•  

     

     

    Les énormes blocs de granit jetés là par on ne sait quel géant paraissaient dormir d’un sommeil rien ne semblait pouvoir perturber.
        Un sommeil obscur et immuable.
        Colossaux rochers, discrets témoins de tant d’histoires ordinaires. Seuls détenteurs du secret de leur origine et probablement tant d’autres.
        Étrange spectacle que ces énormes rochers colonisés par la mousse, dispersés  au beau milieu de cette forêt de chênes et de hêtres.

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    Parfois par centaines, blottis, entassés les uns contre les autres. Parfois solitaires ou encore les pieds dans l’eau.
        Parfois solitaires ou encore les pieds dans l’eau.
        Quelquefois, même en équilibre précaire.

     

    Chaos minéral à l’ombre bienveillante d’une forêt bretonne. Huelgoat.
        Marie soupire longuement.
        Elle réajuste son bonnet de coton joliment orné de dentelles, lissa son tablier et essuya ses larmes.
         Ces bottines cirée à la main – elle avait la chance de ne pas porter des
    boutoucoats, elle posa un pied sur le rocher brûlant. Puis l’autre.

    Cette puissance qui l’avait toujours impressionnée, sans pour autant lui faire peur. Elle savait que dans ces champs de pierres impassibles sommeillait une force bienfaisante...
        Elle l’avait toujours su.Pourtant on racontait tellement d’histoire sur cette forêt... Des histoires horribles.
        Lorsque la chaleur devint trop intense et vraiment désagréable, elle offrit un peu répit à ses pieds nus en se réfugiant sur la mousse fraîche et douce.
         Et puis, ses pieds apaisés, elle se réchauffa à nouveau au feu du rocher.

    Elle adorait ce petit jeu.
        La plupart du temps, il la sortait de tous ses tracas, de toutes ses peines.
        Mais aujourd’hui, rien n’y fit.
         Pierre l’ignorait toujours.

    Pourtant Marie l’aimait. Alors son petit cœur de jeune fille saignait.

     Pour se consoler, elle se rapprocha du beau chêne mousse dont les racines couraient sur l’une des pierres géantes.
        Il lui semblait presque qu’au fil du temps, l’arbre penché s’était peu à peu rapproché du rocher.
        Pour mieux l’enlacer,
         Pour mieux l’embrasser.

     Elle scruta les alentours.
        Personne ne devait la voir.

     Si ses amies l’apercevaient, elles se moqueraient d’elle.
        Si le prête François en avait vent, il crierait à la diablerie.
        Après avoir encore vérifié deux fois qu’elle était bien seule, Marie se blottit contre le tronc rugueux et ferma les yeux.
        Elle laissa ses larmes couler.

     Un cœur qui bat
        Un cœur qui s’ouvre

     Un cœur pas comme les autres.
         Ynora ouvrit lentement les yeux et sortit paisiblement de sa douce somnolence.

     

    Elle sourit
        Que cette étreinte est délicieuse.
        C’est si rare.
        Je sens que tu aimes, mon ami.

     

    Elle tendit l’oreille.
         Puis ferma les yeux et écouta...
         De la tristesse... Mais beaucoup d’amour aussi.
          Elle s’étira.

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    Une envie  irrésistible...
        Marie hésite
         Si on me voyait...
         Finalement, mais tout de même  un peu gênée, elle embrasse le tronc moussu
         Pas si simple de faire selon son cœur

    Mon ami je frissonne encore de ce baiser,
        Qu’il fut doux
         Tu trembles aussi...

     Soulageons cette enfant
        Libérons-le de sa peine.

     Les larmes de Marie coulèrent encore

     Et puis le flot de tristesse cessa.
        Marie essuya sa dernière larme et soupira longuement

    - Merci, fit-elle timidement

    Elle sourit
       Elle eut soudain envie de presser son dos contre l’arbre pour mieux sentir sa force
        Elle soupira encore et ferma les yeux

     Pour mieux goûter à la sérénité retrouvée.
       Pour mieux savourer ce moment précieux.
        Et ainsi, pour mieux écouter
        Pour enfin, mieux entendre.

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    Entendre le chant des oiseaux qui se répondent d’arbres en arbres. Le gazouillis des mésanges bleues, les causeries interminables du merle et les tapotements lointains du pivert.

     

    Entendre le chant des feuillages agités par la brise d’été, doux murmure si apaisant qui nous berce et nous cajole comme des enfants et qui ouvre e la rêverie.
    Entendre le chant de la rivière tout près. Le clapotement cristallin et incessant de sa course vers la mer.

     Pour entendre la vie

     Elle se laissa glisser le long du tronc et se roula en boule au pied du chêne, le cœur encore plus léger.
    À tel point qu’elle s’endormit.

     Elle nous a confié sa peine.
     Elle nous a ouvert son âme.
     Mon mi, je suis curieuse.
     Quelque chose sommeille en elle.

     Faisons-lui signe....

     Marie se réveille d’un sommeil sans rêve au son du clocher lointain.
     Quatre coups.
    Faut que je rentre.
    Son précepteur l’attendait sûrement.
    La jeune fille se leva et se retourna vers le chêne pour une dernière caresse.

    Qu’est-ce...
    Son cœur bondit.
    Son geste resta en suspend tandis qu’elle se rapproche du tronc pour mieux voir.

    - Ce n’était pas là tout à l’heure... J’en suis sûre... !

    Elle suivit du doigt les contours des entre lacs et des arabesques inscrites dans un joli cercle parfait, profondément gravé dans l’écorce.
    Pourtant on le dirait là depuis toujours....
    Au même endroit que mon baiser.

     Des rayons de  lumière perçaient à travers le feuillage et dessinaient des taches d’un beau vert tendre dans l’herbe folle dotant ce sous-bois d’une atmosphère enchanteresse.
       Marie laissa l’étrange jeune femme la devancer de quelques pas pour admirer un instant la beauté et le charme de cette forêt.

     

     

    La belle rousse se retourna et lui sourit.
    -
    Viens... J’ai quelque chose à te montrer.
    -
    Je ne vous ai jamais vue au village, interrogea Marie, ignorant l’invitation.
    -
    Je n’y vais jamais.
    -
    Qui êtes-vous en fait ?
    -
    Tu sais garder un secret ?
    -
    Oui je crois
    -
    Je vis dans les bois avoua la rouquine. Et le m’appelle Ynora.

    Drôle de nom....

    - Moi c’est Marie, vous êtes sorcière ?
    -
    Tu aimerais ?
    -
    Je ne sais pas vraiment. Vous me faites un peu peur, j’avoue.
    -
    Ma jolie petite fille...
    -
    J’ai quinze ans ! s’indigna  Marie
    -
    Jolie jeune fille... Je suis tout simplement incapable de te faire du mal. Ce n’est pas dans ma nature. Cette discussion ne nous mène ra nulle part, assura la belle jeune femme. Viens La main délicate d’Ynora se posa alors un instant sur celle de Marie.
    -
    Un frôlement..... Une brève caresse qui procura à la jeune fille une forte et étrange sensation, Presque un sentiment....
    -
    Une impression de légèreté et d’inconnu. D’irréel même.
    Alors qu’Ynora s’éloignait, un parfum de mousse, d’herbe, de fleur submergea Marie.*Elle frissonna.

    Faut que je m’en aille !
         Ce n’est pas normal tout ça. Et le précepteur m’attend.

     La curiosité est-elle un vilain défaut ? Le père Cloarec l’aurait affirmé et certifié !
    Mais ce fut plus fort qu’elle.

     Marie rattrapa la belle rousse.

     Ynora s’était accroupie près de grande fougères.

    - Moi aussi je les ai toujours aimées, lança Marie. La façon dont chaque penne à de s’enrouler sur elle-même, comme des petits coquillages, m’a toujours amusée.
    -
    Tu es savante...
    -
    Mon précepteur, il est sévère.

    Ynora sourit.

    - En fait elles réagissent à l’ensoleillement et à la grande quantité d’humidité... Elles sont sensibles et sont uniques en leur genre. Touche-les s’il-te plait...

    Malgré ses questionnements, Marie obéit.
    Dubitative, elle les effleura distraitement et un peu brutalement sans conviction.
    Ce ne sont que des fougères, il y en a partout !

    D’abord, elle ne sentit rien.

    Et puis, brusquement elle retira sa main.
    C’est quoi ça ?
    Elle dévisagea Ynora, qui se contenta de sourire.
    Tu as été surprise...Recommence s’il te plaît.

    Marie soupira profondément
    Elle effleura à nouveau les fougères, mais cette fois,
    Bien plus délicatement, comme une caresse.
    Une longue caresse.
    Elle ferma les yeux.

     Les notes cristallines d’une mélopée délicate s’élevèrent alors avec douceur emplissant son cœur d’un profond sentiment de bonheur.

     Et puis ses larmes coulèrent.
    Comme un flot ininterrompu alors qu’elle souriait.
    Ses larmes se firent sanglots.
    Des sanglots de trop d’émotions
    Des sanglots d’émerveillement...

     Elles chantent, elles chantent...
    Les fougères chantent !
    Et c’est magnifique.

     - Oui les fougères chantent... Comme la plupart des plantes d’ailleurs. Comme autant d’odes à la vie, explique Ynora.

    Mais Marie ne répondit pas.

     - Ça va s’inquiéta Ynora.
    Marie fit oui de la tête.
    Les mots restaient coincés dans sa gorge. Elle essuya ses joues mouillées alors qu’elle avait encore des larmes plein les yeux.
    Faut que je me reprenne.
    Prends ton temps mon enfant.

     Cette fois, la jeune fille ne releva pas. Après tout, il était vrai qu’elle ne savait encore rien de la vie... Et rien ne l’avait préparée à ce qu’elle venait de vire et surtout d’entendre.

    - C’était....

    Marie toussa.

    - C’était si beau... On aurait dit... Ah ! je ne trouve pas les mots... on aurait dit de l’amour en musique.
    -
    C’est exactement cela
    -
    Comment est-ce possible ? Vous l’avez déjà entendu ? Ce chant je veux dire ?
    -
    Je connais celui-là et bien d’autres encore.
    -
    Vous voulez dire que...
    -
    Tous les végétaux chantent, tous.
    -
    ...

    Une larme échappa au contrôle que Marie tentait d’exercer sur ses émotions tourneboulées.

    - Vous êtes sûre que vous n’êtes pas une sorcière ?
    -
    Tu y tiens à ton histoire... Je comprends. On te remplit le crâne de tellement de sottises... Comment pourrais-tu faire la part des choses à ton âge. Non, je ne suis pas une sorcière et ce n’est pas un tour ... c’est juste une réalité que tu n’as jamais perçue jusqu’ici et qui échappe à la plupart de tes congénères.
    -
    Une autre réalité, dites-bous... Je ne comprends rien !
    -
    Bon ... tu crois aux anges ?
    -
    Oui bien sûr... Dans la bible...
    -
    Tu crois en leur réalité, mais tu ne les a jamais vu, n’est-ce pas ? Pourtant je crois bien que certains hommes en ont vus...
    -
    Je croyais que c’était des fables...
    -
    Imagine un instant que ce soit vrai.

    Marie devint songeuse.
    Si c’était vrai... Ce serait incroyable....
    Et puis consciente de ce soudain silence, elle sourit.
    Un ange passe ? On dirait !
    Ynora éclata de rire. Un rire cristallin et lumineux.

    Ça ressemble au chant des ...

    - Certaines choses existent, mais ne sont pas perçues et comprises par les humains... Pourtant, elles sont bien réelles. Et tu viens d’en avoir un avant-goût.

    Marie regarda les fougères. Elle n’osa pas toucher à nouveau. Comme si c’était un sacrilège.

     Elle resta un long moment à contempler ses mains, silencieuse et pensive....

    - C’est beaucoup pour moi... Je ne sais plus trop où j’en suis. Je ne sais pas trop ce que vous êtes et je n’ai peut-être pas envie de savoir pour le moment. Voyez-vous ?
    -
    Je vais te laisser alors... Je n’aurais peut-être pas du...
    -
    Oh non ! Ne partez pas ! Non je vous en supplie, ne partez pas... Vous êtes la plus belle chose qui me soit arrivée... Ma vie est si monotone... Si réglée à l’avance, si prévisible. Non ... c‘est juste que...
    -
    Tu as besoin de temps
    -
    Oui

    Un doute passa dans ses yeux.

    - Vous me promettez que ce ne sont pas des diableries !
    -
    C’est juste la nature, Marie. La nature dans toute sa complexité et sa beauté. Aime-là comme ta propre mère car c’est notre mère à tous.

    Le clocher au loin sonna cinq coups.

    Comme un appel à l’ordre

     Je vais me faire arracher la tête ! cria presque Marie en panique.

    Elle se retourna vers Ynora

    - Je vous reverrais ?
    -
    Cela ne dépend que de toi
    -
    Alors oui !
    -
    Viens je t’accompagne

    Toutes deux quittèrent le sous-bois sans se presser. Comme pour faire durer ce moment, cet instant unique.

