• Le Chevalier- Poisson

     

     

    Dans un roman arthurien tardif daté de la fin du XIVème siècle, « Le chevalier au Papegeau », nous trouvons la trace d’un chevalier-poisson que combat cette créature extraordinaire, sans que l’on sache s’il s’agit d’un homme ou d’un monstre !

    Arthur et ses compagnons « virent de loin venir à cheval le plus hideux, le plus horrible chevalier que l’on ait jamais vu, qui répandait le bruit d’une tempête. [...] le cheval était aussi grand qu’un éléphant, le chevalier à l’avenant : il vociférait si fort que ses cris faisaient résonner les pierres et la terre, et trembler les arbres à une lieue au moins à l’entour ».

    Au cours de la bataille, le roi Arthur parvient à vaincre seul son adversaire. Cependant, son ennemi, curieusement affalé sur la selle de son cheval immobilise, donne l’illusion d’être encore vivant. En voulant lui enlever son casque, Arthur constate que c’est là chose impossible car « il ne faisait qu’un avec la tête, que celle-ci toute ronde était faite comme un heaume, et que la peau en était noire comme la peau d’un serpent... » Il comprend alors avec ahurissement « que le chevalier, le destrier, le haubert, le heaume, l’écu, l’épée et la lance étaient de même nature et ne faisait qu’un ».

     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Les fées rustiques, plus généralement appelées les « Margots-La-Fée », vivent dans des cavernes à proximité des chaos rocheux et des ruisseaux.

    La tradition rapporte que du temps de la magnificence des « Belles Dames », l’entrée des cavernes était aussi vaste que le porche d’une église.

    Quand chassées, elles doivent quitter les lieux, l’ouverture rétrécit peu à peu, jusqu’à ne plus former qu’une étroite fissure dans la roche.

     

     

    Nb : Souvent, elles vivent en groupe et ont des compagnons. Ceux-ci sont très effacés et on les voit très peu. On dit toute fois que la présence d’hommes les rend irritables. Il en va tout autrement pour les « Margots »  que l’on sait très attirée par les jouvenceaux !

    La danse est une de leurs distractions favorites. Les allées couvertes et les tumulus servent souvent de cadre à leurs rondes effrénées. Bien que leurs activités quotidiennes soient semblables à celles du voisinage. Elles n’en demeurent pas moins des fées dotées de puissants pouvoirs. Elles peuvent ainsi se rendre invisibles, prendre l’apparence d’animaux où transformer quiconque en ce qui leur passe par la tête.

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • Les Noyés et les Krierien

     


     

    L

     

    es noyés en mer sont condamnés à une existence crépusculaire. Ils envahissent parfois le monde des hommes et manifestent bruyamment leur présence pour obtenir une sépulture. On les nomme les Krierien, les « crieurs » dont les plaintes se mêlent parfois au murmure des marées.

    Tapageurs, ils hurlent leur rancœur et leur peur des tempêtes nuit et jour. Celui qui entend leur cri ne peut le supporter et décampe promptement du lieu hanté par ces âmes.

    Pour s’en défaire, il faut graver leur nom au mur des péris en mer. Ces cris assourdissants permettent néanmoins, quand on peut en saisir le sens, de connaître à l’avance l’approche des ouragans et l’état de la mer.

    À Ouessant ou à Molène, le trépassé visite sa veuve pour indiquer avec précision l’endroit où son corps s’échouera. S’il n’apparaît pas, le cadavre est perdu en mer à jamais. On laissera alors dérivé sur l’eau un cierge allumé, fixé à une miche de pain dur. Là où il coule le mort se trouve. À moins qu’il ne soit déjà parti vers la côte ou les grottes marines...

    Le pire châtiment de ces âmes errantes est d’être réincarné sous la forme d’un marsouin ou d’une baleine. Ou encore d’être ballotté pendant les tempêtes par les vagues et les rouleaux.

    À Paimpol, on affirme même que ce sont ces noyés, enchaînés comme des esclaves qui « travaillent à faire trembler la mer », à produire le mouvement des vagues et la houle au moyen d’un cabestan gigantesque.

    À Tréguier, les os des noyés deviennent des galets et leur squelette des écueils. En haute Bretagne, sombrer en mer libère trois vers, contenus dans le corps humain, vers qui se métamorphosent au bout de trois mois en coquillages.

    Les Krierien font chair commune avec la mer.

     


     

    François Macquer dit «Fañch» était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ces cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

    L’été, cette Année-là s’annonçait plutôt clément, sans trop de ces pluies qui viennent pourrir les algues. Fañch ne se plaignait pas. Riche de son seul courage, il s’échinait à sa tâche pour entasser sur les dunes des tas impressionnants. Il s’obligeait à des journées de forçat, crochant dans le goémon sans relâche.

    Le maître qui plus est avait cette saison, conclu de nouvelles affaires : si le pauvre Fañch voulait « faire bonne figure » face à lui, il ne pouvait se montrer sans efforts. La parole donnée pour l’un, le travail pour l’autre !...

    Ma foi, c’est dans la nature des choses... pensait notre brave homme.

    Fañch, le jour suivant était trop éreinté pour contempler le soleil rougeoyer de mille feux en s’éteignant sur la mer. Sans  prendre garde, alors qu’il remontait de la grève par les grands rochers, il glissa malencontreusement et culbuta, cul par-dessus la tête.

    Après un long silence, le malheureux remua, laissant échapper un grognement de douleur. Son bras le lançait atrocement.

    - Me voilà bien, pensait-il lugubrement, en essayant maladroitement de se relever. Il entendit soudain un grand rire fuser du chaos rocheux, au-dessus de lui.

    - Tu n’es plus que plaies et bosses, l’homme. Ça pour sûr c’était une jolie pirouette ! Et le rire de repartir de plus belle.

    Blessé douloureusement dans sa fierté, Fañch se redressa d’un coup et scruta en tous sens à la recherche du moqueur. Il trouva enfin « le plaisantin » et en oublia toute colère. Il contemplait bouche-bée, un « être » impossible.

     

    Le bougre était petit, voire minuscule, même pour un nain vêtu d’un habit qui semblait fait de lanières de goémon  cousues entre elles.


     

    - Mais, qui es-tu ? lança Fañch, je ne t’ai jamais vu !
    -
    Je suis d’ici pourtant... et d’ailleurs, Seigneur de ces grèves, je suis, oui da ! Ton bras est tordu, l’homme, ça doit faire mal !
    -
    Ou me voilà bien, grimaça le malheureux Fañch, je n’ai fait que la moitié de mon dû et avec ce bras, c’est maintenant impossible... Oh mon Dieu... Et ma femme et mes gosses ? Fañch n’avait pas vraiment le courage d’envisager l’avenir.
    -
    Laisse donc le vieux barbu en paix ! Le malheur t’accable humain... Tu prends soin de ma grève et tu nettoies ma plage... Je vais donc t’aider.

    Balançant entre le rire et l’agacement, Fañch regarda le petit bougre.

    - Ta plage, ta grève ? Et bâti comme tu es, tu comptes m’aider ? Je te remercie bien, mais...
    -
    Ne refuse pas mon aide, l’homme. Ce serait impoli et... malvenu ! Accepte simplement !

    En disant cela, la voix du petit être s’était durcie et Fañch, mal à l’aise, sentit poindre une sourde peur.

    - Va retourne chez toi, à présent et ne t’en fais plus !

    Sur ces mots, il vit le petit diable bondir de roche en roche et disparaître dans un grand rire.

