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    Saint Efflam et le dragon 

     

     

     

    Saint Efflam et le Dragon 

     

    Oh, je vous excuse bien volontiers. Parfois en ces temps incertains, on ne sait plus où l’on est ici, à quelques brasses seulement du Roc’h Hir Glaz où selon Théodore Hersart de la Villemarqué, chantait Gwenc’hlan, sur cette immense étendue minérale et végétale que la grande transgression marine du VIII ème siècle noya sous des millions de tonnes d’eau salée, vivait un dragon.

     

    Il faut dire que les parages à l’époque, n’étaient guère surs. Selon une vieille gwerz rapportée à Kervaker dans le dialecte Trégorois : «  La Bretagne était alors ravagée par des animaux sauvages et des dragons qui désolaient tout le canton et surtout le pays de Lannion. » Celui qui vivait ici était immense et hideux. Il n’avait cesse de terroriser la population locale. Il aurait pu, impunément, continuer son œuvre de désolation, grillant ici un arbre d’un jet de feu, dévorant, engloutissant là un homme, une femme, un enfant innocent, nageant tantôt dans les eaux bleues de l’immense baie de Lannion, se retirant parfois, d’après Albert Le Grand : «  À travers la grève, dans sa caverne, distante, d’environ mille pas de ce roc, laquelle caverne était profonde de neuf coudées et en avait douze en la circonférence de son ouverture ».

     

    D’autant que, selon l’habile hagiographe : « de peur qu’à la piste et trace de ces griffes, il ne fut découvert et assiégé en cet antre, il avait cette astuce de marcher à reculons, de sorte qu’à voir les marques de ses griffes sur le sable, on eut pensé qu’il venait qu’il venait de sortir du lieu où il ne faisait qu’entrer. »

     

    - Astucieux, siffla la fille, presque admirative devant une intelligence si vive. Était-il vraiment si terrible ?

    - À ce que prétendent les hommes de lettres, sans aucuns doutes. Écoutez encore ce qu’en dit aussi la vox populi : la créature avait un œil rouge au milieu du front, des écailles vertes autour des épaules et la taille d’un taureau de deux ans.

    La queue tordue comme une vis de fer, la gueule fendue jusqu’aux oreilles, et armée, dans toute son étendue, de défenses blanches et aiguës, comme celles d’un sanglier. »

     Il aurait pu exercer son ... ministère pendant longtemps sur la contrée si un personnage venu de l’autre côté de la Mor Breizh[i] n’était venu contrarier ses noirs desseins. Car en ce temps-là, jeune fille, les « saints » que nous avons évoqués descendaient vers les rivages d’Armorique, sur leurs curraghs, leurs bateaux légers à l’armature de bois recouverte de cuir de vache, aussi nombreux que des criquets sur un champ de blé ... Ils n’imposèrent pas seulement une nouvelle organisation civile, militaire et ecclésiastique  à une Armorique qui n’était sans doute pas si déserte que le bon Arthur Le Moyne de la Borderie voulut bien l’écrire, à la fin du XIX è siècle. Ils apportèrent aussi et je dirais presque surtout une nouvelle conception religieuse, et cette foi inébranlable en le Dieu unique venu du désert.

    L’un d’entre eux, et parmi les plus zélés se nommait Saint Efflam, c’est l’éponyme de la paroisse sur le sol de laquelle nous marchons depuis une demi-heure. Prince hibernien, né selon Albert Le Grand, vers l’an de grâce 448, il était l’héritier d’une des cinq provinces historique de la verte Erin. Son père passait le plus clair de son temps, comme il était coutume en ce temps-là, à faire la guerre à son plus proche voisin. Jusqu’ au moment où fatigués de tant d’énergies perdue et lassés de voir le sang couler, les deux adversaires convinrent d’une trêve. Une trêve scellée par les épousailles de leurs enfants respectifs. Ainsi la charmante Enora, votre éponyme, jeune fille, fut-elle promise, à Efflam. Hélas le jeune homme manifesta très tôt, un attrait immodéré pour l’étude et la piété. Contrairement à son père, il épousa la nouvelle religion que le Breton Patricius était venu propager en Hibernie. Il devint rapidement l’un des plus ardents disciples de celui qui chassa les « serpents » du sol irlandais. Et conformément à la tradition des « saints hommes », de traverser les mers en une sorte de peregrinatio pro deo, une pérégrination pour l’amour de Dieu, afin d’apporter la « bonne parole » aux peuples demeurés dans les ténèbres du paganisme.

    Le jeune prince convola donc en juste noces avec la frêle et douce Enora. Pour le public et pour satisfaire aux désirs de son père ... Mais à peine la cérémonie et le festin terminés, au moment de consommer le mariage, Efflam s’ouvrit à des projets à sa jeune épousée. « Elle en fut bien troublée et triste, écrit encore Albert Le Grand. Le saint, s’en apercevant, fut bien marri. De le lui avoir dit et, craignant qu’elle ne mit empeschement à son départ, lorsqu’il la sentit endormie, il sortit bellement du lit et s’en alla à ses compagnons qui l’attendaient dans un havre, puis, ayant levé les ancres et les voile, sortirent hors, et d’un bond vent cinglèrent en pleine mer, se laissant conduire à Dieu par où il lui plairait de les guider. »

    - Et alors le dragon ?
    -  Ne soyez pas si pressée. Prenez la mesure du temps. Nous n’appartenons déjà plus au monde d’aujourd’hui. D’ailleurs regardez.

    Alors, comme l’Ankou agitait d’un geste ample son vaste manteau noir, la fille eut l’impression très nette de faire un bon dans le temps.

     Elle se trouva d’un coup au milieu d’une immense forêt couvrant les coteaux abrupts qui sertissaient la baie dans un écrin d’émeraude et qui courait sur un fond sablonneux où, quelques instants auparavant, s’étendait la fameuse lieue de grève.

    Elle entendit des pas, des pas lourds, qui, régulièrement, s’approchaient d’elle. Le sol, sous la pression, se mit à trembler ; De plus en plus, de plus en plus fort, comme si une immense secousse sismique s’était emparée des lieux. Épouvantée, elle se cacha derrière un aubépinier fourni, accroché à un rocher de schiste. Elle eut à peine le temps de s’y dissimuler qu’un jet de feu semblant provenir du plus profond de l’enfer grillait une grosse branche de chêne et martyrisait son tronc. Le monstre était là, à deux brasses d’elle, dardant de son œil unique l’horizon bleu-gris. Ses narines grandes comme des soufflets de forge frémissant à la caresse du vent de Gwalarn, cependant que la queue, l’énorme, l’interminable queue verdâtre qui évoquait la couleur des marais putrides, battait la mesure sur une cadence de plus en plus accélérée. La bête humait une odeur de chair. De chair humaine.

    A un quart de lieue à peine, à peine, un parti de cavalier se dirige vers lui à bride abattue. L’aerouant  bondit, et grogne et feule et vomit jet sur jetL, s’apprêtant à un combat digne de son espèce et de sa lignée. Car c’est Arthur, Arthur Breizh, le roi Arthur en personne, qui vient le provoquer sur son propre territoire.

    Bruit et fureur. Choc mat de la lance et de l’épée contre les écailles du monstre caparaçonné de kératine. La bataille est rude et longue. Sans pitié et sans quartier. C’est le nouveau monde qui affronte les cauchemars immémoriaux. Aux jets de flammes soufrées et brûlantes répond le tranchant de la lame royale. Le monstre et son adversaire bondissent, s’esquivent, roulent dans l’herbe, disparaissent derrière un massif rocheux puis réapparaissent soudain, comme des géants s’affrontant dans une lutte à mort ....

    - Voyez fit l’Ankou, l’étendue de mes pouvoirs, lorsque je vous avais dit que j’étais un peu comme Dagda, le maître du temps et des illusions ....

    La fille sortait de son rêve, grelottante de peur, les jambes tremblant sous le coup de l’émotion. Elle s’agrippa par automatisme à la manche du vieux, sentant sous étoffe le contact dur et froid du radius et du cubitus depuis longtemps délivrés de leur gangue de chair.

    - Vous m’avez fait peur ? Pourquoi vous jouez-vous de moi ?

    - Chuuuut,  écoutez encore !

     Toujours, selon Albert Le Grand, Arthur : « attaqua courageusement le monstre » Ils passèrent tout le reste du jour en ce combat, jusqu’à ce que le soir, las et fatigué, Arthur se vint jeter sur l’herbe, près de Saint Efflam, pour se rafraîchir, il n’en pouvait plus. » Du reste, lorsque Saint Efflam, qui débarque selon la légende du vieil oppidum de Kozh Yeodet(Le Yaudet), parvint, à marche forcée sur le lieu du combat : « il vit le roi qui combattait, son cheval à ses côtés, étranglé, renversé sur le dos, rendant le sang par les naseaux. »

    - Alors ?

    - Alors le vaillant Efflam ne fit ni une ni deux. Doué de pouvoirs distribués généreusement par son Dieu à l’armée de ses serviteurs, il prit son bâton et frappant par trois fois le sommet du Roc’h hir glas en, en fit jaillir une source abondante et miraculeuse qui désaltéra Arthur. Arthur ayant vu ce miracle, nous dit encore Le Grand, se jeta aux pieds du saint, se recommandant à ses prières, afin qu’il pût venir à bout de ce monstre. »

    - Et ensuite
    - Oh, ensuite, les versions divergent ...la gwerz populaire recueillie par Kervaker prétend que c’est le roi qui terrassa la bête, en lui enfonçant son épée dans la gueule. Le récit hagiographique au contraire, pour affirmer la pré émince de la souveraineté spirituelle sur le politique assure, que c’est le saint qui maîtrisa le monstre en lui passant son ’étole autour du cou et en le forçant à se précipiter dans la mer ....

    - Et vous, pour quelle version penchez-vous ?
    - Moi, plutôt la seconde ...

    - Et pour quelles raison ?

    - Parce que pour les Bretons, comme les Celtes en général, le dragon n’a pas la charge absolument négative et maléfique qu’il a dans d’autres civilisations, en particulier dans la conception judéo-chrétienne. Le coupe paradoxal « Saint – Dragon » est une vieille figure archétypale, une sorte de continuation, d’héritage de ces étranges statues de granite connues sous le nom de « cavalier à l’anguipède »  

     

    Saint Efflam et le Dragon 

     

    - ou encore « colonne de Taramis », dont vous vous pourrez apercevoir un très bel exemple dans le porche sud de l’église de Plouaret. Il s’agit d’une divinité solaire qui maîtrise de sa lance de lumière une créature chronienne ....

     

    - Chro, quoi ?

     

    - Chronienne, c'est-à-dire relatives aux forces profondes de la terre ... voire de l’Enfer pour certains. Mais nous sommes bien au-delà de la morale. Le dragon symbolise l’instinct brut, les forces de l’animalité qui gisent au plus profond de nous et que notre spiritualité domine et canalise. C’est toute la symbolique de ce combat. Taramis contre anguipède de la période gallo-romaine, ou saint contre dragon du début du christianisme, tout cela c’est au fond une seule même chose. Mais ce qui est important essentiel même, c’est le sauroctone ???

    - Le sauroctone ?
    Oui le saint « exterminateur » de dragons... justement ne les extermine pas.

    - Comment cela ?
    Il n’exécute pas la créature. Lui passant son étole autour du cou, il la guide vers la mer et la précipite dans le milieu aquatique d’où elle est née, lui donnant ainsi une chance de naître à  nouveau et de revenir hanter les rêves des hommes.

    - Ou leurs cauchemars
    - Je vous l’accorde. Mais aussi surprenant que cela puisse paraitre les hommes aiment la compagnie du Dragon, et la simple idée qu’il puisse avoir irrémédiablement avoir disparu, comme les géants, les fées, les chagrine au plus haut point.

    - Comment pouvez-vous l’affirmer ?

    - Selon Luzel, qui avait fait beaucoup de collectage dans le Trégor, les gens de Saint-Michel-en-Gréve et des environs prétendent qu’à certaines époques de l’année, dans les hautes marées et les jours de tempête, on le voit sur une roche rouge, quelque part près des ruines de l’ancienne auberge de Land-Caré, faisant reluire au soleil, ses écailles jaunissantes, battant de l’eau de ses ailes et de sa queue, et, poussant, des cris qui font trembler le rivage... »

    - C’est vraiment ... incroyable cette fascination populaire pour un être aussi ... repoussant ...

    - ... pas si repoussant que cela, reprit l’Ankou en scrutant le sommet du Roc’h Hir Glas comme s’il eut recherché les fantômes de Gwenc’hlan, du saint sauveur et du dragon. Pas si repoussant que cela. Comme je vous l’ai dit, pour les Celtes, le dragon n’était pas cette créature du malin qu’il est devenu au Moyen-Âge. Bien au contraire, un peu à l’image de la mythologie chinoise, c’était un symbole cosmique.

    Durant ce que les archéologues nomment le second âge du fer, ou la civilisation celtique laténienne, du nom du site Suisse mis à jour au XIX ème siècle,  le motif du dragon se répand comme une traînée de poudre sur les boucles de ceinturons ou sur les fourreaux d’épée. Est-il autochtone ou hérité, comme le prétendent certains, de l’art des Sarmates, un peuple venu du territoire nord-pontique dont de forts contingents  servirent plus tard dans l’armée de  l’Empire Romain ? Toujours est-il que le dragon va connaître un rayonnement fulgurant. Au point de devenir à la fin de l’empire, le symbole de la cohorte, comme l’aigle était celui de la légion, déployant fièrement ses ailes sur des sortes de manches à air proches dans leur conception, de celles que les Chinois utilisent encore de nos jours.

    - Et les Bretons là-dedans ?

    - Attendez, je n’ai pas fini. La figure du dragon se pérennise. Il apparaît sur tous les vexilloïdes des peuples britonniques du haut Moyen-âge. Figure bénéfique et protectrice, il accompagne les Bretons sur tous les champs de batailles. C’est lui qui, volant au-dessus de la plaine de Salisbury, annonça à Merlin la victoire des Bretons. Quant au propre père du roi Arthur, ne se nomme-t-il pas lui-même Pen-Dragon ? un terme que l’on pourrait traduire par « tête de dragon » ou « chef des dragons » au choix, Voire comme « chef des cavaliers ». Du reste, les régiments de cavalerie, jusque dans la France du XIX e siècle n’étaient-ils pas composés de dragons ? Pour Philippe Walter : « Uterpendragon ne porte pas hasard le nom du dragon. Il est le forme évhémérisée du dragon celtique, proche d’un esprit divin, avatar de l’autre monde. »

    - Evhémérisé, ça veut dire quoi fit la fille en tirant insensiblement un pan du chaud manteau du vieux pour se protéger du petit vent frais persistant.

    - Ça vient du nom du philosophe grec Évhémère qui vivait au IIIe siècle avant J.C, et qui professait que les personnages mythologiques sont considérés comme des êtres humains divinisés par l’admiration des peuples.

    - Je vois. Donc le dragon était important pour les anciens Bretons

    - Oui extrêmement. Ce sont encore des dragons qui annoncent le destin de l’île de Bretagne lorsque Merlin, âgé d’à peine sept ans, fait creuser les fondations du château de Dynas Emrys, que les Anglais nomment le Snowdown, au nord de l’actuel Pays de Galles

    - C’est quoi cette histoire ?

     

    © Le Vaillant Martial 

     


    [i] La manche

     


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  • Les Fées des Houles

     

    La Fée des Houles

    Quand le coq des fées chantait sous la terre, c’était le réveil annonçant une active journée de labeur pour toutes les familles unies des houles. Les Dames de la Mer habitaient dans des grottes marines si vastes que  le temps s’y écoulait plus lentement qu’ailleurs. Au bout d’un tunnel de pierre gardé par une sorcière aux habits de varech, existait tout un monde souterrain avec son propre ciel et son soleil toujours radieux.

     La vie des fées des houles était rythmée par des travaux de lessive et de boulange. Elles barattaient le beurre salé dont elles raffolent et filaient la laine. Certaines d’entre elles cultivaient des plantes médicinales et concoctaient les précieuses pommades magiques destinées à les changer en « jeunes humaines du pays de leur choix »

     Pendant ce temps, leurs époux, les féetauds, pêchaient au large à bord d’embarcations magiques possédant la faculté de grandir ou de rétrécir à volonté.

    Les Bonnes Dames profitaient des après-midi pour étendre leur linge sur les prairies avoisinantes, avant d’aller batifoler avec les sirènes dans les trous de rochers emplis comme des bassins. Au crépuscule, leurs lutins palefreniers, les Jetins[i], menaient les troupeaux de bœufs paître le gazon ras des falaises.

     D’humeur jalouse mais d’un caractère secourable, les Fées des Houles sauvaient parfois les marins naufragés qu’elles ramenaient sur le rivage au matin, avec des vêtements secs dans une barque nouvellement calfatée. En échange de ces actes, les jeunes hommes reconnaissant déposaient des fleurs devant la houle le jour de leurs fiançailles...

     De plus en plus discrètes jusqu’à être oubliées du monde des hommes, les familles des Bonnes Dames ont finalement déserté le territoire des Houles. L’insensé qui s’aventurait à minuit sur les falaises dominant leurs grottes marines y serait entraîné et dévoré par des sorcières enchaînées, véritables molosses laissés là en cas d’un éventuel retour.

    La Fée des Houles
     



     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La Fée des Houles

     

    Comme à son habitude, Simon était sorti très tôt. Galopant, tel un jeune poulain par les chemins de lande, par-delà les grèves, jusqu’aux chaos rocheux, il arriva enfin au fond du « gouffre aux vents ». C’était son lieu de pêche favori. Il espérait bien rapporter quelques ormeaux et pourquoi pas, oh suprême convoitise ! Un homard, resté prisonniers par la marée basse dans un trou d’eau.

    Tout entier occupé à sa besogne, Simon était sorti très tôt ; Galopant, tel un jeune poulain par les chemins de lande, par-delà les grèves, jusqu’au chaos rocheux, il arriva enfin au fond du « gouffre au vent ». C’était son lieu de pêche favori. Il espérait bien rapporter quelques ormeaux et pourquoi pas, ô suprême convoitise ! Un homard, resté prisonnier resté prisonnier par la marée basse dans un trou d’eau.

     Tout entier occupé à sa besogne, Simon sentit soudain une présence. Comme une douce chaleur venant le chatouiller en dedans. Vaguement surpris, il releva la tête, jetant alentour, des coups d’œil inquisiteurs.

     Il la vit alors, comme surgis de son humeur rêveuse. Elle était là, altière, toute de lumière drapée – Blanche telle l’écume mouvante sur le sable, elle se tenait immobile, souriante face à Simon. Belle à l’instar de ces princesses, dans les histoires que racontait le curé à la fin du catéchisme quand l’assemblée était sagement tenue.

     Les derniers lambeaux de brume lui faisaient comme une traîne et le soleil levant accrochait un diadème de feu à ses blonds cheveux. La brise légère jouait dans sa robe comme une main aimante.

     - Jésus-Marie Joseph !... Une « Bonne Dame » ! pensa Simon peureusement.

    Elle s’avança, et, devant, son merveilleux sourire, les craintes de l’enfant s’envolèrent.

    - Tu es le fils de Jean Le Cam, dit-elle d’une voix douce comme le miel. Son premier né, n’est-ce pas ? Simon timidement opina du chef tout en se demandant bien comment elle pouvait savoir cela !

    - Écoute bien à présent... Je suis venue à toi  pour te prévenir : le malheur à étendu ses ténèbres sur ta maison. Fais en sorte que ton père ne prenne pas la mer ce jour ! Préviens ceux du village, essaie de les convaincre mais, si tu aimes ton père, garde le bien près de toi.

    La « Bonne Dame », sur un geste léger de la main, fit alors demi-tour et, dérangeant à peine la brume, s’en alla.

    Simon, la main encore levée, sortit peu à peu de son hébétude. Oubliant là son croc et le sac de jute où s’amassait déjà nombre d’ormeaux, il prit précipitamment le chemin de sa maison.

    Apprenant avec horreur de la bouche de sa mère, que son père était sûrement au port et certainement prêt à prendre la mer, Simon la laissant là vaguement inquiète, fila comme le vent vers le port. Il entendait déjà les hoquets hésitants des moteurs quand il déboucha dans la rue menant à la jetée.

