• A la recherche de la peur


     

      

    Singulière idée que celle qui était venue à Yvonick, le joueur de bombarde : on lui avait parlé de la peur, et comme il ne savait pas ce que c’était, il s’était mis en tête de courir le monde afin de la trouver. Il y avait déjà longtemps qu’il allait par les villages, cherchant aventure, lorsqu’un jour, il arriva dans une lande où pâturaient de nombreux troupeaux. La nuit était encore loin, et cependant, les berges rassemblaient déjà leurs bêtes, afin de les ramener à l’étable. On entendait à tous les échos les claquements de leurs fouets, leurs iouaden retentissantes et leurs appels pressants : « Par ici  Penguen ! Hé là-bas, Glazig : Hâtons-nous, bred-du ! »

     Que diable vous prend-il, les gars ? demanda-t-il. Voyez, le soleil est si haut sur le firmament et les fleurs d’ajoncs se réchauffent si gaiement à ses rayons. Il n’est vraiment pas l’heure de rentrer au village. »

    Les bergers le regardèrent avec surprise : « On voit bien, répondirent-ils, que vous n’êtes pas de la contrée, sinon, vous fuiriez aussi vite que nous. »

    - « est-elle ensorcelée cette lande ? »

    - Pis que cela. Chaque soir il s’y fait un Sabbat infernal. Il y  arrive des morts par les quatre vents, et quand  ils sont réunis, sur le coup de minuit, ils se mettent à jouer la soûle. »

    - Des morts qui jouent à la soûle ! j’arrive à point, voilà justement ce que je cherchais. Ils ont peut-être besoin d’un partenaire. Je reste. »

    Il fallait vraiment qu’il eût du courage. À peine les ténèbres avaient-elles, en-effet, étendu leur noir manteau sur la plaine déserte une le ciel s’éclaira d’étranges phosphorescences. Des lueurs  de feux follets s’allumèrent au ras du sol et il entendit un léger bruit d’ailes, tel un essaim de chauves-souris qui aurait voltigé sur sa tête. Les morts accouraient, armée innombrable et silencieuse, vêtus de longs suaires, et se rangeaient en deux camps. Un crâne humain servait de soûle.

     

    Comme minuit sonnait, l’action s’engagea. Les combattants se heurtaient, leurs blancs linceuls au vent, et leurs ossements entrechoqués rappelaient  le bruit des branches desséchées qui se brisent sous la tempête. Yvonnic tenait vaillamment sa place.

     

    Cela dura des heures et, malgré l’acharnement réciproque, il n’y avait toujours pas de vainqueurs, lorsque la voix claironnante d’un coq retentit au village voisin. Les lutteurs s’arrêtèrent, inquiets.

     

    « Le terme approche, pensa Yvonnic. Voilà le moment de leur faire un tour à ma façon. ». D’un bond il fut sur le crâne, et détalant au plus vite, son trophée entre les mains, il s’élança hors de l’arène.  Mais déjà la multitude des morts s’était ressaisie. Elle se précipitait sur ses talons en cohue pressée. Il sentait sur son visage, les linceuls qui le frôlaient, sur ses épaules décharnées qui s’appesantissaient : la retraite lui était coupée.

     

    « Puisqu’ il n’y avait plus moyen d’avancer, se dira-t-il, je m’en vais les amuser. » Il tira de sa poche, sa bombarde, se l’appliqua aux lèvres et se mit à jouer les airs les plus entraînants de son répertoire. Les morts étonnés, formèrent le cercle, leurs bouches largement ouvertes dans un rictus, une lueur de joie dans « leurs Orbites vides », puis ils se prirent par la main et commencèrent à danser sur la lande une sarabande effrénée. Yvonnick jouait, jouait toujours.

     

    Il joua si bien que l’aube parut, à l’insu des danseurs. Le soleil lança sur l’horizon un premier, puis un deuxième rayon. Alors  il y eut une débandade générale. Ainsi qu’une volée d’oiseaux nocturnes, les morts disparurent et, dans l’immense plainer devenue déserte, Yvonnic demeura seul. Il continua d’aller devant lui.

     

    La route le conduisit vers un bourg qu’il apercevait au loin, derrière la colline. Il n’était pas encore quatre heures du soir et déjà le sacristain sonnait l’Angélus. « Voyons, brave homme dit-il, vous avez oublié de regarder le soleil. Le coq, qui, sur la tour, baigne dans son ardente lumière à l’air de protester contre vous. Pourquoi êtes-vous si pressé ? »

       Le sacristain lui jeta un regard de stupéfaction.

    « Jeune homme, répondit-il, vous devez arriver de loin. Si vous saviez ce qui ce passe dans cette église la nuit, vous seriez  aussi pressé que moi, vous n’attendriez pas les ténèbres. »

    - Comment ? il se passe quelque chose, une fois les portes fermées ? »

    - «  Chaque soir, il vient une foule de trépassés qui remplissent l’édifice jusque dans les recoins, et ils chantent un office si triste que les larmes vous montent du cœur à les écouter. »

    - « La bonne aubaine ! s’exclama Yvonnic : je n’aurais garde de la manquer. Sans compter que j’aurais peut-être l’occasion de rendre des services à qui en aura besoin. Je couche cette nuit dans l’église. »

     Le sacristain le considéra avec les yeux d’un homme qui ne se demanderait s’il n’aurait pas à faire à un fou.

    « Oh si vous y tenez, déclara-t-il, je ne vous empêcherai pas. J’aurai hâte d’avoir demain de vos nouvelles. »

     Demeuré seul, Yvonnick se mit en quête d’un endroit où il dormirait à son aise. Il avisa la chaire à prêcher et s’y installa. Or tandis qu’il se livrait au sommeil du juste, voilà que, dans la tour, l’horloge sonna minuit, et alors la porte s’ouvrit sans bruit, l’église s’éclaira de mille lumières et il vit entrer la procession lugubre des trépassés. Ils s’avançaient en psalmodiant le De profundis, le crâne recouvert d’un capuchon, le corps enveloppé d’un large linceul qui laissait saillir leurs ossements décharnés. Leur démarche était traînante  et dolente, celle de gens qui seraient en proie à une douleur infinie.

     À leur tête, un vieux prêtre coiffé d’une barrette usée et portant sous le bras un bréviaire dont les feuillets jaunis s’émiettaient en poussière, conduisait la procession. Quand ce prête fut près de l’autel, il s’arrêta, revêtit les ornements sacrés et la messe commença, au milieu d’un silence impressionnant. L’assemblée, prosternée dans la poussière priait.

    « Introibo ad altare Dei ! » (Je monterai vers l’autel de Dieu), fit la voix grave du célébrant. Personne ne lui répondit

    « Introibo ad altare Dei ! » reprit-il une seconde, puis une troisième fois. Toujours rien.

     

    Alors, il poussa un soupir désolé et se tournant vers l’assemblée : « Pour l’amour de Jésus Christ, notre Sauveur, s’écria-t-il, s’il y’a ici un homme vivant, qu’il veuille bien m’assister. Sans lui, il m’est impossible d’achever le saint sacrifice. »

     

    Yvonnick se redressa dans la chaire : »Moi, je le veux bien, monsieur le recteur, si vous n’avez personne », et vivement il alla s’agenouiller sur les marches de l’autel.

     

    Jamais messe plus édifiante ne fut entendue. La Kyrie, le Gloria, le Credo furent chantés avec âme : la prière montait fervent vers le ciel.

     

    À mesure qu’il avançait, le visage de l’officiant changeait d’expression. A l’élévation, un sourire de contentement l’éclaire, à la communion, il rayonna de joie, à l’Ite Missa est, une auréole de gloire lui entoura le front, ainsi qu’à chacun de ses assistants. Quand la messe fut finie, il entonna avec allégresse le Te Deum, chant de triomphe des élus que la foule répéta en chœur, puis les portes de l’église se rouvrirent, les fidèles sortirent et le prêtre demeura seul avec Yvonnick.

    -« Que désires-tu pour récompense lui-demanda-t-il après le service immense que tu nous as rendu ? »

    -«  J’ai là, reprit le vieux pasteur, une étole qui ne me sert plus à rien, accepte la. Elle te tirera de peine quand tu le désireras. Avec elle tu auras le pouvoir de mater le Diable, en tous lieu et toujours. »

     

    Yvonnick se confondit en remerciements, remonta dans la chaire et se rendormit. Ce fut le sacristain qui le réveilla en sonnant l’Angélus du matin. « Eh bien, mon gars, interrogea-t-il, qu’as-tu vi d’extraordinaire ? »

     

    « Ce que j’ai vu d’extraordinaire ? répliqua le jeune homme : des morts à savoir où en mettre, une messe qui  a été célébrée par un trépassé et que j’ai dû servir, puisque aucun des assistants n’en avait paraît-il le droit, une procession de fidèles qui, la messe terminée, partaient au paradis, en chantant alléluia. »

     

    Le sacristain joignit les mains : » Mon ami, déclara-t-il, tu as accompli la plus méritoire des actions. Tu as délivré du purgatoire les âmes sensibles de notre vieux recteur et des anciens habitants de cette paroisse. Cet acte te comptera davantage pour ton salut que le miracle le plus éclatant, Loué sois-tu ! »

     

    Mais déjà le jeune voyageur avait hâte de voir de nouveaux pays. Il prit congé du sacristain il cherchait toujours la peur.

     

    Il était déjà loin de la Bretagne, lorsqu’un jour, il se trouva engagé dans un défilé qu’enserraient de hautes montagnes et où les arbres poussaient si serrés qu’il était impossible de voir la lumière du soleil à travers le feuillage. Pour en sortir, il n’avait qu’un sentier de bêtes sauvages, hérissé d’ajoncs, et tellement étroit que deux hommes n’y auraient pas passés de front.

     

    Il s’avançait à tâtons dans les ténèbres se guidant avec peine, quand soudain une voix brutale l’arrêta : »Halte-là ! Place libre ! » Maître Satan en personne était devant lui.

     

    « Place libre, si ça me plaît ! répondit-il, aujourd’hui, je suis pressé, je ne cède à personne. » Et avant que le Malin n’eut le temps  de se mettre en garde, l’étole s’enroulait autour de son cou. Il poussa un rugissement, se débattit, secoua cette chaîne d’un nouveau genre. Vains efforts. Ainsi qu’un mouton qu’on traîne en laisse, il dut suivre son vainqueur.

     

    Yvonnick tenait ferme. Une curiosité cependant  lui venait  à l’esprit, tandis qu’ils cheminaient ensemble dans le sentier : qu’est-ce cet être-là, puisque son étole avait tant de puissance sur lui ?

     

    En arrivant à la lumière du jour, il se retourna, horreur ! Il n’avait jamais rencontré un pareil monstre. Son captif avait des cornes sur la tête, des pieds fourchus et un visage noir à faire peur.

     

    « Où donc, as-tu été cherché ce visage-là ? S’exclama-t-il. Sortirais du de l’Enfer, Crois-tu que j’oserai me montrer quelque part en ta compagnie ? Approche que je te lave ça. »

     

    Un ruisseau clapotait à deux pas. Il lui plia l’échine par-dessus bord. Imprudent ! Le mouvement fut si brusque que l’étole se dénoua. Il n’eut pas le loisir de la remettre. Le prisonnier, libre d’étreinte, se dégagea, bondit en arrière et disparut en un éclair, en lui jetant ces mots : « tu ne t’es pas trompé. Je sortais de l’enfer et j’y rentre le Diable te salue ! »

    Yvonnik s’éloigna tout penaud, désolé d’avoir perdu une pareille proie et jurant, à part lui, que s’il avait raté le Diable il se rattraperait sur les siens.

     

    De l’autre côté des montagnes, il y avait une vaste forêt dont l’entrée était gardée par  une petite maisonnette, dont les murs de branchages et le toit de genêt rappelaient les huttes de charbonniers. Il frappa à la porte. Un homme apparu sur le seuil. Les traits de cet homme étaient emprunts de la plus haute distinction, mais ils portaient aussi les traces d’une profonde tristesse.

     

    « Vous désirez sans doute l’hospitalité, jeune homme dit-il, je serais très aise de vous l’offrir. Malheureusement, elle ne saurait être aussi large que je la voudrais. Je n’ai pas même une chambre à vous proposer. À peine si mes filles et moi avons une place où reposer notre corps. Ah ! Certes, il n’en était pas ainsi autrefois, lorsque j’occupais encore mon château à l’autre bout du bois. »

     

    « Vous aviez un château là-bas et vous l’avez quitté pour cette masure, répliqua Yvonnik, vous aviez donc perdu la tête ? »

    - Non, en vérité, la tête est demeurée saine. Seulement, le château était inhabitable. Une armée de revenants et de démons y ont choisi leur résidence, et chaque nuit, il s’y fait un tel sabbat, on y entend un tel bruit de chaînes, de marteaux, de tels cris, de telles vociférations, on y voit des spectres si effrayants que l’homme le plus courageux s’y sent glacé de terreur. Je défie le soldat le mieux armé d’y résider un quart-d-heure. »

    -J’accepte le défi, reprit Yvonnik. Ce n’est pas un quart-d-heure, que j’y resterais, mais la nuit entière et peut être plus longtemps. »

     Aux premières ténèbres, il était à la porte du château solitaire et s’installait dans la plus belle salle. Il ne devait pas tarder à connaître à quels ennemis il avait affaire. Une multitude d’êtres  diaboliques et de personnages étranges entrèrent soudain par toutes les issues et se mirent à danser autour de lui, une ronde infernale. Sans se départir de son calme, il les regardait faire. Peu à peu le cercle se rapprochait, les doigts crochus se tendaient vers son visage :

    «  Allez ! Allez les malins murmurait-il, ne vous gênez-pas. Rira bien qui rira le dernier. »

     Il y eu de quoi rire en vérité. Au moment où les mains crochues s’apprêtaient à l’appréhender, il tira vivement de sous son habit l’étole du vieux prête et en souffleta le visage des danseurs.

    Quel effet ! Revenants et démons culbutèrent les un par-dessus les autres, puis il y eut une fuite éperdue, les grands diables bousculant les petits, les petits poussant des cris. C’était à qui disparaîtrait au plus pressé. Dieu le père serait intervenu en personne que le résultat n’aurait pas été plus prompt. En deux minutes, Yvonnick restait seul, maître du château. Il l’avait vaillamment conquis, il prétendit en profiter. Après avoir épousé l’une des filles du propriétaire, il s’y installa.

    Vainqueur des morts à la soûle, des revenants  à la danse, du diable lui-même, sauveur des âmes de toute une paroisse, il méritait vraiment le surnom qui lui fut désormais donné, ainsi qu’aux siens, de Gars sans peur, qu’il a gardé.

    © Le Vaillant Martial


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  • Juvette


     

    Une jeune fille, dont la mère était morte en couches, vivait dans une forêt située aux abords d’’un village du littoral. Elle occupait la modeste demeure que lui avait laissé son père, disparu en mer, un jour de tempête.

    Elle s’appelait Juvette et subsistait en ramendant des filets dur la grève. Les jours où elle ne trouvait pas de travail, elle était contrainte de quémander quelques poissons auprès de pêcheurs. Elle priait Dieu chaque soir et lui demandait de l’aider.

     Un après-midi pendant qu’elle ramassait de l’herbe pour ses lapin. L’Éternel lui apparut

    - Bonjour Juvette, lui dit-il. Comment te portes-tu ?
    -
    Bien. Seigneur.
    -
    Es-tu heureuse, là où tu vis ?
    -
    Pas vraiment, mais ....
    -
    Mais quoi. Juvette ?
    -
    Si j’avais une belle maison, je serai heureuse.
    -
    Continue d’être bonne fille et tu en auras une.

       La nuit venue, la jeune fille mangea une écuelle de soupe avec un peu de pain et alla se coucher. Avant de s’endormir, elle fit sa prière comme à l’accoutumée.

       Le lendemain, Juvette raconta qu’elle avait vu le bon Dieu. La plupart des villageois sourirent en entendant son histoire et refusèrent de la croire. Ils pensèrent qu’elle était devenue folle, qu’elle cherchait à se donner de l’importance ou qu’elle ne faisait que relater un rêve.

       L’instituteur parla de crises de mysticisme et d’hallucination. Les bigotes étaient convaincues qu’il s’agissait d’un miracle. Le curé, qui prenait l’affaire très au sérieux, n’hésita pas à soutenir Juvette.

       Au cours d’un de ces sermons, il informa ses ouailles qu’il était allé s’entretenir avec l’’évêque. Ce dernier, après requête écrirait au pape.

    Quoiqu’il en fût, la jeune fille n’en démordait pas : elle avait vu le Très-Haut et ils s’étaient parlé.

       Une semaine plus tard, Juvette eut le bonheur de s’éveiller dans un lit à baldaquin. La masure où elle avait toujours vécue s’était transformée en une belle maison qui comprenait plus de dix pièces toutes richement meublées. Quand elle eut finit de la visiter. Dieu se manifesta de nouveau.

    - Bonjour Juvette lui dit-il. Es-tu satisfaite de ce que je t’ai donné ?
    -
    Oui Seigneur, mais ...
    -
    Mais quoi, Juvette ?
    -
    Si j’avais une vache, ce serait encore mieux, car je pourrais boire son lait quand je me lève.
    -
    Continue d’être une bonne fille et tu en auras une.

       Comme on s’était moqué d’elle au village, elle ne parla à personne de la deuxième apparition et encore moins de la belle maison qu’elle venait d’obtenir.

       Le soir, elle cuisina les petits poissons donnés par un pêcheur et dîna. Puis elle fit sa prière et se coucha dans son nouveau lit. Il était si confortable qu’elle sombra aussitôt dans un profond sommeil.

       Au petit jour, elle fut réveillée par des meuglements. Elle ouvrit la fenêtre et aperçut une vache devant la maison. Elle se précipita dehors pour la traire et but deux grands bols de lait. L’Éternel se montra encore.

    - Bonjour  Juvette. Es-tu contente de cette vache ?
    -
    Oui, Seigneur, mais ...
    -
    Mais quoi Juvette ?
    -
    Si j’avais une jolie robe, je serais encore plus heureuse.
    -
    Continue d’être une bonne fille et tu en auras une.

       La jeune fille passa la journée à ramander des filets et rentra épuisée. Elle dîna pria et dormit.

       Le lendemain matin, elle découvrit au pied de son lit, une robe taillée dans une riche étoffe, rehaussée de fils d’or. Elle l’essaya. La robe était seyante. Ainsi vêtue, la jeune fille ressemblait à une princesse.

       « Je la mettrai le dimanche pour aller à la messe et je serai la plus belle. »  pensa-t-elle. Dans le grand miroir où elle se regardait, elle aperçut soudain le Très-Haut derrière elle.

    - Bonjour Juvette. Es-tu comblée ?
    -
    Oui, Seigneur, mais ...
    -
    Mais quoi, Juvette ?
    -
    Si j’avais un gentil fiancé qui m’aime, je serais totalement comblée.
    -
    Continue d’être une bonne fille et tu en auras un.

       Quelques instants plus tard, elle entendit  frapper à la porte de sa maison. « Je n’ai jamais la moindre visite. Qui peut bien venir ici aujourd’hui ? » Se demanda-t-elle avec inquiétude.

    Elle alla ouvrir. C’était le fiancé qu’elle avait demandé J 

       Elle s’empressa de le faire entrer. Ce  jour-là, elle ne se rendit pas au village. Elle préféra rester chez elle afin de faire connaissance avec celui que Dieu, dans sa grande bonté, lui avait envoyé.

       La journée passa très vite. Elle était si heureuse qu’elle finit par s’endormir auprès de son fiancé, dans le grand lit baldaquin, sans penser à faire sa prière comme chaque soir.

       À son réveil, le lendemain, sa belle maison, sa vache, sa jolie robe et son gentil fiancé s’étaient évanouis comme après un rêve.

       Aveuglée par son bonheur, Juvette avait oublié de prier, cessant ainsi d’être la bonne fille qu’elle avait toujours été. Et elle avait tout perdu.

     

                     Conte des sages de Bretagne  ....Jean Muzi

    © Le Vaillant Martial


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  • Le mauvais tour


     

       Une femme avait épousé un marin pêcheur. Ils avaient vécu ensemble durant trente années, sans que leur amour s’émoussât. Les aléas de la pêche ne leur avaient pas facilité la vie et ils avaient dû surmonter bien des difficultés.

       Le mari plaisait à son épouse parce qu’il était honnête et travailleur et sobre, contrairement à de nombreux pêcheurs qui s’enivraient dès qu’ils percevaient leur salaire. C’était aussi un homme chanceux. Il avait échappé plusieurs fois à la tempête et même survécu à un naufrage. %ais un jour l’océan se déchaîna. Une vague gigantesque balaya le pont du bateau sur lequel il avait embarqué.

       Le malheureux fut précipité dans les  flots noirs qui l’engloutirent sans pitié. Depuis le drame qui s’était produit quelques mois plutôt, la veuve demeurait inconsolable.

       Son fils dans un village voisin était son seul réconfort. Il faisait de son mieux pour la soutenir en lui rendant régulièrement visite. Un dimanche d’été, où elle faisait des crêpes en l’attendant, la veuve  se mit à parler toute seule :

    - Ah ! Mon pauvre mari, il n’y’ a pas si longtemps tu étais encore là et nous étions heureux. Je suis sûre que tu es maintenant au paradis, car tu as toujours été un bon chrétien. Si j’apprenais que tu as besoin de quelque chose, je n’hésiterais pas à te donner tout ce que je possède.

       Un homme surprit son monologue, en passant devant sa maison. Il s’arrêta, s’approcha de la fenêtre ouverte, bien décidé à profiter de la situation.

    - Bonjour, ma bonne dame, dit-il, je viens vous trouver de la part de votre mari.
    -
    De la part de mon pauvre mari, mon Dieu ! Je pense à lui jour et nuit. Vous avez dû  le rencontrer au paradis ?
    -
    Il n’y est pas encore, mais rassurez-vous, il attend devant la porte.
    -
    Que lui manque-t-il donc ?
    -
    Oh, Juste deux cent écus qu’on lui demande à l’entrée. Et aussi de quoi  se changer pour être toujours propre, trois chemises et trois pantalons taillés dans une bonne étoffe suffiraient. C’est ce qu’il m’a chargé de venir vous demander.
    -
    Deux cent écus, cela représente beaucoup d’argent ! Mais il n’y a rien que je ne puisse lui refuser, surtout pour obtenir une place au paradis.