    Le lendemain, après une nuit agitée, Fañch s’en retourna sur la grève. Il s’arrêta stupéfait : un énorme tas d’algues se dressait à côté de son ouvrage de la veille. Le travail qu’il avait fallu déployer pour en amasser autant le laissa sans voix.

    Fañch ne doutait plus des pouvoirs de son « aide » minuscule.

    - N’ai crainte l’homme. J’ai appelé une gentille petite entreprise de mer, ton goémon va sécher doucement.

    Le drôle le regardait nonchalamment, installé sur un rocher et lui souriait.

    - Comment puis-je te remercier, je ne suis pas riche et...

    - Bah, laisse ça, tu trouveras bien, et... On peut bien s’aider entre voisins ! Sur ces mots il disparut.

    Tout s’arrangea par la suite. Fañch, remis de sa mauvaise chute, reçut les compliments du maître.

    Un soir, les enfants couchés, Jeanne vit son homme s’approcher de l’âtre où, accrochée à sa crémaillère, la marmite de soupe fumait encore. Elle le regarda encore quelque peu surprise, remplir un grand bol, puis couper dans le pain deux belles tranches qu’il beurra généreusement. Tenant précieusement bol et tartine, elle le vit se diriger vers la porte.

    - Jeanne, fit-il, ma douce, dorénavant, veille à ce qu’il y ait toujours de la bonne soupe au chaud...
    -
    Oui, mais, commença-t-elle...
    -
    Quand j’étais en peine, « quelqu’un » a veillé sur nous, m’a remplacé à la tâche sans rien demander en retour. Alors je le dois et je le fais de bon cœur !

    Sans rien dire de plus, il sortit en silence.

    © Le Vaillant Martial 


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    Les Îles Mythiques

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    u large de Quiberon, se trouvait parfois, sur un îlot rocheux, l’antique cité d’Aïse, séparée du rivage par un minuscule bras de mer qui, en grandissant, engloutit la ville, les habitants, les Birvideaux, continuent malgré tout de vivre sous les flots en se nourrissant de moules. Tous les ans, au Pardon de Saint-Colomban, les Birvideaux revêtent leurs capes tressées de flammes rouges vif. Au son de leur cornemuse, ils remontent la grève pour se mêler, invisibles, aux hommes. Signe de chance, les apercevoir malgré ce sortilège n’est pas donné à tous. En leur honneur, les gens de la côte allument des brasiers où chaque Birvideau jette son manteau de feu avant de s’engloutir pour une nouvelle année.

    ... « Qui voit Sein, voit sa fin » ...

    Ce rocher, à fleur  d’eau, avec ses habitants baignés par les tempêtes, fut autrefois le siège de cultes druidiques puissant. Neuf prêtresses résidaient en ces lieux. Guérisseuses, elles étaient expertes dans l’art d’attiser les tempêtes et maniaient les sortilèges de  métamorphose animale. Les marins venaient les consulter dans le seul but d’apprendre l’avenir ou d’acquérir les nœuds qui retiennent prisonnier les vents.

    Afin de s’assurer une descendance, ces femmes regagnaient le continent, chaque année, pour prendre amant. Les rejetons mâles qui naissaient de ces unions étaient inexorablement sacrifiés...

    Sein, « L’île des veuves ». La mer a soif de son tribu d’hommes. Si le cimetière est de taille modeste, c’est qu’un autre plus vaste se dresse sur les brisants. Les femmes sous leur coiffe enténébrée de deuil, montrent du menton le vaste espace du Ras-de-Sein où repose la véritable tombe de leurs époux.

     

     

     

     

     

    D

    ans la solitude de leur vieillesse, certaines veuves aigries murmurent des imprécations. La « Voueuse » vient à vous sur le chemin. Elle voit déjà votre rancœur et le nom de celui ou de celle que vous voulez perdre. Au lieu-dit « An iliz », entre le village et le phare, à la nuit tombée, elle fixe le délai de repenti de votre ennemi, suivant vos finances et la faute : mot prompte, sortilège plus onéreux !

    Passé ce temps, le « vouage » sera irrémédiable. Fournissez rois objets appartenant à votre victime. La voilà déjà  qui se presse pour le sabbat de la mer où l’attend le Démon des eaux qui perdra la « voué ». Elle s’accroupit fond de son panier à goémon, se saisit de son bâton à varech comme d’un aviron, de son tablier comme d’une voile. Et l’étrange embarcation, le « Bag Sorseurez », « La barque des sorcières » glisse sur les flots sans qu’aucun vent ne l’escorte.

     

     

     

    Durant trois de ces voyages, elle accomplira son rite au moyen des objets fournis et du nom du voué. Une de ces « Vieilles de Sabbat », Calouche, maudissant quiconque voulait se vanter d’avoir croisé sa barque sur la mer : elle confiait à l’équipage de son bateau rencontré un secret si terrible que celui qui l’évoquait pourrissait sur place en un instant !

    Nul n’échappe aux voueuses de l’île de Sein. Le Braz rapporte l’histoire de femmes mariées à des marins, frères ennemis. L’une d’entre elles, un matin, sur le port, alors que les navires de pêche étaient au large, lança à l’autre : »Va donc voir si la coiffe de veuve est prête ». Son époux ne revint jamais de la mer. Il avait été « voué »

     

     

    À Molène, à Ouessant, quand le corps des marins noyés en mer ne revient pas à la côte, le plus ancien de la parenté du mort fait le tour de la famille lointaine et proche, parvenant à la nuit tombée à la maison du disparu. À chaque pas de porte, il avertit de la tragédie par cette simple phrase : « Ce soir, il y a Broëlla ».

    La Broëlla consiste à apaiser l’âme encore errante du noyé en l’enterrant à terre. On substitue au corps absent une petite croix de cire posée sur la coiffe de son épouse, le tout sur un cercueil. La croix de cire rejoindra toutes les précédentes dans un reliquaire, ouvert au bout de dix années pour compter le nombre exact de disparus en mer.

    ... « Qui voit Ouessant, voit son sang. » ...

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • Les Îles Merveilleuses


     

     

    A

     

    L’île d’Aval, près de Perros-Guirec, on prétend que la dépouille du roi Arthur est cachée sous un tumulus connu des îliens. Les tombes de ses chevaliers rayonnent autour de la sépulture ...

    Seulement, si vous vous rendez sur l’île, questionnez un des anciens à ce sujet, il vous répondra que le tombeau d’Arthur, quoique la légende le désigne ici, ne se trouve pas sous la pierre, car  tout ceci n’est qu’un leurre pour tromper les ennemis du roi.

    Arthur doit revenir de son lointain séjour, dès le réveil de Merlin dans la forêt de Brocéliande. Cette île où la mort et le temps sont suspendu et où le plaisir se révèle éternel, c’est Avalon, la braz-î, le « Tir na Nog » des celtes, le « Bro ar Re Yaounk »  bretonne.

    L’autre Bretagne de l’autre côté de l’océan » dresse les falaises de ses côtes aux pommiers fleurissant, rose au printemps et rouges en été, les deux seules saisons de cette terre de l’Autre Monde.

    Geoffrey de Monmouth la décrit ainsi dans sa « vie de Merlin » : »Le printemps y séjourne éternellement et il n’y manque ni fleurs, ni lis (...) point de vieillesse, point de douleur (...) rien n’appartient à personne, tout y est à tous. »

    Arthur n’est point mort, il dort allongé sur un splendide lit d’or, sous la protection de demi-sœur Morgane, magicienne experte en sortilèges de guérison et de blessure.

    La bataille de Salisbury y fut la dernière et le plus meurtrière des guerres Arthuriennes. Sentant sa fin proche, Arthur fit jeter son épée dans les eaux du lac voisin, où une main de femme surgit des flots pour s’en saisir.