    La Fée des Houles

     

    - Oh non, gémit-il en voyant la « Belle Lucile » la barque de son père, s’éloigner du quai. Dans un ultime effort, il s’élança en criant à plein poumons après son père. Celui-ci, tournant la tête, vit son petit homme de fils, dévaler la jetée glissante, comme un démon gesticulant. Sans avoir même pensé à ralentir l’allure, le pauvre Simon réalisa d’un coup qu’il partait la tête la première dans l’eau noire du port. Le « Plat » magistral qu’il fit atteignant l’eau fut couvert par le bruit du moteur de la « Belle Lucile » qui, demi-tour fait, revenait à toute vitesse vers la jetée.

    - Mais qu’est-ce qui te prends Guinoëc, tu veux te noyer ? Hurla son père en l’attrapant par la peau du dos pour le hisser à bord. Simon toussant, crachant, ruisselant d’eau de mer faisait peine à voir. Il entendit son père crier à ses collègues de continuer sans lui. Le pauvre Simon voulut protester, expliquer, mais...

    - Toi, je te ramène à la maison. Tu vas voir ce que ta mère va dire !! Le houspilla  son père.

     

    Plus tard devant un bol de bouillon, Simon à peu près sec regardait pensivement ses vêtements fumer doucement accrochés au fil devant la cheminée. Entre deux pensées confuses, il entendait son père râler après la « marée fichue ».

    La journée s’étira mollement, Simon, remis de ses émotions, traînant dans les jambes de sa mère, n’osant pas sortir pour affronter la mauvaise humeur de son père qui, faute de mieux, réparait des casiers abimés. Tout à coup, des appels catastrophés lui firent dresser l’oreille. Suivant sa mère à la porte, il vit trois des amis de son père, en grande conversation avec celui-ci. À leur mine Simon devina qu’ils apportaient de sombres nouvelles. Son aventure du matin lui revint comme une gifle à la mémoire.

    On était en Septembre 42, et, Simon, du haut de ses dix ans, découvrit, ce qu’était la guerre. La flottille avait traversé un champ de mines flottantes, sans doute mises à l’eau dans la nuit par un cuirassé allemand. Sept hommes avaient péri, les deux bateaux rescapés avaient réussi à repêcher trois survivants, estropiés à vie.  Comme un coup de griffe, la mort avait laissé à jamais une marque de sang sur le paisible petit port de pêche. Sous le poids du chagrin, Jean Le Cam regarda Simon, il le prit sur ses genoux  et, tout, en caressant de sa grosse main calleuse la tête de son fils, lui demanda :

    - C’était ça ce matin ... Ce que tu voulais me dire ? « On » t’a prévenu ?

    Et Simon des grosses larmes roulant sur ses joues, fit le récit de sa rencontre.

    © Le Vaillant Martial 

     

     



    [i] Les Jetins malicieux pastoureaux ont la détestable habitude de ciseler les cornes des vaches.

    La Fée des Houles


     


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  • Les Mari-Morgans

     

    Qui peut prétendre avoir croisé sur la mer le sillage d’une Mari Morgan ? La seule description de cette race que nous possédions est celle d’en donne Anatole Le Braz dans « La légende de la mort » « Ses cheveux noirs, séparés en deux bandeaux sur son front, semblaient glisser derrière son dos en une longue tresse qui venait ensuite faire plusieurs fois le tour de son corps. Elle se tenait droite, ses bras soutenant ses seins, et elle nous regardait fixement, sans avoir l’air de bouger. »

     

    Les Mari-Morgans, à la différence des sirènes, ne possèdent pas un corps pisciforme et ressemblent aux humains. Tribu essentiellement féminine, elles ensorcellent les jeunes pêcheurs sur les grèves grâce à des artifices magiques dans le but avoué de les séduire ou de les dévorer.

     

    Les Mari-Morgans


     

    D’après Sébillot, elles captivent leurs proies en leur donnant à boire un philtre d’amour maléfique, qui fait de ses pêcheurs leurs serviteurs dévoués jusque dans la mort. Un seul refusa la coupe en la jetant  à l’eau et le sortilège de possession de la Mari Morgan sale encore la mer.

    Les Mari-Morgans

     Si elles cherchent à séduire les hommes, c’est qu’elles ont besoin d’eux pour assurer leur descendance. Une fois leur progéniture née, toujours de sexe féminin, incapables de l’élever, elles la confient à des familles sans enfants.

     Sorcière de la mer, elles chevauchent les marsouins et possèdent la faculté de projeter une vive lumière issue de leur corps, tel le faisceau d’un phare.

     Elles logent plus près des grottes du rivage, que de la haute mer, dans des palais de cristal où elles maintiennent prisonniers ceux qu’elles ont enlevés. Enchaînés par des menottes d’or fixées aux poignets et aux chevilles, les captifs peuvent voyager aussi loin que le permet la pensée ...

     

    « Ceux-là sont rares qui ayant rencontrés, Mari Morgane, on revu vivant la terre. »

    Les Mari-Morgans


     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Jean l'or


     

     

    Jean l’or
    Tout au bout de la terre, juste au bord de l’océan,
    Y’a une petite maison de pierres construite en bordure d’un champ,
    Dans le champ, y’a un paysan, un paysan qui s’appelle Jean.
    Et il peste et il râle Jean le paysan ... il n’en peut plus de son champ.
    Rien n’y pousse, y’a trop de vent ... Et si ce n’est le vent,
    Ce sont les mouettes, elles mangent les graines
    Puis elles s’envolent ... Les voleuses, moqueuses, rieuses.
    Jean le paysan, il a beau la travailler sur sa terre, la bêcher, la tourner.
    Semer, arroser ... Rien n’y fait.
    Lorsqu’il arrive sur le marché pour vendre sa récolte
    Il n’a que de petites salades, de petites tomates, de petits artichauts ...
    Des petits petits pois.
    Évidemment, les gens se moquent :

     

    « Eh ! Jean, tu devrais vendre tes légumes à la nuit tombée,
    Chez les Korrigans, vous pourriez faire affaire.

    Jean l'or


     

    Bien justement ...

       Au crépuscule d’une fort mauvaise journée, durant laquelle comme de coutume, il n’a vendu ni fruits, ni légumes, Jean le paysan, sur le chemin du retour, traverse une lande aussi déserte que ses poches sont vides.

        Alors troublant le silence, il entend une voix l’interpeller. De derrière un rocher apparaît un lutin élégamment vêtu :

        « Bonsoir Paysan. Ce que tu peines à porter semble bien bon, dis-moi. À en croire les parfums qui effleurent mon nez, ces saveurs cuisinées pourraient satisfaire bien des bedaines chez ceux qui hantent avec moi le vieux dolmen. Si tu me les cèdes, pour bien te payer, un petite secret, pourrais te confier. »

        « Dame, répond Jean, tremblotant, perdu pour perdu, que ça ne le soit pas pour tout le monde. Si tu désires le contenu de ces cagettes, vas-y, prends et régale-toi.»

        « Merci de ta bonté, fait le lutin tout content. Écoute, voici mon secret. Au-delà de ce pays, marchant vers le levant, il est une contrée, par des brumes bien cachées.

       Et pour cause. Il suffit, là de se baisser, la terre d’un peu gratter, et des cailloux d’or tu trouveras, autant que tu le désireras. »

    Jean l'or
     

     

       Tout au bout du bout de la terre, la nuit est tombée. Il fait noir. Il y a juste une petite lumière qui avance clopin-clopant, incertaine.

       Jean le paysan, bravant sa peur, marche sur le chemin, lanterne à la main. Il marche à la rencontre du jour. Il marche en direction du levant.

       Il veut en avoir le cœur net ... Si cette histoire est vraie. Après avoir parcouru bien des lieus, la lueur de sa lampe révèle dans l’obscurité, des nappes de brumes éparses.

       Certaines, semblent endormies, d’autres glissent lentement, comme de longs serpents géants.

     

       Peu à peu le voile s’épaissit.

       Jean le paysan marche comme s’il était au cœur d’un nuage. La lumière se diffuse comme dans un brouillard diaphane.

       C’est la nuit et pourtant tout est blanc autour de lui.

       Le voici presque arrivé.

       La contrée cachée se trouva là, pas bien loin. À quelques pas. Quelques pas, puis d’un coup, il découvre ... la lune.

       La lune et des nuées d’étoiles. Elles sont si proches. C’est comme dans un rêve.

       Leur pâleur laisse deviner une vaste terre ceinturée de brumes.

       Au centre de ce pays étrange, Jean le paysan devine ...

       Une tour. Elle s’élève ... Haute dans le ciel.

       Il n’y a pas de lumière, c’est juste une silhouette endormie.

       Jean le paysan se demande bien qui pourrait avoir l’idée d’habiter un si mystérieux endroit.

       Il a le sentiment qu’il serait prudent de ne pas s’attarder.

       Alors, il s’agenouille ... Hésite. Et commence à gratter au hasard.

       Il ne s’est pas sitôt mis à l’ouvrage, qu’il dégage une pierre d’or massif, grosse comme un œuf de poule. Puis une autre ; Une troisième de la taille d’un sabot de Cheval.

       Il n’en croit pas ses yeux. Alors il creuse fiévreusement.

       Et en un instant son sac est plein, la sangle prêtre à rompre.

       Une dernière pépite qu’il glisse dans sa poche.

       Le voilà riche et à l’abri du besoin. Il peut s’en retourner.

     

    «    Bonsoir, compagnon ... »

     Jean sursaute : il en laisse échapper sa besace, et le contenu de se répandre lourdement à terre.

     Vous n’imaginez pas repartir ainsi, j’espère, sans saluer l’hôte que vous venez de filouter ? »

     

    Jean l'or
     

       Dans la pale lueur d’une lune spectrale, Jean glacé d’effroi, croise le regard vide et sans vie d’un épouvantable épouvantail.

        La citrouille au large sourire figé le toise d’une bonne tête. Une poigne d’herbes sèches lui enserre alors le bras, l’étreinte est telle qu’il lui est impossible de fuir. Il tente bien de se débattre de supplier ...

       Rien n’y fait. L’épouvantail le balance par-dessus l’épaule, tel un vulgaire ballot de paille. Et les voilà partis.

       « Allons au château. Tu rendras compte de tes méfaits à qui de droit. »

        Ils arrivent au pied de la tour sombre et lugubre.

       Une lourde porte de bois vermoulue s’ouvre seule ... par enchantement.

       Elle grince, grince, longuement, comme si la mystérieuse demeure ricanait à l’idée du sort réservé à ce jeune captif.

        À l’intérieur, ça sent le moisi, ça sent la vieille chauve-souris sénile ...  .Ça sent ... la crotte de crapaud aux choux !

    L’épouvantail se débarrasse, sans délicatesse de son fardeau.

       Il le jette là, dans la poussière des temps anciens. Jean le paysan gît sur le sol, toussotant, au pied d’un large escalier en colimaçon. D’abord le silence pesant ... puis un pas, là-haut. Un pas ni lent, ni rapide. Un pas assuré tranquille.

     

    Ce genre de pas dont on devine qu’il prélude à une terrible menace.

       Le pas emprunte l’escalier. Marche après marche, il le descend ... le temps est compte, décompté.

      Une ombre glisse, grandit, s’étale, comme la nuit du haut de ses murs épais.

        Jean le paysan tremble de tous ses membres ... il claque des dents, il n’ose lever les yeux, et pourtant, il ne peut se soustraire à un regard qu’il sent pesant.

    Une mamie. Une « bonne » mamie, en apparence avec sa coiffe de dentelle défraîchie, un tablier plus très propre et... du poil au menton J 

       Pour une sorcière, car s’en est une, elle n’a pas l’air bien méchante.

       Les histoires racontent bien ce qu’elles veulent !

     

       « Dame, s’étonne la sorcière. Monsieur Trouille ! Que m’apportez-vous là, en cette heure avancée. Encore un jeune sauvageon qui fouinait en quête d’or, la terre de mon champ. » Mon jeune ami, dit-elle, pointant Jean du doigt, tu vas devoir payer de t’être fort mal comporté.

       Tu n’es pas sans remarquer combien ma demeure est poussiéreuse. Ma dernière servante a disparu et depuis, jamais le ménage n’a été fait.

       Monsieur Trouille va te compagner dans la bibliothèque. Tu trouveras là, un habit neuf.

       Cette demeure t’apportera matière à l’user. Allons au travail. Et n’oublie pas la crypte et les caves du château. »

    Jean l'or
     

       Ainsi passèrent les jours et les semaines, les mois peut-être. Jean balayait, balayait.

       Et plus, il balayait, plus la poussière s’accumulait, se multipliait. Un peu comme une chambre d’enfant dont on range les jouets, sitôt fini ... Il fait déjà recommencer !

       Un matin, peut-être un soir, tant il avait perdu le fil des jours et des nuits, Jean le paysan tente de se faire oublier en se consacrant au nettoyage de la crypte, caressant le faible espoir d’échapper un temps au courroux de la maîtresse des lieux.

       Alors qu’il est seul, du moins le croyait-il, dans une salle reculée, ne voilà-t-il pas que le balai, à son grand étonnement ... se met à lui parler à voix basse.

     Jean l'or


     

       « Jean, souffle ce dernier, je profite que les oreilles de la sorcière soient au loin pour me dévoiler. Je suis Maëlig, la servante disparue. Aide-moi, Jean.

       Par mégarde, je me suis moi-même jeté un mauvais sort. J 

      J’ai cru trouver mon salut grâce à une formule magique volée dans un grimoire, mais l’inexpérience a fait de moi ce que tu vois. Cependant, nous pourrons encore nous enfuir ensemble. J’ai pouvoir de voler si l’on me dirige.

       Porte moi à minuit au balcon sans oublier de prendre un peu d’eau du puits, une poignée de poussière balayée et quelques brindilles arrachées à mon plumeau. »

     Il fait nuit. Tic ... Tac ... Tic ... Tac ...

    Tout est silence. Tic ... Tac ... Tic ... Tac ...

    Dans l’interminable escalier, on perçoit à peine des pas, silencieux ... pas de velours. Les oreilles de la sorcière sont endormies.

    Il est ... Minuit ! Dong ... Dong ... Dong ...

     

      Lentement la veille horloge de la tour sonne l’heure du frisson.  Dong ... Dong ...

      L’heure du nez sous la couette pour se préserver des mauvais rêves qui pourraient roder dans l’obscurité.

      Là-haut, juste sous le sommet de la tour, il y a un petit balcon de bois.

      La fenêtre s’ouvre de l’intérieur. Les gonds sont vieux et rouillés. L’un deux grince ... Juste un peu à peine. La sorcière dans un sommeil se retourne. Une plume d’oie s’envole de son oreiller. Sur le balcon de bois, une ombre chuchote avec un balai.

      Les lattes usées du plancher craquent dans le soir. La plume d’oie retombe doucement incertaine


    Jean l'or 

     

       Au loin, tout en bas dans le champ, là-bas, Monsieur Trouille lève la tête. Il a entendu l’appel des latusés.

       Ces lutins malins qui vivent dans les greniers, sous les parquets. Monsieur Trouille reconnaît la silhouette de Jean le paysan, tout là-haut sur le petit balcon de bois. Les latusés n’ont pas de quoi s’alarmer.

       Jean le paysan est juste en train de balayer.

      Mais soudain, voilà qu’il enjambe son balai, telle une sorcière.

       Il saute ... saute dans le vide ...  mais ne tombe pas !!! ... Il s’envole ! Jean le paysan s’envole, à cheval sur un vulgaire balais et ... il s’enfuit.

        La plume d’oie se pose, chatouilleuse, sur le nez de la sorcière endormie. La sorcière éternue.

       Les latusés craquent tant qu’ils peuvent. Monsieur Trouille pousse des cris d’alarme.

        Le vent siffle dans les oreilles de Jean. Il vole sous les étoiles fermement agrippé au balai ... à la servante... Il ne sait plus.

       « Jean demande cette dernière, regarde derrière nous. N’aperçois-tu-rien dans notre sillage ? »

        « Non, fait Jean. Je ne vois rien. Rien que la nuit noire. »

        « Regarde, Jean, regarde encore, reprends la servante inquiète. »

        « Je t’assure, réponds Jean, je ne vois rien que ... La sorcière... La sorcière hurle Jean le paysan, elle nous poursuit à califourchon sur les épaules de l’épouvantail. »

        Monsieur Trouille a chaussé des bottes étranges. Il fait des pas de géant. À chaque pas, ils gagnent du terrain.

     

    Jean l'or


     

       « Vie, commande la servante, prends ces brindilles que je t’ai demandé d’emporter et jette-les derrière nous. »

        Jean le paysan fait comme lui demande la servante. Il jette les brindilles. Les brindilles s’éparpillent dans leur chute. L’épouvantail, la sorcière sur son dos, approche à grandes enjambées.

       Là où il va poser le pied viennent se planter les brindilles. Au contact de la terre, elles poussent grandissent deviennent buissons, ronces, arbres. Arbres noueux, tortueux, majestueux.

       En un rien de temps, l’épouvantail et la sorcière se trouvent enchevêtrés dans une épaisse forêt.

       Jean le paysan s’étonne de ce prodige.

        « C’est bien la première fois que je plante quelque chose avec un tel résultat.»

        Le vent siffle de plus belle. Les étoiles commencent à s’éteindre.

       « Jean, par-dessus ton épaule, qu’aperçois-tu dans notre sillage ? »

        « Je vois la sorcière à califourchon sur le dos de Monsieur Trouille. »

        « Ils parviennent à sortir de la forêt et reprennent leur course folle.

    .

    De nouveau ils se rapprochent.

     

    « Vite, lance la servante affolée, prends la gourde à ton côté et verse son contenu, et ce jusqu’à la dernière goutte. »

     

    Jean le paysan s’exécute. Mais à défaire la gourde d’une main, l’autre tenant fort le balai, la gourde lui échappe et dans le vide, elle tombe. Monsieur  Trouille, en rois enjambées, se prépare à les rejoindre, quand la gourde sous ses pieds vient éclater.

     Jean l'or

       L’eau se répand en un torrent furieux.

        En  un instant se crée un lac, aussi large que profond engloutissant les deux poursuivants.

       Serré  fort à la servante, Jean le paysan se réjouit d’une telle aubaine.

       Mais déjà le balai enchanté s’inquiète :

        « Jean, derrière-toi, qu’aperçois-tu dis-moi, se sont-ils noyés ? »

       « Non, ils nagent et atteignent la rive. Les voici déjà à notre poursuite. J’entends leurs pas frapper le sol et les premières les premières lueurs de l’aube, je vois la terre trembler sous l’effet de la colère. Ils sont justes derrière nous, la sorcière tend son bras. Sa main s’ouvre et va t’empoisonner ! »

     

      « Vite crie la servante effrayée, jette la poussière sans tarder ! »

     

      Sous l’effet de la poussière, la sorcière se met à éternuer ... Si fort que monsieur Trouille en est renversé, doucement la poussière se disperse sur le sol.

       Un nouveau prodige se produit. La terre frémit, craque, se soulève. Des collines, des montagnes jaillissent des entrailles de la terre, hérissées de roches abruptes. Alors que les premiers rayons de soleil affleurent les sommets, la sorcière et son épouvantail se trouvent coincés à l’ombre d’une gorge profonde.

     

     

    Jean l'or

    La poursuite est terminée.

     

     Tout au bout du bout de la terre, il y a une petite maison avec un champ.

     

     Un peu plus loin est la grève.

     Un matin ensoleillé. Jean le paysan est au bord de l’eau ....

     Avec un balai

     Il met la main à  sa poche, il en sort ... un petit caillou jaune très brillant.

      Après l’avoir longuement considéré, retourné dans la paume de sa main, il regarde le balai et jette le petit caillou, très loin dans les vagues. L’instant d’après, à son côté se trouve une jeune fille, belle comme le jour, les cheveux dans le vent.

     

    Jean l'or 

     

       Le temps a passé. Maëlig est restée

      Tôt le matin, Jean va pêcher avec son bateau.

      À son retour, tous deux vont au village, vendre le produit de la pêche, une pêche très particulière. Les poissons que Jean rapporte ont tous des écailles aux reflets d’or.

    Aussi, pour tous, Jean le paysan est devenu Jean l’or.