       La veuve quitta sa cuisine. Elle alla dans sa chambre, ouvrit une armoire, en tira une bourse dissimulée derrière une pile de draps et compta la somme demandée. Puis elle la remit avec les vêtements à celui qui attendait dehors.

    - Tenez, mon brave monsieur, vous donnerez tout ça à mon mari et n’oubliez pas de lui dire qu’il me manque vraiment.
    -
    Il a beaucoup de chance d’avoir une femme aussi dévouée que vous.
    -
    Mais où-ai-je la tête ? Mon pauvre mari aimait beaucoup les crêpes. En voici une douzaine, vous partagerez avec lui.
    -
    Ce sera un réel plaisir de les manger ensemble.
    -
    Pour arriver plus vite, prenez donc son âne qui se trouve dans l’écurie.

       L’homme ne se fit pas prier. Il enfourcha le baudet et s’en fut. En sortant du village il croisa le curé qui se rendait chez sa mère à cheval. Quand il arriva, celle-ci avait un visage radieux et chantait. Il s’étonna de la voir soudain si gaie.

    -
    Ton père est en passe d’entrer au paradis lui expliqua-t-elle.
    -
    Cela ne m’étonne guère, car il était croyant et vivait dans le droit chemin.
    -
    C’est vrai, mais sans mon aide, il aurait attendu à la porte beaucoup plus longtemps.

       Et elle lui raconta d’une voix enjouée ce qu’elle venait de faire... Le fils était choqué, mais il s’abstint de tout commentaire. Il demanda juste de quel côté l’homme était parti.

    -
    Il est allé à droite en direction du paradis.
    -
    Il faut vraiment que je lui parle, mère.

       Le curé sauta en selle, éperonna son cheval et partit à la poursuite de l’homme. « Je vais rattraper ce voyou et lui reprendre ce qu’il a extorqué à ma mère » se dit-il. Sa monture était rapide. Il ne tarda pas à apercevoir le voleur  dans le lointain. Ce dernier se retourna quand il entendit galoper derrière lui et comprit qu’il était poursuivi. Il mit pied à terre et alla se cacher dans un champ de genêts. Quelques instants plus tard, le prêtre laissa son cheval auprès du baudet en entra aussi dans le champ.

    - Montre-toi, vile créature, hurla-t-il, et rends-moi ce que tu as volé à ma mère, sinon Dieu te punira.

       Pendant qu’il cherchait le voleur, celui-ci rampa sans bruit sous les genêts, regagna le bord du chemin, s’appropria le cheval  et prit la fuite. Le curé constata bientôt la disparition de sa monture. « Il est inutile à présent de poursuivre ce voleur. Je ne parviendrai jamais à la rattraper avec l’âne de mon père », pensa-t-il avec regret ; Et il retourna chez sa mère.

       - Alors mon fils ?
    -
    J’ai réussi à le rattraper. Je lui ai offert mon cheval afin qu’il aille plus vite et le lui aide mandé d’embrasser mon père pour moi.
    -
    Nous avons fait ce qu’il fallait n’est-ce pas ?

       Le prêtre acquiesça. Il avait préféré mentir plutôt que de révéler à sa mère qu’ils avaient été bernés tous les deux. Il craignait qu’en apprenant la vérité, elle ne fut à nouveau submerger par sa tristesse. Au diable ce qu’ils avaient perdu !  Il ne voulait plus y penser ; Seul le sourire de sa mère comptait. Pour lui, il était plus important que tout et n’avait pas de prix.

    © Le Vaillant Martial

     


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  • Un paysan rusé

    C

    ette année-là, le temps avait longuement souri aux paysans bretons, apportant chaque jour ce qu’il fallait de chaleur et d’humidité pour leur permettre d’envisager une récolte exceptionnelle. Et le résultat était tangible : les branches des arbres ployaient sous le poids des fruits. Mais un après-midi, la grêle s’abattit soudain sur les vergers et ruina tous les espoirs.

    - Foutue grêle ! Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter cette malédiction ? grommela Pol Lalouenan en constatant les dégâts.

       Les pommiers étaient nus comme ne plein hiver et sa récolte entièrement détruite. Il  peinait déjà tellement pour arriver à nourrir sa femme et ses cinq enfants. Comment allait-il faire maintenant ? Et puis la ferme qu’il exploitait ne lui appartenait pas. Il payait chaque année un fermage. Le prochain terme il ne pourrait pas l’acquitter sans l’argent qu’auraient dû lui rapporter ses pommes.


     

       « Je vais devoir vendre la seule vache laitière qui me reste, se dit-il, mais cela ne suffira pas. Il me faudrait la valeur de trois bêtes pour payer le seigneur. »

       Quelques jours plus tard, il se leva de bonne heure, sortit sa vache de l’étable et l’attacha devant chez lui en attendant de l’emmener à la foire. Sa femme pleurait et il hésitait à partir.

    - Si tu vends Blanchette, nous n’aurons plus de lait pour les enfants. 

    C’est alors que passa un boucher qui se rendait à la foire. Il aperçut le bovin et s’approcha pour l’examiner.

    - Vous en voulez combien ?
    -
    Cinquante écus répondit Pol
    -
    Rabattez dix écus et nous pourrons faire affaire.
    -
    Les cours de la viande sont en hausse depuis quelques mois, vous le savez comme moi. Cinquante écus est le juste prix et je ne baisserais pas d’un liard.
    -
    C’est donc votre dernier mot.
    -
    Oui !
    -
    À ce prix, vous ne vendre pas votre vache aujourd’hui, croyez-moi.

      Et le boucher feignit de s’éloigner, persuadé que le paysan le rappellerait. Mais comme Pol le laissait partir, il fit demi-tour de lui-même.

    - J’ai réfléchit et j’accepte de payer ce que vous me demander. Je vais vous donner cinq écus d’arrhes et vous aurez le reste ce soir quand je repasserai.
    -
    Il faut tout payer maintenant.
    -
    D’habitude, on termine de payer au moment d’emmener la bête.
    -
    Je veux les cinquante écus maintenant sinon la vente sera annulée et je conduirai ma vache à la foire.
    -
    Eh bien, vous allez les avoir tout de suite !

    Et le boucher compta la somme.

    - J’ai encore un mouton et un veau à acheter, expliqua-t-il, je reviendrai dès que je les aurai trouvés.

    Pol s’apprêtait à remettre l’animal dans sono étable, quand un autre homme s’arrêta.

    - Combien en voulez-vous ?
    -
    Cinquante écus.
    -
    C’est beaucoup trop !
    -
    Le prix de la bête à corne est à la hausse, vous ne l’ignorez pas.
    -
    Oui, mais votre vache est quand même trop chère.
    -
    Regardez ces mamelles, c’est une bonne laitière. Et puis elle est bien grasse, je l’ai toujours nourri comme il faut.
    -
    C’est vrai, elle a bonne  mine je peux vous en donner quarante-cinq écus.
    -
    Pas question, j’en tirerai dix de plus à la foire.

       Après avoir marchandé un peu l’homme obtint ne débourser que cinquante écus. Pol n’accepta pas les arrhes qu’il proposait et exigea encore d’être payé sur le champ. L’acheteur s’y refusait et faillit rompre le marché. Il finit quand même par compter les cinquante écus et dit qu’il viendrait récupérer l’animal, après être allé à la foire où il avait rendez-vous avec un cousin.


     

       Un moment plus tard, un troisième homme arriva et regarda la vache qui était toujours attachée devant la ferme. Comme les deux autres, il déboursa cinquante écus « De quoi acquitter mon terme ! ». Il était heureux mais inquiet, car quand ils l’apprendraient n’allaient pas apprécier d’avoir été floués et réagiraient peut-être violemment.

       Le boucher se présenta à la ferme en milieu d’après-midi avec le mouton et le veau acquis à la foire. Pol alla chercher la vache à l’étable et la lui remit. Le boucher remerciât et s’en fut. Un peu plus loin se trouvait une auberge où il s’arrêta. Il attacha les bêtes à un anneau de fer et entra pour boire une chopine de cidre et se reposer un peu. Au bout d’un moment la vache rompit sa corde et regagna son étable. Pol se réjouit en la voyant rentrer et lui flatta l’échine.

    - Ah, ma bonne Blanchette, tu ne veux pas nous quitter, tu es vraiment une brave bête.

       Puis arriva le deuxième acheteur. Il emmena la vache et l’attache, fit aussi halte à l’auberge et l’attacha à côté du veau et du mouton. Elle tira si fort que sa corde céda encore. Et elle s’en retourna.

       Enfin le troisième fit comme les deux autres et s’enivra avec eux, tandis que l’animal regagnait une nouvelle fois son étable.

    Les trois hommes quittèrent l’auberge en titubant et chacun pensa que sa vache avait dû rompre sa corder et retourner chez son ancien maître.

    - A qui avez-vous acheté la vôtre ? demanda l’un d’eux.
    -
    À un dénommé Pol Laouenan, qui, qui exploite une ferme en bordure de route, pas très loin d’ici.
    -
    C’est étonnant, moi aussi !
    -
    Il devait posséder trois vaches, car moi aussi je lui en ai acheté une, dit le troisième.
    -
    Allons chez lui sans attendre.

    Le fermier venait de dîner et fumait tranquillement quand ils arrivèrent.

    - La vache que je vous acheté ce matin s’est échappée et a dû revenir chez vous, lui dit le boucher.
    -
    Je ne l’ai pas revue, répondit Pol.
    -
    Et les nôtres. demandèrent les deux autres.
    -
    Les vôtres non plus.

       Les trois hommes ne purent se contenter de ses réponses et voulurent vérifier en se rendant à l’étable. Ils n’y trouvèrent qu’une seule vache laitière.

    - C’est ma vache, s’écria la boucher.
    -
    Non, c‘est la mienne ! protesta le deuxième
    -
    Mais, non, je la reconnais hurla le troisième, ce ne peut être qu’elle que j’ai achetée.

    Et chacun voulut récupérer son bien.

    - Du calme, dit Pol Laouenan, cette vache est à moi et elle ne sortira pas d’ici. Je n’y suis pour rien si vous avez laissé échapper les vôtres.
    -
    Tu nous as volés en nous vendant à chacun la même bête, hurlèrent les trois acheteurs qui venaient de comprendre le manège du vendeur.
    Ils se jetèrent sur lui et l’auraient probablement tué sans l’intervention de sa femme qui parvint à les chasser en les menaçant avec une fourche.
    -
    J’étais bien loin d’avoir le dessus, dit le mari, tu es arrivée juste à temps.

       Le lendemain, les trois acheteurs portèrent plainte et quelques jours plus tard, Pol Laouenan  fut assigné à comparaître devant un juge. L’audience était prévue en début d’après-midi. Il profita de la matinée pour essayer de trouver un avocat. Un vieil homme à l’allure digne, qu’il avait croisé dans une ruelle non loin du palais de justice, lu en indiqua un. Il se rendit à son cabinet et lui exposa son affaire.

    - J’ai la certitude que vous perdrez. Et vous serez sans doute condamné à faire de la prison.
    -
    Vous ne pouvez pas me tirer de là ?
    -
    Désolé, non !
    -
    Contrairement à ce qu’on m’avait assuré, vous n’êtes pas un bon avocat puisque vous en savez pas gagner quand les affaires sont difficiles.
    -
    N’insistez pas, je ne veux pas vous défendre.
    -
    Tant pis, je m’adresserais ailleurs.

       Quelqu’un lui indiqua un autre avocat qui ne jouissait pas d’une aussi grande réputation morale, mais que l’on disait retors. Il  alla le voir et lui parla.

    - Votre affaire est difficile, dit l’avocat.
    -
    J’en suis conscient et c’est la raison pour laquelle je suis là. On m’a raconté que vous trouviez toujours le moyen de convaincre les juges.
    -
    Eh bien ! Donnez-moi le tiers de ce que vous avez obtenu avec votre vache ; c’est-à-dire cinquante écus et je vous tirerai de ce mauvais pas.
    -
    J’accepte de payer cette somme, si j’échappe à toute condamnation.
    -
    Je ne vois qu’un seul moyen pour l’emporter, vous faire passer pour un simple d’esprit, un niais.
    -
    Faites comme vous voudrez, l’essentiel est de gagner.
    -
    Quand vous serez devant le juge, vous mettrez votre main devant votre bouche et à chaque question qu’il vous posera vous répondrez systématiquement : « Pfffeu ! » et jamais rien d’autre.
    -
    Ce n’est pas bien difficile !
    -
    Vous êtes sûr d’avoir compris !
    -
    Oui ! Pfffeu ! Pfffeu !
    -
    Parfait alors rendez-vous à tout à l’heure au tribunal et surtout laissez-moi parler, sans jamais m’interrompre.

       À l’audience, le juge commença par écouter  les plaignants qui souhaitaient récupérer l’argent versé et en outre être indemnisés pour le préjudice subi.

    - Pol Laouenan, dit-il ensuite, vous êtes accusé d’avoir vendu la même vache à trois personnes différentes qui vous ont payé chacune cent cinquante écus alors que l’animal n’en valait que cinquante, et de surcroît vous ne l’auriez livré à personne. Qu’avez-vous à répondre ?
    -
    Pfffeu ! fit l’accusé
    -
    Que voulez dire ?
    -
    Pfffeu ! , Pfffeu !
    -
    Ne vous moquez-pas de moi sinon je serai contraint de vous condamner pour outrage à magistrat.
    -
    Pfffeu ! Pfffeu ! Pfffeu !
    -
    Monsieur le juge, intervint son avocat mon client est simplet et manque totalement de discernement. Il ne peut être tenue responsable de ses actes. Je demande que la justice fasse preuve de clémence à son égard. Quant aux plaignants, qui possèdent toutes leurs facultés mentales et qui ne pouvaient ignorer que c’est  loin d’être le cas de mon client, ils avaient manifestement pour projet de flouer ce malheureux en choisissant de traiter avec lui. Il serait juste de les condamner aux dépens.

       Persuadé qu’il avait affaire à un simplet, le juge n’infligea aucune peine à Pol Laouenan qui n’eut même à rembourser l’argent encaissé. Quant aux plaignants il  les condamna aux dépens.

    - Alors êtes-vous satisfait de moi ? demanda l’avocat à son client en quittant le tribunal.
    -
    Pfffeu ! fit l’autre.
    -
    Oui c’est ce qui nous a permis de gagner et vous avez été parfait dans votre rôle. Allons fêter cela à la taverne. Pol Laouenan accepta et se laissa régaler par son avocat. Mais quand celui-ci lui réclama les cinquante écus promis, il eut un long rire ironique entrecoupé de « Pfffeu !» qui n’amusèrent que lui.

    - L’avocat était furieux, il cita aussitôt son client en justice afin d’obtenir le paiement de ses honoraires. Une semaine plus tard, ils comparurent devant le même juge. Le plaignant exposa ses griefs avec toute l’éloquence de l’avocat qu’il était. Cette fois  Pol Laouenan avait préféré se défendre tout seul. Il se borna de répondre au magistrat par des Pfffeu !», comme il savait si bien le faire. Le juge le reconnut et ne put s’empêcher de sourire.

    - Maître, dit-il, il n’y a pas si longtemps, vous avez plaidé l’irresponsabilité pour ce même homme et je vous ai suivi dans mon jugement. Comment pourrais-je le condamner aujourd’hui ?  Je ne prononcerai donc aucune sentence à son égard.

    En revanche, je vous condamne  aux dépens.

    Au sortir du tribunal, Pol Laouenan attendit au pied du grand escalier donnant sur la rue. Il vit descendre l’avocat qui faisait grise mine. Quand celui-ci passa à sa hauteur. Il lui lança un « Pfffeu » retentissant avant de regagner sa ferme. C’est ainsi qu’il parvint à payer son terme, tout en conservant sa vache.

    © Le Vaillant Martial


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  • La chevalière en or

    U

    ne nuit de tempête, un voilier étranger vint se briser sur les récifs bretons et coula à quelques encablures d’un village de pêcheurs planté au bord de l’eau. Au petit matin, la mer s’était calmée. Un homme, qui se levait toujours très tôt aperçut de sa fenêtre les restes du navire disloqué.

    Au petit matin la mer s’était calmée. Un homme qui se levait toujours très tôt, aperçut de sa fenêtre les restes du navire disloqué.

    Le choc avait été très rude. Le gouvernail se dressait à l’envers au-dessus des flots indigo, tel, un épouvantail. Un des mâts était couché sur les rochers, dont le brun sombre contrastait avec la blancheur de la voilure le recouvrant par endroits.

    Autour les cordages s’étaient mêlés aux algues et formaient un tapis verdâtre qui ondulait entre les récifs affleurant. Ballottés par de timides vagues, mille débris flottaient encore dans les parages. Sur la plage, gisaient plusieurs dizaines de cadavres,  parmi des tonneaux et un amoncellement de bois, provenant de la coque brisée.

    Les naufragés de navires étrangers étaient une aubaine pour les villageois du littoral, souvent très pauvres. Ils leur permettaient de récupérer marchandises et denrées. Un cadeau de la tempête qu’ils bénissaient ces jours-là. Le malheur des autres faisait leur bonheur.

    L’homme prévint ses voisins et bientôt tout le village fut sur la grève. Femmes, enfants, vieillards ramassaient sur la plage tout ce qui pouvait leur servir, tandis que les hommes dans leurs barques faisaient de même autour des récifs.

     

    Un enfant alla chercher le curé de la paroisse qui n’habitait pas le village... Il pria. Et comme il ignorait si les noyés étaient des chrétiens, il décida qu’ils n’avaient pas leur place au cimetière et  qu’ils seraient enterrés sur la plage.

    L’un deux était richement vêtu. Ce devait être le capitaine. Les pêcheurs décidèrent de l’enterre le dernier, face à ses hommes d’équipage, tous alignés devant lui. Le capitaine portait à la main gauche une grosse chevalière en or sur laquelle étaient gravées les lettres d’une écriture que les villageois ne connaissaient pas.

    Par crainte de  la malédiction divine, ceux-ci s’interdisaient toujours de dépouillés les noyés. Le capitaine fut donc enterré avec sa chevalière au doigt. A la place de la croix réservée aux chrétiens on planta au-dessus de sa sépulture un pieu sur lequel avait été clouée une planche où figuraient le mot « naufragés » et la date où le navire avait sombré.

    Au fil des ans, le naufrage devint un lointain souvenir. Mais les femmes continuaient de parler entre elles  de la grosse chevalière en or du capitaine étranger. Une jeune coutière, installées dans un bourg voisin, qui travaillait à façon et venait souvent au village, entendit leur histoire. « Il faut bien que je récupère cette chevalière. Le capitaine n’en a que faire maintenant qu’il n’est plus. » Se dit-elle. Elle se renseigna discrètement et finit par savoir qu’il était enterré au pied de l’écriteau. Comme elle craignait Dieu, elle hésitait un peu à dépouiller un mort. Elle finit par céder à la tentation, tant son envie de posséder un bijou la hantait.

    Une nuit de pleine lune, elle quitta sans bruit sa  maison et se dirigea vers le village. Il était plus de minuit quand elle s’aventura sur la plage, le cœur battant. Elle s’approcha de l’écriteau, s’agenouilla et creusa le sable humide. La lumière froide de la lune éclaira bientôt le cadavre. La couturière saisit la main gauche du capitaine et vit la chevalière. Elle essaya de la faire glisser sur le doigt, mais la peau racornie par l’eau salée formait des bourrelets qui l’en empêchèrent. Elle tenta en vain de les couper avec ses ciseaux. Furieuse, elle finit par mordre le doigt et du recommencer plusieurs fois avant de parvenir à le trancher. Elle put enfin s’approprier la chevalière. Elle égalisa le sable du plat de la main, avant de s’éloigner et de rentrer chez elle.

    Quelques jours plus tard, la couturière revint au village pour livrer un vêtement. Elle avait la tête et bas du visage enveloppés d’un foulard. À ceux qui s’en étonnaient, elle expliqua qu’elle souffrait d’une rage de dents. C’est alors que les enfants qui jouaient sur la plage se mirent à crier. Ils venaient de découvrir près de l’écriteau planté au-dessus de la sépulture du capitaine, une main qui sortait du sable. Très vite, tous les villageois le rejoignirent. Et la couturière fut bien contrainte de les suivre. Chacun put constater que l’annulaire manquait à la main et que la chevalière avait disparu. Les plus superstitieux se signèrent en parlant de profanation.

      - Le capitaine étranger réclame sa chevalière, lança une vieille femme.
    -
    Ce vol va nous porter malheur, ajouta une autre.
    -
    Il faut faire de notre mieux pour la retrouver décidèrent les villageois.
    -
    Inutile, c’est moi qui la lui ai volée, avoua la coutière en la jetant sur le sable.

       Un homme ramassa la chevalière, la glissa à l’index du capitaine, avant de creuser le sable et d’y enfouir la main.

       Une femme rattrapa la jeune couturière qui tenait de s’enfuir. Tout le monde se  mit à l’insulter. Et plusieurs villageois s’approchèrent d’elle en la menaçant du poing.

    - Inutile de me frapper, j’ai déjà été punie.

      D’un geste vif, elle retira le foulard qui dissimulait le bas de son visage et exhiba sa bouche édentée et ses lèvres purulentes, provoquant la panique parmi les villageois qui regagnèrent vite leurs demeures.

    © Le Vaillant Martial

     


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  • Le Château de Malestroit

    Bataille entre Catholiques et Huguenots

       Monseigneur de Rohan s’était fait, en ce temps-là, huguenot[i], ce qui était grande pitié pour un seigneur de si belle race. On était à la deuxième moitié du seizième siècle. Monseigneur de Mercœur menait la ligue en Bretagne. Catholiques et gens de la religion se battaient fort rudement sur tous les lieux où ils se rencontraient.