    Au même instant, une nef remplie de dames à la merveilleuse beauté atteignit comme par enchantement le rivage sans aucune manœuvre apparente. Arthur bien que mortellement blessé, se leva, prit ses armes et son cheval et pénétra dans le navire qui, aussitôt fila vers le large.

    Avalon, paradis des guerriers et des hommes braves, où tous festoient dans l’allégresse, attendant patiemment le réveil de leur roi.


     

     

    A

     

    u nombre de ces lieux enchantés sur la mer, il faut compter, ces îles dérivantes qui camouflent leurs positions en changeant constamment d’emplacement pour tromper les marins et leurs cartes de navigation, si précises soient-elles. Beaucoup de voyageurs se perdirent ainsi sur l’océan comme dans un labyrinthe aux parois coulissantes pour s’être fiés à ces terres errantes et capricieuses.

    Les marins ont longtemps confondu les terres voyageuses avec les monstres-îles, poissons gigantesques, sept fois plus gros qu’une baleine qui traînent dans leur sillage d’innombrables filets de pêche abandonnés. Les carcasses d’infortunés navires hauturiers y sont emprisonnées pour l’éternité.

    Au moyen-âge, Saint Brendan, un moine Irlandais et ses compagnons croisèrent, dans leurs quêtes, une de ces créatures dont la peau ressemble à s’y méprendre à celle du rocher : sans le savoir ils célébrèrent leur office sur son dos, croyant avoir accosté une terre nouvelle.

     

     

    Selon la légende il existerait des îles Prisons, dépendantes de l’Autre Monde, où seraient enfermées de jeune femmes, gardées au milieu de l’océan, hors du temps, hors de toute compagnie autre que trois femmes à l’œil unique et flamboyant....


     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Les Géants Créateur d’Îles

    Les Géants Créateurs d'îles

     

     

    Parfois quand la mélancolie  vous prend, vous laissez filer votre pensée. Contemplant le rivage au loin, vous imaginez que ces récifs, ces îles, ces falaises déchiquetées sont l’œuvre maladroite d’un géant disparu : témoignages étonnants d’une époque jamais révolue à jamais révolue où l’haleine de ces colosses engendrait les bancs de brume...

    Gargantua bien avant que Rabelais s’en empare est un géant mythique breton du nom de Gewr. Sa dépouille pliée en neuf, repose sous le rocher du grand Bé. Gwer aime à se promener le long des côtes, créant des anses avec le pied o s’amusant à tirer par l’ancre les frégates comme de bateaux d’enfants.

    S’il possède des chaussures trop lâches, il les ôte pour évacuer les rochers qui s’y trouvent et les lance au large. Des îles, des bancs de récifs se forment alors.

    L’embouchure de l’Arguenon est truffée de « pierres sonnantes » que le géant cracha par mégarde à cet endroit, alors qu’il les emportait dans sa bouche jusqu’à la maison. À ce jeu de « pierres en gueule », Gwer perdit deux molaires de la taille de sept chevaux... au galop.

    Un autre de ces géants, Chilopenn, était de petite taille mais possédait la force d’une dizaine d’hommes, il ramenait sur ses épaules à la nage, du continent jusqu’à l’île Fougères, entre Kérity et Penmarc’h, un jour une vache, un autre une barrique de cidre.

    Bienveillant envers la population qui l’invitait à ses agapes, son combat mémorable contre trois Korrigans a marqué les esprits. Luttant ensuite contre les champions de la tribu Korrigane, il gagna, assure-t-on, le droit sacré et exclusif de se promener sur leur territoire en toute tranquillité de jour comme de nuit.

    Les Géants Créateurs d'îles

     

     

    Géant baignant au ventripotent farci de pierres
    ou comment créer un géant de pierres standard

    Recette communiquée par le chef
    Merlin du restaurant la Table ronde)

    Ingrédients nécessaires :

    . Une enclume préalablement chauffée au soleil
            . De la moëlle d’os de baleine pilée, baleine mâle ou femelle suivant le sexe du  géant que   l’on désire.
            . De la rognure d’ongle de Reine
    Guenièvre (ou à défaut, de la femme la plus vertueuse et  la plus amoureuse du royaume)
           . Sept gouttes de sang de
    Lancelot du Lac, fidèle chevalier du roi Arthur, sang contenu dans une ampoule de verre)

     

    Dans un bol, incorporer la moëlle d’os de baleine avec la rognure d’ongles de Reine Guenièvre préalablement réduite en poudre. Ajouter délicatement le sang de Lancelot, goutte après goutte, en veillant bien à mélanger, l’ensemble d’une manière homogène.

     

    Laisser réduire quelques minutes, puis passer au chinois. Préchauffer l’enclume (Thermostat Mai), puis marteler au fouet vigoureusement au soleil votre préparation jusqu’à ce que votre géant épaississe. Une fois votre pâte raffermie, beurre et fariner dans un moule à tarte de la grandeur désirée. Puis étaler votre géant jusqu’à ce qu’il gonfle et atteigne ma taille souhaitée.

     

    Servir chaud, un chouchenn sec est recommandé en accompagnement.

     

    Le conseil du chef : « Personnellement, je ne rajoute pas en fin de cuisson de cervelle de moineau comme certains J : elle affaiblit considérablement l’intelligence du géant qui se met alors à lancer des meules de moulin pour assommer les bernaches »

     

    Les Géants Créateurs d'îles

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Les Fées des Houles

     

    La Fée des Houles

    Quand le coq des fées chantait sous la terre, c’était le réveil annonçant une active journée de labeur pour toutes les familles unies des houles. Les Dames de la Mer habitaient dans des grottes marines si vastes que  le temps s’y écoulait plus lentement qu’ailleurs. Au bout d’un tunnel de pierre gardé par une sorcière aux habits de varech, existait tout un monde souterrain avec son propre ciel et son soleil toujours radieux.

     La vie des fées des houles était rythmée par des travaux de lessive et de boulange. Elles barattaient le beurre salé dont elles raffolent et filaient la laine. Certaines d’entre elles cultivaient des plantes médicinales et concoctaient les précieuses pommades magiques destinées à les changer en « jeunes humaines du pays de leur choix »

     Pendant ce temps, leurs époux, les féetauds, pêchaient au large à bord d’embarcations magiques possédant la faculté de grandir ou de rétrécir à volonté.

    Les Bonnes Dames profitaient des après-midi pour étendre leur linge sur les prairies avoisinantes, avant d’aller batifoler avec les sirènes dans les trous de rochers emplis comme des bassins. Au crépuscule, leurs lutins palefreniers, les Jetins[i], menaient les troupeaux de bœufs paître le gazon ras des falaises.

     D’humeur jalouse mais d’un caractère secourable, les Fées des Houles sauvaient parfois les marins naufragés qu’elles ramenaient sur le rivage au matin, avec des vêtements secs dans une barque nouvellement calfatée. En échange de ces actes, les jeunes hommes reconnaissant déposaient des fleurs devant la houle le jour de leurs fiançailles...

     De plus en plus discrètes jusqu’à être oubliées du monde des hommes, les familles des Bonnes Dames ont finalement déserté le territoire des Houles. L’insensé qui s’aventurait à minuit sur les falaises dominant leurs grottes marines y serait entraîné et dévoré par des sorcières enchaînées, véritables molosses laissés là en cas d’un éventuel retour.