     À ceux qui mettraient en doute ce récit, il subsiste quelques traces de son authenticité.

      Il suffit de traverser ma terre de Bretagne, d’est en ouest. La forêt, le lac, les montagnes sont toujours là, bien présents. Brocéliande, Guerlédan, les monts d’Arrée... autant de preuves irréfutables.

    © Le Vaillant Martial

     

     


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    Guillaume de  l’île de Sein 

     

    Guillaume de l'île de Sein

    Q

    uand la cloche de tempête se  mit à tinter, lançant sa plainte lugubre par-dessus les hurlements du vent, les hommes se regardèrent, la mine sombre. Tous se regardèrent, la mie sombre. Tous ne savaient que trop bien ce que cela signifiait : on était sur  lîle de sein, et comme partout au long des côtes déchiquetées de Bretagne, quand la tempête faisait rage, on priait pour ceux qui avaient le malheur d’être encore en mer, au milieu des éléments déchaînés.

       La porte du café de « Fine » où les marins de Sein avaient pour l’habitude de se rassembler les jours où la furie du temps empêchait toute sortie en mer, s’ouvrit d’un coup, laissant le vent et la pluie froide s’engouffrer.

       Un homme vêtu d’un immense ciré dégoulinant de pluie entra précipitamment, accroché à la poignée pour lutter tant bien que mal aux assauts des vents furieux.

    - Holà vous autre des bras pour la chaloupe ! cria-t-il, il y a un bateau en perdition à la pointe nord de l’île !

    - Les quelques femmes réunies autour de la cheminée baissèrent la tête et, en silence, se remirent à leur couture.

     
     

     Il fut de tout temps de tradition de secourir en mer les infortunés bateaux en péril. Sein comme tous les autres lieux de Bretagne, traînait un long cortège d’homme courageux qui, partis porter secours à d’autres au cœur des tempêtes n’étaient jamais revenus.

    Guillaume avait souvent accompagné son père jusqu’à l’embarcadère de l’impressionnante chaloupe de sauvetage, et avait observé, terrifié, les marins pliés en deux par l’effort, les lourds avirons frappant l’eau et la grosse barque luttant dans les vagues déferlantes et les écueils pour gagner la mer. Une terrible angoisse s’empara de lui, jusqu’à ce que lui revienne à l’esprit « l’étrange rencontre » qu’il avait fait un mois auparavant ....

    La rencontre était survenue un jour où Guillaume, comme à son habitude, s’était aventuré du côté des Rochers du vent, en quête de coquillages ou mieux encore : d’un homard coincé dans une mare par marée basse. Tout à ses recherches, il crut entendre une plainte qu’il mit d’abord sur le compte du vent qui soufflait fort à cet endroit. Contournant un gros rocher qui lui masquait la vue, l’enfant se retrouva devant un stupéfiant spectacle !...Un bien étrange petit être gisait dans les rochers. À ce qu’il semblait à Guillaume c’était un enfant tout comme lui.

    Mais là s’arrêtait la similitude.


     

    Le corps de l’enfant était tout couvert d’écailles qui prenaient des teintes vertes et bleues sous les pâles rayons du soleil perçant à travers les nuages. Son visage aurait pu paraître effrayant si Guillaume n'’ avait lu une terrible souffrance. Une grande bouche se découpait jusqu’à des oreilles en forme de nageoires. Il avait deux bras et deux jambes comme lui, mais les mains et les pieds étaient palmés comme ceux des oiseaux marins.

    Alors que Guillaume, médusé, détaillait l’enfant-poisson, des souvenirs affluaient à sa mémoire, d’étranges histoires que contaient les vieux pendant les veillées quand assis en demi-cercle devant la cheminée, tous faisaient silence et se laissaient bercer par la douce chaleur du feu. De vieilles légendes qui parlaient d’hommes-poissons, de royaumes sous-marins, et de fantastiques palais coralliens bâtis dans les profondeurs des abysses.


     

    À ce moment-là, l’étrange enfant ouvrit les yeux et aperçut Guillaume. Ils avaient sans doute aussi peur l’un que l’autre, mais l’enfant des mers semblait si faible qu’il n’en laissa rien paraître. Il regarda de nouveau Guillaume un court moment, puis son regard devint intense en contemplant l’océan. Il regarda à nouveau Guillaume et dit seulement : « Mer !... »

     

    Guillaume comprit de suite, et se maudit de sa stupidité :

    - C’est un être de la mer, il étouffe à l’air libre, si je ne le porte dans l’eau, il mourra !

       Mais l’océan était si loin ... Avisant alors une grande et profonde mare, Guillaume traîna tant bien que mal le jeune Siréen et l’immergea dans l’eau salvatrice. Il contemplait émerveillé l’enfant des abysses qui semblait à présent, retrouver rapidement ses forces. Guillaume crut même deviner un sourire et vit dans son regard une infinie reconnaissance.

    -  Tu m’as sauvé, enfant de la terre sèche, sans toi, je serais mort étouffé. J’étais trop faible pour retourner à la mer et tu m’as secouru quand j’attendais déjà la mort !...

       Et l’enfant de la mer  raconta à Guillaume comment, désobéissant à son père, il était venu bien souvent à la surface pour jouer dans les vagues et les courants, pour contempler les hommes de la surface, fasciné, qu’il était par toutes les merveilles qu’il voyait. Il dit aussi comment une vague plus grosse que les autres, l’avait projeté contre les rochers et laissé sur la terre ferme. Ils parlèrent ainsi longtemps de leur monde respectif, s’émerveillant tour à tout de ce qu’ils découvraient chez l’autre beaucoup d’efforts, une belle amitié naquit entre eux.


     

       Le petit Guillaume avait encore mille questions sur les lèvres quand il entendit des cris lointains derrière lui

    - D’autres enfants du village approchent, ils ne faut pas qu’ils me trouvent ! lança-t-il, épouvanté à l’idée de ce qu’ils pourraient lui faire. La marée sera haute sous peu et tu pourras rejoindre la mer et les tiens. Moi je vais les entrainer ailleurs !

    - Je ne t’oublierai pas ! fit le jeune Siréen, à son nouvel ami. Si un jour tu as besoin de moi, plonge deux galets dans l’eau et frappe-les très fort l’un contre l’autre, j’entendrai ton appel !

    - Adieu ! cria Guillaume en s’élançant joyeux dans les rochers.


     

    Bateau île de Sein

    Ses souvenirs s’estompèrent en revenant à la réalité. Ses craintes ressurgirent de plus belle en entendant l’une des femmes, près du feu, se lamenter.

    - Ce n’est pas Dieu possible, un temps pareil, et nos pauvres hommes qui sont partis là-dedans !... j’en ai vu des tempêtes sur cette île, mais jamais comme aujourd’hui ... Ma Doue beniguet (veille sur nos âmes) fit-elle en se signant.

       Son ami devait être prévenu ! S’emparant de son caban, Guillaume, têtu, resta sourd aux femmes qui criaient de rester à l’abri. Il ouvrit la porte du café et disparut, englouti par la tourmente.

       Longeant les murs des maisons, Guillaume allait aussi vite que lui permettaient les rafales hurlantes qui le fouettaient furieusement. La pluie battante le glaçait jusqu’aux os, mais il s’en moquait. Il arriva enfin à la jetée, malmenée par les paquets de mer. Une vingtaine de personnes étaient rassemblées sur les hauteurs du quai et scrutaient la mer démontée. Sa mère était du nombre. En le voyant ainsi grelottant et ruisselant de pluie, elle en oublia de le gronder pour être sorti par pareil temps, et le serra contre elle. Guillaume sentit la pauvre fondre en larmes. Á la mine grave des marins qui les entouraient, et à leur regard sombre où ne perçait guère d’espoir, Guillaume se décida.

       S’échappant des bras de sa mère, il s’élança vers la grève. Caché derrière un énorme rocher qui le masquait à la vue des autres, il s’empara de deux galets et entra sans hésiter dans l’eau glacée, jusqu’aux cuisses. Plongeant des pierres dans l’eau, il se mit à les frapper dix fois, vingt fois ... cent fois ...Il s’arrêta enfin, exténué et tremblant de froid.

     

        L’attente lui parut interminable, mais soudain, comme tout espoir l’abandonnait, un éclair d’argent bleuté jaillit hors de l’eau dans une déferlent d’écume.

    - Salut, enfant des terres sèches ! Tu m’as appelé et me voilà ! 

       La joie des retrouvailles fut brève, et, entre deux claquements de dents, Guillaume s’empressa d’expliquer à son ami le danger que couraient son père et tous les hommes courageux partis sur les flots déchaînés. À la fin de son récit, Guillaume vit l’enfant des mers disparaître dans l’écume, un sourire joyeux aux lèvres. Sortant de l’eau glacée, il revint sur ses pas et rejoignit sa pauvre mère effondrée. Prenant doucement sa main, Guillaume lui sourit gentiment et dit :

    - Ne t’en fais pas maman, un ami est parti chercher papa !

       Devant ces mots vides de sens, les pêcheurs se regardèrent et baissèrent les yeux n’osant enlever ses illusions à l’enfant. La pluie glaciale et les violentes bourrasques de vent eurent raison des plus vaillants d’entre eux qui, un à un désertaient la jetée, n’espérant plus de miracle.

       C’était ainsi que la mer donnait, c’était ainsi que la mer prenait ! Les flots noirs étaient de plus en plus démontés et le jour peu à peu s’enfuyait devant la nuit. Soudain, un marin hurla quelque chose à la petite troupe, le doigt pointé vers l’horizon. Guillaume, fou d’espoir scrutait la mer en furie.

       Il ne vit rien sur l’instant, puis enfin, comme surgissant des vagues, apparut un attelage extraordinaire. Le gros canot de sauvetage revenait au port tiré par quatre dauphins de belle taille, et sur chacun d’eux, chevauchait un Siréen. D’autres nageaient autour de la barque et semblaient tout à fait à leur aise dans cette mer déchaînée. Un dauphin venait en tête et cabriolait au-dessus des vagues. Son jeune cavalier n’était autre que l’ami de Guillaume et lui adressait de grands signes enthousiastes. Guillaume, sur la jetée ne tenait plus en place. La lourde barque en bois racla le fond et fut poussée au sec sur la grève. Prudemment, les habitants du village s’étaient reculés et contemplaient, mésusés, les extraordinaires sauveteurs. Quand une voix moqueuse monta du canot :

    - Fi dam doué, si vous pouviez voir vos têtes !

       Guillaume reconnaissant la voix de son père, s’arracha aux bras de sa mère et sauta avec reconnaissance au cou de son ami.


     

       Tout à la joie de revoir son père sain et sauf, il vit les grand Siréens aider les hommes affaiblis, à descendre du canot. Devant ces marques de paix, les villageois les plus téméraires s’étaient approchés pour aider à leur tour les rescapés. Le père de Guillaume rejoignit son épouse et la rassura en la prenant tendrement dans les bras. Un grand Siréen à la stature de géant se détache du groupe. Sur son corps luisant, couturé de cicatrices, tous pouvaient lire les stigmates d’une vie de lutte au fond des mers. Il avait une prestance altière et nul ne doutait qu’il était celui qui veillait aux destinées de son peuple. Quand il parla, ceux du village eurent l’impression d’entendre le grondement des vagues se brisant sur les rochers. Sa voix, à elle seule, contenait tout le pouvoir infini de l’océan !

    - Quand mon fils m’avoua sa mésaventure à la surface, voici une lune de cela, je l’ai puni et lui ai interdit d’y retourner, je me rends compte aujourd’hui que ma décision n’était motivée que par la peur de le perdre, et je suis heureux qu’il m’ait désobéi !... Sous la surface, au fond des mers, nul ne peut espérer vivre sans les autres, le combat de l’un est l’affaire de tous. Nous nous soutenons dans l’adversité et nous nous réjouissons ensemble dans la victoire. Nos valeurs sont celles de l’honneur, du courage, de la fraternité, sans elles, nulle possibilité de vivre sous les mers !... Nous vous observons depuis longtemps humains, mais sans oser vous approcher. Pêcheur, fit-il en regardant le père de Guillaume. 

    - Ce que ton fils à fait ce jour-là en sauvant la vie du mien a scellé à jamais leur amitié ...

       Disant cela, il regarda les deux gamins, côte à côte qui riaient ensemble, aussi différents  d’apparence, aussi semblables dans leur joie partagée.

    - Nous autre Siréens plaçons le courage au-dessus de tout ... Ce que toi et les tiens avez fait en ce jour, porter secours à d’autres en détresse, au mépris même de votre propre salut, est quelque chose que nous saluons ! Quand mon fils a entendu l’appel du tien, et qu’il est revenu demander mon aide, je n’ai pas hésité un seul instant. Il y a des choses qui doivent dépasser la méfiance, au-delà même de nos différences ... Enfant ! fit-il à l’attention de Guillaume qui s’approcha timidement suivi par son ami. Il s’agenouilla et observa les deux gamins. 

    - Je voulais te remercier d’avoir secouru mon fils quand ‘autres l’auraient sûrement abandonné à son sort ! Ce que tu as fait là, je ne l’oublierais jamais, mais tu as fait bien plus ce jour-là, car  grâce à ton geste, votre amitié est née et je suis heureux de voir qu’elle grandit. De ses grosses mains, il prit l’enfant par les épaules : 

    - Votre amitié a permis à nos deux peuples de se rencontrer ! Soyez-en à jamais remercier !

     

    Le grand Siréen se releva et s’adressa aux hommes. 

    - Nous devons partir à présent, mais si vous avez besoin de nous, qu’elle qu’en soit la raison, appelez-nous et nous viendrons, cet enfant vous montra le signal ! fit-il à Guillaume en souriant.

       Sur ces mots, les Siréens rejoignirent les eaux tumultueuses et disparurent dans l’onde noire, sous les acclamations des pêcheurs rassemblés sur le rivage.

       Guillaume se retourna vers les siens. En voyant sa mère rayonnante et son père, les yeux brillants de fierté, il sut, sans l’ombre d’un doute que des jours meilleurs attendaient désormais l'île et ses habitants.


    © Le Vaillant Martial

                                                                                                          


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  • La Légende de la cité d’Ys


     

       Dans la nuit des temps passés, les pierres étaient encore jeunes, y ‘avait un roi du nom de Gradlon, Gradlon roi de Cornouaille, fier conquérant.

       Comme certains guettaient la saison de chasse, le roi Gradlon, chaque année attendait le retour de l’hirondelle printanière. Avec elle, s’annonçait les premiers vents favorables.

       À la tête d’une puissance flotte, le souverain quittait sa douce Cornouaille pour des mers plus tourmentées. Il  partait livrer bataille aux peuples barbares des territoires du nord.

       Là-haut à la limite des terres connues, le regard des hommes n’en finissait plus de se perdre sur une mer grise, animée d’une houle longue aux crêtes de vagues blanchies. À bord soldats et chevaux affrontaient les embruns, le froid pénétrant, l’humidité poisseuse tant elle était salée. Des jours, des semaines de navigation monotone. Les seuls signes de vie restaient les voiles amies, de loin en loin. On les voyait paraître, disparaître de derrière les lames grondantes.

       Les premières nappes de brouillard signifiaient la fin du voyage. Les vigies au regard d’aigle se figeaient en haut des mâts. Il fallait redoubler de prudence. Le soir, on devait souffler les lanternes de pont : parler bas dans la brume épaisse. Ne pas trahir sa présence : L’ennemi n’était jamais bien loi. Souvent, il surgissait silencieux dans le brouillard diaphane. Drakkar fantomatique à la féroce figure de proue. Tête de dragon grimaçant, auréolée de son unique voile carrée.

       Et les buccins et les cornes, de rompre le silence assourdissant de la mer. D’un bord à l’autre, les équipages s’épiaient, jugeaient de la force adverse. On pouvait distinguer le regard  déterminé de l’ennemi  farouche.

       Soudain dans l’air froid, sifflait des nuées de flèches. Aux flèches succédaient les grappins. Le son mat des crochets mordant la bordée des navires. Les hurlements féroce avant le chant clair des lames d’acier, prélude à la clameur d’acharnés combats. Et le roi Gradlon, de sa voix forte, encourageant ses troupes dans un engagement sans merci. Boucliers fracassés, heaumes fendus. Coups de lance, coups de hache. Les épées frappant de la pointe et d’estoc.

       Et toujours Gradlon sortait vainqueur et conquérant. Conquérant de terres nouvelles.
       Et toujours, il rentrait au pays de Cornouaille, les coffres chargés d’or.

         Au fil des années, les trophées s’accumulaient. Belles parures, bijoux et vases précieux, statuettes d’ivoire ... Ces richesses devinrent d’une telle abondance que le désir de nouvelles campagnes se fit moins fort dans l’esprit des vaillants guerriers d’autrefois. Durant les longs voyages en mer, on chuchotait sur les navires du roi Gradlon. Le temps de profiter était venu. Pourquoi continuer de défier le destin jusqu’alors si favorable, au risque de perdre la vie.

       C’est ainsi qu’un matin ... Un matin, à l’aube d’un énième jour qu’ils assiégeaient un château fortifié, situé au haut d’une falaise, l’ensemble des marins, les combattants et capitaines se rebellèrent, refusant de poursuivre l’assaut. Tous étaient fatigués de ces contrées glacées aussi meurtrières que la résistance obstinée des assiégés.  Chacun souhaitait rejoindre sa douce Cornouaille, son foyer, sa famille. Le roi Gradlon ne put les convaincre de rester. Ne vivant que pour l »exaltation des batailles et des conquêtes, il se retrouva seul, seul au pied de la falaise noire et de ce château dont il ne voulait accepter qu’il reste invaincu.

       Une neige fine et glacée volait en bourrasques, plus perçantes encore que n’avaient été les traits de l’adversaire. Gradlon rejoint sa tente. Il était bien triste ; Il venait de connaître sa première défaite. Vaincu par ses propres compagnons.

       Le jour, lui-même, venait de céder à la nuit. Gradlon s’égarait en de sombres pensées.

       Le galop d’un cheval le tira de ces mauvais songes. Il lui vint à l’esprit qu’on venait le chercher, le faire prisonnier, ce roi déchu sans armée. Comme il sortait, prêt à vendre chèrement sa couronne, il se trouve face à une silhouette, découpée sur une lune gibbeuse. La silhouette d’une cavalière et comme il brandissait un flambeau, il découvrit une jeune femme d’une grande beauté. Les mèches sauvages de sa longue chevelure rousse caressaient un visage d’une rare finesse. Elle portait une cuirasse auréolée de lune mêlée au reflet du flambeau que tenait le roi envoûté. Devant lui se tenait Malgven, reine magicienne du Nord. Malgven, souveraine des contrées boréales.

       « Ô roi Gradlon, la voix de Malgven était claire comme l’eau du matin, ton nom et ton courage ont franchi les mers et les terres gelées pour venir jusqu’à moi. Je connais ta noblesse, cependant, je te sais dorénavant seul. Tout comme je le suis moi-même. Le dernier de mes hommes est tombé hier au crépuscule naissant. Mon vieil époux n’était plus que l’ombre de lui-même, son épée était rouillée. Je n’ai plus rien à attendre de ce fantôme.

    Mon avenir est ailleurs qu’en ces terres hostiles, emporte-moi, Ô vaillant Gradlon, emmène-moi dans ton pays de Cornouaille, tu feras de-moi ton épouse, ta reine »

    Charmé d’une telle beauté, de mots si doux à son cœur solitaire, le roi Gradlon ne se fit pas prier davantage, il accepta avec un grand plaisir. Un roi reste avant tout un homme.


     

       À l’aube du lendemain, tous deux gagnèrent les écuries d’un château désormais habité par les seuls vents du nord. Là était un cheval plus noir que les abysses, répondant au nom de Morvac’h « Cheval de la mer »

       La couse de Morvac’h était si rapide qu’il filait sur l’océan, effleurant les eaux sans jamais y sombrer. Il franchissait les plus hautes vagues telles de simples haies. Lancé au grand galop ses naseaux crachaient le feu.

       À cru, sur cette fabuleuse monture, Malgwen et Gradlon chevauchèrent les flots jusqu’à rejoindre la flotte du roi. Tous s’émerveillèrent d’un tel prodige et de la beauté de Malgwen.

