le promets. »

       Ayant ainsi parlé, il appela : »Merlinik, à mon secours s’il vous plaît ! ». Alors dans un nuage de poussière, on vit apparaître un magnifique attelage sur lequel les jeunes époux montèrent et qui les transporta en une minute jusqu’au château royal. Leur entrée fit sensation. Tout le monde, courtisans et serviteurs, accourut. Chacun reconnut Georgik et sa femme et les deux autres beaux-frères ne purent s’empêcher de les complimenter sur cette transformation. Quand l’heure sonna d’aller au festin. Georgik prit la tête du cortège, laissant flotter sur ses épaules ses beaux cheveux d’or que le peigne enchanté  lui avait donnés et se mit à table à la droite du roi.

       Il s’était promis de tirer une vengeance éclatante des humiliations que ses beaux-frères lui avaient infligées. Ils ne tardèrent pas à lui en fournir eux-mêmes l’occasion ?

       Comme le repas touchait à sa fin, le vieux roi aveugle, suivant l’habitude ce temps, pria ses principaux convives de lui conter quelques histoires intéressantes. Les deux beaux-frères entamèrent le récite de leurs soi-disant prouesses au cours de la dernière guerre Georgik ne perdit pas un mot. Il attendait les narrateurs pour le moment du retour. Alors il se leva et se tournant vers eux, dans un geste de défi :

       « Vous en avez menti, s’écria-t-il, aussi vrai que je suis devant vous aujourd’hui et que je l’étais alors. Ce n’est pas vous qui avez conduit la guerre et ce n’est pas vous qui avez signé la paix. »

    Les deux gendres bondirent sous l’outrage :

    « Qui est-ce donc ? demandèrent-ils
    -
    C’est moi, et je m’en vais tout de suite cous rafraîchir le souvenir. Voulez-vous me montrer où sont vos pommes d’orange ? » Les deux gendres baissèrent la tête.

       « Vous ne le sauriez en effet, ajouta Georgik, car vous me les avez confiées en échange du traité de paix que je rapportais. Les voici ! » Et il les tira de dessous  son pourpoint.

       « Et maintenant, racontez à cette assemblée que qui vous advint lors de notre voyage à la fontaine de la clarté

    - Nous y sommes allés, répliquèrent les gendres,  malgré les difficultés et nous y avons puisé de l’eau dont nous avons baigné les yeux du roi
    -
    Hélas ! murmura le roi, je m’en suis que plus mal trouvé.
    -
    Je n’en suis pas surpris déclara Georgik, c’était l’eau d’une rivière fangeuse. Mais puisque ces vaillants gentilshommes nous ont dit ce qu’ils avaient rapporté, pourraient-ils nous dire également ce qu’ils avaient laissé en route ? »
    -
    Les gendres n’osaient souffler mot.

       « Regardez ! » Et de l’une de ses poches Georgik retirait les gros doigts de pieds des malheureux. « Ils me les avaient livrés en échange de l’eau que moi j’avais puisée à la fontaine de clarté, et encore en ont-ils été pour leurs frais, car j’ai conservé de par moi le liquide bienfaisant, pour ne leur remettre qu’une contrefaçon. Vous en jugerez d’ailleurs vous-mêmes. »


     

       En achevant ces mots, il déboucha la fiole, en versa quelques gouttes dans les yeux du roi et instantanément rendit à celui-ci la lumière, tandis que l’assemblée éclatait en applaudissements. Les deux autres gendres avaient disparu.

       « Bravo, mon fils, s’écria le vieux roi, vous avez noblement fait vos preuves. Â vous mon héritage ! » Et sur sa tête il posa la couronne et il consacra souverain d’un grand royaume celui qui avait été le paria de la cour, Michenik l’innocent.

    François Cadic, Contes et Légende de Bretagne 1907

    © Le Vaillant Martial


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  •    Il y avait autrefois au Ponthou une auberge que l'on appelait l’Auberge blanche, à cause de la couleur de la façade. Les aubergistes étaient d’honnêtes gens qui faisaient leurs pâques tous les ans et on n'avait pas besoin de compter après eux. Les voyageurs descendaient à l'Auberge blanche, et les chevaux connaissaient si bien la porte de l'écurie qu'ils s'y arrêtaient d'eux-mêmes. 

       Le décapiteur de moissons (1) [i]avait commencé à rendre les jours tristes et courts. Un soir que Floc'h, le maître de l'Auberge blanche, était à la porte, un voyageur, qui avait l'air d'un homme d'importance et montait un beau cheval qui n'était pas du pays, s'arrêta près du seuil, porta la main à son chapeau, et dit à l'aubergiste :

    - Je voudrais souper et une chambre pour moi seul.  

    Floc'h tira d'abord sa pipe de sa bouche, puis son chapeau de dessus sa tête, et répondit :

      - Dieu vous bénisse, Monsieur ; vous aurez à souper ; mais pour une chambre à vous seul, nous ne pouvons vous en donner, car nous avons, là-haut, six muletiers qui s'en retournent à Redon, et ils ont pris les six lits de l'Auberge blanche

    Le voyageur dit alors :

    - Mon Dieu, brave homme, tâchez que je ne reste pas dehors. Les chiens ont un chenil ; il n'est pas juste que les chrétiens ne trouvent point où coucher, par un temps comme celui-ci.
      - Monsieur l'étranger, répondit Floc'h bien marri, je ne sais que vous dire, sinon que l'auberge est pleine, et qu'il reste seulement la chambre rouge.
    - Eh bien, donnez-la-moi, répliqua l’'inconnu. 

     Mais l'aubergiste se gratta la tête et devint triste, car il ne pouvait donner la chambre rouge au voyageur. 

     - Depuis que je suis à l'Auberge blanche, dit-il enfin, il n'y a jamais eu que deux hommes qui ont couché dans cet endroit, et, le lendemain, leurs cheveux se trouvaient blancs, de noirs qu'ils avaient été la veille. 

       Le voyageur regarda l'aubergiste. 

    - Avez-vous donc des morts qui reviennent chez vous, brave homme ? demanda-t-il.
     - Il y en a, murmura Floc'h.
    - Alors, à la grâce de monsieur le bon Dieu et de madame la Vierge. Faites-moi du feu dans la chambre rouge et bassinez mon lit, car j'ai froid. 

     L'aubergiste fit ce qui lui était ordonné.

     Quand il eut soupé, le voyageur souhaita une bonne nuit à tous ceux qui étaient à table, et il monta dans la chambre rouge. L'aubergiste et sa femme, tout tremblants, se mirent en prière. Cependant l'étranger était arrivé à l'endroit où il devait coucher, et il regarda autour de lui.

     C'était une grande chambre couleur de feu, avec de grandes taches luisantes sur le mur, si bien qu'on l'aurait crue peinte avec du sang encore frais. Dans le fond, il y avait un lit carré qu'entouraient de grands rideaux. Le reste était vide, et l'on entendait le vent qui soufflait tristement dans la cheminée et dans les corridors, comme les voix des âmes demandant des prières. 

     Le voyageur se mit à genoux, parla tout bas à Dieu, puis se coucha sans crainte ; bientôt il s'endormit.

       Mais voilà qu'au moment où minuit sonnait à l'église éloignée, il se réveilla et il entendit les rideaux qui glissaient sur leurs gaules de fer et qui s'ouvraient à sa droite.

     Le voyageur voulut descendre du lit ; ses pieds heurtèrent quelque chose de froid, et il recula effrayé. 

       Il y avait là, devant lui, un cercueil avec les quatre cierges aux quatre coins, et, par-dessus, le grand drap noir semé de larmes blanches !

      L’étranger s'élança de l'autre côté du lit ; aussitôt le cercueil y passa et lui barra, de nouveau, le passage.  Cinq fois il essaya de sortir, et cinq fois la bière se plaça sous ses pieds, avec les cierges et le drap noir.  Le voyageur comprit que c'était un mort qui avait sa demande à faire, il se mit à genoux dans son lit, et après s'être signé :

    - Qui es-tu, mort ? dit-il, parle ! C’est un chrétien qui t'écoute. 

    Une voix sortit du cercueil, et dit :

     - Je suis un voyageur assassiné ici par ceux qui tenaient l'auberge avant l'homme qui y demeure maintenant ; je suis mort en état de péché, et je brûle dans le purgatoire.
     - Que veux-tu, âme en peine, pour te soulager ? 
     - Il me faut six messes dites à l'église de
    Notre-Dame du Folgoët par un prêtre en étole noire et blanche ; puis, un pèlerinage fait en mon intention par un chrétien à Notre-Dame de Rumengol

       À peine le voyageur avait-il parlé ainsi, que les cierges s'éteignirent ; les rideaux se fermèrent, et tout rentra dans le silence.

       L'étranger passa la nuit en prières.  Le lendemain, il raconta tout à l'aubergiste, puis il lui dit : 

     - Brave homme, je suis M. de Rohan, de famille noble s'il en est en Bretagne. J'irai faire un pèlerinage à Rumengol, et je payerai les six messes. Ne vous inquiétez donc plus, car l'âme sera délivrée.  Un mois après, la chambre rouge avait perdu sa couleur de sang; elle était redevenue blanche et gaie comme les autres, et l'on n'y entendait plus d'autre bruit que celui des hirondelles qui nichaient dans la cheminée ; on n'y voyait plus autre chose que trois lits et un crucifix. 

     Le voyageur avait tenu sa parole.

    © Le Vaillant Martial

    [i] (1) Dibenn-eost, c'est un des noms donnés, en Bretagne, à l'automne. Source / Émile SOUVESTRE, Le foyer breton, 1845.)

     


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  • Péronnik L’idiot[i] 

    V

    ous n’êtes pas sans avoir rencontré de ces pauvres innocents que le prêtre a baptisés avec l’huile de lièvre[i]  et qui ne savent que s’arrêter devant les portes pour demander leur pain. On dirait des veaux qui ont perdu le chemin de leur étable. Ils regardent de tous côtés avec de grands yeux et la bouche ouverte, comme s’ils cherchaient quelque chose ; mais ce qu’ils cherchent n’est pas assez commun dans le pays pour qu’on le trouve sur les grands chemins, car c’est de l’esprit.

       Peronnik était un de ces pauvres idiots qui ont pour père et mère la charité des chrétiens. Il allait devant lui sans savoir où ; quand il avait soif, il buvait aux fontaines ; quand il avait faim, il demandait aux femmes qu’il voyait sur leurs seuils les croûtes de rebut ; quand il avait sommeil, il cherchait une meule de paille et y creusait son lit, comme un lézard.

       Du reste, Peronnik n’était pas mal vêtu pour son état. Il avait une culotte de toile à laquelle il ne manquait que le fond, un gilet garni d’une manche et la moitié d’un bonnet qui avait été neuf. Aussi, quand Peronnik avait mangé, il chantait de tout son cœur, et il remerciait Dieu, soir et matin, de lui avoir fait tant de présents sans y être obligé. Quant à savoir un métier, Peronnik n’en avait jamais appris ; mais il était habile en beaucoup de choses. Il faisait autant de repas qu’on voulait, il dormait plus longtemps que personne, et il imitait avec sa langue le chant des alouettes. Il y en a maintenant plus d’un dans le pays qui n’en pourrait pas faire autant.

       À l’époque dont je vous parle (c’est-à-dire il y a mille ans et plus) le Pays du blé blanc n’était pas tout à fait comme vous le voyez aujourd’hui. Depuis ce temps-là bien des gentilshommes ont mangé leur héritage et changé leurs futaies en sabots ; aussi, la forêt de Paimpont s’étendait-elle sur plus de vingt paroisses. Il y en a même qui disent qu’elle passait la rivière et allait rejoindre Elven.

       Quoi qu’il en soit, Peronnik arriva un jour à une ferme bâtie sur la lisière du bois, et, comme il y avait déjà longtemps que la cloche du Bénédicité sonnait dans son estomac, il s’approcha pour demander à manger.

       La fermière était justement à genoux sur le seuil de la porte et se préparait à nettoyer la bassine à bouillie avec sa pierre à fusil [ii] ; mais quand elle entendit la voix de l’idiot qui demandait à manger au nom du vrai Dieu, elle s’arrêta et lui tendit le chaudron.

    – Tiens, dit-elle, mon pauvre Jean le Veau[iii], mange le gratin et dis un Pater pour nos pourceaux qui ne peuvent pas engraisser.

       Peronnik s’assit à terre, mit la bassine entre ses jambes, et se mit à gratter avec ses ongles ; mais il ne réussissait à trouver que bien peu de choses, car toutes les cuillers de la maison avaient déjà passé par là. Cependant il se lécha les doigts, en faisant entendre un grognement de satisfaction, comme s’il n’eût jamais mangé rien de meilleur.

    – C’est de la farine de mil, dit-il à demi-voix, de la farine de mil détrempée avec du lait de vache noire[iv] par la meilleure faiseuse de tout le bas pays.

    La fermière, qui s’en allait, se retourna flattée.

    – Pauvre innocent, dit-elle, il en reste bien peu ; mais j’ajouterai un morceau de pain de méteil[v] .

       Elle apporta au jeune garçon l’entamure d’une miche qui arrivait du four ; Peronnik y mordit comme un loup dans une cuisse d’agneau et s’écria qu’il devait avoir été pétri par le boulanger de monseigneur l’évêque de Vannes ! La paysanne enorgueillie répondit que c’était bien autre chose quand on le mangeait avec du beurre nouvellement baratté, et, pour le prouver, elle en apporta dans la petite écuelle couverte. Après en avoir goûté, l’idiot déclara que c’était du beurre vivant [vi] , que celui de la semaine blanche ne le valait pas [vii] , et, afin de mieux appuyer ses éloges, il étendit sur son entamure tout ce qui se trouvait dans la sébile. Mais le contentement empêcha la fermière de s’en apercevoir, et elle ajouta encore à ce qu’elle avait déjà donné un morceau de lard qui restait de la soupe du dimanche.

       Peronnik vantait toujours plus chaque morceau et avalait tout, comme si c’eût été de l’eau de source, car il n’avait point fait, depuis bien longtemps, un pareil repas. La fermière allait et venait, tout en le regardant manger, et ajoutait, par-ci par-là, quelques bribes qu’il recevait en faisant le signe de la croix.

       Pendant qu’il était ainsi occupé à prendre des forces, voilà qu’un cavalier armé parut à la porte de la maison, et s’adressa à la femme pour lui demander le chemin du château de Kerglas.

    – Jésus mon Dieu monsieur le gentilhomme, est-ce là que vous allez ? s’écria la fermière.
    – Oui, répondit l’homme de guerre, et je suis venu pour cela d’un pays si éloigné qu’il a fallu marcher trois mois, nuit et jour, pour arriver jusqu’ici.
    – Et que venez-vous chercher à Kerglas ? reprit la Bretonne.
    – Je viens chercher le bassin d’or et la lance de diamant.
    – Ce sont donc deux choses d’un grand prix ? demanda Peronnik.
    – D’un plus grand prix que toutes les couronnes de la terre, répondit l’étranger, car outre que le bassin d’or produit, à l’instant, les mets et les richesses que l’on désire, il suffit d’y boire pour être guéri de tous ses maux, et les morts eux-mêmes ressuscitent en le touchant de leurs lèvres. Quant à la lance de diamant, elle tue et brise tout ce qu’elle touche.
    – Et à qui appartiennent cette lance de diamant et ce bassin d’or ? reprit Peronnik émerveillé.
    – À un magicien que l’on appelle Rogéar, et qui habite le château de Kerglas, répondit la fermière ; on le voit tous les jours passer, à la lisière du bois, monté sur sa jument noire que suit un poulain de treize mois ; mais nul n’oserait l’attaquer, car il tient dans sa main la lance sans merci.
    – Oui, reprit l’étranger, mais l’ordre de Dieu lui défend de s’en servir au château de Kerglas. Dès qu’il y arrive, la lance et le bassin sont déposés au fond d’un souterrain obscur qu’aucune clef ne peut ouvrir ; aussi est-ce là que je veux aller attaquer le magicien.
    – Hélas ! Vous ne pourrez réussir, mon maître, reprit la paysanne ; plus de cent autres gentilshommes ont essayé l’aventure, avant vous, sans qu’aucun n’ait reparu.
    – Je le sais, bonne femme, répliqua le cavalier ; mais ils n’avaient pas reçu, comme moi, les instructions de l’ermite de Blavet.
    – Et que vous a dit l’ermite ? demanda Peronnik.
    – Il m’a averti de tout ce que j’aurai à faire, reprit l’étranger ; d’abord il faudra que je traverse le bois trompeur où toutes espèces d’enchantements seront employés pour m’effrayer et me faire perdre ma route. La plupart de ceux qui m’ont précédé s’y sont égarés et y ont péri de froid, de fatigue ou de faim.
    – Et si vous le passez ? dit l’idiot.
    – Si je le passe, continua le gentilhomme, je rencontrerai un korrigan armé d’un aiguillon de feu qui réduit en cendres tout ce qu’il touche. Ce korrigan veille près d’un pommier auquel il faudra que je prenne une pomme.
    – Et ensuite ? ajouta Peronnik.
    – Ensuite, je trouverai la fleur qui rit, gardée par un lion dont la crinière est formée de vipères, et il faudra que je cueille la fleur ; après quoi j’aurai à passer le lac des dragons, à combattre l’homme noir armé d’une boule de fer qui atteint toujours le but et revient d’elle-même à son maître ; j’entrerai enfin dans le vallon des plaisirs, où je verrai tout ce qui peut tenter un chrétien et le retenir, et j’arriverai à une rivière qui n’a qu’un seul gué. Là se trouvera une dame vêtue de noir que je prendrai en croupe et qui me dira ce que je dois faire.

       La fermière essaya de prouver à l’étranger qu’il ne pourrait jamais supporter toutes ces épreuves ; mais celui-ci répondit que ce n’était point-là une affaire à être jugée par les femmes, et, après s’être fait indiquer l’entrée de la forêt, il mit son cheval au galop et disparut parmi les arbres.

       La fermière poussa un gros soupir, en déclarant que c’était un mort de plus que le Christ allait avoir à juger ; elle donna quelques croûtes à Peronnik et l’engagea à continuer son chemin.

       Celui-ci allait suivre son conseil lorsque le maître de la ferme arriva des champs. Il venait justement de renvoyer l’enfant qui gardait les vaches à l’entrée du bois, et il cherchait, dans son esprit, comment il pourrait le remplacer.

       La vue de l’idiot fut pour lui un trait de lumière ; il pensa qu’il avait trouvé ce qui lui manquait, et, après quelques questions, il demanda brusquement à Peronnik s’il voulait rester à la ferme pour surveiller le bétail. Peronnik eût préféré avoir à se surveiller tout seul, car personne n’avait plus de courage que lui pour ne rien faire ; mais il sentait encore sur ses lèvres le goût du lard, du beurre frais, du pain de méteil et du gratin de mil ; aussi se laissa-t-il tenter et accepta-t-il la proposition du fermier.

       Celui-ci le conduisit sur-le-champ au bord de la forêt ; il compta tout haut les vaches (sans oublier les génisses), lui coupa une baguette de coudrier pour qu’il pût les conduire, et l’avertit de les ramener au soleil couchant.

       Voilà donc Peronnik devenu curé de bestiaux, devant les empêcher de mal faire, et courant de la noire à la rousse et de la rousse à la blanche pour les retenir où il fallait.

       Or, pendant qu’il courait ainsi de côté et d’autre, il entendit tout à coup des pas de chevaux, et il aperçut, dans une des allées du bois, le géant Rogéar assis sur sa jument, suivi du poulain de treize mois. Il portait au cou le bassin d’or et à la main la lance de diamant qui brillait comme une flamme. Peronnik effrayé se cacha derrière un buisson ; le géant passa près de lui, puis continua sa route. Lorsqu’il eut disparu, l’idiot sortit de sa cachette et regarda le côté par lequel il était parti, mais sans pouvoir reconnaître le chemin qu’il avait suivi.

       Cependant des cavaliers armés arrivaient sans cesse pour chercher le château de Kerglas et on n’en voyait aucun revenir. Le géant, au contraire, faisait tous les jours sa promenade. L’idiot, qui avait fini par s’enhardir, ne se cachait plus lorsqu’il passait, et le regardait, de loin, avec des yeux d’envie, car le désir de posséder le bassin d’or et la lance de diamant grandissait chaque jour dans son cœur. Mais il en était de cela comme d’une bonne femme, c’était une chose plus facile à souhaiter qu’à obtenir.