       Il arriva que les gens de Monseigneur de Rohan, qui était alors à Paris se laissèrent culbuter par Monseigneur de Guer et Malestroit, bons gentilshommes et fervents catholiques, qui les chassèrent à la fois de Rohan et du château de Guéméné. Les vaincus traversèrent en fuyant une partie de pays de Vannes, et ne s’arrêtèrent qu’au château de la Roche-Bernard, dont le seigneur tenait pour la religion prétendue reformée.

       Le chef des hommes d’armes de Rohan se nommait Guy de Plélan. C’était un dur soldat ne croyant ni   Dieu ni au Diable, vivant de rapines, et toujours  prêt à faire le mal. Il se ligua d’abord avec le maître de la roche-Bernard, et leurs troupes réunies mirent à rançon tout le pays des alentours. Ces deux mécréants ne faisaient nulle distinction de gentilhomme à vilain, ils pillaient les chaumières comme les châteaux, et ce ne fut bientôt, à  dix lieues à la ronde, que ruines et désolation.

       Mgr de Malestroit, avant de quitter son château pour guerroyer contre les huguenots, avait laissé sa femme, Marguerite de Guer, au soin d’un fidèle serviteur, roturier de naissance, qui avait nom Toussaint Rocher. Toussaint n’avait jamais porté l’épée, ni l’arquebuse de combat, mais il était brave, et, dans une rencontre, il eût été un dangereux adversaire, car, chasseur de son métier, il maniait bien également l’arbalète et la lourde carabine à rouet.

       C’était un homme des marais. Son enfance s’était passé sur les bords de l’Oust, dans un petit manoir de la maison de Malestroit que son père tenait à fief. Appelé par son seigneur au château où il remplissait l’office de veneur depuis des années. Toussaint n’avait point oublié le passe-temps de sa jeunesse. Il se souvenait de ses compagnons restés simples paysans, et venait souvent visiter sa vieille mère, veuve, maintenant, et habitant toujours le petit manoir de Gourlâ, dont les murailles lézardées se miraient dans les eaux claires du marais.

       Cependant Mgr de Guer et de Malestroit, poursuivant le cours de leurs succès, s’éloignaient de plus en plus de leurs domaines. Ils traversèrent, toujours vainqueurs, une bonne partie de la Bretagne, et firent dessein d’aller assiéger la ville de Quimper. Une  seule pensée venait troubler parfois la joie de leurs triomphes. Tous deux songeaient à la belle Marguerite, qui était la fille unie et chérie de Mgr de Guer, et qui venait de donner un héritier à la noble maison de Malestroit.

       Ils songeaient à elle, à son enfant, mais cela ne les empêchaient point de commettre chaque jours quelques longues lieues de plus entre eux et le château qui renfermait ce précieux trésor.

       Que pouvaient-ils craindre en effet ?, Les gens de Rohan avaient été vaincus, et Toussaint Rocher, serviteur fidèle, avait avec lui  dix hommes d’armes de Guer, qui se feraient tous tuer jusqu’au dernier pour défendre la fille de leur maître.

       Voilà ce que pensaient nos deux bons seigneurs. Aussi allaient-ils le cœur léger, et l’épée au vent, toujours prêts à combattre les huguenots, et maugréant contre dame Fortune toutefois que les hérétiques ne se présentaient pas deux contre un, pour le moins, à leur encontre.

       Au temps où Marguerite de Guer était damoiselle, nombre de gentilshommes s’étaient disputés sa main. Parmi ses concurrents, se trouvai Guy de Plélan.

       On ne peut trop dire s’il aimait Marguerite, mais à coup sûr, il aimait de passion sincère et fougueuse le beau château de Guer et l’héritage du vieux seigneur de ce nom.

       Repoussé par la jeune fille qui lui préféra Amaury, seigneur de Malestroit, Plélan conçut une haine mortelle contre les deux époux et se fit huguenot tout exprès pour combattre son heureux rival.

       Vaincu par Amaury sur le champ de bataille comme il l’avait été autrefois dans les nobles salons de Guer, il sentit redoubler sa rage, et jura de mourir ou de se venger. L’esprit du mal entend d’ordinaire ces serments impies et fait en sorte que l’une des deux alternatives se réalise tôt ou tard.

       Retranché au château de la Roche-Bernard qui était une forteresse réputée, Plélan dominait toute cette partie du pays de Vannes, située entre Redon et Ploërmel. Après avoir amorcé ses gens par le pillage de quelques bourgades, il se mit en route une nuit avec cinquante chevaux, et tenta de surprendre Malestroit.

       Vers minuit, la jeune comtesse fut réveillée par le retentissement des masses d’armes heurtant le chêne épais des portes et par les cris perçants des sentinelles qui gardaient les remparts.

       En un instant, tout fut tumulte et désordre dans le château. La garnison, découragée par sa faiblesse, fit néanmoins face à l’ennemi qui débordait de toutes parts, et chaque homme, sans espoir de vaincre, mourut à son poste, comme il convenait à des soldats de Guer. Plélan, maître des murailles, se précipita dans la place à la tête de ses gens.

    - Veillez aux portes ! cria-t-il, que personne ne puisse quitte le château. Le pillage commencera seulement quand on aura trouvé Marguerite ... dix onces d’or à qui me l’amènera !

       Les vainqueurs se dispersèrent tous dans le château. Plélan, lui fit allumer du feu dans la grande salle, et, s’étendant sur un fauteuil brodé aux armes de Malestroit, il demanda du vin.

       La grande salle se trouvait ornée, comme c’était l’habitude, d’une tapisserie de haute lisse, représentant les faits et gestes des anciens héros du nom. En outre, un long cordon de portraits de famille faisait le tour des murailles.

    - Elle va venir ! pensa Guy de Plélan, qui but son premier verre de vin à petite gorgées.

       En remettant le gobelet vide sur la table, il porta son regard sur les raides et fiers visages des vieux sires de Malestroit. Un sourire brutal et satisfait vint épanouir ses lèvres.

    - Messeigneurs, s’écria-t-il, vous me souhaiteriez de bon cœur la bienvenue, si vous pouviez parler, n’est-ce pas. Ah ! mes nobles hôtes, vous voilà prisonniers d’un bien pauvre gentilhomme, vous qui portez couronne de comte au-dessus de votre écusson. À votre santé, messeigneurs !

    Il vida d’un seul trait un énorme gobelet et ajouta, en perdant son insolent sourire :

    - Mais elle tarde bien à venir !

       L’impatience le gagnait. Pour tromper cette impatience, il saisit un flambeau et fit le tour de la salle, s’arrêtant un instant devant chaque portrait pour lui lancer quelque misérable et grossier sarcasme.

       Au bout d’une vingtaine de pas, il s’arrêta. Un tremblement fugitif et involontaire agita son bras.

    - Ermengarde ! murmura-t-il en épelant péniblement le nom inscrit en lettres d’or au-dessous de l’un des portraits. Celle-ci était dit-on sorcière !

       La toile représentait une femme jeune encore et d’une admirable beauté. Ses yeux étaient baissés. Une tristesse profonde tempérait l’austère expression de son visage. C’était une de ces physionomies hautaines et mélancoliques que la croyance bretonne regarde comme un présage de courte vie.

    - Sorcière ou non, s’écria Plélan, honteux de sa frayeur passagère, je viderai une coupe à tan santé.

    Il revint vers la table et se versa pleine rasade.

       Mais au moment où il portait le gobelet à ses lèvres, son œil tomba par hasard sur une partie de tapisserie où était brodée une scène étrange.

       Madame Ermengarde – c’était bien elle, il n’y avait pas à s’y tromper – se tenait debout à l’arrière d’une barque qui semblait, emportée par le courant. Elle souriait et appelait de la main une autre barque pleine d’hommes armés. À l’avant de son esquif, et si près que l’écume blanchissait déjà la proue, un gouffre béant tournoyait.

       Plélan se mit encore à trembler, et il trembla plus fort que la première fois, car il crut voir le regard de la belle comtesse répondre à son regard. Il lui sembla que c’était à lui que s’adressait son geste et qu’elle semblait vouloir l’entraîner dans ce gouffre, vaste et infranchissable tombeau.

    - Oui, oui ! dit-il, comme s’il eût cherché à se rassurer, j’ai entendu parler de cela ...La sorcière attira dans l’abîme un brave officier du roi, et sauva ainsi, en mourant, son rebelle de père. Que n’importe ?... À ta santé, noble dame.

       Plélan ne but pas, et recula jusqu’au près du foyer. Soit qu’il fût ivre déjà, soit tout autre motif, il avait cru voir la tête de la comtesse répondre à son toast par un grave mouvement.

       Il s’assit le dos tourné à la terrible tapisserie, et, saisissant le broc, il but à même, demandant au vin du courage. Le vin lui fit en effet oublier  Ermengarde, et lui rendit le souvenir du véritable but de sa présence au château de Malestroit.

    - Marguerite ! s’écria-t-il tout à coup. Les misérables l’auront-ils laissée s’échapper ?

       Il frappa violemment la table de son poing fermé, les veines de son front se gonflèrent, son œil devint terne et sanglant.

    - Pour me payer la perte de Marguerite, murmura-t-il, il faudra plus d’une vie !

       À ce moment  des bruits de pas se firent entendre dans le corridor, et les hommes d’armes entrèrent un à un. Personne n’avait vu la jeune comtesse.

    - Qui vais-je prendre ? se demanda Guy de Plélan.

       Le dernier homme d’armes entra. Il traînait un prisonnier qu’il poussa rudement au milieu de la salle, et qui, ne pouvait soutenir ce choc brutal, s’en vint tomber au pied du farouche capitaine.

       C’était  un jeune garçon, à peine sorti de l’enfance. Il portait le costume des paysans de haute Bretagne, mais sa longue veste et son haut-de-chausses de toile feutrée dessinaient sa taille délicate avec une apparence de coquetterie. Son visage aux traits réguliers et d’une beauté remarquable disparaissaient derrière les boucles éparses de ses cheveux noirs.

       Il se releva, croisa ses bras sur sa poitrine, et jeta autour de la chambre un regard rapide et furtif. Tant que dura ce regard, sa physionomie exprima une finesse peu ordinaire. Quand sa paupière se baissa, une apathique et morne indifférence se peignit sur ses traits. Plélan ne prit point garde à tout cela.

    - Voilà tout ce que vous avez trouvé ? dit-il en s’adressant à ses hommes, mort de ma gorge ! ce louveteau sera pendu, mais quelques-uns de vous lui tiendront compagnie.

      Il se fit un craintif et sourd murmure parmi les gens de Rohan, on savait que Guy de Plélan tenait toujours les promesses de ce genre.

    - Comment te nommes-tu ? reprit le capitaine en secouant rudement le bras de son prisonnier.
    -
    Chantepie, répondit ce dernier.
    -
    Chantepie ! répéta le capitaine avec un gros rire. Eh bien, Chantepie mon ami, où la pie chante je vais t’envoyer tout à l’heure...  qu’on le pende à un des arbres de l’avenue !

       Les soldats accueillirent ce brutal jeu de mots avec des transports exagérés. Ils étaient bien aise de faire passer la colère du capitaine. Deux hommes d’armes s’approchèrent incontinent ours emparer de Chantepie.

    - Tout beau, mes maîtres ! dit celui-ci.

    Et se penchant rapidement à l’oreille de Plélan, il ajouta :

    - Monseigneur, bien fou le chasseur qui tue son chien au moment de se mettre en quête.
    -
    Que dis-tu ? s’écria vivement le capitaine ?. Saurais-tu où s’est réfugiée le dame de Malestroit ? Chantepie avait repris son apparente indifférence – Si je vous la fais trouver, demanda-t-il, que me donnerez-vous ?
    -
    Ta grâce
    -
    Et puis ?
    -
    Ce que tu voudras. Plein ton bonnet de Nantais d’argent.

       L’enfant ôta son bonnet, et le tendit dans tous les sens comme pour lui donner plus d’ampleur.

    - Il faut, dit-il bien des boisseaux de macres[ii] pour faire un écu Nantais, et mon bateau commence à faire eau comme un crible. J’accepte.
    -
    Messire, dit un des soldats de Plélan à voix basse, je reconnais maintenant ce jeune drôle. C’est Noël Torrec le pêcheur de macres, il passe pour le plus rusé matois du pays ... Défiez-vous.
    -
    Il suffit, dit le capitaine en se rengorgeant, n’as-tu pas peur que je m’en laisse conter par ce bambin ? Or ça, Noël Torrec ou Chantepie, pourquoi ne me demandes-tu point ce qui t’attend si tu manques à ta promesse ?
    -
    Parce que je le sais.
    -
    A la bonne heure ! Tu n’as donc pas peur de la hart ?
    -
    Monseigneur, une nuit d’hiver j’ai été pris par la glace au milieu de macres. C’était la mort, une mort plus lente et plus cruelle que celle que donner le fer ou la corde. J’offris mon cœur à Dieu et je m’endormis Monseigneur ?
    -
    Et qu’arriva-t-il ?
    -
    Un vent du sud et le dégel.

       Chantepie à ses mots, souleva le broc avec effort et but une toute petite gorgée d’un air fanfaron.

    - Voici un petit gaillard intrépide, murmura Plélan ; Ah çà ! qui me répond de toi, puisque tu ne crains pas la mort ?

    Chantepie montra son bonnet.

    - J’aime les écus nantais, dit-il.
    -
    C’est juste ! touche là ! le marché est conclu ... aboie, basset !
    Chantepie regarda le capitaine en dessous, et commença sans se faire prier davantage.
    -
    Le château de Malestroit à de grands souterrains que fit construire madame Ermengarde, à ce qu’on dit, pour cacher monsieur son père, qui avait pris les armes contre le roi de France. Ces souterrains sont donc une issue sur la lande ...
    -
    Et c’est par là qu’elle s’est échappée ? interrompit Plélan.
    -
    Si elle s’est échappée, reprit le pêcheur de macres. Moi je crois qu’elle vit encore dans les caves ...
    -
    Vite, s’écria Plélan, qu’on fouille le souterrain : Les hommes d’armes interrogèrent Chantepie du regard.
    -
    Vous voulez savoir, dit-il, par où l’on y pénètre ? Il y a plus d’une porte, et l’une d’elles est plus près de vous que vous ne pensez ... Garde à vous seigneur sergent !

       En prononçant ces mots Chantepie frappa brusque ment du talon un des carreaux de la salle, et une trappe à bascule joua presque sous les pieds du sergent qui se recula épouvanté.

    Il y a quelque chose de diabolique là-dessous, murmura ce dernier.

    - En marche ! commanda impérieusement Guy de Plélan, et qu’on me la ramène morte ou vive !
    -
    Attendez mes maîtres, attendez, dit Chantepie. Si vous ne la trouvez point dans le souterrain, montez à cheval et galopez sur le chemin de Pontivy ... Son père est à guerroyer au pays de Cornouailles, ajouta-t-il d’un air d’intelligence, en s’adressant à Guy de Plélan, elle aura voulu le rejoindre.

    Plélan lui donna une petite tape sur la joue et sourit bénignement.

    - Faites tout ce qu’il a dit, vous autres, s’écria-t-il, ce bambin a pour lui tout seul, une fois plus d’esprit que vous tous ensemble.
    -
    Hélas ! monseigneur, murmura Chantepie, que vous ai-je fait pour que vous m’estimiez si bas ?

       Les hommes d’armes firent la grimace, mais Plélan éclata de rire. Une minute après la trappe retombait sur le soldat, descendu dans le souterrain, il ne resta dans la salle que deux sentinelles, le capitaine et Noël Torrec, dit Chantepie.

       Pendant que cela se passait, deux chevaux courant à toute bride tournaient le dos à la route de Pontivy et allaient à travers champs dans la direction des marais de l’Oust.

       Sur l’un des chevaux était Toussaint Rocher, qui portait dans ses bras l’héritier de Malestroit. Sur l’autre s’asseyait la belle comtesse de Guer.

       Toussaint, le bon veneur, était à son poste au moment où les huguenots avaient attaqué le château, il veillait, mais que peuvent la vigilance et le courage contre le nombre ? Une chose d’ailleurs l’avait empêché de combattre jusqu’à mort : Marguerite et son fils n’avaient plus que lui pour protecteur.

       Aussi, tandis que les derniers soldats de Guer tenaient encore aux murailles, Toussaint aidé de Noël Torrec, jeune orphelin qu’il aimait comme un fils, avait sellé précipitamment deux chevaux et pris la fuite, par une issue secrète, avec la femme et le fils de son maître.

    - Monte en croupe derrière moi, avait-il dit à Noël.
    -
    Non pas ! répondit l’enfant, le cheval à dix lieus à faire. Les voilà qui entrent ‘ailleurs. Dans un instant peut-être, vous allez être poursuivis, et il, ne faut pas que cela soit, mon père Toussaint... Hop !

       Frappant les deux chevaux d’une houssine qu’il tenait à la main, il les poussa dehors et referma la poterne.

    - Noël ! malheureux enfant !cria  Toussaint qui voulut revenir sur ses spas.

       Mais les cris des vainqueurs remplirent à ce moment le château et Marguerite, éperdue, prononça le nom de son fils.

    - Dieu aura pitié du pauvre Noël, se dit Toussaint, et je me dois avant tout au fils de mon maître.



    [i] Protestant

    [ii] Macres, fruits antiques de la forme d’un tricorne et de saveur laiteuse qu’on trouve en abondance dans les marais de l’Oust. Es riverains les font sécher et les manges cuites à l’eau comme des châtaignes, dont elles ont à peu près le goût. 


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  • Anne des îles

    Tradition de la mer bretonne[i] 

       Il y a bien longtemps, près du lieu où fut bâtie la ville d’Audierne, au département du Finistère, en Bretagne, il y avait un village dont on ne sait plus le nom. Ses dernières maisons touchaient à la grève et baignaient dans le flot le galet de leurs murailles quand venaient les grandes marées d’équinoxe. D’un côté du village était la mer, de l’autre la lande : la lande aride comme la mer, immense comme elle. Le pain manquait souvent dans les cabanes.

       Or, les gens de ce pays ne connaissaient pas, ou avaient oublié le Dieu bon qui aide à souffrir. Ils murmuraient, ils blasphémaient.

       Et quand, de loin, le canon d’alarme grondait dans la baie des Trépassés, ils tombaient à genoux et rendaient grâce au démon ; puis ils descendaient en troupes sur la grève. Plus la tempête était furieuse, plus ils sentaient de joie dans leurs cœurs. C’était pour eux que travaillait la tempête.

    - La mer, disaient-ils, a ses moissons comme la terre ferme ; la tempête est le jour de nos récoltes.

       Ils appelaient ainsi les navires en détresse que la tourmente jetait à la côte. La récolte mûre, c’est-à-dire le vaisseau brisé, ils couraient sus aux naufragés. Ils disaient encore :

    – Partage égal ! À nous l’argent, les marchandises, à nous l’eau-de-vie ! À la mer les cadavres !

       Et sur la grève même, un hideux festin commençait. On buvait, on dormait, puis on buvait encore. Le convive, vaincu par l’ivresse, tombait une seconde fois. On l’éveillait mourant, il buvait encore, et souvent, quand il retombait, c’était pour ne plus se relever.

       Lorsqu’il n’y avait plus rien à boire, on rentrait dans les chaumières. L’inanition succédait à l’ivresse. Ceux qui n’étaient pas tués par l’orgie mouraient de paresse et de faim.

       C’est ainsi que vivaient les gens de la côte avant que fût bâtie la ville d’Audierne.

       On parle des îles d’Amérique qui sont pleines de tabac et d’or, on en parle ; mais où sont-elles ? Qui les a vues, sinon des matelots ? Et les matelots sont conteurs. Ils rêvent dans leurs hamacs de corde ; c’est de leurs rêves qu’ils nous entretiennent au retour. La vérité est qu’il n’y a point au monde d’îles aussi belles que les îles de Bretagne. Ouessant est la plus belle de ces îles.

    Le roi dit un jour à messire Jean [i]:

    – Mon homme, demande-moi une chose que ma main puisse te donner, tu l’auras.

    Messire Jean ne demanda ni Nantes, ni Rennes, ni Saint-Malo, ni même Douarnenez ; il dit :

    – Mon roi, je veux Ouessant, la belle île.

       Le roi sourit ; mais il ne connaissait pas Ouessant. Il ne l’avait pas vue dressant fièrement la tête au milieu de l’Océan soulevé. Il n’avait pas vu le blanc diadème de brouillard qui couronne son front, les matinées d’été. Le roi ne connaissait pas Ouessant.

      Avant qu’Audierne fût bâtie, Ouessant n’avait qu’un village, dont les habitants ne valaient guère mieux que ceux de la côte. Ils vivaient de pillage. Quand les naufragés manquaient, ils mettaient à flot leurs barques et rançonnaient les pieux moines de l’île de Sen. Ceux-ci priaient Dieu nuit et jour pour la conversion des païens leurs voisins ; mais les gens d’Ouessant et surtout ceux de la côte ne voulaient point croire à une religion qui commande de secourir les naufragés au lieu de les achever.

       Voici ce qui se passa un soir d’automne, à la mi-septembre, en marée.

       La cloche du petit monastère de Sen venait de sonner l’Angélus, on avait déjà fermé toutes les portes, tant était grande au couvent la crainte des pirates de l’Yroise[ii] . De rares lumières apparaissaient çà et là aux fenêtres grillées : les cierges s’allumaient dans la chapelle. Au moment où les premiers chants du salut se faisaient entendre, une porte latérale du couvent s’ouvrit et se referma sans bruit ; un vieillard, appuyé sur un long bâton blanc, commença à descendre la rampe sablonneuse qui conduisait de la maison sainte à la mer.

       Il semblait bien vieux et marchait avec peine ; de temps à autre il s’arrêtait pour respirer ; il relevait sa tête alors et contemplait le ciel avec inquiétude.

       La lune, courant sous les nuages comme un blanc navire entouré d’écueils, se dégageait parfois tout à coup et laissait tomber d’aplomb sa lumière sur le front du vieillard. C’était un homme parvenu aux dernières limites de la vie. Son visage était calme et doux, son crâne chauve s’entourait d’une couronne de cheveux blancs si légère qu’on l’eût prise pour ces flocons de brouillards printaniers qui se jouent, au crépuscule du matin, sur les croix des calvaires, et figurent un diadème argenté au front divin du fils de Marie.

