• La Dame Verte

    Tout commença à l’un des carrefours de Thésy, là où se croisent les chemins menant à Aresches , Andelot-en-Montagne et Salins les bains. Une voiture se dirigeait vers cette destination. En passant le carrefour, le conducteur jeta un œil rapide dans la rue du Château sans attacher d’importance à la silhouette aperçue, adossée au mur d’une vieille bâtisse. Le véhicule traversa la route et emprunta la D65. L’homme qui était à bord s’appelait

    Hervé. Il n’avait pas loin de trente ans et était largement en avance pour son entretien d’embauche à Salins. D’humeur joyeuse, il roulait en admirant les champs, les prés fleuris. L’étroite départementale favorisait une vitesse propice à la contemplation  du paysage. Longeant les haies d’aubépines, les murets de pierres sèches, la voiture remontait tranquillement la toute. Il faisait beau en ce matin de printemps. Le ciel était dégagé et la nature resplendissante.

    À hauteur des Grands Champs, la voiture d’Hervé s’engouffra dans la forêt. De hauts épicéas disputaient aux hêtres la lumière du soleil. Au bord du chemin, le lièvre rêvassait au sommet des chênes alors que les bouleaux défilaient telles de maigres ombres blanches apportant à cette lisière autant de clarté que d’obscur mystère.

     Soudain au détour d’un chemin, Hervé crut apercevoir une femme. D’instinct, il s’arrêta. Intrigué par cette présence féminine, il descendit de la voiture. Mais un sentiment plus fort que la curiosité avait déjà envahi le jeune homme. La vision n’avait duré que un quart de seconde, mais quelque chose l’avait happé, s’était immédiatement emparé de son être, de son esprit pour le pousser à se rapprocher de cette curieuse apparition.

     

    Voici qu’Hervé, n’apercevant plus son fantôme en bord de route, se mit à grimper le talus boisé et franchit la lisière de cette forêt Jurassienne. Il s’arrêta. Un doute le prit. Maintes fois, il était passé et repassé le long de ces bois, mais jamais encore il ne les avait vu sous cet angle. Depuis la route, la futaie ne lui avait pas semblé aussi épaisse. Il avait d’ailleurs toujours pensé que cette partie de la région n’était qu’un enchevêtrement de près, de champs et de bosquets. Mais ici en haut du mont, la vérité se révélait tout autre. Devant lui s’étalait une couverture forestière des plus denses. Passé les maigres bouleaux du bord de route, voilà que des chênes solides, aux troncs larges ouvraient la voie à une forêt de feuillus mêlés à de rares résineux. Il y  régnait une cacophonie de chants et de cris d’oiseaux, un joyeux pépiement qui invitait l’homme à marcher plus avant, à pénétrer dans cette masse ombragée où la vie semblait si riche.

    Seule une légère hésitation le retenait, comme le pressentiment que ce qui s’ouvrait devant lui n’avait rien de naturel en réalité... Il pensa qu’il n’était plus dans le même lieu, qu’il venait de faire un bond d’une trentaine de kilomètres et se trouvait à présent au cœur de la forêt de Chaux. Cette belle et ancienne sylve dominée par les chênes dont quelques spécimens affichaient l’âge vénérable des dieux. Cette forêt unique possédait un parfum particulier, une odeur enivrante qui engendrait les rêves du randonneur s’accordant quelque repos sous la ramure d’un de ses chênes.

    Les pensées d’Hervé furent interrompues par la vision d’une femme qu’il avait suivie. Elle se tenait là, à une vingtaine de mètres du jeune homme. Elle ramassait des plantes. C’était bien elle, cette inconnue qu’il avait aperçue dans un clignement de paupière, au bord du chemin. C’était pour elle qu’il ‘était arrêté, était descendu de son véhicule et s’était enfoncé dans la forêt. Quelque chose l’avait irrésistiblement attiré et il comprenait maintenant pourquoi. La femme rayonnait d’une beauté mystique. Son visage exprimait un curieux mélange de douceur candide et d’une certaine provocation à la limite de la décence.

     

    Son corps, de ce qu’il en devinait depuis sa position, frôlait la perfection de la féminité. Il y avait comme un voile d’irréalité, de beauté onirique qui recouvrait cette personne de haut en bas, et dans le même temps, une aura animale qui attisait le désir chez l’homme. Hervé la contemplait de loin. Il était comme paralysé. Le chant des oiseaux s’ensevelissait maintenant sous le son propre cœur battant à tout rompre. Il restait là béat à observer cette enchanteresse.

    Cette femme inconnue, sauvage ne semblait pas l’avoir aperçu. Elle se penchait avec une élégance innée tendant une main fine pour cueillir délicatement ces plantes des bois qu’elle plaçait alors dans un petit panier d’osier suspendu à son bras.

     

    Elle déposa celui-ci sur le sol et se releva pour défaire son chignon. Une pluie de cheveux blonds tomba sur ses épaules blanches. Éclairée par l’onde solaire, la scène prit l’allure d’un tableau de maitre.

     

    Le temps parut cette fois s’arrêter. L’homme brisa net cet instant d’émerveillement pour courir vers l’inconnue. Avant qu’il ne puisse franchir les derniers mètres qui les séparaient,  la jeune fille lui lança un regard qui stoppa brusquement son élan. Elle venait de dévoiler sans doute son plus bel atout charmant : des yeux verts profonds, pétillants de vie, deux cris d’amour qui possédaient sans nul doute le pouvoir de faire fondre n’importe quel cœur instantanément.

    L’homme tremblait. Il tressaillait de désir devant cette femme magnifique se tenant devant lui, laissant deviner des formes esquisses cachées sous une simple robe verte. Il se mit à détailler la femme. Il se perdait dans ce visage superbe, ce cou élégant, cette poitrine opulente, ces hanches rondes, ces jambes longues, ces pieds nus...

    De dernier détail le ramena à la réalité. Marcher pieds nus dans un pré était chose coutumière pour qui apprécie la douceur de l’herbe, mais dans un bois ? Au milieu des ronces ? Cela le troubla. La dame le remarqua et fronça les sourcils. Sans doute était-elle pleinement consciente de l’attirance naturelle qu’elle provoquait et voir son courtisan ainsi se détourner de l’objet de son désir lui déplût.

    Une moue boudeuse s’installa sur son visage avant qu’elle ne se mette à fuir entre les ronces. Hervé eut un moment d’hésitation. Il continuait d’observer ces pieds nus s’enfoncer dans le massif roncier sans en souffrir le moins du monde. Mais la crainte de voir la belle inconnue disparaître dans les buissons le poussa à se lancer à sa poursuite. Il se mit à courir lui aussi à travers les ronces avec bien moins de grâce que celle après qui il s'était élancé. Une fois sorti des épineux, il constata que ses vêtements n’étaient plus que lambeaux. Son pantalon était maculé de taches rouges et il pouvait ressentir la douleur des lacérations dues aux épines de ces sombres rameaux. La douleur continua à le ramener un temps à la réalité des choses et il se souvint alors d’une histoire contée il y a de cela des années par sa grand-mère.

     

    Son aïeule avait été une femme toujours souriante et bienveillante qui n’avait jamais manqué de mettre en garde ses petits-enfants contre la créature de la forêt. La vieille dame n’était plus, mais son souvenir demeurait toujours bien vivace dans l’esprit de son petit-fils. L’histoire qui était revenue à l’esprit d’Hervé concernait un marchand de tissus qui vécut autrefois du côté d’Andelot. Cela se passa au début du XIXe siècle. L’homme âgé d’une cinquantaine d’années, les bras chargés de laine, revenait d’un marché qui s’était tenu à Salins. Sur le chemin du retour, il surprit une belle jeune femme, occupée à remonter sa jarretière, dévoilant une jambe qui mit en appétit le marchand. Il s’approcha de la belle et la salua d’un sourire plein d’envie. Celle-ci ne s’offusqua nullement. Tout au contraire  lui rendant son sourire, elle fi retomber lentement sa robe verte sur ses jambes. Devant l’opportunité d’une telle rencontre, le marchand proposa à la jeune dame de l’accompagner le long du sentier boisé.

    Celle-ci accepta volontiers, lui tendant le bras qu’il prit, plaçant sa camelote, bon gré mal gré, sous l’autre coude. C’est alors que la jeune fille l’entraîna avec force dans les bois, lui faisant traverser ronces et buissons.