       Un soir que Peronnik était seul dans la pâture, comme d’habitude, voilà qu’un homme à barbe blanche s’arrêta à la lisière de la forêt. L’idiot crut que c’était encore quelque étranger qui venait pour tenter les aventures, et il lui demanda s’il ne cherchait pas la route de Kerglas.

    – Je ne la cherche pas, car je la connais, répondit l’inconnu.
    – Vous y êtes allé et le magicien ne vous a pas tué ! s’écria l’idiot.
    – Parce qu’il n’avait rien à craindre de moi, répliqua le vieillard à barbe blanche ; on me nomme le sorcier Bryak et je suis le frère aîné de Rogéar. Quand je veux l’aller visiter je viens ici, et, comme malgré ma puissance je ne pourrais traverser le bois enchanté sans m’égarer, j’appelle le poulain noir pour me conduire.

       À ces mots, il traça trois cercles avec son doigt sur la poussière, répéta tout bas des paroles que le démon apprend aux sorciers, puis il s’écria :

                 Poulain libre des pieds, poulain libre des dents,
                Poulain, je suis ici, viens vite, je t’attends.

       Le petit cheval parut aussitôt. Bryak lui mit un licou, une entrave, monta sur son dos et le laissa rentrer dans la forêt.

       Peronnik ne dit rien à personne de cette aventure ; mais il comprenait maintenant que la première chose pour se rendre à Kerglas était de monter le poulain qui connaissait la route. Malheureusement il ne savait ni tracer les trois cercles, ni prononcer les paroles magiques nécessaires pour faire entendre l’appel :

                 Poulain libre des pieds, poulain libre des dents,
                Poulain, je suis ici, viens vite, je t’attends.

        Il fallait donc trouver une autre manière de s’en rendre maître, et, une fois qu’il serait pris, le moyen de cueillir la pomme, de saisir la fleur qui rit, d’échapper à la boule de l’homme noir, et de traverser le vallon des plaisirs.

       Peronnik y songea longtemps, et il lui sembla enfin qu’il pourrait réussir. Ceux qui sont forts vont chercher le danger avec leur force, et, le plus souvent, ils y périssent ; mais les faibles prennent les choses de côté. Ne pouvant espérer de combattre le géant, l’idiot résolut d’avoir recours à la ruse. Quant aux difficultés, il ne s’en effraya pas ; il savait que les nèfles sont dures comme cailloux quand on les cueille, et qu’avec un peu de paille et beaucoup de patience elles finissent, pourtant, par mollir[viii] .

       Il fit donc tous ses préparatifs pour l’heure où le géant devait paraître à l’entrée du bois. Il arrangea d’abord un licou et une entrave de chanvre noir, un lacet à prendre les bécasses, dont il trempa les crins dans l’eau bénite, une poche de toile qu’il remplit de glu et de plumes d’alouettes, un chapelet, un sifflet de sureau et un morceau de croûte frotté de lard rance. Cela fait, il émietta le pain de son déjeuner le long de la route que suivait Rogéar, sa jument et son poulain de treize mois.

       Tous trois parurent à l’heure ordinaire et traversèrent la pâture, comme ils le faisaient tous les jours : mais le poulain, qui marchait la tête basse et flairant la terre, sentit les miettes de pain et s’arrêta pour les manger, de sorte qu’il se trouva bientôt seul et hors de vue du géant. Alors Peronnik s’approcha doucement ; il lui jeta son licou, attacha deux de ses pieds avec l’entrave, sauta sur son dos et le laissa aller à sa fantaisie, car il était bien sûr que le poulain, qui connaissait le chemin, le conduirait au château de Kerglas.

       Le jeune cheval prit effectivement, sans hésiter, une des routes les plus sauvages, marchant aussi vite que le lui permettait l’entrave.

       Peronnik tremblait comme une feuille, car tous les enchantements de la forêt se réunissaient pour l’effrayer. Tantôt il lui semblait qu’un gouffre sans fond s’ouvrait devant sa monture, tantôt les arbres paraissaient s’enflammer et il se trouvait au milieu d’un incendie ; souvent, au moment de passer un ruisseau, le ruisseau devenait torrent et menaçait de l’emporter ; d’autres fois, quand il suivait un sentier, au pied de la colline, d’immenses rochers avaient l’air de se détacher et de rouler vers lui pour l’écraser. L’idiot avait beau se dire que c’étaient des tromperies du magicien, il sentait sa moelle se refroidir de peur. Enfin il se décida à enfoncer son bonnet sur ses yeux pour ne rien voir et à laisser le poulain l’emporter.

       Tous deux arrivèrent ainsi dans une plaine où cessaient les enchantements. Alors Peronnik releva son bonnet et regarda autour de lui.

       C’était un lieu aride et plus triste qu’un cimetière. De loin en loin, on voyait les squelettes des gentilshommes qui étaient venus pour chercher le château de Kerglas. Ils étaient là, étendus à côté de leurs chevaux, et des loups gris achevaient de ronger leurs os.

       Enfin l’idiot rencontra une prairie ombragée tout entière par un seul pommier si chargé de fruits que les branches pendaient jusqu’à terre. Devant l’arbre était le korrigan tenant à la main l’épée de feu qui réduisait en cendres tout ce qu’elle touchait.

       À la vue de Peronnik, il jeta un cri semblable à celui de la corneille de mer et leva son épée ; mais, sans paraître s’étonner, le jeune garçon ôta son bonnet avec politesse.

    – Ne vous dérangez pas, mon petit prince, dit-il ; je veux seulement passer pour me rendre à Kerglas, où le seigneur Rogéar m’a donné rendez-vous.
    – À toi, répondit le nain, et qui es-tu donc ?
    – Je suis le nouveau serviteur de notre maître, reprit l’idiot ; vous savez bien, celui qu’il attend !
    – Je ne sais rien, répliqua le nain, et tu m’as tout l’air d’un affronteur.
    – Faites excuse, interrompit Perronik, ce n’est pas mon métier ; je suis seulement preneur et dresseur d’oiseaux. Mais, pour Dieu ! Ne me retardez pas, car Monsieur le magicien compte sur moi, et même il m’a prêté son poulain, comme vous voyez, pour que j’arrive plus tôt au château.

        Le korrigan remarqua en effet, alors, que Peronnik montait le jeune cheval du magicien, et il commença à penser qu’il lui disait vrai. L’idiot avait d’ailleurs l’air si innocent qu’on ne pouvait le croire capable d’inventer une histoire. Cependant il parut encore douter et il lui demanda quel besoin le magicien avait d’un oiseleur.

    – Un grand besoin, à ce qu’il paraît, répliqua Peronnik, car, selon son dire, tout ce qui graine et tout ce qui mûrit dans le jardin de Kerglas est à l’instant dévoré par les oiseaux.
    – Et comment feras-tu pour les empêcher ? demanda le nain.

       Peronnik montra le petit piège qu’il avait fabriqué et dit qu’aucun oiseau n’y pouvait échapper.

    – C’est ce dont je veux m’assurer, reprit le korrigan. Mon pommier est aussi ravagé par les merles et par les grives ; tends ton piège, et, si tu peux les prendre, je te laisserai passer.

       Peronnik y consentit ; il attacha son poulain à un arbre, s’approcha du tronc du pommier, y fixa un des bouts du piège, puis il appela le korrigan pour tenir l’autre bout, tandis qu’il préparait les brochettes. Celui-ci fit ce que l’idiot demandait ; alors Peronnik tira subitement le nœud coulant, et le nain se trouva lui-même pris comme un oiseau.

       Il poussa un cri de rage et voulut se dégager ; mais le lacet, qui avait été trempé dans l’eau bénite, résista à tous ses efforts. L’idiot eut le temps de courir à l’arbre, d’y cueillir une pomme et de remonter sur le poulain, qui continua sa route.

       Ils sortirent ainsi de la plaine, et se trouvèrent en face d’un bosquet composé des plus belles plantes. Il y avait là des roses de toutes couleurs, des genêts d’Espagne, des chèvrefeuilles rouges, et par-dessus le tout, s’élevait une fleur mystérieuse qui riait ; mais un lion à crinière de vipères courait autour du bosquet, en roulant les yeux et faisant grincer ses dents comme deux meules de moulin nouvellement repiquées.

       Peronnik s’arrêta et salua de nouveau, car il savait que devant les puissants un bonnet est moins utile sur la tête qu’à la main. Il souhaita toutes sortes de prospérités au lion ainsi qu’à sa famille, et lui demanda s’il était bien sur la route qui conduisait à Kerglas.

    – Et que vas-tu faire à Kerglas ? cria l’animal féroce d’un air terrible.
    – Sauf votre respect, répondit timidement l’idiot, je suis au service d’une dame qui est l’amie du seigneur Rogéar, et qui lui envoie, en présent, de quoi faire un pâté d’alouettes.
    – Des alouettes, répéta le lion, qui passa la langue sur ses moustaches, voilà bien un siècle que je n’en ai mangé. En apportes-tu beaucoup ?
    – Tout ce que peut tenir ce sac, monseigneur, répondit Peronnik, en montrant la poche de toile qu’il avait remplie de plumes et de glu.

        Et, pour faire croire ce qu’il disait, il se mit à contrefaire le gazouillement des alouettes.

       Ce chant augmenta l’appétit du lion.

    – Voyons, reprit-il, en s’approchant, montre-moi tes oiseaux ; je veux savoir s’ils sont assez gros pour être servis à notre maître.
    – Je ne demanderais pas mieux, répondit l’idiot ; mais si je les tire du sac, j’ai peur qu’ils ne s’envolent.
    – Entr’ouvre-le seulement pour que j’y regarde, répliqua la bête féroce.

       C’était justement ce que Peronnik espérait ; il présenta la poche de toile au lion, qui y fourra la tête pour saisir les alouettes, et se trouva pris dans les plumes et dans la glu. L’idiot serra vite le cordon du sac autour de son cou, fit le signe de la croix sur le nœud pour le rendre indestructible ; puis, courant à la fleur qui riait, il la cueillit et repartit de toute la vitesse de son poulain.

       Mais il ne tarda pas à rencontrer le lac des dragons, qu’il fallait traverser à la nage, et à peine y fut-il entré que ceux-ci accoururent de toutes parts pour le dévorer.

      Cette fois, Peronnik ne s’amusa pas à leur tirer son bonnet ; mais il se mit à leur jeter les grains de son chapelet comme on jette du blé noir aux canards, et, à chaque grain avalé, un des dragons se retournait sur le dos et mourait, si bien que l’idiot put gagner l’autre rive sans aucun mal.

       Restait à traverser le vallon gardé par l’homme noir. Peronnik l’aperçut bientôt à l’entrée, enchaîné au rocher par le pied et tenant à la main une boule de fer, qui, après avoir frappé le but, lui revenait d’elle-même. Il avait autour de la tête six yeux qui veillaient habituellement les uns après les autres ; mais, dans ce moment, il les tenait tous six ouverts. Peronnik sachant que, s’il était aperçu, la boule de fer l’atteindrait avant qu’il eût pu parler, prit le parti de se glisser le long du taillis. Il arriva ainsi, en se cachant derrière les buissons, à quelques pas de l’homme noir. Celui-ci venait de s’asseoir, et deux de ses yeux s’étaient fermés pour se reposer. Peronnik, jugeant qu’il avait sommeil, se mit à chanter à demi-voix le commencement de la grand’messe. L’homme noir parut d’abord étonné, il redressa la tête ; puis, comme le chant agissait sur lui, il ferma un troisième œil. Peronnik entonna alors le Kyrie eleison sur le ton des prêtres qui sont possédés par le diable assoupissant [ix] . 

       L’homme noir ferma son quatrième œil et la moitié du cinquième. Peronnik commença les vêpres ; mais, avant qu’il fût arrivé au Magnificat, l’homme noir était endormi.

       Alors, le jeune garçon prit le poulain à la bride pour le faire marcher doucement par les endroits couverts de mousses, et, passant près du gardien, il entra dans la vallée des plaisirs.

       C’était ici l’endroit le plus difficile, car il ne s’agissait plus d’éviter un danger, mais de fuir une tentation. Peronnik appela tous les saints de la Bretagne à son aide.

       Le vallon qu’il traversait était semblable à un jardin rempli de fruits, de fleurs et de fontaines, mais les fontaines étaient de vins et de liqueurs délicieuses, les fleurs chantaient avec des voix aussi douces que les chérubins du paradis, et les fruits venaient s’offrir d’eux-mêmes. Puis, à chaque détour d’allée, Peronnik voyait de grandes tables servies comme pour des rois ; il sentait la bonne odeur des pâtisseries qu’on tirait du four, il voyait des valets qui semblaient l’attendre ; tandis que, plus loin, de belles jeunes filles, qui sortaient du bain et qui dansaient sur l’herbe, l’appelaient par son nom et l’invitaient à conduire le bal.

       L’idiot avait beau faire le signe de la croix, il ralentissait insensiblement le pas du poulain ; il levait le nez au vent pour mieux sentir la fumée des plats et pour mieux voir les baigneuses ; il allait peut-être s’arrêter et c’en était fait de lui, si le souvenir du bassin d’or et de la lance de diamant n’eût, tout à coup, traversé son esprit ; il se mit aussitôt à siffler dans son sifflet de sureau pour ne pas entendre les douces voix, à manger son pain frotté de lard rance pour ne pas sentir l’odeur des plats, et à regarder les oreilles de son cheval pour ne pas voir les danseuses.

       De cette manière, il arriva au bout du jardin sans malheur, et il aperçut enfin le château de Kerglas.

       Mais il en était encore séparé par la rivière dont on lui avait parlé et qui n’avait qu’un seul gué. Heureusement que le poulain le connaissait et entra dans l’eau au bon endroit.

       Peronnik regarda alors autour de lui s’il ne verrait pas la dame qu’il devait conduire au château, et il l’aperçut assise sur un rocher ; elle était vêtue de satin noir et sa figure était jaune comme celle d’une Mauresque.

    L’idiot tira encore son bonnet et lui demanda si elle ne voulait point traverser la rivière.

    – Je t’attendais pour cela, répondit la dame ; approche que je puisse m’asseoir derrière toi.

       Peronnik s’approcha, la prit en croupe et commença à passer le gué. Il était à peu près au milieu du passage quand la dame lui dit :

    – Sais-tu qui je suis, pauvre innocent ?
    – Faites excuse, répondit Peronnik, mais, à vos habits, je vois bien que vous êtes une personne noble et puissante.
    – Pour noble, je dois l’être, reprit la dame, car mon origine date du premier péché ; et pour puissante, je le suis, car toutes les nations cèdent devant moi.
    – Et quel est donc votre nom, s’il vous plaît, madame, demanda Peronnik.
    – On m’appelle la Peste, répliqua la femme jaune. L’idiot fit un bond sur son cheval et voulut se jeter dans la rivière, mais la Peste lui dit :

    – Reste en repos, pauvre innocent, tu n’as rien à craindre de moi, et je puis au contraire te servir.
    – Est-ce bien possible que vous ayez cette bonté, Madame la Peste ? dit Peronnik, en tirant cette fois son bonnet pour ne plus le remettre ; au fait, je me rappelle maintenant que c’est à vous de m’apprendre comment je pourrai me débarrasser du magicien Rogéar.
    – Il faut que le magicien meure ? dit la dame jaune.
    – Je ne demanderais pas mieux, répliqua Peronnik, mais il est immortel.
    – Écoute, et tâche de comprendre, reprit la Peste. Le pommier gardé par le korrigan est une bouture de l’arbre du bien et du mal, planté dans le paradis terrestre par Dieu lui-même. Son fruit, comme celui qui fut mangé par Adam et Ève, rend les immortels susceptibles de mourir. Tâche donc que le magicien goûte à la pomme, et je n’aurai ensuite qu’à le toucher pour qu’il cesse de vivre.
    – Je tâcherai, dit Peronnik ; mais si je réussis, comment pourrai-je avoir le bassin d’or et la lance de diamant, puisqu’ils sont cachés dans un souterrain obscur qu’aucune clef forgée ne peut ouvrir ?
    – La fleur qui rit ouvre toutes les portes, répondit la Peste, et elle éclaire toutes les nuits.

       Comme elle achevait ces mots, ils arrivèrent à l’autre bord et l’idiot s’avança vers le château.

       Il y avait dans l’entrée un grand auvent pareil au dais sous lequel marche monseigneur l’évêque de Vannes à la procession du Saint-Sacrement. Le géant s’y tenait à l’abri du soleil, les jambes croisées l’une sur l’autre, comme un propriétaire qui a rentré ses grains, et fumant une corne à tabac d’or vierge. En apercevant le poulain sur lequel se trouvaient Peronnik et la dame vêtue de satin noir, il releva la tête et dit, d’une voix qui retentissait comme le tonnerre :

    – Par Belzébuth, notre maître ! C’est mon poulain de treize mois que monte cet idiot !
    – Lui-même, ô le plus grand des magiciens, répondit Peronnik.
    – Et comment as-tu fait pour t’en emparer ? reprit Rogéar.
    – J’ai répété ce que m’avait appris votre frère Bryak, répliqua l’idiot. En arrivant sur la lisière de la forêt, j’ai dit :

     

                Poulain libre des pieds, poulain libre des dents,
                Poulain, je suis ici, viens vite, je t’attends ;

     Et le petit cheval est aussitôt venu.

    – Tu connais donc mon frère ? reprit le géant.
    – Comme on connaît son maître, répondit le garçon.
    – Et pourquoi t’envoie-t-il ici ?
    – Pour vous porter en présent deux raretés qu’il vient de recevoir du pays des Mauresques : la pomme de joie que voici, et la femme de soumission que vous voyez. Si vous mangez la première, vous aurez toujours le cœur aussi content qu’un pauvre homme qui trouverait une bourse de cent écus dans son sabot ; et si vous prenez la seconde à votre service, vous n’aurez plus rien à désirer dans le monde.

    – Alors, donne la pomme et fais descendre la Mauresque, répondit Rogéar.

       L’idiot obéit ; mais dès que le géant eut mordu dans le fruit, la dame jaune le toucha et il tomba à terre comme un bœuf qu’on abat.

       Peronnik entra aussitôt dans le palais, tenant la fleur qui rit à la main. Il traversa successivement plus de cinquante salles et arriva enfin devant le souterrain à porte d’argent. Celle-ci s’ouvrit d’elle-même devant la fleur qui éclaira l’idiot et lui permit d’arriver jusqu’au bassin d’or et jusqu’à la lance de diamant.

       Mais à peine les eut-il saisis que la terre trembla sous ses pieds ; un éclat terrible se fit entendre, le palais disparut, et Peronnik se retrouva au milieu de la forêt, muni des deux talismans, avec lesquels il s’achemina vers la cour du roi de Bretagne. Il eut seulement soin, en passant à Vannes, d’acheter le plus riche costume qu’il pût trouver et le plus beau cheval qui fût à vendre dans l’évêché du blé blanc.

       Or, quand il arriva à Nantes, cette ville était assiégée par les Français, qui avaient tellement ravagé la campagne tout autour qu’il n’y restait plus que des arbres qu’une chèvre pouvait brouter. De plus, la famine était dans la ville, et les soldats qui ne mouraient point de leurs blessures mouraient faute de pain. Aussi, le jour même où Peronnik arriva, un trompette publia-t-il dans tous les carrefours que le roi de Bretagne promettait d’adopter pour héritier celui qui pourrait délivrer la ville et chasser les Français du pays.

    En entendant cette promesse, l’idiot dit au trompette :

    – Ne crie pas davantage, et mène-moi au roi, car je suis capable de faire ce qu’il demande.
    – Toi, dit le trompette (qui le voyait si jeune et si petit), passe ton chemin, beau chardonneret
     [x] , le roi n’a pas le temps de prendre des petits oiseaux dans les toits de chaume[xi].

       Pour toute réponse, Peronnik effleura le soldat de sa lance, et, à l’instant même, il tomba mort, au grand effroi de la foule qui regardait et qui voulut fuir ; mais l’idiot s’écria :

    – Vous venez de voir ce que je puis faire contre mes ennemis ; sachez maintenant ce que puis faire pour mes amis.

       Et, ayant approché le bassin magique des lèvres du mort, celui-ci revint aussitôt à la vie.