       Les mers du grand Nord sont capricieuses. Toute reine et magicienne qu’elle était. Malgwen n’avait pas le pouvoir de commander à la furie des éléments. Une tempête d’une rare violence se déchaîna durant des jours. Les navires en perdition furent dispersés. Celui du roi vit son équipage balayé du  pont par une lame géante. Gradlon et Malgwen restaient seuls, livrés à la dérive incertaine des courants marins. Si bien qu’ils se trouvèrent là où les cartes ne mentionnaient rien. Ils étaient hors des mondes connus et naviguèrent ainsi une année entière.

     Ces deux souverains sans royaume redevinrent homme et femme simplement. Et comme bien des hommes, comme bien des femmes, Malgwen et Gradlon s’aimèrent, entre ciel et mer, juste les astres pour témoins.

       Ils s’aimèrent tant qu’un jour, Malgwen donna naissance à une enfant. Une petite fille qu’ils nommèrent Dahud. Et comme la destinée du voyage restait incertaine, son père baptisa l’enfant le soir même prenant la lune et l’océan comme parrain et marraine.

    La vie donne ... Toujours elle reprend.

       Malgwen, reine du Nord tomba malade, fragilisée par ce long et pénible voyage. En vue des côtes de Cornouaille, Malgwen d’épuisement finit par s’éteindre.

    C’est un roi abattu qui s’en revint au pays. Un roi d’une infinie tristesse, mais un roi pourvu d’une ravissante princesse laissant imaginer combien sa mère avait dû être belle.


     

       Passa le temps. Dahud grandit aux côtés de son père, lequel ne savait rien lui refuser. La jeune fille prenait plaisir  à errer sur la grève : marcher pieds nus dans les vagues, laisser ses traces sur le sable humide ... regarder la mer les effacer. D’autres fois, à l’insu de son père, elle chevauchait Morvac’h, se jouant de la houle.

       Dahud grandit, et son attrait pour l’océan, cet océan qui l’avait vu naître, était tel qu’un jour, elle s’en alla trouver le roi.

       « Père, votre majesté (les filles savent y faire lorsqu’elles souhaitent obtenir une chose de leur père fut-il roi). Savez-vous combien je suis triste, chaque soirée à l’idée de regagner le palais. Quitter l’océan me peine. Vous êtes roi de ce beau pays. Ne pourriez-vous s’il vous plaît, pour mon plaisir, celui de vos sujets, satisfaire une requête. »

       « Je ne puis rien te refuser, ma fille. Tu m’apportes tant de bonheur ... Fais part de ton désir. »
       « Je crains cette demande peu raisonnable. »

       « Ne sois pas sotte, insista le roi Gradlon attendri par ces minauderies innocentes. Demande-moi C’est accordé d’avance. »

    Sitôt fait, elles volèrent de part et d’autre laissant l’océan s’engouffrer. Des montagnes d’eau se déversaient.

     

       Alors, cillant de ses grands yeux clairs comme des glaces bleutées du Grand Nord :

       « J’aimerais que vous fassiez construire une cité au milieu des eaux. Une cité merveilleuse dont chaque fenêtre donnerait sur l’océan, cet océan qui m’a vu naître et où repose ma mère. »

       Le roi Gradlon parut soudain bien fatigué. Mais ... comment refuser tant de charme ! Il céda donc sans combattre. Le roi ordonna. Il commanda que l’on fit bâtir une cité à nul autre pareil. Une cité au milieu des eaux. Elle serait accessible à basse mer, par un guet venant de la côte. Des écluses de bronze alimenteraient en eaux de mer des canaux intérieurs. Des canaux d’eau clairs scintillants de poissons argentés. Des canaux sur lesquels glisseraient des barques dorées afin de découvrir palais et jardins suspendus. À marée haute, les écluses fermées, la mer viendrait se briser sur les puissants remparts de cette merveilleuse cité marine. Gradlon, seul, serait en possession de l’unique clé permettant d’ouvrir ou non ces écluses. Clé que le souverain porterait suspendue à son cou, à une chaîne d’or.


     

     

       Il fallut du temps, des architectes et des savants pour concevoir un tel ouvrage. Il fallut des hommes, des milliers d’hommes. Terrassiers, bâtisseurs, maçons, charpentiers ; Tailleurs de pierre, sculpteurs, menuisiers, quantité d’artisans aux nobles savoirs. Des navires et des bœufs pour amener les matériaux, du bois pour les madriers ...

       De l’or, beaucoup d’or. Mais les conquêtes de jadis avaient remplis les coffres du royaume en suffisance.

       C’est ainsi que mois après mois, émergea des flots « La merveilleuse Cité d’Ys » Ker Izel, « La ville basse » en breton. Ys, une cité tout en marbre blanc dont les tours et les clochers des couvraient de feuilles d’or. Une ode au soleil, qu’il soit levant ou couchant. Vue de côte, Ys semblait un mirage jaillit des eaux. Une vision irréelle. Même sous la tempête, coiffée des ciels les plus sombres. Ys aux mille colonnes rayonnait de lumière.

       Pour satisfaire au souhait de Dahud chaque fenêtre, chaque terrasse, d’où qu’elle soit située, invitait à contempler le vaste océan.

       Bientôt la cité d’Ys fut évoquée dans le récit des voyageurs. Ménestrels et conteurs, bardes et musiciens vantaient ses splendeurs. Des quatre horizons vinrent des navires aux pavillons inconnus. Chacun brûlait de venir flâner le long des canaux. Se perdre sur les places de marchés en quête d’étoffes les plus rares. Se délecter du cidre ambré, produit des vergers de la cité. On dansait, clamait des poèmes à l’angle des rues.

       Chaque soir Dahud donnait de grands festins jusqu’au cœur de la nuit. Le roi Gradlon regardait tout cela avec une indulgence toute paternelle.



     

       Cependant peu à peu, la cité d’Ys bascula dans l’excès. Les valeurs nobles étaient négligées au profit de l’enrichissement, des fêtes légères et de l’oisiveté !... Gradlon tout occupé aux affaires  du royaume s’en inquiéta, mais trop tard.

       Il est dit ... il est dit que Dahud, en quête d’un futur époux recevait chaque soir un prétendant différent. Il est dit ... il est dit qu’afin de ne pas céder à la beauté facile de visages charmeurs, l’élu devait porter un masque noir.

       Mais il se dit aussi que chaque matin, au premier chant de l’hirondelle, le lacet du mystérieux masque noir étreignant le cou de l’amant de la nuit. Durant son sommeil, le cordon magique se resserrait doucement, lentement, inexorablement, jusqu’à ’étouffer l’infortuné. Et ainsi, nuit après nuit, des jeunes hommes passaient de vie à trépas.

       Pen-Ar-Bed, le bout d’là terre .... La baie des Trépassés ... C’est là-bas, au bord de ces falaises abruptes que vont mourir les histoires du monde. C’est là-bas, au large de cette baie, qu’une barque noire jetait à la mer, les corps des amants déchus. Leurs âmes y rôdent encore.

       Puis il y eut cet élégant voyageur. On le vit venir de la terre, au loin, sur son cheval noir de jais. Il empruntait le guet juste avant que celui-ci ne soit recouvert par les flots. Son manteau claquait au vent du crépuscule. On pressentait une forte tempête, et de lourds nuages couraient dans le ciel à la rencontre de la nuit.

       Le visiteur fut accueilli avec la noblesse semblant convenir à son rang. Comme des épaules de celui-ci tombaient son long manteau, il révéla au vues de chacun un vêtement aux riches étoffes rouge rubis. De même étaient ses bas et poulaines pointues. Un chapeau de cuir coordonné à l’ensemble, orné d’une longue plume, coiffait un visage aux traits fins et anguleux. Délicates moustaches torsadées, barbiche effilée venait achever l’élégant portrait.


     

       Sur son cheval, en travers de la selle, était une belle malle d’osier. Elle fut posée à terre avec beaucoup de précautions sur les recommandations de son propriétaire. Alors ce dernier l’ouvrit ...

       Tous ceux qui se trouvaient là furent surpris d’en voir jaillir deux nains facétieux. Le premier tout de suite joua de la bombarde, le second du biniou, ce faisant, ils sautillaient et bondissaient un peu partout.

      Du haut de sa tour, Dahud avait assisté à l’arrivée du noble cavalier et déjà, elle sentait en elle un vif intérêt. Un repas fut donné en l’honneur de ce charmant jeune homme dont on sentait qu’il devait être important dans son pays.

    Personne ne s’étonna du charme qu’il opérait sur les uns, sur les autres. Y compris le roi, habituellement peu enclin aux festivités.

       Pourtant ce soir soir-là, Gradlon participait non sans plaisir aux réjouissances du moment. Il faut dire que les deux nains, diablotins dans l’âme, pourvus qui de sa bombarde, qui de son biniou n’avaient pas leurs pareils pour faire giguer l’assemblée.

       Quant au séduisant voyageur, il se révélait excellent danseur et Dahud de le suivre comme enchantée, riant à gorge déployée.

       Un seul homme restait froid à cet étrange pouvoir de séduction. Un vieux moine, Gwenolé, conseiller du roi depuis de longues années.

       Comme se vidaient les sabliers, comme déclinaient les chandelles, l’assemblée, ivre de musique et de vin, sombra dans une douce torpeur bientôt devenue somnolence puis sommeil réparateur.

       Seul restait Dahud et cet élégant voyageur. Ils gagnèrent une alcôve toute couverte de soieries.

       Dehors la tempête mugissait, l’océan dans sa furie sauvage, cognait aux remparts. Aux regards que l’étranger lançait par la fenêtre, Dahud crut qu’il s’inquiétait de la force des vagues dont on ressentait le fracas jusqu’au centre du palais. Elle voulut le rassurer vantant les digues, les hauts murs, les puissantes écluse de bronze verrouillées par cette clé, sont seul son père avait la charge, cette clé, symbole de la cité d’Ys, une cité qui n’existait que parce que Dahud l’avait désirée, et pourtant, jamais on ne l’avait crue digne de pouvoir la conserver.

       « Tiens donc, fit mine de s’étonner l’élégant. Ton père ne t’a jamais confié » la clé ? Oh ! Quel  manque de confiance. »

    Ses traits semblaient accablés

    « Pourtant, un jour prochain, tu deviendrais reine. Toi seule succèderas à ton vieux père ? »

    Le sourcil se relevait, interrogatif. Il lui souffla, lui susurra à l’oreille :

       « Tu aimerais l’avoir en main ? Ne serait-ce qu’un instant ? Peut-être même passer la chaîne en or autour de ton cou ! Ton cou si fin ... Portée par toi cette simple clé deviendrait un merveilleux bijou. Je ne résisterais pas au désir d’y déposer un baiser. »

    Il étouffa un rire malin

       « Regarde, regarde, belle Dahud, regarde ton père endormi. N’est-ce pas là le moment choisi pour satisfaire ce désir caché. Éprouver le pouvoir. Éprouver le délicieux frisson de ce métal si froid dans l’instant apaisé par la tiédeur d’un baiser ? »

    Diable !!! Il savait y faire l’élégant.

       Alors, alors Dahud céda à la tentation. Comme elle se sentait belle, belle et puissante. Elle portait enfin la chaîne d’or ornée du plus beau des joyaux ... La clé. La clé de la cité d’Ys. Et la tempête au-dehors, avait beau gronder, Dahud se sentait reine et soumettait sa volonté à l’océan.

      Comme il fut long et doux ce baiser. Les chandelles étaient mortes, les sabliers écoulés depuis longtemps. Dahud à son tour, dormait d’un profond sommeil. Sur sa poitrine, la clé se soulevait au rythme régulier de son souffle léger. Alors doucement, l’effleurant à peine de ses longs doigts fins ... Satan s’en empara.

       Car c’était bien lui, le malin, cet ange déchu. Il déroba la clé à Dahud endormie.

       Le diable, bientôt rejoint par deux diablotins traversa le palais d’un pas ... précieux et élégant, un rien nonchalant. Il se comportait en propriétaire de sa propre demeure. Ce n’est là un secret pour personne ! Où qu’il aille chez les hommes, le diable s’y sent comme chez lui.

       Dehors la foudre enflammait le ciel. Des nuées d’eau se déversaient sur la cité. L’assaut des vagues déferlantes faisait trembler l’ensemble de la ville. Le diable, ce flamboyant sulfureux, s’engagea au cœur de ce déluge de fin du monde. Les diablotins riaient et bondissaient.

       Fi des tornades et bourrasques déchaînées. Tous trois marchaient droit aux écluses de bronze. Ils se présentèrent seuls face à elles. De l’autre côté, l’océan cognait d’une violence inouïe, tel cent béliers d’une armée commandée par Neptune. Et le diable d’un geste lent, comme s’il savourait cet instant délicieux, enclencha la clé dans la serrure. Les éclairs foudroyaient le monde comme s’ils libéraient une colère trop longtemps étouffée. Puis ... la clé tourna une fois ... deux fois, l’océan mugissait avec le vent ... Alors Satan jeta un regard par-dessus son épaule. Le sourcil relevé, l’œil maléfique renvoyait le feu du ciel.

       Derrière lui, sous un rideau de pluie était encore la cité endormie. Ses canaux aux poissons argentés, les barques paisibles amarrées aux quais de marbre blanc. Les jardins et terrasses suspendues, les clochers dorés. Tout était si beau si fragile. Le visage fendu d’un large sourire diabolique, le diable ouvrit les écluses.

       Sitôt fait, elles volèrent de part et d’autres, laissant l’océan s’engouffrer. Des montagnes d’eau se déversaient. Et le diable se tenait droit dans ce flot redoutable, tel un rocher au milieu d’un puissant torrent. Les diablotins accrochés à ses jambes, craignant sans doute d’être emportés.

       Le vieux moine Gwénolé tiré de sa méditation nocturne par le tumulte du dehors, se précipita, et de sa fenêtre, il vit ... Il vit la cité d’Ys, ses rues bordées de colonnes, ses places aux fontaines délicates, envahie par des torrents d’eaux écumantes qui se répandaient, se déversaient à la vitesse des chevaux au galop. Déjà les fenêtres des étages inférieurs vomissaient des cascades d’eaux sombres. L’océan reprenait sa place qui était sienne depuis la nuit des temps.

       La soutane relevée aux genoux, Gwenolé s’empressa de rejoindre Gradlon, traversant salles et couloirs désertés. Il trouva ce dernier aux abois. Dahud en larmes effondrée à ses pieds. Elle s’agrippait à la tunique de son père, implorant son pardon, tant elle regrettait.

       Aux écuries était Morvac’h, « le cheval marin » seul Morvac’h pouvait les sauver.

       L’océan affluait encore et toujours, le niveau des eaux montait. Le roi Gradlon hissa Gwenolé et Dahud en croupe du cheval impatient. Emportés par le fougueux étalon, ils fuirent la cité damnée. Morvac’h, noir comme les abysses filait sur la blanche mer. Morvac’h au grand galop sur le chemin d’écume, Hent-éon. Derrière eux, ils percevaient le tumulte de la ville livrée à la fureur dévastatrice de l’océan. Derrière eux s’effondraient les murailles, s’affaissaient les tours et les clochers ... Derrière eux sombrait l’orgueilleuse cité d’Ys...

       Ils chevauchaient fuyant le chaos. Ils chevauchaient sur ce guet si fragile, cette chaussée séparant le monde des vivants celui des morts. Le salut était encore loin devant. Une bande de terre inaccessible, grise derrière le rideau de pluie. Morvac’h peinait sous la charge. Son galop sans cesse ralenti par les vagues désireuses de les happer au passage. Des vagues couvertes d’algues longues et brunes ... autant de serpents marins grouillants dans les remous bouillonnants cherchant à les agripper, les emporter, les noyer.

        Et plus, ils gagnaient sur la côte, plus Morvac’h s’épuisait. La folle course devenait un trot laborieux, ponctué d’embardées incertaines. À chaque instant, les cavaliers risquaient de verser.

    On ne saura jamais ...
    On ne saura jamais ...

     

       Les uns rapportent que Gwenolé, dans son courroux ordonna à Gradlon de se débarrasser de sa fille, seule responsable du malheur d’Ys. Pour d’autres, le moine aurait poussé Dahud pour alléger Morvac’h et sauver le vieux roi. Il se dit aussi que Gradlon, Gradlon lui-même aurait jeté la princesse à la mer. Mais ... peut-être simplement Dahud, fille de Malgwen, s’est-elle laissée choir de désespoir.

      On ne saura jamais.

       L’histoire rapporte qu’à l’instant où elle chutait dans les eaux en furie. La cité d’Ys disparaissait avec elle engloutie par l’océan. Seul son écueil, dernier vestige, restait apparent. Un écueil léché par les vagues impuissantes. Un écueil, là-bas sur lequel se dressait le diable satisfait.

       Alors Morvac’h retrouva sa légèreté  et dans les embruns, il atteignit la grève pour regagner l’intérieur des terres jusqu’à une petite ville, protégée du vent et du courroux des flots par sept collines. C’est ici à la rencontre de deux rivières, que Gradlon roi de Cornouaille, choisit d’établir sa nouvelle capitale. Kemper.


     

       Y’a des marins, y’a des pêcheurs, y’a des rêveurs qui disent que par temps calmes, en mer d’Iroise, ce ne sont pas les reflets argentés du soleil que l’on voit danser sur les vagues. Non pas ! Les reflets proviennent du marbre blanc de l’ancienne Cité d’Ys, au fond, tout au fond de la mer.

       Et pour qui a des bons yeux, pour qui se pencherait suffisamment par-dessus le bord d’un navire, il verrait peut-être, entre les colonnes et les ruines de la ville engloutie, une forme longue se glisser dans les rues sous-marines de cette cité fantôme. Il verrait peut-être une sirène, cette créature légendaire. Il verrait Dahud, la Mari Morgan, hanter ces lieux, dans l’espoir qu’un jour, la Cité d’Ys surgisse du fond des océans.


     

     

    Écoutez, écoutez ...

    © Le Vaillant Martial

     

     


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  • Jannig ou les trois souhaits

    Il n’y  pas de doute qu’autrefois
    Celui qui avait deux bons yeux n’était pas aveugle
    Celui qui n’a qu’un bon œil est borgne, je le présume,
    Et il lui faut faire deux fois la même route
    Pour voir les côtés du chemin.

     

     

    I

    l y avait une fois un homme nommé François le Falc’her, parce qu’il était faucheur de son état, qui habitait une pauvre chaumière non loin de l’ancienne abbaye de Bégard. Il se faisait vieux et comme sa femme, Marguerite Kerlogo, était morte depuis quelques années déjà, il était resté seul avec son fils, un beau gars courant sur ses dix ans, intelligent et éveillé.

    Ennuyé de vivre si seul, Le Falc’her voulut se remarier, et il prit la fille d’un aubergiste du bourg de Gjat-Askorn, qui n’avait pas encore vingt ans. Il s’en repentit bientôt. Cette fille était une tête éventée, et elle n’aimait que le plaisir, les pardons, les danses et les parures. De plus elle était paresseuse, comme si elle avait eu mille écus de rente, et – ce qui n’arrive que trop souvent – elle était dure et mauvaise envers le fils de son mari, qui s’appelait Jannig.

    Le père de Jannig partait tous les jours, de bon matin, pour aller travailler à la journée dans les fermes et les manoirs du pays, et quelquefois aussi à l’abbaye de Bégard, - car les moines possédaient une vaste étendue de terrain sous-bois et pâturages, avec une haute muraille autour.

    Dès qu’il était sorti de la maison, la marâtre au cœur dur forçait Jannig de quitter son lit, et l’envoyer garder quelques maigres moutons, sur une lande, à quelque distance de là. Elle lui donnait, pour toute pitance, un morceau de pain d’orge, moisi et sans sel, et, quelque temps qu’il fit, il ne devait jamais rentrer avant le coucher du soleil.

    Il lui fallait passer une petite rivière pour aller à la lande, et, comme il n’y avait pas de pont dessus, Jannig était obligé de charger ses moutons sur ses épaules et de leur faire ainsi passer la rivière, l’un après l’autre, car les moutons sont comme les chats, ils n’aiment pas l’eau.