    L’homme pouvait à peine suivre ce rythme aussi insensé que soutenu qui transformait chaque pas en une série d’horribles brûlures. Les branches rencontrées lui infligeaient des gifles sévères et chaque tronc le bousculait avec douleur. Tant et si bien qu’il finit par essaimer sa marchandise à chaque nouveau coup.

    Ses vêtements pâtirent également de cette course folle. Son chapeau lui avait été soustrait depuis le départ, arraché par quelque arbuste, sa veste s’était éprise d’un prunelier à qui elle avait abandonnée beaucoup de son tissu, et il ne restait de son pantalon que de maigres bandes souillées de boue à force de passer dans les marais et les flaques profondes. À chaque nouvelle déchirure, à chacune des égratignures, la jouvencelle partait d’un hoquet de plaisir. L’homme lui avait perdu toute envie pour cette furie, mais il avait beau se débattre, tenter de faire lâcher prise  à la dame, l’étreinte était ferme et elle ne semblait pas décidée à lâcher sa victime. Le marchand à bout de souffle, battu, fatigué, épuisé par cette course effrénée à travers les buissons, les marais, les fondrières, ressemblait maintenant à une loque traînée par la dame sans qu’elle que celle-ci ne souffrit du poids à tirer.

     

    Puis las de son amusement, elle se délesta de ce corps meurtri, l’abandonnant, inerte, au fond d’un vallon. Lorsque l’homme retrouva suffisamment de force pour regagner sa demeure, il eut encore à  affronter la colère de son épouse due à l’état pitoyable de son apparence et la perte de leurs biens. Surtout qu’il se garda bien de raconter la vérité et qu’aucune de ses explications abracadabrantesques ne put convaincre sa mie qui le gratifia d’un dernier soufflet. À voir l’état de ses propres vêtements, Hervé était  maintenant certain d’avoir été joué par une telle Dame Verte lui aussi. Malgré cette certitude, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver de l’attirance pour la jeune femme. Cela lui rappela d’autres histoires de sa grand-mère.

    Celle de ce garçon d’une vingtaine d’années comme lui qui était également tombé sous le charme d’une Dame Verte et qui avait osé l’enlacer, placer sa main sur sa taille et même dit-on, de l’embrasser. L’impudent avait disparu plusieurs jours dans les bois. Quand il en est revenu, il ne parlait plus, poussait des cris incompréhensibles et se comportait comme un enfant de trois ou quatre ans. Il avait perdu la tête. La nuit, il se réveillait en hurlant. Poussé par  des crises de panique, il se frappait, bousculait les meubles et on devait s’y prendre à deux ou trois personnes pour le maintenir fermement sur son lit avant qu’il ne se calme et ne se rendorme.

    Mais pour tous ces blessés, ces sots et ses amants déjoués, combien d’âmes bénies ? Combien d’hommes avaient posés leurs lèvres sur ces bouches rosées ? Combien avaient plongé leur cœur dans l’abysse vert de ces iris. À ce moment précis, Hervé ne pensait plus qu’à ceux-là, à ces hommes qui dans le Val’ d’’Héry , avaient surpris la Dame verte peignant ses cheveux blonds. Ces bienheureux qui avaient pu toucher de leurs doigts le peigne d’or. Ces chanceux qui avaient posé leurs mains sur cette peau de nacre. Une pointe de jalousie finit par perdre le peu de raison qui restait à cet homme. Peu importe s’il devait pour s’unir à la belle perdre l’esprit.

    Une minute d’extase valait bien une éternité d’oubli. Toucher la lumière et se perdre à jamais dans l’ombre, voilà son plus ardent désir. Oui il se dit qu’il était prêt. Prêt à rentrer dans la ronde des fées, cette danse où d’autres voyageurs  avant lui avaient osé mettre le sabot. Enchanté par quelque musique enivrante sortie des bois ou guidé par un rayon de lune pointant un pied d’aubépine, égarés pour avoir marché sur l’herbe interdite ou attirés par le parfum suave du sureau. Tous avaient pu frôler l’extase, vivre le tabou sauvage. Alors pourquoi ne se permettrait-il pas lui aussi d’aimer une Dame Verte. D’un amour passionnel, brut et instantané jusqu’à le consumer entièrement. Peut-être aussi ne fallait-il pas craindre la mort la mort justement pour connaître l’amour véritable. Ou bien plus simplement encore, il se convainquit que toutes ces légendes n’étaient que des racontars pour éloigner les hommes des fées, des jalousies de bonnes femmes ! Et combien même s toutes ces légendes auraient un fond de vérité, lui, il arriverait – il en était sûr – à défaire le charme, à voler un vêtement ou un soulier à la fée, à l’épouser ! Oui, il savait ce qu’il voulait et sa volonté était forte. Ses pensées l’encourageaient et c’est parfaitement décidé qu’il se tourna vers l’objet de ses désirs.

    La Dame verte se tenait immobile à quelques pas de lui. Ses yeux brillants le fixaient. Dans un demi-sourire, les bras tendus vers l’homme, la fée laissa échapper un Viens ! Hervé fut submergé par ce simple mot prononcé. À ce moment précis son cerveau embrumé ne parvenait plus à formuler une seule pensée. Il ne voyait qu’elle. Il ne désirait plus qu’elle. Il marcha doucement vers la divine créature et sa main rencontra la sienne. Le contact était doux fusionnel. La Dame se mit à marcher puis à courir à nouveau, mais cette fois, ils filèrent ensemble à travers bois. Hervé était heureux. Un bonheur d’enfant, une joie d’amant. Il volait aux côtés de sa belle. Rien ne pouvait les arrêter et dans son eutrophie, les heures passaient aussi vite que leur course folle. Ils s’enfonçaient de  plus en plus dans la forêt. Les branches s’écartaient devant eux, les fleurs les saluaient. Hervé entendit comme un lointain écho, le chant des oiseaux, le souffle d’un vent léger qui secouait les feuilles ne faisant qu’amplifier son état de béatitude hypnotique. Soudain son pied se prit dans une grosse racine et il lâcha par réflexe la main de sa bien-aimée pour tenter de se rattraper, mais son front heurta violemment le sol. Il s’évanouit.

     

    Un autre temps, un autre lieu. Un jeune homme s’avance vers la belle dame vêtue d’une robe émeraude. Il est subjugué par sa beauté. Il l’enlace. Elle se laisse faire. Là au milieu d’une clairière, ils s’embrassent. La jeune femme entraine son amant au plus profond de la forêt. Ils arrivent au bord d’une rivière. La Dame Verte y descend, mouillant l’ourlet de sa robe, ses genoux, sa taille. Le jeune la suit, glisse lui aussi lentement dans l’eau, ses mains toujours accrochées à celles de la fée. Ils échangent un deuxième baiser. Un bonheur fou peut se lire au fond de ces deux êtres. Non, en réalité cette lueur d’abandon total n’existe que dans le regard du jeune homme. Dans celui de la Dame, c’est une tout autre nuance qui se devine. Il y a un brin de folie, certes, mais il y a autre chose... Cette étincelle qu’a le chasseur au moment de tirer son gibier, cette malice qu’affiche le chat à l’instant précis où il bondit sur la souris. On y lit de la gourmandise, de la satisfaction  et de la... cruauté. Les mains de la fée sont posées sur les épaules du jeune homme, elles poussent de leur force extraordinaire et l’amant, croyant à un jeu, n’oppose aucune résistance lorsque son corps commence à s’enfoncer dans la rivière. Soudain son regard change du tout au tout. Étonnement, incompréhension, peur frayeur se succèdent en son esprit à travers les grimaces de son visage éclaboussé. Cette fois, il se débat, tente de dénouer l’étau qui enserre maintenant son cou. Mais il est trop tard... Bien trop tard. Déjà l’eau pénètre sa bouche, ses narines. Elle envahit ses poumons, le tue et dans un dernier souffle de vie, il entend le rire joyeux, presque moqueur de son amante...

     

    Dans un coude de la rivière, un corps gonflé flotte accroché aux joncs. Au visage du noyé se superposent soudain d’autres traits. Ce sont d’une femme. D’une vieille femme. Cette femme le rêveur la connaît c’est sa grand-mère....