    La Fée des Houles
     



     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La Fée des Houles

     

    Comme à son habitude, Simon était sorti très tôt. Galopant, tel un jeune poulain par les chemins de lande, par-delà les grèves, jusqu’aux chaos rocheux, il arriva enfin au fond du « gouffre aux vents ». C’était son lieu de pêche favori. Il espérait bien rapporter quelques ormeaux et pourquoi pas, oh suprême convoitise ! Un homard, resté prisonniers par la marée basse dans un trou d’eau.

    Tout entier occupé à sa besogne, Simon était sorti très tôt ; Galopant, tel un jeune poulain par les chemins de lande, par-delà les grèves, jusqu’au chaos rocheux, il arriva enfin au fond du « gouffre au vent ». C’était son lieu de pêche favori. Il espérait bien rapporter quelques ormeaux et pourquoi pas, ô suprême convoitise ! Un homard, resté prisonnier resté prisonnier par la marée basse dans un trou d’eau.

     Tout entier occupé à sa besogne, Simon sentit soudain une présence. Comme une douce chaleur venant le chatouiller en dedans. Vaguement surpris, il releva la tête, jetant alentour, des coups d’œil inquisiteurs.

     Il la vit alors, comme surgis de son humeur rêveuse. Elle était là, altière, toute de lumière drapée – Blanche telle l’écume mouvante sur le sable, elle se tenait immobile, souriante face à Simon. Belle à l’instar de ces princesses, dans les histoires que racontait le curé à la fin du catéchisme quand l’assemblée était sagement tenue.

     Les derniers lambeaux de brume lui faisaient comme une traîne et le soleil levant accrochait un diadème de feu à ses blonds cheveux. La brise légère jouait dans sa robe comme une main aimante.

     - Jésus-Marie Joseph !... Une « Bonne Dame » ! pensa Simon peureusement.

    Elle s’avança, et, devant, son merveilleux sourire, les craintes de l’enfant s’envolèrent.

    - Tu es le fils de Jean Le Cam, dit-elle d’une voix douce comme le miel. Son premier né, n’est-ce pas ? Simon timidement opina du chef tout en se demandant bien comment elle pouvait savoir cela !

    - Écoute bien à présent... Je suis venue à toi  pour te prévenir : le malheur à étendu ses ténèbres sur ta maison. Fais en sorte que ton père ne prenne pas la mer ce jour ! Préviens ceux du village, essaie de les convaincre mais, si tu aimes ton père, garde le bien près de toi.

    La « Bonne Dame », sur un geste léger de la main, fit alors demi-tour et, dérangeant à peine la brume, s’en alla.

    Simon, la main encore levée, sortit peu à peu de son hébétude. Oubliant là son croc et le sac de jute où s’amassait déjà nombre d’ormeaux, il prit précipitamment le chemin de sa maison.

    Apprenant avec horreur de la bouche de sa mère, que son père était sûrement au port et certainement prêt à prendre la mer, Simon la laissant là vaguement inquiète, fila comme le vent vers le port. Il entendait déjà les hoquets hésitants des moteurs quand il déboucha dans la rue menant à la jetée.

    La Fée des Houles

     

    - Oh non, gémit-il en voyant la « Belle Lucile » la barque de son père, s’éloigner du quai. Dans un ultime effort, il s’élança en criant à plein poumons après son père. Celui-ci, tournant la tête, vit son petit homme de fils, dévaler la jetée glissante, comme un démon gesticulant. Sans avoir même pensé à ralentir l’allure, le pauvre Simon réalisa d’un coup qu’il partait la tête la première dans l’eau noire du port. Le « Plat » magistral qu’il fit atteignant l’eau fut couvert par le bruit du moteur de la « Belle Lucile » qui, demi-tour fait, revenait à toute vitesse vers la jetée.

    - Mais qu’est-ce qui te prends Guinoëc, tu veux te noyer ? Hurla son père en l’attrapant par la peau du dos pour le hisser à bord. Simon toussant, crachant, ruisselant d’eau de mer faisait peine à voir. Il entendit son père crier à ses collègues de continuer sans lui. Le pauvre Simon voulut protester, expliquer, mais...

    - Toi, je te ramène à la maison. Tu vas voir ce que ta mère va dire !! Le houspilla  son père.

     

    Plus tard devant un bol de bouillon, Simon à peu près sec regardait pensivement ses vêtements fumer doucement accrochés au fil devant la cheminée. Entre deux pensées confuses, il entendait son père râler après la « marée fichue ».

    La journée s’étira mollement, Simon, remis de ses émotions, traînant dans les jambes de sa mère, n’osant pas sortir pour affronter la mauvaise humeur de son père qui, faute de mieux, réparait des casiers abimés. Tout à coup, des appels catastrophés lui firent dresser l’oreille. Suivant sa mère à la porte, il vit trois des amis de son père, en grande conversation avec celui-ci. À leur mine Simon devina qu’ils apportaient de sombres nouvelles. Son aventure du matin lui revint comme une gifle à la mémoire.

    On était en Septembre 42, et, Simon, du haut de ses dix ans, découvrit, ce qu’était la guerre. La flottille avait traversé un champ de mines flottantes, sans doute mises à l’eau dans la nuit par un cuirassé allemand. Sept hommes avaient péri, les deux bateaux rescapés avaient réussi à repêcher trois survivants, estropiés à vie.  Comme un coup de griffe, la mort avait laissé à jamais une marque de sang sur le paisible petit port de pêche. Sous le poids du chagrin, Jean Le Cam regarda Simon, il le prit sur ses genoux  et, tout, en caressant de sa grosse main calleuse la tête de son fils, lui demanda :

    - C’était ça ce matin ... Ce que tu voulais me dire ? « On » t’a prévenu ?

    Et Simon des grosses larmes roulant sur ses joues, fit le récit de sa rencontre.

    © Le Vaillant Martial 

     

     



    [i] Les Jetins malicieux pastoureaux ont la détestable habitude de ciseler les cornes des vaches.

    La Fée des Houles


     


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  • Les Mari-Morgans

     

    Qui peut prétendre avoir croisé sur la mer le sillage d’une Mari Morgan ? La seule description de cette race que nous possédions est celle d’en donne Anatole Le Braz dans « La légende de la mort » « Ses cheveux noirs, séparés en deux bandeaux sur son front, semblaient glisser derrière son dos en une longue tresse qui venait ensuite faire plusieurs fois le tour de son corps. Elle se tenait droite, ses bras soutenant ses seins, et elle nous regardait fixement, sans avoir l’air de bouger. »

     

    Les Mari-Morgans, à la différence des sirènes, ne possèdent pas un corps pisciforme et ressemblent aux humains. Tribu essentiellement féminine, elles ensorcellent les jeunes pêcheurs sur les grèves grâce à des artifices magiques dans le but avoué de les séduire ou de les dévorer.

     

    Les Mari-Morgans


     

    D’après Sébillot, elles captivent leurs proies en leur donnant à boire un philtre d’amour maléfique, qui fait de ses pêcheurs leurs serviteurs dévoués jusque dans la mort. Un seul refusa la coupe en la jetant  à l’eau et le sortilège de possession de la Mari Morgan sale encore la mer.

    Les Mari-Morgans

     Si elles cherchent à séduire les hommes, c’est qu’elles ont besoin d’eux pour assurer leur descendance. Une fois leur progéniture née, toujours de sexe féminin, incapables de l’élever, elles la confient à des familles sans enfants.

     Sorcière de la mer, elles chevauchent les marsouins et possèdent la faculté de projeter une vive lumière issue de leur corps, tel le faisceau d’un phare.