    Quand vint le printemps, Jannig, qui n’était ni un sot ni un paresseux, songea à construire lui-même un pont sur la rivière, pour faire passer ses moutons et n’être pas obligé d’entrer dans l’eau glacée, pendant l’hiver. Il se mit donc au travail avec courage, avançant un peu chaque jour, si bien que, pour la fête de Sainte Vierge, à la mi-août, le pont était entièrement terminé.

    En ce temps-là, notre sauveur Jésus-Christ voyageait en basse Bretagne, avec une partie de ses apôtres. Un jour qu’il était seul avec Saint Pierre, son grand ami, ils arrivèrent au pont de Jannig, vers midi.

    - Tiens ! s’écria saint Pierre, on a construit un pont sur la rivière, depuis la dernière fois que nous avons passé ici. Qui a dons fait cela ? N’importe, nous en profiterons pour passer l’eau, à pieds sec, plus heureux que l’autre fois.

       Et ils passèrent sur le pont. Quand ils furent de l’autre côté de l’eau, ils aperçurent Jannig assis au bord de la rivière, laissant pendre ses pieds au fil de l’eau et écorchant une baguette de coudrier, tout en sifflant et chantant tour à tour.

    - Bonjour, mon enfant, lui dit Notre Sauveur, ton petit cœur est bien gai.
    -
    Bonjour à vous, mes gentilshommes (il les prenait pour des gentilshommes), répondit l’enfant, il fait si beau vivre aujourd’hui que le bon Dieu daigne nous envoyer son soleil béni !
    -
    Dis-moi, mon enfant, reprit Notre Sauveur, sais-tu qui a fait ce pont tout neuf ?
    -
    C’est moi, Messeigneurs, répondit Jannig, pour faire passer mes moutons et aussi pour la commodité des honnêtes gens comme vous, qui ne seront plus obligés de se mouiller les pieds.
    -
    Ton langage me plaît, mon enfant, et je voudrais faire quelque chose pour toi, fais trois demandes, celles que tu voudras, et je te les accorderai.
    -
    N’importe ce que je demanderai ?
    -
    N’importe ce que tu demanderas, pourvu cependant que ce ne soit rien de mal.
    -
    Vous voulez vous moquer de  moi, je pense, il n’y a que le bon Dieu qui puisse faire cela.
    -
    Demande toujours, dit saint Pierre, tu ne sais pas à qui tu parles.
    -
    Eh bien reprit Jannig, je demande premièrement que tout ce que je souhaiterai s’accomplisse aussitôt.
    -
    Accordé, reprit le bon Dieu.
    -
    En second lieu, je demande ...
    -
    Demande le paradis, dit saint Pierre en l’interrompant.
    -
    Ah ! Oui ! du pain salé, il me semble que j’en ai assez de pain doux comme cela ! Ma marâtre ne met jamais un grain de sel ni dans mon pain ni dans ma soupe ...Je demande donc, un arc avec lequel j’atteindrai tout ce que je viserai.
    -
    Accordé, reprit encore le bon Dieu, mais, au moins garde-toi de te servir de ton arc pour faire le mal.
    -
    Et enfin en troisième lieu, je demande ...
    -
    Le paradis ! dis encore saint Pierre.
    -
    Laissez-moi donc tranquille vous, avec votre pain doux... Je demande en troisième lieu, une flûte qui fera danser, malgré eux, tous ceux qui l’entendront, quand j’en jouerai.
    -
    Accordé ! dit encore le bon Dieu, je t’accorde les trois souhaits, mais n’en abuse pas pour faire du mal à personne. Au revoir mon enfant.

    Et les deux voyageurs continuèrent leur route, tout en causant.

       Jannig, resté seul se demandait qui pouvaient être ces deux étrangers, qui avaient si bonne mine, et qui lui avaient cependant dit des choses si étranges.

    - Sans doute qu’ils ont voulus se moquer de moi, pensait-il, n’importe, voyons un peu, j’ai faim, et je n’ai là qu’une croûte de pain d’orge tout moisi ... Si pourtant ce qu’ils m’ont dit pouvait être vrai ! ... ils avaient l’air d’honnête gens ... il y a bien longtemps que je n’ai pas fait de bon repas !

     Avant que mon père ne se fût remarié, j’avais, j’avais quelque fois du pain blanc, des crêpes et un morceau de lard, et même des saucisses et des boudins ! Ah ! Si je pouvais voir toutes ces bonnes choses, à l’ombre de ce hêtre ! ...

    Et, aussitôt le souhait formé, il vit toutes ces bonnes choses, sur une nappe blanche étendue sur le gazon, à l’ombre du hêtre. Il en fut si étonné, qu’il resta à les contempler, immobile, et la bouche et les yeux grands ouverts, il croyait rêver. Il s’approcha doucement, et comme s’il craignait que tout s’envolât  et disparût au moindre bruit. Quand il fut près de ces mets délicieux, dont la vue et l’odeur lui faisaient venir l’eau à la bouche, il regarda de tous côtés, et ne voyant personne, il prit une saucisse et y mordit à pleine dents. C’était bien une vraie saucisse, elle était délicieuse. Puis il en prit une autre, et du lard, et des boudins ...  Il y avait du cidre ! ... Quand  il fut rassasié, à ne plus pouvoir rien manger ni boire, la nappe disparut avec tout ce qu’il avait dessus, sans qu’il sût comment.

    - A la bonne heure ! se dit-il, me voici un gaillard, à présent ! Plus de pain moisir, ni de soupe sans sel, ma marâtre ! Pourvu que cela puisse durer ! ...

       Quand le soleil se coucha, Jannig rassembla ses moutons et revint à la maison en chantant et en sifflant. Il alla tout de suite se coucher, sans attendre son souper. Sa marâtre ne lui demanda seulement pas s’il était malade, en le voyant se mettre au lit sans souper.

       Le lendemain matin, il se rendit à la lande avec ses moutons, comme tous les jours, mais plus joyeux que d’ordinaire. Quand l’heure du dîner fut venue, il fit le même régal que la veille. Il demanda même du rôti et du vin en plus. Puis il s’amusa le reste du jour, à tirer des hirondelles et d’autres oiseaux avec son arc. Il n’en manquait pas un seul, et il était lui-même émerveillé de son adresse. Avant de ramener ses moutons à la maison, il fit encore un autre repas.

       Au bout de quelques jours de ce régime, la marâtre de Jannig remarque que le gars engraissait et avait bonne mine, de plus, il était joyeux et content, et sifflait et chantait continuellement, lui si chétif et si triste naguère. Cela lui paraissait étrange et lui déplaisait même. Un moine de l’abbaye venait souvent la voir, en l’absence de son mari, et elle lui demanda ce qu’il pensait d’un changement si subit et si complet.

    - Ce garçon-là, répondit le moine, doit voler de l’argent quelque part, ou peut-être bien a-t-il trouvé moyen de pénétrer dans la cuisine de l’abbaye, où il prend de la viande, du vin, et autre chose, et voilà pourquoi il se porte si bien et a de belles couleurs. Mais laissez-moi faire, je surveillerai le gars, et je saurai bientôt à quoi m’en tenir à ce sujet.

       Le lendemain donc, le moine alla se cacher dans un buisson sur la lande, afin de pouvoir surveiller de là, le petit pâtre. Quand l’heure du dîner arriva, vers midi, Jannig fut servi comme à l’ordinaire, et il se mit à manger, sans se soucier de rien. Le moine sortit alors de sa cachette, en criant :

    - Je le savais bien ! Je t’y prends mon drôle ! Mais, sois tranquille dans trois jours, tu seras pendu devant la porte de l’abbaye !
    -
    Que me veut ce démon, dit Jannig, sans s’émouvoir. Il voudrait sans doute manger mon lard et mon rôti, et boire mon vin, il n’y a rien pour vous, mon brave, continuez votre route.
    -
    Je te ferai pendre, petit voleur ! reprit le moine.
    -
    Voleur ! ... dit Jannig, sentant le sang lui monter à la tête.
    -
    Oui, voleur, et tu seras pendu, tu as volé tout cela à la cuisine de l’abbaye
    -
    En êtes-vous bien sûr ?

    Et Jannig prit sa flèche.

    - Oui, j’en suis sûr.
    -
    Aussi sûr qu’il y a une pie là-bas sur ce buisson d’épine ?

    Et il montrait au moine une pie perchée sur un buisson d’épine

    - Oui, aussi sûr qu’il y a une pie perchée sur ce buisson d’’épine
    -
    Et que je vais tuer d’un coup de flèche ?
    -
    Tu es trop maladroit pour cela.
    -
    L’irez-vous chercher, dans le buisson, si je la tue ?
    -
    Oui si tu la tues, mais il n’y a pas de risque.

    Jannig lança sa flèche et abattit la pie au milieu des ronces et des épines, puis il dit :

    - Allons, moine, mon gros moine  , allez me chercher la pie, elle est tombée.

       Et le moine entra dans le buisson d’épines et de ronces en grognant et en jurant. Jannig prit alors sa flûte et se mit à jouer.

     

       Et voilà aussitôt le moine de sauter et de se trémousser parmi les ronces et les épines, en pestant et en poussant des cris arrachés par la douleur. Ses yeux brillaient, dans leurs orbites, comme deux chardons ardents. Au bout d’une demi-heure de ce manèges, tout son froc s’en était allé en lambeaux, et sa chemise aussi, et il était nu. Tout son corps était lacéré et couvert de sang. Il criait :

    - Grâce ! Grâce ! d’une voix  lamentable.

       Enfin, Jannig eut pitié de lui, et il cessa de souffler dans sa flûte. Alors le pauvre moine put sortir du buisson, et il partit honteux et confus comme un chat fouetté. Je ne sais comment il fut reçu à l’abbaye, quand il arriva, dans cet état pitoyable. Il fut encore heureux de ne pas rencontrer de chiens dans son chemin, car ils l’auraient dévoré. L’abbé le fit venir en sa présence, pour lui rendre compte de sa situation. Il dit qu’il avait été mis dans cet état par un jeune pâtre nommé Jannig, lequel était sans doute sorcier, et qui, de plus, volait les provisions de bouche et le vin de l’abbaye.

    - Voler le vin de l’abbaye !!! s’écria l’abbé.

       Et il alla aussitôt trouver  le juge, pour lui demander justice. Jannig fut appelé devant le juge et condamnée à être pendu.

       Le jour où devait être exécuté la sentence, devant l’abbaye de Bégard, une grande affluence de peuple était accourue de toute les communes voisines. Le moine était là aussi, auprès de son amie, la marâtre de Jannig, et ils raient et plaisantaient tous les deux. Jannig était au pied de la potence, et on apprêtait la corde. Pourtant, il ne paraissait ni inquiet, ni triste, ce qui étonnait tout le monde. Il demanda, pour dernière grâce, qu’avant de lui passer la corde au cou, on le laissa jouer encore un air sur sa flûte.

       Le juge et l’abbé n’y virent aucuns inconvénients, et ils lui dirent qu’il pouvait jouer un air. Cependant le moine, à la vue de flûte, cria qu’il fallait l’empêcher de souffler dans cet instrument, parce qu’il était enchanté. Mais Jannig s’empressa de souffler dans sa flûte, et voilà aussitôt tous les assistants de se mettre en branle. Le juge, le bourreau, l’abbé, les moines, les spectateurs, tout le monde, hommes et femmes, jeunes et vieux, sautaient et gambadaient, à qui mieux mieux. Ils chantaient et riaient, et levaient leurs robes dans une ronde folle et irrésistible : c’était comme un véritable sabbat. En ce moment vint à passer par la place, un marchand de bœufs de la Cornouaille, avec plusieurs paires de bœufs couplés sous le joug. En voyant cela Jannig eut une drôle d’idée. Il souhaita que sa marâtre et son moine fussent couplés, comme les bœufs, et attachés sous le même joug. Ce qui fut fait aussitôt. La danse tourbillonnait toujours de plus belle, et le moine et la marâtre, avec leur joug, lancés à travers la foule, renversaient et blessaient beaucoup de monde, et l’on criait sur de tous les côtés :

    - À mort !  A la potence ces méchants ! ces deux animaux sauvages !...
    -
    Assez ! Grâce ! Grâce ! criaient le juge et l’abbé.

       Enfin, après une heure de cette danse diabolique, Jannig cessa de souffler dans sa flûte, et tout s’arrêta, à l’instant. Les danseurs étaient en nage, et la sueur coulait le long de leurs membres, comme s’ils sortaient d’un étang. Jannig put se retirer tranquillement, sans que personne ne s’y opposât, et la marâtre et son ami le moine furent pendus séance tenante.

       Jannig resta à la maison avec son père, qui commençait à se faire vieux, et ils vécurent ensemble, heureux et estimés d’un chacun, dans le pays, car ils faisaient du bien à tout le monde, et bientôt il n’y eut plus de pauvres à plusieurs lieues à la ronde.

       Quelques-uns font finir le conte ici, mais d’autres vont plus loin et racontent comment le vieux Falc’her, ayant acheté du bois et fait des fagots, Jannig, qui aimait à aller toujours garder ses moutons sur la lande, chargea un fagot sur le dos de chacun de ses moutons, pour venir à la maison.

       La fille du roi qui se promenait dans le pays, rencontra sur sa route les  chaînés de  cette façons, et elle se mit à injurier Jannig, qui les suivait, l’appelant imbécile, idiot !

    - Je désire être le père de l’enfant que tu mettras au monde, pensa Jannig, en entendant cela.

       Et voilà que la princesse devint enceinte, quelque temps après. Elle était désolée et ne pouvait s’expliquer comment cela était arrivé. Elle mit au monde un fils, un enfant magnifique. Le vieux roi était furieux.

    - Qui est le père de l’enfant ? demanda-t-il à sa fille.
    -
    Je ne sais pas répondit-elle, en pleurant.

       Le roi fit venir son devin, pour le consulter. Le devin réfléchit, consulta ses livres, puis il parla de la sorte :

    - Sire, voici ce qu’il faudra faire : la princesse devra se mettre sur le balcon du palais, tenant dans ses bras son enfant nouveau-né, lequel  aura une orange dans la main droite. Alors vous ferez passé sous le balcon les courtisans et les officiers de votre cour, puis tous les nobles et les seigneurs du royaume, enfin tous vos sujets mâles, s’il le faut, jusqu’à ce que l’enfant, reconnaissant son père, lui présente l’orange.

        Le roi donna des ordres pour mettre à exécution le conseil de son devin. Au jour fixé, la princesse, magnifiquement parée, se plaça sur le balcon du palais, ayant entre ses bras son enfant, qui tenait une orange dans la main droite. Le défilé commença alors. Les courtisans, les pages et les gens de la cour passèrent d’abord, puis vinrent les généraux, les officiers et toute l’armée, ensuite passèrent tous les nobles et autres seigneurs du royaume ... L’enfant avait toujours son orange à la main. Le vieux roi n’avait pas l’air content. Il se tourna vers son devin et lui dit :

    - Il me semble qu’il est inutile de continuer, car le père de l’enfant de ma fille ne peut pas être un homme du peuple !
    -
    Pardonnez-moi Sire, faites continuez le défilé, et soyez certain que l’enfant ne manquera de reconnaître son père, quand il viendra à passer.
    -
    Le défilé continua donc, pendant plusieurs jours. Les marchands, les artisans, les ouvriers, les paysans, les gens de toutes conditions enfin, avaient passé sous le balcon, et l’enfant n’avait pas encore présenté son orange à personne. On désespérait de découvrir le père par ce moyen. On vit alors accourir, enfourchant un bâton, comme les enfants qui jouent au cheval, un homme fort mal habillé et qui paraissait être idiot.
    -
    Place ! criait-il, place à l’époux de la princesse !

       C’était Jannig. Tout le monde partit d’un grand éclat de rire. Il passa sous le balcon. L’enfant lui sourit et lui présenta son orange. On ne riait plus, mais grand était l’étonnement de chacun. Le roi ne se possédait pas de colère.

    - Qui êtes-vous ? lui demanda-t-il.
    -
    Jannig el Falc’her, répondit-il, Jannig le pâtre, votre gendre Sire.
    -
    Mon gendre ! cria le roi, en écumant de rage, un pâtre ! Un idiot ! ...Jamais, j’aimerais mieux mourir !
    -
    En attendant, j’emmène votre fille et son enfant, Sire, peut-être un jour vous trouverai-je dans de meilleurs dispositions à mon égard, répondit tranquillement Jannig.

       Et il lui suffit de souhaiter que la princesse et son enfant le suivissent, pour que cela se fit, sans que personne songeât seulement à s’y opposer. Il les conduisit dans une île, au milieu de la mer. Il souhaita avoir dans ces îles un palais beaucoup plus beau que celui de son beau-père, et el souhait fut encore accompli, aussitôt que formulé. Enfin il souhaita encore que son île fut reliée à la terre ferme par un magnifique pont, avec trois hôtelleries, dont une à chaque extrémité et une au milieu, ce qui fut encore exécuté, à l’instant même. Il mit alors de de ses gens dans ces hôtelleries, avec l’ordre d’y bien recevoir tous les voyageurs, et les pèlerins, et les mendiants qui se présenteraient, et de leur servir à boire et à manger à discrétion de tout ce qu’ils demanderaient, et cela gratuitement, il se chargeait du reste, de fournir les provisions. Cela lui coûtait si peu !

       Cependant le roi, indigné de la manière dont sa fille lui avait été enlevée, s’occupa de la retrouver. Il envoya des ambassadeurs à sa recherche. Ceux-ci après avoir parcouru tout le royaume, arrivèrent au pont qui réunissait l’île de Jannig au continent. Ils furent bien étonnés de voir un si merveilleux travail, dont ils n’avaient jamais entendu parler.

       Ils entrèrent dans la première hôtellerie et y demeurèrent à loger. Ils furent si bien reçus et si bien traités, qu’ils ne songèrent à continuer leur route qu’au bout de huit jours. Mais ils n’allèrent pas loin. Ils entrèrent, en passant dans l’hôtellerie du milieu du pont, sous prétexte de boire un verre de vin seulement, et y restèrent encore quinze jours. Puis ils poussèrent jusqu’à la troisième hôtellerie, et y restèrent si longtemps, que le roi, voyant qu’ils ne revenaient pas, envoya une troupe de soldats à leur recherche, avec plusieurs officiers.

       Les soldats, après beaucoup de courses inutiles, dans différentes directions, finirent par arriver aussi au pont, et y rencontrant les ambassadeurs qui banquetaient et riaient, et chantaient, et ne songeaient pas au retour, ils se mirent à faire comme eux. Il fallait voir quels festins et quels ébats c’était alors ! Il y avait, à toute heure du jour, comme de la nuit, des tables servies et couvertes des meilleurs mets, et des tonneaux de vin et de cidre défoncés, où chacun y puisait à satiété. Puis des chants et des danses, car Jannig venait les voir souvent et les faisait danser, aux sons de sa flûte. Personne ne parlait de retourner sur ses pas, ni de pousser plus loin. On se trouvait si bien là !

       Il y avait longtemps que cela durait, lorsque le vieux roi, ne voyant pas revenir ni ses ambassadeurs, ni ses officiers, et ne recevant aucune nouvelles d’eux, se décida à se mettre lui-même à leur recherche. Il partit donc seul avec son vieil archevêque. Ils arrivèrent aussi au pont et, y trouvant leurs gens dans l’état que vous savez, tout leur fut alors expliqué, si ce n’est pourtant l’existence du pont lui-même.

       Jannig se trouvait là aussi, avec sa femme, quand les  deux vieillards arrivèrent. Ils vinrent tous les deux au-devant du roi, le saluèrent respectueusement, et Jannig lui dit :

    - Eh bien ! Mon beau-père, vous venez sans doute assister à notre noce ? Nous vous attendions.
    -
    Insolent, répondit le roi furieux, je te ferai pendre, comme un manant que tu es !
    -
    Sire, dit alors l’archevêque, qui voyait qu’il avait de la magie dans l’affaire, et qu’ils n’étaient pas de force à lutter, - Sire je vous conseille de donner votre consentement à leur mariage.
    -
    Jamais ! j’aimerais mieux mourir ! répondit le vieux roi.

    Et il tourna le dos à Jannig et à sa fille.

    - Eh bien ! dit tranquillement Jannig, en tirant sa flûte de sa poche, vous danserez alors beau-père.