       Le roi, qui fut instruit de cette merveille, donna à Peronnik le commandement des soldats qui lui restaient ; et, comme avec sa lance de diamant l’idiot tuait des milliers de Français, tandis qu’avec le bassin d’or il ressuscitait tous les Bretons qui avaient été tués, il se débarrassa de l’armée ennemie en quelques jours et s’empara de tout ce qu’il y avait dans leurs camps.

      Il proposa ensuite de faire la conquête de pays voisins tels que l’Anjou, le Poitou et la Normandie, ce qui ne lui coûta que bien peu de peine ; enfin, quand il eut tout soumis au roi, il déclara qu’il voulait partir pour délivrer la Terre Sainte et il s’embarqua à Nantes, sur de grands navires, avec la première noblesse du pays.

       Arrivé en Palestine, il détruisit toutes les armées qu’on envoya contre lui, força l’empereur des Sarrasins à se faire baptiser, et épousa sa fille, dont il eut cent enfants, à chacun desquels il donna un royaume. Il y en a même qui disent que lui et ses fils vivent encore, grâce au bassin d’or, et qu’ils règnent dans ce pays ; mais d’autres assurent que le frère de Rogéar, le magicien Bryak, a réussi à reprendre les deux talismans, et que ceux qui les désirent n’ont qu’à les chercher.

     Émile SOUVESTRE, Le foyer breton - Les derniers Bretons, 1844. 

    © Le Vaillant Martial



    [i] Badezet gad eol gad ; c’est une expression consacrée en Bretagne lorsque l’on veut parler d’une tête faible

    [ii] Sur les côtes, on enlève le gratin attaché aux parois des bassines à bouillie avec une coquille de moule ; dans l’intérieur, on se sert, pour le même usage, d’un caillou coupant, qui est le plus souvent une pierre à fusil

     [iii] Iann ar lue, imbécile.

     [iv] Le lait de vache noire passe, en Bretagne, pour le plus sain et le plus délicat

     [v] Mistilhon, mélange de seigle et de froment

     [vi] Aman fresk-beo.

     [vii] Les Bretons attribuent au beurre de la semaine blanche et des Rogations une délicatesse particulière et même des propriétés médicales, à cause de l’excellence des herbages de cette époque.

     [viii] C’est un proverbe breton :

                            Gad colo hac armer 
                            E veura ar mesper

     [ix] Les Bretons croient à un diable particulier qui fait dormir à l’église et qu’ils appellent ar c’houskezik, du verbe kouska, qui signifie dormir.

     [x] Koanta pabaour, moquerie habituelle aux Bretons

     [xi] Expression proverbiale pour dire qu’on n’a pas de temps à perdre 


    [i] Il ne faut pas que ce mot d’idiot fasse illusion ; l’idiot des contes populaires est la personnification de la faiblesse rusée l’emportant sur la force ; il est toujours plus ou moins de la famille du berger de l’avocat Patelin. L’idiotisme joue, dans les traditions des peuples chrétiens, le même rôle que jouait la laideur physique dans celles des peuples de l’antiquité. Ceux-ci prenaient pour accomplir les faits extraordinaires le bossu Ésope, ceux-là prendront Peronnik ou tout autre garçon simple d’esprit, afin que le contraste entre le héros et l’action soit plus frappant et le résultat plus inattendu.

     


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  • A la recherche de la peur


     

      

    Singulière idée que celle qui était venue à Yvonick, le joueur de bombarde : on lui avait parlé de la peur, et comme il ne savait pas ce que c’était, il s’était mis en tête de courir le monde afin de la trouver. Il y avait déjà longtemps qu’il allait par les villages, cherchant aventure, lorsqu’un jour, il arriva dans une lande où pâturaient de nombreux troupeaux. La nuit était encore loin, et cependant, les berges rassemblaient déjà leurs bêtes, afin de les ramener à l’étable. On entendait à tous les échos les claquements de leurs fouets, leurs iouaden retentissantes et leurs appels pressants : « Par ici  Penguen ! Hé là-bas, Glazig : Hâtons-nous, bred-du ! »

     Que diable vous prend-il, les gars ? demanda-t-il. Voyez, le soleil est si haut sur le firmament et les fleurs d’ajoncs se réchauffent si gaiement à ses rayons. Il n’est vraiment pas l’heure de rentrer au village. »

    Les bergers le regardèrent avec surprise : « On voit bien, répondirent-ils, que vous n’êtes pas de la contrée, sinon, vous fuiriez aussi vite que nous. »

    - « est-elle ensorcelée cette lande ? »

    - Pis que cela. Chaque soir il s’y fait un Sabbat infernal. Il y  arrive des morts par les quatre vents, et quand  ils sont réunis, sur le coup de minuit, ils se mettent à jouer la soûle. »

    - Des morts qui jouent à la soûle ! j’arrive à point, voilà justement ce que je cherchais. Ils ont peut-être besoin d’un partenaire. Je reste. »

    Il fallait vraiment qu’il eût du courage. À peine les ténèbres avaient-elles, en-effet, étendu leur noir manteau sur la plaine déserte une le ciel s’éclaira d’étranges phosphorescences. Des lueurs  de feux follets s’allumèrent au ras du sol et il entendit un léger bruit d’ailes, tel un essaim de chauves-souris qui aurait voltigé sur sa tête. Les morts accouraient, armée innombrable et silencieuse, vêtus de longs suaires, et se rangeaient en deux camps. Un crâne humain servait de soûle.

     

    Comme minuit sonnait, l’action s’engagea. Les combattants se heurtaient, leurs blancs linceuls au vent, et leurs ossements entrechoqués rappelaient  le bruit des branches desséchées qui se brisent sous la tempête. Yvonnic tenait vaillamment sa place.

     

    Cela dura des heures et, malgré l’acharnement réciproque, il n’y avait toujours pas de vainqueurs, lorsque la voix claironnante d’un coq retentit au village voisin. Les lutteurs s’arrêtèrent, inquiets.

     

    « Le terme approche, pensa Yvonnic. Voilà le moment de leur faire un tour à ma façon. ». D’un bond il fut sur le crâne, et détalant au plus vite, son trophée entre les mains, il s’élança hors de l’arène.  Mais déjà la multitude des morts s’était ressaisie. Elle se précipitait sur ses talons en cohue pressée. Il sentait sur son visage, les linceuls qui le frôlaient, sur ses épaules décharnées qui s’appesantissaient : la retraite lui était coupée.

     

    « Puisqu’ il n’y avait plus moyen d’avancer, se dira-t-il, je m’en vais les amuser. » Il tira de sa poche, sa bombarde, se l’appliqua aux lèvres et se mit à jouer les airs les plus entraînants de son répertoire. Les morts étonnés, formèrent le cercle, leurs bouches largement ouvertes dans un rictus, une lueur de joie dans « leurs Orbites vides », puis ils se prirent par la main et commencèrent à danser sur la lande une sarabande effrénée. Yvonnick jouait, jouait toujours.

     

    Il joua si bien que l’aube parut, à l’insu des danseurs. Le soleil lança sur l’horizon un premier, puis un deuxième rayon. Alors  il y eut une débandade générale. Ainsi qu’une volée d’oiseaux nocturnes, les morts disparurent et, dans l’immense plainer devenue déserte, Yvonnic demeura seul. Il continua d’aller devant lui.

     

    La route le conduisit vers un bourg qu’il apercevait au loin, derrière la colline. Il n’était pas encore quatre heures du soir et déjà le sacristain sonnait l’Angélus. « Voyons, brave homme dit-il, vous avez oublié de regarder le soleil. Le coq, qui, sur la tour, baigne dans son ardente lumière à l’air de protester contre vous. Pourquoi êtes-vous si pressé ? »

       Le sacristain lui jeta un regard de stupéfaction.

    « Jeune homme, répondit-il, vous devez arriver de loin. Si vous saviez ce qui ce passe dans cette église la nuit, vous seriez  aussi pressé que moi, vous n’attendriez pas les ténèbres. »

    - Comment ? il se passe quelque chose, une fois les portes fermées ? »

    - «  Chaque soir, il vient une foule de trépassés qui remplissent l’édifice jusque dans les recoins, et ils chantent un office si triste que les larmes vous montent du cœur à les écouter. »

    - « La bonne aubaine ! s’exclama Yvonnic : je n’aurais garde de la manquer. Sans compter que j’aurais peut-être l’occasion de rendre des services à qui en aura besoin. Je couche cette nuit dans l’église. »

     Le sacristain le considéra avec les yeux d’un homme qui ne se demanderait s’il n’aurait pas à faire à un fou.

    « Oh si vous y tenez, déclara-t-il, je ne vous empêcherai pas. J’aurai hâte d’avoir demain de vos nouvelles. »

     Demeuré seul, Yvonnick se mit en quête d’un endroit où il dormirait à son aise. Il avisa la chaire à prêcher et s’y installa. Or tandis qu’il se livrait au sommeil du juste, voilà que, dans la tour, l’horloge sonna minuit, et alors la porte s’ouvrit sans bruit, l’église s’éclaira de mille lumières et il vit entrer la procession lugubre des trépassés. Ils s’avançaient en psalmodiant le De profundis, le crâne recouvert d’un capuchon, le corps enveloppé d’un large linceul qui laissait saillir leurs ossements décharnés. Leur démarche était traînante  et dolente, celle de gens qui seraient en proie à une douleur infinie.

     À leur tête, un vieux prêtre coiffé d’une barrette usée et portant sous le bras un bréviaire dont les feuillets jaunis s’émiettaient en poussière, conduisait la procession. Quand ce prête fut près de l’autel, il s’arrêta, revêtit les ornements sacrés et la messe commença, au milieu d’un silence impressionnant. L’assemblée, prosternée dans la poussière priait.

    « Introibo ad altare Dei ! » (Je monterai vers l’autel de Dieu), fit la voix grave du célébrant. Personne ne lui répondit

    « Introibo ad altare Dei ! » reprit-il une seconde, puis une troisième fois. Toujours rien.

     

    Alors, il poussa un soupir désolé et se tournant vers l’assemblée : « Pour l’amour de Jésus Christ, notre Sauveur, s’écria-t-il, s’il y’a ici un homme vivant, qu’il veuille bien m’assister. Sans lui, il m’est impossible d’achever le saint sacrifice. »

     

    Yvonnick se redressa dans la chaire : »Moi, je le veux bien, monsieur le recteur, si vous n’avez personne », et vivement il alla s’agenouiller sur les marches de l’autel.

     

    Jamais messe plus édifiante ne fut entendue. La Kyrie, le Gloria, le Credo furent chantés avec âme : la prière montait fervent vers le ciel.

     

    À mesure qu’il avançait, le visage de l’officiant changeait d’expression. A l’élévation, un sourire de contentement l’éclaire, à la communion, il rayonna de joie, à l’Ite Missa est, une auréole de gloire lui entoura le front, ainsi qu’à chacun de ses assistants. Quand la messe fut finie, il entonna avec allégresse le Te Deum, chant de triomphe des élus que la foule répéta en chœur, puis les portes de l’église se rouvrirent, les fidèles sortirent et le prêtre demeura seul avec Yvonnick.

    -« Que désires-tu pour récompense lui-demanda-t-il après le service immense que tu nous as rendu ? »

    -«  J’ai là, reprit le vieux pasteur, une étole qui ne me sert plus à rien, accepte la. Elle te tirera de peine quand tu le désireras. Avec elle tu auras le pouvoir de mater le Diable, en tous lieu et toujours. »

     

    Yvonnick se confondit en remerciements, remonta dans la chaire et se rendormit. Ce fut le sacristain qui le réveilla en sonnant l’Angélus du matin. « Eh bien, mon gars, interrogea-t-il, qu’as-tu vi d’extraordinaire ? »

     

    « Ce que j’ai vu d’extraordinaire ? répliqua le jeune homme : des morts à savoir où en mettre, une messe qui  a été célébrée par un trépassé et que j’ai dû servir, puisque aucun des assistants n’en avait paraît-il le droit, une procession de fidèles qui, la messe terminée, partaient au paradis, en chantant alléluia. »

     

    Le sacristain joignit les mains : » Mon ami, déclara-t-il, tu as accompli la plus méritoire des actions. Tu as délivré du purgatoire les âmes sensibles de notre vieux recteur et des anciens habitants de cette paroisse. Cet acte te comptera davantage pour ton salut que le miracle le plus éclatant, Loué sois-tu ! »

     

    Mais déjà le jeune voyageur avait hâte de voir de nouveaux pays. Il prit congé du sacristain il cherchait toujours la peur.

     

    Il était déjà loin de la Bretagne, lorsqu’un jour, il se trouva engagé dans un défilé qu’enserraient de hautes montagnes et où les arbres poussaient si serrés qu’il était impossible de voir la lumière du soleil à travers le feuillage. Pour en sortir, il n’avait qu’un sentier de bêtes sauvages, hérissé d’ajoncs, et tellement étroit que deux hommes n’y auraient pas passés de front.

     

    Il s’avançait à tâtons dans les ténèbres se guidant avec peine, quand soudain une voix brutale l’arrêta : »Halte-là ! Place libre ! » Maître Satan en personne était devant lui.

     

    « Place libre, si ça me plaît ! répondit-il, aujourd’hui, je suis pressé, je ne cède à personne. » Et avant que le Malin n’eut le temps  de se mettre en garde, l’étole s’enroulait autour de son cou. Il poussa un rugissement, se débattit, secoua cette chaîne d’un nouveau genre. Vains efforts. Ainsi qu’un mouton qu’on traîne en laisse, il dut suivre son vainqueur.

     

    Yvonnick tenait ferme. Une curiosité cependant  lui venait  à l’esprit, tandis qu’ils cheminaient ensemble dans le sentier : qu’est-ce cet être-là, puisque son étole avait tant de puissance sur lui ?

     

    En arrivant à la lumière du jour, il se retourna, horreur ! Il n’avait jamais rencontré un pareil monstre. Son captif avait des cornes sur la tête, des pieds fourchus et un visage noir à faire peur.

     

    « Où donc, as-tu été cherché ce visage-là ? S’exclama-t-il. Sortirais du de l’Enfer, Crois-tu que j’oserai me montrer quelque part en ta compagnie ? Approche que je te lave ça. »

     

    Un ruisseau clapotait à deux pas. Il lui plia l’échine par-dessus bord. Imprudent ! Le mouvement fut si brusque que l’étole se dénoua. Il n’eut pas le loisir de la remettre. Le prisonnier, libre d’étreinte, se dégagea, bondit en arrière et disparut en un éclair, en lui jetant ces mots : « tu ne t’es pas trompé. Je sortais de l’enfer et j’y rentre le Diable te salue ! »

    Yvonnik s’éloigna tout penaud, désolé d’avoir perdu une pareille proie et jurant, à part lui, que s’il avait raté le Diable il se rattraperait sur les siens.

     

    De l’autre côté des montagnes, il y avait une vaste forêt dont l’entrée était gardée par  une petite maisonnette, dont les murs de branchages et le toit de genêt rappelaient les huttes de charbonniers. Il frappa à la porte. Un homme apparu sur le seuil. Les traits de cet homme étaient emprunts de la plus haute distinction, mais ils portaient aussi les traces d’une profonde tristesse.

     

    « Vous désirez sans doute l’hospitalité, jeune homme dit-il, je serais très aise de vous l’offrir. Malheureusement, elle ne saurait être aussi large que je la voudrais. Je n’ai pas même une chambre à vous proposer. À peine si mes filles et moi avons une place où reposer notre corps. Ah ! Certes, il n’en était pas ainsi autrefois, lorsque j’occupais encore mon château à l’autre bout du bois. »

     

    « Vous aviez un château là-bas et vous l’avez quitté pour cette masure, répliqua Yvonnik, vous aviez donc perdu la tête ? »

    - Non, en vérité, la tête est demeurée saine. Seulement, le château était inhabitable. Une armée de revenants et de démons y ont choisi leur résidence, et chaque nuit, il s’y fait un tel sabbat, on y entend un tel bruit de chaînes, de marteaux, de tels cris, de telles vociférations, on y voit des spectres si effrayants que l’homme le plus courageux s’y sent glacé de terreur. Je défie le soldat le mieux armé d’y résider un quart-d-heure. »

    -J’accepte le défi, reprit Yvonnik. Ce n’est pas un quart-d-heure, que j’y resterais, mais la nuit entière et peut être plus longtemps. »

     Aux premières ténèbres, il était à la porte du château solitaire et s’installait dans la plus belle salle. Il ne devait pas tarder à connaître à quels ennemis il avait affaire. Une multitude d’êtres  diaboliques et de personnages étranges entrèrent soudain par toutes les issues et se mirent à danser autour de lui, une ronde infernale. Sans se départir de son calme, il les regardait faire. Peu à peu le cercle se rapprochait, les doigts crochus se tendaient vers son visage :

    «  Allez ! Allez les malins murmurait-il, ne vous gênez-pas. Rira bien qui rira le dernier. »

     Il y eu de quoi rire en vérité. Au moment où les mains crochues s’apprêtaient à l’appréhender, il tira vivement de sous son habit l’étole du vieux prête et en souffleta le visage des danseurs.

    Quel effet ! Revenants et démons culbutèrent les un par-dessus les autres, puis il y eut une fuite éperdue, les grands diables bousculant les petits, les petits poussant des cris. C’était à qui disparaîtrait au plus pressé. Dieu le père serait intervenu en personne que le résultat n’aurait pas été plus prompt. En deux minutes, Yvonnick restait seul, maître du château. Il l’avait vaillamment conquis, il prétendit en profiter. Après avoir épousé l’une des filles du propriétaire, il s’y installa.

    Vainqueur des morts à la soûle, des revenants  à la danse, du diable lui-même, sauveur des âmes de toute une paroisse, il méritait vraiment le surnom qui lui fut désormais donné, ainsi qu’aux siens, de Gars sans peur, qu’il a gardé.

    © Le Vaillant Martial


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  • Juvette


     

    Une jeune fille, dont la mère était morte en couches, vivait dans une forêt située aux abords d’’un village du littoral. Elle occupait la modeste demeure que lui avait laissé son père, disparu en mer, un jour de tempête.

    Elle s’appelait Juvette et subsistait en ramendant des filets dur la grève. Les jours où elle ne trouvait pas de travail, elle était contrainte de quémander quelques poissons auprès de pêcheurs. Elle priait Dieu chaque soir et lui demandait de l’aider.

     Un après-midi pendant qu’elle ramassait de l’herbe pour ses lapin. L’Éternel lui apparut

    - Bonjour Juvette, lui dit-il. Comment te portes-tu ?
    -
    Bien. Seigneur.
    -
    Es-tu heureuse, là où tu vis ?
    -
    Pas vraiment, mais ....
    -
    Mais quoi. Juvette ?
    -
    Si j’avais une belle maison, je serai heureuse.
    -
    Continue d’être bonne fille et tu en auras une.

       La nuit venue, la jeune fille mangea une écuelle de soupe avec un peu de pain et alla se coucher. Avant de s’endormir, elle fit sa prière comme à l’accoutumée.

       Le lendemain, Juvette raconta qu’elle avait vu le bon Dieu. La plupart des villageois sourirent en entendant son histoire et refusèrent de la croire. Ils pensèrent qu’elle était devenue folle, qu’elle cherchait à se donner de l’importance ou qu’elle ne faisait que relater un rêve.

       L’instituteur parla de crises de mysticisme et d’hallucination. Les bigotes étaient convaincues qu’il s’agissait d’un miracle. Le curé, qui prenait l’affaire très au sérieux, n’hésita pas à soutenir Juvette.

       Au cours d’un de ces sermons, il informa ses ouailles qu’il était allé s’entretenir avec l’’évêque. Ce dernier, après requête écrirait au pape.

    Quoiqu’il en fût, la jeune fille n’en démordait pas : elle avait vu le Très-Haut et ils s’étaient parlé.

       Une semaine plus tard, Juvette eut le bonheur de s’éveiller dans un lit à baldaquin. La masure où elle avait toujours vécue s’était transformée en une belle maison qui comprenait plus de dix pièces toutes richement meublées. Quand elle eut finit de la visiter. Dieu se manifesta de nouveau.

    - Bonjour Juvette lui dit-il. Es-tu satisfaite de ce que je t’ai donné ?
    -
    Oui Seigneur, mais ...
    -
    Mais quoi, Juvette ?
    -
    Si j’avais une vache, ce serait encore mieux, car je pourrais boire son lait quand je me lève.
    -
    Continue d’être une bonne fille et tu en auras une.