    À l’approche de l’orée du bois, près de l’arbre où Marie s’était endormie, Ynora ralentit et s’arrêta.

    - Vous ne venez pas ?
    -
    Je vais m’arrêter-là, si tu le permets.
    Marie fit un pas en arrière et machinalement se rapprocha du chêne
    -
    Adieu ma belle murmura Ynora.

    La jeune fille dévisagea  la belle rousse, pleine d’interrogations, mais Ynora lui effleurait déjà la joue...

     

    Et Marie s’endormit aussitôt, glissa doucement le tronc et se leva au pied du chêne.

    Marie se réveilla en sursaut quand le clocher sonna une fois.
    La demie ! De quelle heure ?
    J’ai dormi combien de temps ? Je vais me faire enguirlander, je le sens ?

     En se levant, son regard se posa avec étonnement sur le petit cercle gravé sur l’écorce du chêne au pied duquel elle s’était assoupie.


    -
    Extraordinaire cette gravure ! jamais  je n’ai vu un travail aussi fin et délicat. Il faudra que je montre cela à Pierre un de ces jours. Elle remit non sans mal  ses bottines brûlantes.
    -
    J’ai dormi plus longtemps que je ne le pensais, dirait-on.
    -
    Avec, grande précaution, elle descendit du gros rocher.
    -
    Faut pas que je me salisse trop...

    Ainsi, le pas pressé, mais sûr, Marie, la jolie petite bretonne quitta la forêt de Huelgoat.
    Mais d’où vient cette drôle de musique que j’ai dans la tête depuis que je me suis réveillée ?

    Tiens ! Un écureuil, il est mignon....

    © Le Vaillant Martial 

     

     

     

     


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    Un beau dimanche de juin où il se promenait sous un chaud soleil. Tom entendit des petits claquements dans les branchages d’une haie. Lorsque le jeune fermier s’avança sur la pointe des s’avança sur la pointe des pieds, le bruit cessa. Il se pencha alors et écarta avec précaution les feuillages. Stupéfait, il découvrit nichée dans la verdure une cruche  capable de contenir au moins un bon galon de whisky et, juste à côté, un minuscule petit bonhomme tout ridé et tout ratatiné. Un bicorne vissé sur la tête et un tablier de cuir pendant tout au long de son corps, il allait et venait et semblait très occupé.

    Quand  il grimpa sur un petit tabouret en bois pour accrocher l’anse de la cruche et se hisser sur le goulot, les yeux de Tom s’arrondirent et lorsque le petit bonhomme y plongea la tête pour y aspirer de longues goulées, il pâlit d’envie. Enfin le lutin descendit, s’assit sur un tabouret et s’emparant d’une minuscule chaussure s’employa à y ajuster un talon à l’aide d’un petit marteau.

     

     

     

    - Par la casquette de mon grand-père, murmura Tom interloqué, la belle aubaine ! Un leprechaun ! Si je ne suis pas trop empoté, je serai bientôt l’homme le plus riche du comté. Alors il se pencha un  peu plus sans le quitter des yeux, car, et ça tout le monde en Irlande le sais, il ne faut jamais quitter des yeux un leprechaun au risque de le voir disparaitre, puis il l’apostropha.

    - Voilà du bien bel ouvrage cher voisin. Quelle belle journée n’est-ce pas ?

    Le petit bonhomme releva la tête sans interrompre son martèlement. Son visage était jovial et il tenait entre ses dents trois petits clous dorés.

    - Je vous remercie de tant d’attention mon petit monsieur, mais comment allez-vous vous-même ?
    -
    Parfaitement bien, je vous remercie. Mais quelle drôle d’idée de travailler un dimanche, répondit Tom.
    -
    Ce sont là mes affaires et pas les vôtres rétorqua désinvolte le petit bonhomme en tapant de plus belle sur la chaussure.
    -
    Seriez-vous assez aimable, pour me dire ce qu’il y a dans le pichet à vos côtés ?
    -
    Avec plaisir, mon petit monsieur, c’est de la bière bien fraîche et gouleyante.
    -
    De la bière ! s’exclama Tom. Par tous les diables, d’où la tenez-vous ?
    -
    Ce que je fais ? D’où je la tiens ? ronchonna le lutin agacé. Dites-moi plutôt mon petit monsieur,  de quoi vous pensez qu’elle soit faite.
    -
    Mais de malt, évidemment, de quoi d’autre voulez-vous qu’elle soit faite ?
    -
    Vous n’y êtes pas du tout mon petit monsieur, je l’ai faite avec de la bruyère.
    -
    De la bruyère ! répliqua Tom, en éclatant de rire. Pensez-vous que je sois au point de croire cela.
    -
    Pensez-vous, mon petit monsieur, c’est ainsi. Ce que je vous dis est la vérité. N’avez-vous jamais entendu parler des Vikings ?
    -
    Bien sûr que oui, déclara Tom en haussant les épaules.
    -
    Et bien quand ils occupaient ce conté, ils nus appris à faire de la bière, et depuis, ma famille en a gardé le secret.
    -
    Voulez-vous m’en faire goûter un peu ?
    -
    Sachez mon petit monsieur, qu’il est grand temps pour vous de regagner votre logis et de cesser d’importuner les braves travailleurs avec des questions stupides. Regardez plutôt vos vaches qui sont en train de piétiner le champ d’avoine, répliqua le lutin en indiquant d’un mouvement de son menton poilu un champ qui se trouvait de l’autre côté du chemin ?

    Comme il était sur le point de se retourner, Tom pensa soudainement que c’était une ruse du petit cordonnier afin de le distraire pour mieux s’échapper ! Aussi, d’un geste brusque, il le saisit et l’emprisonna dans la paume de sa main. Mais ce faisant, le jeune malhabile venait de renverser la cruche, et sous ses yeux horrifiés, le précieux contenu se perdait dans la broussaille du buisson. Alors le sang de Tom lui monta aux oreilles, ne pas tremper ses lèvres dans cette bière, c’était plus qu’il ne pouvait en supporter !

    Il secoua le lutin, hurla dans ses petites oreilles effilées et sous la menace de lui tordre le cou exigea à la fin qu’il divulgue la cache de son trésor. Le lutin tremblant comme une feuille d’automne lui répondit d’une voix fluette.

    - Venez avec moi mon petit monsieur, à quelques champs de là, je vous montrerai un pot empli de belles pièces d’or.

    Alors, sans plus attendre, ils partirent. Tom avançait en trébuchant dans les trous et les ornières du chemin, les yeux rivés sur l’infortuné leprechaun, comme s’il tenait une chandelle un jour de grand vent.

    Il va sans dire que le lutin prenait un malin plaisir à mener son ravisseur par les voies les plus malaisées. Aussi, lorsque Tom enjamba un muret de pierres, il se tordit un pied, puis traversant des ronciers, il arracha une manche de sa chemise, enfin pataugeant dans une tourbière, il y laissa une chaussure...

    - Nous y voilà, dit le lutin, quand ils arrivèrent en haut d’une colline, où s’étendait un grand champ planté de hauts buissons d’ambroisie. Voyez là-bas cette haute tige, creusez à son aplomb et vous découvrirez une grande potiche débordante de guinées.

    Si par mégarde un corbeau s’était posé sur les épaules du pauvre Tom, il aurait parachevé son apparence d’épouvantail. Dépenaillé, meurtri et crotté il claudiqua jusqu’au buisson en soufflant comme une vieille rosse. Il pensa alors qu’il n’avait pas le moindre outil pour creuser le sol et qu’il lui fallait rentrer à la ferme afin de s’en procurer. Mais le jeune homme qui n’était pas tombée de la dernière averse, sortit de poche un mouchoir rouge et le noua à la tige d’ambroisie.

    - Je présume mon petit monsieur, hasarda très poliment le leprechaun, que vous n’avez plus usage de mes services.
    -
    Non, dit Tom, vous pouvez y aller maintenant. Toutefois, promettez-moi de ne pas toucher à ce tissu rouge.
    -
    Eh bien, c’est entendu, au revoir, mon petit monsieur dit le leprechaun, vous avez  ma parole et soyez sûr que je réjoui par avance du bon usage que vous ferez de ce que vous allez découvrir !

    Tom déposa sur le sol le petit vieillard tout ridé et tout ratatiné ; lequel agita son bicorne en signe d’adieu et disparut sous un buisson d’aubépine, puis le jeune fermier s’en fut claudiquant vers son habitation. Trouver une bonne belle ainsi qu’une brouette pour mettre au jour et transporter son trésor fut une affaire rondement menée et sans plus attendre il reprit le chemin inverse, en rêvant à  sa prochaine découverte.

    Lorsqu’il arriva au pied de la colline, son pas  se cala au rythme de son cœur qui cognait si fort dans sa poitrine. Malgré son pied tordu, il gambada comme un chevreau, mais lorsqu’il parvint au sommet son sang se figea dans ses veines et sa brouette lui échappa des mains.

    Le lutin avait tenu parole. Il n’avait pas enlevé le mouchoir nué à l’ambroisie, mais il en avait accrochés des multitudes, parfaitement identiques sur tous les autres buissons, si bien que le champ, couvert de tissus rouges à perte de vue était aussi coloré qu’un champ de tulipes au printemps.

    Abattu et sans espoir de retrouver son trésor, le jeune homme rentra chez lui en traînant sa brouette la tête basse. Les années s’écoulèrent, et chaque fois qu’il passait près de la haie, il lui semblait entendre le tic-tac, tic-tac d’un petit marteau martelant le cuir et, lorsqu’il s’en approchait le rire étouffé du leprechaun.

    Lorsqu’il fut à son tour un vieux monsieur tout ridé et tout ratatiné, Tom aimai à raconter, en échange d’une bonne pinte de bière, sa mésaventure dans les pubs de son village. Ce souvenir d’un dimanche où il faillit devenir un gentleman riche et respecté était devenu une bonne histoire, parmi tant d’autres, propre à déclencher l’hilarité de ses compagnons de comptoir. Pourtant, qui l’aurait bien observé aurait pu déceler au fond de ses petits yeux rieurs, une lueur de regret et d’amertume.

    Plus que les pièces d’or du leprechaun, Tom, rêvait encore souvent à cette bière dans laquelle il n’avait jamais pu tremper ses lèvres....

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • La montagne du Diable

    Le Québec est une terre féerique. Non seulement grâce à ses paysages magnifiques, ses lac profonds et ses forets immenses, mais surtout parce que ce pays jouit d’un patrimoine légendaire exceptionnel.

    Les premiers colons furent confrontés à la mythologie amérindienne. Les indiens trouvèrent dans les récits de Français débarqués sur ces terres d’étranges analogies avec leurs propres croyances. De cette rencontre, bien des créatures sont nées...

     


     

    Il existe au Québec une grande quantité d’êtres féeriques curieux tels des lutins pourvus d’un seul œil et de membres semblables à des pattes de grenouilles. Ces drôles ont une occupation qui les rapprochent de gnomes de l’Hexagone : ils adorent pénétrer dans les écuries pour emmêler les tresses des chevaux A côté des farces des lutins, il est des créatures bien plus redoutables.

    La Dame aux Glaïeuls par exemple hante les rives du Saint-Laurent. Sa séduisante apparence cache en vérité la noirceur la plus profonde. Ses yeux d’un vert glauque vous hypnotisent pendant qu’elle glisse lentement ses mains jusqu’à votre cou et vous entraine vers les profondeurs du fleuve.

    Sur l’Isle-aux-Coudres, une légende rapporte l’existence d’une fée. L’histoire se passe en 1806. Louise est amoureuse de Charles et jeune homme partage son amour à un point tel qu’ils décident de se marier en ce joli printemps. Tellement joli que la belle saison s’annonce bien tôt en réalité. Les glaces ont fondu et les bateaux se mettent à quitter les ports.

    Hélas pour leur pour leurs projets. Charles doit regagner sa frégate et partir pour un voyage vers l’Europe. Au bout de l’île, les amants s’enlacent une dernière fois avant le départ. Charles promet à sa belle de lui revenir sain et sauf. Pour preuve de son amour, il lui offre un joli bouquet des premières fleurs printanières. Louise défait le ruban rouge qui retient son chignon et attache le bouquet à l’une des branches de l’orme qui surplombe le rocher. »Ainsi » dit-elle, « je viendrai sur ce rocher chaque jour de l’été venu pour guetter ton retour ». Les fiancés scellèrent cette promesse d’un doux baiser.


     

    Les mois passèrent, vint l’été et Louise tint parole. Elle vint chaque jour se poser sur le rocher, sous le bouquet desséché observant l’horizon, voyant passer les voiles sans jamais apercevoir le bateau de son bien aimé. Au début de l’automne, l’excitation du retour  avait place à l’inquiétude puis au chagrin.

    Chaque jour Louise revenait et chaque jour elle laissait ses larmes s’écouler sur le rocher. Puis un soir ses parents ne la virent pas revenir. Son père se mit à la chercher. Il cria son nom d’un bout à l’autre de l’île. Se souvenant du rocher sur lequel sa fille attendait son fiancé disparu en mer, il se rendit sur place mais hélas, Louise restait introuvable. Son regard fut alors attiré par un léger filet s’écoulant de la roche, une source qui n’y était pas auparavant. Une fée avait eu pitié du chagrin de Louise et l’avait transformée en source pour que sous la forme de cette eau, elle puisse tomber dans la mer et rejoindre Charles au fond de l’océan.