       Et il commença de souffler dans sa flûte. Et aussitôt, voilà tout le monde d’entrer en danse, les ambassadeurs, les officiers, les soldats et le vieil archevêque, et le roi lui-même. Tous tournaient, sautaient et gambadaient, pêle-mêle, se heurtant, se bousculant, sans pouvoir s’arrêter. L’archevêque et le roi n’aimaient guère ce jeu, contraire à leur âge et à leur dignité, mais il fallut danser quand même.

    - Assez ! Assez ! Grâce ! Grâce ! criaient-t-ils.

    Enfin, Jannig eut pitié d’eux, il cessa de souffler dans sa flûte, et la danse s’arrêta.

    - Allons-nous-en ! dit à l’archevêque le vieux roi, furieux et honteux à la fois.

       Et ils partirent. Mais une partie du pont s’écroula soudain sous leurs yeux, et ils ne purent aller plus loin. L’archevêque dit au roi :

    C’est en vain, Sire, que vous essayez de lutter contre cet homme, qui doit être un habile magicien, et je pense que vous avez de mieux à faire, c’est de lui donner votre consentement pour qu’il épouse votre fille, d’autant plus qu’il peut très bien s’en passer.

       Le roi reconnut enfin la sagesse de ce conseil, et ils retournèrent tous les deux sur leurs pas, et firent paix avec Jannig. Le mariage de celui-ci avec la princesse fut alors célébré par l’archevêque, et il y eut, à cette occasion, es festins magnifiques, et des jeux et des réjouissances pendant un mois entier.

       Le vieux roi mourut peu de temps après (les uns disent qu’il s’était trop amusé pendant les noces), et Jannig de lui succéder sur le trône. On dit qu’il vécut heureux avec sa femme, qu’il eut plusieurs enfants, qui régnèrent après lui, et qu’il  administra très bien le royaume.

       Quand il mourut, comme il avait toujours vécu en honnête homme et qu’il n’avait jamais abusé ni du pouvoir ni des dons extraordinaires que Dieu lui avait accordés, pour faire du mal à personne, il alla tout droit au paradis.

    Quand il arriva à la porte, il s’écria en voyant saint Pierre, qui vint lui ouvrir :

    - Tiens le bonhomme au pain doux !
    -
    Le paradis, et non le pain doux, comprends-tu à présent ? lui répondit le vieux portier.

    Puis le bon Dieu lui-même vint le recevoir et lui dit :

    - Te voilà, Jannig ? Viens avec moi, que je te fasse les honneurs de ma maison.

       Et le bon Dieu l’introduisit dans son paradis, et, ce fut alors seulement qu’il reconnut que les deux voyageurs qu’ils avaient rencontrés sur la lande, pendant qu’il gardait ses moutons, étaient saint Pierre et le bon Dieu.

    François-Marie-Luzel, Légendes de basse-Bretagne, 1887

    © Le Vaillant Martial


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  • MICHENIK

       Le pauvre Georgik avait juste dix-huit ans sonnés, quand son père et sa mère s’en allèrent de vie à trépas Il avait pour lui sa jeunesse, mais pas un métier, ni un sous vaillant, et il fallait portant manger  du pain.

       « Après tout, se dit-il la fortune ne sourit qu’aux audacieux et aux travailleurs, je la poursuivrai, fût-ce au bout de ce monde. »

    Et le voilà de battre les chemins, de courir les pays, de chercher aventure.

       Il y avait déjà longtemps qu’il avait quitté son village, lorsqu’il arriva devant un château de laide apparence qui se cachait au plus profond d’un bois, comme le ferait un voleur qui a des raisons de chercher l’ombre et le mystère.

       « Ça n’a pas l’air engageant, pensa-t-il, mais ma foi tant pis, j’en ai assez d’user mes chaussures sur les cailloux des routes. Que ce soit le diable ou un homme qui habite là, j’entre. »

       Le propriétaire était précisément à court de domestiques. Aussi accueillit-il  ses offres de services avec empressement.

       « Tu es bienvenu, jeune homme, s’écria-t-il, je n’attendais que toi. Tu auras bon gîte, bonne nourriture, bon salaire et pas grosse besogne. J’ai dans mon écurie un cheval que j’apprécie beaucoup, tu lui donneras neuf livres de foin par jour. Dans ma basse-cour il y a une poule que je préfère tu lui serviras neuf livres de viande. Enfin j’ai un âne que je déteste, tu lui administreras neuf coups de bâtons, mais surtout garde-toi bien d’entrer dans la chambre réservée.

    - Je vous suis très obligé, répondit Georgik, la tâche n’est pas pénible en effet, vous verrez que vous serez content de moi. »

       Dès le lendemain, il se mettait à l’ouvrage. Il apportait ses neuf livres  de foin au cheval, ses neufs livres de viande à la poule et il commençait à distribuer consciencieusement des coups à l’âne, quand soudain, à sa grande surprise celui-ci parla :

       « Quel mal vous ai-je donc causé, gémissait la pauvre bête, pour que vous traitiez de la sorte ? Sachez au moins quelle injustice vous commettez. Je suis un saint ermite. Dieu, pour la rémission de mes péchés, m’a soumis au pouvoir de ce châtelain que le Diable possède. Allez désormais donnez la viande au cheval, les coups à la poule et à moi le foin.

    - Que dira le maître ?
    -
    Ayez confiance en moi, répartit l’âne, je me charge du reste. »

       Georgik suivit le conseil à la lettre. Le second jour, le cheval recevait la viande, l’âne le foin et la poule les coups. Or il n’en fallait pas tant pour venir à bout de celle-ci. Au troisième coup, elle était morte. Georgik en resta atterré : « Que faire maintenant ? se demandait-il, cette sottise me coûtera cher.

    - Mangez la poule, conseilla l’âne, et, agissez comme je vais vous expliquer. Dans la chambre que le maître appelle réservée, il y a dans un coin, une fontaine aux propriétés encore plus merveilleuses et sur la table un peigne encore plus merveilleux.

    Sainte Barbe à Le Faouët (56)

       « Â son contact naissent des chevelures d’or. Vous entrerez dans la chambre, vous puiserez une bouteille d’eau à la fontaine, vous prendrez le peigne, puis vous monterez sur mon dos. La suite me regarde et je vous promets qu’il ne vous arrivera aucun mal. »

       Tout se passa ainsi qu’il était convenu et les deux compagnons partirent à franc-étrier au milieu de la nuit. Ils n’avaient cependant pas pu taire entièrement le bruit de leurs pas. Le maître les avait entendus et il s’était lancé à leur poursuite, avec son cheval préféré.

       Comme les premières lueurs de l’aube blanchissaient la cime des arbres, les fugitifs l’aperçurent qui arrivait par la grand-route, dans une galopade vertigineuse.

       « Jetez en travers l’eau de la bouteille ! » commanda l’âne qui était essoufflé. Georgik obéit, et voici que devant eux bouillonna en cascade torrentueuse, traçant un sillon profond dans le sol et une rivière se mit à couler, arrêtant net la poursuite du cavalier.

       « Nous somme sauvés dit l’âne, il ne nous reste plus à présent qu’à nous séparer et à suivre chacun notre destinée. Souvenez-vous cependant d’un dernier conseil : Aux gens qui vous interrogeront ne causez pas. Si l’on vous pose une question qui vous déplaît, vous répondrez d’un seul mot : Michenik ! Michenik ! Quoiqu’il advienne, si vous courez un danger appelez-moi Merlinik, à mon secours, s’il vous plaît ! Et je serai là près de vous toujours. »

       Ayant parlé de la sorte, l’âne s’éloigna de son côté, tandis que Georgik, revêtu d’une peau de mouton et d’habits très pauvres, allait se proposer au roi pour garder ses troupeaux. On l’accepta sur sa bonne mine, bien qu’à chacune des conditions qu’on lui proposait, il ne témoignât de sa satisfaction que par ces mots : Michenik ! Michenik !

       Il était là depuis pas mal de temps, vaquant de son mieux à son métier, quand la nouvelle se répandit que le roi avait résolu de marier ses filles.

       « Je ne veux pas imiter l’exemple des autres souverains, avait déclaré le bon prince, ils font faire à leurs enfants des mariages de convention, souvent contre leur gré. Mes filles sont assez riches et peuvent choisir leurs préférés. »

       Elles choisirent en effet, et la surprise ne fut pas médiocre de voir la première prendre Jean-Marie le garçon jardinier et la deuxième Joseph, le valet d’écurie. Mais cela devint presque du scandale, quand on sut que la troisième, la plus belle et la meilleure, s’arrêtait au berger, ce personnage ridicule qui avait l’air innocent et qui à toutes les questions, n’avait qu’un mot sur les lèvres : Michenik !

       La décision de la princesse était d’ailleurs irrévocable, le roi y souscrit et le mariage fut célébré aussitôt avec éclat.

       Il n’y avait pas encore trois mois d’écoulés depuis l’événement qu’une triste nouvelle fut apportée à la cour. La guerre avait éclaté entre le monarque et le pays voisin. Trois armées allaient entrer en campagnes et les trois gendres devaient en prendre le commandement.

    « Tu iras aussi dit le roi à Georgik.

    - Michenik ! Michenik ! » avait répondu celui-ci.

       On lui offrit pour le conduire un bidet étique et poussif « Michenik, Michenik ! » avait-il encore répondu. Au bout d’un kilomètre, la pauvre bête tombait d’inanition, juste au moment où les deux autres gendres, qui étaient les favoris de la cour passaient sur des chevaux magnifiquement harnachés. Ils éclatèrent de rire, en voyant son embarras : »Le voilà bien lourdaud, s’écrièrent-ils. Â ce compte-là, il arrivera sur le terrain de la lutte quand la guerre sera terminée depuis longtemps. »

       « Michenik ! Michenik », fit simplement le jeune homme, en haussant les épaules, et quand ses beaux-frères eurent tournés le dos, il appela : Merlinik, à mon secours, s’il vous plaît ! »

    Â l’instant on entendit le galop d’un coursier qui accourait avec la rapidité de la flèche. C’était l’âne qui lui avait sauvé la vie et qui lui apportait un superbe habit et des armes de prix. Il revêtit l’habit et les armes, sauta en selle et en un clin d’œil atteignit ses beaux-frères. Ceux-ci ne reconnurent pas ce cavalier en somptueux équipage.

    « Où allez-vous, Messire ? lui demandèrent-ils.

    - Â la guerre : riposta Georgik.
    -
    Attendez-nous donc, car nous y allons aussi !
    -
    Je ne saurais. J’espère que la guerre sera terminée depuis longtemps, quand vous arriverez sur le champ de bataille. » Et Georgik sur son âne plus vif que le vent, disparut dans le lointain.

       Son espoir ne fut pas trompé. Il besogna avec tant de courage et d’habileté qu’il arrêta les hostilités et signa le traité de paix, avant que ses beaux-frères ne l’eussent rejoint.

    Il les rencontra comme il s’en retournait.

    « D’où venez-vous ? interrogèrent-ils.

    - De la guerre !
    -
    C’est donc fini ?
    -
    Hé oui ! En vérité, et voilà le traité de paix.
    -
    Pour Dieu ! Étranger, lisez-le nous !
    -
    Je le ferai volontiers, mais la condition que j’exige vous paraîtra peut-être dure.
    -
    Laquelle ?
    -
    Il me faudra deux pommes d’orange. »

       En ce pays il était d’usage en effet qu’au lieu de donner des bagues aux femmes on remit des pommes d’orange aux hommes qui se mariaient.

       « Comme vous le dites, la condition semble dure, mais nous l’acceptons néanmoins », déclarèrent les deux beaux-frères d’un air résigné.

       Ils étaient à peine entré à la cour les uns et les autres qu’une affreuse calamité éprouva le royaume. Le monarque perdit la vue. En vain eut-on recours aux médecins et aux empiriques, personne ne sut indiquer un remède efficace. Un sorcier finit pourtant par déclarer qu’il n’y avait qu’un moyen de rendre la lumière au malade, c’était d’aller puiser de l’eau à la source de la clarté et de lui laver les yeux avec cette eau. Les trois beaux-frères se proposèrent pour tenter l’entreprise. Tous les trois partirent dans l’équipage qu’ils avaient pris en se rendant à la guerre. La même aventure leur survint. Il n’y avait pas un quart-d’ ’heure qu’ils étaient en marche que le cheval décharné dont Georgik  avait été pourvu tombait inanimé au milieu de la route et que ses deux compagnons enchantés de sa déconfiture piquèrent de l’avant en se moquant de lui.

       Georgik néanmoins ne demeuras pas dans l’embarras : « Au secours ! Merlinik » cria-t-il, et l’âne sauveur d’accourir à bride abattue, avec un déguisement complet à son usage. Atteindre ses beaux-frères et les dépasser, sans qu’il eut fût possible de le reconnaître, fut alors pour lui l’affaire d’un instant. En quelques bonds de son coursier, il parvint à la fontaine de la clarté. Or, elle était gardée par un dragon à sept têtes qui d’ordinaire dormait, mais qui une fois sorti de son sommeil, restait quinze ans sans fermer l’œil. Ce jour-là précisément il était réveillé et il veillait jalousement sur la source.

       Il en fut pour ses frais d’ailleurs. En vain il allongeait ses sept têtes menaçantes et poussait-il des rugissements affreux, l’âne sans s’effrayer, tournait prompt comme l’éclair, autour de la fontaine. Au troisième tour, Georgik, du bout de son épée, plongea une fiole dans l’eau, la remplit et se sauva vivement.

    Au milieu du trajet, il aperçut ses beaux-frères qui précipitaient leur marche.

    « Pourquoi courez-vous donc si vite ? leur demanda-t-il.

    - Nous allons chercher de l’eau de clarté pour le roi, répliquèrent-ils
    -
    Inutile de vous déranger, croyez-moi, la voici cette eau. » Et il leur montrait une fiole pleine.
    -
    « De grâce ! s’écrièrent à la fois les deux beaux-frères, confiez-la nous
    -
    Elle m’a trop coûté à prendre pour que je vous la livre sans salaire.
    -
    Nous vous demandons ce que vous exigerez.
    -
    Soit ! Mais vous me la paierez cher. J’exige que l’un et l’autre vous coupiez vos gros doigts de pieds et me les remettiez en échange. »

       Les deux malheureux beaux-frères tressaillirent d’épouvante. Comment consentir à une pareille exigence ? Ils n’avaient pourtant pas le choix, car Georgik ne consentait même pas à discuter. Ils se résignèrent donc, mutilèrent leurs doigt de pied et obtinrent la fiole. Or elle était pleine d’eau bourbeuse qui avait été puisée dans la rivière, tandis que Georgik cachait soigneusement celle qui contenait l’eau de la clarté de la fontaine.

       Ils se rendirent compte bientôt de l’inefficacité de leur remède. Ils eurent beau laver les yeux du monarque avec leur eau bourbeuse, celui-ci ne s’en portait que plus mal. Quant à Georgik, on ne pensa pas à le consulter. Il était d’ailleurs toujours traité n paria, personne devant un ter souffre-douleur, ne se serait douté qu’il était le gendre du roi.

       Lui, cependant, de son côté, se distrayait à sa façon. Monté sur son âne, il se promenait chaque soir autour du château. On entendait à peine le galop de sa monture, on distinguait même le cavalier à travers les ténèbres, mais son allure était si vive qu’il était impossible de le reconnaître. Dans tout le pays, on ne parlait plus que du mystérieux revenant qui faisait trembler les plus audacieux.

       Désireux d’en avoir le cœur net, les deux autres beaux-frères eurent une idée. On annonça que le roi allait offrir un grand festin auquel devaient être invités les gens de marque du royaume. Ils pensaient bien que le promeneur nocturne se trouverait dans leurs rangs et qu’on le discernerait à quelque signe.

       Toutefois, comme ils ne désiraient pas se présenter à leurs hôtes en compagnie de ce Michenik qui, avec ses airs innocents, les couvrait de honte, ils ordonnèrent d’envoyer celui-ci au loin avec sa femme. Le jeune homme accepta cette nouvelle humiliation, sans murmurer, il n’en fut pas de même de cette dernière.

       Lorsqu’elle se vit seule avec son mari, telle une déshéritée dans un pays désert, elle ne put retenir ses larmes.

       « Faut-il donc, gémissait-elle, que je sois malheureuse à ce point ? Encore si j’avais un époux comme les autres femmes, mais hélas le mien ne vaut guère mieux qu’un muet. Michenik, Michenik, voilà son seul discours. Un perroquet en dirait davantage. »

       Cette fois l’affront était trop sanglant, il atteignit Georgik au plus sensible de son cœur. Aussi ne peut-il y résister. Il retrouva soudain la parole :

       « Vous avez raison, femme chérie de vous plaindre de moi, répondit-il. Il y a cependant une fin à tout. J’entends désormais reprendre la place qui me convient dans cette société des hommes et être considéré à la cour en digne gendre du roi. Vous n’aurez plus à rougir, je vous le promets. »

       Ayant ainsi parlé, il appela : »Merlinik, à mon secours s’il vous plaît ! ». Alors dans un nuage de poussière, on vit apparaître un magnifique attelage sur lequel les jeunes époux montèrent et qui les transporta en une minute jusqu’au château royal. Leur entrée fit sensation. Tout le monde, courtisans et serviteurs, accourut. Chacun reconnut Georgik et sa femme et les deux autres beaux-frères ne purent s’empêcher de les complimenter sur cette transformation. Quand l’heure sonna d’aller au festin. Georgik prit la tête du cortège, laissant flotter sur ses épaules ses beaux cheveux d’or que le peigne enchanté  lui avait donnés et se mit à table à la droite du roi.

       Il s’était promis de tirer une vengeance éclatante des humiliations que ses beaux-frères lui avaient infligées. Ils ne tardèrent pas à lui en fournir eux-mêmes l’occasion ?

       Comme le repas touchait à sa fin, le vieux roi aveugle, suivant l’habitude ce temps, pria ses principaux convives de lui conter quelques histoires intéressantes. Les deux beaux-frères entamèrent le récite de leurs soi-disant prouesses au cours de la dernière guerre Georgik ne perdit pas un mot. Il attendait les narrateurs pour le moment du retour. Alors il se leva et se tournant vers eux, dans un geste de défi :

       « Vous en avez menti, s’écria-t-il, aussi vrai que je suis devant vous aujourd’hui et que je l’étais alors. Ce n’est pas vous qui avez conduit la guerre et ce n’est pas vous qui avez signé la paix. »

    Les deux gendres bondirent sous l’outrage :

    « Qui est-ce donc ? demandèrent-ils
    -
    C’est moi, et je m’en vais tout de suite cous rafraîchir le souvenir. Voulez-vous me montrer où sont vos pommes d’orange ? » Les deux gendres baissèrent la tête.

       « Vous ne le sauriez en effet, ajouta Georgik, car vous me les avez confiées en échange du traité de paix que je rapportais. Les voici ! » Et il les tira de dessous  son pourpoint.

       « Et maintenant, racontez à cette assemblée que qui vous advint lors de notre voyage à la fontaine de la clarté

    - Nous y sommes allés, répliquèrent les gendres,  malgré les difficultés et nous y avons puisé de l’eau dont nous avons baigné les yeux du roi
    -
    Hélas ! murmura le roi, je m’en suis que plus mal trouvé.
    -
    Je n’en suis pas surpris déclara Georgik, c’était l’eau d’une rivière fangeuse. Mais puisque ces vaillants gentilshommes nous ont dit ce qu’ils avaient rapporté, pourraient-ils nous dire également ce qu’ils avaient laissé en route ? »
    -
    Les gendres n’osaient souffler mot.

       « Regardez ! » Et de l’une de ses poches Georgik retirait les gros doigts de pieds des malheureux. « Ils me les avaient livrés en échange de l’eau que moi j’avais puisée à la fontaine de clarté, et encore en ont-ils été pour leurs frais, car j’ai conservé de par moi le liquide bienfaisant, pour ne leur remettre qu’une contrefaçon. Vous en jugerez d’ailleurs vous-mêmes. »


     

       En achevant ces mots, il déboucha la fiole, en versa quelques gouttes dans les yeux du roi et instantanément rendit à celui-ci la lumière, tandis que l’assemblée éclatait en applaudissements. Les deux autres gendres avaient disparu.