    - Souviens-toi, mon petit, dis l’apparition, souviens-toi de mes histoire, de ces légendes de la Dame verte. Fuis, car tu connais maintenant le sort qu’elle te réserve. Souviens-toi de ces légendes funestes om chaque homme tombé sous le charme de la Dame Verte était rendu fou par cet impossible désir. Ne crois pas en cet amour instantané, cette pulsion sauvage. Cette passion ne conduit qu’à la mort. Puise dans tes dernières forces pour quitter cette forêt ! Va mon petit, fuis !

    Voilà qu’une brume épaisse finit d’effacer la scène. Un brouillard parsemé d’étincelles, traversé d’éclairs de lumière. Hervé entrouvrit les yeux. Il distingua au-dessus de lui un feuillage que le vent faisait danser. À chaque mouvement de la branche, les rayons caressaient et réchauffaient le visage du jeune homme étendu. Il se redressa et regarda autour de lui. La fée était toujours là. Patiemment assisse sur son rocher, elle peignait sa longue chevelure d’or. Telle une rivière, ses cheveux descendaient le long de son corps parfait, si proche, si ... « souviens-toi... et fuis mon petit ! ». La voix de la grand-mère venait de briser le sortilège. Son souvenir déchira le voile qui avait plongé le jeune homme dans un état hypnotique. Il jeta un dernier regard à la fée et se leva précipitamment. Prenant ses jambes à son cou, il courut comme jamais il ne l’avait fait auparavant. Il traversa la forêt, se griffant les jambes une nouvelle fois aux ronces, se prenant des gifles depuis les branches qui lui lacéraient le visage. Peu importaient les hématomes, les blessures, seule sa vie comptait désormais.

    Le voilà qui dévale une butte, tombe se relève et reprend sa course ; Derrière lui, il entend des cris obéissant à un lointain hurlement de colère. La fée est furieuse. Elle ordonne à la forêt de rattraper sa proie. Hervé est à bout de forces. Même si le souvenir de sa grand-mère l’exhorte à fuir et fuir encore, il sent que son corps n’en peut plus. Il a atteint ses limites et est sur le point de s’écrouler quand soudain, il aperçoit la vallée à travers ce qu’il devine être les derniers arbres de cette forêt maudite. Se laissant porter par la pente, il vole plus qu’il ne court et atterrit sur l’asphalte. Les cris se sont tus. La menace a disparu. Derrière-lui, la lisière a retrouvé son aspect d’origine. Plus loin, il aperçoit à nouveau les champs, les pâtures familières. Il a échappé à la fée. À quelques mètres de là, il retrouve sa voiture. Il y monte et par réflexe verrouille les portières. Après avoir repris son souffle, il cherche la clé de contact dans sa poche et démarre. Il quitte la forêt, fuyant cette rencontre, ne réalisant pas tout à totalement qu’il venait d’échapper à la mort.

     

    Car telles sont les fées aussi séduisantes que dangereuses aussi belles que mortelles. Leur monde n’est pas le nôtre, mais il est peuplé de nos fantômes. La Dame Verte a beau veiller sur la faune et la flore, elle a beau séduire les esprits de ses habitants par les témoignages et descriptions louant, sa grande beauté, sa grâce d’un autre âge, elle n’en demeure pas moins l’incarnation du sauvage et sa séduction scelle votre trépas. Hervé l’a appris à ses dépens et s’il n’avait eu les avertissements de sa grand-mère conteuse qui soirée après soirée s’était évertuée à lui répéter ces légendes mettant en scène ces étranges dames des bois, jamais il n’aurait pu avoir cet éclair de lucidité qui l’avait tiré des griffes de la fée. La voiture descend maintenant vers la vallée. Sur la route menant à Salins, Hervé aperçoit une auberge. Il a la gorge sèche. Toute cette aventure lui a donné soif et il n’est pas contre un petit remontant. De quoi effacer sa fatigue, se reprendre avant ce sacré entretien d’embauche qui l’attend. Il jette un dernier coup d’œil à sa montre. Il lui reste une heure. Il peut se permettre une demi-heure de pause avant de gagner Salins. Il gare sa voiture sur le parking, en descend et entre dans l’auberge. Installé dans un petit coin, il commande un verre d’absinthe et une bière. Il siffle le petit verre d’alcool aussitôt déposé sur la table et se met à siroter sa bière. Il trouve dans l’atmosphère du café suffisamment de calme et d’humanité pour apaiser son esprit. Sur les murs il y a des photos jaunies de personnes vêtues de costumes traditionnels jurassiens. Les dames portent des tabliers de crochet par-dessus leurs jupes et affichent ce corsage typique et des motifs fleuris sur leurs courtes capes. Sur les hommes on distingue les mouchoirs de cou, d’amples culottes et des guêtres blanches. Certains tiennent d’anciens instruments en mains. Des photographies liées sans doute à quelque fête du village voisin Un peu plus loin s’étalent des reproductions de publicités pour divers alcools. Le décor est éclectique, mais ce mélange de passé et de présent dote le lieu d’une rassurante réalité. L’éclat du jour peine à pénétrer dans la pièce. De fins rideaux pendus aux fenêtres filtrent la lumière du dehors. Dans la pénombre, Hervé fixe un temps le jeu de billard occupant les deux seules personnes présentes dans le bar mis à part le serveur. Les boules claquent dans le silence.

    Hervé dirige son regard dans le coin opposé où veille, droite et muette une vieille horloge. Il se rend compte alors d’une cinquième présence. C’est une jeune femme. Elle porte une longue cape à pèlerine grise. Sur la table, devant elle, aucun verre. Elle demeure là, le regard droit perdue dans l’espace de la salle. Ses traits sont fins élégants. Elle a le visage joli et les cheveux blonds. De là où ui lest assis, Hervé peut voir la jeune femme de profil. Il suit discrètement la courbe de son corps qui se dessine, assis sur le banc, les coudes posés sur la table. Son inspection presque impudique s’achève sur les pieds de la dame. Ils sont nus ? Remontant le regard de quelques centimètres, l’homme remarque alors dépassant de sous la cape, l’ourlet mouillé d’une robe verte.

     

    © Le Vaillant Martial 


    Dans les bois du côté de Salins-les-Bains et d’Andelot-en-Montagne, dans le jura, le long de ces vallées baignées de rivières débordantes de vie telle la furieuse se jetant férocement dans les campagnes lorsque le dégel des montagnes la remplit de colère, dans ces bois et ces forêts peuplés de créatures, on voit parfois surgir une Dame Verte. Cette fée de la nature croque la pomme des vergers, se promène dans les prés et se cache sous les feuillages des forêts. Elle est aussi belle que sauvage et toute la Franche-Comté la connaît. Elle apprécie tout particulièrement la forêt de Chaux, ce vaste massif de feuillus aux remarquables chênes. Une des plus énigmatiques et fascinantes fées de France.

     

     

     

     


    votre commentaire
  • La Ville d’Is

     

    Des marins de Douarnenez pêchaient une nuit dans la baie, au mouillage.

    La pêche terminée, ils voulurent lever l’ancre. Mais tous leurs efforts réunis ne purent la ramener. Elle était accrochée quelque part. Pour la dégager, l’un d’eux hardi plongeur, se laissa couler le long de la chaîne.

    Quand il remonta, il dit à ses compagnons :

    - Devinez en quoi était engagée notre ancre ?
    -
    Hé parbleu, dans quelque roche.
    -
    Non. Dans les barreaux d’une fenêtre.

    Les pêcheurs crurent qu’il était devenu fou.

    - Oui, poursuivit-il et cette fenêtre, était une fenêtre d’église. Elle était illuminée. Lu lumière qui venait d’elle éclairait au loin la mer profonde. J’ai regardé par le vitrail. Il y avait foule dans l’église. Beaucoup d’homme et de femmes avec de riches costumes. Un prêtre se tenait à l’autel. J’ai entendu qu’il demandait à un enfant de chœur pour lui répondre la messe.
    -
    Ce n’est pas possible répondirent les pêcheurs.
    -
    Je vous le jure sur mon âme !
    -
    Il fut convenu qu’on irait raconter la chose au recteur.

    Ils y allèrent en effet.

    Le recteur dit au marin qui avait plongé :

    - Vous avez vu la cathédrale d’Is. Si vous vous étiez proposé au prêtre pour lui répondre la messe, la ville d’Is toute entière serait ressuscitée des flots et la France aurait changé de Capitale.