     Elles logent plus près des grottes du rivage, que de la haute mer, dans des palais de cristal où elles maintiennent prisonniers ceux qu’elles ont enlevés. Enchaînés par des menottes d’or fixées aux poignets et aux chevilles, les captifs peuvent voyager aussi loin que le permet la pensée ...

     

    « Ceux-là sont rares qui ayant rencontrés, Mari Morgane, on revu vivant la terre. »

    Les Mari-Morgans


     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Jean l'or


     

     

    Jean l’or
    Tout au bout de la terre, juste au bord de l’océan,
    Y’a une petite maison de pierres construite en bordure d’un champ,
    Dans le champ, y’a un paysan, un paysan qui s’appelle Jean.
    Et il peste et il râle Jean le paysan ... il n’en peut plus de son champ.
    Rien n’y pousse, y’a trop de vent ... Et si ce n’est le vent,
    Ce sont les mouettes, elles mangent les graines
    Puis elles s’envolent ... Les voleuses, moqueuses, rieuses.
    Jean le paysan, il a beau la travailler sur sa terre, la bêcher, la tourner.
    Semer, arroser ... Rien n’y fait.
    Lorsqu’il arrive sur le marché pour vendre sa récolte
    Il n’a que de petites salades, de petites tomates, de petits artichauts ...
    Des petits petits pois.
    Évidemment, les gens se moquent :

     

    « Eh ! Jean, tu devrais vendre tes légumes à la nuit tombée,
    Chez les Korrigans, vous pourriez faire affaire.

    Jean l'or


     

    Bien justement ...

       Au crépuscule d’une fort mauvaise journée, durant laquelle comme de coutume, il n’a vendu ni fruits, ni légumes, Jean le paysan, sur le chemin du retour, traverse une lande aussi déserte que ses poches sont vides.

        Alors troublant le silence, il entend une voix l’interpeller. De derrière un rocher apparaît un lutin élégamment vêtu :

        « Bonsoir Paysan. Ce que tu peines à porter semble bien bon, dis-moi. À en croire les parfums qui effleurent mon nez, ces saveurs cuisinées pourraient satisfaire bien des bedaines chez ceux qui hantent avec moi le vieux dolmen. Si tu me les cèdes, pour bien te payer, un petite secret, pourrais te confier. »

        « Dame, répond Jean, tremblotant, perdu pour perdu, que ça ne le soit pas pour tout le monde. Si tu désires le contenu de ces cagettes, vas-y, prends et régale-toi.»

        « Merci de ta bonté, fait le lutin tout content. Écoute, voici mon secret. Au-delà de ce pays, marchant vers le levant, il est une contrée, par des brumes bien cachées.

       Et pour cause. Il suffit, là de se baisser, la terre d’un peu gratter, et des cailloux d’or tu trouveras, autant que tu le désireras. »

    Jean l'or
     

     

       Tout au bout du bout de la terre, la nuit est tombée. Il fait noir. Il y a juste une petite lumière qui avance clopin-clopant, incertaine.

       Jean le paysan, bravant sa peur, marche sur le chemin, lanterne à la main. Il marche à la rencontre du jour. Il marche en direction du levant.

       Il veut en avoir le cœur net ... Si cette histoire est vraie. Après avoir parcouru bien des lieus, la lueur de sa lampe révèle dans l’obscurité, des nappes de brumes éparses.

       Certaines, semblent endormies, d’autres glissent lentement, comme de longs serpents géants.

     

       Peu à peu le voile s’épaissit.

       Jean le paysan marche comme s’il était au cœur d’un nuage. La lumière se diffuse comme dans un brouillard diaphane.

       C’est la nuit et pourtant tout est blanc autour de lui.

       Le voici presque arrivé.

       La contrée cachée se trouva là, pas bien loin. À quelques pas. Quelques pas, puis d’un coup, il découvre ... la lune.

       La lune et des nuées d’étoiles. Elles sont si proches. C’est comme dans un rêve.

       Leur pâleur laisse deviner une vaste terre ceinturée de brumes.

       Au centre de ce pays étrange, Jean le paysan devine ...

       Une tour. Elle s’élève ... Haute dans le ciel.

       Il n’y a pas de lumière, c’est juste une silhouette endormie.

       Jean le paysan se demande bien qui pourrait avoir l’idée d’habiter un si mystérieux endroit.

       Il a le sentiment qu’il serait prudent de ne pas s’attarder.

       Alors, il s’agenouille ... Hésite. Et commence à gratter au hasard.

       Il ne s’est pas sitôt mis à l’ouvrage, qu’il dégage une pierre d’or massif, grosse comme un œuf de poule. Puis une autre ; Une troisième de la taille d’un sabot de Cheval.

       Il n’en croit pas ses yeux. Alors il creuse fiévreusement.

       Et en un instant son sac est plein, la sangle prêtre à rompre.

       Une dernière pépite qu’il glisse dans sa poche.

       Le voilà riche et à l’abri du besoin. Il peut s’en retourner.

     

    «    Bonsoir, compagnon ... »

     Jean sursaute : il en laisse échapper sa besace, et le contenu de se répandre lourdement à terre.

     Vous n’imaginez pas repartir ainsi, j’espère, sans saluer l’hôte que vous venez de filouter ? »

     

    Jean l'or
     

       Dans la pale lueur d’une lune spectrale, Jean glacé d’effroi, croise le regard vide et sans vie d’un épouvantable épouvantail.

        La citrouille au large sourire figé le toise d’une bonne tête. Une poigne d’herbes sèches lui enserre alors le bras, l’étreinte est telle qu’il lui est impossible de fuir. Il tente bien de se débattre de supplier ...

       Rien n’y fait. L’épouvantail le balance par-dessus l’épaule, tel un vulgaire ballot de paille. Et les voilà partis.

       « Allons au château. Tu rendras compte de tes méfaits à qui de droit. »

        Ils arrivent au pied de la tour sombre et lugubre.

       Une lourde porte de bois vermoulue s’ouvre seule ... par enchantement.

       Elle grince, grince, longuement, comme si la mystérieuse demeure ricanait à l’idée du sort réservé à ce jeune captif.

        À l’intérieur, ça sent le moisi, ça sent la vieille chauve-souris sénile ...  .Ça sent ... la crotte de crapaud aux choux !

    L’épouvantail se débarrasse, sans délicatesse de son fardeau.

       Il le jette là, dans la poussière des temps anciens. Jean le paysan gît sur le sol, toussotant, au pied d’un large escalier en colimaçon. D’abord le silence pesant ... puis un pas, là-haut. Un pas ni lent, ni rapide. Un pas assuré tranquille.

     

    Ce genre de pas dont on devine qu’il prélude à une terrible menace.

       Le pas emprunte l’escalier. Marche après marche, il le descend ... le temps est compte, décompté.

      Une ombre glisse, grandit, s’étale, comme la nuit du haut de ses murs épais.

        Jean le paysan tremble de tous ses membres ... il claque des dents, il n’ose lever les yeux, et pourtant, il ne peut se soustraire à un regard qu’il sent pesant.

    Une mamie. Une « bonne » mamie, en apparence avec sa coiffe de dentelle défraîchie, un tablier plus très propre et... du poil au menton J 

       Pour une sorcière, car s’en est une, elle n’a pas l’air bien méchante.

       Les histoires racontent bien ce qu’elles veulent !

     

       « Dame, s’étonne la sorcière. Monsieur Trouille ! Que m’apportez-vous là, en cette heure avancée. Encore un jeune sauvageon qui fouinait en quête d’or, la terre de mon champ. » Mon jeune ami, dit-elle, pointant Jean du doigt, tu vas devoir payer de t’être fort mal comporté.