       « Bravo, mon fils, s’écria le vieux roi, vous avez noblement fait vos preuves. Â vous mon héritage ! » Et sur sa tête il posa la couronne et il consacra souverain d’un grand royaume celui qui avait été le paria de la cour, Michenik l’innocent.

    François Cadic, Contes et Légende de Bretagne 1907

    © Le Vaillant Martial


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  •    Il y avait autrefois au Ponthou une auberge que l'on appelait l’Auberge blanche, à cause de la couleur de la façade. Les aubergistes étaient d’honnêtes gens qui faisaient leurs pâques tous les ans et on n'avait pas besoin de compter après eux. Les voyageurs descendaient à l'Auberge blanche, et les chevaux connaissaient si bien la porte de l'écurie qu'ils s'y arrêtaient d'eux-mêmes. 

       Le décapiteur de moissons (1) [i]avait commencé à rendre les jours tristes et courts. Un soir que Floc'h, le maître de l'Auberge blanche, était à la porte, un voyageur, qui avait l'air d'un homme d'importance et montait un beau cheval qui n'était pas du pays, s'arrêta près du seuil, porta la main à son chapeau, et dit à l'aubergiste :

    - Je voudrais souper et une chambre pour moi seul.  

    Floc'h tira d'abord sa pipe de sa bouche, puis son chapeau de dessus sa tête, et répondit :

      - Dieu vous bénisse, Monsieur ; vous aurez à souper ; mais pour une chambre à vous seul, nous ne pouvons vous en donner, car nous avons, là-haut, six muletiers qui s'en retournent à Redon, et ils ont pris les six lits de l'Auberge blanche

    Le voyageur dit alors :

    - Mon Dieu, brave homme, tâchez que je ne reste pas dehors. Les chiens ont un chenil ; il n'est pas juste que les chrétiens ne trouvent point où coucher, par un temps comme celui-ci.
      - Monsieur l'étranger, répondit Floc'h bien marri, je ne sais que vous dire, sinon que l'auberge est pleine, et qu'il reste seulement la chambre rouge.
    - Eh bien, donnez-la-moi, répliqua l’'inconnu. 

     Mais l'aubergiste se gratta la tête et devint triste, car il ne pouvait donner la chambre rouge au voyageur. 

     - Depuis que je suis à l'Auberge blanche, dit-il enfin, il n'y a jamais eu que deux hommes qui ont couché dans cet endroit, et, le lendemain, leurs cheveux se trouvaient blancs, de noirs qu'ils avaient été la veille. 

       Le voyageur regarda l'aubergiste. 

    - Avez-vous donc des morts qui reviennent chez vous, brave homme ? demanda-t-il.
     - Il y en a, murmura Floc'h.
    - Alors, à la grâce de monsieur le bon Dieu et de madame la Vierge. Faites-moi du feu dans la chambre rouge et bassinez mon lit, car j'ai froid. 

     L'aubergiste fit ce qui lui était ordonné.

     Quand il eut soupé, le voyageur souhaita une bonne nuit à tous ceux qui étaient à table, et il monta dans la chambre rouge. L'aubergiste et sa femme, tout tremblants, se mirent en prière. Cependant l'étranger était arrivé à l'endroit où il devait coucher, et il regarda autour de lui.

     C'était une grande chambre couleur de feu, avec de grandes taches luisantes sur le mur, si bien qu'on l'aurait crue peinte avec du sang encore frais. Dans le fond, il y avait un lit carré qu'entouraient de grands rideaux. Le reste était vide, et l'on entendait le vent qui soufflait tristement dans la cheminée et dans les corridors, comme les voix des âmes demandant des prières. 

     Le voyageur se mit à genoux, parla tout bas à Dieu, puis se coucha sans crainte ; bientôt il s'endormit.

       Mais voilà qu'au moment où minuit sonnait à l'église éloignée, il se réveilla et il entendit les rideaux qui glissaient sur leurs gaules de fer et qui s'ouvraient à sa droite.

     Le voyageur voulut descendre du lit ; ses pieds heurtèrent quelque chose de froid, et il recula effrayé. 

       Il y avait là, devant lui, un cercueil avec les quatre cierges aux quatre coins, et, par-dessus, le grand drap noir semé de larmes blanches !

      L’étranger s'élança de l'autre côté du lit ; aussitôt le cercueil y passa et lui barra, de nouveau, le passage.  Cinq fois il essaya de sortir, et cinq fois la bière se plaça sous ses pieds, avec les cierges et le drap noir.  Le voyageur comprit que c'était un mort qui avait sa demande à faire, il se mit à genoux dans son lit, et après s'être signé :

    - Qui es-tu, mort ? dit-il, parle ! C’est un chrétien qui t'écoute. 

    Une voix sortit du cercueil, et dit :

     - Je suis un voyageur assassiné ici par ceux qui tenaient l'auberge avant l'homme qui y demeure maintenant ; je suis mort en état de péché, et je brûle dans le purgatoire.
     - Que veux-tu, âme en peine, pour te soulager ? 
     - Il me faut six messes dites à l'église de
    Notre-Dame du Folgoët par un prêtre en étole noire et blanche ; puis, un pèlerinage fait en mon intention par un chrétien à Notre-Dame de Rumengol

       À peine le voyageur avait-il parlé ainsi, que les cierges s'éteignirent ; les rideaux se fermèrent, et tout rentra dans le silence.

       L'étranger passa la nuit en prières.  Le lendemain, il raconta tout à l'aubergiste, puis il lui dit : 

     - Brave homme, je suis M. de Rohan, de famille noble s'il en est en Bretagne. J'irai faire un pèlerinage à Rumengol, et je payerai les six messes. Ne vous inquiétez donc plus, car l'âme sera délivrée.  Un mois après, la chambre rouge avait perdu sa couleur de sang; elle était redevenue blanche et gaie comme les autres, et l'on n'y entendait plus d'autre bruit que celui des hirondelles qui nichaient dans la cheminée ; on n'y voyait plus autre chose que trois lits et un crucifix. 

     Le voyageur avait tenu sa parole.

    © Le Vaillant Martial

    [i] (1) Dibenn-eost, c'est un des noms donnés, en Bretagne, à l'automne. Source / Émile SOUVESTRE, Le foyer breton, 1845.)

     


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  • Péronnik L’idiot[i] 

    V

    ous n’êtes pas sans avoir rencontré de ces pauvres innocents que le prêtre a baptisés avec l’huile de lièvre[i]  et qui ne savent que s’arrêter devant les portes pour demander leur pain. On dirait des veaux qui ont perdu le chemin de leur étable. Ils regardent de tous côtés avec de grands yeux et la bouche ouverte, comme s’ils cherchaient quelque chose ; mais ce qu’ils cherchent n’est pas assez commun dans le pays pour qu’on le trouve sur les grands chemins, car c’est de l’esprit.

       Peronnik était un de ces pauvres idiots qui ont pour père et mère la charité des chrétiens. Il allait devant lui sans savoir où ; quand il avait soif, il buvait aux fontaines ; quand il avait faim, il demandait aux femmes qu’il voyait sur leurs seuils les croûtes de rebut ; quand il avait sommeil, il cherchait une meule de paille et y creusait son lit, comme un lézard.

       Du reste, Peronnik n’était pas mal vêtu pour son état. Il avait une culotte de toile à laquelle il ne manquait que le fond, un gilet garni d’une manche et la moitié d’un bonnet qui avait été neuf. Aussi, quand Peronnik avait mangé, il chantait de tout son cœur, et il remerciait Dieu, soir et matin, de lui avoir fait tant de présents sans y être obligé. Quant à savoir un métier, Peronnik n’en avait jamais appris ; mais il était habile en beaucoup de choses. Il faisait autant de repas qu’on voulait, il dormait plus longtemps que personne, et il imitait avec sa langue le chant des alouettes. Il y en a maintenant plus d’un dans le pays qui n’en pourrait pas faire autant.

       À l’époque dont je vous parle (c’est-à-dire il y a mille ans et plus) le Pays du blé blanc n’était pas tout à fait comme vous le voyez aujourd’hui. Depuis ce temps-là bien des gentilshommes ont mangé leur héritage et changé leurs futaies en sabots ; aussi, la forêt de Paimpont s’étendait-elle sur plus de vingt paroisses. Il y en a même qui disent qu’elle passait la rivière et allait rejoindre Elven.

       Quoi qu’il en soit, Peronnik arriva un jour à une ferme bâtie sur la lisière du bois, et, comme il y avait déjà longtemps que la cloche du Bénédicité sonnait dans son estomac, il s’approcha pour demander à manger.

       La fermière était justement à genoux sur le seuil de la porte et se préparait à nettoyer la bassine à bouillie avec sa pierre à fusil [ii] ; mais quand elle entendit la voix de l’idiot qui demandait à manger au nom du vrai Dieu, elle s’arrêta et lui tendit le chaudron.

    – Tiens, dit-elle, mon pauvre Jean le Veau[iii], mange le gratin et dis un Pater pour nos pourceaux qui ne peuvent pas engraisser.

       Peronnik s’assit à terre, mit la bassine entre ses jambes, et se mit à gratter avec ses ongles ; mais il ne réussissait à trouver que bien peu de choses, car toutes les cuillers de la maison avaient déjà passé par là. Cependant il se lécha les doigts, en faisant entendre un grognement de satisfaction, comme s’il n’eût jamais mangé rien de meilleur.

    – C’est de la farine de mil, dit-il à demi-voix, de la farine de mil détrempée avec du lait de vache noire[iv] par la meilleure faiseuse de tout le bas pays.

    La fermière, qui s’en allait, se retourna flattée.

    – Pauvre innocent, dit-elle, il en reste bien peu ; mais j’ajouterai un morceau de pain de méteil[v] .

       Elle apporta au jeune garçon l’entamure d’une miche qui arrivait du four ; Peronnik y mordit comme un loup dans une cuisse d’agneau et s’écria qu’il devait avoir été pétri par le boulanger de monseigneur l’évêque de Vannes ! La paysanne enorgueillie répondit que c’était bien autre chose quand on le mangeait avec du beurre nouvellement baratté, et, pour le prouver, elle en apporta dans la petite écuelle couverte. Après en avoir goûté, l’idiot déclara que c’était du beurre vivant [vi] , que celui de la semaine blanche ne le valait pas [vii] , et, afin de mieux appuyer ses éloges, il étendit sur son entamure tout ce qui se trouvait dans la sébile. Mais le contentement empêcha la fermière de s’en apercevoir, et elle ajouta encore à ce qu’elle avait déjà donné un morceau de lard qui restait de la soupe du dimanche.

       Peronnik vantait toujours plus chaque morceau et avalait tout, comme si c’eût été de l’eau de source, car il n’avait point fait, depuis bien longtemps, un pareil repas. La fermière allait et venait, tout en le regardant manger, et ajoutait, par-ci par-là, quelques bribes qu’il recevait en faisant le signe de la croix.

       Pendant qu’il était ainsi occupé à prendre des forces, voilà qu’un cavalier armé parut à la porte de la maison, et s’adressa à la femme pour lui demander le chemin du château de Kerglas.

    – Jésus mon Dieu monsieur le gentilhomme, est-ce là que vous allez ? s’écria la fermière.
    – Oui, répondit l’homme de guerre, et je suis venu pour cela d’un pays si éloigné qu’il a fallu marcher trois mois, nuit et jour, pour arriver jusqu’ici.
    – Et que venez-vous chercher à Kerglas ? reprit la Bretonne.
    – Je viens chercher le bassin d’or et la lance de diamant.
    – Ce sont donc deux choses d’un grand prix ? demanda Peronnik.
    – D’un plus grand prix que toutes les couronnes de la terre, répondit l’étranger, car outre que le bassin d’or produit, à l’instant, les mets et les richesses que l’on désire, il suffit d’y boire pour être guéri de tous ses maux, et les morts eux-mêmes ressuscitent en le touchant de leurs lèvres. Quant à la lance de diamant, elle tue et brise tout ce qu’elle touche.
    – Et à qui appartiennent cette lance de diamant et ce bassin d’or ? reprit Peronnik émerveillé.
    – À un magicien que l’on appelle Rogéar, et qui habite le château de Kerglas, répondit la fermière ; on le voit tous les jours passer, à la lisière du bois, monté sur sa jument noire que suit un poulain de treize mois ; mais nul n’oserait l’attaquer, car il tient dans sa main la lance sans merci.
    – Oui, reprit l’étranger, mais l’ordre de Dieu lui défend de s’en servir au château de Kerglas. Dès qu’il y arrive, la lance et le bassin sont déposés au fond d’un souterrain obscur qu’aucune clef ne peut ouvrir ; aussi est-ce là que je veux aller attaquer le magicien.
    – Hélas ! Vous ne pourrez réussir, mon maître, reprit la paysanne ; plus de cent autres gentilshommes ont essayé l’aventure, avant vous, sans qu’aucun n’ait reparu.
    – Je le sais, bonne femme, répliqua le cavalier ; mais ils n’avaient pas reçu, comme moi, les instructions de l’ermite de Blavet.
    – Et que vous a dit l’ermite ? demanda Peronnik.
    – Il m’a averti de tout ce que j’aurai à faire, reprit l’étranger ; d’abord il faudra que je traverse le bois trompeur où toutes espèces d’enchantements seront employés pour m’effrayer et me faire perdre ma route. La plupart de ceux qui m’ont précédé s’y sont égarés et y ont péri de froid, de fatigue ou de faim.
    – Et si vous le passez ? dit l’idiot.
    – Si je le passe, continua le gentilhomme, je rencontrerai un korrigan armé d’un aiguillon de feu qui réduit en cendres tout ce qu’il touche. Ce korrigan veille près d’un pommier auquel il faudra que je prenne une pomme.
    – Et ensuite ? ajouta Peronnik.
    – Ensuite, je trouverai la fleur qui rit, gardée par un lion dont la crinière est formée de vipères, et il faudra que je cueille la fleur ; après quoi j’aurai à passer le lac des dragons, à combattre l’homme noir armé d’une boule de fer qui atteint toujours le but et revient d’elle-même à son maître ; j’entrerai enfin dans le vallon des plaisirs, où je verrai tout ce qui peut tenter un chrétien et le retenir, et j’arriverai à une rivière qui n’a qu’un seul gué. Là se trouvera une dame vêtue de noir que je prendrai en croupe et qui me dira ce que je dois faire.

       La fermière essaya de prouver à l’étranger qu’il ne pourrait jamais supporter toutes ces épreuves ; mais celui-ci répondit que ce n’était point-là une affaire à être jugée par les femmes, et, après s’être fait indiquer l’entrée de la forêt, il mit son cheval au galop et disparut parmi les arbres.

       La fermière poussa un gros soupir, en déclarant que c’était un mort de plus que le Christ allait avoir à juger ; elle donna quelques croûtes à Peronnik et l’engagea à continuer son chemin.

       Celui-ci allait suivre son conseil lorsque le maître de la ferme arriva des champs. Il venait justement de renvoyer l’enfant qui gardait les vaches à l’entrée du bois, et il cherchait, dans son esprit, comment il pourrait le remplacer.

       La vue de l’idiot fut pour lui un trait de lumière ; il pensa qu’il avait trouvé ce qui lui manquait, et, après quelques questions, il demanda brusquement à Peronnik s’il voulait rester à la ferme pour surveiller le bétail. Peronnik eût préféré avoir à se surveiller tout seul, car personne n’avait plus de courage que lui pour ne rien faire ; mais il sentait encore sur ses lèvres le goût du lard, du beurre frais, du pain de méteil et du gratin de mil ; aussi se laissa-t-il tenter et accepta-t-il la proposition du fermier.

       Celui-ci le conduisit sur-le-champ au bord de la forêt ; il compta tout haut les vaches (sans oublier les génisses), lui coupa une baguette de coudrier pour qu’il pût les conduire, et l’avertit de les ramener au soleil couchant.

       Voilà donc Peronnik devenu curé de bestiaux, devant les empêcher de mal faire, et courant de la noire à la rousse et de la rousse à la blanche pour les retenir où il fallait.

       Or, pendant qu’il courait ainsi de côté et d’autre, il entendit tout à coup des pas de chevaux, et il aperçut, dans une des allées du bois, le géant Rogéar assis sur sa jument, suivi du poulain de treize mois. Il portait au cou le bassin d’or et à la main la lance de diamant qui brillait comme une flamme. Peronnik effrayé se cacha derrière un buisson ; le géant passa près de lui, puis continua sa route. Lorsqu’il eut disparu, l’idiot sortit de sa cachette et regarda le côté par lequel il était parti, mais sans pouvoir reconnaître le chemin qu’il avait suivi.

       Cependant des cavaliers armés arrivaient sans cesse pour chercher le château de Kerglas et on n’en voyait aucun revenir. Le géant, au contraire, faisait tous les jours sa promenade. L’idiot, qui avait fini par s’enhardir, ne se cachait plus lorsqu’il passait, et le regardait, de loin, avec des yeux d’envie, car le désir de posséder le bassin d’or et la lance de diamant grandissait chaque jour dans son cœur. Mais il en était de cela comme d’une bonne femme, c’était une chose plus facile à souhaiter qu’à obtenir.

       Un soir que Peronnik était seul dans la pâture, comme d’habitude, voilà qu’un homme à barbe blanche s’arrêta à la lisière de la forêt. L’idiot crut que c’était encore quelque étranger qui venait pour tenter les aventures, et il lui demanda s’il ne cherchait pas la route de Kerglas.

    – Je ne la cherche pas, car je la connais, répondit l’inconnu.
    – Vous y êtes allé et le magicien ne vous a pas tué ! s’écria l’idiot.
    – Parce qu’il n’avait rien à craindre de moi, répliqua le vieillard à barbe blanche ; on me nomme le sorcier Bryak et je suis le frère aîné de Rogéar. Quand je veux l’aller visiter je viens ici, et, comme malgré ma puissance je ne pourrais traverser le bois enchanté sans m’égarer, j’appelle le poulain noir pour me conduire.

       À ces mots, il traça trois cercles avec son doigt sur la poussière, répéta tout bas des paroles que le démon apprend aux sorciers, puis il s’écria :

                 Poulain libre des pieds, poulain libre des dents,
                Poulain, je suis ici, viens vite, je t’attends.

       Le petit cheval parut aussitôt. Bryak lui mit un licou, une entrave, monta sur son dos et le laissa rentrer dans la forêt.

       Peronnik ne dit rien à personne de cette aventure ; mais il comprenait maintenant que la première chose pour se rendre à Kerglas était de monter le poulain qui connaissait la route. Malheureusement il ne savait ni tracer les trois cercles, ni prononcer les paroles magiques nécessaires pour faire entendre l’appel :

                 Poulain libre des pieds, poulain libre des dents,
                Poulain, je suis ici, viens vite, je t’attends.

        Il fallait donc trouver une autre manière de s’en rendre maître, et, une fois qu’il serait pris, le moyen de cueillir la pomme, de saisir la fleur qui rit, d’échapper à la boule de l’homme noir, et de traverser le vallon des plaisirs.

       Peronnik y songea longtemps, et il lui sembla enfin qu’il pourrait réussir. Ceux qui sont forts vont chercher le danger avec leur force, et, le plus souvent, ils y périssent ; mais les faibles prennent les choses de côté. Ne pouvant espérer de combattre le géant, l’idiot résolut d’avoir recours à la ruse. Quant aux difficultés, il ne s’en effraya pas ; il savait que les nèfles sont dures comme cailloux quand on les cueille, et qu’avec un peu de paille et beaucoup de patience elles finissent, pourtant, par mollir[viii] .

       Il fit donc tous ses préparatifs pour l’heure où le géant devait paraître à l’entrée du bois. Il arrangea d’abord un licou et une entrave de chanvre noir, un lacet à prendre les bécasses, dont il trempa les crins dans l’eau bénite, une poche de toile qu’il remplit de glu et de plumes d’alouettes, un chapelet, un sifflet de sureau et un morceau de croûte frotté de lard rance. Cela fait, il émietta le pain de son déjeuner le long de la route que suivait Rogéar, sa jument et son poulain de treize mois.