       Comme on s’était moqué d’elle au village, elle ne parla à personne de la deuxième apparition et encore moins de la belle maison qu’elle venait d’obtenir.

       Le soir, elle cuisina les petits poissons donnés par un pêcheur et dîna. Puis elle fit sa prière et se coucha dans son nouveau lit. Il était si confortable qu’elle sombra aussitôt dans un profond sommeil.

       Au petit jour, elle fut réveillée par des meuglements. Elle ouvrit la fenêtre et aperçut une vache devant la maison. Elle se précipita dehors pour la traire et but deux grands bols de lait. L’Éternel se montra encore.

    - Bonjour  Juvette. Es-tu contente de cette vache ?
    -
    Oui, Seigneur, mais ...
    -
    Mais quoi Juvette ?
    -
    Si j’avais une jolie robe, je serais encore plus heureuse.
    -
    Continue d’être une bonne fille et tu en auras une.

       La jeune fille passa la journée à ramander des filets et rentra épuisée. Elle dîna pria et dormit.

       Le lendemain matin, elle découvrit au pied de son lit, une robe taillée dans une riche étoffe, rehaussée de fils d’or. Elle l’essaya. La robe était seyante. Ainsi vêtue, la jeune fille ressemblait à une princesse.

       « Je la mettrai le dimanche pour aller à la messe et je serai la plus belle. »  pensa-t-elle. Dans le grand miroir où elle se regardait, elle aperçut soudain le Très-Haut derrière elle.

    - Bonjour Juvette. Es-tu comblée ?
    -
    Oui, Seigneur, mais ...
    -
    Mais quoi, Juvette ?
    -
    Si j’avais un gentil fiancé qui m’aime, je serais totalement comblée.
    -
    Continue d’être une bonne fille et tu en auras un.

       Quelques instants plus tard, elle entendit  frapper à la porte de sa maison. « Je n’ai jamais la moindre visite. Qui peut bien venir ici aujourd’hui ? » Se demanda-t-elle avec inquiétude.

    Elle alla ouvrir. C’était le fiancé qu’elle avait demandé J 

       Elle s’empressa de le faire entrer. Ce  jour-là, elle ne se rendit pas au village. Elle préféra rester chez elle afin de faire connaissance avec celui que Dieu, dans sa grande bonté, lui avait envoyé.

       La journée passa très vite. Elle était si heureuse qu’elle finit par s’endormir auprès de son fiancé, dans le grand lit baldaquin, sans penser à faire sa prière comme chaque soir.

       À son réveil, le lendemain, sa belle maison, sa vache, sa jolie robe et son gentil fiancé s’étaient évanouis comme après un rêve.

       Aveuglée par son bonheur, Juvette avait oublié de prier, cessant ainsi d’être la bonne fille qu’elle avait toujours été. Et elle avait tout perdu.

     

                     Conte des sages de Bretagne  ....Jean Muzi

    © Le Vaillant Martial


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  • Le mauvais tour


     

       Une femme avait épousé un marin pêcheur. Ils avaient vécu ensemble durant trente années, sans que leur amour s’émoussât. Les aléas de la pêche ne leur avaient pas facilité la vie et ils avaient dû surmonter bien des difficultés.

       Le mari plaisait à son épouse parce qu’il était honnête et travailleur et sobre, contrairement à de nombreux pêcheurs qui s’enivraient dès qu’ils percevaient leur salaire. C’était aussi un homme chanceux. Il avait échappé plusieurs fois à la tempête et même survécu à un naufrage. %ais un jour l’océan se déchaîna. Une vague gigantesque balaya le pont du bateau sur lequel il avait embarqué.

       Le malheureux fut précipité dans les  flots noirs qui l’engloutirent sans pitié. Depuis le drame qui s’était produit quelques mois plutôt, la veuve demeurait inconsolable.

       Son fils dans un village voisin était son seul réconfort. Il faisait de son mieux pour la soutenir en lui rendant régulièrement visite. Un dimanche d’été, où elle faisait des crêpes en l’attendant, la veuve  se mit à parler toute seule :

    - Ah ! Mon pauvre mari, il n’y’ a pas si longtemps tu étais encore là et nous étions heureux. Je suis sûre que tu es maintenant au paradis, car tu as toujours été un bon chrétien. Si j’apprenais que tu as besoin de quelque chose, je n’hésiterais pas à te donner tout ce que je possède.

       Un homme surprit son monologue, en passant devant sa maison. Il s’arrêta, s’approcha de la fenêtre ouverte, bien décidé à profiter de la situation.

    - Bonjour, ma bonne dame, dit-il, je viens vous trouver de la part de votre mari.
    -
    De la part de mon pauvre mari, mon Dieu ! Je pense à lui jour et nuit. Vous avez dû  le rencontrer au paradis ?
    -
    Il n’y est pas encore, mais rassurez-vous, il attend devant la porte.
    -
    Que lui manque-t-il donc ?
    -
    Oh, Juste deux cent écus qu’on lui demande à l’entrée. Et aussi de quoi  se changer pour être toujours propre, trois chemises et trois pantalons taillés dans une bonne étoffe suffiraient. C’est ce qu’il m’a chargé de venir vous demander.
    -
    Deux cent écus, cela représente beaucoup d’argent ! Mais il n’y a rien que je ne puisse lui refuser, surtout pour obtenir une place au paradis.

       La veuve quitta sa cuisine. Elle alla dans sa chambre, ouvrit une armoire, en tira une bourse dissimulée derrière une pile de draps et compta la somme demandée. Puis elle la remit avec les vêtements à celui qui attendait dehors.

    - Tenez, mon brave monsieur, vous donnerez tout ça à mon mari et n’oubliez pas de lui dire qu’il me manque vraiment.
    -
    Il a beaucoup de chance d’avoir une femme aussi dévouée que vous.
    -
    Mais où-ai-je la tête ? Mon pauvre mari aimait beaucoup les crêpes. En voici une douzaine, vous partagerez avec lui.
    -
    Ce sera un réel plaisir de les manger ensemble.
    -
    Pour arriver plus vite, prenez donc son âne qui se trouve dans l’écurie.

       L’homme ne se fit pas prier. Il enfourcha le baudet et s’en fut. En sortant du village il croisa le curé qui se rendait chez sa mère à cheval. Quand il arriva, celle-ci avait un visage radieux et chantait. Il s’étonna de la voir soudain si gaie.

    -
    Ton père est en passe d’entrer au paradis lui expliqua-t-elle.
    -
    Cela ne m’étonne guère, car il était croyant et vivait dans le droit chemin.
    -
    C’est vrai, mais sans mon aide, il aurait attendu à la porte beaucoup plus longtemps.

       Et elle lui raconta d’une voix enjouée ce qu’elle venait de faire... Le fils était choqué, mais il s’abstint de tout commentaire. Il demanda juste de quel côté l’homme était parti.

    -
    Il est allé à droite en direction du paradis.
    -
    Il faut vraiment que je lui parle, mère.

       Le curé sauta en selle, éperonna son cheval et partit à la poursuite de l’homme. « Je vais rattraper ce voyou et lui reprendre ce qu’il a extorqué à ma mère » se dit-il. Sa monture était rapide. Il ne tarda pas à apercevoir le voleur  dans le lointain. Ce dernier se retourna quand il entendit galoper derrière lui et comprit qu’il était poursuivi. Il mit pied à terre et alla se cacher dans un champ de genêts. Quelques instants plus tard, le prêtre laissa son cheval auprès du baudet en entra aussi dans le champ.

    - Montre-toi, vile créature, hurla-t-il, et rends-moi ce que tu as volé à ma mère, sinon Dieu te punira.

       Pendant qu’il cherchait le voleur, celui-ci rampa sans bruit sous les genêts, regagna le bord du chemin, s’appropria le cheval  et prit la fuite. Le curé constata bientôt la disparition de sa monture. « Il est inutile à présent de poursuivre ce voleur. Je ne parviendrai jamais à la rattraper avec l’âne de mon père », pensa-t-il avec regret ; Et il retourna chez sa mère.

       - Alors mon fils ?
    -
    J’ai réussi à le rattraper. Je lui ai offert mon cheval afin qu’il aille plus vite et le lui aide mandé d’embrasser mon père pour moi.
    -
    Nous avons fait ce qu’il fallait n’est-ce pas ?

       Le prêtre acquiesça. Il avait préféré mentir plutôt que de révéler à sa mère qu’ils avaient été bernés tous les deux. Il craignait qu’en apprenant la vérité, elle ne fut à nouveau submerger par sa tristesse. Au diable ce qu’ils avaient perdu !  Il ne voulait plus y penser ; Seul le sourire de sa mère comptait. Pour lui, il était plus important que tout et n’avait pas de prix.

    © Le Vaillant Martial

     


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  • Un paysan rusé

    C

    ette année-là, le temps avait longuement souri aux paysans bretons, apportant chaque jour ce qu’il fallait de chaleur et d’humidité pour leur permettre d’envisager une récolte exceptionnelle. Et le résultat était tangible : les branches des arbres ployaient sous le poids des fruits. Mais un après-midi, la grêle s’abattit soudain sur les vergers et ruina tous les espoirs.

    - Foutue grêle ! Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter cette malédiction ? grommela Pol Lalouenan en constatant les dégâts.

       Les pommiers étaient nus comme ne plein hiver et sa récolte entièrement détruite. Il  peinait déjà tellement pour arriver à nourrir sa femme et ses cinq enfants. Comment allait-il faire maintenant ? Et puis la ferme qu’il exploitait ne lui appartenait pas. Il payait chaque année un fermage. Le prochain terme il ne pourrait pas l’acquitter sans l’argent qu’auraient dû lui rapporter ses pommes.


     

       « Je vais devoir vendre la seule vache laitière qui me reste, se dit-il, mais cela ne suffira pas. Il me faudrait la valeur de trois bêtes pour payer le seigneur. »

       Quelques jours plus tard, il se leva de bonne heure, sortit sa vache de l’étable et l’attacha devant chez lui en attendant de l’emmener à la foire. Sa femme pleurait et il hésitait à partir.

    - Si tu vends Blanchette, nous n’aurons plus de lait pour les enfants. 

    C’est alors que passa un boucher qui se rendait à la foire. Il aperçut le bovin et s’approcha pour l’examiner.

    - Vous en voulez combien ?
    -
    Cinquante écus répondit Pol
    -
    Rabattez dix écus et nous pourrons faire affaire.
    -
    Les cours de la viande sont en hausse depuis quelques mois, vous le savez comme moi. Cinquante écus est le juste prix et je ne baisserais pas d’un liard.
    -
    C’est donc votre dernier mot.
    -
    Oui !
    -
    À ce prix, vous ne vendre pas votre vache aujourd’hui, croyez-moi.

      Et le boucher feignit de s’éloigner, persuadé que le paysan le rappellerait. Mais comme Pol le laissait partir, il fit demi-tour de lui-même.

    - J’ai réfléchit et j’accepte de payer ce que vous me demander. Je vais vous donner cinq écus d’arrhes et vous aurez le reste ce soir quand je repasserai.
    -
    Il faut tout payer maintenant.
    -
    D’habitude, on termine de payer au moment d’emmener la bête.
    -
    Je veux les cinquante écus maintenant sinon la vente sera annulée et je conduirai ma vache à la foire.
    -
    Eh bien, vous allez les avoir tout de suite !

    Et le boucher compta la somme.

    - J’ai encore un mouton et un veau à acheter, expliqua-t-il, je reviendrai dès que je les aurai trouvés.

    Pol s’apprêtait à remettre l’animal dans sono étable, quand un autre homme s’arrêta.

    - Combien en voulez-vous ?
    -
    Cinquante écus.
    -
    C’est beaucoup trop !
    -
    Le prix de la bête à corne est à la hausse, vous ne l’ignorez pas.
    -
    Oui, mais votre vache est quand même trop chère.
    -
    Regardez ces mamelles, c’est une bonne laitière. Et puis elle est bien grasse, je l’ai toujours nourri comme il faut.
    -
    C’est vrai, elle a bonne  mine je peux vous en donner quarante-cinq écus.
    -
    Pas question, j’en tirerai dix de plus à la foire.

       Après avoir marchandé un peu l’homme obtint ne débourser que cinquante écus. Pol n’accepta pas les arrhes qu’il proposait et exigea encore d’être payé sur le champ. L’acheteur s’y refusait et faillit rompre le marché. Il finit quand même par compter les cinquante écus et dit qu’il viendrait récupérer l’animal, après être allé à la foire où il avait rendez-vous avec un cousin.


     

       Un moment plus tard, un troisième homme arriva et regarda la vache qui était toujours attachée devant la ferme. Comme les deux autres, il déboursa cinquante écus « De quoi acquitter mon terme ! ». Il était heureux mais inquiet, car quand ils l’apprendraient n’allaient pas apprécier d’avoir été floués et réagiraient peut-être violemment.

       Le boucher se présenta à la ferme en milieu d’après-midi avec le mouton et le veau acquis à la foire. Pol alla chercher la vache à l’étable et la lui remit. Le boucher remerciât et s’en fut. Un peu plus loin se trouvait une auberge où il s’arrêta. Il attacha les bêtes à un anneau de fer et entra pour boire une chopine de cidre et se reposer un peu. Au bout d’un moment la vache rompit sa corde et regagna son étable. Pol se réjouit en la voyant rentrer et lui flatta l’échine.

    - Ah, ma bonne Blanchette, tu ne veux pas nous quitter, tu es vraiment une brave bête.

       Puis arriva le deuxième acheteur. Il emmena la vache et l’attache, fit aussi halte à l’auberge et l’attacha à côté du veau et du mouton. Elle tira si fort que sa corde céda encore. Et elle s’en retourna.

       Enfin le troisième fit comme les deux autres et s’enivra avec eux, tandis que l’animal regagnait une nouvelle fois son étable.

    Les trois hommes quittèrent l’auberge en titubant et chacun pensa que sa vache avait dû rompre sa corder et retourner chez son ancien maître.

    - A qui avez-vous acheté la vôtre ? demanda l’un d’eux.
    -
    À un dénommé Pol Laouenan, qui, qui exploite une ferme en bordure de route, pas très loin d’ici.
    -
    C’est étonnant, moi aussi !
    -
    Il devait posséder trois vaches, car moi aussi je lui en ai acheté une, dit le troisième.
    -
    Allons chez lui sans attendre.

    Le fermier venait de dîner et fumait tranquillement quand ils arrivèrent.

    - La vache que je vous acheté ce matin s’est échappée et a dû revenir chez vous, lui dit le boucher.
    -
    Je ne l’ai pas revue, répondit Pol.
    -
    Et les nôtres. demandèrent les deux autres.
    -
    Les vôtres non plus.

       Les trois hommes ne purent se contenter de ses réponses et voulurent vérifier en se rendant à l’étable. Ils n’y trouvèrent qu’une seule vache laitière.

    - C’est ma vache, s’écria la boucher.
    -
    Non, c‘est la mienne ! protesta le deuxième
    -
    Mais, non, je la reconnais hurla le troisième, ce ne peut être qu’elle que j’ai achetée.

    Et chacun voulut récupérer son bien.

    - Du calme, dit Pol Laouenan, cette vache est à moi et elle ne sortira pas d’ici. Je n’y suis pour rien si vous avez laissé échapper les vôtres.
    -
    Tu nous as volés en nous vendant à chacun la même bête, hurlèrent les trois acheteurs qui venaient de comprendre le manège du vendeur.
    Ils se jetèrent sur lui et l’auraient probablement tué sans l’intervention de sa femme qui parvint à les chasser en les menaçant avec une fourche.
    -
    J’étais bien loin d’avoir le dessus, dit le mari, tu es arrivée juste à temps.

       Le lendemain, les trois acheteurs portèrent plainte et quelques jours plus tard, Pol Laouenan  fut assigné à comparaître devant un juge. L’audience était prévue en début d’après-midi. Il profita de la matinée pour essayer de trouver un avocat. Un vieil homme à l’allure digne, qu’il avait croisé dans une ruelle non loin du palais de justice, lu en indiqua un. Il se rendit à son cabinet et lui exposa son affaire.

    - J’ai la certitude que vous perdrez. Et vous serez sans doute condamné à faire de la prison.
    -
    Vous ne pouvez pas me tirer de là ?
    -
    Désolé, non !
    -
    Contrairement à ce qu’on m’avait assuré, vous n’êtes pas un bon avocat puisque vous en savez pas gagner quand les affaires sont difficiles.
    -
    N’insistez pas, je ne veux pas vous défendre.
    -
    Tant pis, je m’adresserais ailleurs.

       Quelqu’un lui indiqua un autre avocat qui ne jouissait pas d’une aussi grande réputation morale, mais que l’on disait retors. Il  alla le voir et lui parla.

    - Votre affaire est difficile, dit l’avocat.
    -
    J’en suis conscient et c’est la raison pour laquelle je suis là. On m’a raconté que vous trouviez toujours le moyen de convaincre les juges.
    -
    Eh bien ! Donnez-moi le tiers de ce que vous avez obtenu avec votre vache ; c’est-à-dire cinquante écus et je vous tirerai de ce mauvais pas.
    -
    J’accepte de payer cette somme, si j’échappe à toute condamnation.
    -
    Je ne vois qu’un seul moyen pour l’emporter, vous faire passer pour un simple d’esprit, un niais.
    -
    Faites comme vous voudrez, l’essentiel est de gagner.
    -
    Quand vous serez devant le juge, vous mettrez votre main devant votre bouche et à chaque question qu’il vous posera vous répondrez systématiquement : « Pfffeu ! » et jamais rien d’autre.
    -
    Ce n’est pas bien difficile !
    -
    Vous êtes sûr d’avoir compris !
    -
    Oui ! Pfffeu ! Pfffeu !
    -
    Parfait alors rendez-vous à tout à l’heure au tribunal et surtout laissez-moi parler, sans jamais m’interrompre.

       À l’audience, le juge commença par écouter  les plaignants qui souhaitaient récupérer l’argent versé et en outre être indemnisés pour le préjudice subi.

    - Pol Laouenan, dit-il ensuite, vous êtes accusé d’avoir vendu la même vache à trois personnes différentes qui vous ont payé chacune cent cinquante écus alors que l’animal n’en valait que cinquante, et de surcroît vous ne l’auriez livré à personne. Qu’avez-vous à répondre ?
    -
    Pfffeu ! fit l’accusé
    -
    Que voulez dire ?
    -
    Pfffeu ! , Pfffeu !
    -
    Ne vous moquez-pas de moi sinon je serai contraint de vous condamner pour outrage à magistrat.
    -
    Pfffeu ! Pfffeu ! Pfffeu !
    -
    Monsieur le juge, intervint son avocat mon client est simplet et manque totalement de discernement. Il ne peut être tenue responsable de ses actes. Je demande que la justice fasse preuve de clémence à son égard. Quant aux plaignants, qui possèdent toutes leurs facultés mentales et qui ne pouvaient ignorer que c’est  loin d’être le cas de mon client, ils avaient manifestement pour projet de flouer ce malheureux en choisissant de traiter avec lui. Il serait juste de les condamner aux dépens.

       Persuadé qu’il avait affaire à un simplet, le juge n’infligea aucune peine à Pol Laouenan qui n’eut même à rembourser l’argent encaissé. Quant aux plaignants il  les condamna aux dépens.

    - Alors êtes-vous satisfait de moi ? demanda l’avocat à son client en quittant le tribunal.
    -
    Pfffeu ! fit l’autre.
    -
    Oui c’est ce qui nous a permis de gagner et vous avez été parfait dans votre rôle. Allons fêter cela à la taverne. Pol Laouenan accepta et se laissa régaler par son avocat. Mais quand celui-ci lui réclama les cinquante écus promis, il eut un long rire ironique entrecoupé de « Pfffeu !» qui n’amusèrent que lui.

    - L’avocat était furieux, il cita aussitôt son client en justice afin d’obtenir le paiement de ses honoraires. Une semaine plus tard, ils comparurent devant le même juge. Le plaignant exposa ses griefs avec toute l’éloquence de l’avocat qu’il était. Cette fois  Pol Laouenan avait préféré se défendre tout seul. Il se borna de répondre au magistrat par des Pfffeu !», comme il savait si bien le faire. Le juge le reconnut et ne put s’empêcher de sourire.