    Comprenant que cette source n’était autre que s fille métamorphosée par la fée de L’Isle-aux-Coudres, le père laissa à son tour s’étaler une larme sur le rocher. A l’une des branches de l’orme, un ruban rouge effilé flottait au vent...

    Ainsi sont les fées québécoises, à veiller sur les amours perdus, à répondre aux prières des amants déchirés par la vie. Discrètes, elles n’en possèdent pas moins le pouvoir de répondre aux demandes par leur grande magie.

    Ce pays ne manque donc pas de fées, de nymphes et dames blanches qui apparaissent à travers l’eau des chutes dans la vapeur des torrents comme celui de Saint-Léandre en Gaspésie. Ces belles dames demeurent la plupart du temps invisibles aux yeux des hommes, lointaines comme le souvenir des déesses-mères œuvrant au bien de la terre.

    Quelquefois, un homme parvient à capter ou voir l’une de ces belles jouer devant lui une scène de l’Ailleurs ou de l’Autrefois. Rares, très rares sont les échanges avec les fées, elles sont plus éloignées des hommes qu’on ne le croit. Il en va tout autrement  d’autres créatures de ces contrées.


     

    Julien était crypto-zoologue. Il étudiait les phénomènes liés à l’existence d’animaux ou d’êtres que l’on croit généralement de pures légendes. Sa passion était née il y a bien des années lorsque, adolescent, il s’intéressa au monde des fées, des elfes et des lutins. Il jalousait beaucoup la richesse des Européens sur le sujet et se lassait de lire et relire tous les ouvrages en provenance de France où d’Angleterre qui garnissaient sa bibliothèque.

    A passé trente ans, Julien était devenu un adulte qui avait su conserver la curiosité d’un enfant. Il avait fait des études sérieuses à la grande joie de ses parents. Il était devenu laborantin dans un hôpital. Mais il n’avait jamais abandonné pour autant ses recherches sur les êtres légendaires. Ainsi il passait son temps libre à parcourir les lieux hantés, les endroits marqués par une légende et, une fois sur place, collectait autant les paroles des anciens que tout objet insolite, début de preuve de l’existence réelle, contemporaine ou passée, d’une de ces créatures.

    Comme tout bon crypto zoologue, il avait déjà pu amasser quelques merveilles : un relevé en plâtre d’un Saquasch : Une dent de Ponnik, trouvée au fond du Pohénégamook, lors d’une séance de plongée l’année dernière, une plumes appartenant à l’une de ces femmes-oiseaux venues des étoiles selon les traditions amérindiennes, une amulette pour se protéger des Petits Hommes.

    Quatre trésors inestimables à ses yeux, qui ornaient les murs de son salon. Le dernier lui tenait particulièrement à cœur. L’existence des Petits Hommes l’avaient toujours intrigué. Ces créatures ressemblaient à s’y méprendre à celles du même genre dont parlent la plupart des légendes Européennes dans cette terre de Bretagne d’où proviennent de nombreux ancêtres Québécois d’aujourd’hui. Une région remplie de mystère pour Julien...

    Jamais il n’avait jusqu’ici économiser suffisamment d’argent pour voyage en Europe et découvrir cette mystérieuse Bretagne dont les livres de son enfance lui parlaient. Il s’était imaginé que les colons bretons installés en ces terres, de l’autre côté de l’Atlantique avaient emmenés avec eux leurs contes et légendes et nourrit à leur tour l’imaginaire de peuples autochtones. Mais il devait y avoir une source locales derrière les Anicinapecec ou encore les Magah Kokoctasini ... Tous ces Petits Hommes qui peuplaient les forêts et les montagnes de la grande nation des Algonquins. En se remémorant, son précieux trésor, cette amulette indienne, les souvenirs de ses enquêtes défilèrent en son esprit. Il y avait eu cette rencontre un an plus tôt avec une vieille indienne vivant un peu à l’écart de la communauté et qui lui parle longuement des Petits Hommes.

    Elle lui conta comment les Indiens se protégeaient de la fâcheuse habitude de ces nains qui consistait à enlever les enfants, les plus jeunes étant visés plus particulièrement.


     

    Ils étaient emportés et jamais plus ils ne revenaient dans leur tribu. Heureusement les colliers de pierres magiques, de dentition ou certaines amulettes étaient assez puissants pour tenir à l’écart les Petit Hommes des maisons humaines. Lorsque la vieille dame eut terminé de lui raconter ses histoires et ses souvenirs, elle se leva et alla cherche dans un coffre au fond de  la pièce un objet qui allait subjuguer le jeune chercheur. C’est là qu’il reçut l’amulette. L’objet de protection contre les Petits Hommes était le clou  de la sa collection. C’était la chose qui le rapprochait au plus près de sa quête ultime : découvrir l’existence des lutins du Québec !  Pour l’heure, son chemin avait suivi une autre créature dont les Indiens lui avaient beaucoup parlé et qui avait conduit sa voiture vers la Montagne du Diable.

     Au même moment où ses pensées l’emmenaient déjà au pied de la montagne sacrée, ses yeux se posèrent sur un tout autre mont lui aussi entouré d’une légende qu’il connaissait parfaitement. C’était le mont Tremblant qui dominait la vallée, celui-là même qui était pris d’assaut de nos jours par des milliers de skieurs trouvant en ces pistes enneigées de quoi satisfaire leur passion. Il y a des siècles maintenant les autochtones y posaient l’oreille et entend ait le vrombissement du Dieu qui l’habitait. Plus tard, avec l’arrivée des colons, ce grondement terrifia tellement l’homme blanc qu’il crut que c’était le Diable en personne qui résidait là-dessous. Il se trompait le Diable habitait bel et bien cette région mais juste quelques kilomètres plus loin...

    La première chose qui frappa Julien en arrivant dans cette partie sud du Québec est le panneau annonçant le petit village de Mont-Saint-Michel Une coïncidence étrange qu’il considérait comme un signe. Le village s’imposait ici comme un portique, une porte ouvrant un domaine particulier tout comme pour la Bretagne dont il rêvait et qui s’offrait au visiteur au détour de ce mont mythique. C’est pourquoi il avait tracé son parcours depuis Montréal en préférant prendre plus de temps pour entrer en cette région par Mont Saint Michel plutôt que d’aller directement à Mont Laurier.

    Julien avait traversé la rivière Kiamika et la leur matinale lui avait offert un panorama magnifique en passant par la chute-St-Philippe et son lac bordé d’érables revêtus de leurs flamboyantes couleurs d’automne.

    De la rencontre de l’eau, de la lumière et des feuillages naissaient en cette époque de l’année les plus beaux tableaux qui soient. Il avait longé le lac St Paul pourvu d’une quiétude revigorante. Par la fenêtre de sa voiture, il avait observé l’ombre des sapins se reflétant sur le lac et s’était demandé alors quel était le reflet de l’autre ? S’il n’existait pas une forêt enfouie dans les profondeurs ou quelque château de cristal comme le racontaient les histoires.

    Puis il est arrivé à Mont-Saint-Michel. Un village de villégiature ou la plupart des villas étaient déjà occupées en cette époque automnale. Il dépassa le village et prit la direction de Ferme-Neuve. La route était bordée d’exploitations agricoles, e champs et de prairies où paissaient paisiblement les vaches. Sur la gauche, une large rivière suivait la route. Le ciel était bleu. Tout semblait calme en cette contrée. Devant lui se découpaient des formes sombres, dont un sommet se détachait et révélait le but de son périple : La Montagne du Diable.

    Julien arriva à Ferme-Neuve. Il s’y arrêta pour déjeuner. Son choix se porta sur le Diable Vert. Il sourit de ce nom donné à un établissement situé juste en face de l’église. À l’intérieur, un décor sobre l’accueillit. Une fois passé l’entrée bordée d’une rangée de cinq troncs de bouleaux, des banquettes bleues s’alignaient, adossées aux murs rouges. Julien prit place sur l’une des banquettes à sa droite et commanda un grand Pepsi et un hamburger maison. Son regard tomba sur masque feuillu accroché à un pan de mur devant le bar. Malgré son air sévère et sa grosse moustache, ce masque n’affichait pas grand-chose de diabolique. Il ressemblait davantage au Green Man, l’homme sauvage de la forêt.

     

    Julien aurait voulu en savoir plus sur cet objet curieux, mais il était pressé par le temps. Il lui fallait commencer l’ascension  à pied de la montagne avant ce soir. Il avait prévu d’y passer deux nuits. Il termina donc son déjeuner et alla payer au comptoir. Il  sortit et remonta dans sa voiture pour se diriger vers un parking.

    Une fois son véhicule garé, il ôta du coffre un sac à dos, en vérifia une dernière fois le contenu et enfila ses chaussures de randonnée. Carte à la main, il prit la direction de la montée du Baskatong, du nom de cet immense réservoir qui était à l’origine d’une rivière devenue un plan d’eau paradisiaque pour vacanciers et pêcheurs. Il quittait doucement le territoire des érables et des bouleaux jaunes dont l’écorce dorée se détachait en lambeaux le long des troncs. Autour de lui des bouleaux verruqueux lui indiquaient un changement d’altitude. Ces arbres dont l’écorce blanche servait à concevoir les canoés des indiens et les toitures de leurs huttes. A ces pionniers se mêlaient de plus en plus de sapins. Voilà le paysage forestier qui attendait Julien au sommet du mont. L’altitude est gage d’hiver froid et les températures atteignent facilement les moins quarante degrés.

     

    Au bout de quelques heures, il abandonna ce sentier pour emprunter le chemin du Wendigo laissant derrière lui les couleurs rougeoyantes des érables pour s’enfoncer dans cette forêt ancienne faite de pins, d’épinettes, de mélèzes, de thuyas et parsemée de peupliers et de ces quelques bouleaux  se nourrissant de l’abondante lumière qui caressait la montagne.

    Ses songes cette nuit-là se peuplèrent des échos de ce qu’il avait lu et entendu à propos du gardien de la forêt. Il voyait un homme âgé parler à un Vieil indien. Ce dernier lui révélait un endroit fabuleux où les troncs étaient épais, ou le bois valait tout l’or du monde. L’homme par cupidité s’y serait rendu dit-on dans l’intention d’abattre l’un de ces arbres sacrés. Mais sa hache rebondissant sur l’écorce, la lame ne pouvait entailler le bois magique. Alors l’homme en appela au Diable et celui-ci lui répondit. Comme chacun sait le Cornu n’amène rien de bon et au sortir de la forêt, l’homme entendit un grondement avant qu’une branche ne l’assomme.

    Moribond, il entrevit un être de lumière lui ordonner de ne pas détruire la forêt, mais de la préserver. Les conteurs Québécois relayant cette histoire affirment que le pauvre bûcheron n’avait fait ce jour-là qu’un mauvais rêve, mais qu’à son réveil, il était bien décidé à devenir un protecteur assidu de sa belle forêt. Ce qu’il fut jusqu’ à la fin de ses jours.

    Une autre histoire du Wendigo voyageait beaucoup en cette région. Celle d’un bûcheron honnête qui ne prélevait jamais plus que ce dont il avait besoin pour se chauffer durant l’hiver. Il veillait tendrement sur la faune et la flore de cette montagne et jamais il n’avait commis d’acte sacrilège envers la nature. Un jour, le brave homme qui vivait seul vit débarquer une femme aussi belle que douce. Im tomba immédiatement en amour. Un amour qui naissait aussi petit à petit dans le cœur de la dame. Hélas tous deux étaient deux grands timidités. Ils partageaient de longues balades dans la forêt et une fois leurs mains se touchèrent, mais ni l’un, ni l’autre n’osaient franchir la limite qui leur aurait permis de s’avouer leur passion. Au fil des mois, cette passion devint chagrin. Un jour que la dame pleurait au fond des bois, le Wendigo passa par-là et eut pitié d’elle. Il la transforma en un ruisseau pour qu’elle puisse laisser libre cours à ses larmes. Quant au bûcheron rendu fou par la disparition de celle qu’il aimait, il s’enfonça au cœur de la montagne. On dit que chaque nuit, il trace de nouveaux sentiers afin de retrouver l’élue de son cœur.

    Bercé de ses histoires, Julien s’éveilla au petit matin. Au sortir de sa tente, une surprise l’attendait. Autour de lui, les buissons étaient dévastés. Une bête, peut-être un ours noir s’était approchée de la tente. Mais au fond de son esprit, le souvenir du bûcheron à la recherche de son amour perdu lui laissa un fond d’explication irrationnelle ... Il replia vite fait ses affaires et se mit à suivre les traces de ce saccage. L’animal qui avait fait cela n’était certainement pas un ours. C’était à la fois plus gros et des plus furieux au vu des branches cassées et la grossièreté des traces de son passage. Julien se dit qu’il avait échappé belle. Si ce monstre quel qu’il soit s’était jeté sur la tente, il lui aurait sans doute servi de repas. Qu’à cela ne tienne, la curiosité prenait le pas sur la peur, quelque chose le poussait à suivre les traces de la créature et d’en découvrir plus sur elle.