       Tu n’es pas sans remarquer combien ma demeure est poussiéreuse. Ma dernière servante a disparu et depuis, jamais le ménage n’a été fait.

       Monsieur Trouille va te compagner dans la bibliothèque. Tu trouveras là, un habit neuf.

       Cette demeure t’apportera matière à l’user. Allons au travail. Et n’oublie pas la crypte et les caves du château. »

    Jean l'or
     

       Ainsi passèrent les jours et les semaines, les mois peut-être. Jean balayait, balayait.

       Et plus, il balayait, plus la poussière s’accumulait, se multipliait. Un peu comme une chambre d’enfant dont on range les jouets, sitôt fini ... Il fait déjà recommencer !

       Un matin, peut-être un soir, tant il avait perdu le fil des jours et des nuits, Jean le paysan tente de se faire oublier en se consacrant au nettoyage de la crypte, caressant le faible espoir d’échapper un temps au courroux de la maîtresse des lieux.

       Alors qu’il est seul, du moins le croyait-il, dans une salle reculée, ne voilà-t-il pas que le balai, à son grand étonnement ... se met à lui parler à voix basse.

     Jean l'or


     

       « Jean, souffle ce dernier, je profite que les oreilles de la sorcière soient au loin pour me dévoiler. Je suis Maëlig, la servante disparue. Aide-moi, Jean.

       Par mégarde, je me suis moi-même jeté un mauvais sort. J 

      J’ai cru trouver mon salut grâce à une formule magique volée dans un grimoire, mais l’inexpérience a fait de moi ce que tu vois. Cependant, nous pourrons encore nous enfuir ensemble. J’ai pouvoir de voler si l’on me dirige.

       Porte moi à minuit au balcon sans oublier de prendre un peu d’eau du puits, une poignée de poussière balayée et quelques brindilles arrachées à mon plumeau. »

     Il fait nuit. Tic ... Tac ... Tic ... Tac ...

    Tout est silence. Tic ... Tac ... Tic ... Tac ...

    Dans l’interminable escalier, on perçoit à peine des pas, silencieux ... pas de velours. Les oreilles de la sorcière sont endormies.

    Il est ... Minuit ! Dong ... Dong ... Dong ...

     

      Lentement la veille horloge de la tour sonne l’heure du frisson.  Dong ... Dong ...

      L’heure du nez sous la couette pour se préserver des mauvais rêves qui pourraient roder dans l’obscurité.

      Là-haut, juste sous le sommet de la tour, il y a un petit balcon de bois.

      La fenêtre s’ouvre de l’intérieur. Les gonds sont vieux et rouillés. L’un deux grince ... Juste un peu à peine. La sorcière dans un sommeil se retourne. Une plume d’oie s’envole de son oreiller. Sur le balcon de bois, une ombre chuchote avec un balai.

      Les lattes usées du plancher craquent dans le soir. La plume d’oie retombe doucement incertaine


    Jean l'or 

     

       Au loin, tout en bas dans le champ, là-bas, Monsieur Trouille lève la tête. Il a entendu l’appel des latusés.

       Ces lutins malins qui vivent dans les greniers, sous les parquets. Monsieur Trouille reconnaît la silhouette de Jean le paysan, tout là-haut sur le petit balcon de bois. Les latusés n’ont pas de quoi s’alarmer.

       Jean le paysan est juste en train de balayer.

      Mais soudain, voilà qu’il enjambe son balai, telle une sorcière.

       Il saute ... saute dans le vide ...  mais ne tombe pas !!! ... Il s’envole ! Jean le paysan s’envole, à cheval sur un vulgaire balais et ... il s’enfuit.

        La plume d’oie se pose, chatouilleuse, sur le nez de la sorcière endormie. La sorcière éternue.

       Les latusés craquent tant qu’ils peuvent. Monsieur Trouille pousse des cris d’alarme.

        Le vent siffle dans les oreilles de Jean. Il vole sous les étoiles fermement agrippé au balai ... à la servante... Il ne sait plus.

       « Jean demande cette dernière, regarde derrière nous. N’aperçois-tu-rien dans notre sillage ? »

        « Non, fait Jean. Je ne vois rien. Rien que la nuit noire. »

        « Regarde, Jean, regarde encore, reprends la servante inquiète. »

        « Je t’assure, réponds Jean, je ne vois rien que ... La sorcière... La sorcière hurle Jean le paysan, elle nous poursuit à califourchon sur les épaules de l’épouvantail. »

        Monsieur Trouille a chaussé des bottes étranges. Il fait des pas de géant. À chaque pas, ils gagnent du terrain.

     

    Jean l'or


     

       « Vie, commande la servante, prends ces brindilles que je t’ai demandé d’emporter et jette-les derrière nous. »

        Jean le paysan fait comme lui demande la servante. Il jette les brindilles. Les brindilles s’éparpillent dans leur chute. L’épouvantail, la sorcière sur son dos, approche à grandes enjambées.

       Là où il va poser le pied viennent se planter les brindilles. Au contact de la terre, elles poussent grandissent deviennent buissons, ronces, arbres. Arbres noueux, tortueux, majestueux.

       En un rien de temps, l’épouvantail et la sorcière se trouvent enchevêtrés dans une épaisse forêt.

       Jean le paysan s’étonne de ce prodige.

        « C’est bien la première fois que je plante quelque chose avec un tel résultat.»

        Le vent siffle de plus belle. Les étoiles commencent à s’éteindre.

       « Jean, par-dessus ton épaule, qu’aperçois-tu dans notre sillage ? »

        « Je vois la sorcière à califourchon sur le dos de Monsieur Trouille. »

        « Ils parviennent à sortir de la forêt et reprennent leur course folle.

    .

    De nouveau ils se rapprochent.

     

    « Vite, lance la servante affolée, prends la gourde à ton côté et verse son contenu, et ce jusqu’à la dernière goutte. »

     

    Jean le paysan s’exécute. Mais à défaire la gourde d’une main, l’autre tenant fort le balai, la gourde lui échappe et dans le vide, elle tombe. Monsieur  Trouille, en rois enjambées, se prépare à les rejoindre, quand la gourde sous ses pieds vient éclater.

     Jean l'or

       L’eau se répand en un torrent furieux.

        En  un instant se crée un lac, aussi large que profond engloutissant les deux poursuivants.

       Serré  fort à la servante, Jean le paysan se réjouit d’une telle aubaine.

       Mais déjà le balai enchanté s’inquiète :

        « Jean, derrière-toi, qu’aperçois-tu dis-moi, se sont-ils noyés ? »

       « Non, ils nagent et atteignent la rive. Les voici déjà à notre poursuite. J’entends leurs pas frapper le sol et les premières les premières lueurs de l’aube, je vois la terre trembler sous l’effet de la colère. Ils sont justes derrière nous, la sorcière tend son bras. Sa main s’ouvre et va t’empoisonner ! »

     

      « Vite crie la servante effrayée, jette la poussière sans tarder ! »

     

      Sous l’effet de la poussière, la sorcière se met à éternuer ... Si fort que monsieur Trouille en est renversé, doucement la poussière se disperse sur le sol.

       Un nouveau prodige se produit. La terre frémit, craque, se soulève. Des collines, des montagnes jaillissent des entrailles de la terre, hérissées de roches abruptes. Alors que les premiers rayons de soleil affleurent les sommets, la sorcière et son épouvantail se trouvent coincés à l’ombre d’une gorge profonde.

     

     

    Jean l'or

    La poursuite est terminée.

     

     Tout au bout du bout de la terre, il y a une petite maison avec un champ.