    - Maître, dit-il, il n’y a pas si longtemps, vous avez plaidé l’irresponsabilité pour ce même homme et je vous ai suivi dans mon jugement. Comment pourrais-je le condamner aujourd’hui ?  Je ne prononcerai donc aucune sentence à son égard.

    En revanche, je vous condamne  aux dépens.

    Au sortir du tribunal, Pol Laouenan attendit au pied du grand escalier donnant sur la rue. Il vit descendre l’avocat qui faisait grise mine. Quand celui-ci passa à sa hauteur. Il lui lança un « Pfffeu » retentissant avant de regagner sa ferme. C’est ainsi qu’il parvint à payer son terme, tout en conservant sa vache.

    © Le Vaillant Martial


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  • La chevalière en or

    U

    ne nuit de tempête, un voilier étranger vint se briser sur les récifs bretons et coula à quelques encablures d’un village de pêcheurs planté au bord de l’eau. Au petit matin, la mer s’était calmée. Un homme, qui se levait toujours très tôt aperçut de sa fenêtre les restes du navire disloqué.

    Au petit matin la mer s’était calmée. Un homme qui se levait toujours très tôt, aperçut de sa fenêtre les restes du navire disloqué.

    Le choc avait été très rude. Le gouvernail se dressait à l’envers au-dessus des flots indigo, tel, un épouvantail. Un des mâts était couché sur les rochers, dont le brun sombre contrastait avec la blancheur de la voilure le recouvrant par endroits.

    Autour les cordages s’étaient mêlés aux algues et formaient un tapis verdâtre qui ondulait entre les récifs affleurant. Ballottés par de timides vagues, mille débris flottaient encore dans les parages. Sur la plage, gisaient plusieurs dizaines de cadavres,  parmi des tonneaux et un amoncellement de bois, provenant de la coque brisée.

    Les naufragés de navires étrangers étaient une aubaine pour les villageois du littoral, souvent très pauvres. Ils leur permettaient de récupérer marchandises et denrées. Un cadeau de la tempête qu’ils bénissaient ces jours-là. Le malheur des autres faisait leur bonheur.

    L’homme prévint ses voisins et bientôt tout le village fut sur la grève. Femmes, enfants, vieillards ramassaient sur la plage tout ce qui pouvait leur servir, tandis que les hommes dans leurs barques faisaient de même autour des récifs.

     

    Un enfant alla chercher le curé de la paroisse qui n’habitait pas le village... Il pria. Et comme il ignorait si les noyés étaient des chrétiens, il décida qu’ils n’avaient pas leur place au cimetière et  qu’ils seraient enterrés sur la plage.

    L’un deux était richement vêtu. Ce devait être le capitaine. Les pêcheurs décidèrent de l’enterre le dernier, face à ses hommes d’équipage, tous alignés devant lui. Le capitaine portait à la main gauche une grosse chevalière en or sur laquelle étaient gravées les lettres d’une écriture que les villageois ne connaissaient pas.

    Par crainte de  la malédiction divine, ceux-ci s’interdisaient toujours de dépouillés les noyés. Le capitaine fut donc enterré avec sa chevalière au doigt. A la place de la croix réservée aux chrétiens on planta au-dessus de sa sépulture un pieu sur lequel avait été clouée une planche où figuraient le mot « naufragés » et la date où le navire avait sombré.

    Au fil des ans, le naufrage devint un lointain souvenir. Mais les femmes continuaient de parler entre elles  de la grosse chevalière en or du capitaine étranger. Une jeune coutière, installées dans un bourg voisin, qui travaillait à façon et venait souvent au village, entendit leur histoire. « Il faut bien que je récupère cette chevalière. Le capitaine n’en a que faire maintenant qu’il n’est plus. » Se dit-elle. Elle se renseigna discrètement et finit par savoir qu’il était enterré au pied de l’écriteau. Comme elle craignait Dieu, elle hésitait un peu à dépouiller un mort. Elle finit par céder à la tentation, tant son envie de posséder un bijou la hantait.

    Une nuit de pleine lune, elle quitta sans bruit sa  maison et se dirigea vers le village. Il était plus de minuit quand elle s’aventura sur la plage, le cœur battant. Elle s’approcha de l’écriteau, s’agenouilla et creusa le sable humide. La lumière froide de la lune éclaira bientôt le cadavre. La couturière saisit la main gauche du capitaine et vit la chevalière. Elle essaya de la faire glisser sur le doigt, mais la peau racornie par l’eau salée formait des bourrelets qui l’en empêchèrent. Elle tenta en vain de les couper avec ses ciseaux. Furieuse, elle finit par mordre le doigt et du recommencer plusieurs fois avant de parvenir à le trancher. Elle put enfin s’approprier la chevalière. Elle égalisa le sable du plat de la main, avant de s’éloigner et de rentrer chez elle.

    Quelques jours plus tard, la couturière revint au village pour livrer un vêtement. Elle avait la tête et bas du visage enveloppés d’un foulard. À ceux qui s’en étonnaient, elle expliqua qu’elle souffrait d’une rage de dents. C’est alors que les enfants qui jouaient sur la plage se mirent à crier. Ils venaient de découvrir près de l’écriteau planté au-dessus de la sépulture du capitaine, une main qui sortait du sable. Très vite, tous les villageois le rejoignirent. Et la couturière fut bien contrainte de les suivre. Chacun put constater que l’annulaire manquait à la main et que la chevalière avait disparu. Les plus superstitieux se signèrent en parlant de profanation.

      - Le capitaine étranger réclame sa chevalière, lança une vieille femme.
    -
    Ce vol va nous porter malheur, ajouta une autre.
    -
    Il faut faire de notre mieux pour la retrouver décidèrent les villageois.
    -
    Inutile, c’est moi qui la lui ai volée, avoua la coutière en la jetant sur le sable.

       Un homme ramassa la chevalière, la glissa à l’index du capitaine, avant de creuser le sable et d’y enfouir la main.

       Une femme rattrapa la jeune couturière qui tenait de s’enfuir. Tout le monde se  mit à l’insulter. Et plusieurs villageois s’approchèrent d’elle en la menaçant du poing.

    - Inutile de me frapper, j’ai déjà été punie.

      D’un geste vif, elle retira le foulard qui dissimulait le bas de son visage et exhiba sa bouche édentée et ses lèvres purulentes, provoquant la panique parmi les villageois qui regagnèrent vite leurs demeures.

    © Le Vaillant Martial

     


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  • Le Château de Malestroit

    Bataille entre Catholiques et Huguenots

       Monseigneur de Rohan s’était fait, en ce temps-là, huguenot[i], ce qui était grande pitié pour un seigneur de si belle race. On était à la deuxième moitié du seizième siècle. Monseigneur de Mercœur menait la ligue en Bretagne. Catholiques et gens de la religion se battaient fort rudement sur tous les lieux où ils se rencontraient.

       Il arriva que les gens de Monseigneur de Rohan, qui était alors à Paris se laissèrent culbuter par Monseigneur de Guer et Malestroit, bons gentilshommes et fervents catholiques, qui les chassèrent à la fois de Rohan et du château de Guéméné. Les vaincus traversèrent en fuyant une partie de pays de Vannes, et ne s’arrêtèrent qu’au château de la Roche-Bernard, dont le seigneur tenait pour la religion prétendue reformée.

       Le chef des hommes d’armes de Rohan se nommait Guy de Plélan. C’était un dur soldat ne croyant ni   Dieu ni au Diable, vivant de rapines, et toujours  prêt à faire le mal. Il se ligua d’abord avec le maître de la roche-Bernard, et leurs troupes réunies mirent à rançon tout le pays des alentours. Ces deux mécréants ne faisaient nulle distinction de gentilhomme à vilain, ils pillaient les chaumières comme les châteaux, et ce ne fut bientôt, à  dix lieues à la ronde, que ruines et désolation.

       Mgr de Malestroit, avant de quitter son château pour guerroyer contre les huguenots, avait laissé sa femme, Marguerite de Guer, au soin d’un fidèle serviteur, roturier de naissance, qui avait nom Toussaint Rocher. Toussaint n’avait jamais porté l’épée, ni l’arquebuse de combat, mais il était brave, et, dans une rencontre, il eût été un dangereux adversaire, car, chasseur de son métier, il maniait bien également l’arbalète et la lourde carabine à rouet.

       C’était un homme des marais. Son enfance s’était passé sur les bords de l’Oust, dans un petit manoir de la maison de Malestroit que son père tenait à fief. Appelé par son seigneur au château où il remplissait l’office de veneur depuis des années. Toussaint n’avait point oublié le passe-temps de sa jeunesse. Il se souvenait de ses compagnons restés simples paysans, et venait souvent visiter sa vieille mère, veuve, maintenant, et habitant toujours le petit manoir de Gourlâ, dont les murailles lézardées se miraient dans les eaux claires du marais.

       Cependant Mgr de Guer et de Malestroit, poursuivant le cours de leurs succès, s’éloignaient de plus en plus de leurs domaines. Ils traversèrent, toujours vainqueurs, une bonne partie de la Bretagne, et firent dessein d’aller assiéger la ville de Quimper. Une  seule pensée venait troubler parfois la joie de leurs triomphes. Tous deux songeaient à la belle Marguerite, qui était la fille unie et chérie de Mgr de Guer, et qui venait de donner un héritier à la noble maison de Malestroit.

       Ils songeaient à elle, à son enfant, mais cela ne les empêchaient point de commettre chaque jours quelques longues lieues de plus entre eux et le château qui renfermait ce précieux trésor.

       Que pouvaient-ils craindre en effet ?, Les gens de Rohan avaient été vaincus, et Toussaint Rocher, serviteur fidèle, avait avec lui  dix hommes d’armes de Guer, qui se feraient tous tuer jusqu’au dernier pour défendre la fille de leur maître.

       Voilà ce que pensaient nos deux bons seigneurs. Aussi allaient-ils le cœur léger, et l’épée au vent, toujours prêts à combattre les huguenots, et maugréant contre dame Fortune toutefois que les hérétiques ne se présentaient pas deux contre un, pour le moins, à leur encontre.

       Au temps où Marguerite de Guer était damoiselle, nombre de gentilshommes s’étaient disputés sa main. Parmi ses concurrents, se trouvai Guy de Plélan.

       On ne peut trop dire s’il aimait Marguerite, mais à coup sûr, il aimait de passion sincère et fougueuse le beau château de Guer et l’héritage du vieux seigneur de ce nom.

       Repoussé par la jeune fille qui lui préféra Amaury, seigneur de Malestroit, Plélan conçut une haine mortelle contre les deux époux et se fit huguenot tout exprès pour combattre son heureux rival.

       Vaincu par Amaury sur le champ de bataille comme il l’avait été autrefois dans les nobles salons de Guer, il sentit redoubler sa rage, et jura de mourir ou de se venger. L’esprit du mal entend d’ordinaire ces serments impies et fait en sorte que l’une des deux alternatives se réalise tôt ou tard.

       Retranché au château de la Roche-Bernard qui était une forteresse réputée, Plélan dominait toute cette partie du pays de Vannes, située entre Redon et Ploërmel. Après avoir amorcé ses gens par le pillage de quelques bourgades, il se mit en route une nuit avec cinquante chevaux, et tenta de surprendre Malestroit.

       Vers minuit, la jeune comtesse fut réveillée par le retentissement des masses d’armes heurtant le chêne épais des portes et par les cris perçants des sentinelles qui gardaient les remparts.

       En un instant, tout fut tumulte et désordre dans le château. La garnison, découragée par sa faiblesse, fit néanmoins face à l’ennemi qui débordait de toutes parts, et chaque homme, sans espoir de vaincre, mourut à son poste, comme il convenait à des soldats de Guer. Plélan, maître des murailles, se précipita dans la place à la tête de ses gens.

    - Veillez aux portes ! cria-t-il, que personne ne puisse quitte le château. Le pillage commencera seulement quand on aura trouvé Marguerite ... dix onces d’or à qui me l’amènera !

       Les vainqueurs se dispersèrent tous dans le château. Plélan, lui fit allumer du feu dans la grande salle, et, s’étendant sur un fauteuil brodé aux armes de Malestroit, il demanda du vin.

       La grande salle se trouvait ornée, comme c’était l’habitude, d’une tapisserie de haute lisse, représentant les faits et gestes des anciens héros du nom. En outre, un long cordon de portraits de famille faisait le tour des murailles.

    - Elle va venir ! pensa Guy de Plélan, qui but son premier verre de vin à petite gorgées.

       En remettant le gobelet vide sur la table, il porta son regard sur les raides et fiers visages des vieux sires de Malestroit. Un sourire brutal et satisfait vint épanouir ses lèvres.

    - Messeigneurs, s’écria-t-il, vous me souhaiteriez de bon cœur la bienvenue, si vous pouviez parler, n’est-ce pas. Ah ! mes nobles hôtes, vous voilà prisonniers d’un bien pauvre gentilhomme, vous qui portez couronne de comte au-dessus de votre écusson. À votre santé, messeigneurs !

    Il vida d’un seul trait un énorme gobelet et ajouta, en perdant son insolent sourire :

    - Mais elle tarde bien à venir !

       L’impatience le gagnait. Pour tromper cette impatience, il saisit un flambeau et fit le tour de la salle, s’arrêtant un instant devant chaque portrait pour lui lancer quelque misérable et grossier sarcasme.

       Au bout d’une vingtaine de pas, il s’arrêta. Un tremblement fugitif et involontaire agita son bras.

    - Ermengarde ! murmura-t-il en épelant péniblement le nom inscrit en lettres d’or au-dessous de l’un des portraits. Celle-ci était dit-on sorcière !

       La toile représentait une femme jeune encore et d’une admirable beauté. Ses yeux étaient baissés. Une tristesse profonde tempérait l’austère expression de son visage. C’était une de ces physionomies hautaines et mélancoliques que la croyance bretonne regarde comme un présage de courte vie.

    - Sorcière ou non, s’écria Plélan, honteux de sa frayeur passagère, je viderai une coupe à tan santé.

    Il revint vers la table et se versa pleine rasade.

       Mais au moment où il portait le gobelet à ses lèvres, son œil tomba par hasard sur une partie de tapisserie où était brodée une scène étrange.

       Madame Ermengarde – c’était bien elle, il n’y avait pas à s’y tromper – se tenait debout à l’arrière d’une barque qui semblait, emportée par le courant. Elle souriait et appelait de la main une autre barque pleine d’hommes armés. À l’avant de son esquif, et si près que l’écume blanchissait déjà la proue, un gouffre béant tournoyait.

       Plélan se mit encore à trembler, et il trembla plus fort que la première fois, car il crut voir le regard de la belle comtesse répondre à son regard. Il lui sembla que c’était à lui que s’adressait son geste et qu’elle semblait vouloir l’entraîner dans ce gouffre, vaste et infranchissable tombeau.

    - Oui, oui ! dit-il, comme s’il eût cherché à se rassurer, j’ai entendu parler de cela ...La sorcière attira dans l’abîme un brave officier du roi, et sauva ainsi, en mourant, son rebelle de père. Que n’importe ?... À ta santé, noble dame.

       Plélan ne but pas, et recula jusqu’au près du foyer. Soit qu’il fût ivre déjà, soit tout autre motif, il avait cru voir la tête de la comtesse répondre à son toast par un grave mouvement.

       Il s’assit le dos tourné à la terrible tapisserie, et, saisissant le broc, il but à même, demandant au vin du courage. Le vin lui fit en effet oublier  Ermengarde, et lui rendit le souvenir du véritable but de sa présence au château de Malestroit.

    - Marguerite ! s’écria-t-il tout à coup. Les misérables l’auront-ils laissée s’échapper ?

       Il frappa violemment la table de son poing fermé, les veines de son front se gonflèrent, son œil devint terne et sanglant.

    - Pour me payer la perte de Marguerite, murmura-t-il, il faudra plus d’une vie !

       À ce moment  des bruits de pas se firent entendre dans le corridor, et les hommes d’armes entrèrent un à un. Personne n’avait vu la jeune comtesse.

    - Qui vais-je prendre ? se demanda Guy de Plélan.

       Le dernier homme d’armes entra. Il traînait un prisonnier qu’il poussa rudement au milieu de la salle, et qui, ne pouvait soutenir ce choc brutal, s’en vint tomber au pied du farouche capitaine.

       C’était  un jeune garçon, à peine sorti de l’enfance. Il portait le costume des paysans de haute Bretagne, mais sa longue veste et son haut-de-chausses de toile feutrée dessinaient sa taille délicate avec une apparence de coquetterie. Son visage aux traits réguliers et d’une beauté remarquable disparaissaient derrière les boucles éparses de ses cheveux noirs.

       Il se releva, croisa ses bras sur sa poitrine, et jeta autour de la chambre un regard rapide et furtif. Tant que dura ce regard, sa physionomie exprima une finesse peu ordinaire. Quand sa paupière se baissa, une apathique et morne indifférence se peignit sur ses traits. Plélan ne prit point garde à tout cela.

    - Voilà tout ce que vous avez trouvé ? dit-il en s’adressant à ses hommes, mort de ma gorge ! ce louveteau sera pendu, mais quelques-uns de vous lui tiendront compagnie.

      Il se fit un craintif et sourd murmure parmi les gens de Rohan, on savait que Guy de Plélan tenait toujours les promesses de ce genre.

    - Comment te nommes-tu ? reprit le capitaine en secouant rudement le bras de son prisonnier.
    -
    Chantepie, répondit ce dernier.
    -
    Chantepie ! répéta le capitaine avec un gros rire. Eh bien, Chantepie mon ami, où la pie chante je vais t’envoyer tout à l’heure...  qu’on le pende à un des arbres de l’avenue !

       Les soldats accueillirent ce brutal jeu de mots avec des transports exagérés. Ils étaient bien aise de faire passer la colère du capitaine. Deux hommes d’armes s’approchèrent incontinent ours emparer de Chantepie.

    - Tout beau, mes maîtres ! dit celui-ci.

    Et se penchant rapidement à l’oreille de Plélan, il ajouta :

    - Monseigneur, bien fou le chasseur qui tue son chien au moment de se mettre en quête.
    -
    Que dis-tu ? s’écria vivement le capitaine ?. Saurais-tu où s’est réfugiée le dame de Malestroit ? Chantepie avait repris son apparente indifférence – Si je vous la fais trouver, demanda-t-il, que me donnerez-vous ?
    -
    Ta grâce
    -
    Et puis ?
    -
    Ce que tu voudras. Plein ton bonnet de Nantais d’argent.

       L’enfant ôta son bonnet, et le tendit dans tous les sens comme pour lui donner plus d’ampleur.

    - Il faut, dit-il bien des boisseaux de macres[ii] pour faire un écu Nantais, et mon bateau commence à faire eau comme un crible. J’accepte.
    -
    Messire, dit un des soldats de Plélan à voix basse, je reconnais maintenant ce jeune drôle. C’est Noël Torrec le pêcheur de macres, il passe pour le plus rusé matois du pays ... Défiez-vous.
    -
    Il suffit, dit le capitaine en se rengorgeant, n’as-tu pas peur que je m’en laisse conter par ce bambin ? Or ça, Noël Torrec ou Chantepie, pourquoi ne me demandes-tu point ce qui t’attend si tu manques à ta promesse ?
    -
    Parce que je le sais.
    -
    A la bonne heure ! Tu n’as donc pas peur de la hart ?
    -
    Monseigneur, une nuit d’hiver j’ai été pris par la glace au milieu de macres. C’était la mort, une mort plus lente et plus cruelle que celle que donner le fer ou la corde. J’offris mon cœur à Dieu et je m’endormis Monseigneur ?
    -
    Et qu’arriva-t-il ?
    -
    Un vent du sud et le dégel.

       Chantepie à ses mots, souleva le broc avec effort et but une toute petite gorgée d’un air fanfaron.

    - Voici un petit gaillard intrépide, murmura Plélan ; Ah çà ! qui me répond de toi, puisque tu ne crains pas la mort ?

    Chantepie montra son bonnet.

    - J’aime les écus nantais, dit-il.
    -
    C’est juste ! touche là ! le marché est conclu ... aboie, basset !
    Chantepie regarda le capitaine en dessous, et commença sans se faire prier davantage.
    -
    Le château de Malestroit à de grands souterrains que fit construire madame Ermengarde, à ce qu’on dit, pour cacher monsieur son père, qui avait pris les armes contre le roi de France. Ces souterrains sont donc une issue sur la lande ...
    -
    Et c’est par là qu’elle s’est échappée ? interrompit Plélan.
    -
    Si elle s’est échappée, reprit le pêcheur de macres. Moi je crois qu’elle vit encore dans les caves ...
    -
    Vite, s’écria Plélan, qu’on fouille le souterrain : Les hommes d’armes interrogèrent Chantepie du regard.
    -
    Vous voulez savoir, dit-il, par où l’on y pénètre ? Il y a plus d’une porte, et l’une d’elles est plus près de vous que vous ne pensez ... Garde à vous seigneur sergent !