       La nuit était calme ; mais, pour un habitant de ces contrées, il y avait dans l’air des signes nombreux et manifestes de tempête prochaine. Les nuages assombrissaient leurs teintes et s’abaissaient à l’horizon ; la brume se fendait et laissait voir par places de longues échappées de mer ; quelques éclairs muets déchiraient au loin le ciel.

       Le moine cheminait toujours ; il se hâtait, le pauvre vieillard ; la sueur ruisselait sur ses joues ridées.

       Au premier souffle du vent de mer qui, se levant tout à coup, vint frapper son visage, il poussa un sourd gémissement.

    – Sainte Mère de Dieu, priez pour lui ! murmura-t-il.

       Et il pressa le pas davantage, trébuchant à chaque galet, et forcé de s’arrêter souvent pour attendre une éclaircie et reconnaître son chemin.

       Tout à coup, au-delà du golfe, sur la côte de Bretagne, plusieurs fanaux apparurent qui se prirent à vaciller comme des lanternes de navire bercées par le tangage[iii] . Tantôt elles couraient en ligne droite, tantôt changeant brusquement de direction, elles imitaient le mouvement d’une embarcation qui vire de bord et prend une autre bordée.

    Le moine s’arrêta comme atterré.

    – Seigneur, mon Dieu ! S’écria-t-il en tombant à genoux, ne permettras-tu point que le démon soit vaincu dans le cœur de ces malheureux sauvages ?

       Anne était fille de Joël Bras, qu’on nommait plus souvent le prêtre des îles. Joël, de son vivant, était le dernier débris d’une communauté jadis puissante et dont les vieillards savaient le nom[iv]. Il conjurait la tempête à l’aide de la neuvième corde de sa harpe, et chevauchait sur un bois de lance pour aller rendre visite aux esprits de l’air. C’était un homme puissant et redoutable : les gens d’Ouessant et ceux de la côte le craignaient. On disait que sa demeure renfermait d’incalculables trésors. Quand les serviteurs du vrai Dieu étaient venus s’établir à Sen, ils avaient d’abord opéré quelques conversions. Mais Joël s’était irrité ; il avait menacé de composer un chant si redoutable que la mer quitterait son lit et blanchirait de son écume les toits les plus élevés du village. On crut Joël, et les saints moines furent persécutés.

        Cependant Joël avait passé de vie à trépas ; et sa fille, la belle Anne des Îles, héritait de toute son influence. Anne était païenne comme son père ; mais elle était douce et compatissante ; plus d’un malheureux naufragé lui avait dû la vie, et si parfois, dans les nuits de tempête, les fanaux trompeurs de la côte cessaient tout à coup de briller et d’attirer à une mort certaine les matelots en péril, c’est qu’Anne avait un arc et des flèches, et que la flèche d’Anne ne manquait jamais son but.

       Comme toutes les prêtresses d’alors, elle était vouée au célibat ; mais la fausse religion qu’elle professait n’avait déjà plus qu’un bien faible empire sur les hommes d’Ouessant et des côtes. Le dernier prêtre était mort ; Anne était belle, les jeunes hommes du pays, qui ne connaissaient d’autres dieux que leurs passions, la regardèrent avec envie.

       L’un d’eux, le plus hardi, Niel Roz de Kermor, sauta un soir dans sa barque et toucha la grève de Sen, au-dessous de la falaise où la fille de Joël faisait sa résidence. Niel amarra sa barque et escalada la falaise. – Le lendemain, des débris de bateau jonchaient les sables d’Ouessant, et nul ne vit jamais plus Niel Roz de Kermor.

       Depuis lors chacun trembla au seul nom d’Anne des Îles. Le sang de Joël coulait en elle. C’était une prêtresse et une magicienne. Malheur à qui la rencontrait sur son chemin !

       Le soir, quand le brouillard enveloppait la baie, on voyait parfois sa barque jouer comme un léger flocon d’écume au plus haut sommet des vagues, puis descendre bondissante, se précipiter dans l’entre-deux des lames, et gravir ensuite leur rampe bouillonnante pour retomber et se relever encore. Les bateaux pêcheurs viraient de bord sur sa route. Pour tout l’or du monde on n’aurait pu déterminer un homme depuis Douarnenez jusqu’aux îles d’Ouessant à couper le sillage de son esquif. S’il fallait faire un long détour, on gagnait le large plutôt que de franchir cette magique barrière où, disait-on, la mort se cachait entre deux eaux pour attendre sa proie.

       Anne elle-même semblait encourager cette terreur, et fuyait les regards des hommes. Il ne lui fallait qu’une minute pour se perdre dans la brume ou derrière un rocher. Ni récifs ni brisants ne pouvaient arrêter sa marche. Une goutte d’eau semblait suffire à son esquif. Peut-être même savait-il bondir comme ces poissons dont parlent les matelots au long cours, poissons qui ont des ailes et qui volent ni plus ni moins que des oiseaux. – Les matelots disent cela.

       Durant la tempête elle amenait sa voile et quittait le gouvernail. On pouvait alors la rencontrer assise à l’arrière de sa barque, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, dans l’attitude du fier et intrépide dédain. Là où les bateaux pêcheurs se brisaient, la barque d’Anne passait, effleurant l’eau de sa quille, et mouillant à peine les planches de sa coque dans l’écume de la vague. La tempête respectait Anne, qui était le sang de Joël.

       Nul ne pouvait dire que cette vierge puissante fût un être malfaisant. Si Niel Roz de Kermor avait été puni, c’est qu’il avait été téméraire. Mais tout à coup on vit Anne des Îles monter plus souvent son esquif et venir croiser plus près des côtes. Quand le temps restait calme, elle se tenait, comme autrefois, à l’écart ; mais si le vent du large s’engouffrait dans la baie, elle accourait. Sa barque, toujours sûre de sa route, toujours rapide, sillonnait en tous sens la mer : Anne cherchait des malheureux à secourir.

       Souvent le pêcheur superstitieux s’épouvantait en voyant l’esquif d’Anne fondre sur sa barque en détresse comme l’épervier fond sur sa proie. Il tremblait et invoquait les dieux impuissants de ses pères. Anne approchait toujours ; le pêcheur, brisé par la frayeur, couvrait son visage de ses mains et se laissait choir au fond de sa barque. Quand il se relevait, il se trouvait sain et sauf à la grève. Anne et son esquif avaient disparu.

       Quelques-uns enfin s’enhardirent ; ils osèrent, en ces moments de péril suprême, garder l’œil ouvert et observer cette femme autour de laquelle régnait le mystère ; ils la virent porter la main à son front, puis à sa poitrine, puis à l’une et à l’autre épaule, en murmurant des paroles inconnues, – comme faisaient les moines de l’île de Sen – ils la virent lancer sur leurs barques un petit grappin, bisser sa voile et les prendre ainsi à la remorque.

    Ils allaient, ils allaient si vite que le souffle leur manquait.

    À ceux-là la fille de Joël disait en les quittant :

    - Souviens-toi, et fais pour autrui ce que j’ai fait pour toi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit !

       Puis son esquif remontait le flot et se perdait derrière les hautes lames.

       Cette conduite avait changé le cours de la superstition : Anne était regardée comme une divinité favorable ; on la craignait encore, mais on l’aimait ; et si elle eût exigé toute autre chose que la pitié pour les naufragés, on lui aurait sans aucun doute obéi.

       Quand le vieux moine arriva au but de sa course nocturne, le ciel était complètement couvert de nuages épais. La marée montait, et ce fracas sinistre, précurseur de la tempête, commençait à se faire entendre au loin sur les flots.

       Le vieillard s’était arrêté sur une falaise aride et pelée, dominant à pic l’Océan. Il poussa un profond soupir de soulagement, comme un homme arrivé au terme de sa tâche, et heurtant le roc de son bâton ferré, il s’assit.

       Rien dans ce lieu sauvage et retiré ne semblait motiver la joie du moine : point de croix, s’il était venu pour un pèlerinage ; nul toit à plus d’une demi-lieue à la ronde, s’il était venu pour un rendez-vous.

       Le vieillard attendit pourtant avec patience ; il avait sa tête entre ses mains et réfléchissait. Une voix d’une douceur exquise, mais forte et vibrante à la fois, prononça ces paroles à quelques pas de lui :

    - Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dom Geoffroy, je vous salue. Soyez le bienvenu.

       Et comme de larges gouttes de pluie chassées par un vent furieux fouettaient le front chauve du moine, une main douce saisit la sienne dans l’ombre. L’instant d’après, il était assis sur un siège de bois dans une sorte de grotte éclairée par une torche de résine. À genoux, près de lui, était une jeune fille de dix-huit ans, dont le charmant visage disparaissait presque sous une profusion de cheveux blonds épars sur ses épaules.

       Elle courbait la tête et parlait ; le moine écoutait. Quand elle se tut, le moine prit à son tour la parole et, au nom de Dieu, il lui remit les fautes qu’elle venait de confesser au tribunal sacré.

    Anne des Îles, – c’était elle, – se leva et, rejetant en arrière les boucles de ses beaux cheveux :

    - Mon père, dit-elle, je remercie Dieu de vous avoir envoyé près de moi à cette heure ; car la tempête s’annonce terrible et mon devoir m’appelle.

       Dom Geoffroy ne répondit pas. Il contemplait la jeune fille et semblait plongé dans une profonde méditation. Sans doute, il songeait à la clémence divine, qui faisant croître l’herbe salutaire à côté du poison, avait placé, dans le voisinage de ces populations féroces de la côte, un ange de dévouement et de charité. Le lieu même où il se trouvait en ce moment encourageait sa rêverie. C’était une salle demi-souterraine, construite dans une large anfractuosité du roc. Au milieu, une table massive de granit, sur laquelle étaient gravés certains signes à l’usage des sorciers et des prêtres de cette religion sinistre que suivaient les gens de la côte avant qu’Audierne fût bâtie, disait assez quelles cérémonies s’étaient autrefois accomplies en cet asile. Dans un coin, la serpe dorée, dont s’était servie Anne au temps où son père l’initiait aux sciences défendues, pendait, attachée à la muraille, auprès de la harpe et du couteau sacré du vieux Joël Bras.

       Mais la harpe, le couteau et la serpe étaient couverts de poussière, tandis que l’image du Christ, appendue au-dessus de la couche de la jeune fille, brillait et attestait des soins respectueux de chaque jour.

       Du dehors, en haut de la falaise, on ne voyait rien. Le toit de cette demeure souterraine, presque aussi vieille que le sol, s’était couvert à la longue d’une couche de mousse et de fucus semblable en tout à la maigre végétation environnante.

    - Ma fille, dit enfin le moine, vous êtes forte et vous êtes courageuse mais vous ne suffirez pas à votre tâche de cette nuit.

    - Il y a un vaisseau dans la baie, répondit Anne ; je le sais.
    - Il y a deux vaisseaux, ma fille.
    - Que Dieu les protège, murmura Anne. Si l’effort d’une chrétienne peut les sauver, ils ne périront pas, mon père.
    - Noble enfant ! dit dom Geoffroy en appuyant sa main sur l’épaule d’Anne des Îles. Le courage de la foi est en vous ; mais il ne faut point tenter la Providence, et cette nuit vous aurez un auxiliaire.
    - Qui ? demanda la jeune fille avec vivacité.
    - Niel Roz de Kermor, prononça lentement dom Geoffroy en attachant sur elle un regard perçant et inquiet.

       Anne changea de visage à ce nom. Une rougeur subite couvrit sa joue, qui, bientôt après, devint plus blanche que la neige fraîchement tombée.

    - Niel Roz de Kermor ! répéta-t-elle.

    Il va venir, dit encore dom Geoffroy.

    - Ici ! s’écria la fille de Joël avec agitation ; ici, Niel Roz... Jamais !

    Puis, se levant et faisant sur elle-même un soudain effort, elle ajouta avec calme :

    - Niel Roz de Kermor est entré ici une fois, mon père. La porte ne se rouvrira point pour lui.
    - Hélas ! dit le bon religieux à voix basse, que faire pour sauver les malheureux menacés de naufrage ?
    - Écoutez-moi, mon père, reprit Anne des Îles d’un ton tranquille et ferme. Niel Roz est un bon marin ; qu’il monte la barque du couvent.
    - Le couvent n’en a plus, ma fille ; les pirates d’Ouessant l’ont coulée.
    - Alors qu’attendez-vous de moi ?
    - Je voulais, dit le vieillard, je voulais frapper d’une terreur salutaire les cœurs endurcis des habitants de la côte. Niel n’a pas reparu parmi eux depuis cette nuit où il aborda sur le rivage de Sen.
    - Je le sais, mon père.
    - Ils le croient mort. S’ils le voyaient venir à eux tout à coup au moment où, occupés de leur abominable besogne, ils dépouilleront les naufragés, peut-être seraient-ils saisis d’épouvante au point d’abandonner leur proie. Anne réfléchit une seconde.
    - Ils l’abandonneraient, dit-elle, je crois qu’ils l’abandonneraient. Mais il faudrait donner place à Niel Roz dans ma barque.
    - Il le faudrait, ma fille.

    On entendit le bruit d’un bâton ferré frappant contre le roc.

    - Eh bien ? dit le moine.

    Anne s’était levée.

    - Je conduirai Niel Roz en terre ferme, dit-elle.

       Le soir où Niel Roz de Kermor avait quitté la côte pour se rendre près d’Anne, il avait, avant d’escalader la falaise, abandonné sa barque, faiblement amarrée, à la merci des flots. La barque fut détachée par la marée montante et ses débris furent portés à la côte. En fallait-il davantage pour motiver le bruit de sa mort ?

       Après avoir abandonné sa barque, cependant, Niel avait grimpé de roche en roche et, à force de chercher, il avait fini par trouver l’entrée de la demeure souterraine. Niel était robuste autant que hardi ; la porte, violemment ébranlée par lui, céda ; il entra.

       Anne des Îles, dont le père était mort depuis peu, était alors païenne, et accomplissait en secret les rites de sa religion maudite. À l’instant où entra Niel, elle coupait des herbes magiques à l’aide de sa serpe dorée, et composait un charme, suivant les enseignements de son père.

       On dit qu’il était dangereux de troubler, dans l’exercice de leurs pratiques superstitieuses, les sorcières de Sen ; car Sen a eu de tout temps des sorcières. Au temps de leur puissance, si un homme se présentait à leurs yeux, elles le faisaient périr dans les plus atroces supplices. Anne vivait seule ; elle avait fait vœu de ne jamais respirer sous un toit le même air qu’un homme. Nous verrons plus tard si elle savait accomplir ses serments.

       Indignée à la vue de Niel, elle se précipita. Sa serpe dorée se plongea dans la gorge du malheureux jeune homme. Il tomba.

       Anne demeura près de lui, anéantie. Elle jeta loin d’elle l’instrument du meurtre et essaya vainement d’arrêter le sang de sa victime. Niel tourna vers elle des yeux mourants et qui semblaient pardonner.

       Ceci se passait le soir. Au milieu de la nuit, Anne, agenouillée près de Niel dont le souffle s’affaiblissait rapidement, fut frappée d’une idée subite. Elle franchit en courant le seuil de sa demeure, descendit la falaise en quelques secondes, et, gravissant le rocher qui servait d’assise au couvent, elle vint tomber épuisée en dehors de la porte. Par un dernier effort, elle souleva le marteau.

       Les moines, malgré leur situation précaire au milieu de ce pays hostile, ne refusaient jamais l’hospitalité. Bientôt Anne évanouie fut entourée par les bons religieux. Plusieurs la connaissaient ; ceux-là furent obligés de faire appel à leur foi charitable pour réprimer le mouvement d’aversion que soulevait en eux la fille de leur ennemi le plus cruel. Mais pardonner est la vertu du chrétien, et d’ailleurs Anne avait besoin de secours.

    À peine revenue à la vie, elle montra d’un geste désespéré le chemin de sa cabane.

    - Un homme, dit-elle, un homme que j’ai tué !

       Les religieux reculèrent d’horreur. Maie Anne, électrisée par le désespoir, saisit la main de dom Geoffroy et l’entraîna vers sa maison.

       Niel Roz fut sauvé par les soins des bons pères. Ou le porta au couvent, où il resta tout le temps de sa longue convalescence.

    Au bout d’un mois, il était chrétien.

       Anne aussi se fit chrétienne. Son âme pure, son intelligence forte et supérieure, n’eurent besoin que d’entrevoir la vérité pour détester à tout jamais le mensonge. Elle fut baptisée. C’est à dater de ce moment que les hommes de la côte purent remarquer un changement subit dans la vie de la jeune vierge. C’est à dater de ce moment qu’elle devint comme la patronne des naufragés.

       Elle était forte malgré la gracieuse souplesse de sa taille ; elle était plus adroite encore que robuste. Habituée dès l’enfance à faire seule et dans une légère embarcation la traversée d’Ouessant à Sen, elle regardait la mer comme son élément, et, de Crozon au Conquet, on n’aurait point trouvé de pilote plus expert ni de marin plus intrépide.

       Comme prêtresse de Sen, elle avait été vouée à un célibat perpétuel. Une fois chrétienne, elle ne se crut point dégagée de ce vœu. Par un scrupule de conscience que dom Geoffroy était tenté de regarder comme un vieux levain de paganisme, elle voulut tenir le serment fait au démon.

       Mais dans ses longues heures de solitude, soit qu’elle lût, enfermée dans sa demeure, les livres étrangers rassemblés par Joël, soit qu’elle luttât, montée sur son frêle esquif, contre les terribles tempêtes de la baie des Trépassés, l’image de Niel Roz de Kermor venait parfois la troubler. Elle le voyait mourant ; elle eût voulu se souvenir d’une malédiction ou d’un reproche ; mais l’œil de Niel, dans ces visions comme au moment fatal, n’exprimait qu’une pensée d’amour et de pardon.

       Anne était fière. Sa foi nouvelle n’avait pu dompter tout à fait ce vice des natures généreuses. Elle serait morte plutôt que de manquer à son serment ; et ce qu’elle craignait le plus au monde, c’était la vue de Niel Roz.

       Et pourtant, Anne avait promis de conduire, ce soir, Niel en terre ferme. Au brait du bâton ferré heurtant le roc, elle rassembla son courage et monta sur le tertre, suivie de dom Geoffroy.

       Elle se trouva face à face avec Niel, qui baissa la tête à son aspect et croisa ses bras sur sa poitrine.

       Le jeune homme était bien changé. Une teinte maladive remplaçait les chaudes couleurs dont brillaient autrefois ses joues. Il semblait hors d’haleine et respirait péniblement. Anne se sentit oppressée.

       Mais la tourmente avait grandi pendant son entrevue avec dom Geoffroy. La mer brisait maintenant contre la falaise avec une violence inouïe ; le vent apportait jusque sur le tertre une pluie amère et salée. Anne demanda la bénédiction du moine et saisit la main de Niel en disant :

    - Allons !
    - Que la Providence vous conduise ! Murmura dom Geoffroy, qui s’était agenouillé sur le tertre.

       Quand il se releva, un éclair lui montra la barque à plus de cent toises du rivage ; elle semblait de loin une coquille de nautile, au milieu des gigantesques vagues qui la pressaient de toutes parts.

    Le moine reprit à pas lents le chemin de son couvent.

       Il fallait être né sur les rivages de la baie des Trépassés pour oser affronter, de nuit, une mer semblable. La frêle barque de la fille de Joël s’emplissait d’eau à chaque rafale ; sa faiblesse même et sa légèreté l’empêchaient seules d’être submergée.

       Elle allait vers le bec du Raz, pointe redoutée et féconde en naufrages ; elle allait, guidée par ces fanaux perfides qui devaient hâter le trépas des marins engagés dans la baie.

       Niel avait voulu prendre le gouvernail ; mais Anne, le repoussant, lui montra du doigt l’avant de la barque. Niel s’assit aussitôt, et la traversée se poursuivit silencieuse.

       À moitié chemin, un bruit sourd, qui n’était pas celui du tonnerre, passa sur leur tête et leur revint, répercuté par les échos de la côte. Anne et Niel se signèrent. C’était le premier coup du canon de malheur.

    - Le temps presse, dit Anne.

       Niel la comprit. Il s’élança et hissa la voile à mi-mai.

       Il eût fallu voir alors l’esquif voler en rasant l’écume. La pointe du Raz fut doublée en un clin d’œil, et un calme relatif se fit sentir aussitôt. Anne tourna l’avant vers la terre.

    - Anne, dit le jeune homme, qui voyait approcher avec angoisse l’instant de la séparation, faut-il donc vous laisser seule par cette affreuse nuit ?
    - À chacun de nous sa tâche, répondit Anne d’une voix émue. Ici, nous devons nous séparer pour toujours.
    - Pour toujours ! répéta Niel en faisant un pas vers elle.
    - Au rivage, chrétien ! s’écria-t-elle avec force ; au rivage où ton devoir t’attend !

    Niel plongea une rame et trouva le fond.

    -Adieu donc, murmura-t-il.

       Anne s’était levée à son tour ; une larme tremblait aux longs cils de sa paupière. Au moment où Niel allait se précipiter, elle tendit sa main que le jeune homme toucha de ses lèvres avec respect. – Un cri annonça bientôt qu’il avait atteint le rivage.

       Anne pouvait entendre alors les chants de fête et les féroces transports de joie des gens de la côte. Pendant qu’elle rangeait pour la seconde fois la pointe du Raz, leurs éclats de rire arrivèrent jusqu’à elle. En même temps, son œil fut frappé par les sinistres phares qu’allumait la cupidité des Bretons. Il y en avait trois à peu de distance l’un de l’autre.

       Anne se laissa dériver, côtoya un instant le rivage et arriva en face des fanaux. Alors elle prit son arc et tira trois flèches de son carquois. Trois rauques mugissements se firent entendre sur la falaise voisine.

    Anne avait décoché ses trois flèches. Aucune lumière mouvante ne brillait plus au rivage.

       Cependant le canon de détresse précipitait ses signaux. Les coups venaient de deux points différents. Un des navires devait être au large, dans la direction d’Ouessant, l’autre s’approchait de plus en plus de l’île de Sen. Anne hésita un instant. Auquel porter secours ?

       Au plus près de périr. – Elle donna un coup de barre et tourna sa proue vers l’île de Sen.