    Prudent, Julien avançait en faisant le moins de bruit possible. Preuve de son efficacité, il surprit deux tamias se disputant... L’un s’en prenant sans doute au territoire de l’autre, attiré par les réserves de nourriture accumulées avant leur hibernation toute proche.

     

     Le jeu de ces deux gardes suisses amusa le crypto-zoologue avant de poursuivre plus en avant son chemin. Au fur et à mesure qu’il avançait, il entendait la fuite des chevreuils, des lièvres, le gri de gelinotte huppée saluant le soleil montant dans le ciel au-dessus de la forêt. Il aperçut même de loin un orignal, c’était un grand mâle qui s’était arrêté à une trentaine de mètres en contrebas et qui le fixa une longue minute avant de repartir tranquillement dans la direction opposée.

     

    Les traces de branches cassées et de broussaille écrasée allèrent diminuant jusqu’à disparaître. Julien demeura un temps à fouiller les alentours, cherchant lui-même ne savait quoi. Soudain il perçut un cri, là-haut dans le ciel. Il tourna le regard vers les nuages et vit un oiseau immense qui planait, ailes droites et écartées, tournant et retournant au-dessus de la forêt. Il avait reconnu ce grand oiseau noir à la tête rouge. Un Urubu, un vautour charognard. Il devait avoir aperçu le cadavre d’un animal pour descendre ainsi vers le sol qui le mettait mal  à l’aise. Dans le ciel, ce véritable seigneur des airs assurait le spectacle dans des ballets inouïs tandis qu’une fois posé, ses pas maladroits lui conféraient un air des plus ridicules. Julien de dirigea vers la partie de la forêt que  lui indiquait l’urubu. Il déboucha  dans une clairière et repéra très vite l’oiseau noir, le bec enfoui dans ce qui semblait être le cadavre d’un chevreuil, mais se révéla enfin de compte une biche de Virginie. Julien fit encore quelques pas jusqu’à distinguer le cadavre du cervidé qui était littéralement coupé en deux. Quel animal avait pu ainsi écarteler cette pauvre bête avant de la laisser sur le sol sans en prélever une part importante pour son repas ? L’homme fit le lien entre le prédateur qui avait tué la biche et la dévastation de son campement.

    Quelque chose rôdait bel et bien sur la Montagne du Diable et cela commençait à lui donner le frisson. Se pouvait-il qu’il y ait des Jack Mistigris dans les parages ? Ces créatures malveillantes se cantonnaient habituellement du côté des forêts longeant les rivières Saint Maurice et des Outaouis. Et puis Julien n’avait pas senti l’odeur putride qu’ils laissaient sur leur passage. Quoiqu’il en soit, il priait pour que ce ne soit pas ces monstres, ces êtres décharnés avides de chair humaine et qui d’une simple morsure pouvaient vous condamner à errer en leur compagnie pour l’éternité. Ces sortes de loups garous du Québec avaient de plus un aspect des plus répugnants. Tordus, difformes, marchant sur une ou plusieurs jambes, ils s’abattaient sans pitié ur les pauvres animaux de la forêt et sur tout promeneur imprudent isolé. Mais ils auraient dévoré la biche entièrement, il ne pouvait s’agir des Mistigris.

    Mais alors qui ? Qui avait suffisamment de force pour tuer un animal et assez de cruauté pour abandonner son cadavre sans y plonger les crocs ? Julien ne parvenait pas à trouver une réponse logique pour expliquer ce qu’il avait vu. Il abandonna la piste du monstre et se mit à grimper plut haut le mont afin de trouver l’endroit idéal pour son second campement. Arrivé quasiment au sommet, il tomba sur une petite clairière qui ferait l’affaire cette nuit. Depuis le lieu où il campait, il avait une vue splendide sur la vallée et sur le réservoir du Baskatong. Il admira l’étendue de ce gigantesque miroir posé là au pied de la montagne du Diable et qui reflétait les  leurs du crépuscule. Le spectacle était grandiose et sa beauté vit vite oublier à Julien les sombres événements  de la journée. Un gargouillis en provenance de son estomac le ramena à la réalité : Il avait faim. Si de jour, il se contentait de barres de céréales et de fruits, le soir il appréciait un repas chaud.

    Une fois le repas englouti. Julien alla chercher un peu d’eau. Les sources ne manquaient pas, et il trouva bien vite de quoi nettoyer sa casserole. Il veilla à bien empaqueter la nourriture et les déchets pour qu’aucun animal ne soit attiré par l’odeur et s’apprêta à se coucher quand un bruit se fit entendre dans la forêt. Un craquement sinistre qui l’effraya. Brusquement la chose la plus incroyable de son existence fit son apparition devant lui.

    Un lutin, un petit être de trois pieds de haut se tenait là, debout, et lui faisait clairement signe de le suivre. Le petit homme portait une tunique à franges, des mocassins et un bandeau lui serrait le front rejetant ses longs cheveux noirs en arrière. Il avait tout d’un indien, mais en miniature.

     

     

    Poussé par la peur, Julien suivit le Petit Homme ce soir-là. Il plaça ses pas dans ceux du gnome et s’engouffra derrière lui jusqu’à se présenter devant un gros rocher. Une brèche à peine visible permettait d’y pénétrer. À la suite du lutin, Julien entra donc dans le rocher et la brèche se referma derrière lui. À l’intérieur l’homme découvrit une dizaine de lutins assit en rond. Ils l’invitèrent à prendre place auprès d’eaux et le lutin qui l’avait conduit jusqu’ici prit la parole :

    - Ami, tu ne crains rien ici. Nous te surveillons depuis la nuit passée et avons décidé de t’accorder notre protection. Tu as deviné sans comprendre qu’un danger rôdait au-dehors. En cette saison, les Mestabeoks se manifestent beaucoup. Ils sentent l’homme isolé et si nous n’étions pas intervenus pour te mettre à l’abri, sans doute t’auraient-ils tué cette nuit.

    - Je ne sais que dire, répondit Julien. D’abord merci de m’avoir sauvé la vie. De m’avoir permis d’échapper à ces créatures. Ensuite de vous êtes montrés. Si vous saviez à quel point ce jour est le plus important de ma vie. Toujours je vous ai cherchés et voilà que mon vœu se réalise ...

     

    Julien passa des heures à discuter avec les gnomes. Il apprit ainsi que les Mestabeoks étaient des géants, des forces brutes, des sauvages qui chassaient sur ces terres et ne partiraient que lorsque le gardien des lieux ferait son grand retour. Le Wendigo, seigneur de la montagne, protecteur de la faune et de la flore de cette région s’éloignait chaque été, lui-même chassé par les bruits et les incommodités dus à la présence des hommes, mais il revenait toujours à l’automne et empêchait les entités mauvaises de s’emparer définitivement de cette contrée. Oh, il n’était pas lui-même, il était plus roche de ses ennemis que ce que les légendes contemporaines voulaient laisser entendre, mais sa  présence l’imposait comme seul maître des lieux et il était aussi nécessaire ici que l’est un grand prédateur pour préserver l’équilibre naturel d’un territoire.

    Les Petits Hommes offrirent à Julien de partager leur repas. Ils lui présentèrent un pot dans lequel ils puisaient la nourriture un à un sans que jamais la quantité contenue ne semblât diminuer. C’était un de leurs ustensiles magiques et Julien en était abasourdi. Ils lui racontèrent encore comment ce lieu, ce territoire sacré avait failli disparaître complétement lorsque les hommes se mirent à en extraire le bois. Comment les hommes blancs en chassèrent les tribus algonquiennes qui y avaient trouvé refuge. Les Oueskarinis, les  Atikamekw, qui sombrèrent peu à peu dans l’oubli. Eux et leurs légendes qui contiennent tant de vérités que l’Homme blanc a perdues. Lui qui passe sa vie à rechercher le bonheur est tellement aveuglé que ces morceaux de verre qu’il place devant ses yeux ne l’aident même pas à contempler la beauté de ce qui se trouve juste sous son nez. En moins d’un siècle, les concessions forestières détruisirent ce que la terre avait mis des millénaires à construire.

    Des arbres géants furent abattus, déchiquetés. Les colosses furent réduits en pulpe et le paysage transformé. Ensuite ce fut la vallée qui  se métamorphosa. L’homme entreprit de l’inonder. Puis, bien des années plus tard, l’idée de ^réservation fit surface, et, plus tard l’idée de préservation fit surface et, le tourisme, les loisirs aidant, la Montagne du Diable retrouva un peu de sa gloire passée en même temps qu’elle reprenait son nom. Les conteurs se mirent à propager à nouveau les légendes anciennes, en l’édulcorant quelque peu pour ne pas effrayer les âmes sensibles. Le Wendigo s’en accommoda comme tous ceux d’entre les esprits qui n’avaient pas abandonné leurs terres a contrario de la majorité des créatures qui avaient fui la folie des hommes...

    Les discussions entre Julien et les Petits Hommes durèrent toute la nuit jusqu’à l’aube s’annonce au-dehors, repoussant les ombres nocturnes. Aux premiers chants des oiseaux, les lutins raccompagnèrent leur invité jusqu’à la brèche à nouveau perceptible. Julien les remercia encore, les yeux brillant de tout ce qu’il venait de vivre. Les Petits Hommes le gratifièrent d’un présent, ce pot de nourriture infinie que Julien emballa avec précaution avant de le placer dans son sac. Repassant par son campement, il trouva sa tente déchiquetée et le reste de ses affaires éparpillées. Il ramassa le tout et fourra dans son sac avant de redescendre vers la vallée, le cœur et l’esprit remplis de rêves.

    Arrivé en bas du mont, il entendit un cri étrange. À la fois bienveillant et revendicatif. Il  sut que le maître de la montagne était revenu. Les Petits Hommes pouvaient être tranquilles. Les géants et les autres monstres se retireraient au plus vite de la montagne. Personne ne conteste le règne du Wendigo[i].

     

    © Le Vaillant Martial 



    [i] Le Wendigo est une créature de la mythologie algonquine qui dévorait les hommes. Devenu un croquemitaine dont on menace les enfants, certains y voient encore l’allégorie du  gel mordant les extrémités du corps lorsqu’on se perd dans le froid de l’hiver. Les deux légendes ici évoquées ont été rapportées par Nadia Morin du Mont Laurier et Solange Allard de Ferme-Neuve. La Montagne du Diable est aujourd’hui fréquentée par de nombreux touristes et l’un des plus beaux parcs régionaux du Québec. Le Mont offre un bel exemple d’essences forestières boréales en son sommet et, à ses pieds, la forêt prend des teintes automnales de toute beauté.

     

     


     

     


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  • La Dame Verte

    Tout commença à l’un des carrefours de Thésy, là où se croisent les chemins menant à Aresches , Andelot-en-Montagne et Salins les bains. Une voiture se dirigeait vers cette destination. En passant le carrefour, le conducteur jeta un œil rapide dans la rue du Château sans attacher d’importance à la silhouette aperçue, adossée au mur d’une vieille bâtisse. Le véhicule traversa la route et emprunta la D65. L’homme qui était à bord s’appelait

    Hervé. Il n’avait pas loin de trente ans et était largement en avance pour son entretien d’embauche à Salins. D’humeur joyeuse, il roulait en admirant les champs, les prés fleuris. L’étroite départementale favorisait une vitesse propice à la contemplation  du paysage. Longeant les haies d’aubépines, les murets de pierres sèches, la voiture remontait tranquillement la toute. Il faisait beau en ce matin de printemps. Le ciel était dégagé et la nature resplendissante.

    À hauteur des Grands Champs, la voiture d’Hervé s’engouffra dans la forêt. De hauts épicéas disputaient aux hêtres la lumière du soleil. Au bord du chemin, le lièvre rêvassait au sommet des chênes alors que les bouleaux défilaient telles de maigres ombres blanches apportant à cette lisière autant de clarté que d’obscur mystère.

     Soudain au détour d’un chemin, Hervé crut apercevoir une femme. D’instinct, il s’arrêta. Intrigué par cette présence féminine, il descendit de la voiture. Mais un sentiment plus fort que la curiosité avait déjà envahi le jeune homme. La vision n’avait duré que un quart de seconde, mais quelque chose l’avait happé, s’était immédiatement emparé de son être, de son esprit pour le pousser à se rapprocher de cette curieuse apparition.