     

     Un peu plus loin est la grève.

     Un matin ensoleillé. Jean le paysan est au bord de l’eau ....

     Avec un balai

     Il met la main à  sa poche, il en sort ... un petit caillou jaune très brillant.

      Après l’avoir longuement considéré, retourné dans la paume de sa main, il regarde le balai et jette le petit caillou, très loin dans les vagues. L’instant d’après, à son côté se trouve une jeune fille, belle comme le jour, les cheveux dans le vent.

     

    Jean l'or 

     

       Le temps a passé. Maëlig est restée

      Tôt le matin, Jean va pêcher avec son bateau.

      À son retour, tous deux vont au village, vendre le produit de la pêche, une pêche très particulière. Les poissons que Jean rapporte ont tous des écailles aux reflets d’or.

    Aussi, pour tous, Jean le paysan est devenu Jean l’or.

     À ceux qui mettraient en doute ce récit, il subsiste quelques traces de son authenticité.

      Il suffit de traverser ma terre de Bretagne, d’est en ouest. La forêt, le lac, les montagnes sont toujours là, bien présents. Brocéliande, Guerlédan, les monts d’Arrée... autant de preuves irréfutables.

    © Le Vaillant Martial

     

     


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    Guillaume de  l’île de Sein 

     

    Guillaume de l'île de Sein

    Q

    uand la cloche de tempête se  mit à tinter, lançant sa plainte lugubre par-dessus les hurlements du vent, les hommes se regardèrent, la mine sombre. Tous se regardèrent, la mie sombre. Tous ne savaient que trop bien ce que cela signifiait : on était sur  lîle de sein, et comme partout au long des côtes déchiquetées de Bretagne, quand la tempête faisait rage, on priait pour ceux qui avaient le malheur d’être encore en mer, au milieu des éléments déchaînés.

       La porte du café de « Fine » où les marins de Sein avaient pour l’habitude de se rassembler les jours où la furie du temps empêchait toute sortie en mer, s’ouvrit d’un coup, laissant le vent et la pluie froide s’engouffrer.

       Un homme vêtu d’un immense ciré dégoulinant de pluie entra précipitamment, accroché à la poignée pour lutter tant bien que mal aux assauts des vents furieux.

    - Holà vous autre des bras pour la chaloupe ! cria-t-il, il y a un bateau en perdition à la pointe nord de l’île !

    - Les quelques femmes réunies autour de la cheminée baissèrent la tête et, en silence, se remirent à leur couture.

     
     

     Il fut de tout temps de tradition de secourir en mer les infortunés bateaux en péril. Sein comme tous les autres lieux de Bretagne, traînait un long cortège d’homme courageux qui, partis porter secours à d’autres au cœur des tempêtes n’étaient jamais revenus.

    Guillaume avait souvent accompagné son père jusqu’à l’embarcadère de l’impressionnante chaloupe de sauvetage, et avait observé, terrifié, les marins pliés en deux par l’effort, les lourds avirons frappant l’eau et la grosse barque luttant dans les vagues déferlantes et les écueils pour gagner la mer. Une terrible angoisse s’empara de lui, jusqu’à ce que lui revienne à l’esprit « l’étrange rencontre » qu’il avait fait un mois auparavant ....

    La rencontre était survenue un jour où Guillaume, comme à son habitude, s’était aventuré du côté des Rochers du vent, en quête de coquillages ou mieux encore : d’un homard coincé dans une mare par marée basse. Tout à ses recherches, il crut entendre une plainte qu’il mit d’abord sur le compte du vent qui soufflait fort à cet endroit. Contournant un gros rocher qui lui masquait la vue, l’enfant se retrouva devant un stupéfiant spectacle !...Un bien étrange petit être gisait dans les rochers. À ce qu’il semblait à Guillaume c’était un enfant tout comme lui.

    Mais là s’arrêtait la similitude.


     

    Le corps de l’enfant était tout couvert d’écailles qui prenaient des teintes vertes et bleues sous les pâles rayons du soleil perçant à travers les nuages. Son visage aurait pu paraître effrayant si Guillaume n'’ avait lu une terrible souffrance. Une grande bouche se découpait jusqu’à des oreilles en forme de nageoires. Il avait deux bras et deux jambes comme lui, mais les mains et les pieds étaient palmés comme ceux des oiseaux marins.

    Alors que Guillaume, médusé, détaillait l’enfant-poisson, des souvenirs affluaient à sa mémoire, d’étranges histoires que contaient les vieux pendant les veillées quand assis en demi-cercle devant la cheminée, tous faisaient silence et se laissaient bercer par la douce chaleur du feu. De vieilles légendes qui parlaient d’hommes-poissons, de royaumes sous-marins, et de fantastiques palais coralliens bâtis dans les profondeurs des abysses.


     

    À ce moment-là, l’étrange enfant ouvrit les yeux et aperçut Guillaume. Ils avaient sans doute aussi peur l’un que l’autre, mais l’enfant des mers semblait si faible qu’il n’en laissa rien paraître. Il regarda de nouveau Guillaume un court moment, puis son regard devint intense en contemplant l’océan. Il regarda à nouveau Guillaume et dit seulement : « Mer !... »

     

    Guillaume comprit de suite, et se maudit de sa stupidité :

    - C’est un être de la mer, il étouffe à l’air libre, si je ne le porte dans l’eau, il mourra !

       Mais l’océan était si loin ... Avisant alors une grande et profonde mare, Guillaume traîna tant bien que mal le jeune Siréen et l’immergea dans l’eau salvatrice. Il contemplait émerveillé l’enfant des abysses qui semblait à présent, retrouver rapidement ses forces. Guillaume crut même deviner un sourire et vit dans son regard une infinie reconnaissance.

    -  Tu m’as sauvé, enfant de la terre sèche, sans toi, je serais mort étouffé. J’étais trop faible pour retourner à la mer et tu m’as secouru quand j’attendais déjà la mort !...

       Et l’enfant de la mer  raconta à Guillaume comment, désobéissant à son père, il était venu bien souvent à la surface pour jouer dans les vagues et les courants, pour contempler les hommes de la surface, fasciné, qu’il était par toutes les merveilles qu’il voyait. Il dit aussi comment une vague plus grosse que les autres, l’avait projeté contre les rochers et laissé sur la terre ferme. Ils parlèrent ainsi longtemps de leur monde respectif, s’émerveillant tour à tout de ce qu’ils découvraient chez l’autre beaucoup d’efforts, une belle amitié naquit entre eux.


     

       Le petit Guillaume avait encore mille questions sur les lèvres quand il entendit des cris lointains derrière lui

    - D’autres enfants du village approchent, ils ne faut pas qu’ils me trouvent ! lança-t-il, épouvanté à l’idée de ce qu’ils pourraient lui faire. La marée sera haute sous peu et tu pourras rejoindre la mer et les tiens. Moi je vais les entrainer ailleurs !

    - Je ne t’oublierai pas ! fit le jeune Siréen, à son nouvel ami. Si un jour tu as besoin de moi, plonge deux galets dans l’eau et frappe-les très fort l’un contre l’autre, j’entendrai ton appel !

    - Adieu ! cria Guillaume en s’élançant joyeux dans les rochers.


     

    Bateau île de Sein

    Ses souvenirs s’estompèrent en revenant à la réalité. Ses craintes ressurgirent de plus belle en entendant l’une des femmes, près du feu, se lamenter.

    - Ce n’est pas Dieu possible, un temps pareil, et nos pauvres hommes qui sont partis là-dedans !... j’en ai vu des tempêtes sur cette île, mais jamais comme aujourd’hui ... Ma Doue beniguet (veille sur nos âmes) fit-elle en se signant.