       En moins de temps qu’il n’en faudrait, par une brise molle, pour faire le quart du chemin de la pointe du Raz à la chaussée de Sen, Anne avait dépassé l’île et se trouvait dans les eaux d’un beau brick de guerre qui, dix minutes plus tard, allait laisser sa caque sur les brisants.

    - Ho ! Du brick ! cria la jeune fille.

       Sa voix perça les fracas divers de la tempête, mieux que ne l’eût fait la voix plus grave d’un homme. Il se fit un grand mouvement à bord du brick, qui laissa arriver sur-le-champ.

    On était alors en guerre. Des deux vaisseaux que dom Geoffroy avait vus dans la baie, l’un était un français marchand, l’autre un ennemi, un anglais, sans doute ; – car l’Anglais est toujours un ennemi.

       Le navire marchand avait pris chasse et s’était jeté dans la baie ; puis, quand l’obscurité était venue, pour donner le change au brick, il avait couru des bordées. Le brick suivait, lui, sa route première. Son équipage, qui le savait fin voilier, eût nargué la tempête en pleine mer ; mais le voisinage de ces côtes hérissées de récifs diminuait sa confiance. Sans connaître toute l’étendue du péril, le commandant avait fait tirer le canon pour demander un pilote. On crut à bord que ce pilote était arrivé.

       Anne accosta le brick. Avant qu’on lui eût jeté une corde, elle avait grimpé le long des haubans et sauté sur le pont.

    - Une femme ! s’écria le commandant avec surprise et dédain.
    - Une femme ! répétèrent les matelots en poussant en chœur un grossier éclat de rire.

       Anne ne prit pas garde. Elle se fit jour au travers des marins, arracha la barre des mains du timonier, et imprima au gouvernail un brusque mouvement.

    - À la mer ! dit l’équipage ; c’est folie ou trahison !

       Le timonier, offensé par l’usurpation d’Anne, qui avait pris d’autorité sa place, s’avançait pour exécuter la sentence, lorsque le navire, obéissant au gouvernail, vint au vent, comme disent les gens de la mer et vira lof pour lof.

       Il se lança dans sa nouvelle direction, craquant sous le poids de sa voilure, et coupant de l’avant la longue traînée d’écume qu’avait soulevée son sillage.

       L’équipage, immobile, retenant son souffle, attendait le résultat, désormais impossible à prévoir, de cette manœuvre téméraire. À ce moment, un éclair se fit. On vit Anne debout à la barre. Son bras tendu montrait, à bâbord, une longue ligne éblouissante de blancheur qui, se courbant à vingt brasses du gouvernail, semblait envelopper le brick à demi. Mais le brick sentait le vent ; chaque seconde l’éloignait de cette ligne brillante : elle s’effaça dans l’ombre.

       Matelots et officiers, tous frémirent en silence, comme on fait à la vue d’un affreux danger évité. C’étaient les brisants de la côte de Sen qui, tourmentant la mer, formaient cette courbe d’écume, vers laquelle le brick, un instant auparavant, se précipitait impétueusement.

       Pendant toute cette nuit, Anne resta au gouvernail. Le commandant et ses marins l’entouraient. Elle essaya de comprendre leur langage et ne put y parvenir.

       Alors elle tourna son regard vers le lieu où, depuis, fut bâtie la ville d’Audierne, comme si ce regard pouvait percer les ténèbres d’une nuit d’orage. – Tout se taisait au loin. Le son du canon d’alarme ne venait plus interrompre la voix de la tempête.

    Mue secoua tristement la tête.

    - Que Dieu vienne en aide à Niel Roz de Kermor, pensa-t-elle. Il n’y a plus à cette heure qu’un vaisseau dans la baie.

       Elle ne se repentait point d’avoir sauvé l’ennemi ; mais elle pleurait sur l’autre navire qui portait ses frères.

       Les gens de la côte étaient rassemblés au bec du Raz. Ils grelottaient de froid sous leurs haillons misérables, et accusaient la tempête de faire mal son devoir. Le canon se taisait, et pourtant nul débris ne venait échouer à la plage.

       Les vieillards racontaient avec de longs soupirs de regret l’histoire des beaux naufrages qu’avait vus leur jeunesse. Et l’eau venait à la bouche des auditeurs qui mettaient l’oreille au vent pour saisir tous les bruits du large.

       Rien ; – rien que le fracas du flot attaquant le roc ; rien que le mugissement du vent dans les fissures de la falaise.

       Le désespoir venait aux gens de la côte ; ils avaient faim, et, se roulant sur le sable, ils invoquaient leurs dieux oubliés :

       « Ô vous que nos pères adoraient, disaient-ils, exaucez-nous, car nous avons repoussé le Dieu nouveau qui mourut sur la croix.

       « Nous l’avons repoussé, nous avons persécuté ses prêtres et dispersé sur le sol les pierres de ses autels.
       « Nous l’avons repoussé, parce que sa loi est la miséricorde et qu’il nous faut pour vivre oublier la pitié.
       « Dieux, soyez propices. Il est à Sen une prêtresse du sang de vos pontifes ; nous en ferons notre souveraine.
       « Nous prendrons dans sa grotte le couteau du saint Joël et la serpe d’or de sa fille. Vienne l’an neuf, nous tuerons les hommes et nous couperons le gui des chênes. »

       Les démons écoutaient. Comme si le charme eût opéré, la tempête redoubla tout à coup de violence. Un cri plaintif se fit entendre du côté du large. En même temps, les gens de la côte virent passer dans l’ombre une masse noire qui courait avec une effrayante vélocité.

    Une clameur d’allégresse sortit à la fois de toutes les poitrines.

    - Il va toucher ! Il va toucher ! disaient-ils.

       C’était le vaisseau marchand qui voguait au hasard, presque désemparé. Il rangea de si près le bec du Raz que les hauts-mâts durent frôler le formidable rocher qui surplombe en cet endroit et se cintre en voûte au-dessus de la mer. Mais il ne toucha pas.

       Les gens de la côte, plongés dans une muette stupeur, n’en pouvaient croire leurs yeux. Un pilote n’aurait pu suivre ce chemin sans se briser dix fois. Et pourtant le navire était sauvé.

       Il y avait là un homme robuste, intrépide et méchant, nommé Jean Cosquer. Il sauta dans une barque de pêche et s’éloigna du rivage sans mot dire.

       Le marchand courait des bordées, Au bout de dix minutes, il revint, ne se doutant pas du péril qu’il venait d’éviter. Cette fois il passa de l’autre côté de la pointe. Il passa sans toucher encore.

    Jean Cosquer le héla et se fit hisser à bord comme pilote.

    - Où sommes-nous ? demanda le capitaine.
    - À deux doigts de la mort, répondit Cosquer.
    - Peux-tu nous sauver ?
    - À une condition.
    - Laquelle ?
    - Voici, dit Cosquer en montrant le vide, voici la
    pointe du Raz, le tombeau de plus de matelots qu’il n’y en a sur toute la flotte du roi.

       Les marins regardèrent. La frayeur leur montra quelque effrayant fantôme de rocher ; ils frémirent.

    - Ici, reprit Cosquer en montrant cette fois le bec du Raz lui-même, ici une route reste ouverte ; je la connais, je puis vous y guider.
    - Fais, au nom de Dieu, dit le capitaine.
    - Quoi que vous puissiez voir, vous ne m’arrêterez pas ?
    - Sois capitaine pendant une demi-heure, mon homme, dit le patron.

    Et il lui donna son porte-voix.

       Cosquer saisit cet emblème de la souveraine puissance à bord et tourna l’avant vers le Raz. Les matelots entendirent bientôt le bruit du ressac, ils virent l’écume phosphorescente, ils virent même la tête noire et gigantesque du rocher.

    - N’ayez pas peur, disait Cosquer.

    Au même instant le navire donna un coup de talon qui fit crier sa mâture.

    - N’ayez pas peur, dit encore Cosquer.

    Puis, poussant un sauvage éclat de rire, il sauta par-dessus le bord.

       L’expédition de Jean Cosquer avait duré quelque temps. Les gens de la côte, ne voyant rien et n’entendant rien, désespérèrent. C’était une nuit perdue.

       Ils reprenaient le chemin du village lorsqu’un hurlement joyeux du faux pilote les arrêta. Cosquer parut au milieu d’eux ruisselant encore d’eau de mer. Les cris d’angoisse de l’équipage tinrent lieu d’explication, et tous, hommes, enfants, femmes, vieillards, se précipitèrent au rivage.

       Le navire marchand s’était brisé à l’extrême pointe du Raz. Cosquer avait bien choisi son endroit : le navire était engagé de telle sorte que pas un débris ne s’en pouvait perdre. L’équipage n’avait qu’un pas à faire pour gagner la côte ; si quelques-uns se noyèrent au moment du naufrage, c’est que, dans leur ignorance complète des lieux, ils nagèrent vers le large, croyant s’approcher de la terre.

        En un instant, une clarté brillante remplaça sur la grève l’obscurité de cette affreuse nuit. Cent torches de résine furent allumées à la fois : à quoi bon se cacher encore ? Le chasseur quitte sa retraite quand sa proie est tombée dans le piège.

       C’était un hideux spectacle que cette foule, où tous les âges et tous les sexes étaient représentés, se livrant à une œuvre de pillage. On s’arrachait les moindres épaves apportées par les flots. Ceux qui étaient forts, sautant de roc en roc, allaient piller la carcasse même du navire, qui se soutenait entière, clouée à la dent d’un récif.

       D’autres, s’occupant des naufragée, les dépouillaient et les garrottaient. Les malheureux, au nombre de dix, étaient couchés, nus, sur le sable glacial, et ne devinaient que trop le sort qui leur était réservé.

    Où était en ce moment Niel Roz de Kermor ?

       S’il se fût montré à la lueur des torches, pâle encore des suites de sa blessure, l’œil brillant de colère et d’indignation, ces sauvages, aussi superstitieux que cruels, auraient lâché prise en hurlant, comme font les démons que chasse l’eau sainte ou le signe de la croix. Les gens de la côte auraient pris Niel pour un spectre vengeur ; les malheureux marins eussent été sauvés. Dom Geoffroy, dans sa charitable sollicitude, avait calculé juste.

    Mais où était Niel Roz de Kermor ?

       Quelques voix, il faut le dire, s’élevèrent bien çà et là en faveur des naufragés ; des femmes demandèrent leur vie. Mais la mer avait fait son devoir : il n’était ni juste ni prudent de frustrer la mer de sa proie.

    - Partage égal ! dit Jean Cosquer ; à nous l’or et l’eau-de-vie, à la mer les cadavres !

    On donna les cadavres à la mer, et l’orgie commença.

       Niel Roz avait bon cœur, et il était chrétien. Il descendit à terre, résolu à remplir la tâche que lui avait imposée dom Geoffroy, et à donner au besoin sa vie pour sauver celle des naufragés. Telle était l’intention de Niel Roz en touchant la terre, non loin de l’endroit où fut bâtie la ville d’Audierne.

    Mais il aimait, et la passion conseille mal.

       Durant de longues heures, il resta fidèle à son poste, guettant les mouvements des gens de la côte et prêt à paraître au moment fatal. La nuit avançait ; nul vaisseau ne se montrait : point de naufragés à secourir.

       Les signaux de détresse avaient cessé ; sans doute les navires avaient sombré en pleine eau ou sur les côtes de Sen. La présence de Niel était donc inutile.

    - Anne, pensait-il, Anne elle-même est en péril de mort peut-être. Elle m’appelle, et je suis loin d’elle. Son bras ne peut résister aux efforts de la tempête, et moi, je suis ici, sain et sauf, attendant une occasion qui ne peut se présenter désormais.

       Ces pensées tyrannisaient son esprit affaibli peut-être par une longue et terrible maladie. Il résista tant qu’il put ; mais enfin une fièvre s’empara de lui. L’obscurité s’illumina tout à coup pour son délire ; il crut voir de loin la barque d’Anne penchée sur l’abîme et déjà pleine d’eau. Il crut entendre la voix de la jeune fille qui prononçait son nom et demandait secours.

       Niel Roz descendit vers la grève ; il luttait encore. En ce moment, le navire français, rasant la côte comme une hirondelle rase la terre un jour de pluie, doubla le cap et disparut. Niel le crut sauvé. Il détacha une des barques du rivage et se mit à la recherche d’Anne.

       À cause de cela, dix pauvres marins moururent sans confession, et Niel ne connut plus de bonheur en ce monde.

       Le matin trouva dom Geoffroy, le bon moine de Sen, en prières au pied de la croix. Le vent avait cessé. Un rayon de soleil levant, perçant les étroits vitraux de la chapelle, vint jeter une pâle teinte d’or sur les cheveux blancs du vieillard. Il se leva, sortit du couvent et gagna la falaise.

       Au large il y avait un vaisseau qui voguait fièrement, vainqueur de la tempête. Le moine fit de l’œil le tour de l’horizon. Il n’y avait qu’un vaisseau.

       Un brouillard épais couvrait la côte, le bec du Raz et le lieu où fut depuis bâtie la ville d’Audierne. Dom Geoffroy avait beau regarder, son œil ne pouvait percer ce vaste linceul de vapeurs qui couvrait une scène de meurtre et de pillage. Un triste pressentiment lui vint qu’il repoussa aussitôt.

    - Tout va bien, se dit-il ; mon fils Niel aura fait son devoir. Que Dieu le récompense !

       Les matelots du brick anglais qui avait été sauvé, harassés de fatigue, dormaient çà et là sur le pont. Le commandant veillait ; il était debout près d’Anne. La houle, que ne poussait plus le vent, se calmait peu à peu. Il faisait nuit encore.

    - Jeune fille, dit le marin, tu as sauvé un vaisseau du roi ; fixe ta récompense.
    - J’ai perdu ma barque à vous servir, répondit Anne ; donnez-moi en échange le plus petit de vos canots, et laissez-moi gagner la côte. D’autres, là-bas, ont peut-être besoin de moi.
    - Ta voix est douce, jeune fille. Non, sur ma foi, tu ne gagneras pas la côte... Dis, combien veux-tu d’or ?
    - De l’or, répéta dédaigneusement Anne. Je suis la fille de Joël Bras des Îles.
    - Et qui est ce Joël des Îles, ma fille ?

       Les gens qui ont étudié dans les livres pourraient dire ce que répondit Anne, car ils savent les noms de tous les faux dieux. Ceux qui racontent aux veillées les récits des anciens temps, comme leurs pères les contaient avant eux, ont oublié ces noms maudits.

       Anne répondit que son père était prêtre des vieilles divinités de ces contrées. Le marin recula.

    - Et toi, dit-il, tu es sorcière ?
    - Je suis chrétienne.
    - Tant mieux, enfant, car ta voix est douce, et c’eût été pitié de brûler vif un si gentil pilote... Or ça, tu ne regagneras pas la côte !

       Anne prit un ton grave, presque impérieux.

    - Je suis venue vers des étrangers, dit-elle, pour accomplir un des commandements de Dieu. J’ai plus d’or, sachez-le, qu’il n’en faudrait pour acheter votre vaisseau. Je resterai avec vous jusqu’au jour, afin que vous ne puissiez m’accuser d’avoir déserté une tâche commencée. Au jour je vous quitterai.

       Anne, en embrassant la foi chrétienne, avait conservé les vêtements de sa caste : elle portait une robe de lin flottante ; son arc et son carquois pendaient sur son épaule, et les tresses de ses longs cheveux blonds étaient retenues par un diadème d’or. L’étranger ne l’avait pas encore bien vue ; mais l’aurore qui se levait alors lui laissa voir le noble et beau visage de la jeune fille, que ce costume antique paraît d’une mystérieuse majesté. Le commandant la trouva si belle qu’il s’endurcit dans le dessein de la retenir à son bord.

    - Demoiselle, dit-il en prenant un air soumis et respectueux, je suis gentilhomme et je puis vous faire maîtresse d’un noble manoir. Quittez ce sauvage pays de tempête et venez avec moi qui veux être votre chevalier et votre époux.
    - Ce sauvage pays est ma patrie, dit Anne, et nul homme ne sera mon époux.
    - Je suis puissant à la cour du roi, reprit l’étranger, vous verrez des carrousels, des joutes et des tournois ; votre beauté vous fera la reine des vaillants jeux de la chevalerie.

       Anne soupira. peut-être pensait-elle qu’il y avait ici-bas un homme qui n’était ni noble, ni chevalier, mais qui seul était capable de lui faire regretter les vœux qui la liaient au ciel. L’étranger entendit ce soupir. Il la crut vaincue.

    - Soyez, dit-il en mettant un genou en terre, soyez désormais la dame de mes pensées, belle damoiselle.

       Anne ne répondit pas, perdue qu’elle était dans sa rêverie.

       Le marin, encouragé par ce silence, tendit ses bras en avant. Sa main effleura le vêtement de la jeune fille. Anne se dressa de toute sa hauteur.

    - Arrière ! dit-elle en portant la main sur son arc. Sur ta vie, Anglais, ne me touche pas !

       Le commandant, riant de la menace, voulut la saisir ; mais Anne, reculant à l’idée d’un meurtre, laissa tomber sa flèche et, sautant sur le plat-bord, grimpa le long des haubans d’artimon et fut bientôt hors de portée. Elle banda son arc.

    - Vois, dit-elle en montrant à l’autre bout du navire une mince manœuvre qui pendait brisée par l’orage de la nuit, vois ce cordage.

    La flèche partit en sifflant et la manœuvre coupée tomba sur le pont.

    - Ta vie est à moi, tu le sais maintenant, reprit Anne ; mais je ne veux point mettre à mort celui que la Providence m’a permis de sauver. Je te fais grâce.
    - Tu ne m’échapperas pas ! s’écria le commandant transporté de colère.

    Il donna un coup de sifflet. Les hommes de l’équipage, réveillés en sursaut, se rangèrent autour de leur chef.

    - Qu’on saisisse cette femme ! dit-il.

    Les matelots s’élancèrent dans les haubans.

       Anne se vit perdue. Elle promena son regard à l’horizon. Loin, bien loin, du côté de la chaussée de Sen, elle aperçut une petite voile blanche qui reluisait aux premiers rayons du soleil. Son cœur battit avec force, elle prononça le nom de Niel Roz de Kermor.

       Cependant les matelots, excités par la voix de leur chef, montaient rapidement. Anne fuyait de manœuvre en manœuvre, sautant avec la légèreté d’un oiseau et gardant toujours son avantage. Les matelots, admirant son intrépide courage et se souvenant qu’ils lui devaient la vie, se sentaient pris de pitié ; mais la voix du commandant les poussait sans relâche.

       Anne s’arrêtait de temps en temps et tournait son regard vers la voile qui grandissait à l’horizon. L’espérance entrait dans son cœur. La barque approchait. On pouvait maintenant distinguer l’homme qui tenait le gouvernail. C’était bien Niel Roz de Kermor.

    Anne, toujours poursuivie, avait atteint les plus hautes manœuvres. Elle se suspendit à un mince cordage à l’une des extrémités de la barre du perroquet d’artimon et cessa de fuir. Aucun matelot n’osa la suivre à ce poste périlleux.

    - Qu’on la saisisse ! criait du pont le commandant exaspéré.
    - Homme méchant et ingrat, dit Anne, Dieu te punira, toi qui rends le mal pour le bien !

    La barque de Niel croisait maintenant à portée de la voix, au vent.

    - À moi, Niel ! cria la jeune fille.

       Et, imprimant à son cordage un mouvement d’oscillation, elle se balança une seconde, lâcha la corde à propos et tomba à la mer.

       Niel Roz avait entendu le cri et reconnu la voix d’Anne des Îles. Ne se fiant plus à sa voile, il saisit ses avirons, et sa barque vola vers le navire. Le commandant avait fait mettre ses embarcations à flot.

       Mais Anne était une fille de la mer. Après avoir plongé profondément, elle revint à la surface, secoua son épaisse chevelure et se mit à nager. La distance entre elle et son sauveur était grande encore ; cependant les chaloupes gagnaient sur elle peu de terrain, et si Anne n’eût été exténuée par la fatigue de sa course aérienne au milieu des cordages, cette dernière poursuite eût été pour elle un jeu.

    Niel faisait force de rames. Il atteignit enfin la jeune fille et la saisit par ses vêtements.

    - Aux roches ! dit-elle en tombant épuisée au fond de la barque.

       Les chaloupes arrivaient. Elles essayèrent encore de poursuivre quelque temps la barque de Niel ; mais celui-ci se riait de leurs efforts. Il s’engagea bientôt au milieu des brisants, qui ne manquent nulle part dans la baie. Les chaloupes n’osèrent le suivre et revinrent vers le navire.

    - Dussé-je mourir, j’atteindrai cette femme ! dit le commandant anglais qui rugissait de fureur.

       Au lieu de gagner la haute mer, il courut des bordées tout le jour dans cette partie de l’Yroise, résolu de tenter une descente à la faveur de la nuit.

       Le vieux dom Geoffroy était encore à son poste d’observation lorsqu’il vit la barque de Niel tourner la pointe de la chaussée de Sen. Il reconnut la robe blanche d’Anne des Îles et descendit sur la grève.

    - Soyez bénis, mes enfants, leur dit-il.

    Anne retourna dans sa demeure, et Niel suivit dom Geoffroy au couvent.

       Tant que dura cette journée, Anne resta en prières au pied de son crucifix. Elle demandait à Dieu de la guider et de la soutenir, car son courage faiblissait : elle aimait Niel Roz de Kermor.

    - Le ciel a-t-il entendu, se disait-elle, le serment que je fis autrefois au démon ?

       Anne allait se répondre que non, lorsque le signal ordinaire du bon religieux retentit à ses oreilles. Elle se hâta de monter sur le tertre.

    Dom Geoffroy était là tout pâle et tout tremblant. Derrière lui marchait Niel Roz, la tête basse et avec l’apparence d’un coupable.

    - Ma fille, dit dom Geoffroy, il nous faut gagner la côte à l’instant.
    - Pourquoi ? demanda-t-elle.

       Dom Geoffroy jeta un regard sur Niel dont le front ruisselait de sueur. Anne suivit ce regard et pâlit.

    - Pourquoi ? demanda-t-elle encore.