       En prononçant ces mots Chantepie frappa brusque ment du talon un des carreaux de la salle, et une trappe à bascule joua presque sous les pieds du sergent qui se recula épouvanté.

    Il y a quelque chose de diabolique là-dessous, murmura ce dernier.

    - En marche ! commanda impérieusement Guy de Plélan, et qu’on me la ramène morte ou vive !
    -
    Attendez mes maîtres, attendez, dit Chantepie. Si vous ne la trouvez point dans le souterrain, montez à cheval et galopez sur le chemin de Pontivy ... Son père est à guerroyer au pays de Cornouailles, ajouta-t-il d’un air d’intelligence, en s’adressant à Guy de Plélan, elle aura voulu le rejoindre.

    Plélan lui donna une petite tape sur la joue et sourit bénignement.

    - Faites tout ce qu’il a dit, vous autres, s’écria-t-il, ce bambin a pour lui tout seul, une fois plus d’esprit que vous tous ensemble.
    -
    Hélas ! monseigneur, murmura Chantepie, que vous ai-je fait pour que vous m’estimiez si bas ?

       Les hommes d’armes firent la grimace, mais Plélan éclata de rire. Une minute après la trappe retombait sur le soldat, descendu dans le souterrain, il ne resta dans la salle que deux sentinelles, le capitaine et Noël Torrec, dit Chantepie.

       Pendant que cela se passait, deux chevaux courant à toute bride tournaient le dos à la route de Pontivy et allaient à travers champs dans la direction des marais de l’Oust.

       Sur l’un des chevaux était Toussaint Rocher, qui portait dans ses bras l’héritier de Malestroit. Sur l’autre s’asseyait la belle comtesse de Guer.

       Toussaint, le bon veneur, était à son poste au moment où les huguenots avaient attaqué le château, il veillait, mais que peuvent la vigilance et le courage contre le nombre ? Une chose d’ailleurs l’avait empêché de combattre jusqu’à mort : Marguerite et son fils n’avaient plus que lui pour protecteur.

       Aussi, tandis que les derniers soldats de Guer tenaient encore aux murailles, Toussaint aidé de Noël Torrec, jeune orphelin qu’il aimait comme un fils, avait sellé précipitamment deux chevaux et pris la fuite, par une issue secrète, avec la femme et le fils de son maître.

    - Monte en croupe derrière moi, avait-il dit à Noël.
    -
    Non pas ! répondit l’enfant, le cheval à dix lieus à faire. Les voilà qui entrent ‘ailleurs. Dans un instant peut-être, vous allez être poursuivis, et il, ne faut pas que cela soit, mon père Toussaint... Hop !

       Frappant les deux chevaux d’une houssine qu’il tenait à la main, il les poussa dehors et referma la poterne.

    - Noël ! malheureux enfant !cria  Toussaint qui voulut revenir sur ses spas.

       Mais les cris des vainqueurs remplirent à ce moment le château et Marguerite, éperdue, prononça le nom de son fils.

    - Dieu aura pitié du pauvre Noël, se dit Toussaint, et je me dois avant tout au fils de mon maître.



    [i] Protestant

    [ii] Macres, fruits antiques de la forme d’un tricorne et de saveur laiteuse qu’on trouve en abondance dans les marais de l’Oust. Es riverains les font sécher et les manges cuites à l’eau comme des châtaignes, dont elles ont à peu près le goût. 


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  • Anne des îles

    Tradition de la mer bretonne[i] 

       Il y a bien longtemps, près du lieu où fut bâtie la ville d’Audierne, au département du Finistère, en Bretagne, il y avait un village dont on ne sait plus le nom. Ses dernières maisons touchaient à la grève et baignaient dans le flot le galet de leurs murailles quand venaient les grandes marées d’équinoxe. D’un côté du village était la mer, de l’autre la lande : la lande aride comme la mer, immense comme elle. Le pain manquait souvent dans les cabanes.

       Or, les gens de ce pays ne connaissaient pas, ou avaient oublié le Dieu bon qui aide à souffrir. Ils murmuraient, ils blasphémaient.

       Et quand, de loin, le canon d’alarme grondait dans la baie des Trépassés, ils tombaient à genoux et rendaient grâce au démon ; puis ils descendaient en troupes sur la grève. Plus la tempête était furieuse, plus ils sentaient de joie dans leurs cœurs. C’était pour eux que travaillait la tempête.

    - La mer, disaient-ils, a ses moissons comme la terre ferme ; la tempête est le jour de nos récoltes.

       Ils appelaient ainsi les navires en détresse que la tourmente jetait à la côte. La récolte mûre, c’est-à-dire le vaisseau brisé, ils couraient sus aux naufragés. Ils disaient encore :

    – Partage égal ! À nous l’argent, les marchandises, à nous l’eau-de-vie ! À la mer les cadavres !

       Et sur la grève même, un hideux festin commençait. On buvait, on dormait, puis on buvait encore. Le convive, vaincu par l’ivresse, tombait une seconde fois. On l’éveillait mourant, il buvait encore, et souvent, quand il retombait, c’était pour ne plus se relever.

       Lorsqu’il n’y avait plus rien à boire, on rentrait dans les chaumières. L’inanition succédait à l’ivresse. Ceux qui n’étaient pas tués par l’orgie mouraient de paresse et de faim.

       C’est ainsi que vivaient les gens de la côte avant que fût bâtie la ville d’Audierne.

       On parle des îles d’Amérique qui sont pleines de tabac et d’or, on en parle ; mais où sont-elles ? Qui les a vues, sinon des matelots ? Et les matelots sont conteurs. Ils rêvent dans leurs hamacs de corde ; c’est de leurs rêves qu’ils nous entretiennent au retour. La vérité est qu’il n’y a point au monde d’îles aussi belles que les îles de Bretagne. Ouessant est la plus belle de ces îles.

    Le roi dit un jour à messire Jean [i]:

    – Mon homme, demande-moi une chose que ma main puisse te donner, tu l’auras.

    Messire Jean ne demanda ni Nantes, ni Rennes, ni Saint-Malo, ni même Douarnenez ; il dit :

    – Mon roi, je veux Ouessant, la belle île.

       Le roi sourit ; mais il ne connaissait pas Ouessant. Il ne l’avait pas vue dressant fièrement la tête au milieu de l’Océan soulevé. Il n’avait pas vu le blanc diadème de brouillard qui couronne son front, les matinées d’été. Le roi ne connaissait pas Ouessant.

      Avant qu’Audierne fût bâtie, Ouessant n’avait qu’un village, dont les habitants ne valaient guère mieux que ceux de la côte. Ils vivaient de pillage. Quand les naufragés manquaient, ils mettaient à flot leurs barques et rançonnaient les pieux moines de l’île de Sen. Ceux-ci priaient Dieu nuit et jour pour la conversion des païens leurs voisins ; mais les gens d’Ouessant et surtout ceux de la côte ne voulaient point croire à une religion qui commande de secourir les naufragés au lieu de les achever.

       Voici ce qui se passa un soir d’automne, à la mi-septembre, en marée.

       La cloche du petit monastère de Sen venait de sonner l’Angélus, on avait déjà fermé toutes les portes, tant était grande au couvent la crainte des pirates de l’Yroise[ii] . De rares lumières apparaissaient çà et là aux fenêtres grillées : les cierges s’allumaient dans la chapelle. Au moment où les premiers chants du salut se faisaient entendre, une porte latérale du couvent s’ouvrit et se referma sans bruit ; un vieillard, appuyé sur un long bâton blanc, commença à descendre la rampe sablonneuse qui conduisait de la maison sainte à la mer.

       Il semblait bien vieux et marchait avec peine ; de temps à autre il s’arrêtait pour respirer ; il relevait sa tête alors et contemplait le ciel avec inquiétude.

       La lune, courant sous les nuages comme un blanc navire entouré d’écueils, se dégageait parfois tout à coup et laissait tomber d’aplomb sa lumière sur le front du vieillard. C’était un homme parvenu aux dernières limites de la vie. Son visage était calme et doux, son crâne chauve s’entourait d’une couronne de cheveux blancs si légère qu’on l’eût prise pour ces flocons de brouillards printaniers qui se jouent, au crépuscule du matin, sur les croix des calvaires, et figurent un diadème argenté au front divin du fils de Marie.

       La nuit était calme ; mais, pour un habitant de ces contrées, il y avait dans l’air des signes nombreux et manifestes de tempête prochaine. Les nuages assombrissaient leurs teintes et s’abaissaient à l’horizon ; la brume se fendait et laissait voir par places de longues échappées de mer ; quelques éclairs muets déchiraient au loin le ciel.

       Le moine cheminait toujours ; il se hâtait, le pauvre vieillard ; la sueur ruisselait sur ses joues ridées.

       Au premier souffle du vent de mer qui, se levant tout à coup, vint frapper son visage, il poussa un sourd gémissement.

    – Sainte Mère de Dieu, priez pour lui ! murmura-t-il.

       Et il pressa le pas davantage, trébuchant à chaque galet, et forcé de s’arrêter souvent pour attendre une éclaircie et reconnaître son chemin.

       Tout à coup, au-delà du golfe, sur la côte de Bretagne, plusieurs fanaux apparurent qui se prirent à vaciller comme des lanternes de navire bercées par le tangage[iii] . Tantôt elles couraient en ligne droite, tantôt changeant brusquement de direction, elles imitaient le mouvement d’une embarcation qui vire de bord et prend une autre bordée.

    Le moine s’arrêta comme atterré.

    – Seigneur, mon Dieu ! S’écria-t-il en tombant à genoux, ne permettras-tu point que le démon soit vaincu dans le cœur de ces malheureux sauvages ?

       Anne était fille de Joël Bras, qu’on nommait plus souvent le prêtre des îles. Joël, de son vivant, était le dernier débris d’une communauté jadis puissante et dont les vieillards savaient le nom[iv]. Il conjurait la tempête à l’aide de la neuvième corde de sa harpe, et chevauchait sur un bois de lance pour aller rendre visite aux esprits de l’air. C’était un homme puissant et redoutable : les gens d’Ouessant et ceux de la côte le craignaient. On disait que sa demeure renfermait d’incalculables trésors. Quand les serviteurs du vrai Dieu étaient venus s’établir à Sen, ils avaient d’abord opéré quelques conversions. Mais Joël s’était irrité ; il avait menacé de composer un chant si redoutable que la mer quitterait son lit et blanchirait de son écume les toits les plus élevés du village. On crut Joël, et les saints moines furent persécutés.

        Cependant Joël avait passé de vie à trépas ; et sa fille, la belle Anne des Îles, héritait de toute son influence. Anne était païenne comme son père ; mais elle était douce et compatissante ; plus d’un malheureux naufragé lui avait dû la vie, et si parfois, dans les nuits de tempête, les fanaux trompeurs de la côte cessaient tout à coup de briller et d’attirer à une mort certaine les matelots en péril, c’est qu’Anne avait un arc et des flèches, et que la flèche d’Anne ne manquait jamais son but.

       Comme toutes les prêtresses d’alors, elle était vouée au célibat ; mais la fausse religion qu’elle professait n’avait déjà plus qu’un bien faible empire sur les hommes d’Ouessant et des côtes. Le dernier prêtre était mort ; Anne était belle, les jeunes hommes du pays, qui ne connaissaient d’autres dieux que leurs passions, la regardèrent avec envie.

       L’un d’eux, le plus hardi, Niel Roz de Kermor, sauta un soir dans sa barque et toucha la grève de Sen, au-dessous de la falaise où la fille de Joël faisait sa résidence. Niel amarra sa barque et escalada la falaise. – Le lendemain, des débris de bateau jonchaient les sables d’Ouessant, et nul ne vit jamais plus Niel Roz de Kermor.

       Depuis lors chacun trembla au seul nom d’Anne des Îles. Le sang de Joël coulait en elle. C’était une prêtresse et une magicienne. Malheur à qui la rencontrait sur son chemin !

       Le soir, quand le brouillard enveloppait la baie, on voyait parfois sa barque jouer comme un léger flocon d’écume au plus haut sommet des vagues, puis descendre bondissante, se précipiter dans l’entre-deux des lames, et gravir ensuite leur rampe bouillonnante pour retomber et se relever encore. Les bateaux pêcheurs viraient de bord sur sa route. Pour tout l’or du monde on n’aurait pu déterminer un homme depuis Douarnenez jusqu’aux îles d’Ouessant à couper le sillage de son esquif. S’il fallait faire un long détour, on gagnait le large plutôt que de franchir cette magique barrière où, disait-on, la mort se cachait entre deux eaux pour attendre sa proie.

       Anne elle-même semblait encourager cette terreur, et fuyait les regards des hommes. Il ne lui fallait qu’une minute pour se perdre dans la brume ou derrière un rocher. Ni récifs ni brisants ne pouvaient arrêter sa marche. Une goutte d’eau semblait suffire à son esquif. Peut-être même savait-il bondir comme ces poissons dont parlent les matelots au long cours, poissons qui ont des ailes et qui volent ni plus ni moins que des oiseaux. – Les matelots disent cela.

       Durant la tempête elle amenait sa voile et quittait le gouvernail. On pouvait alors la rencontrer assise à l’arrière de sa barque, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, dans l’attitude du fier et intrépide dédain. Là où les bateaux pêcheurs se brisaient, la barque d’Anne passait, effleurant l’eau de sa quille, et mouillant à peine les planches de sa coque dans l’écume de la vague. La tempête respectait Anne, qui était le sang de Joël.

       Nul ne pouvait dire que cette vierge puissante fût un être malfaisant. Si Niel Roz de Kermor avait été puni, c’est qu’il avait été téméraire. Mais tout à coup on vit Anne des Îles monter plus souvent son esquif et venir croiser plus près des côtes. Quand le temps restait calme, elle se tenait, comme autrefois, à l’écart ; mais si le vent du large s’engouffrait dans la baie, elle accourait. Sa barque, toujours sûre de sa route, toujours rapide, sillonnait en tous sens la mer : Anne cherchait des malheureux à secourir.

       Souvent le pêcheur superstitieux s’épouvantait en voyant l’esquif d’Anne fondre sur sa barque en détresse comme l’épervier fond sur sa proie. Il tremblait et invoquait les dieux impuissants de ses pères. Anne approchait toujours ; le pêcheur, brisé par la frayeur, couvrait son visage de ses mains et se laissait choir au fond de sa barque. Quand il se relevait, il se trouvait sain et sauf à la grève. Anne et son esquif avaient disparu.

       Quelques-uns enfin s’enhardirent ; ils osèrent, en ces moments de péril suprême, garder l’œil ouvert et observer cette femme autour de laquelle régnait le mystère ; ils la virent porter la main à son front, puis à sa poitrine, puis à l’une et à l’autre épaule, en murmurant des paroles inconnues, – comme faisaient les moines de l’île de Sen – ils la virent lancer sur leurs barques un petit grappin, bisser sa voile et les prendre ainsi à la remorque.

    Ils allaient, ils allaient si vite que le souffle leur manquait.

    À ceux-là la fille de Joël disait en les quittant :

    - Souviens-toi, et fais pour autrui ce que j’ai fait pour toi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit !

       Puis son esquif remontait le flot et se perdait derrière les hautes lames.

       Cette conduite avait changé le cours de la superstition : Anne était regardée comme une divinité favorable ; on la craignait encore, mais on l’aimait ; et si elle eût exigé toute autre chose que la pitié pour les naufragés, on lui aurait sans aucun doute obéi.

       Quand le vieux moine arriva au but de sa course nocturne, le ciel était complètement couvert de nuages épais. La marée montait, et ce fracas sinistre, précurseur de la tempête, commençait à se faire entendre au loin sur les flots.

       Le vieillard s’était arrêté sur une falaise aride et pelée, dominant à pic l’Océan. Il poussa un profond soupir de soulagement, comme un homme arrivé au terme de sa tâche, et heurtant le roc de son bâton ferré, il s’assit.

       Rien dans ce lieu sauvage et retiré ne semblait motiver la joie du moine : point de croix, s’il était venu pour un pèlerinage ; nul toit à plus d’une demi-lieue à la ronde, s’il était venu pour un rendez-vous.

       Le vieillard attendit pourtant avec patience ; il avait sa tête entre ses mains et réfléchissait. Une voix d’une douceur exquise, mais forte et vibrante à la fois, prononça ces paroles à quelques pas de lui :

    - Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dom Geoffroy, je vous salue. Soyez le bienvenu.

       Et comme de larges gouttes de pluie chassées par un vent furieux fouettaient le front chauve du moine, une main douce saisit la sienne dans l’ombre. L’instant d’après, il était assis sur un siège de bois dans une sorte de grotte éclairée par une torche de résine. À genoux, près de lui, était une jeune fille de dix-huit ans, dont le charmant visage disparaissait presque sous une profusion de cheveux blonds épars sur ses épaules.

       Elle courbait la tête et parlait ; le moine écoutait. Quand elle se tut, le moine prit à son tour la parole et, au nom de Dieu, il lui remit les fautes qu’elle venait de confesser au tribunal sacré.

    Anne des Îles, – c’était elle, – se leva et, rejetant en arrière les boucles de ses beaux cheveux :

    - Mon père, dit-elle, je remercie Dieu de vous avoir envoyé près de moi à cette heure ; car la tempête s’annonce terrible et mon devoir m’appelle.

       Dom Geoffroy ne répondit pas. Il contemplait la jeune fille et semblait plongé dans une profonde méditation. Sans doute, il songeait à la clémence divine, qui faisant croître l’herbe salutaire à côté du poison, avait placé, dans le voisinage de ces populations féroces de la côte, un ange de dévouement et de charité. Le lieu même où il se trouvait en ce moment encourageait sa rêverie. C’était une salle demi-souterraine, construite dans une large anfractuosité du roc. Au milieu, une table massive de granit, sur laquelle étaient gravés certains signes à l’usage des sorciers et des prêtres de cette religion sinistre que suivaient les gens de la côte avant qu’Audierne fût bâtie, disait assez quelles cérémonies s’étaient autrefois accomplies en cet asile. Dans un coin, la serpe dorée, dont s’était servie Anne au temps où son père l’initiait aux sciences défendues, pendait, attachée à la muraille, auprès de la harpe et du couteau sacré du vieux Joël Bras.

       Mais la harpe, le couteau et la serpe étaient couverts de poussière, tandis que l’image du Christ, appendue au-dessus de la couche de la jeune fille, brillait et attestait des soins respectueux de chaque jour.

       Du dehors, en haut de la falaise, on ne voyait rien. Le toit de cette demeure souterraine, presque aussi vieille que le sol, s’était couvert à la longue d’une couche de mousse et de fucus semblable en tout à la maigre végétation environnante.

    - Ma fille, dit enfin le moine, vous êtes forte et vous êtes courageuse mais vous ne suffirez pas à votre tâche de cette nuit.

    - Il y a un vaisseau dans la baie, répondit Anne ; je le sais.
    - Il y a deux vaisseaux, ma fille.
    - Que Dieu les protège, murmura Anne. Si l’effort d’une chrétienne peut les sauver, ils ne périront pas, mon père.
    - Noble enfant ! dit dom Geoffroy en appuyant sa main sur l’épaule d’Anne des Îles. Le courage de la foi est en vous ; mais il ne faut point tenter la Providence, et cette nuit vous aurez un auxiliaire.
    - Qui ? demanda la jeune fille avec vivacité.
    - Niel Roz de Kermor, prononça lentement dom Geoffroy en attachant sur elle un regard perçant et inquiet.

       Anne changea de visage à ce nom. Une rougeur subite couvrit sa joue, qui, bientôt après, devint plus blanche que la neige fraîchement tombée.

    - Niel Roz de Kermor ! répéta-t-elle.

    Il va venir, dit encore dom Geoffroy.

    - Ici ! s’écria la fille de Joël avec agitation ; ici, Niel Roz... Jamais !