     

    Voici qu’Hervé, n’apercevant plus son fantôme en bord de route, se mit à grimper le talus boisé et franchit la lisière de cette forêt Jurassienne. Il s’arrêta. Un doute le prit. Maintes fois, il était passé et repassé le long de ces bois, mais jamais encore il ne les avait vu sous cet angle. Depuis la route, la futaie ne lui avait pas semblé aussi épaisse. Il avait d’ailleurs toujours pensé que cette partie de la région n’était qu’un enchevêtrement de près, de champs et de bosquets. Mais ici en haut du mont, la vérité se révélait tout autre. Devant lui s’étalait une couverture forestière des plus denses. Passé les maigres bouleaux du bord de route, voilà que des chênes solides, aux troncs larges ouvraient la voie à une forêt de feuillus mêlés à de rares résineux. Il y  régnait une cacophonie de chants et de cris d’oiseaux, un joyeux pépiement qui invitait l’homme à marcher plus avant, à pénétrer dans cette masse ombragée où la vie semblait si riche.

    Seule une légère hésitation le retenait, comme le pressentiment que ce qui s’ouvrait devant lui n’avait rien de naturel en réalité... Il pensa qu’il n’était plus dans le même lieu, qu’il venait de faire un bond d’une trentaine de kilomètres et se trouvait à présent au cœur de la forêt de Chaux. Cette belle et ancienne sylve dominée par les chênes dont quelques spécimens affichaient l’âge vénérable des dieux. Cette forêt unique possédait un parfum particulier, une odeur enivrante qui engendrait les rêves du randonneur s’accordant quelque repos sous la ramure d’un de ses chênes.

    Les pensées d’Hervé furent interrompues par la vision d’une femme qu’il avait suivie. Elle se tenait là, à une vingtaine de mètres du jeune homme. Elle ramassait des plantes. C’était bien elle, cette inconnue qu’il avait aperçue dans un clignement de paupière, au bord du chemin. C’était pour elle qu’il ‘était arrêté, était descendu de son véhicule et s’était enfoncé dans la forêt. Quelque chose l’avait irrésistiblement attiré et il comprenait maintenant pourquoi. La femme rayonnait d’une beauté mystique. Son visage exprimait un curieux mélange de douceur candide et d’une certaine provocation à la limite de la décence.

     

    Son corps, de ce qu’il en devinait depuis sa position, frôlait la perfection de la féminité. Il y avait comme un voile d’irréalité, de beauté onirique qui recouvrait cette personne de haut en bas, et dans le même temps, une aura animale qui attisait le désir chez l’homme. Hervé la contemplait de loin. Il était comme paralysé. Le chant des oiseaux s’ensevelissait maintenant sous le son propre cœur battant à tout rompre. Il restait là béat à observer cette enchanteresse.

    Cette femme inconnue, sauvage ne semblait pas l’avoir aperçu. Elle se penchait avec une élégance innée tendant une main fine pour cueillir délicatement ces plantes des bois qu’elle plaçait alors dans un petit panier d’osier suspendu à son bras.

     

    Elle déposa celui-ci sur le sol et se releva pour défaire son chignon. Une pluie de cheveux blonds tomba sur ses épaules blanches. Éclairée par l’onde solaire, la scène prit l’allure d’un tableau de maitre.

     

    Le temps parut cette fois s’arrêter. L’homme brisa net cet instant d’émerveillement pour courir vers l’inconnue. Avant qu’il ne puisse franchir les derniers mètres qui les séparaient,  la jeune fille lui lança un regard qui stoppa brusquement son élan. Elle venait de dévoiler sans doute son plus bel atout charmant : des yeux verts profonds, pétillants de vie, deux cris d’amour qui possédaient sans nul doute le pouvoir de faire fondre n’importe quel cœur instantanément.

    L’homme tremblait. Il tressaillait de désir devant cette femme magnifique se tenant devant lui, laissant deviner des formes esquisses cachées sous une simple robe verte. Il se mit à détailler la femme. Il se perdait dans ce visage superbe, ce cou élégant, cette poitrine opulente, ces hanches rondes, ces jambes longues, ces pieds nus...

    De dernier détail le ramena à la réalité. Marcher pieds nus dans un pré était chose coutumière pour qui apprécie la douceur de l’herbe, mais dans un bois ? Au milieu des ronces ? Cela le troubla. La dame le remarqua et fronça les sourcils. Sans doute était-elle pleinement consciente de l’attirance naturelle qu’elle provoquait et voir son courtisan ainsi se détourner de l’objet de son désir lui déplût.

    Une moue boudeuse s’installa sur son visage avant qu’elle ne se mette à fuir entre les ronces. Hervé eut un moment d’hésitation. Il continuait d’observer ces pieds nus s’enfoncer dans le massif roncier sans en souffrir le moins du monde. Mais la crainte de voir la belle inconnue disparaître dans les buissons le poussa à se lancer à sa poursuite. Il se mit à courir lui aussi à travers les ronces avec bien moins de grâce que celle après qui il s'était élancé. Une fois sorti des épineux, il constata que ses vêtements n’étaient plus que lambeaux. Son pantalon était maculé de taches rouges et il pouvait ressentir la douleur des lacérations dues aux épines de ces sombres rameaux. La douleur continua à le ramener un temps à la réalité des choses et il se souvint alors d’une histoire contée il y a de cela des années par sa grand-mère.

     

    Son aïeule avait été une femme toujours souriante et bienveillante qui n’avait jamais manqué de mettre en garde ses petits-enfants contre la créature de la forêt. La vieille dame n’était plus, mais son souvenir demeurait toujours bien vivace dans l’esprit de son petit-fils. L’histoire qui était revenue à l’esprit d’Hervé concernait un marchand de tissus qui vécut autrefois du côté d’Andelot. Cela se passa au début du XIXe siècle. L’homme âgé d’une cinquantaine d’années, les bras chargés de laine, revenait d’un marché qui s’était tenu à Salins. Sur le chemin du retour, il surprit une belle jeune femme, occupée à remonter sa jarretière, dévoilant une jambe qui mit en appétit le marchand. Il s’approcha de la belle et la salua d’un sourire plein d’envie. Celle-ci ne s’offusqua nullement. Tout au contraire  lui rendant son sourire, elle fi retomber lentement sa robe verte sur ses jambes. Devant l’opportunité d’une telle rencontre, le marchand proposa à la jeune dame de l’accompagner le long du sentier boisé.

    Celle-ci accepta volontiers, lui tendant le bras qu’il prit, plaçant sa camelote, bon gré mal gré, sous l’autre coude. C’est alors que la jeune fille l’entraîna avec force dans les bois, lui faisant traverser ronces et buissons.

    L’homme pouvait à peine suivre ce rythme aussi insensé que soutenu qui transformait chaque pas en une série d’horribles brûlures. Les branches rencontrées lui infligeaient des gifles sévères et chaque tronc le bousculait avec douleur. Tant et si bien qu’il finit par essaimer sa marchandise à chaque nouveau coup.

    Ses vêtements pâtirent également de cette course folle. Son chapeau lui avait été soustrait depuis le départ, arraché par quelque arbuste, sa veste s’était éprise d’un prunelier à qui elle avait abandonnée beaucoup de son tissu, et il ne restait de son pantalon que de maigres bandes souillées de boue à force de passer dans les marais et les flaques profondes. À chaque nouvelle déchirure, à chacune des égratignures, la jouvencelle partait d’un hoquet de plaisir. L’homme lui avait perdu toute envie pour cette furie, mais il avait beau se débattre, tenter de faire lâcher prise  à la dame, l’étreinte était ferme et elle ne semblait pas décidée à lâcher sa victime. Le marchand à bout de souffle, battu, fatigué, épuisé par cette course effrénée à travers les buissons, les marais, les fondrières, ressemblait maintenant à une loque traînée par la dame sans qu’elle que celle-ci ne souffrit du poids à tirer.

     

    Puis las de son amusement, elle se délesta de ce corps meurtri, l’abandonnant, inerte, au fond d’un vallon. Lorsque l’homme retrouva suffisamment de force pour regagner sa demeure, il eut encore à  affronter la colère de son épouse due à l’état pitoyable de son apparence et la perte de leurs biens. Surtout qu’il se garda bien de raconter la vérité et qu’aucune de ses explications abracadabrantesques ne put convaincre sa mie qui le gratifia d’un dernier soufflet. À voir l’état de ses propres vêtements, Hervé était  maintenant certain d’avoir été joué par une telle Dame Verte lui aussi. Malgré cette certitude, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver de l’attirance pour la jeune femme. Cela lui rappela d’autres histoires de sa grand-mère.

    Celle de ce garçon d’une vingtaine d’années comme lui qui était également tombé sous le charme d’une Dame Verte et qui avait osé l’enlacer, placer sa main sur sa taille et même dit-on, de l’embrasser. L’impudent avait disparu plusieurs jours dans les bois. Quand il en est revenu, il ne parlait plus, poussait des cris incompréhensibles et se comportait comme un enfant de trois ou quatre ans. Il avait perdu la tête. La nuit, il se réveillait en hurlant. Poussé par  des crises de panique, il se frappait, bousculait les meubles et on devait s’y prendre à deux ou trois personnes pour le maintenir fermement sur son lit avant qu’il ne se calme et ne se rendorme.

    Mais pour tous ces blessés, ces sots et ses amants déjoués, combien d’âmes bénies ? Combien d’hommes avaient posés leurs lèvres sur ces bouches rosées ? Combien avaient plongé leur cœur dans l’abysse vert de ces iris. À ce moment précis, Hervé ne pensait plus qu’à ceux-là, à ces hommes qui dans le Val’ d’’Héry , avaient surpris la Dame verte peignant ses cheveux blonds. Ces bienheureux qui avaient pu toucher de leurs doigts le peigne d’or. Ces chanceux qui avaient posé leurs mains sur cette peau de nacre. Une pointe de jalousie finit par perdre le peu de raison qui restait à cet homme. Peu importe s’il devait pour s’unir à la belle perdre l’esprit.

    Une minute d’extase valait bien une éternité d’oubli. Toucher la lumière et se perdre à jamais dans l’ombre, voilà son plus ardent désir. Oui il se dit qu’il était prêt. Prêt à rentrer dans la ronde des fées, cette danse où d’autres voyageurs  avant lui avaient osé mettre le sabot. Enchanté par quelque musique enivrante sortie des bois ou guidé par un rayon de lune pointant un pied d’aubépine, égarés pour avoir marché sur l’herbe interdite ou attirés par le parfum suave du sureau. Tous avaient pu frôler l’extase, vivre le tabou sauvage. Alors pourquoi ne se permettrait-il pas lui aussi d’aimer une Dame Verte. D’un amour passionnel, brut et instantané jusqu’à le consumer entièrement. Peut-être aussi ne fallait-il pas craindre la mort la mort justement pour connaître l’amour véritable. Ou bien plus simplement encore, il se convainquit que toutes ces légendes n’étaient que des racontars pour éloigner les hommes des fées, des jalousies de bonnes femmes ! Et combien même s toutes ces légendes auraient un fond de vérité, lui, il arriverait – il en était sûr – à défaire le charme, à voler un vêtement ou un soulier à la fée, à l’épouser ! Oui, il savait ce qu’il voulait et sa volonté était forte. Ses pensées l’encourageaient et c’est parfaitement décidé qu’il se tourna vers l’objet de ses désirs.

    La Dame verte se tenait immobile à quelques pas de lui. Ses yeux brillants le fixaient. Dans un demi-sourire, les bras tendus vers l’homme, la fée laissa échapper un Viens ! Hervé fut submergé par ce simple mot prononcé. À ce moment précis son cerveau embrumé ne parvenait plus à formuler une seule pensée. Il ne voyait qu’elle. Il ne désirait plus qu’elle. Il marcha doucement vers la divine créature et sa main rencontra la sienne. Le contact était doux fusionnel. La Dame se mit à marcher puis à courir à nouveau, mais cette fois, ils filèrent ensemble à travers bois. Hervé était heureux. Un bonheur d’enfant, une joie d’amant. Il volait aux côtés de sa belle. Rien ne pouvait les arrêter et dans son eutrophie, les heures passaient aussi vite que leur course folle. Ils s’enfonçaient de  plus en plus dans la forêt. Les branches s’écartaient devant eux, les fleurs les saluaient. Hervé entendit comme un lointain écho, le chant des oiseaux, le souffle d’un vent léger qui secouait les feuilles ne faisant qu’amplifier son état de béatitude hypnotique. Soudain son pied se prit dans une grosse racine et il lâcha par réflexe la main de sa bien-aimée pour tenter de se rattraper, mais son front heurta violemment le sol. Il s’évanouit.