       Niel se couvrit le visage de ses mains, et dom Geoffroy tendit les bras vers la côte. Anne leva les yeux.

    - Niel a délaissé son poste, dit-elle d’une voix étouffée ; le sang des naufragés est sur sa main.

    Le jeune homme ne put répondre que par un sourd gémissement.

       Quand la nuit fut venue, on vit de grands feux briller à la pointe du Raz, et une multitude d’ombres, se détachant en noir sur ce fond éblouissant, apparurent exécutant une ronde bizarre et désordonnée : il y avait encore de l’eau-de-vie, et l’orgie continuait.

       Ce spectacle ne pouvait laisser aucun doute, il fallait un naufrage pour approvisionner ainsi les gens de la côte.

       Anne, le prêtre et Niel montèrent silencieusement dans la barque ; peut-être quelques malheureux avaient survécu, peut-être était-il temps encore de les sauver.

       Cependant le commandant du brick anglais s’était obstiné dans sa mauvaise pensée. Il voulait à tout prix retrouver Anne, et, la nuit tombée, il s’approcha de la côte. Voyant un grand feu allumé sur le Raz, il fit mettre une embarcation à la mer et se dirigea presque seul vers cet endroit. Il comptait imposer à ces bonnes gens par sa seule présence, et, dans ce but, il avait revêtu son bel uniforme brodé d’or et d’argent. Ce fut un grand malheur pour lui.

       Le vent avait changé ; il venait maintenant de terre. Par un singulier concours, la chaloupe du commandant et la barque montée par Anne des Îles voguaient presque de conserve sans s’apercevoir l’une l’autre. L’Anglais aborda le premier, et pendant que Niel cherchait un endroit pour prendre terre au milieu des rochers, ses deux compagnons et lui furent témoins d’un terrible spectacle.

       Ils virent l’Anglais prendre terre. À la lueur des torches, ses broderies resplendissaient ; il semblait une statue d’or douée de vie et de mouvement. Les gens de la côte, moitié ivres, éblouis par ce riche costume, entourèrent tout d’abord le nouveau venu avec des cris de joie. C’était encore une épave que leur envoyait la mer.

       Quand le commandant se vit attaqué, il déchargea ses pistolets, puis, tirant son grand sabre, il se défendit en gentilhomme ; mais Jean Cosquer prit une longue barre de fer, débris du marchand naufragé, et en enfonça l’extrémité dans le brasier. La barre rougit. Jean Cosquer la brandit au-dessus de sa tête et s’élança vers le marin. On entendit un frémissement comme si le fer rouge eût touché de l’eau ; puis le noble costume tout brodé d’or et d’argent s’affaissa. L’Anglais n’était plus qu’un tas de chair morte.

       Le navire était si près de la côte que les marins suivaient, eux aussi, tous les détails de cette horrible scène. Tant que leur chef fut debout, ils n’osèrent tirer ; mais quand ils le virent tomber, ils poussèrent un cri de vengeance et tous les canons du navire tonnèrent à la fois, pendant que toutes ses embarcations prenaient la mer.

       Niel n’eut que le temps de repousser sa barque au large. En un instant, la côte fut envahie. Cette foule abrutie par l’ivresse n’essaya même pas de se défendre ; il n’y eut que Jean Cosquer qui, avant d’être tué, fit sentir à quelques marins le poids de son homicide barre de fer. Le commandant fut trop vengé.

       En vain le bon moine Geoffroy se fit déposer à terre ; en vain la fille de Joël se jeta aux genoux des marins anglais.

       Ils repoussèrent le religieux, ils repoussèrent la jeune fille qui était leur libératrice. Ils tuèrent, ils tuèrent jusqu’au jour. Quand ils s’arrêtèrent, c’est qu’il n’y avait plus personne à tuer.

       Ainsi moururent tous les gens de la côte, et le lieu où fut bâtie depuis la ville d’Audierne demeura désert.

       Niel fit pénitence. On pense que les religieux le reçurent dans leur couvent, où il mourut réconcilié avec Dieu. Quant à la fille de Joël, voici ce qui advint d’elle :

       Huit jours après le fatal événement, elle fit venir le bon moine dom Geoffroy dans sa demeure.

    - Dom Geoffroy, dit-elle, il est dans notre famille depuis des siècles un trésor, le trésor des prêtres de Sen. J’ai juré, suivant la coutume, de ne révéler son existence qu’à un seul homme, et je vous ai choisi, mon père.

       À ces mots, elle décrocha la harpe de Joël, qui rendit un plaintif accord, comme pour déplorer l’anéantissement du dernier privilège des prêtres des faux dieux. Derrière la harpe de Joël, Anne poussa une pierre qui céda aussitôt.

       Le vieillard recula ébahi. Anne avait dit vrai au commandant anglais : elle possédait plus d’or qu’il n’en fallait pour acheter son vaisseau et dix autres avec.

    - Quand vous ne me verrez plus, reprit Anne d’une voix émue, vous irez par la Bretagne, mon père, exhortant les chrétiens pauvres et de bonne volonté à vous suivre sur nos côtes, et vous bâtirez un temple au Seigneur.

    - Vous resterez longtemps encore avec nous, s’il plaît à Dieu, ma fille, dit le moine.
    - S’il plaît à Dieu, mon père... et maintenant, il faut que je monte dans ma barque. Exécuterez-vous ma volonté ?
    - Je l’exécuterai, ma fille.
    - Adieu donc, reprit Anne des Îles. Dites à Niel Roz de Kermor que je prierai souvent pour que Dieu lui pardonne, et que peut-être, s’il avait agi en bon chrétien, la nuit de la tempête... Mais non, ne lui dites pas cela, mon père.

       Une larme brillait dans les yeux d’Anne, qui reçut la bénédiction du moine et descendit lentement la falaise, sans se retourner.

       Depuis lors, on ne la revit plus à Sen.

       Dom Geoffroy l’attendit durant une année, puis il prit son bâton blanc et commença son tour de Bretagne. Dans chaque village, il disait aux chrétiens pauvres et de bonne volonté de le suivre. Au bout d’une autre année, il revint à la côte, au lieu où fut bâtie depuis Audierne.

       L’or d’Anne des Îles servit à élever un temple au Seigneur. Quand le temple fut achevé, il y avait encore de l’or.

       Ce que voyant, ceux qui avaient suivi le bon moine dom Geoffroy commencèrent à se bâtir des maisons, et bientôt, au lieu du misérable village des gens de la côte, on vit s’élever une belle ville.

       Ses habitants furent toujours humains et charitables envers les naufragés de l’Yroise. Ils se rappelèrent longtemps leur origine, et le nom d’Anne des Îles fut béni durant bien des siècles.

       Maintenant tout est oublié. C’est à peine si quelques vieillards pourraient dire comment fut bâtie la ville d’Audierne, au département du Finistère, en Bretagne.

     

     

     



    [i] Jean de Rieux, marquis d’Ouessant

     [ii] L’Yroise est un grand golfe compris entre l’île d’Ouessant et la pointe du Raz. La chaussée de Sen ou des Saints le borne au sud-ouest.

     [iii] Plusieurs écrivains ont parlé de cette circonstance, et tout le monde connaît cet usage barbare qui consistait à suspendre des lanternes aux cornes de vaches enheudées, c’est-à-dire rendues boiteuses par des liens qui embarrassaient leurs jambes. Ces animaux, en marchant sur le rebord des falaises, imitaient en boitant le balancement d’un navire sous voiles, et trompaient les marins engagés dans la baie

    [iv] Bardes 

     [i] Cette tradition, qui est presque populaire dans le Morbihan et que les habitants des côtes de l’Yroise ont au contraire oubliée, fut sans doute apportée à Sourdéac (Morbihan) par les vassaux du marquis d’Ouessant, seigneur de Sourdéac. Les anachronismes que les rustiques conteurs ont introduits dans le récit sont de ceux que chacun peut redresser, et nous avons cru devoir les y laisser pour conserver à l’histoire sa couleur. Nous l’avons écrite, autant que possible, telle que nous l’avons entendue souvent raconter en Bretagne, près du manoir ruiné des anciens sires de Rieux, qui furent si longtemps maîtres d’Ouessant.

     


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  •  Le Roi aux oreilles de cheval

       Y avait, là-bas, tout au bout de la terre de Petite Bretagne, un royaume du nom de Poulmarc’h sur lequel régnait un roi, le roi Marc’h. Comme bien des rois, le roi Marc’h n’avait d’autres contentements que celui de la chasse. Il ressentait un vif plaisir à l’idée de s’élancer  dans le vif matin frais, alors que la terre était encore couverte d’une nappe brume légère qu’il aimait à fendre, lancé sur son cheval au grand galop. Faut dire que cette passion de la chasse était liée à une autre, plus forte encore, que le roi Marc’h éprouvait pour son cheval Morvac’h.

    Morvac’h « Cheval marin » en Breton.

       Le roi Marc’h comme tout grand roi possédait de vastes écuries au sein desquelles se trouvaient les chevaux  les plus beaux, les plus nobles du royaume. Mais il faut savoir que Morvac’h, à lui seul valait ... tous les chevaux du monde.

       Au grand galop, Morvac’h filait si vite, liant puissance et légèreté, qu’il aurait pu courir à la surface des océans sans jamais être englouti par les eaux, si profondes soient-elles. D’où son nom, Morvac’h, « cheval marin ». Le vent lui-même, n’osait défier la course folle de cet animal extraordinaire. Comme il avait fière allure, Morvac’h le cheval du Roi Marc’h.

       Un matin, un beau matin d’automne, que le Roi Marc’h était part à son habitude chasser le cerf et le sanglier, un matin qu’il filait la campagne, voilà qu’il surprit, à l’orée d’un bois une biche. Une biche comme il n’en avait jamais vue. Une biche blanche, blanche comme la neige d’avril sous un ciel redevenu bleu. La biche, toute surprise quelle fut, se tenait immobile et droite, aux aguets, tendue prête à bondir.

       Le roi Marc’h maintenait Morvarc’h lequel opérait de petits tours sur lui-même, impatient d’en découdre avec ce gibier hors du commun. Cette nervosité puissante qu’on les grands coursiers sur le point de devoir tout donner. Le roi Marc’h ne quittait pas la biche blanche du regard. Elle semblait une apparition merveilleuse. Un songe éveillé. Comme il esquissait un geste pour saisir une flèche de son carquois, la biche, vive comme l’éclair, s’élança d’un trait, disparut dans le fourré de verdure. Le charme était rompu. Morvarc’h se cabra tandis qu’un long hennissement déchirait le matin calme. Le roi Marc’h donna de l’éperon dans les flancs du coursier lequel se précipitait déjà, avalé par la lisière du bois.

       Le galop était court, tant les arbres étaient denses. Les branches fouettaient de tous côtés. Le corps allongé sur l’encolure, cavalier et monture ne faisait qu’un. Devant l’éclat blanc sautait, bondissait avec une aisance, une légèreté merveilleuse : un papillon de lumière virevoltant dans l’ombre épaisse du bois. Morvac’h gagnait du terrain, peu à peu. Il filait de son lourd galop, soulevait des tourbillons de feuilles mortes, réveillant l’humus épais d’automnes oubliés.

       Et le roi Marc’h, exalté de cette course matinale, ne cessait de relancer sans cesse son fier cheval, l’encourageant, l’engageant par-dessus fossés et souches tordues, esquivant la fourberie des branches basses. Mais toujours la biche gagnait une distance honorable avec ses poursuivants, reprenant en quelques bonds ce qu’elle avait perdu sur intervalle plus long.

       Assurément, c’était un gibier de choix, quelle belle course que celle-ci. Ils traversèrent de vastes sous-bois tapissés e hautes fougères, franchirent des guets argentés au cœur de gerbes d’eau, scintillant aux rayons obliques du soleil. A la forêt succédèrent de vertes prairies. Elles ondulaient sous l’effet du vent, miroir de l’océan. Puis de nouveau des bois, des champs, d’autres prairies encore ... Et la blanche biche et Morvac’h « cheval marin » rapides tel le vol rasant d’immenses goélands. Mais jamais, jamais Morvac’h ne parvenait à réduire la distance, afin que le roi Marc’h puisse bander son arc, décocher une flèche. C’était bien la première fois que le chasseur et son Cheval étaient ainsi tenus en échec.

       Dans cette poursuite effrénée, ils gagnèrent une lande rase de ces landes qui annoncent le littoral sauvage. La biche dans sa fuite devenue vaine, se dirigeait droit vers ses falaises abruptes. Le roi Marc’h se dit qu’il tenait enfin son affaire, que l’animal traqué, courait ç sa fin, pour ne pas dire à sa perte. Déjà le vent déposait sur ces terres le parfum du grand  large et bientôt, la biche blanche fit se dessiner devant elle l’horizon gris de l’océan. Elle vint terminer sa course juste sur l’extrémité d’un à-pic vertigineux.

       Contrainte, elle s’arrêta pour faire face à ses poursuivants qui déjà fondaient sur elle. Le roi Marc’h, droit dans ses étriers, arrêta Morvac’h à quelques pas de sa convoitise. Il toisait la biche blanche dont les flancs trahissaient le souffle court auquel répondait celui du cheval couvert d’écume. Le roi à cet instant avait oublié qu’il était le roi. Il avait oublié la mansuétude qui était sienne. Seul l’habitait son instinct de chasseur et comme tout chasseur, il était à cet instant ... impitoyable.

       Alors malgré le regard de cette biche si frêle à la robe immaculée, Marc’h, le chasseur prit une flèche dans son carquois, s’empara de son arc qu’il banda, et comme il ajustait son tir, la biche poussa une longue plainte étrange. Mais Marc’h le chasseur restait impitoyable. Il décocha sa flèche. Elle siffla, mortelle dans le temps suspendu ...

       D’une vivacité sans pareille la biche fit un bond de côté, tendit son cou et saisit, entre ses dents, le trait fatal qu’elle renvoya d’un puissant coup de tête. Le regard décidé du roi Marc’h s’emplit de stupeur. La flèche revint plus vite encore qu’elle n’avait été tirée. Il y eut un choc sourd et pénétrant lorsque la pointe de fer vint se ficher au beau milieu du poitrail de ... Morvac’h. Le cheval poussa un hennissement de douleur que l’on pût entendre loin, très loin par-delà les frontières du royaume. Fébrile sur ses pattes, il flancha pour  s’effondrer lourdement sur le côté tout en désarçonnant son cavalier. Celui-ci n’eut le temps que de voir son cheval verser du haut de la falaise.

       Il se précipita mais déjà, en bas, tout en bas, il n’y avait plus que l’écume blanche et le grondement de l’océan. Ainsi finit le temps terrestre de Morvac’h ...

    Morvarc’h « Cheval marin « 

       Le roi Marc’h entra dans une rage sans nom. Il tira de sa ceinture un long couteau de chasse et se jeta sur la biche. Mais ... mais il n’y avait plus de biche. La biche avait  disparu.

       À sa place était une jeune fille d’une beauté sans pareille. Une beauté comme jamais aucun roi n’avait pu en contempler. On ne saurait la définir tant cette jeune fille était belle. Juste évoquer une couronne d’algues tressées qu’elle portait au front et une chaîne d’or autour de son cou à laquelle pendait une clef, une vieille clef rouillée.

       Alors le roi Marc’h comprit. Il comprit qu’en face de lui se trouvait Dahud, fille du roi de Gradlon, princesse de la légendaire cité d’Ys, engloutie à jamais au large des falaises.

       D’une voix qui ne laisse aucun espoir de pardon. Dahud s’adressa à celui qui avait voulu sa mort :

       « Non, ne me remercie pas roi de Poulmarc’h. Ne me remercie pas de t’avoir épargné, toi, obstiné que tu es à tant avoir voulu prendre ma vie tandis que je ne t’avais rien fait. Je te réserve un sort plus terrible encore que cette mort qui t’aurait été bien trop douce. Pour que tu n’oublies pas et puisses méditer cette cruauté, tu porteras roi Marc’h, roi de Poulmarc’h, tu porteras les oreilles et la crinière de ton cheval Morvac’h »

       Et comme elle prononçait ses paroles terribles, Dahud se jetait du haut de la falaise pour plonger dans l’océan.

       Le roi Marc’h anéanti s’approcha de l’abysse. Il vi Dahud, pourvue d’un corps de sirène, onduler dans les vagues, rejoindre Morvac’h, ramené à la vie. Elle saisit sa bride et le monta en amazone. Comme tous deux gagnaient le large pour rejoindre la cité d’Ys, la ville engloutie, Dahud se retourna et cria vers la côte :

       « Le roi Marc’h a les oreilles et la crinière de son cheval Morvac’h. Le roi Marc’h a les oreilles et la crinière de son cheval Morvarc’h »

       Et Kornorg, le vent d’ouest, de porter cette sentence jusqu’au souverain effondré. Incrédule ce dernier porta les mains à sa tête pour constater avec effroi : Dahuel ne mentait. Les oreilles du roi avaient grandi, s’étaient recouvertes de poils, et une crinière lui avait poussé jusqu’au milieu du dos.

       Au loin, Morvarc’h chevauchait les vagues, puis soudain, il se cabra, comme un ultime salut ... et s’enfonça sous la surface de l’océan.

       Longtemps le roi Marc’h resta le regard figé sur l’endroit où ils avaient disparu. Longtemps il resta vide de toute pensée, puis celle de ne jamais rentrer au pays lui traversa l’esprit. Passe, passe le temps. Vint enfin le moment où il fit le choix du retour. Le roi Marc’h porta le capuchon de son manteau par-dessus sa tête et ... rentra à pieds. Il parvint à Poulmarc’h de nuit, gagnait la ville et pénétra le palais par des portés dérobées

       Au matin, de derrière la porte de sa chambre, il convoqua ses valets et ordonna que l’on dresse une immense tenture en travers de la salle du trône. Quel qu’en soit le prétexte, nul, sous peine de mort ne serait admis à franchir cette limite derrière laquelle se trouverait le roi, seul, sur son trône

       Les décisions d’un roi ne se discutent pas, aussi étranges soient-elles. Ainsi fut fait. À compter de ce jour, plus aucun regard ne put se porter sur le roi Marc’h. Les affaires du royaume étaient traitées comme d’habitude à la différence qu’on ne voyait plus sa majesté, on ne pouvait que l’entendre. Les choses auraient plus continuer longtemps de la sorte si le roi n’avait été victime de terribles maux de tête que provoquait l’épaisse crinière dont il était affublé. Migraines si fortes et fréquentes qu’il finit par penser qu’à peut-être la couper, il serait soulagé de son poids. Seul, la chose était impossible, il lui fallait l’aide d’un coiffeur. Après une longue hésitation, n’y tenant plus tant la migraine était douloureuse, le roi Marc’h fit appeler par un de ses valets un coiffeur du royaume.

       La nouvelle bien qu’elle devait rester secrète se répandit comme une traînée de poudre. Au hasard des escaliers de service, dans les cuisines et les celliers, dans les couloirs du palais, parmi les gens de la cour, tout le monde chuchotait à l’oreille de tout le monde :

       «  Enfin !!!... Quelqu’un aurait, avant peu, l’opportunité de voir le roi ... découvrir son secret, car que peut-il cacher d’autre qu’un terrible secret, à vivre ainsi reclus du monde sans jamais oser se montrer. »

       C’est pourquoi le roi entendait par-delà la lourde tenture, toute sa cour, de derrière sa porte le soir, les valets entre eux, par les fenêtres de ses appartements privés jusqu’à la plus haute tour, il entendait monter cette rumeur sourdre que chacun dans le royaume contenait.

    On allait enfin savoir.

       Un beau vint un coiffeur Dam Gast ! Jamais coiffeur ne fut accueilli de la sorte, pas plus qu’un ambassadeur d’ailleurs. Un roi ... un roi lui-même en visite au royaume de Poulmarc’h n’aurait eu pareille escorte pour l’accompagner jusqu’à la limite autorisée. Le pauvre bougre était bien plus intimidé de se voir ainsi « compagné » C’est le chambellan, qui, jusqu’au bout, lui fit les dernières recommandations quant au protocole et la tenue que l’on devait avoir en présence d’un roi. Il s’assura que le coiffeur avait bien ses ciseaux, ses peignes et ses brosses tout autant que le nécessaire prévu à l’usage de ce pour quoi il avait été mandé.

       Tous regardaient le petit homme comme s’il allait monter une échelle dans le dessein d’atteindre la lune. Les circonstances étaient telles que lui-même aurait pu être convaincu de vouloir entreprendre tel voyage. Il se glissa à quatre pattes sous l’épais tissu et disparut de la vue de chacun dans un silence ... suspendu.

       De l’autre côté ... De l’autre côté, il y avait le trône vide, un tantinet poussiéreux et derrière ce trône qui avait perdu son lustre d’antan, une porte, restée ouverte, invitait à l’emprunter.

       D’un pas hésitant le coiffeur avança jusqu’à cette porte de bois, regardant de droite et de gauche. Il n’y avait personne. La porte donnait dans un couloir, les murs étaient habillés de boiserie aux peintures craquelées. L’endroit ne semblait pas livré à l’ouvrage du temps, mais presque. Au bout, tout au bout du couloir, le coiffeur parvint ... à la chambre du roi. Et le roi était là, assis dans un fauteuil à l’attendre. Un roi comme il en avait jamais vu ... un homme comme il en avait jamais vu, avec une longue, longue crinière et ... des oreilles de cheval.

        « Tu ne poseras aucune question, dit gravement le roi Marc’h. Tu sais pourquoi tu es là. Fais ton travail, coupe cette crinière dont le poids ajoute à ma peine et tu t’en retourneras par un passage secret lequel te mènera jusqu’à l’extérieur du palais sans croiser quiconque. »

       Le coiffeur se mit à l’ouvrage sans mot dire. La crinière tombait par grosses mèches sous les coups des ciseaux. Quand ce fut terminé, le roi se sentit si léger, presque libéré, il remit une pièce d’or au coiffeur, puis six autres pour son silence. L’homme jura qu’il garderait sa langue. Il se retrouva donc les yeux bandés, entendit coulisser un panneau et comme le roi Marc’h l’engageait dans une étroite galerie, il lui commanda de suivre cette dernière et de compter trente pas avant d’ôter son bandeau. Ce qu’il fit. Et l’on n’entendit plus jamais parler de lui, car au dixième pas le malheureux chuta dans une oubliette. La plus noire, la plus profonde des oubliettes du palais. Secret d’état oblige.