    - Conté par Prosper Pierre – Douarnenez 1887 -

     

     

     

    À Keryolet, près de Tréguier sur la route de Plogoff, à la pointe du Raz, se voit encore les murs en ciment de la Ville d’Is.

    La ville s’étendait de Douarnenez à Port Blanc. Les Sept-Îles en sont des ruines. La plus belle église de la ville s’élevait à l’endroit où sont aujourd’hui les récifs des Triagoz. C’est pourquoi on les appelle encore Trew-gêr.

    Dans les rochers de Saint-Gildas, quand les nuits sont claires et douces, on entend chanter une sirène et cette sirène, c’est Athès, la fille du roi Grallon.
        Quelquefois aussi des cloches tintent au large. Il est impossible d’ouïr un carillon plus mélodieux. C’est le carillon des cloches d’Is.
        Un des quartiers de la ville s’appelait
    Lexobie. Il y avait dans Is cent cathédrales, et, dans chacune d’elles, c’était un évêque qui officiait.

    Quand la ville fut engloutie, chacun garda l’attitude qu’il avait et continua de faire ce qu’il faisait au moment de la catastrophe. Les vieilles qui filaient continuaient de filer. Les marchands de drap continuent de vendre la même pièce d’étoffe aux mêmes acheteurs... Et cela durera ainsi jusqu’à ce que la ville ressuscite et que ses habitants soient délivrés.

     

     

    Le premier pont que l’on voulut bâtir à Douarnenez, sur le bras de mer de Pouldavid, croula parce qu’il était édifié au-dessus de l’endroit même où Dahut, fille de Grallon – que l’on appelait Athès – fut repoussée par son père dans les flots, sur l’ordre de Saint-Gwenolé.

    La demeure d’Athès est dit-on à cent lieues au large. C’est de là, qu’elle parcourt la mer en chantant, accompagnée d’une grande baleine qui ne la quitte jamais et qui dévore tous les marins que la sirène a séduits.

    - Coularn Callac -

    Athès ou Dahut, la fille unique du roi Grallon, continue de hanter la mer depuis la nuit où son père, sur l’ordre de Saint Gwenolé l’y précipita. Seulement elle a changé son nom d’Athès ou de Dahut contre celui de Mary-Morgane. Quand il y a belle lune au large et que le temps trop clair annonce un orage prochain, on l’entend qui chante avec sa voix de sirène, comme il est dit dans une vieille gwerz dont je n’ai retenu que ces deux vers :

    Athès, breman Mari Morgan
    E skeud al lor, dan noz, a gan

    (Athès, maintenant mary-Morgane au reflet de la lune, dans la nuit chante)
    -
    Conté par Tine Fouquet : île de Sein -

     

     

     

     

    Mary Morgane

     

    J’avais douze ans à l’époque et je naviguais à bord de l’un des bateaux de l’île. Un matin, comme nous croisions un peu avant l’aube dans les parages de l’Ar-Men, en attente des navires de la flotte, qui devaient rentrer à Brest, nous vîmes soudain par bâbord, la mer qui était admirablement unie et lisse se froncer légèrement sans que le moindre souffle de brise eût troublé sa surface.

    - Oh, Oh s’écria Tymeur le patron, il y a de la grosse bête par-là !

    Nous pensions qu’il allait surgir quelque énorme poisson. Ainsi qu’elle ne fut pas notre stupeur quand un merveilleux buste de femme nue s’éleva soudain au-dessus des eaux ! Nous restâmes un instant, comme médusés, à la contempler. Ses cheveux très noirs, séparés en deux bandeaux sur son front, semblaient glisser derrière son dos en une longue tresse qui venait ensuite faire plusieurs fois le tour de son corps. Elle se tenait droite. Ses bras soutenant ses seins, et elle nous regardait fixement, sans avoir l’air de bouger. Tant ses mouvements étaient aisés et souples. Cependant il était visible qu’elle se rapprochait de nous.

    - Aux avirons, tous ! commanda le patron, et souque dur !

    Il avait la vois altérée. Moi, je tremblais, je ne savais pas pourquoi, de tous mes membres.

    Nous regagnâmes l’île à force de rames, sans plus nous soucier de la Flotte.

    - C’est une journée perdue, dit un des hommes de l’équipage, quand nous fûmes ancrés dans le port.

    À quoi Tymeur répondit d’un ton de colère :

    Et il ajouta plus calme :

    - Au lieu de nous plaindre, faisons le signe de croix, les enfants pour remercier Dieu et Saint-Gwenolé. Ceux-là sont rares qui, ayant rencontré Mary Morgane ont revus vivants cette terre.

    J’ai appris qui était la mystérieuse belle femme de la mer. Depuis, grâce au ciel. Je ne l’ai plus jamais retrouvée sur mon chemin.

    - Conté par Tonton Rozen : île de Sein -


     

     

     

    Les Jardins de Ker-Is

     

    Un patron de barque et son mousse étaient allés tous deux à la pêche. À mi-chemin de la côte aux Sept-Îles, ils jetèrent l’ancre. Il faisait si chaud qu’au bout d’une heure le patron s’endormit.
        C’était le moment du reflux.
        La mer baissa tellement que la barque finit par se trouver à sec.
       Grande fut la surprise du mousse en voyant tout à l’entour non pas des goémons, mais un champ de petits pois. Il laissa dormir le patron, sauta à terre et se mit à cueillir le plus qu’il put de cosses certes. Il en emplit la barque.

     

    Quand le patron se réveilla, la mer avait monté. Il fut tout étonné de voir la barque pleine de petit pois et le mousse qui s’en régalait.

     

    - Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il en se frottant les yeux, persuadé qu’il avait la berlue.
    -
    L’enfant conta la chose.
    -
    Le patron comprit alors qu’ils avaient mouillé dans la banlieue de Ker-Is, là où les maraîchers de la grande ville avaient autrefois leurs cultures.

    Ma mère a vu la ville d’Is s’élever au-dessus des eaux. Ce n’étaient que châteaux et tourelles. Dans les façades s’ouvraient des milliers de fenêtres. Les toits étaient luisants et clairs, comme s’ils avaient été de cristal. Elle entendait distinctement les cloches sonner dans les églises et le murmure de la foule dans les rues.

    - Conté Jeanne-Marie Bénard Port-Blanc -

    À Lomikel (Saint-Michel en Grève), les jours de très grande marée, quand la mer déchale au loin, on voit poindre encore au-dessus des sables, la « croix rouge » qui surmontait le plus haut clocher de la ville d’Is

    - Marc’harit Fulup - Pluzunet -

    Lorsque le jour de la résurrection sera venu pour Ker-Is, le premier qui apercevra la flèche de l’église ou qui entendra le son des cloches deviendra roi de la ville et de tout son territoire.

     

     

    Les marchands de Ker-Is

     

    Une femme de Pleumeur-Bodou, , étant descendue à la grève puiser de l’eau de mer pour faire cuire son repas, vit tout à coup surgir devant elle un portique immense.

    Elle le franchit et se trouva devant une cité splendide. Les rues étaient bordées de magasins illuminés. Aux devantures s’étalaient des étoffes magnifiques. Elle en avait les yeux éblouis et cheminait, la bouche béante d’admiration, au milieu de toutes ces richesses.

    - Les marchands étaient debout sur le seuil de leur porte.

    À mesure qu’elle passait près d’eux, ils criaient :

    - Achetez-nous quelque chose ! Achetez-nous quelque chose !

    Elle en était abasourdie, affolée.

    À la fin, elle finit par répondre à l’un d’eux :

    - Comment voulez-vous que je vous achète quoi que ce soit ? je n’ai pas un liard en poche.

    - Eh bien c’est grand dommage, dit le marchand. En prenant ne-fût-ce que pour un sou de marchandise vous nous eussiez délivrés tous.

    - À peine eut-il parlé, la ville disparût.

    La femme se retrouva sur la grève. Elle fut si fort émue de cette aventure qu’elle s’évanouit. Des douaniers qui faisaient leur ronde la transportèrent chez elle. A quinze jours de là, elle mourut.

    - Conté par Lise belle – Port-Blanc –

     

     


    La Vieille de Ker-Is

    Deux jeunes gens de Buguèlès étaient allés nuitamment couper du goémon à Gueltraz, ce qui est sévèrement prohibé, comme chacun sait. Ils étaient tous occupés à leur besogne, quand une vieille, très vieille, vint à eux. Elle pliait sous le faix de bois mort.