       Son ami devait être prévenu ! S’emparant de son caban, Guillaume, têtu, resta sourd aux femmes qui criaient de rester à l’abri. Il ouvrit la porte du café et disparut, englouti par la tourmente.

       Longeant les murs des maisons, Guillaume allait aussi vite que lui permettaient les rafales hurlantes qui le fouettaient furieusement. La pluie battante le glaçait jusqu’aux os, mais il s’en moquait. Il arriva enfin à la jetée, malmenée par les paquets de mer. Une vingtaine de personnes étaient rassemblées sur les hauteurs du quai et scrutaient la mer démontée. Sa mère était du nombre. En le voyant ainsi grelottant et ruisselant de pluie, elle en oublia de le gronder pour être sorti par pareil temps, et le serra contre elle. Guillaume sentit la pauvre fondre en larmes. Á la mine grave des marins qui les entouraient, et à leur regard sombre où ne perçait guère d’espoir, Guillaume se décida.

       S’échappant des bras de sa mère, il s’élança vers la grève. Caché derrière un énorme rocher qui le masquait à la vue des autres, il s’empara de deux galets et entra sans hésiter dans l’eau glacée, jusqu’aux cuisses. Plongeant des pierres dans l’eau, il se mit à les frapper dix fois, vingt fois ... cent fois ...Il s’arrêta enfin, exténué et tremblant de froid.

     

        L’attente lui parut interminable, mais soudain, comme tout espoir l’abandonnait, un éclair d’argent bleuté jaillit hors de l’eau dans une déferlent d’écume.

    - Salut, enfant des terres sèches ! Tu m’as appelé et me voilà ! 

       La joie des retrouvailles fut brève, et, entre deux claquements de dents, Guillaume s’empressa d’expliquer à son ami le danger que couraient son père et tous les hommes courageux partis sur les flots déchaînés. À la fin de son récit, Guillaume vit l’enfant des mers disparaître dans l’écume, un sourire joyeux aux lèvres. Sortant de l’eau glacée, il revint sur ses pas et rejoignit sa pauvre mère effondrée. Prenant doucement sa main, Guillaume lui sourit gentiment et dit :

    - Ne t’en fais pas maman, un ami est parti chercher papa !

       Devant ces mots vides de sens, les pêcheurs se regardèrent et baissèrent les yeux n’osant enlever ses illusions à l’enfant. La pluie glaciale et les violentes bourrasques de vent eurent raison des plus vaillants d’entre eux qui, un à un désertaient la jetée, n’espérant plus de miracle.

       C’était ainsi que la mer donnait, c’était ainsi que la mer prenait ! Les flots noirs étaient de plus en plus démontés et le jour peu à peu s’enfuyait devant la nuit. Soudain, un marin hurla quelque chose à la petite troupe, le doigt pointé vers l’horizon. Guillaume, fou d’espoir scrutait la mer en furie.

       Il ne vit rien sur l’instant, puis enfin, comme surgissant des vagues, apparut un attelage extraordinaire. Le gros canot de sauvetage revenait au port tiré par quatre dauphins de belle taille, et sur chacun d’eux, chevauchait un Siréen. D’autres nageaient autour de la barque et semblaient tout à fait à leur aise dans cette mer déchaînée. Un dauphin venait en tête et cabriolait au-dessus des vagues. Son jeune cavalier n’était autre que l’ami de Guillaume et lui adressait de grands signes enthousiastes. Guillaume, sur la jetée ne tenait plus en place. La lourde barque en bois racla le fond et fut poussée au sec sur la grève. Prudemment, les habitants du village s’étaient reculés et contemplaient, mésusés, les extraordinaires sauveteurs. Quand une voix moqueuse monta du canot :

    - Fi dam doué, si vous pouviez voir vos têtes !

       Guillaume reconnaissant la voix de son père, s’arracha aux bras de sa mère et sauta avec reconnaissance au cou de son ami.


     

       Tout à la joie de revoir son père sain et sauf, il vit les grand Siréens aider les hommes affaiblis, à descendre du canot. Devant ces marques de paix, les villageois les plus téméraires s’étaient approchés pour aider à leur tour les rescapés. Le père de Guillaume rejoignit son épouse et la rassura en la prenant tendrement dans les bras. Un grand Siréen à la stature de géant se détache du groupe. Sur son corps luisant, couturé de cicatrices, tous pouvaient lire les stigmates d’une vie de lutte au fond des mers. Il avait une prestance altière et nul ne doutait qu’il était celui qui veillait aux destinées de son peuple. Quand il parla, ceux du village eurent l’impression d’entendre le grondement des vagues se brisant sur les rochers. Sa voix, à elle seule, contenait tout le pouvoir infini de l’océan !

    - Quand mon fils m’avoua sa mésaventure à la surface, voici une lune de cela, je l’ai puni et lui ai interdit d’y retourner, je me rends compte aujourd’hui que ma décision n’était motivée que par la peur de le perdre, et je suis heureux qu’il m’ait désobéi !... Sous la surface, au fond des mers, nul ne peut espérer vivre sans les autres, le combat de l’un est l’affaire de tous. Nous nous soutenons dans l’adversité et nous nous réjouissons ensemble dans la victoire. Nos valeurs sont celles de l’honneur, du courage, de la fraternité, sans elles, nulle possibilité de vivre sous les mers !... Nous vous observons depuis longtemps humains, mais sans oser vous approcher. Pêcheur, fit-il en regardant le père de Guillaume. 

    - Ce que ton fils à fait ce jour-là en sauvant la vie du mien a scellé à jamais leur amitié ...

       Disant cela, il regarda les deux gamins, côte à côte qui riaient ensemble, aussi différents  d’apparence, aussi semblables dans leur joie partagée.

    - Nous autre Siréens plaçons le courage au-dessus de tout ... Ce que toi et les tiens avez fait en ce jour, porter secours à d’autres en détresse, au mépris même de votre propre salut, est quelque chose que nous saluons ! Quand mon fils a entendu l’appel du tien, et qu’il est revenu demander mon aide, je n’ai pas hésité un seul instant. Il y a des choses qui doivent dépasser la méfiance, au-delà même de nos différences ... Enfant ! fit-il à l’attention de Guillaume qui s’approcha timidement suivi par son ami. Il s’agenouilla et observa les deux gamins. 

    - Je voulais te remercier d’avoir secouru mon fils quand ‘autres l’auraient sûrement abandonné à son sort ! Ce que tu as fait là, je ne l’oublierais jamais, mais tu as fait bien plus ce jour-là, car  grâce à ton geste, votre amitié est née et je suis heureux de voir qu’elle grandit. De ses grosses mains, il prit l’enfant par les épaules : 

    - Votre amitié a permis à nos deux peuples de se rencontrer ! Soyez-en à jamais remercier !

     

    Le grand Siréen se releva et s’adressa aux hommes. 

    - Nous devons partir à présent, mais si vous avez besoin de nous, qu’elle qu’en soit la raison, appelez-nous et nous viendrons, cet enfant vous montra le signal ! fit-il à Guillaume en souriant.

       Sur ces mots, les Siréens rejoignirent les eaux tumultueuses et disparurent dans l’onde noire, sous les acclamations des pêcheurs rassemblés sur le rivage.

       Guillaume se retourna vers les siens. En voyant sa mère rayonnante et son père, les yeux brillants de fierté, il sut, sans l’ombre d’un doute que des jours meilleurs attendaient désormais l'île et ses habitants.


    © Le Vaillant Martial

                                                                                                          


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