       Si ce n’avait été ses grandes oreilles de cheval, plus saillant encore, maintenant que découvertes, le roi Marc’h aurait pu croire que les choses s’arrangeaient favorablement. Par-delà la tenture, si chacun s’interrogeait sur le sort du coiffeur qui n’avait jamais réapparu, on sentait à la voix du souverain que son humeur était meilleure. Mais passèrent quelques semaines et de bien vite, la crinière, de nouveau fut longue et lourde au point que les migraines du roi se firent à nouveau sentir. Il fallut faire appel à un autre coiffeur.

        Même cérémonial, mêmes recommandations ... mêmes circonstances. Une fois son travail terminé, le coiffeur sollicité se vit récompensé d’une pièce d’or pour son service plus cinq autres offertes pour son silence. Et de se faire guider dans l’étroit corridor, et compter trente pas et de disparaître au dixième.

    Plus la crinière était coupée, plus vite elle repoussait.

       Semaine après semaine, on vit venir tous les maîtres coiffeurs, garçons coiffeurs et autres apprentis que comptait le royaume, aussi un barbier, même un aiguiseur rémouleur. Une pièce d’argent pour le travail, trois pièces d’argent pour le silence. À quoi bon donner tant d’or pour disparaître l’instant d’après au fond d’une oubliette, car tous passèrent de vie à trépas. Tant qu’à la fin, il n’en restait plus qu’un Yeunig, vieux Maistre coiffeur lequel en son temps avait servi le père du roi Marc’h.

       Yeunig fut à son tour mandé. Résigné car il n’avait d’autre choix, il se retrouva seul face au roi Marc’h.  La dernière fois que les deux hommes s’était rencontrés, le roi Marc’h n’était encore qu’un jeune prince.

       Ô combien le roi fut ému, et surpris de retrouver après tant d’années l’ancien coiffeur de son père. Aussi ému que Yeunig étonné de découvrir le roi affublé de cet ornement si singulier.

       « Que diable est-il arrivé à votre Majesté ? ? Par quel terrible sort avez-vous été frappé » s’inquiéta le coiffeur.

       Et le roi Marc’h de conter le récit de cette horrible journée où il perdit, dans le même temps, son cheval et son noble visage.

       Le remords est un fardeau trop lourd pour les épaules d’un homme, même lorsqu’il est roi. Dans la foulée, il confessa s’être débarrassé de tous les prédécesseurs du vieux Maistre coiffeur, de peur que son secret ne soit dévoilé.

       « Je ne saurais à votre égard, me comparer de la sorte, dit le roi Marc’h. De plus, vous êtes le dernier sur qui je puisse compter. Passons un accord. Vous viendrez chaque semaine couper cette horrible crinière, votre compagnie me sera d’un grand réconfort, mais de grâce, de grâce, gardez pour vous ce terrible secret. Ne le révélez à personne où j’en perdrais mon trône. »

       L’ancien Maistre coiffeur s’y engagea. Il se mit à l’ouvrage, retrouvant vite l’art et la manière qu’il maîtrisait autrefois. La cour fut bien étonnée de voir revenir le vieux Yeunig. Tous voulaient s’enquérir des novelles du souverain. Que cachait donc cette tenture ? Que diantre nous cachait le roi ?

       Yeunig ne souffla mot et respecta sa promesse. Mais, c’était sans compter avec la persécution de ceux qu’il croisait. Tous se faisaient pressants à son égard. Certes le chambellan, les conseillers, chaque haut dignitaire, les ambassadeurs voulaient savoir. Si à ceux-là, il était aisé de faire comprendre que ce silence gardé était ordre du roi, pour d’autres, les riches marchands, les intrigants. Yeunig devait parfois refuser des sommes d’argent, qu’on lui offrait en échanges d’indices.

       Ne parlons pas de la rue, des tavernes, qu’il ne fréquentait plus de peur de laisser échapper à la faveur d’un cidre trop fort, ne serait-ce qu’une bride de secret si lourd. Et oui, les secrets sont aussi lourds à porter que les remords. Il essayait de tenir bon, Yeunig, il parvenait toujours à garder sa langue au moment ultime. Les secrets sont comme ça, vicieux. Lorsqu’on s’y attend le moins, ils remontent, du fond du cœur, du fond du lac de l’âme et ne demandent qu’à éclater au grand jour. Si bien que Yeunig était souvent à se pincer les lèvres entre les dents ... il se bâillonnait au coucher de peur de parler en dormant. Car il n’avait même pas confiance, Yeunig, en sa propre épouse ... C’est dire.

       Alors un matin, n’y tenant plus, il partit seul, seul dans, la grande forêt d’ Huelgoat. Il voulait aller là où jamais personne ne va. Là où la forêt est si profonde, la plus inaccessible.

       Lorsqu’il fut bien certain de se trouver au bout du monde, il y a toujours dans les forêts les plus obscures un endroit, une frontière entre le monde des hommes et le monde mystérieux. Et là-bas, personne n’y va jamais de peur de ..., de peur, tout simplement. Lorsque Yeunig eut le sentiment d’être là où jamais quiconque n’irait, il creusa un trou. Un trou profond, si profond ... il s’y pencha, le plus possible et là ... là au fond du trou, il hurla de tout son cœur, de son âme, il hurla :

       « Le roi Marc’h porte la crinière et les oreilles de son cheval Morvac’h ... Le roi Marc’h porte la crinière et les oreilles de son cheval Morvac’h. »

       Et très très vite, il reboucha le trou et tassa la terre tant qu’il put, avec les mains, avec les semelles, sautant à pieds joints !!!

       Ah comme il allait mieux, comme il se sentait soulagé Yeunig, Maistre coiffeur de son état. Il était léger, léger. Il rentra presque guilleret de s’être libéré de ce fardeau si pesant.

        Et tandis que Yeunig, quittait ce lieu si éloigné, juste en bordure des mondes mystérieux ... peut-être, s’était-il avancé trop en avant ... Peut-être avait-il franchi sans le vouloir cette fragile frontière des mondes étranges, car sitôt qu’il fut parti, apparu une pousse toute frêle à l’endroit même du trou, d’un vert tendre si frais. La pousse devint un rameau, un arbrisseau, qui poussa, grandit, épanouissant ses branches, et  sur chaque branche de cet arbre majestueux, des centaines, des milliers de bourgeons, et bien plus encore

       À la fin du printemps, de belles feuilles s’étaient développées, et sur  la moindre de ces feuilles, il était écrit par on ne sait quel prodige :

    Le roi Marc’h porte la crinière
    Et les oreilles de Morvarc’h
     

       Et au dos, parce qu’il faut utiliser des feuilles recto-verso, il était écrit :

    Le roi Marc’h porte la crinière
    Et les oreilles de Morvarc’h
     

        Voilà ce que l’on pouvait lire sur chacune des feuilles  de cet arbre magnifique.

       Vint l’été ... Passa l’été ... Vint l’automne, et les feuilles de roussir. Aux premier vents annonçant l’hiver, vent d’est, vent du nord, les feuilles se détachèrent et s’envolèrent jusqu’à la dernière et partout, dans l’ensemble du royaume de Penmarc’h, ces feuilles maudites délivrèrent le terrible secret du roi Marc’h. Le roi qui portait la crinière et les oreilles de son cheval Morvac’h.

    Ar roue Guen-varc’h
    En deuz diou skouarn Marc’h
    Ar roue Guen-varc’h
    En deuz diou skouarn Marc’h

       Y’en a qui disent que les choses se sont passées autrement. Que Yeudig aurait bien creusé un trou, un trou profond, mais en forêt ... au bord de la mer, il est plus facile de creuser à même le sable.

       Qu’après son départ, là où le vieux coiffeur aurait hurlé son secret, des roseaux, dit-on, des roseaux auraient soudain poussé, grandi. Qu’au matin, en préparation d’une noce de grande noblesse, des musiciens, sonneurs et bagadou, seraient venu couper ces jeunes roseaux, afin de remplacer les hanches de cornemuses dérobées la nuit passée, par les facétieux Korrigans.

       Lorsqu’ils commencèrent à jouer, souffler dans leurs instruments, ce ne furent pas des notes de musique qui seraient sorties de ces hampes improvisées, mais la révélation du monstrueux secret.

    Le roi Marc’h porte la crinière
    Et les oreilles de son cheval Morvarc’h
    Le roi Marc’h porte la crinière
    Et les oreilles de son cheval Morvarc’h

       On voit par-là le côté fantaisiste du récit. Chacun sait que Lutins et Korrigans ne sont que fables et coquefabues. Un peu de bon sens que diable !

     

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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  • La charrette fantôme

     

     

     

        Ce jour de novembre ne présageait rien de bon. Le ciel était bas et gris comme souvent en cette saison. Les nuages venaient s’accrocher aux plus hautes collines de la lande glissant doucement sur les pentes arides tels d’informes fantômes cherchant à gagner silencieux le creux des vallons. Excepté quelques corneilles tournoyant dans l’air froid, il n’y avait âme qui vive à des lieues à la ronde et si jamais il y en avait eue, ne serait-ce qu’une, elle aurait quitté l’endroit, chassée par le chant lugubre de ces noirs volatiles.

       Tout n’était donc que caillasse, bruyère sauvage et buissons ras. Les arbres eux-mêmes ayant décidés depuis fort longtemps d’aller planter leurs racines ailleurs en des terres plus meubles. Une route unique traversait de part en part ces landes inhospitalières reliant la côte au nord du pays. Le voyageur cherchant à rallier l’une ou l’autre des deux destinations, n’avait d’autre choix que d’emprunter cet itinéraire peu engageant.

       Pour achever de ternir une réputation qui n’en avait plus guère besoin, de vieilles histoires, étaient colportées par les vents dans toutes les oreilles qui, à l’époque et en ces lieux, s’ouvraient aux paroles les plus sombres.

       Oui vraiment ce jour de novembre ne présageait rien de bon car outre l’atmosphère inquiétante et immobile de cette région, un détail laissait apparaître que le temps de cette immobilité était compté.

       En contrebas d’une ravine, là où la route formait un coude, trois grosses pierres se trouvaient en travers du chemin, et leur disposition laisser à penser qu’elles n’étaient pas là suite à un éboulement naturel, mais que quelqu’un les y avait placées délibérément ... pour faire barrage

       Jill-le-Filou n’était pas un mauvais bougre. Il devait son sobriquet au tempérament facétieux hérité de son père. Bien des fois, ce grand gars au regard malicieux avait fait tourner les gabelous en bourrique, et au village, on se plaisait à raconter ses nombreux tours pour échapper aux gendarmes chargés de faire main basse sur les marchandises de contrebande qui fleurissaient sur toute la région côtières.

       Jill habitait dans une petite masure isolée, là-bas tout au bord de la falaise avec le vent et les goélands pour uniques compagnons. Lorsque ses maraudes ne l’entraînaient pas dans les criques les plus reculées pour traiter quelque affaire louche, il gagnait la ville, allait se perdre dans le méandre d’étroites ruelles commerçantes, terrain de jeu favori des « vide-goussets et autres diseurs de bonne aventure.

       L’aventure ... elle n’était qu’à quelques toises, en contrebas de la venelle du port. Il n’y avait qu’à suivre l’odeur du goudron de calfatage mêlée aux relents de poisson. L’aventure commençait dans les tavernes où les recruteurs d’équipage trouvaient leur compte parmi une clientèle enivrée. Le gars qui s’endormait sur un coin de table encombrée de verres vides avait toutes les chances de se réveiller, un baquet d’eau salée à la figure, sur le pont principal d’un navire à destination des Indes, des Caraïbes ou autre bout du monde exotique.

       Jill-Le-Filou, lui fréquentait les tavernes pour toute autre raison. Les langues s’y déliaient plus que partout ailleurs. Du pain béni pour les oreilles indiscrètes. Une source d’information sans pareil. Y  avait juste qu’à entrer s’assoir dans un recoin sombre et se faire oublier, fondu dans le décor te un marin solitaire à méditer ses voyages passés. Puis sans rien laisser paraître, observer, écouter, s’informer des nouvelles d’ici et d’ailleurs, saisir une confidence, une indiscrétion ... glaner le moindre indice, signe d’une belle affaire à venir. Un lieu d’inspiration, territoire de chasse au sein duquel, Jill-Le-Filou se comportait comme une bête à l’affut.

       Voilà, comment en soir, les brides d’une conversation vinrent se poser sur le rebord de sa bolée de cidre, te un oiseau sur la branche d’un arbre. Une conversation évoquant l’envoi de monnaie trébuchante fort attendue par le capitaine d’un navire de commerce sur le départ. Les fonds, nécessaires aux achats d’étoffes précieuses et autres épices rares devaient arriver le surlendemain, par simple malle postale pour ne pas attirer la convoitise. Jill-Le-Filou tenait son affaire. Les conditions semblaient favorables pour échafauder un mauvais coup comme lui seul pouvait l’imaginer.

       C’est ainsi qu’au jour dit, au creux d’une ravine, un des endroits les plus isolés que devait emprunter la malle postale, trois pierres barraient la route, juste au sortir d’un virage un peu sec. Trois pierres au lieu-dit Forc’h Ar Dioul, « La Fourche du Diable » Une étroite sente pierreuse traversait la grand-route formant cette croisée de chemin. Un calvaire y avait été dressé pour conjurer le mauvais sort.

       Dissimulé derrière ce petit monument de pierres de granit couvert d’un lichen vert-de-gris, Jill-Le-Filou, s’était embusqué dans la bruyère secouée par les bourrasques de vent, un petit mousquet chargé, dont il ne s’était jamais servi si ce n’est pour se donner un air des plus convaincants.  

      Il attendait depuis bientôt une heure, avec une attention croissante au fur et à mesure que s’égrainaient les minutes ... l’oreille attentive au moindre signe d’approche d’une voiture à cheval, puis son attention se relâcha un peu.

       Le ciel semblait venir s’écraser sur la terre tant il était bas, un ciel devenu plus sombre, menaçant. Jill-Le-Filou considérait ce paysage austère mangé par d’épais nuages, combien l’endroit portait bien son nom ... Forc’h Ar Dioul

       Soudain, il dressa l’oreille ... là-bas, il en était certain une roue cerclée de fer avançait sur la route. Jill se figea, la main refermée sur la crosse du mousquet. Une voiture allait sortir du virage ... Jill-Le-Filou, recroquevillé, vint se caler contre le pied du calvaire, prêt à surgir.

       Le grincement de l’équipage était maintenant bien net, mêlé au souffle du vent ... le craillement des corneilles là-haut. Elles s’envolaient vers l’est. À l’écoute, Jill sut que la malle poste venait de surgir du tournant ... surgir ? C’est étrange, une chose n’allait pas. Ce qu’il entendait ne correspondait pas à la course d’un puissant attelage tirant une lourde voiture. Ça grinçait ... terriblement  l’essieu semblait gémir d’une telle lenteur ... lenteur ordonnée par le pas fatigué d’un unique cheval ....Alors l’attelage s’immobilisa. Suivi d’un frémissement de naseau. Il devait avoir atteint l’obstacle de pierres. Jill-Le-Filou restait interdit, dans l’attente alourdie par un silence oppressant. Un silence terrible. Les corneilles avaient disparu et le vent, le vent même s’il soufflait encore donnait le sentiment de murmurer ... le vent gémissait, une longue plainte, plainte glaçante. Jill-Le-Filou, dos appuyé au granit, risque un œil avec l’appréhension de ce qu’il allait découvrir.

       Dans ce paysage lugubre, l’ombre d’un équipage se tenait à l’arrêt, juste au-delà de trois pierres. Un cheval osseux  à la robe noire était attelé à une charrette sépulcrale surgie de la nuit des temps. La bâche claquait au vent laissant flotter quelques lambeaux de toile tels de sinistres étendards. Sur l’avant, une lanterne pâle et terne oscillait doucement. La faible lueur révélait la silhouette du conducteur. L’homme se tenait debout, immobile sous un long manteau sombre dont le col relevé, ainsi qu’un chapeau de feutre à large bord dissimulait un invisible vissage. Cette vision irréelle, glaça le sang du malheureux Jill. Dans le lointain, de derrière les collines, montait le glas d’un clocher, soudain couvert par l’appel du mystérieux charretier.

    « Ola, toi !!! Toi qui te cache quelque part alentour, viens, viens donc libérer le chemin que je puisse reprendre ma route sans tarder karrig an ankou, la charrette du passeur ne peut attendre ... Si mon temps est précieux, sache que le tien, bien plus que jamais est compté.

       Écoute ! Écoute bien inconscient que tu es, à rester tapi dans la bruyère, écoute ce que je vais te dire. Pour chaque minute ... entends bien ... pour chaque minute que me feront perdre ces pierres, placées là, par tes soins, en travers du chemin, je me dédommagerai sur ton espérance de vie. Au plus tu tarderas, au plus tôt ton dernier souffle rendra ... Allons à moins que tu ne souhaites rejoindre mon chargement pour un repos éternel !... Ne lanterne pas. »

    Et souffle le vent d’ouest, sur la lande rase.

       Jill-Le-Filou ne se le fit pas dire deux fois ? C’est un homme courbé, la peur sur les épaules, qui sortit à découvert, il se précipita sans oser le regard vers le terrible attelage, il s’arc-bouta contre la première roche, s’éreintait dans l’effort pour la faire verser sur la bas-côté, puis la seconde ... lorsque la troisième roula dans le fossé, de nouveau la voix d’outre-tombe couvrit le bruissement des naseaux du cheval famélique :

       « Voilà qui est bien, Jill Marie Kerguenou dit « Le Filou ». Le sablier de tes jours à vivre peut à nouveau s’écouler normalement. Cependant ... sache que par ta faute, ton heure viendra plus tôt qu’elle n’aurait dû, je viendrai donc te cherche enta demeure, là-bas, tout au bout de la falaise. Tu as encore le temps, mais ne tarde pas à régler tes affaires. Jill Marie Kergeunou, Kenavo »

       Et l’équipage de s’ébranler sans qu’aucun ordre ne soit donné. Il passe devant Jill-Le-Filou, chapeau en main, tête basse, ruisselant d’une sueur froide. Les roues cerclées de fer, de leur lenteur pesante, broyaient les pierres du chemin. À nouveau, les essieux laissaient échapper de lugubres grincements, des grincements à faire éclater les dents, à déchirer les oreilles.

       La charrette fantôme s’engagea dans la sente pierreuse pour rejoindre quelques villages ou hameaux isolés prochainement frappés par la funeste nouvelle.

       C’était assez pour le pauvre bougre, Jill-Le-Filou rassembla ce qu’il lui restait de forces et de courage pour se carapater à travers la lande, accrochant bragou-bras et bas de veste aux broussailles griffues.

       C’est bien pâle qu’on le vit entrer, tard le soir, dans une des tavernes du port. Il paraissait avoir vieilli de dix ans, l’éclat malicieux de son regard s’était éteint.

       Il vint échouer à une petite table vide près de la cheminée avec le désir de se réchauffer l’âme et le corps, se ressourcer dans cette atmosphère ambrée aux senteurs de tabac blond.

       Pourtant rien n’y faisait. Il ressentait toujours ce grand froid intérieur. L’idée de s’en retourner chez lui, au risque d’entendre à chaque instant le sinistre gémissement d’un essieu au bout du chemin, cette funeste perspective le plongeait dans un profond désarroi, si bien qu’il prit la décision de ne jamais y retourner, de quitter le pays au plus tôt. Demain, aux premières heures du jour, il partirait en quête d’une place de matelot. Peu importe que le navire soit marchand ou militaire, qu’il soit flibustier ou Terre Neuva, Jill-Le Filou voulait prendre la mer avec l’espoir de mettre une grande distance entre lui et cette terre dont les croyances et autres légendes s’estomperaient peut-être avec les milles parcourus sur de vastes océans.

       Ainsi fut fait. Au matin, Jill-le-Filou griffonnait avec maladresse son nom au bas d’un papier jauni signifiant son engagement parmi l’équipage d’un petit brick de commerce. Son arment achevé, le deux-mâts devait appareiller à la prochaine marée.

       Jill passa sa première nuit sur le navire. Il était d’usage de partager son hamac avec un autre marin du bord, dans le gaillard d’avant, réservé aux simples matelots. L’espace n’était pas bien grand. Cependant, la cohabitation, les ronflements, les conversations à voix basses, les odeurs de pipe ... cet environnement le rassurait tant il se sentait encore marqué par la terrible rencontre.

       Le lendemain, à l’aube, profitant d’un vent léger, le brick prenait la mer. Jill-le-Filou à l’ouvrage sur le pont, n’eut pas le loisir de contempler la côte qui s’éloignait en poupe ; Tout juste jeta-t-il un dernier regard sur les falaises grises au loin, un sentiment partagé entre regret et soulagement.

       À partir de ce jour, Jill-le-Filou parcourut les océans du globe, les mers aussi. Il connut la promiscuité du bord, la dure vie des matelots, les tempêtes les plus terribles ... il fut effrayé d’apprendre qu’il ne s’agissait là que de simples coups de vent ... « Une tempête ! ... Dam gast !!! c’est autre chose mon garçon ! ». Plusieurs fois il changea de navire, se retrouvant même à bord d’un brigantin corsaire. Flibustier, il sentit l’odeur  et le goût de la poudre, la clameur des hommes sur les ponts, dans les haubans, sous la mitraille, les râles et les plaintes après le combat ... plus d’une fois, il crut s’être jeté malgré lui, dans les bras de celui qu’il avait tant voulu fuir. Combien de lames qu’elles soient issues de la mer ou de l’acier des hommes, combien de lames avaient voulu couper court à sa vie. Combien de boulets l’avaient frôlé ...

       Et puis le temps avait fait son œuvre, la crainte s’était estompée, pour disparaître, diluée dans les nombreux souvenirs que génèrent les voyages lointains.

       Passèrent les années. D’un continent à l’autre, quelques tours du monde. Puis d’un coup sans crier gare, les marins savent bien eux, comment les choses se passent, voilà t’y pas que le marin a la nostalgie d’un bon café bouillu. Cette odeur si particulière qu’à le café breton, resté un temps indéterminé sur le poêle à bois dans une vieille cafetière qui siffle. Un parfum de chez soi, plus fort que tous les parfums d’ailleurs.