    - Jeunes gens, dit-elle d’une voix suppliante, vous seriez bien gentils de me porter ce fardeau jusqu’ à ma demeure. Ce n’est pas très loin, et vous rendriez  grand service à une pauvre femme.
    -
    Oh bien ! répondit l’un d’eux, nous avons mieux à faire.
    -
    Sans compter ajouta l’autre, que tu serais capable de nous dénoncer à la douane.
    -
    Maudits, soyez-vous ! s’écria alors la vieille. Si vous m’aviez répondu : oui, vous auriez ressuscité la ville d’Is.
    -
    Et, sur ces mots, elle disparut.

    - Conté par Françoise Thomas – Penvenan – 1886 –

     


     

    La montagne du Roc’h-Karlès entre Saint-Michel en grève et Saint-Efflam set de tombe à une ville magnifique.

    Tous les sept ans, pendant la nuit de Noël, la montagne s’entrouvre, et par la fente on entrevoit les rues splendidement illuminées de la ville morte.

    La ville ressusciterait s’il se trouvait quelqu’un d’assez hardi pour s’aventurer dans les profondeurs de la montagne, au premier coup sonnant de minuit et d’assez agile pour en être sorti, au moment où retentirait le douzième coup de minuit.

    © Le Vaillant Martial

     

     

     

     

     

     

     

     


    votre commentaire
  • Les  Naufrageurs


     

    Au moyen-âge, les débris d’un naufrage appartiennent e droit au seigneur propriétaire du bout de côte où le navire échoue, ainsi qu’aux riverains des lieux du naufrage. On nomme cette coutume « droits de bris ».

    Le seigneur du Léon qui possédait la Pointe du Raz, se targuait d’user plus que d’autres de ce droit.

    De nombreux bâtiments marchands ou militaires sombrent sur les récifs de Bretagne : certaines passes recèlent de terribles écueils invisibles la nuit. Les lumières de la côte, en haut des falaises, sont la plupart du temps, des leurres pour convoyer ces navires vers le trépas et le pillage.

    On entrave une vache dans sa marche de manière à ce que la lanterne fixée entre ses deux cornes oscille comme le signal d’un garde-côte. On allume les flambeaux dans les églises proches de la côte, comme à Penmarch pour susciter l’idée d’un fanal.

    Il faut bien différencier les naufrageurs des pilleurs d’épaves : les premiers suscitent les embûches pour piéger les navires sur les récifs, les seconds profitent des circonstances de la tempête pour s’accaparer cette manne providentielle.

    Bien souvent on invoque Saint-Guénolé patron de la côte, pour obtenir ces événements heureux pour les habitants du bord de mer que sont les naufrages. Les îliens s’en réjouissent plus que tout autre du fait de leur éloignement avec la terre ferme.

    Les gens de la baie d’Audierne tracent un signe de croix ou cabalistique. « À Dieu ton âme, à moi ta dépouille »sur le front du mort pour éviter les représailles posthumes de son fantôme. Cette parole terrible du Cap Fréhel ne cache en rien la réalité monstrueuse des « dépeceuses de cadavres », ainsi que l’on surnommait les femmes du cap Sizun.

    A Paramé, une famille de pirates, les Rothéneuf, écumait la côte et revendait les marchandises, amassant une fortune fabuleuse. Dans le Finistère Nord, une bande de pilleurs d’épaves, Les  Pagans était renommée pour son adresse et son efficacité à décharger en une seule nuit et en plein tempête les cargaisons des navires naufragés.

    Ces rafles héroïques et dangereuses permettaient à des hommes souvent pauvres, pêcheurs ou paysans d’améliorer l’ordinaire des jours avec les vivres du bord.

    Il existe aussi des Korrigan naufrageurs comme les belliqueux Porte-Feux du Cap-Sizun et Bugul-noz, ou bugale-an noz  flammes errantes sur la lande qui répètent sans cesse les paroles qu’on leur adresse.

    Les pilleurs d’épaves, tout comme les naufrageurs, ne différenciaient pas les navires, les uns de sautes. C'est dire les accidents et les erreurs commises, bien souvent même à l’encontre de leurs propres bateaux ou ceux de leur seigneur. Une revenante, la Pilleuse de mer, expie ainsi le crime qu’elle commit en naufrageant son propre fils sur les récifs.

    Pour éviter tout « droit de bris », les princes de Bretagne délivraient des sauf-conduits à leur navires marchands. Mais les Pagans ne savent pas lire et qui irait demander ses papiers à un mort ?

     

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire
  •  

    (Le Vieux Sonneur)

     

     

     

    C’est en pleine nuit que le message m’est parvenu. Je dormais du sommeil du juste – selon l’expression consacrée – et il m’avait fallu vraiment longtemps avant de réagir à la sonnerie du téléphone. Enfin, conscient je descendais l’escalier sans allumer la  lampe, au risque de me rompre le cou. Parvenu toujours dans la pénombre, auprès du combiné mural dont le témoin lumineux s’allumait à chaque sonnerie, je pestai en silence contre l’abruti qui avait le culot de nous réveiller à cette heure indue. Après un dernier bâillement, je prenais enfin l’appareil pour entendre tout à tour les tonalités du fax puis le répondeur mêlée à la voix de mon correspondant. Énervé pour le compte et cette fois tout à fait réveillé, je tentais en vain de capter les propos de mon interlocuteur, dans le brouhaha ambiant. Enfin, chacune de ces machines devait retourner au calme, une fois mission accomplie.

    Allo ! Allo qui est à l’appareil ?


        Allo ! Allo qui est à l’appareil

    Une voix nasillarde et familière  faisait écho à ma question. André ? Ben dis donc, il t’en faut du temps pour répondre ! Puis tes sacrés fichus engins mènent un de ces tintouins ! Et ce n’est pas gentil de me traiter d’abruti !

    Cette réflexion faite à ma colère ne laissait aucun doute quant à l’identité de la personne qui se trouvait au bout du fil : Tadig-Coz : le chef du petit peuple des marais, que nous avions rencontré Nikolaz et moi, la nuit du jour de l’an : lui seul pouvait lire dans mes pensées.

    - Tu as vu l’heure, tu aurais réveillé ma femme et ma fille que je n’en serais pas étonné !

    Bah ! L’heure est sans est sans importance pour nous, puis comme vous les humains, vous n’êtes pas très doués pour la télépathie, j’ai préféré votre téléphone. C’est un peu compliqué pour moi d’atteindre le bâton pour parler et écouter puis de mettre la carte dans la bouche de la machine... mais on m’aide... Enfin il fallait absolument que je t’adresse ce message de la plus haute importance : écoute bien et prends des notes : Rendez-vous demain vers minuit à Loc-Envel dans les Côtes d’Armor : Là, il y a un petit bois qui s’appelle Koat-an-noz, le bois de la nuit et à l’orée se trouve un haut rocher. C’est là que nous vous retrouverons toi et Nikolaz, que je préviens dès maintenant que vous assisterez à une chose extraordin...

    La fin de la phrase ne devait pas me parvenir ! Un bruit terrible dans l’écouteur, accompagné de ce qui me semblait être un juron, puis plus rien, le silence entrecoupé par le bip bip caractéristique d’une communication coupée.

     

     

    De chez moi à Loc-Envel, il y a bien 150 kilomètres. Ce petit bourg d’environ 400 âmes se trouve à 5 kilomètres au sud de Belle-Isle-En-Terre et pendant tout le trajet, je ruminais la conversation de la nuit dernière. Quelle pouvait-être cette chose extraordinaire que nous allons voir ? Mystère ! Nikolaz que j’ai eu au téléphone ce matin, n’en sait pas plus car apparemment, Tadig Coz avait « bissé » sa sortie.

    Nous avions convenu de nous retrouver sur la place de l’église puis de dîner dans une crêperie avant d’aller à notre rendez-vous.

    Pendant le repas entre deux galettes aux oignons et à l’andouille de Guéméné  en sirotant une bière des Korrigans (ça ne s’invente pas !) de la Brasserie de Saint Colombe, nous constatons avec amusement à quel point nos amis Korrigans s’adaptent plutôt bien) notre époque et à certains aspects de notre technologie, même si parfois leur dignité doit ... en prendre un coup !