    Puis, se levant et faisant sur elle-même un soudain effort, elle ajouta avec calme :

    - Niel Roz de Kermor est entré ici une fois, mon père. La porte ne se rouvrira point pour lui.
    - Hélas ! dit le bon religieux à voix basse, que faire pour sauver les malheureux menacés de naufrage ?
    - Écoutez-moi, mon père, reprit Anne des Îles d’un ton tranquille et ferme. Niel Roz est un bon marin ; qu’il monte la barque du couvent.
    - Le couvent n’en a plus, ma fille ; les pirates d’Ouessant l’ont coulée.
    - Alors qu’attendez-vous de moi ?
    - Je voulais, dit le vieillard, je voulais frapper d’une terreur salutaire les cœurs endurcis des habitants de la côte. Niel n’a pas reparu parmi eux depuis cette nuit où il aborda sur le rivage de Sen.
    - Je le sais, mon père.
    - Ils le croient mort. S’ils le voyaient venir à eux tout à coup au moment où, occupés de leur abominable besogne, ils dépouilleront les naufragés, peut-être seraient-ils saisis d’épouvante au point d’abandonner leur proie. Anne réfléchit une seconde.
    - Ils l’abandonneraient, dit-elle, je crois qu’ils l’abandonneraient. Mais il faudrait donner place à Niel Roz dans ma barque.
    - Il le faudrait, ma fille.

    On entendit le bruit d’un bâton ferré frappant contre le roc.

    - Eh bien ? dit le moine.

    Anne s’était levée.

    - Je conduirai Niel Roz en terre ferme, dit-elle.

       Le soir où Niel Roz de Kermor avait quitté la côte pour se rendre près d’Anne, il avait, avant d’escalader la falaise, abandonné sa barque, faiblement amarrée, à la merci des flots. La barque fut détachée par la marée montante et ses débris furent portés à la côte. En fallait-il davantage pour motiver le bruit de sa mort ?

       Après avoir abandonné sa barque, cependant, Niel avait grimpé de roche en roche et, à force de chercher, il avait fini par trouver l’entrée de la demeure souterraine. Niel était robuste autant que hardi ; la porte, violemment ébranlée par lui, céda ; il entra.

       Anne des Îles, dont le père était mort depuis peu, était alors païenne, et accomplissait en secret les rites de sa religion maudite. À l’instant où entra Niel, elle coupait des herbes magiques à l’aide de sa serpe dorée, et composait un charme, suivant les enseignements de son père.

       On dit qu’il était dangereux de troubler, dans l’exercice de leurs pratiques superstitieuses, les sorcières de Sen ; car Sen a eu de tout temps des sorcières. Au temps de leur puissance, si un homme se présentait à leurs yeux, elles le faisaient périr dans les plus atroces supplices. Anne vivait seule ; elle avait fait vœu de ne jamais respirer sous un toit le même air qu’un homme. Nous verrons plus tard si elle savait accomplir ses serments.

       Indignée à la vue de Niel, elle se précipita. Sa serpe dorée se plongea dans la gorge du malheureux jeune homme. Il tomba.

       Anne demeura près de lui, anéantie. Elle jeta loin d’elle l’instrument du meurtre et essaya vainement d’arrêter le sang de sa victime. Niel tourna vers elle des yeux mourants et qui semblaient pardonner.

       Ceci se passait le soir. Au milieu de la nuit, Anne, agenouillée près de Niel dont le souffle s’affaiblissait rapidement, fut frappée d’une idée subite. Elle franchit en courant le seuil de sa demeure, descendit la falaise en quelques secondes, et, gravissant le rocher qui servait d’assise au couvent, elle vint tomber épuisée en dehors de la porte. Par un dernier effort, elle souleva le marteau.

       Les moines, malgré leur situation précaire au milieu de ce pays hostile, ne refusaient jamais l’hospitalité. Bientôt Anne évanouie fut entourée par les bons religieux. Plusieurs la connaissaient ; ceux-là furent obligés de faire appel à leur foi charitable pour réprimer le mouvement d’aversion que soulevait en eux la fille de leur ennemi le plus cruel. Mais pardonner est la vertu du chrétien, et d’ailleurs Anne avait besoin de secours.

    À peine revenue à la vie, elle montra d’un geste désespéré le chemin de sa cabane.

    - Un homme, dit-elle, un homme que j’ai tué !

       Les religieux reculèrent d’horreur. Maie Anne, électrisée par le désespoir, saisit la main de dom Geoffroy et l’entraîna vers sa maison.

       Niel Roz fut sauvé par les soins des bons pères. Ou le porta au couvent, où il resta tout le temps de sa longue convalescence.

    Au bout d’un mois, il était chrétien.

       Anne aussi se fit chrétienne. Son âme pure, son intelligence forte et supérieure, n’eurent besoin que d’entrevoir la vérité pour détester à tout jamais le mensonge. Elle fut baptisée. C’est à dater de ce moment que les hommes de la côte purent remarquer un changement subit dans la vie de la jeune vierge. C’est à dater de ce moment qu’elle devint comme la patronne des naufragés.

       Elle était forte malgré la gracieuse souplesse de sa taille ; elle était plus adroite encore que robuste. Habituée dès l’enfance à faire seule et dans une légère embarcation la traversée d’Ouessant à Sen, elle regardait la mer comme son élément, et, de Crozon au Conquet, on n’aurait point trouvé de pilote plus expert ni de marin plus intrépide.

       Comme prêtresse de Sen, elle avait été vouée à un célibat perpétuel. Une fois chrétienne, elle ne se crut point dégagée de ce vœu. Par un scrupule de conscience que dom Geoffroy était tenté de regarder comme un vieux levain de paganisme, elle voulut tenir le serment fait au démon.

       Mais dans ses longues heures de solitude, soit qu’elle lût, enfermée dans sa demeure, les livres étrangers rassemblés par Joël, soit qu’elle luttât, montée sur son frêle esquif, contre les terribles tempêtes de la baie des Trépassés, l’image de Niel Roz de Kermor venait parfois la troubler. Elle le voyait mourant ; elle eût voulu se souvenir d’une malédiction ou d’un reproche ; mais l’œil de Niel, dans ces visions comme au moment fatal, n’exprimait qu’une pensée d’amour et de pardon.

       Anne était fière. Sa foi nouvelle n’avait pu dompter tout à fait ce vice des natures généreuses. Elle serait morte plutôt que de manquer à son serment ; et ce qu’elle craignait le plus au monde, c’était la vue de Niel Roz.

       Et pourtant, Anne avait promis de conduire, ce soir, Niel en terre ferme. Au brait du bâton ferré heurtant le roc, elle rassembla son courage et monta sur le tertre, suivie de dom Geoffroy.

       Elle se trouva face à face avec Niel, qui baissa la tête à son aspect et croisa ses bras sur sa poitrine.

       Le jeune homme était bien changé. Une teinte maladive remplaçait les chaudes couleurs dont brillaient autrefois ses joues. Il semblait hors d’haleine et respirait péniblement. Anne se sentit oppressée.

       Mais la tourmente avait grandi pendant son entrevue avec dom Geoffroy. La mer brisait maintenant contre la falaise avec une violence inouïe ; le vent apportait jusque sur le tertre une pluie amère et salée. Anne demanda la bénédiction du moine et saisit la main de Niel en disant :

    - Allons !
    - Que la Providence vous conduise ! Murmura dom Geoffroy, qui s’était agenouillé sur le tertre.

       Quand il se releva, un éclair lui montra la barque à plus de cent toises du rivage ; elle semblait de loin une coquille de nautile, au milieu des gigantesques vagues qui la pressaient de toutes parts.

    Le moine reprit à pas lents le chemin de son couvent.

       Il fallait être né sur les rivages de la baie des Trépassés pour oser affronter, de nuit, une mer semblable. La frêle barque de la fille de Joël s’emplissait d’eau à chaque rafale ; sa faiblesse même et sa légèreté l’empêchaient seules d’être submergée.

       Elle allait vers le bec du Raz, pointe redoutée et féconde en naufrages ; elle allait, guidée par ces fanaux perfides qui devaient hâter le trépas des marins engagés dans la baie.

       Niel avait voulu prendre le gouvernail ; mais Anne, le repoussant, lui montra du doigt l’avant de la barque. Niel s’assit aussitôt, et la traversée se poursuivit silencieuse.

       À moitié chemin, un bruit sourd, qui n’était pas celui du tonnerre, passa sur leur tête et leur revint, répercuté par les échos de la côte. Anne et Niel se signèrent. C’était le premier coup du canon de malheur.

    - Le temps presse, dit Anne.

       Niel la comprit. Il s’élança et hissa la voile à mi-mai.

       Il eût fallu voir alors l’esquif voler en rasant l’écume. La pointe du Raz fut doublée en un clin d’œil, et un calme relatif se fit sentir aussitôt. Anne tourna l’avant vers la terre.

    - Anne, dit le jeune homme, qui voyait approcher avec angoisse l’instant de la séparation, faut-il donc vous laisser seule par cette affreuse nuit ?
    - À chacun de nous sa tâche, répondit Anne d’une voix émue. Ici, nous devons nous séparer pour toujours.
    - Pour toujours ! répéta Niel en faisant un pas vers elle.
    - Au rivage, chrétien ! s’écria-t-elle avec force ; au rivage où ton devoir t’attend !

    Niel plongea une rame et trouva le fond.

    -Adieu donc, murmura-t-il.

       Anne s’était levée à son tour ; une larme tremblait aux longs cils de sa paupière. Au moment où Niel allait se précipiter, elle tendit sa main que le jeune homme toucha de ses lèvres avec respect. – Un cri annonça bientôt qu’il avait atteint le rivage.

       Anne pouvait entendre alors les chants de fête et les féroces transports de joie des gens de la côte. Pendant qu’elle rangeait pour la seconde fois la pointe du Raz, leurs éclats de rire arrivèrent jusqu’à elle. En même temps, son œil fut frappé par les sinistres phares qu’allumait la cupidité des Bretons. Il y en avait trois à peu de distance l’un de l’autre.

       Anne se laissa dériver, côtoya un instant le rivage et arriva en face des fanaux. Alors elle prit son arc et tira trois flèches de son carquois. Trois rauques mugissements se firent entendre sur la falaise voisine.

    Anne avait décoché ses trois flèches. Aucune lumière mouvante ne brillait plus au rivage.

       Cependant le canon de détresse précipitait ses signaux. Les coups venaient de deux points différents. Un des navires devait être au large, dans la direction d’Ouessant, l’autre s’approchait de plus en plus de l’île de Sen. Anne hésita un instant. Auquel porter secours ?

       Au plus près de périr. – Elle donna un coup de barre et tourna sa proue vers l’île de Sen.

       En moins de temps qu’il n’en faudrait, par une brise molle, pour faire le quart du chemin de la pointe du Raz à la chaussée de Sen, Anne avait dépassé l’île et se trouvait dans les eaux d’un beau brick de guerre qui, dix minutes plus tard, allait laisser sa caque sur les brisants.

    - Ho ! Du brick ! cria la jeune fille.

       Sa voix perça les fracas divers de la tempête, mieux que ne l’eût fait la voix plus grave d’un homme. Il se fit un grand mouvement à bord du brick, qui laissa arriver sur-le-champ.

    On était alors en guerre. Des deux vaisseaux que dom Geoffroy avait vus dans la baie, l’un était un français marchand, l’autre un ennemi, un anglais, sans doute ; – car l’Anglais est toujours un ennemi.

       Le navire marchand avait pris chasse et s’était jeté dans la baie ; puis, quand l’obscurité était venue, pour donner le change au brick, il avait couru des bordées. Le brick suivait, lui, sa route première. Son équipage, qui le savait fin voilier, eût nargué la tempête en pleine mer ; mais le voisinage de ces côtes hérissées de récifs diminuait sa confiance. Sans connaître toute l’étendue du péril, le commandant avait fait tirer le canon pour demander un pilote. On crut à bord que ce pilote était arrivé.

       Anne accosta le brick. Avant qu’on lui eût jeté une corde, elle avait grimpé le long des haubans et sauté sur le pont.

    - Une femme ! s’écria le commandant avec surprise et dédain.
    - Une femme ! répétèrent les matelots en poussant en chœur un grossier éclat de rire.

       Anne ne prit pas garde. Elle se fit jour au travers des marins, arracha la barre des mains du timonier, et imprima au gouvernail un brusque mouvement.

    - À la mer ! dit l’équipage ; c’est folie ou trahison !

       Le timonier, offensé par l’usurpation d’Anne, qui avait pris d’autorité sa place, s’avançait pour exécuter la sentence, lorsque le navire, obéissant au gouvernail, vint au vent, comme disent les gens de la mer et vira lof pour lof.

       Il se lança dans sa nouvelle direction, craquant sous le poids de sa voilure, et coupant de l’avant la longue traînée d’écume qu’avait soulevée son sillage.

       L’équipage, immobile, retenant son souffle, attendait le résultat, désormais impossible à prévoir, de cette manœuvre téméraire. À ce moment, un éclair se fit. On vit Anne debout à la barre. Son bras tendu montrait, à bâbord, une longue ligne éblouissante de blancheur qui, se courbant à vingt brasses du gouvernail, semblait envelopper le brick à demi. Mais le brick sentait le vent ; chaque seconde l’éloignait de cette ligne brillante : elle s’effaça dans l’ombre.

       Matelots et officiers, tous frémirent en silence, comme on fait à la vue d’un affreux danger évité. C’étaient les brisants de la côte de Sen qui, tourmentant la mer, formaient cette courbe d’écume, vers laquelle le brick, un instant auparavant, se précipitait impétueusement.

       Pendant toute cette nuit, Anne resta au gouvernail. Le commandant et ses marins l’entouraient. Elle essaya de comprendre leur langage et ne put y parvenir.

       Alors elle tourna son regard vers le lieu où, depuis, fut bâtie la ville d’Audierne, comme si ce regard pouvait percer les ténèbres d’une nuit d’orage. – Tout se taisait au loin. Le son du canon d’alarme ne venait plus interrompre la voix de la tempête.

    Mue secoua tristement la tête.

    - Que Dieu vienne en aide à Niel Roz de Kermor, pensa-t-elle. Il n’y a plus à cette heure qu’un vaisseau dans la baie.

       Elle ne se repentait point d’avoir sauvé l’ennemi ; mais elle pleurait sur l’autre navire qui portait ses frères.

       Les gens de la côte étaient rassemblés au bec du Raz. Ils grelottaient de froid sous leurs haillons misérables, et accusaient la tempête de faire mal son devoir. Le canon se taisait, et pourtant nul débris ne venait échouer à la plage.

       Les vieillards racontaient avec de longs soupirs de regret l’histoire des beaux naufrages qu’avait vus leur jeunesse. Et l’eau venait à la bouche des auditeurs qui mettaient l’oreille au vent pour saisir tous les bruits du large.

       Rien ; – rien que le fracas du flot attaquant le roc ; rien que le mugissement du vent dans les fissures de la falaise.

       Le désespoir venait aux gens de la côte ; ils avaient faim, et, se roulant sur le sable, ils invoquaient leurs dieux oubliés :

       « Ô vous que nos pères adoraient, disaient-ils, exaucez-nous, car nous avons repoussé le Dieu nouveau qui mourut sur la croix.

       « Nous l’avons repoussé, nous avons persécuté ses prêtres et dispersé sur le sol les pierres de ses autels.
       « Nous l’avons repoussé, parce que sa loi est la miséricorde et qu’il nous faut pour vivre oublier la pitié.
       « Dieux, soyez propices. Il est à Sen une prêtresse du sang de vos pontifes ; nous en ferons notre souveraine.
       « Nous prendrons dans sa grotte le couteau du saint Joël et la serpe d’or de sa fille. Vienne l’an neuf, nous tuerons les hommes et nous couperons le gui des chênes. »

       Les démons écoutaient. Comme si le charme eût opéré, la tempête redoubla tout à coup de violence. Un cri plaintif se fit entendre du côté du large. En même temps, les gens de la côte virent passer dans l’ombre une masse noire qui courait avec une effrayante vélocité.

    Une clameur d’allégresse sortit à la fois de toutes les poitrines.

    - Il va toucher ! Il va toucher ! disaient-ils.

       C’était le vaisseau marchand qui voguait au hasard, presque désemparé. Il rangea de si près le bec du Raz que les hauts-mâts durent frôler le formidable rocher qui surplombe en cet endroit et se cintre en voûte au-dessus de la mer. Mais il ne toucha pas.

       Les gens de la côte, plongés dans une muette stupeur, n’en pouvaient croire leurs yeux. Un pilote n’aurait pu suivre ce chemin sans se briser dix fois. Et pourtant le navire était sauvé.

       Il y avait là un homme robuste, intrépide et méchant, nommé Jean Cosquer. Il sauta dans une barque de pêche et s’éloigna du rivage sans mot dire.

       Le marchand courait des bordées, Au bout de dix minutes, il revint, ne se doutant pas du péril qu’il venait d’éviter. Cette fois il passa de l’autre côté de la pointe. Il passa sans toucher encore.

    Jean Cosquer le héla et se fit hisser à bord comme pilote.

    - Où sommes-nous ? demanda le capitaine.
    - À deux doigts de la mort, répondit Cosquer.
    - Peux-tu nous sauver ?
    - À une condition.
    - Laquelle ?
    - Voici, dit Cosquer en montrant le vide, voici la
    pointe du Raz, le tombeau de plus de matelots qu’il n’y en a sur toute la flotte du roi.

       Les marins regardèrent. La frayeur leur montra quelque effrayant fantôme de rocher ; ils frémirent.

    - Ici, reprit Cosquer en montrant cette fois le bec du Raz lui-même, ici une route reste ouverte ; je la connais, je puis vous y guider.
    - Fais, au nom de Dieu, dit le capitaine.
    - Quoi que vous puissiez voir, vous ne m’arrêterez pas ?
    - Sois capitaine pendant une demi-heure, mon homme, dit le patron.

    Et il lui donna son porte-voix.

       Cosquer saisit cet emblème de la souveraine puissance à bord et tourna l’avant vers le Raz. Les matelots entendirent bientôt le bruit du ressac, ils virent l’écume phosphorescente, ils virent même la tête noire et gigantesque du rocher.

    - N’ayez pas peur, disait Cosquer.

    Au même instant le navire donna un coup de talon qui fit crier sa mâture.

    - N’ayez pas peur, dit encore Cosquer.

    Puis, poussant un sauvage éclat de rire, il sauta par-dessus le bord.

       L’expédition de Jean Cosquer avait duré quelque temps. Les gens de la côte, ne voyant rien et n’entendant rien, désespérèrent. C’était une nuit perdue.

       Ils reprenaient le chemin du village lorsqu’un hurlement joyeux du faux pilote les arrêta. Cosquer parut au milieu d’eux ruisselant encore d’eau de mer. Les cris d’angoisse de l’équipage tinrent lieu d’explication, et tous, hommes, enfants, femmes, vieillards, se précipitèrent au rivage.

       Le navire marchand s’était brisé à l’extrême pointe du Raz. Cosquer avait bien choisi son endroit : le navire était engagé de telle sorte que pas un débris ne s’en pouvait perdre. L’équipage n’avait qu’un pas à faire pour gagner la côte ; si quelques-uns se noyèrent au moment du naufrage, c’est que, dans leur ignorance complète des lieux, ils nagèrent vers le large, croyant s’approcher de la terre.

        En un instant, une clarté brillante remplaça sur la grève l’obscurité de cette affreuse nuit. Cent torches de résine furent allumées à la fois : à quoi bon se cacher encore ? Le chasseur quitte sa retraite quand sa proie est tombée dans le piège.

       C’était un hideux spectacle que cette foule, où tous les âges et tous les sexes étaient représentés, se livrant à une œuvre de pillage. On s’arrachait les moindres épaves apportées par les flots. Ceux qui étaient forts, sautant de roc en roc, allaient piller la carcasse même du navire, qui se soutenait entière, clouée à la dent d’un récif.

       D’autres, s’occupant des naufragée, les dépouillaient et les garrottaient. Les malheureux, au nombre de dix, étaient couchés, nus, sur le sable glacial, et ne devinaient que trop le sort qui leur était réservé.

    Où était en ce moment Niel Roz de Kermor ?