       Alors Jill-Le-Filou décida de rentrer chez lui, il avait eu son compte d’aventures. Il se sentait fatigué, épuisé, tant d’errances maritimes. Il se mit donc en quête d’un navire à bord duquel il pourrait rallier, sans délai, le premier port breton.

       L’occasion se présenta très vite. Voyage de retour passèrent les semaines. L’impatience de journées trop longues puis ce fut Kornorg, le vent d’ouest qui souffla dans les voiles. Kornorg, c’était déjà un peu la Bretagne même si l’horizon restait vide de toute terre, jusqu’à cette fin d’après-midi. Le soleil était rasant sur les vagues. Jill était dans la mature. A la proue, la nuit gagnait sur un jour sans nuages. Le ciel flamboyait aux derniers rayons du couchant et le navire filait droit, une légère gîte sur bâbord. Une mouette vint tourner autour du vaisseau. Une mouette rieuse, avec sa tête noire. De son cri rauque, elle venait souhaiter la bienvenue aux marins de retour chez eux. On sent la terre avant de la voir, et, c’est bien vrai. Ça sentait la bruyère, ça sentait le jonc.

       Au petit matin le navire glissait vers Lorient.

        Grâce aux bénéfices tirés de ses voyages, Jill-le-Filou put se poser dans un petit coin paisible. C’en était terminé des errances aux longs cours comme de ses filouteries des temps passés. Juste le désir de cultiver un petit lopin de terre. Regarder pousser ses salades, ses tomates et par la fenêtre ouverte, savoir au sifflement de la cafetière en émail sur le poêle à bois, que le café est prêt. Un bon café bouillu. Et puis descendre au bourg, prendre des nouvelles, faire la causette, de tout de rien ...

       Un jour que Jill s’en revenait, il pleuvait comme il arrive parfois en Bretagne. Une pluie drue, sans un souffle de vent. Une de ces pluies qui laisse imaginer qu’elle ne cessera jamais, tant elle ne fait qu’un avec le ciel immobile. Un ciel gris, d’une telle densité qu’on pourrait presque le toucher. On n’y voyait pas à cinquante pas et le chemin que Jill empruntait n’absorbait plus tant la terre se gorgeait d’eau. Ce n’était plus qu’un ruban de boue grasse au milieu duquel, à mi- pente, une voiture semblait bloquée dans les ornières.

     

     D’un coup les vieux démons de Jill ressurgirent d’obscurs souvenirs enfouis. Comme il marquait un temps d’arrêt, il fut rassuré autant qu’étonné par l’étrange chargement. L’arrière de charrette était rempli de fers à cheval rouillés, et de chaussures aux semelles usées. Comme il arrivait à hauteur du conducteur, afin de lui proposer une aide éventuelle, son sang se glaça d’un coup. Il reconnut le cheval noir, ses flancs osseux. Il reconnut la sombre silhouette immobile, laquelle le toisait de toute sa grandeur, le large chapeau, le long manteau ruisselant de pluie, et toujours la faible, très faible lanterne sur le point de s’éteindre.

     

    « Monte, Jill Marie Kernegou. Ne sois pas effrayé, il est encore un voyage à entreprendre. Un voyage ultime. »

     © Le Vaillant Martial 

     


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  • Le lutin et le cordonnier

    « Toc ! Toc ! Toc ... Toc ! Toc ! Toc ... »

       Au fond d’un vallon chantait le petit marteau d’un brave cordonnier.

    « Toc ! Toc ! Toc ... Toc ! Toc ! Toc ... »

       Toute la journée, Job le cordonnier tapait, clouait, ferrait ressemelait les godillots, les bottes et toutes sortes de souliers.

    « Toc ! Toc ! Toc ... Toc ! Toc ! Toc ... »


     

       Job habitait une modeste chaumière, là, tout juste en bordure de rivière. Une rivière dont l’unique pont, menant au village, était composé d’une épaisse planche posée de part et d’autre de l’eau vive. Une rivière d’eau claire caressée par le vol léger des fées et libellules. Au printemps, les gamins du village venaient y capturer des têtards.

       Un peu plus tard, ils iraient y pêcher la grenouille. Et leurs rires se mêle raient au Toc ! Toc ! Toc ! Du petit marteau. Ils se mêleraient au chant joyeux de Job le cordonnier.

       Car il faut savoir que le bonhomme était de nature plutôt enjouée. Job chantait à tue-tête, les gwerzioù et sônioù nouveaux. Il chantait les complaintes, il chantait les ballades et autres folles chansonnettes, emporté par le rythme de son marteau. Sa belle voix résonnait jusqu’au fond du vallon. Au fond du vallon, il y avait un lavoir. Les lavandières y frottaient, lavaient, brossaient le linge. C’était un travail dur, éreintant. La bonne humeur du cordonnier, sa belle voix portait vers elle, donnait assurément aux lavandières du cœur à l’ouvrage. Du coup le linge était bien propre. Même en hiver, il fleurait bon le printemps.

       Comme on fait son lit, on se couche.

       Grâce aux lavandières, le soir, chacun gagnait le pays des rêves dabs des draps frais et parfumés.

       Au petit matin, paysans et boulanger, tisserands et couturières, les fermiers et les fermières, les enfants comme les parents ... tous se mettaient à la tâche de la meilleure manière qui soit, et le travail s’en trouvait toujours fort bien fait.

       Ainsi, le caractère joyeux de Job le cordonnier profitait à l’ensemble des habitants du paisible vallon, et tout allait pour le mieux.


     

       Le dimanche était jour de repos. Le dimanche, Job, laissait de côté son tablier de cuir, ses sabots et son marteau. Tout guilleret qu’il était le cordonnier. Il prenait son chapeau rond comme en portent les Bretons avec deux très longs rubans qui flottent lorsqu’il y a du vent. A la manière d’un funambule, Job traversait le petit pont, par-dessus la rivière. En sifflotant, en chantonnant, il montait d’un bon pas vers le village, tandis que dans l’air frais du matin résonnait le joyeux carillon des cloches de l’église.

    Dingue dông-dông ! ... Dingue dông-dông !
    Sonnent les cloches, la s’maine est finie
    Après la messe vont jouer les binious,
    On va danser et chanter mon z’ami !
    On va boire aussi un coup d’cidre roux !

     

       Après l’église et ses messes basses, Job le cordonnier traversait la place pour s’attarder quelque peu à l’auberge chaleureuse de Mam ‘Kerazel. Là s’y colportaient toutes les nouvelles qu’il fallait savoir. Chez Mam ‘Kerazel, on dansait aussi la gavotte, la gigue et la ridée. On y jouait du biniou ; de l’accordéon et de la vielle à roue. On y buvait aussi le meilleur cidre du pays. Du bon cidre roux.

        On dit qu’autrefois, la longueur du trajet se mesurait à la durée d’une chanson.
    Il faut dire qu’autrefois, on marchait beaucoup.
    Il faut dire qu’autrefois, on chantait tout autant.

        Pour s’en retourner à sa chaumière, le cordonnier devait improviser quelques couplets supplémentaires. Le bon cidre de Mam Kerazel, outre qu’il était fort bon, avait cette particularité de rallonger le chemin. De tout droit à l’aller. Il fallait zigzaguer pour le retour wink2  

       Passe, passe le temps ... et plus le temps passait, plus le cordonnier prenait goût au bon cidre de Mam’ Kerazel.

       Arriva ce qui devait arriver. Il finit par fréquenter l’auberge le soir en semaine, et parfois même plus tôt dans l’après-midi.

       Si bien que ... si bien que, semaines après semaines, son ouvrage n’était plus de même qualité. Il prenait du retard. Au début, juste un peu. Puis un peu plus ... de plus en plus et toujours plus. Avec les soucis s’envolent les chansons.

       Dans le petit vallon ne résonnait plus qu’un irrégulier : Toc !... Toc, toc !... d’un marteau bien tristounet.

       Ce devint aussi une habitude d’entendre Toc ! Tac, Aïe !!!, Tac, Tac, Ouille !!! Le charme était rompu.



       Au lavoir, les lavandières commençaient à se moquer. Très vite, les conversations ne devinrent plus que commérage et jacasseries mesquines : «  Et patati et patata ! » Toutes ces paroles piquantes, ces petites moqueries finirent par nuire à leur travail. À trop  persifler, elles en devenaient distraites. Le linge était moins bien lavé, on oubliait d’y glisser un brin de lavande pour le parfumer ... Des brindilles d’herbes sèches restaient prises dans les fibres de lin, sans parler des insectes et autres petites araignées que l’on y retrouvait à crapahuter. Et s’il arrivait parfois, qu’il fût étendu trop tard, c’est un linge encore humide que l’on retrouvait chez soit le soir.

    Comme on fait son lit, on se couche.

       Dans des draps négligés, le sommeil est moins réparateur. Au matin, les idées ne sont pas claires, on n’a pas la tête à ses affaires.

       En un rien de temps, les choses partirent en quenouilles. Les fournées du boulanger  trop souvent étaient brûlées, sa pâte à pain manquait de sel. Si les uns donnaient des os à ronger aux vaches, de pleines brassées d’avoines au chien, les autres couturaient les poches ... vraiment rien n’allait plus. Les esprits n’étaient plus aux rires, ni aux chants. À la place, ce n’était que jurons et mécontentements.

       Toute cette mauvaise humeur finit par tomber dans les oreilles pointues du Teuz-Ar-Pouliet. Teuz-Ar-Pouliet. « Le lutin de la mare »


     

       Ce dernier avait ses habitudes non loin de la chaumière du cordonnier. Il vivait là, aussi, dans un joli terrier, habillé de bois de chêne ciré. Haut chapeau et chaussures à boucles dorées. Il aimait à porter une belle redingote sur chemise à jabot, pour aller écouter, dans le plus grand secret, les gais Sonioù de son voisin cordonnier. Abrité  du regard indiscret des hommes, il dansait seul, au milieu des joncs, sautillant dans l’herbe, sautillant sur l’eau. Il dansait de joyeux ballets avec pour compagnons les libellules et les fées.

       Certes on voyait bien s’agiter quelques feuilles, là-bas, de l’autre côté de l’eau, mais ce n’était rien d’autre que le vent.

       Cependant depuis peu, il n’était plus question de giguer, de dansotter, de gigoter. Une morosité couvrait l’ensemble du vallon paisible un peu comme le couvercle géant d’une énorme marmite. Alors ... alors le Teuz-Ar-Pouliet décida de visiter son voisin le cordonnier car tout semblait venir du fait de sa bonne humeur et ses chants s’étaient envolés.

       Un matin qu’il errait dans son atelier, ne sachant plus par quel bout commencer. Job aperçut, juste à la porte d’entrée un chien tout noir au poil hirsute.

    « Que ne s’est-il perdu ici, s’interrogea le cordonnier. Il n’est plus de ceux que je connais. »

       Et comme il s’avançait vers lui menaçant, le chien tout noir et tout poilu fit quelques pas en arrière avant de faire un demi-tour et de s’assoir sur son derrière avec, dans le, la détermination de ne plus vouloir bouger. « Bon, se dit Job, il se fatiguera bien le premier. »

       Et de se remettre à l’ouvrage. Et l’autre, assis là, sans bouger, l’air de rien, à le regarder travailler. En milieu d’après-midi, le cordonnier en eut assez. Il voulut s’arrêter, pour monter au village. L’idée d’une bonne bolée de cidre frais chez Mam ‘Kerazel, n’était pas pour lui déplaire

       Mais alors qu’il se levait pour retirer son tablier de cuir, le chien noir et tout poilu se redressa et vint à lui précipitamment. Il l’attrapa par le fond de la culotte et le ramena à son établi. Puis par des petits aboiements successifs l’invita à reprendre son ouvrage.

       « Dame ! Que dois faire ? » Mais le chien ne lâchait rien, et le cordonnier dut se résoudre. Il se remit à la tâche pour le restant de la journée sous la surveillance du chien noir au poil hirsute menaçant.

       Á la nuit tombée, le chien se redressa. Il s’étira longuement et disparut comme il était venu. Le cordonnier s’interrogeait sur cette étrange aventure, néanmoins, il sentait au fond de lui ce petit plaisir du travail accompli.

       Le lendemain, aux premières heures du matin, le chien noir au poil hirsute était de retour. Il avait élu domicile sur une pierre ronde, près de la cheminée. « Quelle est cette diablerie ? «  Comment es-tu entré ? J’avais pourtant barré la porte !! À moins que j’étais si fatigué ... » Pendant que Job se questionnait, l’animal semblait attendre que l’autre se mettre au travail. Aussi pour l’y encourager, se mit-il à japper. Et lorsqu’en milieu d’après-midi, le cordonnier fit mine de vouloir s’arrêter ... que croyez-vous qu’il arriva !


       Ainsi jour après jour, Job le cordonnier retrouvait un rythme de travail qu’il n’avait pas connu depuis fort longtemps ... Plus besogneux que jamais, il martelait ... cloutait ... battait le cuir à tour de bras, toujours sur l’œil attentif du chien noir au poil hirsute, lequel restait le postérieur sur la pierre ronde. Les Toc ! Toc ! Toc ! Avaient repris leur régularité. Pourtant, si Job rattrapait son retard, la surveillance de ce chien étrange le préoccupait au plus profond de lui.

       Vint enfin le dimanche ... Le cordonnier fut presque inquiet de ne pas trouver le mystérieux animal, assis sur la pierre ronde. Ne se manifesterait-il que les jours de labeur ?

       Décidemment, cette présence n’était en rien naturelle. Néanmoins, fidèle à ses habitudes dominicales, Job se rendit au village. Sur le chemin de temps à autre, il jetait un œil par-dessus son épaule, histoire de voir si ce cerbère n’allait pas dans ses pas. Arrivé au bourg, il ne restait presque plus rien de son léger tourment. Après la messe, au moment de franchir le seuil de Mam ‘Keravel, cette petite tracasserie était oubliée, il se sentait tout léger. Trop heureux de pouvoir profiter d’une bonne bolée de cet excellent cidre, aux reflets ambrés.

       Dame ! Chez Mam ‘Keravel, l’atmosphère n’était plus à la fête. Depuis qu’au sein d’un petit vallon, tout allait de travers, chacun semblait bouder dans son coin. A la messe déjà, on se regardait de biais. Il y avait toujours quelque chose à reprocher à quelqu’un. Job le cordonnier découvrait donc une auberge morose, condamné à boire seul son pichet de cidre tiède.

       Une ... deux ... trois bolées.

       Quand le pichet fut vide. Il fit signe qu’on lui en porte un second, bien frais si possible. Et là ... Que croyez-vous qu’il arriva ? Un chien noir, au poil hirsute, surgit de nulle part, il traversa l’auberge, entre les rangées de tables, et vint se camper juste aux pieds du cordonnier. Job eut un sursaut effrayé.

       « Mais ... encore toi !... Vas-tu donc me laisser en paix, mauvais cabot ! Il ne te suffit plus de me surveiller à l’ouvrage. Tu viens jusqu’ici me tourmenter !!! »

       Visiblement le chien n’avait que faire du courroux du cordonnier. Du bout de son museau, avec délicatesse, il l’attrapa et le tira par la veste, lui fit comprendre qu’il fallait quitter les lieux. Mais comme Job résistait, le chien avisa le nouveau pichet, celui que Mam ‘Keravel venait de déposer. Un gros pichet rempli de cidre bien frais. Le chien se dressa sur la table prit appui et d’un coup de patte bien porté ... fit verser le broc. Et voilà Job tout trempé ! Le chien sans demander son reste se carapata sous les rires de l’assemblée, bientôt suivi par Job qui le poursuivit. Le chien ne l’attendit pas, et Job tout mouillé n’eut d’autre choix que de rentrer chez lui.

     


     

     

       Assurément, ça faisait longtemps que chez Mam ‘Keravel, on n’avait pas tant ri.

        C’est la nuit ... Houhou !fait le hibou.

        Dans le creux de son lit. Job se tournait et se retournait. Il ne trouvait pas le sommeil, partagé qu’il était, entre crainte et colère. « Ce cabot n’est pas ordinaire à me jouer de si vilains tours. Dam Gast ! Si jamais demain il revient à la chaumière, je vais en lui jouer un à ma manière. »

       Au matin, dès le chant du coq noir, Job alluma un bon feu dans la cheminée. Lorsqu’il fut bien lancé, que les flammes crépitaient fort, il prit la pierre ronde, celle sur laquelle s’asseyait le chien, et l’appuya contre un chenet. Puis d’un sourire malin, il la regarda chauffer, chauffer. Lorsque du dehors, lui parvint le chant du coq gris, à l’aide d’un tisonnier, il sortit la pierre du feu, puis la fit rouler jusqu’à son emplacement. Enfin se fit entendre le chant du coq blanc ...

       Juste à temps. La porte de l’atelier grinça sur ses gonds. Entra le chien. Job le cordonnier, déjà était à l’ouvrage, avec son tablier de cuir et ses sabots de bois blancs. Il travaillait de son petit marteau une peau de cuir afin de l’assouplir. Discrètement du coin de l’œil, Job surveillait, impatient de voir si son tour allait réussir ... Le chien comme à son habitude le fixait de ses yeux noirs et sans y penser, alla prendre sa place préférée.

     

        Certains disent ... certains disent que le hurlement fut entendu depuis l’autre côté du village. D’autres rapportent qu’au lavoir, jusqu’en fin de matinée, flottait dans l’air une bien étrange odeur de grillé.

       Job le cordonnier se trouvait satisfait de son mauvais tour qu’il venait de jouer. Il allait enfin retrouver la plaisante solitude de son modeste atelier. Travailler à son rythme, sans avoir de comptes à rendre. Qui plus est à un horrible corniaud poilu et hirsute.

       « Si ce chien était compère du diable, j’espère bien l’avoir renvoyé chez son sinistre maître cornu. Qu’il y reste. Qu’il y rôtisse. »

        Et voilà Job tout guilleret, débarrassé de ce fardeau. Mais dès lors, que croyez-vous qu’il fit. Job le cordonnier, à nouveau seul, livré à son vice. Un petit pichet de cidre ne serait pas de trop, pour fêter sa victoire sur l’horrible cabot. Il remisa son tablier, abandonna son marteau et en sifflotant, il quitta l’atelier.

       Il se sentait léger, léger, si léger ... que la petite passerelle, il la franchirait sans y poser le pied. Il volerait au-dessus de la rivière et hop ! A la manière des fées et des libellules. Il en était là de ses amusantes pensées lorsqu’il s’engagea sur le pont. De bois.


     

       « Bonjour, mon ami ! fit une voix maligne, ou plutôt devrais-je dire ... Re-bonjour, Job le Cordonnier ! »

       Job devint tout pâle. À l’autre extrémité du pont de fortune, se dressait un étrange petit bonhomme à la barbe noire et hirsute, le derrière fumant. Il n’était pas plus grand qu’un chien. Sa redingote, ses bas et ses souliers à boucles dorées dégoulinaient d’eau. En guise d’écharpe, de part et d’autre de son cou, pendait un chapelet d’algues longues, si fréquentes au fond de rivières. Pour  terminer ce portrait des plus insolites, sa tête se trouvait coiffée d’un large nénuphar.

    « Tu souhaites passer ? » demanda le Teuz-Ar-Pouliet.
    « Je souhaite passer » répondit Job d’une voix chevrotante.
    « Et bien tu ne passeras pas » fit le Teuz déterminé.
    « Oh que si petit, et je vais le prouver petit vieillard malingre » et Job d’avancer sur la passerelle d’un pas décidé.
    « Oh que non et je vais t’en convaincre. »

       Le Teuz prit la planche sur laquelle s’avançait Job, à son extrémité, il la souleva et la fit basculer. Job déséquilibré tomba de tout son long dans la rivière d’eau claire. Sur la rive, Teuz-Ar-Pouliet, partit d’un franc rire.

       « Nous sommes loin d’être quitte, Job le cordonnier, car le tour que tu m’as joué est combien plus méchant, à m’avoir ainsi chauffé le derrière. Et ce, en remerciement de t’avoir voulu t’aider ? Tu es bien ingrat. N’as-tu point remarqué, depuis tes égarements. Dans ce vallon, tout part à vau-l’eau !!!

       Toute humeur joyeuse et chantante est nécessaire à tous. Durant cette semaine passée à ton côté, je n’avais d’autre souhait que de te libérer de ta tentation. Et tu n’as rien compris nigaud que tu es !

       De tout, un peu mon ami ... il faut te ressaisir. Ne plus tomber dans l’excès. Chacun ne s’en portera que mieux. Quant à moi de mon côté, à l’écoute de tes gwerziou et sonniou, de nouveau dans les roseaux, je pourrai sauter, danser au milieu des libellules et de mes amies fées. Tu n’es pas qu’un cordonnier, Job le cordonnier, tu es l’âme de ce vallon. Retourne-t-en faire chanter ton marteau, pousser la chansonnette. J’entends les lavandières venir au lavoir. Elles ont aussi grand besoin de te retrouver. Avant peu, tout le monde ne s’en portera que mieux. »

     Toc ! Toc ! Toc !... Toc ! Toc Toc !

       Là-bas, au creux du petit vallon, résonnaient les coups clairs et réguliers du marteau du cordonnier. Et le bonhomme chantait à nouveau plein d’entrain, des gwerzioù et des sonniou. Et il chantait, tant qu’il pouvait au rythme de son marteau, en rythme avec son sabot.

      Là-bas provenant du lavoir, on pouvait entendre les coups joyeux des battoirs en bois, frapper, taper le linge, le linge blanc plaisamment parfumé.

       Le pain était de nouveau bien doré avec juste ce qu’il faut de sel. Poules et vaches étaient bien nourries. Avec adresse étaient cousus les habits. Le cidre servi frais, mais surtout jamais plus d’un pichet.

       Job le cordonnier, maintenant, avait un petit secret ....Ce n’est pas le vent, qui plus loin, fait bouger les joncs, Non ... Ce n’est pas le vent.

     
     

     

    © Le Vaillant Martial 

     

     

     

     

     

     


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