     

    Un autre temps, un autre lieu. Un jeune homme s’avance vers la belle dame vêtue d’une robe émeraude. Il est subjugué par sa beauté. Il l’enlace. Elle se laisse faire. Là au milieu d’une clairière, ils s’embrassent. La jeune femme entraine son amant au plus profond de la forêt. Ils arrivent au bord d’une rivière. La Dame Verte y descend, mouillant l’ourlet de sa robe, ses genoux, sa taille. Le jeune la suit, glisse lui aussi lentement dans l’eau, ses mains toujours accrochées à celles de la fée. Ils échangent un deuxième baiser. Un bonheur fou peut se lire au fond de ces deux êtres. Non, en réalité cette lueur d’abandon total n’existe que dans le regard du jeune homme. Dans celui de la Dame, c’est une tout autre nuance qui se devine. Il y a un brin de folie, certes, mais il y a autre chose... Cette étincelle qu’a le chasseur au moment de tirer son gibier, cette malice qu’affiche le chat à l’instant précis où il bondit sur la souris. On y lit de la gourmandise, de la satisfaction  et de la... cruauté. Les mains de la fée sont posées sur les épaules du jeune homme, elles poussent de leur force extraordinaire et l’amant, croyant à un jeu, n’oppose aucune résistance lorsque son corps commence à s’enfoncer dans la rivière. Soudain son regard change du tout au tout. Étonnement, incompréhension, peur frayeur se succèdent en son esprit à travers les grimaces de son visage éclaboussé. Cette fois, il se débat, tente de dénouer l’étau qui enserre maintenant son cou. Mais il est trop tard... Bien trop tard. Déjà l’eau pénètre sa bouche, ses narines. Elle envahit ses poumons, le tue et dans un dernier souffle de vie, il entend le rire joyeux, presque moqueur de son amante...

     

    Dans un coude de la rivière, un corps gonflé flotte accroché aux joncs. Au visage du noyé se superposent soudain d’autres traits. Ce sont d’une femme. D’une vieille femme. Cette femme le rêveur la connaît c’est sa grand-mère....

    - Souviens-toi, mon petit, dis l’apparition, souviens-toi de mes histoire, de ces légendes de la Dame verte. Fuis, car tu connais maintenant le sort qu’elle te réserve. Souviens-toi de ces légendes funestes om chaque homme tombé sous le charme de la Dame Verte était rendu fou par cet impossible désir. Ne crois pas en cet amour instantané, cette pulsion sauvage. Cette passion ne conduit qu’à la mort. Puise dans tes dernières forces pour quitter cette forêt ! Va mon petit, fuis !

    Voilà qu’une brume épaisse finit d’effacer la scène. Un brouillard parsemé d’étincelles, traversé d’éclairs de lumière. Hervé entrouvrit les yeux. Il distingua au-dessus de lui un feuillage que le vent faisait danser. À chaque mouvement de la branche, les rayons caressaient et réchauffaient le visage du jeune homme étendu. Il se redressa et regarda autour de lui. La fée était toujours là. Patiemment assisse sur son rocher, elle peignait sa longue chevelure d’or. Telle une rivière, ses cheveux descendaient le long de son corps parfait, si proche, si ... « souviens-toi... et fuis mon petit ! ». La voix de la grand-mère venait de briser le sortilège. Son souvenir déchira le voile qui avait plongé le jeune homme dans un état hypnotique. Il jeta un dernier regard à la fée et se leva précipitamment. Prenant ses jambes à son cou, il courut comme jamais il ne l’avait fait auparavant. Il traversa la forêt, se griffant les jambes une nouvelle fois aux ronces, se prenant des gifles depuis les branches qui lui lacéraient le visage. Peu importaient les hématomes, les blessures, seule sa vie comptait désormais.

    Le voilà qui dévale une butte, tombe se relève et reprend sa course ; Derrière lui, il entend des cris obéissant à un lointain hurlement de colère. La fée est furieuse. Elle ordonne à la forêt de rattraper sa proie. Hervé est à bout de forces. Même si le souvenir de sa grand-mère l’exhorte à fuir et fuir encore, il sent que son corps n’en peut plus. Il a atteint ses limites et est sur le point de s’écrouler quand soudain, il aperçoit la vallée à travers ce qu’il devine être les derniers arbres de cette forêt maudite. Se laissant porter par la pente, il vole plus qu’il ne court et atterrit sur l’asphalte. Les cris se sont tus. La menace a disparu. Derrière-lui, la lisière a retrouvé son aspect d’origine. Plus loin, il aperçoit à nouveau les champs, les pâtures familières. Il a échappé à la fée. À quelques mètres de là, il retrouve sa voiture. Il y monte et par réflexe verrouille les portières. Après avoir repris son souffle, il cherche la clé de contact dans sa poche et démarre. Il quitte la forêt, fuyant cette rencontre, ne réalisant pas tout à totalement qu’il venait d’échapper à la mort.

     

    Car telles sont les fées aussi séduisantes que dangereuses aussi belles que mortelles. Leur monde n’est pas le nôtre, mais il est peuplé de nos fantômes. La Dame Verte a beau veiller sur la faune et la flore, elle a beau séduire les esprits de ses habitants par les témoignages et descriptions louant, sa grande beauté, sa grâce d’un autre âge, elle n’en demeure pas moins l’incarnation du sauvage et sa séduction scelle votre trépas. Hervé l’a appris à ses dépens et s’il n’avait eu les avertissements de sa grand-mère conteuse qui soirée après soirée s’était évertuée à lui répéter ces légendes mettant en scène ces étranges dames des bois, jamais il n’aurait pu avoir cet éclair de lucidité qui l’avait tiré des griffes de la fée. La voiture descend maintenant vers la vallée. Sur la route menant à Salins, Hervé aperçoit une auberge. Il a la gorge sèche. Toute cette aventure lui a donné soif et il n’est pas contre un petit remontant. De quoi effacer sa fatigue, se reprendre avant ce sacré entretien d’embauche qui l’attend. Il jette un dernier coup d’œil à sa montre. Il lui reste une heure. Il peut se permettre une demi-heure de pause avant de gagner Salins. Il gare sa voiture sur le parking, en descend et entre dans l’auberge. Installé dans un petit coin, il commande un verre d’absinthe et une bière. Il siffle le petit verre d’alcool aussitôt déposé sur la table et se met à siroter sa bière. Il trouve dans l’atmosphère du café suffisamment de calme et d’humanité pour apaiser son esprit. Sur les murs il y a des photos jaunies de personnes vêtues de costumes traditionnels jurassiens. Les dames portent des tabliers de crochet par-dessus leurs jupes et affichent ce corsage typique et des motifs fleuris sur leurs courtes capes. Sur les hommes on distingue les mouchoirs de cou, d’amples culottes et des guêtres blanches. Certains tiennent d’anciens instruments en mains. Des photographies liées sans doute à quelque fête du village voisin Un peu plus loin s’étalent des reproductions de publicités pour divers alcools. Le décor est éclectique, mais ce mélange de passé et de présent dote le lieu d’une rassurante réalité. L’éclat du jour peine à pénétrer dans la pièce. De fins rideaux pendus aux fenêtres filtrent la lumière du dehors. Dans la pénombre, Hervé fixe un temps le jeu de billard occupant les deux seules personnes présentes dans le bar mis à part le serveur. Les boules claquent dans le silence.

    Hervé dirige son regard dans le coin opposé où veille, droite et muette une vieille horloge. Il se rend compte alors d’une cinquième présence. C’est une jeune femme. Elle porte une longue cape à pèlerine grise. Sur la table, devant elle, aucun verre. Elle demeure là, le regard droit perdue dans l’espace de la salle. Ses traits sont fins élégants. Elle a le visage joli et les cheveux blonds. De là où ui lest assis, Hervé peut voir la jeune femme de profil. Il suit discrètement la courbe de son corps qui se dessine, assis sur le banc, les coudes posés sur la table. Son inspection presque impudique s’achève sur les pieds de la dame. Ils sont nus ? Remontant le regard de quelques centimètres, l’homme remarque alors dépassant de sous la cape, l’ourlet mouillé d’une robe verte.

     

    © Le Vaillant Martial 


    Dans les bois du côté de Salins-les-Bains et d’Andelot-en-Montagne, dans le jura, le long de ces vallées baignées de rivières débordantes de vie telle la furieuse se jetant férocement dans les campagnes lorsque le dégel des montagnes la remplit de colère, dans ces bois et ces forêts peuplés de créatures, on voit parfois surgir une Dame Verte. Cette fée de la nature croque la pomme des vergers, se promène dans les prés et se cache sous les feuillages des forêts. Elle est aussi belle que sauvage et toute la Franche-Comté la connaît. Elle apprécie tout particulièrement la forêt de Chaux, ce vaste massif de feuillus aux remarquables chênes. Une des plus énigmatiques et fascinantes fées de France.

     

     

     

     


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  • La Ville d’Is

     

    Des marins de Douarnenez pêchaient une nuit dans la baie, au mouillage.

    La pêche terminée, ils voulurent lever l’ancre. Mais tous leurs efforts réunis ne purent la ramener. Elle était accrochée quelque part. Pour la dégager, l’un d’eux hardi plongeur, se laissa couler le long de la chaîne.

    Quand il remonta, il dit à ses compagnons :

    - Devinez en quoi était engagée notre ancre ?
    -
    Hé parbleu, dans quelque roche.
    -
    Non. Dans les barreaux d’une fenêtre.

    Les pêcheurs crurent qu’il était devenu fou.

    - Oui, poursuivit-il et cette fenêtre, était une fenêtre d’église. Elle était illuminée. Lu lumière qui venait d’elle éclairait au loin la mer profonde. J’ai regardé par le vitrail. Il y avait foule dans l’église. Beaucoup d’homme et de femmes avec de riches costumes. Un prêtre se tenait à l’autel. J’ai entendu qu’il demandait à un enfant de chœur pour lui répondre la messe.
    -
    Ce n’est pas possible répondirent les pêcheurs.
    -
    Je vous le jure sur mon âme !
    -
    Il fut convenu qu’on irait raconter la chose au recteur.

    Ils y allèrent en effet.

    Le recteur dit au marin qui avait plongé :

    - Vous avez vu la cathédrale d’Is. Si vous vous étiez proposé au prêtre pour lui répondre la messe, la ville d’Is toute entière serait ressuscitée des flots et la France aurait changé de Capitale.

    - Conté par Prosper Pierre – Douarnenez 1887 -

     

     

     

    À Keryolet, près de Tréguier sur la route de Plogoff, à la pointe du Raz, se voit encore les murs en ciment de la Ville d’Is.

    La ville s’étendait de Douarnenez à Port Blanc. Les Sept-Îles en sont des ruines. La plus belle église de la ville s’élevait à l’endroit où sont aujourd’hui les récifs des Triagoz. C’est pourquoi on les appelle encore Trew-gêr.

    Dans les rochers de Saint-Gildas, quand les nuits sont claires et douces, on entend chanter une sirène et cette sirène, c’est Athès, la fille du roi Grallon.
        Quelquefois aussi des cloches tintent au large. Il est impossible d’ouïr un carillon plus mélodieux. C’est le carillon des cloches d’Is.
        Un des quartiers de la ville s’appelait
    Lexobie. Il y avait dans Is cent cathédrales, et, dans chacune d’elles, c’était un évêque qui officiait.

    Quand la ville fut engloutie, chacun garda l’attitude qu’il avait et continua de faire ce qu’il faisait au moment de la catastrophe. Les vieilles qui filaient continuaient de filer. Les marchands de drap continuent de vendre la même pièce d’étoffe aux mêmes acheteurs... Et cela durera ainsi jusqu’à ce que la ville ressuscite et que ses habitants soient délivrés.

     

     

    Le premier pont que l’on voulut bâtir à Douarnenez, sur le bras de mer de Pouldavid, croula parce qu’il était édifié au-dessus de l’endroit même où Dahut, fille de Grallon – que l’on appelait Athès – fut repoussée par son père dans les flots, sur l’ordre de Saint-Gwenolé.

    La demeure d’Athès est dit-on à cent lieues au large. C’est de là, qu’elle parcourt la mer en chantant, accompagnée d’une grande baleine qui ne la quitte jamais et qui dévore tous les marins que la sirène a séduits.

    - Coularn Callac -

    Athès ou Dahut, la fille unique du roi Grallon, continue de hanter la mer depuis la nuit où son père, sur l’ordre de Saint Gwenolé l’y précipita. Seulement elle a changé son nom d’Athès ou de Dahut contre celui de Mary-Morgane. Quand il y a belle lune au large et que le temps trop clair annonce un orage prochain, on l’entend qui chante avec sa voix de sirène, comme il est dit dans une vieille gwerz dont je n’ai retenu que ces deux vers :

    Athès, breman Mari Morgan
    E skeud al lor, dan noz, a gan

    (Athès, maintenant mary-Morgane au reflet de la lune, dans la nuit chante)
    -
    Conté par Tine Fouquet : île de Sein -

     

     

     

     

    Mary Morgane

     

    J’avais douze ans à l’époque et je naviguais à bord de l’un des bateaux de l’île. Un matin, comme nous croisions un peu avant l’aube dans les parages de l’Ar-Men, en attente des navires de la flotte, qui devaient rentrer à Brest, nous vîmes soudain par bâbord, la mer qui était admirablement unie et lisse se froncer légèrement sans que le moindre souffle de brise eût troublé sa surface.

    - Oh, Oh s’écria Tymeur le patron, il y a de la grosse bête par-là !

    Nous pensions qu’il allait surgir quelque énorme poisson. Ainsi qu’elle ne fut pas notre stupeur quand un merveilleux buste de femme nue s’éleva soudain au-dessus des eaux ! Nous restâmes un instant, comme médusés, à la contempler. Ses cheveux très noirs, séparés en deux bandeaux sur son front, semblaient glisser derrière son dos en une longue tresse qui venait ensuite faire plusieurs fois le tour de son corps. Elle se tenait droite. Ses bras soutenant ses seins, et elle nous regardait fixement, sans avoir l’air de bouger. Tant ses mouvements étaient aisés et souples. Cependant il était visible qu’elle se rapprochait de nous.