       Tous trois parurent à l’heure ordinaire et traversèrent la pâture, comme ils le faisaient tous les jours : mais le poulain, qui marchait la tête basse et flairant la terre, sentit les miettes de pain et s’arrêta pour les manger, de sorte qu’il se trouva bientôt seul et hors de vue du géant. Alors Peronnik s’approcha doucement ; il lui jeta son licou, attacha deux de ses pieds avec l’entrave, sauta sur son dos et le laissa aller à sa fantaisie, car il était bien sûr que le poulain, qui connaissait le chemin, le conduirait au château de Kerglas.

       Le jeune cheval prit effectivement, sans hésiter, une des routes les plus sauvages, marchant aussi vite que le lui permettait l’entrave.

       Peronnik tremblait comme une feuille, car tous les enchantements de la forêt se réunissaient pour l’effrayer. Tantôt il lui semblait qu’un gouffre sans fond s’ouvrait devant sa monture, tantôt les arbres paraissaient s’enflammer et il se trouvait au milieu d’un incendie ; souvent, au moment de passer un ruisseau, le ruisseau devenait torrent et menaçait de l’emporter ; d’autres fois, quand il suivait un sentier, au pied de la colline, d’immenses rochers avaient l’air de se détacher et de rouler vers lui pour l’écraser. L’idiot avait beau se dire que c’étaient des tromperies du magicien, il sentait sa moelle se refroidir de peur. Enfin il se décida à enfoncer son bonnet sur ses yeux pour ne rien voir et à laisser le poulain l’emporter.

       Tous deux arrivèrent ainsi dans une plaine où cessaient les enchantements. Alors Peronnik releva son bonnet et regarda autour de lui.

       C’était un lieu aride et plus triste qu’un cimetière. De loin en loin, on voyait les squelettes des gentilshommes qui étaient venus pour chercher le château de Kerglas. Ils étaient là, étendus à côté de leurs chevaux, et des loups gris achevaient de ronger leurs os.

       Enfin l’idiot rencontra une prairie ombragée tout entière par un seul pommier si chargé de fruits que les branches pendaient jusqu’à terre. Devant l’arbre était le korrigan tenant à la main l’épée de feu qui réduisait en cendres tout ce qu’elle touchait.

       À la vue de Peronnik, il jeta un cri semblable à celui de la corneille de mer et leva son épée ; mais, sans paraître s’étonner, le jeune garçon ôta son bonnet avec politesse.

    – Ne vous dérangez pas, mon petit prince, dit-il ; je veux seulement passer pour me rendre à Kerglas, où le seigneur Rogéar m’a donné rendez-vous.
    – À toi, répondit le nain, et qui es-tu donc ?
    – Je suis le nouveau serviteur de notre maître, reprit l’idiot ; vous savez bien, celui qu’il attend !
    – Je ne sais rien, répliqua le nain, et tu m’as tout l’air d’un affronteur.
    – Faites excuse, interrompit Perronik, ce n’est pas mon métier ; je suis seulement preneur et dresseur d’oiseaux. Mais, pour Dieu ! Ne me retardez pas, car Monsieur le magicien compte sur moi, et même il m’a prêté son poulain, comme vous voyez, pour que j’arrive plus tôt au château.

        Le korrigan remarqua en effet, alors, que Peronnik montait le jeune cheval du magicien, et il commença à penser qu’il lui disait vrai. L’idiot avait d’ailleurs l’air si innocent qu’on ne pouvait le croire capable d’inventer une histoire. Cependant il parut encore douter et il lui demanda quel besoin le magicien avait d’un oiseleur.

    – Un grand besoin, à ce qu’il paraît, répliqua Peronnik, car, selon son dire, tout ce qui graine et tout ce qui mûrit dans le jardin de Kerglas est à l’instant dévoré par les oiseaux.
    – Et comment feras-tu pour les empêcher ? demanda le nain.

       Peronnik montra le petit piège qu’il avait fabriqué et dit qu’aucun oiseau n’y pouvait échapper.

    – C’est ce dont je veux m’assurer, reprit le korrigan. Mon pommier est aussi ravagé par les merles et par les grives ; tends ton piège, et, si tu peux les prendre, je te laisserai passer.

       Peronnik y consentit ; il attacha son poulain à un arbre, s’approcha du tronc du pommier, y fixa un des bouts du piège, puis il appela le korrigan pour tenir l’autre bout, tandis qu’il préparait les brochettes. Celui-ci fit ce que l’idiot demandait ; alors Peronnik tira subitement le nœud coulant, et le nain se trouva lui-même pris comme un oiseau.

       Il poussa un cri de rage et voulut se dégager ; mais le lacet, qui avait été trempé dans l’eau bénite, résista à tous ses efforts. L’idiot eut le temps de courir à l’arbre, d’y cueillir une pomme et de remonter sur le poulain, qui continua sa route.

       Ils sortirent ainsi de la plaine, et se trouvèrent en face d’un bosquet composé des plus belles plantes. Il y avait là des roses de toutes couleurs, des genêts d’Espagne, des chèvrefeuilles rouges, et par-dessus le tout, s’élevait une fleur mystérieuse qui riait ; mais un lion à crinière de vipères courait autour du bosquet, en roulant les yeux et faisant grincer ses dents comme deux meules de moulin nouvellement repiquées.

       Peronnik s’arrêta et salua de nouveau, car il savait que devant les puissants un bonnet est moins utile sur la tête qu’à la main. Il souhaita toutes sortes de prospérités au lion ainsi qu’à sa famille, et lui demanda s’il était bien sur la route qui conduisait à Kerglas.

    – Et que vas-tu faire à Kerglas ? cria l’animal féroce d’un air terrible.
    – Sauf votre respect, répondit timidement l’idiot, je suis au service d’une dame qui est l’amie du seigneur Rogéar, et qui lui envoie, en présent, de quoi faire un pâté d’alouettes.
    – Des alouettes, répéta le lion, qui passa la langue sur ses moustaches, voilà bien un siècle que je n’en ai mangé. En apportes-tu beaucoup ?
    – Tout ce que peut tenir ce sac, monseigneur, répondit Peronnik, en montrant la poche de toile qu’il avait remplie de plumes et de glu.

        Et, pour faire croire ce qu’il disait, il se mit à contrefaire le gazouillement des alouettes.

       Ce chant augmenta l’appétit du lion.

    – Voyons, reprit-il, en s’approchant, montre-moi tes oiseaux ; je veux savoir s’ils sont assez gros pour être servis à notre maître.
    – Je ne demanderais pas mieux, répondit l’idiot ; mais si je les tire du sac, j’ai peur qu’ils ne s’envolent.
    – Entr’ouvre-le seulement pour que j’y regarde, répliqua la bête féroce.

       C’était justement ce que Peronnik espérait ; il présenta la poche de toile au lion, qui y fourra la tête pour saisir les alouettes, et se trouva pris dans les plumes et dans la glu. L’idiot serra vite le cordon du sac autour de son cou, fit le signe de la croix sur le nœud pour le rendre indestructible ; puis, courant à la fleur qui riait, il la cueillit et repartit de toute la vitesse de son poulain.

       Mais il ne tarda pas à rencontrer le lac des dragons, qu’il fallait traverser à la nage, et à peine y fut-il entré que ceux-ci accoururent de toutes parts pour le dévorer.

      Cette fois, Peronnik ne s’amusa pas à leur tirer son bonnet ; mais il se mit à leur jeter les grains de son chapelet comme on jette du blé noir aux canards, et, à chaque grain avalé, un des dragons se retournait sur le dos et mourait, si bien que l’idiot put gagner l’autre rive sans aucun mal.

       Restait à traverser le vallon gardé par l’homme noir. Peronnik l’aperçut bientôt à l’entrée, enchaîné au rocher par le pied et tenant à la main une boule de fer, qui, après avoir frappé le but, lui revenait d’elle-même. Il avait autour de la tête six yeux qui veillaient habituellement les uns après les autres ; mais, dans ce moment, il les tenait tous six ouverts. Peronnik sachant que, s’il était aperçu, la boule de fer l’atteindrait avant qu’il eût pu parler, prit le parti de se glisser le long du taillis. Il arriva ainsi, en se cachant derrière les buissons, à quelques pas de l’homme noir. Celui-ci venait de s’asseoir, et deux de ses yeux s’étaient fermés pour se reposer. Peronnik, jugeant qu’il avait sommeil, se mit à chanter à demi-voix le commencement de la grand’messe. L’homme noir parut d’abord étonné, il redressa la tête ; puis, comme le chant agissait sur lui, il ferma un troisième œil. Peronnik entonna alors le Kyrie eleison sur le ton des prêtres qui sont possédés par le diable assoupissant [ix] . 

       L’homme noir ferma son quatrième œil et la moitié du cinquième. Peronnik commença les vêpres ; mais, avant qu’il fût arrivé au Magnificat, l’homme noir était endormi.

       Alors, le jeune garçon prit le poulain à la bride pour le faire marcher doucement par les endroits couverts de mousses, et, passant près du gardien, il entra dans la vallée des plaisirs.

       C’était ici l’endroit le plus difficile, car il ne s’agissait plus d’éviter un danger, mais de fuir une tentation. Peronnik appela tous les saints de la Bretagne à son aide.

       Le vallon qu’il traversait était semblable à un jardin rempli de fruits, de fleurs et de fontaines, mais les fontaines étaient de vins et de liqueurs délicieuses, les fleurs chantaient avec des voix aussi douces que les chérubins du paradis, et les fruits venaient s’offrir d’eux-mêmes. Puis, à chaque détour d’allée, Peronnik voyait de grandes tables servies comme pour des rois ; il sentait la bonne odeur des pâtisseries qu’on tirait du four, il voyait des valets qui semblaient l’attendre ; tandis que, plus loin, de belles jeunes filles, qui sortaient du bain et qui dansaient sur l’herbe, l’appelaient par son nom et l’invitaient à conduire le bal.

       L’idiot avait beau faire le signe de la croix, il ralentissait insensiblement le pas du poulain ; il levait le nez au vent pour mieux sentir la fumée des plats et pour mieux voir les baigneuses ; il allait peut-être s’arrêter et c’en était fait de lui, si le souvenir du bassin d’or et de la lance de diamant n’eût, tout à coup, traversé son esprit ; il se mit aussitôt à siffler dans son sifflet de sureau pour ne pas entendre les douces voix, à manger son pain frotté de lard rance pour ne pas sentir l’odeur des plats, et à regarder les oreilles de son cheval pour ne pas voir les danseuses.

       De cette manière, il arriva au bout du jardin sans malheur, et il aperçut enfin le château de Kerglas.

       Mais il en était encore séparé par la rivière dont on lui avait parlé et qui n’avait qu’un seul gué. Heureusement que le poulain le connaissait et entra dans l’eau au bon endroit.

       Peronnik regarda alors autour de lui s’il ne verrait pas la dame qu’il devait conduire au château, et il l’aperçut assise sur un rocher ; elle était vêtue de satin noir et sa figure était jaune comme celle d’une Mauresque.

    L’idiot tira encore son bonnet et lui demanda si elle ne voulait point traverser la rivière.

    – Je t’attendais pour cela, répondit la dame ; approche que je puisse m’asseoir derrière toi.

       Peronnik s’approcha, la prit en croupe et commença à passer le gué. Il était à peu près au milieu du passage quand la dame lui dit :

    – Sais-tu qui je suis, pauvre innocent ?
    – Faites excuse, répondit Peronnik, mais, à vos habits, je vois bien que vous êtes une personne noble et puissante.
    – Pour noble, je dois l’être, reprit la dame, car mon origine date du premier péché ; et pour puissante, je le suis, car toutes les nations cèdent devant moi.
    – Et quel est donc votre nom, s’il vous plaît, madame, demanda Peronnik.
    – On m’appelle la Peste, répliqua la femme jaune. L’idiot fit un bond sur son cheval et voulut se jeter dans la rivière, mais la Peste lui dit :

    – Reste en repos, pauvre innocent, tu n’as rien à craindre de moi, et je puis au contraire te servir.
    – Est-ce bien possible que vous ayez cette bonté, Madame la Peste ? dit Peronnik, en tirant cette fois son bonnet pour ne plus le remettre ; au fait, je me rappelle maintenant que c’est à vous de m’apprendre comment je pourrai me débarrasser du magicien Rogéar.
    – Il faut que le magicien meure ? dit la dame jaune.
    – Je ne demanderais pas mieux, répliqua Peronnik, mais il est immortel.
    – Écoute, et tâche de comprendre, reprit la Peste. Le pommier gardé par le korrigan est une bouture de l’arbre du bien et du mal, planté dans le paradis terrestre par Dieu lui-même. Son fruit, comme celui qui fut mangé par Adam et Ève, rend les immortels susceptibles de mourir. Tâche donc que le magicien goûte à la pomme, et je n’aurai ensuite qu’à le toucher pour qu’il cesse de vivre.
    – Je tâcherai, dit Peronnik ; mais si je réussis, comment pourrai-je avoir le bassin d’or et la lance de diamant, puisqu’ils sont cachés dans un souterrain obscur qu’aucune clef forgée ne peut ouvrir ?
    – La fleur qui rit ouvre toutes les portes, répondit la Peste, et elle éclaire toutes les nuits.

       Comme elle achevait ces mots, ils arrivèrent à l’autre bord et l’idiot s’avança vers le château.

       Il y avait dans l’entrée un grand auvent pareil au dais sous lequel marche monseigneur l’évêque de Vannes à la procession du Saint-Sacrement. Le géant s’y tenait à l’abri du soleil, les jambes croisées l’une sur l’autre, comme un propriétaire qui a rentré ses grains, et fumant une corne à tabac d’or vierge. En apercevant le poulain sur lequel se trouvaient Peronnik et la dame vêtue de satin noir, il releva la tête et dit, d’une voix qui retentissait comme le tonnerre :

    – Par Belzébuth, notre maître ! C’est mon poulain de treize mois que monte cet idiot !
    – Lui-même, ô le plus grand des magiciens, répondit Peronnik.
    – Et comment as-tu fait pour t’en emparer ? reprit Rogéar.
    – J’ai répété ce que m’avait appris votre frère Bryak, répliqua l’idiot. En arrivant sur la lisière de la forêt, j’ai dit :

     

                Poulain libre des pieds, poulain libre des dents,
                Poulain, je suis ici, viens vite, je t’attends ;

     Et le petit cheval est aussitôt venu.

    – Tu connais donc mon frère ? reprit le géant.
    – Comme on connaît son maître, répondit le garçon.
    – Et pourquoi t’envoie-t-il ici ?
    – Pour vous porter en présent deux raretés qu’il vient de recevoir du pays des Mauresques : la pomme de joie que voici, et la femme de soumission que vous voyez. Si vous mangez la première, vous aurez toujours le cœur aussi content qu’un pauvre homme qui trouverait une bourse de cent écus dans son sabot ; et si vous prenez la seconde à votre service, vous n’aurez plus rien à désirer dans le monde.

    – Alors, donne la pomme et fais descendre la Mauresque, répondit Rogéar.

       L’idiot obéit ; mais dès que le géant eut mordu dans le fruit, la dame jaune le toucha et il tomba à terre comme un bœuf qu’on abat.

       Peronnik entra aussitôt dans le palais, tenant la fleur qui rit à la main. Il traversa successivement plus de cinquante salles et arriva enfin devant le souterrain à porte d’argent. Celle-ci s’ouvrit d’elle-même devant la fleur qui éclaira l’idiot et lui permit d’arriver jusqu’au bassin d’or et jusqu’à la lance de diamant.

       Mais à peine les eut-il saisis que la terre trembla sous ses pieds ; un éclat terrible se fit entendre, le palais disparut, et Peronnik se retrouva au milieu de la forêt, muni des deux talismans, avec lesquels il s’achemina vers la cour du roi de Bretagne. Il eut seulement soin, en passant à Vannes, d’acheter le plus riche costume qu’il pût trouver et le plus beau cheval qui fût à vendre dans l’évêché du blé blanc.

       Or, quand il arriva à Nantes, cette ville était assiégée par les Français, qui avaient tellement ravagé la campagne tout autour qu’il n’y restait plus que des arbres qu’une chèvre pouvait brouter. De plus, la famine était dans la ville, et les soldats qui ne mouraient point de leurs blessures mouraient faute de pain. Aussi, le jour même où Peronnik arriva, un trompette publia-t-il dans tous les carrefours que le roi de Bretagne promettait d’adopter pour héritier celui qui pourrait délivrer la ville et chasser les Français du pays.

    En entendant cette promesse, l’idiot dit au trompette :

    – Ne crie pas davantage, et mène-moi au roi, car je suis capable de faire ce qu’il demande.
    – Toi, dit le trompette (qui le voyait si jeune et si petit), passe ton chemin, beau chardonneret
     [x] , le roi n’a pas le temps de prendre des petits oiseaux dans les toits de chaume[xi].

       Pour toute réponse, Peronnik effleura le soldat de sa lance, et, à l’instant même, il tomba mort, au grand effroi de la foule qui regardait et qui voulut fuir ; mais l’idiot s’écria :

    – Vous venez de voir ce que je puis faire contre mes ennemis ; sachez maintenant ce que puis faire pour mes amis.

       Et, ayant approché le bassin magique des lèvres du mort, celui-ci revint aussitôt à la vie.

       Le roi, qui fut instruit de cette merveille, donna à Peronnik le commandement des soldats qui lui restaient ; et, comme avec sa lance de diamant l’idiot tuait des milliers de Français, tandis qu’avec le bassin d’or il ressuscitait tous les Bretons qui avaient été tués, il se débarrassa de l’armée ennemie en quelques jours et s’empara de tout ce qu’il y avait dans leurs camps.

      Il proposa ensuite de faire la conquête de pays voisins tels que l’Anjou, le Poitou et la Normandie, ce qui ne lui coûta que bien peu de peine ; enfin, quand il eut tout soumis au roi, il déclara qu’il voulait partir pour délivrer la Terre Sainte et il s’embarqua à Nantes, sur de grands navires, avec la première noblesse du pays.

       Arrivé en Palestine, il détruisit toutes les armées qu’on envoya contre lui, força l’empereur des Sarrasins à se faire baptiser, et épousa sa fille, dont il eut cent enfants, à chacun desquels il donna un royaume. Il y en a même qui disent que lui et ses fils vivent encore, grâce au bassin d’or, et qu’ils règnent dans ce pays ; mais d’autres assurent que le frère de Rogéar, le magicien Bryak, a réussi à reprendre les deux talismans, et que ceux qui les désirent n’ont qu’à les chercher.

     Émile SOUVESTRE, Le foyer breton - Les derniers Bretons, 1844. 

    © Le Vaillant Martial



    [i] Badezet gad eol gad ; c’est une expression consacrée en Bretagne lorsque l’on veut parler d’une tête faible

    [ii] Sur les côtes, on enlève le gratin attaché aux parois des bassines à bouillie avec une coquille de moule ; dans l’intérieur, on se sert, pour le même usage, d’un caillou coupant, qui est le plus souvent une pierre à fusil

     [iii] Iann ar lue, imbécile.

     [iv] Le lait de vache noire passe, en Bretagne, pour le plus sain et le plus délicat

     [v] Mistilhon, mélange de seigle et de froment

     [vi] Aman fresk-beo.

     [vii] Les Bretons attribuent au beurre de la semaine blanche et des Rogations une délicatesse particulière et même des propriétés médicales, à cause de l’excellence des herbages de cette époque.

     [viii] C’est un proverbe breton :

                            Gad colo hac armer 
                            E veura ar mesper

     [ix] Les Bretons croient à un diable particulier qui fait dormir à l’église et qu’ils appellent ar c’houskezik, du verbe kouska, qui signifie dormir.

     [x] Koanta pabaour, moquerie habituelle aux Bretons

     [xi] Expression proverbiale pour dire qu’on n’a pas de temps à perdre 


    [i] Il ne faut pas que ce mot d’idiot fasse illusion ; l’idiot des contes populaires est la personnification de la faiblesse rusée l’emportant sur la force ; il est toujours plus ou moins de la famille du berger de l’avocat Patelin. L’idiotisme joue, dans les traditions des peuples chrétiens, le même rôle que jouait la laideur physique dans celles des peuples de l’antiquité. Ceux-ci prenaient pour accomplir les faits extraordinaires le bossu Ésope, ceux-là prendront Peronnik ou tout autre garçon simple d’esprit, afin que le contraste entre le héros et l’action soit plus frappant et le résultat plus inattendu.

     


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