    Fascinés par les belles flammes de l’âtre auprès duquel nous nous réchauffons, nous échafaudons tout un tas d’hypothèses sur les suites de la soirée puis, réglant notre repas nous demandons au patron de nous indiquer la direction du Koat an noz. Une bonne heure avant celle fixée, nous nous trouvons  à l’orée du bois. Le vent commence à souffler, mais nous sortons de la voiture pour nous mettre en  quête du rocher.

    À peine sortis du véhicule, nous sommes entourés par nos petits amis, porteurs de petits flambeaux. Après avoir respecté un certain protocole, nous sommes face à Tadig-Coz. Son front porte les stigmates de la chute d’hier...

     

    Nikolaz et moi pensons  à la même chose et nous arborons un sourire crispé ce qui met Tadig-Coz de mauvaise humeur. Ayant capté nos pensées, il s’empresse de nous lancer vertement :

    Ayez un peu de respect pour mon âge, ma personne et ma fonction jeunes impertinents. Je ne vous ai pas demandé de venir ici et nous n’avons pas fait ce long chemin depuis nos marais pour avoir à supporter vos sarcasmes. Mais venez plutôt, il est presque l’heure : vous allez voir un spectacle étonnant, rare de nos jours : Suivez- nous !

    Cette injonction ne supporte aucune remarque et c’est en toute discipline que nous suivons la petite troupe. Le vent souffle de plus en plus fort et les arbres grincent comme trois mâts par grand-frais. Les petites flammes des torches s’étirent au risque de brûler les cheveux de nos amis. Le chemin parcouru nous semble long mais nous touchons enfin au but. La masse sombre d’un rocher se dessine sur  le ciel tourmenté de la nuit armoricaine.

    Tadig nous fait signe de nous asseoir sur les pierres qui affleurent. Ses compagnons forment un cercle au milieu duquel se présente l’un d’entre-eux. Il paraît très âgé, fripé comme une vieille reinette. Sous le bras, est coincé une outre de peau d’où pendent des tuyaux en bois. C’est un sonneur de biniou. Il rend une profonde aspiration et gonfle le sac qui émet ses premiers ronflements.

     

     

    Pour nous il joue un antique morceau qui se nomme Tanle feu – fixant le rocher d’un regard blanc. Puis il rejoint le cercle. Le sol vibre, une galopade s’annonce dans un bruit métallique de plus en plus fort.

    Soudain nous voyons le rocher devenir orange puis incandescent. Il se déchire véritablement et là, une vision dantesque nous apparaît.

    Un cavalier de feu jaillit une épée en flamme. Le cheval hennit furieusement, se cabre et reprend sa course. Une odeur de soufre et de chair brûlée nous fait suffoquer et nous sommes paralysés par la vue de ce chevalier. Le halo diabolique dispense ses fumerolles nauséabondes, le brasier vivant prend des formes spectrales. Venus d’on ne sait quel enfer, le guerrier et son coursier s’éloignent et dans une fuite éperdue sur la longue route de l’éternité, pendant que le roc se referme les privant ainsi d’un éventuel retour.

     

     

    C’est Tadig Coz qui nous arrache à l’horreur de la scène.

    Voilà mes mais, vous venez d’assister à l’apparition de ce mystérieux chevalier embrasé. Il n’apparaît dans votre monde qu’une fois l’an, à une date de lui seul connue... et de nous-mêmes. Un jour, nous vous conterons sn histoire pathétique, mais pour le moment, il vous faut retourner dans vos foyers... Si j’ose dire.

    L’humour de Tadig Coz nous fait du bien. Il aide à mieux digérer cette incroyable scène. Alors que nous nous apprêtons le confort séduisant de la voiture. Tadig nous dit encore ceci :

    Nous aurons encore l’occasion de nous revoir. Il vous reste tant à savoir sur nous autres, Gens du Petit Peuple Mais vous avez une tâche importante à accomplir, celle de terminer cette histoire et de bien dire à vos contemporains que nous sommes toujours là, proches de vous...

    Et surtout n’oubliez jamais que la légende, c’est l’histoire, moins le mensonge, plus la poésie !

     

    Kenavo

     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire
  • Le Chevalier- Poisson

     

     

    Dans un roman arthurien tardif daté de la fin du XIVème siècle, « Le chevalier au Papegeau », nous trouvons la trace d’un chevalier-poisson que combat cette créature extraordinaire, sans que l’on sache s’il s’agit d’un homme ou d’un monstre !

    Arthur et ses compagnons « virent de loin venir à cheval le plus hideux, le plus horrible chevalier que l’on ait jamais vu, qui répandait le bruit d’une tempête. [...] le cheval était aussi grand qu’un éléphant, le chevalier à l’avenant : il vociférait si fort que ses cris faisaient résonner les pierres et la terre, et trembler les arbres à une lieue au moins à l’entour ».

    Au cours de la bataille, le roi Arthur parvient à vaincre seul son adversaire. Cependant, son ennemi, curieusement affalé sur la selle de son cheval immobilise, donne l’illusion d’être encore vivant. En voulant lui enlever son casque, Arthur constate que c’est là chose impossible car « il ne faisait qu’un avec la tête, que celle-ci toute ronde était faite comme un heaume, et que la peau en était noire comme la peau d’un serpent... » Il comprend alors avec ahurissement « que le chevalier, le destrier, le haubert, le heaume, l’écu, l’épée et la lance étaient de même nature et ne faisait qu’un ».

     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire
  • Les fées rustiques, plus généralement appelées les « Margots-La-Fée », vivent dans des cavernes à proximité des chaos rocheux et des ruisseaux.

    La tradition rapporte que du temps de la magnificence des « Belles Dames », l’entrée des cavernes était aussi vaste que le porche d’une église.

    Quand chassées, elles doivent quitter les lieux, l’ouverture rétrécit peu à peu, jusqu’à ne plus former qu’une étroite fissure dans la roche.

     

     

    Nb : Souvent, elles vivent en groupe et ont des compagnons. Ceux-ci sont très effacés et on les voit très peu. On dit toute fois que la présence d’hommes les rend irritables. Il en va tout autrement pour les « Margots »  que l’on sait très attirée par les jouvenceaux !

    La danse est une de leurs distractions favorites. Les allées couvertes et les tumulus servent souvent de cadre à leurs rondes effrénées. Bien que leurs activités quotidiennes soient semblables à celles du voisinage. Elles n’en demeurent pas moins des fées dotées de puissants pouvoirs. Elles peuvent ainsi se rendre invisibles, prendre l’apparence d’animaux où transformer quiconque en ce qui leur passe par la tête.

    © Le Vaillant Martial 

     


    votre commentaire
  • Les Noyés et les Krierien

     


     

    L

     

    es noyés en mer sont condamnés à une existence crépusculaire. Ils envahissent parfois le monde des hommes et manifestent bruyamment leur présence pour obtenir une sépulture. On les nomme les Krierien, les « crieurs » dont les plaintes se mêlent parfois au murmure des marées.

    Tapageurs, ils hurlent leur rancœur et leur peur des tempêtes nuit et jour. Celui qui entend leur cri ne peut le supporter et décampe promptement du lieu hanté par ces âmes.

    Pour s’en défaire, il faut graver leur nom au mur des péris en mer. Ces cris assourdissants permettent néanmoins, quand on peut en saisir le sens, de connaître à l’avance l’approche des ouragans et l’état de la mer.

    À Ouessant ou à Molène, le trépassé visite sa veuve pour indiquer avec précision l’endroit où son corps s’échouera. S’il n’apparaît pas, le cadavre est perdu en mer à jamais. On laissera alors dérivé sur l’eau un cierge allumé, fixé à une miche de pain dur. Là où il coule le mort se trouve. À moins qu’il ne soit déjà parti vers la côte ou les grottes marines...

    Le pire châtiment de ces âmes errantes est d’être réincarné sous la forme d’un marsouin ou d’une baleine. Ou encore d’être ballotté pendant les tempêtes par les vagues et les rouleaux.

    À Paimpol, on affirme même que ce sont ces noyés, enchaînés comme des esclaves qui « travaillent à faire trembler la mer », à produire le mouvement des vagues et la houle au moyen d’un cabestan gigantesque.