    - Aux avirons, tous ! commanda le patron, et souque dur !

    Il avait la vois altérée. Moi, je tremblais, je ne savais pas pourquoi, de tous mes membres.

    Nous regagnâmes l’île à force de rames, sans plus nous soucier de la Flotte.

    - C’est une journée perdue, dit un des hommes de l’équipage, quand nous fûmes ancrés dans le port.

    À quoi Tymeur répondit d’un ton de colère :

    Et il ajouta plus calme :

    - Au lieu de nous plaindre, faisons le signe de croix, les enfants pour remercier Dieu et Saint-Gwenolé. Ceux-là sont rares qui, ayant rencontré Mary Morgane ont revus vivants cette terre.

    J’ai appris qui était la mystérieuse belle femme de la mer. Depuis, grâce au ciel. Je ne l’ai plus jamais retrouvée sur mon chemin.

    - Conté par Tonton Rozen : île de Sein -


     

     

     

    Les Jardins de Ker-Is

     

    Un patron de barque et son mousse étaient allés tous deux à la pêche. À mi-chemin de la côte aux Sept-Îles, ils jetèrent l’ancre. Il faisait si chaud qu’au bout d’une heure le patron s’endormit.
        C’était le moment du reflux.
        La mer baissa tellement que la barque finit par se trouver à sec.
       Grande fut la surprise du mousse en voyant tout à l’entour non pas des goémons, mais un champ de petits pois. Il laissa dormir le patron, sauta à terre et se mit à cueillir le plus qu’il put de cosses certes. Il en emplit la barque.

     

    Quand le patron se réveilla, la mer avait monté. Il fut tout étonné de voir la barque pleine de petit pois et le mousse qui s’en régalait.

     

    - Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il en se frottant les yeux, persuadé qu’il avait la berlue.
    -
    L’enfant conta la chose.
    -
    Le patron comprit alors qu’ils avaient mouillé dans la banlieue de Ker-Is, là où les maraîchers de la grande ville avaient autrefois leurs cultures.

    Ma mère a vu la ville d’Is s’élever au-dessus des eaux. Ce n’étaient que châteaux et tourelles. Dans les façades s’ouvraient des milliers de fenêtres. Les toits étaient luisants et clairs, comme s’ils avaient été de cristal. Elle entendait distinctement les cloches sonner dans les églises et le murmure de la foule dans les rues.

    - Conté Jeanne-Marie Bénard Port-Blanc -

    À Lomikel (Saint-Michel en Grève), les jours de très grande marée, quand la mer déchale au loin, on voit poindre encore au-dessus des sables, la « croix rouge » qui surmontait le plus haut clocher de la ville d’Is

    - Marc’harit Fulup - Pluzunet -

    Lorsque le jour de la résurrection sera venu pour Ker-Is, le premier qui apercevra la flèche de l’église ou qui entendra le son des cloches deviendra roi de la ville et de tout son territoire.

     

     

    Les marchands de Ker-Is

     

    Une femme de Pleumeur-Bodou, , étant descendue à la grève puiser de l’eau de mer pour faire cuire son repas, vit tout à coup surgir devant elle un portique immense.

    Elle le franchit et se trouva devant une cité splendide. Les rues étaient bordées de magasins illuminés. Aux devantures s’étalaient des étoffes magnifiques. Elle en avait les yeux éblouis et cheminait, la bouche béante d’admiration, au milieu de toutes ces richesses.

    - Les marchands étaient debout sur le seuil de leur porte.

    À mesure qu’elle passait près d’eux, ils criaient :

    - Achetez-nous quelque chose ! Achetez-nous quelque chose !

    Elle en était abasourdie, affolée.

    À la fin, elle finit par répondre à l’un d’eux :

    - Comment voulez-vous que je vous achète quoi que ce soit ? je n’ai pas un liard en poche.

    - Eh bien c’est grand dommage, dit le marchand. En prenant ne-fût-ce que pour un sou de marchandise vous nous eussiez délivrés tous.

    - À peine eut-il parlé, la ville disparût.

    La femme se retrouva sur la grève. Elle fut si fort émue de cette aventure qu’elle s’évanouit. Des douaniers qui faisaient leur ronde la transportèrent chez elle. A quinze jours de là, elle mourut.

    - Conté par Lise belle – Port-Blanc –

     

     


    La Vieille de Ker-Is

    Deux jeunes gens de Buguèlès étaient allés nuitamment couper du goémon à Gueltraz, ce qui est sévèrement prohibé, comme chacun sait. Ils étaient tous occupés à leur besogne, quand une vieille, très vieille, vint à eux. Elle pliait sous le faix de bois mort.

    - Jeunes gens, dit-elle d’une voix suppliante, vous seriez bien gentils de me porter ce fardeau jusqu’ à ma demeure. Ce n’est pas très loin, et vous rendriez  grand service à une pauvre femme.
    -
    Oh bien ! répondit l’un d’eux, nous avons mieux à faire.
    -
    Sans compter ajouta l’autre, que tu serais capable de nous dénoncer à la douane.
    -
    Maudits, soyez-vous ! s’écria alors la vieille. Si vous m’aviez répondu : oui, vous auriez ressuscité la ville d’Is.
    -
    Et, sur ces mots, elle disparut.

    - Conté par Françoise Thomas – Penvenan – 1886 –

     


     

    La montagne du Roc’h-Karlès entre Saint-Michel en grève et Saint-Efflam set de tombe à une ville magnifique.

    Tous les sept ans, pendant la nuit de Noël, la montagne s’entrouvre, et par la fente on entrevoit les rues splendidement illuminées de la ville morte.

    La ville ressusciterait s’il se trouvait quelqu’un d’assez hardi pour s’aventurer dans les profondeurs de la montagne, au premier coup sonnant de minuit et d’assez agile pour en être sorti, au moment où retentirait le douzième coup de minuit.

    © Le Vaillant Martial

     

     

     

     

     

     

     

     


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  • Les  Naufrageurs


     

    Au moyen-âge, les débris d’un naufrage appartiennent e droit au seigneur propriétaire du bout de côte où le navire échoue, ainsi qu’aux riverains des lieux du naufrage. On nomme cette coutume « droits de bris ».

    Le seigneur du Léon qui possédait la Pointe du Raz, se targuait d’user plus que d’autres de ce droit.

    De nombreux bâtiments marchands ou militaires sombrent sur les récifs de Bretagne : certaines passes recèlent de terribles écueils invisibles la nuit. Les lumières de la côte, en haut des falaises, sont la plupart du temps, des leurres pour convoyer ces navires vers le trépas et le pillage.

    On entrave une vache dans sa marche de manière à ce que la lanterne fixée entre ses deux cornes oscille comme le signal d’un garde-côte. On allume les flambeaux dans les églises proches de la côte, comme à Penmarch pour susciter l’idée d’un fanal.

    Il faut bien différencier les naufrageurs des pilleurs d’épaves : les premiers suscitent les embûches pour piéger les navires sur les récifs, les seconds profitent des circonstances de la tempête pour s’accaparer cette manne providentielle.

    Bien souvent on invoque Saint-Guénolé patron de la côte, pour obtenir ces événements heureux pour les habitants du bord de mer que sont les naufrages. Les îliens s’en réjouissent plus que tout autre du fait de leur éloignement avec la terre ferme.

    Les gens de la baie d’Audierne tracent un signe de croix ou cabalistique. « À Dieu ton âme, à moi ta dépouille »sur le front du mort pour éviter les représailles posthumes de son fantôme. Cette parole terrible du Cap Fréhel ne cache en rien la réalité monstrueuse des « dépeceuses de cadavres », ainsi que l’on surnommait les femmes du cap Sizun.

    A Paramé, une famille de pirates, les Rothéneuf, écumait la côte et revendait les marchandises, amassant une fortune fabuleuse. Dans le Finistère Nord, une bande de pilleurs d’épaves, Les  Pagans était renommée pour son adresse et son efficacité à décharger en une seule nuit et en plein tempête les cargaisons des navires naufragés.

    Ces rafles héroïques et dangereuses permettaient à des hommes souvent pauvres, pêcheurs ou paysans d’améliorer l’ordinaire des jours avec les vivres du bord.

    Il existe aussi des Korrigan naufrageurs comme les belliqueux Porte-Feux du Cap-Sizun et Bugul-noz, ou bugale-an noz  flammes errantes sur la lande qui répètent sans cesse les paroles qu’on leur adresse.

    Les pilleurs d’épaves, tout comme les naufrageurs, ne différenciaient pas les navires, les uns de sautes. C'est dire les accidents et les erreurs commises, bien souvent même à l’encontre de leurs propres bateaux ou ceux de leur seigneur. Une revenante, la Pilleuse de mer, expie ainsi le crime qu’elle commit en naufrageant son propre fils sur les récifs.

    Pour éviter tout « droit de bris », les princes de Bretagne délivraient des sauf-conduits à leur navires marchands. Mais les Pagans ne savent pas lire et qui irait demander ses papiers à un mort ?

     

    © Le Vaillant Martial 


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  •  

    (Le Vieux Sonneur)

     

     

     

    C’est en pleine nuit que le message m’est parvenu. Je dormais du sommeil du juste – selon l’expression consacrée – et il m’avait fallu vraiment longtemps avant de réagir à la sonnerie du téléphone. Enfin, conscient je descendais l’escalier sans allumer la  lampe, au risque de me rompre le cou. Parvenu toujours dans la pénombre, auprès du combiné mural dont le témoin lumineux s’allumait à chaque sonnerie, je pestai en silence contre l’abruti qui avait le culot de nous réveiller à cette heure indue. Après un dernier bâillement, je prenais enfin l’appareil pour entendre tout à tour les tonalités du fax puis le répondeur mêlée à la voix de mon correspondant. Énervé pour le compte et cette fois tout à fait réveillé, je tentais en vain de capter les propos de mon interlocuteur, dans le brouhaha ambiant. Enfin, chacune de ces machines devait retourner au calme, une fois mission accomplie.

    Allo ! Allo qui est à l’appareil ?


        Allo ! Allo qui est à l’appareil

    Une voix nasillarde et familière  faisait écho à ma question. André ? Ben dis donc, il t’en faut du temps pour répondre ! Puis tes sacrés fichus engins mènent un de ces tintouins ! Et ce n’est pas gentil de me traiter d’abruti !

    Cette réflexion faite à ma colère ne laissait aucun doute quant à l’identité de la personne qui se trouvait au bout du fil : Tadig-Coz : le chef du petit peuple des marais, que nous avions rencontré Nikolaz et moi, la nuit du jour de l’an : lui seul pouvait lire dans mes pensées.

    - Tu as vu l’heure, tu aurais réveillé ma femme et ma fille que je n’en serais pas étonné !

    Bah ! L’heure est sans est sans importance pour nous, puis comme vous les humains, vous n’êtes pas très doués pour la télépathie, j’ai préféré votre téléphone. C’est un peu compliqué pour moi d’atteindre le bâton pour parler et écouter puis de mettre la carte dans la bouche de la machine... mais on m’aide... Enfin il fallait absolument que je t’adresse ce message de la plus haute importance : écoute bien et prends des notes : Rendez-vous demain vers minuit à Loc-Envel dans les Côtes d’Armor : Là, il y a un petit bois qui s’appelle Koat-an-noz, le bois de la nuit et à l’orée se trouve un haut rocher. C’est là que nous vous retrouverons toi et Nikolaz, que je préviens dès maintenant que vous assisterez à une chose extraordin...

    La fin de la phrase ne devait pas me parvenir ! Un bruit terrible dans l’écouteur, accompagné de ce qui me semblait être un juron, puis plus rien, le silence entrecoupé par le bip bip caractéristique d’une communication coupée.

     

     

    De chez moi à Loc-Envel, il y a bien 150 kilomètres. Ce petit bourg d’environ 400 âmes se trouve à 5 kilomètres au sud de Belle-Isle-En-Terre et pendant tout le trajet, je ruminais la conversation de la nuit dernière. Quelle pouvait-être cette chose extraordinaire que nous allons voir ? Mystère ! Nikolaz que j’ai eu au téléphone ce matin, n’en sait pas plus car apparemment, Tadig Coz avait « bissé » sa sortie.

    Nous avions convenu de nous retrouver sur la place de l’église puis de dîner dans une crêperie avant d’aller à notre rendez-vous.

    Pendant le repas entre deux galettes aux oignons et à l’andouille de Guéméné  en sirotant une bière des Korrigans (ça ne s’invente pas !) de la Brasserie de Saint Colombe, nous constatons avec amusement à quel point nos amis Korrigans s’adaptent plutôt bien) notre époque et à certains aspects de notre technologie, même si parfois leur dignité doit ... en prendre un coup !