       S’il se fût montré à la lueur des torches, pâle encore des suites de sa blessure, l’œil brillant de colère et d’indignation, ces sauvages, aussi superstitieux que cruels, auraient lâché prise en hurlant, comme font les démons que chasse l’eau sainte ou le signe de la croix. Les gens de la côte auraient pris Niel pour un spectre vengeur ; les malheureux marins eussent été sauvés. Dom Geoffroy, dans sa charitable sollicitude, avait calculé juste.

    Mais où était Niel Roz de Kermor ?

       Quelques voix, il faut le dire, s’élevèrent bien çà et là en faveur des naufragés ; des femmes demandèrent leur vie. Mais la mer avait fait son devoir : il n’était ni juste ni prudent de frustrer la mer de sa proie.

    - Partage égal ! dit Jean Cosquer ; à nous l’or et l’eau-de-vie, à la mer les cadavres !

    On donna les cadavres à la mer, et l’orgie commença.

       Niel Roz avait bon cœur, et il était chrétien. Il descendit à terre, résolu à remplir la tâche que lui avait imposée dom Geoffroy, et à donner au besoin sa vie pour sauver celle des naufragés. Telle était l’intention de Niel Roz en touchant la terre, non loin de l’endroit où fut bâtie la ville d’Audierne.

    Mais il aimait, et la passion conseille mal.

       Durant de longues heures, il resta fidèle à son poste, guettant les mouvements des gens de la côte et prêt à paraître au moment fatal. La nuit avançait ; nul vaisseau ne se montrait : point de naufragés à secourir.

       Les signaux de détresse avaient cessé ; sans doute les navires avaient sombré en pleine eau ou sur les côtes de Sen. La présence de Niel était donc inutile.

    - Anne, pensait-il, Anne elle-même est en péril de mort peut-être. Elle m’appelle, et je suis loin d’elle. Son bras ne peut résister aux efforts de la tempête, et moi, je suis ici, sain et sauf, attendant une occasion qui ne peut se présenter désormais.

       Ces pensées tyrannisaient son esprit affaibli peut-être par une longue et terrible maladie. Il résista tant qu’il put ; mais enfin une fièvre s’empara de lui. L’obscurité s’illumina tout à coup pour son délire ; il crut voir de loin la barque d’Anne penchée sur l’abîme et déjà pleine d’eau. Il crut entendre la voix de la jeune fille qui prononçait son nom et demandait secours.

       Niel Roz descendit vers la grève ; il luttait encore. En ce moment, le navire français, rasant la côte comme une hirondelle rase la terre un jour de pluie, doubla le cap et disparut. Niel le crut sauvé. Il détacha une des barques du rivage et se mit à la recherche d’Anne.

       À cause de cela, dix pauvres marins moururent sans confession, et Niel ne connut plus de bonheur en ce monde.

       Le matin trouva dom Geoffroy, le bon moine de Sen, en prières au pied de la croix. Le vent avait cessé. Un rayon de soleil levant, perçant les étroits vitraux de la chapelle, vint jeter une pâle teinte d’or sur les cheveux blancs du vieillard. Il se leva, sortit du couvent et gagna la falaise.

       Au large il y avait un vaisseau qui voguait fièrement, vainqueur de la tempête. Le moine fit de l’œil le tour de l’horizon. Il n’y avait qu’un vaisseau.

       Un brouillard épais couvrait la côte, le bec du Raz et le lieu où fut depuis bâtie la ville d’Audierne. Dom Geoffroy avait beau regarder, son œil ne pouvait percer ce vaste linceul de vapeurs qui couvrait une scène de meurtre et de pillage. Un triste pressentiment lui vint qu’il repoussa aussitôt.

    - Tout va bien, se dit-il ; mon fils Niel aura fait son devoir. Que Dieu le récompense !

       Les matelots du brick anglais qui avait été sauvé, harassés de fatigue, dormaient çà et là sur le pont. Le commandant veillait ; il était debout près d’Anne. La houle, que ne poussait plus le vent, se calmait peu à peu. Il faisait nuit encore.

    - Jeune fille, dit le marin, tu as sauvé un vaisseau du roi ; fixe ta récompense.
    - J’ai perdu ma barque à vous servir, répondit Anne ; donnez-moi en échange le plus petit de vos canots, et laissez-moi gagner la côte. D’autres, là-bas, ont peut-être besoin de moi.
    - Ta voix est douce, jeune fille. Non, sur ma foi, tu ne gagneras pas la côte... Dis, combien veux-tu d’or ?
    - De l’or, répéta dédaigneusement Anne. Je suis la fille de Joël Bras des Îles.
    - Et qui est ce Joël des Îles, ma fille ?

       Les gens qui ont étudié dans les livres pourraient dire ce que répondit Anne, car ils savent les noms de tous les faux dieux. Ceux qui racontent aux veillées les récits des anciens temps, comme leurs pères les contaient avant eux, ont oublié ces noms maudits.

       Anne répondit que son père était prêtre des vieilles divinités de ces contrées. Le marin recula.

    - Et toi, dit-il, tu es sorcière ?
    - Je suis chrétienne.
    - Tant mieux, enfant, car ta voix est douce, et c’eût été pitié de brûler vif un si gentil pilote... Or ça, tu ne regagneras pas la côte !

       Anne prit un ton grave, presque impérieux.

    - Je suis venue vers des étrangers, dit-elle, pour accomplir un des commandements de Dieu. J’ai plus d’or, sachez-le, qu’il n’en faudrait pour acheter votre vaisseau. Je resterai avec vous jusqu’au jour, afin que vous ne puissiez m’accuser d’avoir déserté une tâche commencée. Au jour je vous quitterai.

       Anne, en embrassant la foi chrétienne, avait conservé les vêtements de sa caste : elle portait une robe de lin flottante ; son arc et son carquois pendaient sur son épaule, et les tresses de ses longs cheveux blonds étaient retenues par un diadème d’or. L’étranger ne l’avait pas encore bien vue ; mais l’aurore qui se levait alors lui laissa voir le noble et beau visage de la jeune fille, que ce costume antique paraît d’une mystérieuse majesté. Le commandant la trouva si belle qu’il s’endurcit dans le dessein de la retenir à son bord.

    - Demoiselle, dit-il en prenant un air soumis et respectueux, je suis gentilhomme et je puis vous faire maîtresse d’un noble manoir. Quittez ce sauvage pays de tempête et venez avec moi qui veux être votre chevalier et votre époux.
    - Ce sauvage pays est ma patrie, dit Anne, et nul homme ne sera mon époux.
    - Je suis puissant à la cour du roi, reprit l’étranger, vous verrez des carrousels, des joutes et des tournois ; votre beauté vous fera la reine des vaillants jeux de la chevalerie.

       Anne soupira. peut-être pensait-elle qu’il y avait ici-bas un homme qui n’était ni noble, ni chevalier, mais qui seul était capable de lui faire regretter les vœux qui la liaient au ciel. L’étranger entendit ce soupir. Il la crut vaincue.

    - Soyez, dit-il en mettant un genou en terre, soyez désormais la dame de mes pensées, belle damoiselle.

       Anne ne répondit pas, perdue qu’elle était dans sa rêverie.

       Le marin, encouragé par ce silence, tendit ses bras en avant. Sa main effleura le vêtement de la jeune fille. Anne se dressa de toute sa hauteur.

    - Arrière ! dit-elle en portant la main sur son arc. Sur ta vie, Anglais, ne me touche pas !

       Le commandant, riant de la menace, voulut la saisir ; mais Anne, reculant à l’idée d’un meurtre, laissa tomber sa flèche et, sautant sur le plat-bord, grimpa le long des haubans d’artimon et fut bientôt hors de portée. Elle banda son arc.

    - Vois, dit-elle en montrant à l’autre bout du navire une mince manœuvre qui pendait brisée par l’orage de la nuit, vois ce cordage.

    La flèche partit en sifflant et la manœuvre coupée tomba sur le pont.

    - Ta vie est à moi, tu le sais maintenant, reprit Anne ; mais je ne veux point mettre à mort celui que la Providence m’a permis de sauver. Je te fais grâce.
    - Tu ne m’échapperas pas ! s’écria le commandant transporté de colère.

    Il donna un coup de sifflet. Les hommes de l’équipage, réveillés en sursaut, se rangèrent autour de leur chef.

    - Qu’on saisisse cette femme ! dit-il.

    Les matelots s’élancèrent dans les haubans.

       Anne se vit perdue. Elle promena son regard à l’horizon. Loin, bien loin, du côté de la chaussée de Sen, elle aperçut une petite voile blanche qui reluisait aux premiers rayons du soleil. Son cœur battit avec force, elle prononça le nom de Niel Roz de Kermor.

       Cependant les matelots, excités par la voix de leur chef, montaient rapidement. Anne fuyait de manœuvre en manœuvre, sautant avec la légèreté d’un oiseau et gardant toujours son avantage. Les matelots, admirant son intrépide courage et se souvenant qu’ils lui devaient la vie, se sentaient pris de pitié ; mais la voix du commandant les poussait sans relâche.

       Anne s’arrêtait de temps en temps et tournait son regard vers la voile qui grandissait à l’horizon. L’espérance entrait dans son cœur. La barque approchait. On pouvait maintenant distinguer l’homme qui tenait le gouvernail. C’était bien Niel Roz de Kermor.

    Anne, toujours poursuivie, avait atteint les plus hautes manœuvres. Elle se suspendit à un mince cordage à l’une des extrémités de la barre du perroquet d’artimon et cessa de fuir. Aucun matelot n’osa la suivre à ce poste périlleux.

    - Qu’on la saisisse ! criait du pont le commandant exaspéré.
    - Homme méchant et ingrat, dit Anne, Dieu te punira, toi qui rends le mal pour le bien !

    La barque de Niel croisait maintenant à portée de la voix, au vent.

    - À moi, Niel ! cria la jeune fille.

       Et, imprimant à son cordage un mouvement d’oscillation, elle se balança une seconde, lâcha la corde à propos et tomba à la mer.

       Niel Roz avait entendu le cri et reconnu la voix d’Anne des Îles. Ne se fiant plus à sa voile, il saisit ses avirons, et sa barque vola vers le navire. Le commandant avait fait mettre ses embarcations à flot.

       Mais Anne était une fille de la mer. Après avoir plongé profondément, elle revint à la surface, secoua son épaisse chevelure et se mit à nager. La distance entre elle et son sauveur était grande encore ; cependant les chaloupes gagnaient sur elle peu de terrain, et si Anne n’eût été exténuée par la fatigue de sa course aérienne au milieu des cordages, cette dernière poursuite eût été pour elle un jeu.

    Niel faisait force de rames. Il atteignit enfin la jeune fille et la saisit par ses vêtements.

    - Aux roches ! dit-elle en tombant épuisée au fond de la barque.

       Les chaloupes arrivaient. Elles essayèrent encore de poursuivre quelque temps la barque de Niel ; mais celui-ci se riait de leurs efforts. Il s’engagea bientôt au milieu des brisants, qui ne manquent nulle part dans la baie. Les chaloupes n’osèrent le suivre et revinrent vers le navire.

    - Dussé-je mourir, j’atteindrai cette femme ! dit le commandant anglais qui rugissait de fureur.

       Au lieu de gagner la haute mer, il courut des bordées tout le jour dans cette partie de l’Yroise, résolu de tenter une descente à la faveur de la nuit.

       Le vieux dom Geoffroy était encore à son poste d’observation lorsqu’il vit la barque de Niel tourner la pointe de la chaussée de Sen. Il reconnut la robe blanche d’Anne des Îles et descendit sur la grève.

    - Soyez bénis, mes enfants, leur dit-il.

    Anne retourna dans sa demeure, et Niel suivit dom Geoffroy au couvent.

       Tant que dura cette journée, Anne resta en prières au pied de son crucifix. Elle demandait à Dieu de la guider et de la soutenir, car son courage faiblissait : elle aimait Niel Roz de Kermor.

    - Le ciel a-t-il entendu, se disait-elle, le serment que je fis autrefois au démon ?

       Anne allait se répondre que non, lorsque le signal ordinaire du bon religieux retentit à ses oreilles. Elle se hâta de monter sur le tertre.

    Dom Geoffroy était là tout pâle et tout tremblant. Derrière lui marchait Niel Roz, la tête basse et avec l’apparence d’un coupable.

    - Ma fille, dit dom Geoffroy, il nous faut gagner la côte à l’instant.
    - Pourquoi ? demanda-t-elle.

       Dom Geoffroy jeta un regard sur Niel dont le front ruisselait de sueur. Anne suivit ce regard et pâlit.

    - Pourquoi ? demanda-t-elle encore.

       Niel se couvrit le visage de ses mains, et dom Geoffroy tendit les bras vers la côte. Anne leva les yeux.

    - Niel a délaissé son poste, dit-elle d’une voix étouffée ; le sang des naufragés est sur sa main.

    Le jeune homme ne put répondre que par un sourd gémissement.

       Quand la nuit fut venue, on vit de grands feux briller à la pointe du Raz, et une multitude d’ombres, se détachant en noir sur ce fond éblouissant, apparurent exécutant une ronde bizarre et désordonnée : il y avait encore de l’eau-de-vie, et l’orgie continuait.

       Ce spectacle ne pouvait laisser aucun doute, il fallait un naufrage pour approvisionner ainsi les gens de la côte.

       Anne, le prêtre et Niel montèrent silencieusement dans la barque ; peut-être quelques malheureux avaient survécu, peut-être était-il temps encore de les sauver.

       Cependant le commandant du brick anglais s’était obstiné dans sa mauvaise pensée. Il voulait à tout prix retrouver Anne, et, la nuit tombée, il s’approcha de la côte. Voyant un grand feu allumé sur le Raz, il fit mettre une embarcation à la mer et se dirigea presque seul vers cet endroit. Il comptait imposer à ces bonnes gens par sa seule présence, et, dans ce but, il avait revêtu son bel uniforme brodé d’or et d’argent. Ce fut un grand malheur pour lui.

       Le vent avait changé ; il venait maintenant de terre. Par un singulier concours, la chaloupe du commandant et la barque montée par Anne des Îles voguaient presque de conserve sans s’apercevoir l’une l’autre. L’Anglais aborda le premier, et pendant que Niel cherchait un endroit pour prendre terre au milieu des rochers, ses deux compagnons et lui furent témoins d’un terrible spectacle.

       Ils virent l’Anglais prendre terre. À la lueur des torches, ses broderies resplendissaient ; il semblait une statue d’or douée de vie et de mouvement. Les gens de la côte, moitié ivres, éblouis par ce riche costume, entourèrent tout d’abord le nouveau venu avec des cris de joie. C’était encore une épave que leur envoyait la mer.

       Quand le commandant se vit attaqué, il déchargea ses pistolets, puis, tirant son grand sabre, il se défendit en gentilhomme ; mais Jean Cosquer prit une longue barre de fer, débris du marchand naufragé, et en enfonça l’extrémité dans le brasier. La barre rougit. Jean Cosquer la brandit au-dessus de sa tête et s’élança vers le marin. On entendit un frémissement comme si le fer rouge eût touché de l’eau ; puis le noble costume tout brodé d’or et d’argent s’affaissa. L’Anglais n’était plus qu’un tas de chair morte.

       Le navire était si près de la côte que les marins suivaient, eux aussi, tous les détails de cette horrible scène. Tant que leur chef fut debout, ils n’osèrent tirer ; mais quand ils le virent tomber, ils poussèrent un cri de vengeance et tous les canons du navire tonnèrent à la fois, pendant que toutes ses embarcations prenaient la mer.

       Niel n’eut que le temps de repousser sa barque au large. En un instant, la côte fut envahie. Cette foule abrutie par l’ivresse n’essaya même pas de se défendre ; il n’y eut que Jean Cosquer qui, avant d’être tué, fit sentir à quelques marins le poids de son homicide barre de fer. Le commandant fut trop vengé.

       En vain le bon moine Geoffroy se fit déposer à terre ; en vain la fille de Joël se jeta aux genoux des marins anglais.

       Ils repoussèrent le religieux, ils repoussèrent la jeune fille qui était leur libératrice. Ils tuèrent, ils tuèrent jusqu’au jour. Quand ils s’arrêtèrent, c’est qu’il n’y avait plus personne à tuer.

       Ainsi moururent tous les gens de la côte, et le lieu où fut bâtie depuis la ville d’Audierne demeura désert.

       Niel fit pénitence. On pense que les religieux le reçurent dans leur couvent, où il mourut réconcilié avec Dieu. Quant à la fille de Joël, voici ce qui advint d’elle :

       Huit jours après le fatal événement, elle fit venir le bon moine dom Geoffroy dans sa demeure.

    - Dom Geoffroy, dit-elle, il est dans notre famille depuis des siècles un trésor, le trésor des prêtres de Sen. J’ai juré, suivant la coutume, de ne révéler son existence qu’à un seul homme, et je vous ai choisi, mon père.

       À ces mots, elle décrocha la harpe de Joël, qui rendit un plaintif accord, comme pour déplorer l’anéantissement du dernier privilège des prêtres des faux dieux. Derrière la harpe de Joël, Anne poussa une pierre qui céda aussitôt.

       Le vieillard recula ébahi. Anne avait dit vrai au commandant anglais : elle possédait plus d’or qu’il n’en fallait pour acheter son vaisseau et dix autres avec.

    - Quand vous ne me verrez plus, reprit Anne d’une voix émue, vous irez par la Bretagne, mon père, exhortant les chrétiens pauvres et de bonne volonté à vous suivre sur nos côtes, et vous bâtirez un temple au Seigneur.

    - Vous resterez longtemps encore avec nous, s’il plaît à Dieu, ma fille, dit le moine.
    - S’il plaît à Dieu, mon père... et maintenant, il faut que je monte dans ma barque. Exécuterez-vous ma volonté ?
    - Je l’exécuterai, ma fille.
    - Adieu donc, reprit Anne des Îles. Dites à Niel Roz de Kermor que je prierai souvent pour que Dieu lui pardonne, et que peut-être, s’il avait agi en bon chrétien, la nuit de la tempête... Mais non, ne lui dites pas cela, mon père.

       Une larme brillait dans les yeux d’Anne, qui reçut la bénédiction du moine et descendit lentement la falaise, sans se retourner.

       Depuis lors, on ne la revit plus à Sen.

       Dom Geoffroy l’attendit durant une année, puis il prit son bâton blanc et commença son tour de Bretagne. Dans chaque village, il disait aux chrétiens pauvres et de bonne volonté de le suivre. Au bout d’une autre année, il revint à la côte, au lieu où fut bâtie depuis Audierne.

       L’or d’Anne des Îles servit à élever un temple au Seigneur. Quand le temple fut achevé, il y avait encore de l’or.

       Ce que voyant, ceux qui avaient suivi le bon moine dom Geoffroy commencèrent à se bâtir des maisons, et bientôt, au lieu du misérable village des gens de la côte, on vit s’élever une belle ville.

       Ses habitants furent toujours humains et charitables envers les naufragés de l’Yroise. Ils se rappelèrent longtemps leur origine, et le nom d’Anne des Îles fut béni durant bien des siècles.

       Maintenant tout est oublié. C’est à peine si quelques vieillards pourraient dire comment fut bâtie la ville d’Audierne, au département du Finistère, en Bretagne.

     

     

     



    [i] Jean de Rieux, marquis d’Ouessant

     [ii] L’Yroise est un grand golfe compris entre l’île d’Ouessant et la pointe du Raz. La chaussée de Sen ou des Saints le borne au sud-ouest.

     [iii] Plusieurs écrivains ont parlé de cette circonstance, et tout le monde connaît cet usage barbare qui consistait à suspendre des lanternes aux cornes de vaches enheudées, c’est-à-dire rendues boiteuses par des liens qui embarrassaient leurs jambes. Ces animaux, en marchant sur le rebord des falaises, imitaient en boitant le balancement d’un navire sous voiles, et trompaient les marins engagés dans la baie

    [iv] Bardes 

     [i] Cette tradition, qui est presque populaire dans le Morbihan et que les habitants des côtes de l’Yroise ont au contraire oubliée, fut sans doute apportée à Sourdéac (Morbihan) par les vassaux du marquis d’Ouessant, seigneur de Sourdéac. Les anachronismes que les rustiques conteurs ont introduits dans le récit sont de ceux que chacun peut redresser, et nous avons cru devoir les y laisser pour conserver à l’histoire sa couleur. Nous l’avons écrite, autant que possible, telle que nous l’avons entendue souvent raconter en Bretagne, près du manoir ruiné des anciens sires de Rieux, qui furent si longtemps maîtres d’Ouessant.

     


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