    À Tréguier, les os des noyés deviennent des galets et leur squelette des écueils. En haute Bretagne, sombrer en mer libère trois vers, contenus dans le corps humain, vers qui se métamorphosent au bout de trois mois en coquillages.

    Les Krierien font chair commune avec la mer.

     


     

    François Macquer dit «Fañch» était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ces cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

    L’été, cette Année-là s’annonçait plutôt clément, sans trop de ces pluies qui viennent pourrir les algues. Fañch ne se plaignait pas. Riche de son seul courage, il s’échinait à sa tâche pour entasser sur les dunes des tas impressionnants. Il s’obligeait à des journées de forçat, crochant dans le goémon sans relâche.

    Le maître qui plus est avait cette saison, conclu de nouvelles affaires : si le pauvre Fañch voulait « faire bonne figure » face à lui, il ne pouvait se montrer sans efforts. La parole donnée pour l’un, le travail pour l’autre !...

    Ma foi, c’est dans la nature des choses... pensait notre brave homme.

    Fañch, le jour suivant était trop éreinté pour contempler le soleil rougeoyer de mille feux en s’éteignant sur la mer. Sans  prendre garde, alors qu’il remontait de la grève par les grands rochers, il glissa malencontreusement et culbuta, cul par-dessus la tête.

    Après un long silence, le malheureux remua, laissant échapper un grognement de douleur. Son bras le lançait atrocement.

    - Me voilà bien, pensait-il lugubrement, en essayant maladroitement de se relever. Il entendit soudain un grand rire fuser du chaos rocheux, au-dessus de lui.

    - Tu n’es plus que plaies et bosses, l’homme. Ça pour sûr c’était une jolie pirouette ! Et le rire de repartir de plus belle.

    Blessé douloureusement dans sa fierté, Fañch se redressa d’un coup et scruta en tous sens à la recherche du moqueur. Il trouva enfin « le plaisantin » et en oublia toute colère. Il contemplait bouche-bée, un « être » impossible.

     

    Le bougre était petit, voire minuscule, même pour un nain vêtu d’un habit qui semblait fait de lanières de goémon  cousues entre elles.


     

    - Mais, qui es-tu ? lança Fañch, je ne t’ai jamais vu !
    -
    Je suis d’ici pourtant... et d’ailleurs, Seigneur de ces grèves, je suis, oui da ! Ton bras est tordu, l’homme, ça doit faire mal !
    -
    Ou me voilà bien, grimaça le malheureux Fañch, je n’ai fait que la moitié de mon dû et avec ce bras, c’est maintenant impossible... Oh mon Dieu... Et ma femme et mes gosses ? Fañch n’avait pas vraiment le courage d’envisager l’avenir.
    -
    Laisse donc le vieux barbu en paix ! Le malheur t’accable humain... Tu prends soin de ma grève et tu nettoies ma plage... Je vais donc t’aider.

    Balançant entre le rire et l’agacement, Fañch regarda le petit bougre.

    - Ta plage, ta grève ? Et bâti comme tu es, tu comptes m’aider ? Je te remercie bien, mais...
    -
    Ne refuse pas mon aide, l’homme. Ce serait impoli et... malvenu ! Accepte simplement !

    En disant cela, la voix du petit être s’était durcie et Fañch, mal à l’aise, sentit poindre une sourde peur.

    - Va retourne chez toi, à présent et ne t’en fais plus !

    Sur ces mots, il vit le petit diable bondir de roche en roche et disparaître dans un grand rire.

    Le lendemain, après une nuit agitée, Fañch s’en retourna sur la grève. Il s’arrêta stupéfait : un énorme tas d’algues se dressait à côté de son ouvrage de la veille. Le travail qu’il avait fallu déployer pour en amasser autant le laissa sans voix.

    Fañch ne doutait plus des pouvoirs de son « aide » minuscule.

    - N’ai crainte l’homme. J’ai appelé une gentille petite entreprise de mer, ton goémon va sécher doucement.

    Le drôle le regardait nonchalamment, installé sur un rocher et lui souriait.

    - Comment puis-je te remercier, je ne suis pas riche et...

    - Bah, laisse ça, tu trouveras bien, et... On peut bien s’aider entre voisins ! Sur ces mots il disparut.

    Tout s’arrangea par la suite. Fañch, remis de sa mauvaise chute, reçut les compliments du maître.

    Un soir, les enfants couchés, Jeanne vit son homme s’approcher de l’âtre où, accrochée à sa crémaillère, la marmite de soupe fumait encore. Elle le regarda encore quelque peu surprise, remplir un grand bol, puis couper dans le pain deux belles tranches qu’il beurra généreusement. Tenant précieusement bol et tartine, elle le vit se diriger vers la porte.

    - Jeanne, fit-il, ma douce, dorénavant, veille à ce qu’il y ait toujours de la bonne soupe au chaud...
    -
    Oui, mais, commença-t-elle...
    -
    Quand j’étais en peine, « quelqu’un » a veillé sur nous, m’a remplacé à la tâche sans rien demander en retour. Alors je le dois et je le fais de bon cœur !

    Sans rien dire de plus, il sortit en silence.

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire
  •  

     

    Les Îles Mythiques

    A

    u large de Quiberon, se trouvait parfois, sur un îlot rocheux, l’antique cité d’Aïse, séparée du rivage par un minuscule bras de mer qui, en grandissant, engloutit la ville, les habitants, les Birvideaux, continuent malgré tout de vivre sous les flots en se nourrissant de moules. Tous les ans, au Pardon de Saint-Colomban, les Birvideaux revêtent leurs capes tressées de flammes rouges vif. Au son de leur cornemuse, ils remontent la grève pour se mêler, invisibles, aux hommes. Signe de chance, les apercevoir malgré ce sortilège n’est pas donné à tous. En leur honneur, les gens de la côte allument des brasiers où chaque Birvideau jette son manteau de feu avant de s’engloutir pour une nouvelle année.

    ... « Qui voit Sein, voit sa fin » ...

    Ce rocher, à fleur  d’eau, avec ses habitants baignés par les tempêtes, fut autrefois le siège de cultes druidiques puissant. Neuf prêtresses résidaient en ces lieux. Guérisseuses, elles étaient expertes dans l’art d’attiser les tempêtes et maniaient les sortilèges de  métamorphose animale. Les marins venaient les consulter dans le seul but d’apprendre l’avenir ou d’acquérir les nœuds qui retiennent prisonnier les vents.

    Afin de s’assurer une descendance, ces femmes regagnaient le continent, chaque année, pour prendre amant. Les rejetons mâles qui naissaient de ces unions étaient inexorablement sacrifiés...

    Sein, « L’île des veuves ». La mer a soif de son tribu d’hommes. Si le cimetière est de taille modeste, c’est qu’un autre plus vaste se dresse sur les brisants. Les femmes sous leur coiffe enténébrée de deuil, montrent du menton le vaste espace du Ras-de-Sein où repose la véritable tombe de leurs époux.

     

     

     

     

     

    D

    ans la solitude de leur vieillesse, certaines veuves aigries murmurent des imprécations. La « Voueuse » vient à vous sur le chemin. Elle voit déjà votre rancœur et le nom de celui ou de celle que vous voulez perdre. Au lieu-dit « An iliz », entre le village et le phare, à la nuit tombée, elle fixe le délai de repenti de votre ennemi, suivant vos finances et la faute : mot prompte, sortilège plus onéreux !

    Passé ce temps, le « vouage » sera irrémédiable. Fournissez rois objets appartenant à votre victime. La voilà déjà  qui se presse pour le sabbat de la mer où l’attend le Démon des eaux qui perdra la « voué ». Elle s’accroupit fond de son panier à goémon, se saisit de son bâton à varech comme d’un aviron, de son tablier comme d’une voile. Et l’étrange embarcation, le « Bag Sorseurez », « La barque des sorcières » glisse sur les flots sans qu’aucun vent ne l’escorte.

     

     

     

    Durant trois de ces voyages, elle accomplira son rite au moyen des objets fournis et du nom du voué. Une de ces « Vieilles de Sabbat », Calouche, maudissant quiconque voulait se vanter d’avoir croisé sa barque sur la mer : elle confiait à l’équipage de son bateau rencontré un secret si terrible que celui qui l’évoquait pourrissait sur place en un instant !