    Fascinés par les belles flammes de l’âtre auprès duquel nous nous réchauffons, nous échafaudons tout un tas d’hypothèses sur les suites de la soirée puis, réglant notre repas nous demandons au patron de nous indiquer la direction du Koat an noz. Une bonne heure avant celle fixée, nous nous trouvons  à l’orée du bois. Le vent commence à souffler, mais nous sortons de la voiture pour nous mettre en  quête du rocher.

    À peine sortis du véhicule, nous sommes entourés par nos petits amis, porteurs de petits flambeaux. Après avoir respecté un certain protocole, nous sommes face à Tadig-Coz. Son front porte les stigmates de la chute d’hier...

     

    Nikolaz et moi pensons  à la même chose et nous arborons un sourire crispé ce qui met Tadig-Coz de mauvaise humeur. Ayant capté nos pensées, il s’empresse de nous lancer vertement :

    Ayez un peu de respect pour mon âge, ma personne et ma fonction jeunes impertinents. Je ne vous ai pas demandé de venir ici et nous n’avons pas fait ce long chemin depuis nos marais pour avoir à supporter vos sarcasmes. Mais venez plutôt, il est presque l’heure : vous allez voir un spectacle étonnant, rare de nos jours : Suivez- nous !

    Cette injonction ne supporte aucune remarque et c’est en toute discipline que nous suivons la petite troupe. Le vent souffle de plus en plus fort et les arbres grincent comme trois mâts par grand-frais. Les petites flammes des torches s’étirent au risque de brûler les cheveux de nos amis. Le chemin parcouru nous semble long mais nous touchons enfin au but. La masse sombre d’un rocher se dessine sur  le ciel tourmenté de la nuit armoricaine.

    Tadig nous fait signe de nous asseoir sur les pierres qui affleurent. Ses compagnons forment un cercle au milieu duquel se présente l’un d’entre-eux. Il paraît très âgé, fripé comme une vieille reinette. Sous le bras, est coincé une outre de peau d’où pendent des tuyaux en bois. C’est un sonneur de biniou. Il rend une profonde aspiration et gonfle le sac qui émet ses premiers ronflements.

     

     

    Pour nous il joue un antique morceau qui se nomme Tanle feu – fixant le rocher d’un regard blanc. Puis il rejoint le cercle. Le sol vibre, une galopade s’annonce dans un bruit métallique de plus en plus fort.

    Soudain nous voyons le rocher devenir orange puis incandescent. Il se déchire véritablement et là, une vision dantesque nous apparaît.

    Un cavalier de feu jaillit une épée en flamme. Le cheval hennit furieusement, se cabre et reprend sa course. Une odeur de soufre et de chair brûlée nous fait suffoquer et nous sommes paralysés par la vue de ce chevalier. Le halo diabolique dispense ses fumerolles nauséabondes, le brasier vivant prend des formes spectrales. Venus d’on ne sait quel enfer, le guerrier et son coursier s’éloignent et dans une fuite éperdue sur la longue route de l’éternité, pendant que le roc se referme les privant ainsi d’un éventuel retour.

     

     

    C’est Tadig Coz qui nous arrache à l’horreur de la scène.

    Voilà mes mais, vous venez d’assister à l’apparition de ce mystérieux chevalier embrasé. Il n’apparaît dans votre monde qu’une fois l’an, à une date de lui seul connue... et de nous-mêmes. Un jour, nous vous conterons sn histoire pathétique, mais pour le moment, il vous faut retourner dans vos foyers... Si j’ose dire.

    L’humour de Tadig Coz nous fait du bien. Il aide à mieux digérer cette incroyable scène. Alors que nous nous apprêtons le confort séduisant de la voiture. Tadig nous dit encore ceci :

    Nous aurons encore l’occasion de nous revoir. Il vous reste tant à savoir sur nous autres, Gens du Petit Peuple Mais vous avez une tâche importante à accomplir, celle de terminer cette histoire et de bien dire à vos contemporains que nous sommes toujours là, proches de vous...

    Et surtout n’oubliez jamais que la légende, c’est l’histoire, moins le mensonge, plus la poésie !

     

    Kenavo

     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Le Chevalier- Poisson

     

     

    Dans un roman arthurien tardif daté de la fin du XIVème siècle, « Le chevalier au Papegeau », nous trouvons la trace d’un chevalier-poisson que combat cette créature extraordinaire, sans que l’on sache s’il s’agit d’un homme ou d’un monstre !

    Arthur et ses compagnons « virent de loin venir à cheval le plus hideux, le plus horrible chevalier que l’on ait jamais vu, qui répandait le bruit d’une tempête. [...] le cheval était aussi grand qu’un éléphant, le chevalier à l’avenant : il vociférait si fort que ses cris faisaient résonner les pierres et la terre, et trembler les arbres à une lieue au moins à l’entour ».

    Au cours de la bataille, le roi Arthur parvient à vaincre seul son adversaire. Cependant, son ennemi, curieusement affalé sur la selle de son cheval immobilise, donne l’illusion d’être encore vivant. En voulant lui enlever son casque, Arthur constate que c’est là chose impossible car « il ne faisait qu’un avec la tête, que celle-ci toute ronde était faite comme un heaume, et que la peau en était noire comme la peau d’un serpent... » Il comprend alors avec ahurissement « que le chevalier, le destrier, le haubert, le heaume, l’écu, l’épée et la lance étaient de même nature et ne faisait qu’un ».

     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Les fées rustiques, plus généralement appelées les « Margots-La-Fée », vivent dans des cavernes à proximité des chaos rocheux et des ruisseaux.

    La tradition rapporte que du temps de la magnificence des « Belles Dames », l’entrée des cavernes était aussi vaste que le porche d’une église.

    Quand chassées, elles doivent quitter les lieux, l’ouverture rétrécit peu à peu, jusqu’à ne plus former qu’une étroite fissure dans la roche.

     

     

    Nb : Souvent, elles vivent en groupe et ont des compagnons. Ceux-ci sont très effacés et on les voit très peu. On dit toute fois que la présence d’hommes les rend irritables. Il en va tout autrement pour les « Margots »  que l’on sait très attirée par les jouvenceaux !

    La danse est une de leurs distractions favorites. Les allées couvertes et les tumulus servent souvent de cadre à leurs rondes effrénées. Bien que leurs activités quotidiennes soient semblables à celles du voisinage. Elles n’en demeurent pas moins des fées dotées de puissants pouvoirs. Elles peuvent ainsi se rendre invisibles, prendre l’apparence d’animaux où transformer quiconque en ce qui leur passe par la tête.

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • Les Noyés et les Krierien

     


     

    L

     

    es noyés en mer sont condamnés à une existence crépusculaire. Ils envahissent parfois le monde des hommes et manifestent bruyamment leur présence pour obtenir une sépulture. On les nomme les Krierien, les « crieurs » dont les plaintes se mêlent parfois au murmure des marées.

    Tapageurs, ils hurlent leur rancœur et leur peur des tempêtes nuit et jour. Celui qui entend leur cri ne peut le supporter et décampe promptement du lieu hanté par ces âmes.

    Pour s’en défaire, il faut graver leur nom au mur des péris en mer. Ces cris assourdissants permettent néanmoins, quand on peut en saisir le sens, de connaître à l’avance l’approche des ouragans et l’état de la mer.

    À Ouessant ou à Molène, le trépassé visite sa veuve pour indiquer avec précision l’endroit où son corps s’échouera. S’il n’apparaît pas, le cadavre est perdu en mer à jamais. On laissera alors dérivé sur l’eau un cierge allumé, fixé à une miche de pain dur. Là où il coule le mort se trouve. À moins qu’il ne soit déjà parti vers la côte ou les grottes marines...

    Le pire châtiment de ces âmes errantes est d’être réincarné sous la forme d’un marsouin ou d’une baleine. Ou encore d’être ballotté pendant les tempêtes par les vagues et les rouleaux.

    À Paimpol, on affirme même que ce sont ces noyés, enchaînés comme des esclaves qui « travaillent à faire trembler la mer », à produire le mouvement des vagues et la houle au moyen d’un cabestan gigantesque.

    À Tréguier, les os des noyés deviennent des galets et leur squelette des écueils. En haute Bretagne, sombrer en mer libère trois vers, contenus dans le corps humain, vers qui se métamorphosent au bout de trois mois en coquillages.

    Les Krierien font chair commune avec la mer.

     


     

    François Macquer dit «Fañch» était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ces cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

    L’été, cette Année-là s’annonçait plutôt clément, sans trop de ces pluies qui viennent pourrir les algues. Fañch ne se plaignait pas. Riche de son seul courage, il s’échinait à sa tâche pour entasser sur les dunes des tas impressionnants. Il s’obligeait à des journées de forçat, crochant dans le goémon sans relâche.

    Le maître qui plus est avait cette saison, conclu de nouvelles affaires : si le pauvre Fañch voulait « faire bonne figure » face à lui, il ne pouvait se montrer sans efforts. La parole donnée pour l’un, le travail pour l’autre !...

    Ma foi, c’est dans la nature des choses... pensait notre brave homme.

    Fañch, le jour suivant était trop éreinté pour contempler le soleil rougeoyer de mille feux en s’éteignant sur la mer. Sans  prendre garde, alors qu’il remontait de la grève par les grands rochers, il glissa malencontreusement et culbuta, cul par-dessus la tête.

    Après un long silence, le malheureux remua, laissant échapper un grognement de douleur. Son bras le lançait atrocement.

    - Me voilà bien, pensait-il lugubrement, en essayant maladroitement de se relever. Il entendit soudain un grand rire fuser du chaos rocheux, au-dessus de lui.

    - Tu n’es plus que plaies et bosses, l’homme. Ça pour sûr c’était une jolie pirouette ! Et le rire de repartir de plus belle.

    Blessé douloureusement dans sa fierté, Fañch se redressa d’un coup et scruta en tous sens à la recherche du moqueur. Il trouva enfin « le plaisantin » et en oublia toute colère. Il contemplait bouche-bée, un « être » impossible.

     

    Le bougre était petit, voire minuscule, même pour un nain vêtu d’un habit qui semblait fait de lanières de goémon  cousues entre elles.


     

    - Mais, qui es-tu ? lança Fañch, je ne t’ai jamais vu !
    -
    Je suis d’ici pourtant... et d’ailleurs, Seigneur de ces grèves, je suis, oui da ! Ton bras est tordu, l’homme, ça doit faire mal !
    -
    Ou me voilà bien, grimaça le malheureux Fañch, je n’ai fait que la moitié de mon dû et avec ce bras, c’est maintenant impossible... Oh mon Dieu... Et ma femme et mes gosses ? Fañch n’avait pas vraiment le courage d’envisager l’avenir.
    -
    Laisse donc le vieux barbu en paix ! Le malheur t’accable humain... Tu prends soin de ma grève et tu nettoies ma plage... Je vais donc t’aider.

    Balançant entre le rire et l’agacement, Fañch regarda le petit bougre.

    - Ta plage, ta grève ? Et bâti comme tu es, tu comptes m’aider ? Je te remercie bien, mais...
    -
    Ne refuse pas mon aide, l’homme. Ce serait impoli et... malvenu ! Accepte simplement !

    En disant cela, la voix du petit être s’était durcie et Fañch, mal à l’aise, sentit poindre une sourde peur.

    - Va retourne chez toi, à présent et ne t’en fais plus !

    Sur ces mots, il vit le petit diable bondir de roche en roche et disparaître dans un grand rire.

    Le lendemain, après une nuit agitée, Fañch s’en retourna sur la grève. Il s’arrêta stupéfait : un énorme tas d’algues se dressait à côté de son ouvrage de la veille. Le travail qu’il avait fallu déployer pour en amasser autant le laissa sans voix.

    Fañch ne doutait plus des pouvoirs de son « aide » minuscule.

    - N’ai crainte l’homme. J’ai appelé une gentille petite entreprise de mer, ton goémon va sécher doucement.

    Le drôle le regardait nonchalamment, installé sur un rocher et lui souriait.

    - Comment puis-je te remercier, je ne suis pas riche et...

    - Bah, laisse ça, tu trouveras bien, et... On peut bien s’aider entre voisins ! Sur ces mots il disparut.

    Tout s’arrangea par la suite. Fañch, remis de sa mauvaise chute, reçut les compliments du maître.

    Un soir, les enfants couchés, Jeanne vit son homme s’approcher de l’âtre où, accrochée à sa crémaillère, la marmite de soupe fumait encore. Elle le regarda encore quelque peu surprise, remplir un grand bol, puis couper dans le pain deux belles tranches qu’il beurra généreusement. Tenant précieusement bol et tartine, elle le vit se diriger vers la porte.

    - Jeanne, fit-il, ma douce, dorénavant, veille à ce qu’il y ait toujours de la bonne soupe au chaud...
    -
    Oui, mais, commença-t-elle...
    -
    Quand j’étais en peine, « quelqu’un » a veillé sur nous, m’a remplacé à la tâche sans rien demander en retour. Alors je le dois et je le fais de bon cœur !

    Sans rien dire de plus, il sortit en silence.

    © Le Vaillant Martial 


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