    Nul n’échappe aux voueuses de l’île de Sein. Le Braz rapporte l’histoire de femmes mariées à des marins, frères ennemis. L’une d’entre elles, un matin, sur le port, alors que les navires de pêche étaient au large, lança à l’autre : »Va donc voir si la coiffe de veuve est prête ». Son époux ne revint jamais de la mer. Il avait été « voué »

     

     

    À Molène, à Ouessant, quand le corps des marins noyés en mer ne revient pas à la côte, le plus ancien de la parenté du mort fait le tour de la famille lointaine et proche, parvenant à la nuit tombée à la maison du disparu. À chaque pas de porte, il avertit de la tragédie par cette simple phrase : « Ce soir, il y a Broëlla ».

    La Broëlla consiste à apaiser l’âme encore errante du noyé en l’enterrant à terre. On substitue au corps absent une petite croix de cire posée sur la coiffe de son épouse, le tout sur un cercueil. La croix de cire rejoindra toutes les précédentes dans un reliquaire, ouvert au bout de dix années pour compter le nombre exact de disparus en mer.

    ... « Qui voit Ouessant, voit son sang. » ...

    © Le Vaillant Martial 

     


    votre commentaire
  • Les Îles Merveilleuses


     

     

    A

     

    L’île d’Aval, près de Perros-Guirec, on prétend que la dépouille du roi Arthur est cachée sous un tumulus connu des îliens. Les tombes de ses chevaliers rayonnent autour de la sépulture ...

    Seulement, si vous vous rendez sur l’île, questionnez un des anciens à ce sujet, il vous répondra que le tombeau d’Arthur, quoique la légende le désigne ici, ne se trouve pas sous la pierre, car  tout ceci n’est qu’un leurre pour tromper les ennemis du roi.

    Arthur doit revenir de son lointain séjour, dès le réveil de Merlin dans la forêt de Brocéliande. Cette île où la mort et le temps sont suspendu et où le plaisir se révèle éternel, c’est Avalon, la braz-î, le « Tir na Nog » des celtes, le « Bro ar Re Yaounk »  bretonne.

    L’autre Bretagne de l’autre côté de l’océan » dresse les falaises de ses côtes aux pommiers fleurissant, rose au printemps et rouges en été, les deux seules saisons de cette terre de l’Autre Monde.

    Geoffrey de Monmouth la décrit ainsi dans sa « vie de Merlin » : »Le printemps y séjourne éternellement et il n’y manque ni fleurs, ni lis (...) point de vieillesse, point de douleur (...) rien n’appartient à personne, tout y est à tous. »

    Arthur n’est point mort, il dort allongé sur un splendide lit d’or, sous la protection de demi-sœur Morgane, magicienne experte en sortilèges de guérison et de blessure.

    La bataille de Salisbury y fut la dernière et le plus meurtrière des guerres Arthuriennes. Sentant sa fin proche, Arthur fit jeter son épée dans les eaux du lac voisin, où une main de femme surgit des flots pour s’en saisir.

    Au même instant, une nef remplie de dames à la merveilleuse beauté atteignit comme par enchantement le rivage sans aucune manœuvre apparente. Arthur bien que mortellement blessé, se leva, prit ses armes et son cheval et pénétra dans le navire qui, aussitôt fila vers le large.

    Avalon, paradis des guerriers et des hommes braves, où tous festoient dans l’allégresse, attendant patiemment le réveil de leur roi.


     

     

    A

     

    u nombre de ces lieux enchantés sur la mer, il faut compter, ces îles dérivantes qui camouflent leurs positions en changeant constamment d’emplacement pour tromper les marins et leurs cartes de navigation, si précises soient-elles. Beaucoup de voyageurs se perdirent ainsi sur l’océan comme dans un labyrinthe aux parois coulissantes pour s’être fiés à ces terres errantes et capricieuses.

    Les marins ont longtemps confondu les terres voyageuses avec les monstres-îles, poissons gigantesques, sept fois plus gros qu’une baleine qui traînent dans leur sillage d’innombrables filets de pêche abandonnés. Les carcasses d’infortunés navires hauturiers y sont emprisonnées pour l’éternité.

    Au moyen-âge, Saint Brendan, un moine Irlandais et ses compagnons croisèrent, dans leurs quêtes, une de ces créatures dont la peau ressemble à s’y méprendre à celle du rocher : sans le savoir ils célébrèrent leur office sur son dos, croyant avoir accosté une terre nouvelle.

     

     

    Selon la légende il existerait des îles Prisons, dépendantes de l’Autre Monde, où seraient enfermées de jeune femmes, gardées au milieu de l’océan, hors du temps, hors de toute compagnie autre que trois femmes à l’œil unique et flamboyant....


     

     

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire
  • Les Géants Créateur d’Îles

    Les Géants Créateurs d'îles

     

     

    Parfois quand la mélancolie  vous prend, vous laissez filer votre pensée. Contemplant le rivage au loin, vous imaginez que ces récifs, ces îles, ces falaises déchiquetées sont l’œuvre maladroite d’un géant disparu : témoignages étonnants d’une époque jamais révolue à jamais révolue où l’haleine de ces colosses engendrait les bancs de brume...

    Gargantua bien avant que Rabelais s’en empare est un géant mythique breton du nom de Gewr. Sa dépouille pliée en neuf, repose sous le rocher du grand Bé. Gwer aime à se promener le long des côtes, créant des anses avec le pied o s’amusant à tirer par l’ancre les frégates comme de bateaux d’enfants.

    S’il possède des chaussures trop lâches, il les ôte pour évacuer les rochers qui s’y trouvent et les lance au large. Des îles, des bancs de récifs se forment alors.

    L’embouchure de l’Arguenon est truffée de « pierres sonnantes » que le géant cracha par mégarde à cet endroit, alors qu’il les emportait dans sa bouche jusqu’à la maison. À ce jeu de « pierres en gueule », Gwer perdit deux molaires de la taille de sept chevaux... au galop.

    Un autre de ces géants, Chilopenn, était de petite taille mais possédait la force d’une dizaine d’hommes, il ramenait sur ses épaules à la nage, du continent jusqu’à l’île Fougères, entre Kérity et Penmarc’h, un jour une vache, un autre une barrique de cidre.

    Bienveillant envers la population qui l’invitait à ses agapes, son combat mémorable contre trois Korrigans a marqué les esprits. Luttant ensuite contre les champions de la tribu Korrigane, il gagna, assure-t-on, le droit sacré et exclusif de se promener sur leur territoire en toute tranquillité de jour comme de nuit.

    Les Géants Créateurs d'îles

     

     

    Géant baignant au ventripotent farci de pierres
    ou comment créer un géant de pierres standard

    Recette communiquée par le chef
    Merlin du restaurant la Table ronde)

    Ingrédients nécessaires :

    . Une enclume préalablement chauffée au soleil
            . De la moëlle d’os de baleine pilée, baleine mâle ou femelle suivant le sexe du  géant que   l’on désire.
            . De la rognure d’ongle de Reine
    Guenièvre (ou à défaut, de la femme la plus vertueuse et  la plus amoureuse du royaume)
           . Sept gouttes de sang de
    Lancelot du Lac, fidèle chevalier du roi Arthur, sang contenu dans une ampoule de verre)

     

    Dans un bol, incorporer la moëlle d’os de baleine avec la rognure d’ongles de Reine Guenièvre préalablement réduite en poudre. Ajouter délicatement le sang de Lancelot, goutte après goutte, en veillant bien à mélanger, l’ensemble d’une manière homogène.

     

    Laisser réduire quelques minutes, puis passer au chinois. Préchauffer l’enclume (Thermostat Mai), puis marteler au fouet vigoureusement au soleil votre préparation jusqu’à ce que votre géant épaississe. Une fois votre pâte raffermie, beurre et fariner dans un moule à tarte de la grandeur désirée. Puis étaler votre géant jusqu’à ce qu’il gonfle et atteigne ma taille souhaitée.

     

    Servir chaud, un chouchenn sec est recommandé en accompagnement.

     

    Le conseil du chef : « Personnellement, je ne rajoute pas en fin de cuisson de cervelle de moineau comme certains J : elle affaiblit considérablement l’intelligence du géant qui se met alors à lancer des meules de moulin pour assommer les bernaches »

     

    Les Géants Créateurs d'îles

     

     

    © Le Vaillant Martial 


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique
================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :