• Le frère de lait


     

    - C’est étrange, fit la fille alors que la karrigel cahotait sur un mauvais chemin creux ombragé par des chênes centenaires, c’est déjà le soir. La nuit tombe, alors que j’ai l’impression que nous venons de quitter la lieue de la Grève.

    - C’est normal, ça fait partie de mes pouvoirs. Le temps m’appartient un peu. Je le gère à ma guise, tous comme les âmes. Mais soyez discrète, je vous prie, nous arrivons ajouta l’Ankou alors que son « char » s’avançait en présent en direction d’un vieux manoir cossu, niché au fond d’une grande allée d’arbres.

    Quelques minutes plus tard, sur la pointe des pieds, ils y rentrèrent silencieusement par une lourde porte d’ogive, demeurée ouverte, comme il était d’usage en Bretagne, aux temps anciens des harpistes et des bardes mendiants.

    Au bout d’un couloir long et sombre, la porte d’un bureau est entrouverte. La lueur d’une chandelle vacille  sous l’effet du vent qui s’engouffre dans les grandes cheminées de granite. Face à la fenêtre, de dis, un homme, attablé, laisse courir nerveusement, une plume d’oie sur un cahier d’écolier.

    - Penchez-vous, fait l’Ankou, n’ayez peur voyons.

    Alors la fille interloquée, et ne sachant plus vraiment où elle se trouve, tend son long cou gracile par-dessus l’épaule du jeune homme à la forte carrure, et lit :

    « La plus jolie fille noble qu’il y eût en ce pays-ci à la ronde, était une jeune fille de dix-huit ans, nommée Gwennolaïk. Le vieux seigneur était mort, ses deux pauvres sœurs et sa mère, tous les siens étaient morts, hélas excepté sa belle-mère.

    C’était pitié de la voir pleurant amèrement, au seuil de la porte du manoir, si douce, si belle !

    Les yeux attachés sur la mer, y cherchant le vaisseau de son frère de lait. Il y avait six ans qu’il avait quitté son pays.

    - Hors d’ici, ma fille, et allez chercher les bêtes, je ne vous nourris pas pour rester là, assise.

    Elle la réveillait deux, trois heures avant le jour, l’hiver pour allumer le feu et balayer la maison. Pour aller puiser de l’eau à la fontaine du ruisseau des nains, avec une petite cruche fêlée et un seau fendu .... »

    - Bonsoir, fit l’homme, en se retournant lentement. Enora put alors à loisir admirer la forme exquise de son visage, la régularité de ses traits. Une forte moustache donnait à son expression encore juvénile un aspect viril. Derrière ses fines lunettes rondes, un regard vif et profond exerçait une attraction presque hypnotique.

    - Bonsoir fit la fille, décontenancée, prête à se jeter dans les bras de l’Ankou.

    - Nous allons vous laisser travailler, nous ne voulons pas vous déranger, s’excusa le vieux, en expliquant à Kervarker la raison de cette visite impromptue.

    - Non, non je vous en prie restez, l’Ankou. Et asseyez-vous, là, près de moi, Mademoiselle ... Mademoiselle ?

    - Karadeg

    - Mademoiselle Karadeg, prenez vos aises. Vous arrivez à propos. Je me sens bien seul ce soir. Cette histoire m’a donné le cafard. Tenez, nous allons célébrer cette rencontre. Vous prendrez bien un petit verre de cette excellente eau de vie J... Excusez-moi l’Ankou, pour l’expression.

    - Non, non ne prenez pas de gants avec moi toussa l’Ankou. Du reste je ne dédaigne pas de partager à l’occasion les menus plaisirs des mortels. L’éternité me paraît parfois si longue.

    - Fit bien, alors trinquons et buvons à l’amitié. Et à cet extraordinaire trésor qu’est la littérature populaire de Bretagne.

    Kervaker expliqua alors longuement à Enora la nature de son travail entamé depuis son plus jeune âge. Une passion le dévorait. Une passion transmise par sa mère. Une véritable fièvre familiale. Sorte de Mac Pherson Armoricain, il collectait dans les quatre évêchés brittophones, mais plus passionnément encore dans sa Cornouaille chérie, les récits colportés de ferme en ferme par les plus humbles, les plus authentiques des représentants de son peuple.

    La fille semblait boire ses paroles, comme si la chaîne d’ambre du Dagda en personne avait relié son oreille à la langue du Maître. Un jeune maître, dont elle admirait la finesse des mains qui continuaient à courir sur le vélin, le regard franc et plein de mansuétude et les yeux bleus presque métalliques auxquels une légère, très légère myopie donnait un indéfinissable charme. Lentement, insensiblement, avec la souplesse d’une chatte, elle s’approcha du jeune homme qui commençait à chavirer ses sens.

    - Pour vous, je vais continuer à haute voix cette gwerz bien triste que j’aie entendue de la bouche d’un barde au pays de Tréguier :

    « La nuit était sombre, l’eau avait été troublée par le pied d’un chevalier venu de Nantes.

    - Bonne santé, jeune fille, êtes-vous fiancée ?

    Et moi (que j’étais enfant et sotte !) je répondis : je n’en sais rien.

    - Êtes- vous fiancée ? Dites-le-moi, je vous prie.

    - Sauf votre grâce, cher sire, je ne suis pas encore fiancée.

    - Eh bien, prenez ma bague d’or et dites à votre belle-mère que vous étiez fiancée à un chevalier qui revient de Nantes. Qu’il y a eu un grand combat. Que son jeune écuyer a été tué, là-bas. Qu’il y a eu un grand combat. Que son jeune écuyer a été tué, là-bas. Qu’il a été lui-même blessé au flanc d’un coup d’épée. Que dans trois semaines et trois jours il sera guéri, et qu’il viendra au manoir, gaiement et vite vous chercher.

    Et de courir aussitôt à la maison, et de regarder l’anneau : « C’était l’anneau que son frère de lait portait à la main gauche. »

    Kervarker marqua un temps d’arrêt, regarda longuement la fille dans les yeux, et en soupirant, reprit son récit :

    Il s’était passé trois semaines depuis l’apparition du frère de lait près du point d’eau. L’impatience de Gwennolaïk grandissait en même temps que l’amour que la vue du jeune homme avait réveillé. Mais, hélas, sa belle-mère vint un jour, la trouver, avec dans le regard une pointe de fiel dont elle se départissait rarement lorsqu’elle s’adressait à la pauvre fille.

    - Ma chère enfant, fit-elle, avec dans la voix des accents aussi faux que ceux du renard, il est temps, tu as l’âge.

    - Temps de quoi, l’âge de quoi ? Répliqua Gwennolaïk sur un ton ingénu.

    - Temps de te marier voyons. À ce propos, je t’ai trouvé un parti qui te conviendra à merveille.

    - Ah, oui, répondit la jeune fille, qui, le temps d’une seconde se plut à rêver que sa marâtre s’était attendrie.

    - Oui, c’est Jobig Al Loarer, Job le lunatique, que tu vas épouser !

    A ces mots, la tendre Gwenola faillit s’évanouir. Job le Lunatique était de loin, le plus mauvais parti de tout le diocèse. D’humeur ombrageuse et aussi bavard qu’une carpe, il était en outre bossu, boiteux et contrefait, et son travail de garçon d’écurie lui donnait un parfum repérable à des lieues à la ronde. Vraiment, c’était pour l’affliger encore davantage que la vilaine femme lui jouait ce vilain tour.

    Rien n’y fit, ni les ses pleurs, ni ses supplications, ni la menace de mettre fin à ses jours si la belle-mère persistait dans ses desseins.

    Lorsque vint le jour des noces, la pauvre fille faisait peine à voir. Dominant d’une tête le vieil avorton qui lui servait d’époux, elle avait peine à retenir ses sanglots. La fête fut d’une tristesse sans nom. Tous, à commencer par le recteur pleuraient, à l’exception de la belle-mère qui arborait un sourire arrogant et narquois. Les sonneurs parvenaient à peine à tirer des airs de danse de leurs instruments qui semblaient partager l’affliction générale.

    Au moment fatidique, lorsque l’assemblée porta la couple pitoyable dans la chambre nuptiale et que la marâtre voulut la déshabiller, Gwennolaïk, n’en pouvant plus jeta violemment bague et bandeau de noce et s’enfuit de la maison. Elle courut longtemps, longtemps, droit devant elle, voulant échapper à la vision de cauchemar qui la tourmentait.

    Lorsqu’enfin, elle s’arrêta, épuisée, pour se reposer, elle entendit une voix douce et tendre qui s’adressait à elle.

    - Qui est là, fit-elle, pas très rassurée

    - C’est moi. Nola, moi ton frère de lait.

    En moins de temps qu’il faut à un sonneur pour vider une chopine de cidre, Gwennola était montée en croupe, et se tenait serrée contre le jeune homme, sur le destrier qui filait à bride abattue vers l’ouest.

    - Que nous allons vite, mon frère ! Nous avons fait cent lieues, je crois ! Que je suis heureuse auprès de toi ! Je ne le fus jamais autant. Elle et encore loin la maison de ta mère ? Je voudrais y être arrivée.

    - Tiens-moi bien toujours ma sœur, nous ne tarderons pas y être.

     

     (...)

    - Ton cœur est glacé. Tes cheveux sont mouillés. Ton cœur et ta main sont glacés. Je crains que tu n’aies froid.

    - Tiens-moi bien toujours, ma sœur, nous voici tout près. N’entends-tu pas les sons perçants des gais musiciens des noces ? .....  

     

    À peine eut-il fini sa phrase que le curieux équipage parvint sur une île où une foule de gens dansaient sur des prairies d’un vert tendre et lumineux, autour de pommiers chargés de fruits ronds comme le sein des plus belles jeunes filles. Partout ce n’était qu’airs de musiciens, chanson et cris de joie. À croire que le lieu où la jeune fille et son chevalier venaient d’aborder échappait à toutes les douleurs et à toutes les peines du monde.

    Descendue de cheval Gwennolaïk courait vers eux, rayonnant bonheur indicible, lorsque, près d’une fontaine d’où coulait une eau claire comme le plus pur cristal, elle aperçut trois silhouettes qui lui étaient familières ...S’approchant encore d’elles, Gwennolaïk les héla, de plus en plus intriguée. Lorsqu’à ses appels, les ombres se retournèrent, la jeune fille sentit ses yeux s’agrandir et ses jambes défaillir sous elle, c’étaient sa propre mère et ses sœurs qui buvaient à la fontaine !

    Le lendemain matin, au lever du soleil, des jeunes filles portaient le cops sans tache de la petite Gwennola, de l’église à la tombe.

    - Voilà, c’est fini, conclut Kervarker, en tentant en vain de masquer à la fille ses yeux embués. Au point d’intimité où l’on en était, c’était une coquetterie bien inutile. Enora avait sorti de sa poche un mouchoir un peu froissé avec lequel elle séchait les grosses larmes qui coulaient le long de ses joues. Quant à l’Ankou, plus livide que jamais, il s’était affalé sur un vieux fauteuil de cheminée et jetait un regard fixe aux flammes qui se contorsionnait dans l’âtre.

    - Mais où donc ont-ils abordé ? Finit-elle par demander à ses amis, lorsqu’elle fut enfin dans l’état d’ouvrir la bouche.

    - Aux îles d’Avalon, répondit Kervarker. Un nom dans lequel on retrouve le mot breton aval (pomme) le fruit qui donne la connaissance et l’immortalité. Celui avec lequel les messagères de l’Autre Monde venaient, à certains moments privilégiés de l’année, chercher des hommes jeunes et bien faits, pour les entraîner avec elle dans leur vert paradis. Paradis n’est d’ailleurs pas le mot le plus approprié, mais c’est sans doute celui qui vous aidera le mieux à comprendre la nature du lieu où abordent nos héros. Ici, les rôles sont inversés. C’est le frère de lait qui y entraîne son aimée. Mais au fond la symbolique est la même. Et le retour sur le plancher des vaches ... mortelles, est toujours impossible, sauf exception. Bien sûr, comme dans la majorité des gwerzioù que je collecte, le message druidique et celtique, païen, si vous voulez est toujours ... nuancé, tempéré, brouillé, par celui du christianisme. Comme si le peuple au long de ces millénaires, avait fini par opérer lui-même un syncrétisme habile entre l’ancienne et la nouvelle religion.

    - Pourquoi dites-vous cela ?

    - Parce que rien ne nous dit que Gwennola, comme certains héros de la mythologie celtique, ait voulu ... rentrer chez elle. On la voit heureuse aux îles d’Avalon. Et pourtant le lendemain, on dépose son corps sans vie dans l’église. Je vois là une sorte de tour de passe-passe pour interférer dans l’ordre ancien. Pour que la morale soit sauve, pour que la fille qui a tenté de goûter à l’éternité échappant au die omniprésent soit en quelque sorte punie ....

     

    Enora à présent se taisait. Mais ceux qui auraient pu lire dans ses pensées y auraient vu un couple monté sur un cheval galopant à vive allure vers le Ponant. Un couple dont la fille avait ses traits et dont le jeune garçon ressemblait étrangement au jeune vicomte qui dégustait de longues rasades de lambig en regardant par la fenêtre, la pleine lune se glisser furtivement parmi des gros nuages annonciateurs de mauvais temps.

     © Le Vaillant Martial

     

     

     

     


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  • La gloire de l’Ankou

     

    Le vieux bombait le torse, à présent, aussi fier qu’un sonneur récompensé par une plume de paon. Il déambulait, d’une pièce à l’autre, virevoltant allégrement d’une gravure à un texte, surpris et ému jusqu’au tréfonds de l’âme, que son peuple ait gardé son image, chevillée au fond du cœur.

    Qu’une exposition aussi riche, aussi précise, aussi documentée lui fit consacrée, plus d’un siècle après la publication du livre dont il était le héros principal lui chavirait les sens et lui eut sans aucun doute fait monter le sang aux joues s’il en avait conservé quelques gouttes.

    - Vous rendez-vous compte, fit-il abasourdi, me voilà à présent comme thème principal d’une expo ! À quelques kilomètres seulement du petit village de Trévou-Tréguignec où une joyeuse bande de fêtards célèbre ma mémoire en signe contre cet arrogant impérialisme américain qui entend faire de la toussaint, l’antique Samonios, une gigantesque kermesse des citrouilles et des masques en plastique

    - Oui, fit la fille qui avait tout de même des notions de culture celtique et qui voulait placer à propos lu tout récemment dans Télérama. Mais vous savez Halloween est une vieille fête celtique. L’héritière en ligne directe de la Samain Irlandaise, la fête des morts du début de l’année et de la fin de l’été ou du début de l’hiver, c’est selon ....

    - Bien sûr, rétorqua le vieux. Croyez-vous que j’ignore tout cela ? Bien sûr, mais c’est le degré zéro du sacré ! Une spiritualité de bazar et de supermarché du plus mauvais goût. Ah je préfère de loin cette fête conviviale célébrée par Bernard Lancelot, le brasseur de la Telenn Du, et la succulente Blanche hermine, qui chaque année, à l’occasion du saut dans la nouvelle année, convie bardes et musiciens, dessinateurs, illustrateurs et conteurs pour une fête qui s’inscrit bien davantage dans l’esprit de nos ancêtres.

    - Sans doute. Mais faites preuve d’un tout petit peu d’indulgence pour vos semblables ...Enfin pour les miens. N’est-ce pas une manière même maladroite, de récupérer une part, aussi infime soit-elle de notre patrimoine enfui ? Ou enfoui.

    Le vieux allait lui répondre, sur un ton défensivement agacé, lorsqu’il tomba en admiration devant une grande huile sur toile signée par un jeune artiste contemporain, qui le représentait sur un fond bleuté, enveloppé dans sa longue cape noire et arborant fièrement sa faux montée à l’envers.

    - Ah, regardez, mais regardez donc, là, j’ai une fière allure. Vraiment fière allure ! Cela me rappelle une représentation de ces excellents bédéistes que sont Christin et Bilal, qui firent de moi une sorte de maître des éléments dans le Vaisseau de pierre, une œuvre du reste forte, symbolique et presque ... prophétique !

    - Oui c’est vrai, vous avez de la classe, fit la fille, un espiègle ...Ils vous auraient même plutôt un tout petit peu ...arrangé. Ce sont les miracles de la peinture. Un vrai portraitiste .....

    Ces quelques mots, débités sur le ton de la plaisanterie, provoquèrent la bouderie du vieux dont le caractère ombrageux était bien connu d’un bout à l’autre de la Bretagne armoricaine. Il résolut de déserter immédiatement les lieux pour faire route plein ouest, en faveur de la nuit.

    Pour quitter discrètement les faubourgs de Tréguier, la noire karrigel emprunta des petits chemins creux oubliés depuis longtemps des hommes et des femmes du secteur. Elle risqua cent fois de s’embourber et n’eut été la force herculéenne de l’Ankou et de sa haridelle, elle aurait pu rester, avec la boue montant à mi- essieu. Le bonhomme aurait été contraint de faire appel à l’un des garagistes du secteur, à qui, avec une conscience professionnelle rarement prise en défaut, il aurait ôté la vie. Ce n’était pas son but, en emmenant la fille dans cette Attique bretonne chantée par Renan, par Gabriel Vicaire et Charles le Goffic. Non il avait une iodée bien ancrée dans sa tête dure et chauve.

    C’est au café Voile-de-cuir, un estaminet qui sentait le bon le cuir et le bois ciré, l’un de ces établissements à la fois anciens et résolument modernes que le vieux entraînait la fille. Dans son ego quelque peu surdimensionné, il voulait lui faire entendre des propos dont il était encore, peu ou prou, le thème central. Depuis quelques mois, Jean Christophe, le taulier, qui n’était jamais à court d’idées pour animer son café-restaurant-sellerie, avait pris l’habitude d’y inviter des conférenciers. Et ce soir, l’auteur d’un ouvrage avait consacré à Le Braz, avait promis à l’auditoire de l’entretenir en particulier sur sa haute figure.

    Lorsque neuf heures du soir sonnèrent au clocher de Lomikael (Saint-Michel-en Grève), le café se remplit rapidement d’une petite foule bruyante, chaleureuse et colorée. Des habitués prirent place en en plaisantant, et s’installèrent en arc de cercle autour du conférencier assis sur une estrade de fortune. Dehors, le vent s’était levé. Le sable de la lieue de grève s’envolait en pluie fine et cinglante vers le bourg niché à flanc de coteau. Tout occupés à leurs discussions, les habitués n’aperçurent pas un drôle de couple, attablé dans la pénombre, au fond de la salle où ronflait le poêle à bois. Enora Keradeg était allée quérir au comptoir une bonne bière de l’Ankou brassée avec soin, à Saint-Potan dans l’arrière-pays de Dinan, tandis que son compagnon, depuis longtemps insensible à la soif comme à la faim, se tenait « stoïque », à demi caché par un pan de la bibliothèque.

    Au beau milieu de la soirée, pressée de questions passionnées, l’orateur marqua une pause, puis ouvrit un vieux livre écorné, dont presque toutes les pages étaient marquées par des morceaux de papiers noircis d’annotations diverses.

    - Au fond, dit-il à l’assistance, ne vaut-il pas mieux que je vous lise encore un passage de la légende de la mort, consacré à cette étrange figure ?

    Prenant son souffle et chaussant de vielles lunettes rondes usées par les ans et les lectures répétées, il se mit alors à lire sur un ton lent et posé :

     

    « Serait-ce qu’il a existé, dans la conception populaire primitive, une sorte d’organisation hiérarchique et de police régulière du peuple de l’Anaon ? Plusieurs indices tendraient à le faire croire. L’un des plus caractéristiques est le personnage de l’Ankou. Son multiple rôle prêtre à des hypothèses fortes diverses. Il se peut qu’il ait été, à l’origine, soit le similaire de ce Dispater  dont les Gaulois de César se prétendaient descendus un soir des dieux, un de ces « rois » des morts que les traditions irlandaises font trôner au pays des sidhe. « Salut, Labraid, rapide manieur d’épée ! » chante un poème du cycle d’Ulster. « Il hache les boucliers, il disperse les javelots, il blesse les corps. Il tue les hommes libres Il recherche les carnages. Il est très beau. Il anéantit les armées. Il disperse les trésors. Ô toi qui attaque les guerriers salut Labraid ! » On retrouve comme un écho de ces strophes farouches dans la ballade bretonne qui exalte l’omnipotence de l’Ankou. De même que les rois de Mag Mell, l’Ankou voyage sur un char qui ne rappelle guère, il est vrai, les brillantes descriptions de l’épopée gaélique, mais qui, pour grinçants que soient ses essieux, n’en répand pas moins la terreur sur son passage. Par tous ces traits, l’Ankou fait évidemment penser à une antique divinité de la mort ...

    Quoi qu’il en soit de la valeur ou de l’inanité de ces conjectures, ce qu’on ne pourrait nier, c’est que la religion de la mort si chère à la conscience celtique, a conservé des racines vivaces et profondes dans l’âme du peuple Breton. Si elle n’est pas toute sa religion, comme on serait presque tenté de le soutenir, du moins en est-elle la trame la plus résistante et le fonds le plus permanent. Le christianisme n’a pu consacrer ce qu’il était impuissant à détruire. Et c’est ainsi que c’est perpétué jusqu’à nos jour l’anachronisme d’une race ne vivant que de ses morts et avec ses morts, goûtant leur commerce tout en le redoutant et en faisant d’eux, de leurs gestes de leurs démarches, de leurs joies ou de leurs tristesses, de leurs regrets ou de leurs désirs, je ne dis pas seulement sa pensée constante, mais son entretien éternel.

    - Comme il y va ricana la fille, tandis que son compagnon de fortune, pliant les jambes pour ne pas dépasser l’assemblée d’une tête, dissimulait précautionneusement sa face blême et ses orbites creuses dans l’ombre de son chapeau à larges bords, et son outil de travail dans un pli de son manteau. Comme il y va, ce Le Braz !

    - Qu’est-ce que vous insinuez ? Fit l’Ankou dont la susceptibilité n’était plus un secret pour la jeune parisienne.

    - Oh, je n’insinue rien. Rien du tout, mais tout de même, « roi des morts » c’est un peu fort comme terme non ?

    - Quoi ? siffla l’autre vexé, en prenant d’un pas vif la direction du charmant cimetière marin au mur de pierre sèches que des lames de fond venaient creuser à intervalles réguliers.

    - Eh bien oui, après tout ! Roi, je veux bien ! Mais un piètre roi tout de même. Sans spectre et sans couronne ! Quant à votre .... »char » Ah, ah ah !

    - Et que faites-vous de ma faux malheureuse ! Écuma l’autre, vert de rage. Ah je pourrais vous !!! asséna l’Ankou, en trépignant comme un enfant en colère. N’avez-vous pas entendu que malgré ma puissance et la crainte que j’inspire aux hommes je suis un être déchu, moi aussi. Comme les fées, les dragons, les nains, les géants et toutes les créatures du monde d’avant.

    - D’avant quoi ?

    - Le cataclysme rien  que ça ?

    - Oui le cataclysme ! Le cataclysme judéo-chrétien ! L’irruption d’une religion étrangère dans notre imaginaire dans notre imaginaire Celtique ! L’inversion de toutes nos valeurs et la chasse organisée contre tous les symboles de résistance ! Ah vous commencez à m’agacer jeune fille !  Je me demande même si j’ai eu raison de vous choisir là-bas sur la lande ....

    - Justement, pourquoi m’avoir choisie moi précisément Est-ce que j’ai des allures ... de vierge Marie ? D’une jeune fille innocente, élue par Dieu ...D’ailleurs en parlant de Dieu, laissez-moi rire ...

    - Devant une telle charge l’Ankou faillit s’étrangler. Pour ne pas décapiter la jeune insolente, d’un coup de faux, il frappa le pied  d’un rocher qui affleurait dans le placître.

    Son hurlement de douleur, provoqua chez la fille un sentiment de compassion.

    - Vous avez eu mal ?

    - Mais qu’est-ce que vous croyez ? Que l’immortalité m’a ôté toute forme de sensibilité ? Voilà bien des idées de votre temps. Allons, venez prenez mon bras, n’ayez pas peur, l’air frais de la nuit calme ma colère et j’aime remplir mes côtes de cet air vif et iodé. Voyez le grand rocher qui découpe sa sombre silhouette massive sur le ciel, là-bas, vers l’ouest ? C’est là que nous nous dirigeons à présent, fit l’Ankou en entraînant Enora vers l’estran au pied de l’antique nécropole.

    - Dans les lointains irisés, la silhouette mince et gracile de la jeune fille, flanquée de celle haute et désarticulée de l’Ankou se détachait sur le bleu foncé du ciel. Drôle de couple au milieu d’on océan minéral.

    La lieue de Grève étendait ses sortilèges des contreforts de Plestin à ceux de Saint-Michel. C’était un lieu fort. Habité depuis le début des temps. L’un des lieux portant dans sa vieille tête de pierre et de sable, un concentré de la mémoire de Breizh.

    C’est un endroit surprenant, murmura la jeune fille, en se rapprochant, insensiblement de son compagnon.

    - Oui, dit le vieux sur un ton sépulcral. Un endroit fort. Chargé d’âmes en instances. Des âmes qui courent à ras du sable, d’un bout de l’année à l’autre. Un leu d’estran et de lisière. Un pied dans ce monde ci, un pied dans l’autre. Ici, à quelques centaines de mères de l’endroit précis où nous marchons, jadis, passait le chemin qui traversait la grève, pour relier Plestin à Lannion. C’était un chemin bien dangereux. Les essieux des charrettes s’enfonçaient souvent dans le sable. La mémoire populaire prétend même qu’un marchand de qui se rendait à la foire de Tréguier ou au Marc’hallac’h de Lannion pour y vendre cochons ou veaux, y laissa sa peau ...Enlisé dans les sables mouvants...

    - Il y autre chose dit la fille, en s’approchant de plus en plus de son compagnon de voyage dont elle sentait le long manteau frôler sa joue.

    - Autre chose mais quoi donc ?

    - Je ne sais pas ? Quelque chose de diffus. Comme une odeur. Une odeur ... soufrée ...

    - Ah ricana l’Ankou. Ce doit être le parfum du dragon ...

    - Du dragon ? Voilà autre chose. Quel dragon ?

    - Le dragon qui habitait ici avant l’arrivée des Bretons dans leurs curraghs de cuirs et de bois à la suite de leurs marc’htierns (Chef militaire Breton du haut Moyen Age) et de leurs saints ...

    - Pourquoi tant d’hésitation à prononcer le mot « saints ». On dirait qu’il vous arrache la gorge ...

    - Ce n’est pas cela, ces surtout que ces « saints » là étaient des principalement des princes. Des princes Bretons ou Hiberniens. Entendez qu’ils étaient issus de nobles familles d’Irlande et de Grande-Bretagne qu’en ce temps-là on nommait tout simplement la Bretagne puisque notre terre s’appelait encore l’Armorique. Une terre que les Bretons qualifiaient aussi de Litavia, ou de Letavia, l’équivalent des Llydaw des Gallois d’aujourd’hui. C’étaient plus souvent des « moines », des hommes voués à la prière et à l’ascèse, qui s’astreignaient à une discipline extrêmement stricte et rigoureuse, qu’à proprement parler stricte et rigoureuse, qu’à proprement parler des « saints ». D’ailleurs aucun d’eux, pas un seul, ne fut reconnu par le Vatican. Ils sont seulement labellisés par la ferveur populaire ....

    - Pour en revenir au dragon ? Vous croyez vraiment à ces histoires, l’Ankou ? fit la fille sur un ton un peu ironique.

    - Mais qu’est-ce que vous pensez ? Que ce sont juste des fabliaux destinés à distraire les enfants ou agrémentés vos soirées d’incroyants ?

    - Excusez-moi, fit la fille assagie, les paroles ont un peu dépassé ma pensée.

     © Le Vaillant Martial

     

     


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    - Les criérien ?

    - Oui les criérien. Les morts ...

    - Encore des morts ?

    - Oui, les mors. Le peuple nombreux des morts qui se pressent ici, sur la mer, comme les Anaon[1], lors de la nuit de kala-goañv, le long des chemins creux. À la différence qu’ici c’est une république maritime.

    - Écoutez-donc ce qu’écrivait Cambry, en 1798, dans son voyage dans le Finistère, à propos de l’île de Sein que vous voyez là-bas sur ces arpents de lande rase, guère plus grands qu’un curragh pétrifié : « Les portes des maisons ne se ferment qu’aux approches de la tempête, des feux follets, des sifflements l’annoncent : quand on entendait ce murmure éloignée qui précède l’orage, les anciens s’écriaient : fermons les portes, écoutez les crierien, le tourbillon de la nuit les suit, ces crierien sont les ombres, les ossements des naufragés qui demandent sépulture, désespérés d’être, depuis leur mort, ballottés par les éléments.. »

    - C’est terrible murmura, la fille, la gorge nouée par l’émotion. Et ce sont eux que nous entendons à présent ? Ces plaintes, ces longues plaintes comme de hurlements d’enfants qu’on égorge, elles viennent d’eux ?

    - Sans aucun doute, répondit l’Ankou, d’un air sombre. Les parages sont si dangereux que les fonds marins sont un véritable cimetière. Un cimetière d’âmes errantes. De l’autre côté, là-bas, au-delà de l’île entre ses derniers rochers et le phare d’Ar-men, dont la construction fut un véritable supplice pour les hommes, des centaines de bateaux furent drossés sur les rochers. Malgré le courage et l’extrême dévouement de la population insulaire des milliers d’hommes furent emportés à jamais par les lames. Leurs âmes n’ont toujours pas retrouvés le repos éternel. Fermez donc les yeux et écoutez encore ce qu’Anatole Le Braz, à la fin du XIXème siècle, écrivait sur le secteur, après avoir fait un voyage ethnographique à Sein. Ces propos, il les tenait du père Brazider, un vieux loup de mer qui avait plus d’une campagne de pêche à son actif : « Ah si Dieu pouvait découvrir pendant huit jours, les fonds de la chaussée de Sein, c’est là, que l’on ferait fortune en un clin d’œil rien qu’à ramasser les trésors qu’elle a gardés entre les dents, la gueuse, et qu’elle a chipés au passage. Car ce n’est pas seulement les naufrages que l’on connaît ou dont on a souvenir ici. Y en a qu’on ne sait seulement pas et qui ont coulé sans dire ouf ! Par les nuits de brume dans les eaux profondes comme la hauteur ce phare ... Ni vu, ni connu. Avec ça, que cette île est comme un caillou. Rien que des courants tout à l’entour et qui vous filent des nœuds de cinq cent diables. Ah !  ouiche, les cadavres de tous ces hommes-là, cent ans que ça dure, ils ne sont pas revenus apporter de leurs nouvelles, allez ! Ni dire par ou qu’ils prenaient le prenaient le large ! Quelques fois on retrouve, des morceaux de gens qu’on ne se sait jamais d’où ils sortent. Des bouts de jambes dans des bottes. C’est ici le vrai coin, de ce côté-là, dans la chaussée. Ça vous dévorerait un cuirassé comme un lapin. Le Raz n’est rien à côté. »

    - Brrr, fit la fille, ça glace les os. Et les crierien ?

    -  Eh bien ce sont eux ! Ce peuple immense et anonyme, ces visages à la chair flasque, verdâtre, décomposé, ces têtes sans yeux qui vous épient la nuit de leur nuit sans fond et sans espoir. Les malheureux s’agrippent sur les îlots qui hérissent le ras et la chaussée. Aussi nombreux que les dents dans la gueule d’un requin peau bleue. À Tévennec, ils sont serrés comme les sardines dans des boîtes des conserveries de Douarnenez. Et puis on les ramasse.

    - Où donc ?

    - Sur le bag-Noz. Le bateau de la nuit. On l’appelle ainsi parce qu’il surgit d’ordinaire la nuit, sans que l’on sache précisément de quelle direction, il vient. Il paraît insensible à la direction du vent et n’est assujetti aux virements de bords, ni aux changements d’allure, comme les autres bateaux. C’est une sorte de « hollandais volant », chargé à ras bord d’âmes en peine. Un esquif sombre comme la nuit que l’on voit passer, au large de l’île, toutes voiles dehors et portant un pavillon en berne. De ses flancs s’échappent des hurlements, des suppliques, des plaintes, des gémissements si lamentables qu’ils arracheraient des larmes même au cœur les plus endurcis. Il arrive parfois que des pêcheurs attardés en mer le croisent à leur retour vers l’île, qu’ils le voient de loin, avec son gréement troué, noir comme un cul de basse fosse. Mais sitôt que leur barque s’en approche, l’autre s’éloigne, son image s’atténue, puis elle disparait complétement. Et les voix elles-mêmes deviennent si lointaines, si ténues, qu’on ne sait plus si elles viennent des profondeurs du ciel ou de celles de la mer. Il peut s’évanouir, au moment où on le regarde, pour réapparaître, un instant après, sur un tout autre point de l’horizon. Mais gare à ceux qui le voient, car le bag-noz est un oiseau de mauvaise augure. À chaque fois qu’il apparaît, tantôt incliné sur les eaux sombres, tantôt dessiné dans les nuages, c’est un signe que la mer ne va pas tarder à se  déchaîner et à réclamer sa provende de chair fraîche, car c’est une grande dévoreuse.

        L’homme de barre a, dit-on, les traits du dernier noyé de l’année. Des ramasseuses de goémon, étaient restées travailler un soir à la pointe de Kilaourou. Parmi elles se trouvait Madame Fouquet, dont le mari avait fait naufrage, quelques semaines auparavant dans la Chaussée de Sein. Malgré les recherches entreprises, on n’avait toujours pas retrouvé le corps, que la mer refusait de rendre aux vivants. À la tombée de la nuit, la silhouette reconnaissable entre toutes du bag-noz, se profila au-delà de la pointe. Il était suffisamment près de la côte pour que les femmes puissent voir distinctement sa coque, son gréement et son gouvernail. Et ...horreur, c’est son propre époux que la pauvre veuve Fouquet vit à la place du barreur. Se précipitant jusqu’à la taille dans l’eau glacée de l’océan, elle hurla alors de toutes les forces de sa poitrine, le nom de l’aimé :

    - Jozon ! Jozon Kès ! (mon cher Joseph)

        Hélas le bag-noz continua sa route, imperturbablement, silencieusement, sans que le pauvre Joseph n’entendit sa femme, ni se détournât une seule seconde ...

    - C’est affreux, fit Enora en reniflant, sans que l’Ankou ne sache vraiment si c’était le froid de la nuit tombante ou la compassion que lui inspirait la triste histoire, qui faisait couler le nez de sa compagne.

    - C’est vrai, grommela le vieux, qui ne voulait pas non plus laisser transparaître trop d’émotion et qui depuis le temps exerçait la profession de faucheur d’âmes, avait été forcé de passer le mors et la bride à sa sensiblerie naturelle. C’est vrai. Mais vous savez, nous sommes ici dans des parages bien surprenants. Des lieux habités.

    - Ah oui. Par qui encore ? Ce bag-noz qui charroie les âmes tourmentées, éternellement souffrantes, angoissées, ce n’est donc pas tout ?

    - Oh que non, fit l’Ankou, les orbites sans fond pointées vers l’horizon. Que non ! Il y a encore ... ces femmes. Prêtresse ? Demi-Déesses ? Servantes en tout cas de l’ancienne religion. Rebelles au nouvel ordre, celui de la croix, du bénitier, de la mortification des sens. C’est comme si elles s’étaient donné rendez-vous ici, au bout du monde, dans ces étranges estrans où la parole du dieu unique achoppe sur les rochers et s’effiloche dans les vents fous.

    - Mais qui donc ?

    - Les Sènes, que certains, que certains auteurs nomment les « galliseanae » ! Des femmes douées de pouvoirs nombreux, qui parlaient aux éléments et probablement pouvaient leur donner des ordres. Légende ou réalité ? Allez savoir. En tous cas voici ce qu’écrivait à leur sujet Pomponius Mela, un auteur latin : « L’île de Sein est située sur la côte des Osismi. Ce qui la distingue particulièrement, c’est l’oracle d’une divinité gauloise. Les prêtresses de ce dieu gardent une perpétuelle virginité. Elles sont au nombre de neuf. Les gaulois les nomment Sènes. Ils croient qu’animées d’un génie particulier, elles peuvent par leurs vers, exciter des tempêtes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de toute espèce animale, guérir les malades et prédire l’avenir. Mais elles n’exercent leur art que pour les navigateurs qui prennent la mer dans le seul but de les consulter.

    Des femmes incroyables ....

    - Oui des sortes de Druidesses, qui, comme leur confrères d’Irlande, agissaient sur les éléments. Mais nous avons bien là, la preuve que des femmes, contrairement à ce qu’affirment certains néodruidisants ou des auteurs vaguement, comment dites-vous dans votre langage moderne ... « machistes ? » pouvaient exercer le ministère druidique. Mais les Sènes ne sont pas les seules à hanter ces épouvantements, ni la mémoire des hommes.

    - Ah ?

    - Oui, à en croire toujours Le Braz, lors de son séjour dans l’île de Sein, l’une de ses informatrices lui parla encore plus longuement, sur un ton entendu du bag-sorserèz ...

    - Encore un bateau fantôme ? Décidément ça pullule dans le coin ....

    - Vous ne croyez pas bien si bien dire cingla l’Ankou. Il s’agit d’un « bateau » qu’empruntaient jadis les sorcières de l’île pour aller aux fameux sabbats de la mer. Les mauvaises femmes s’y rendaient afin de vouer des voisins, voire des membres de leur famille avec qui elles avaient des conflits d’intérêt.

    - Vraiment très élégant ....

    - Vous savez c’est une vieille, très vieille coutume. Sans doute une dégénérescence du sacré et de la religion druidique ...Mais que voulez-vous. C’est du reste exactement ce que faisaient ces « druidesses » de Chamalières lorsqu’elles promettaient d’autres femmes aux affres de l’enfer, en gravant leurs malédictions sur des tablettes de plomb. Ou encore ce que répétèrent, durant des générations, les femmes de la région de Tréguier qui s’en allaient discrètement à l’insu de tous « vouer » leurs ennemis à Saint-Yves de Vérité, sorte de double terrible et immémorial du patron des Bretons.

        En tous cas, le bag-sorserèz selon l’informatrice de Le Braz était « Une manne d’osier à fond rentrant comme un cul de bouteille, dans laquelle les femmes de l’île ont coutume de porter leur fardeau sur leur tête et qui leur sert particulièrement à transporter le goémon qu’elles ont ramassé sur le rivage. La femme qui a le « don » se place dedans à croupetons, comme dans une barque véritable le baz-bedina (bâton à goémon), sorte de petite baguette solide qu’elles plantent dans le goémon pour le tasser et le maintenir, fait office de mât et le tablier de la sorcière attaché à ce mât se déploie en guise de voile. »

    - Mais ce sont des parages ... infernaux. Vous n’avez vraiment rien d’autre dans votre sac à malice l’Anjou ? Souffla Enora sur un ton où la supplique le disputait à l’agacement.

    - Si, bien sûr, c’est ici, comme je vous l’ai dit, un lieu fort. Un lieu paroxysmique. Ne vous attendez pas, au bout du monde, à des histoires mièvres de fées butineuses, propres sur elles, avec des ailes bien vissées dans le dos, sages comme sur un portait victorien, des êtres à la Rackham, pour les petites filles et les âmes fragiles. Non les femmes dans l’imaginaire des Celtes et des Bretons détiennent la souveraineté. Ce sont elles qui, comme dans le récit Irlandais de Grainne et Diarmaid jettent leur dévolu sur les hommes et en font en quelque sortes  leurs ...obligés. Parfois même leur jouet. Rien ici de semblable à l’ordre méditerranéen dans lequel la femme est une perpétuelle mineure. Les êtres du bord du monde, celles qui vivent et évoluent, ici, entre deux tempêtes, entre deux nappes de brouillard, entre deux naufrages, se nourrissant des rêves des hommes, mais aussi de leurs hantises et de leurs cauchemars, sont des êtres forts. Ambivalents, souvent. Ambigus toujours. Les femmes d’ici, jeune fille, sont belles. Belles comme le jour à damner un saint. Mais elles parfois les maléfices à fleur de peau. À fleur de lame comme ...

    -  Comme  ...

    - Comme ?

     

    © Le Vaillant Martial

    [1] Le peuple immense des âmes en peine s’appelle l’Anaon.


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  • Rencontre sur la Lande

     


     

     

    Elle marchait droit devant elle, enjambant l’échalier du cimetière, déambulant entre les tombes aux dalles de schiste et de granite gris diaprées de lichens rouges et jaunes et or. Puis elle sortit, traversa la place à vive allure, enivrée par la mélodie du vent et escalada la montagne. Elle marcha longtemps. Goûtant avec une joie profonde au plaisir de fouler le sentier constellé d’éclats de quartzite.

    Parvenue au somment du Menez Mikael, le temps se calma soudain. La petite pluie fine cessa progressivement, tandis qu’un halo bleuté montait de la chaîne de reier et de meneziou qui s’étendait à perte de vue et qui, sous les effets de la Lune, faisait à la montagne Bretonne une longue crête de saurien antédiluvien.

    La fille résolut de s’asseoir sur une pierre. Puis elle ferma les yeux et ne tarda guère à s’assoupir à moitié.

    - Bonsoir fit la voix

    Se retournant, elle aperçut, à une vingtaine de mètres derrière elle une silhouette haute et fine qui s’approchait d’elle à pas lents et mesurés. Dans le halo de brume, elle ne pouvait en distinguer les contours précis, en dépit de la lumière de la lune. Mais l’homme semblait coiffé d’un drôle de chapeau à larges bords comme elle avait pu en voir sur les gravures anciennes.

    - Bonsoir, répondit-elle, sur un ton qui se voulait assuré mais qui cachait mal son trouble.

     

    Qui pouvait donc bien se promener, cette nuit, ici, en ces lieux désolés et désertiques et quelles pouvaient être ces raisons ? Se pouvait-il que ce fût un paysan égaré, sur la lande, tombé en panne peut-être ou l’un de ces insomniaques dont la Bretagne regorge ?

    L’autre ne lui laissa guère le temps de tourner ces pensées dans sa tête. D’une voix profonde métallique et caverneuse, il reprit, sur un ton presque de reproche :

    - C’est bien un drôle de temps, une drôle de nuit, mademoiselle, pour ... traîner comme ça, seule sur la lande ... Dans les Monts d’Arrée ... vous n’avez pas peur de faire de mauvaises rencontres.

    -  De quelles rencontres voulez-vous parlez ? Non je n’ai pas peur. Du reste j’arrive de Paris et il y a plus de danger là-bas qu’ici, au plein cœur de la Bretagne.


     

    - Oh tout est relatif, fit l’homme qui s’était approché, mais dont un large manteau masquait le visage. Tout est relatif ......

    - Que voulez-vous dire ?

    - Je veux dire que les dangers de là-bas ne sont pas ceux d’ici, tout simplement

    - Vous ne pouvez pas être un peu plus explicite ?

    - Eh bien ce pays  est comment dire ... habité, et que nous sommes dans une période de l’année ...particulière. Particulièrement propice à certaines rencontres.

    - Je crois que vous aurez du mal à me faire peur, vous savez. Ma voiture n’est pas très loin. J’ai des amis en bas, au village. Et mon téléphone portable dans la poche de mon kabig.

    - Oh, Oh, je vois. Alors bien sûr Pouvez-vous à ce propos appeler votre ... auberge ?

    - Oui bien sûr, fit la fille en sortant de sa poche un téléphone de la dernière génération. Mais, mais ... que se passe-t-il ? ...je ... je ... je n’ai pas de réseau ... comme si les ondes étaient brouillées. Je ne parviens pas à établir le contact ... c’est surprenant. La première fois que cela m’arrive.

    - Eh Eh fit l’homme assis maintenant sur un bloc de quartzite, à quelques mètres. Eh, eh répéta-t-il sur un ton d’autosatisfaction, comme s’il s’était réjoui d’un mauvais tour joué à l’inconnue. Qu’est-ce que je vous avais dit ?

    - Vous ne m’avez rien dit, fit la fille sur un ton où l’agacement masquait mal l’inquiétude.

    - C’est surprenant comme vous êtes vite désarçonnés, sans les béquilles de la technologie, vous les enfants perdus d’une époque désenchantée.

    - Mon époque, l’interrogea la fille ? Mais ce n’est pas aussi la vôtre, vous n’êtes pas encore ...

    - Vous voulez dire... « mort », sans doute ? Mademoiselle ...Mademoiselle ?

    - Keradeg, Enora Keradeg.

    - Oui c’est un nom breton, vous avez des raines ici ?

    - Oui, oui, plus ou moins ... Mais ça remonte à mes grands-parents.

    - Je vois, je vois ...

    - Et vous ?

    - Comment fit l’autre visiblement vexé. Comment vous ne me reconnaissez pas ?

    - Comment vous reconnaîtrai-je puisque je ne vous connais pas.

    - Alors se tournant vers la fille, l’homme lui fit face soudain. Elle faillit pousser un cri d’épouvante en voyant le regard vide dans les orbites décharnées de l’étranger qui semblait aussi maigre, aussi étique qu’un squelette d’une fosse commune.

    - On ne vous a donc jamais parlé de moi ?

    - Pourquoi Diable m’aurait-on parlé de vous ?

    - Chuuuut, chut fit le bougre en mettant un doigt sec comme un sarment de vigne sur sa bouche sans chair

    - Chuuuut, pas de publicité à la concurrence !  C’est vrai que l’on a tendance à m’oublier, ces temps-ci .....Je n’ai pas de nom. On me nomme tout simplement ...l’Ankou. ça veut dire l’oubli, l’angoisse ... tout ça à la fois .... Voyez-vous, Mademoiselle Keradeg ... J’étais comment dire .....un personnage célèbre jadis. Dans toute la Bretagne du reste. Héritier de Taramis et Despeter, les dieux celtiques de la mort, dont je suis un des avatars, plus ou moins christianisé, j’étais, comme vous dites maintenant une « star ». Une sorte de star, vénérée dans toute la Bretagne, du septentrional Trégor jusqu’en riante Cornouaille. Je voyageais sur ma karrigel, toujours de nuit, en quête d’âmes à moissonner. C’est cela ! J’étais un moissonneur ! Un moissonneur d’âmes. On me craignait. Mais au fond, je représentais pour les hommes et pour les femmes de vos clans cette part de mystère, sans laquelle ils ne pouvaient pas vivre. J’inspirais la terreur sans doute. Mais en même temps, ce délicieux frisson du sacré.

    Pour les anciens j’étais un peu comme un membre de la famille. J’avais mes lois et mes habitudes.

    - Lesquelles ?

    - Par exemple, je donnais au dernier mort de l’année mon propre visage. C’est lui qui avertissait ceux qui devaient quitter le monde terrestre dans l’année à venir qu’ils devaient préparer leur âme et leurs bagages pour le grand voyage. J’étais célèbre. Très célèbre. Figurez-vous que je suis même le héros d’un livre de tout un livre !

    - Oui fit la fille, qui commençait à se prendre d’affection pout cet être jadis si puissant et aujourd’hui déchu. La légende de la chez Bretons Armoricains d’Anatole Le Braz. Je l’ai lu. Enfin, j’en ai lu quelques passages, au cours de mes vacances d’été en Bretagne. J’aime cette atmosphère ...onirique ....

    - Ne dites pas cela, jeune fille. Ce qui pour vous est qu’onirisme voire fariboles et fantaisies, était pour vos ancêtres le reflet de la stricte vérité. À présent mon travail se raréfie, je ne puis œuvrer réellement que pour ceux qui croient en moi. Profondément, Sincèrement. Et ceux-là disparaissent les uns après les autres. Je n’aurai peut-être bientôt plus de raison d’être et d’autre existence que dans les vieux grimoires ou dans quelques fêtes ...folkloriques. Ce n’est guère réjouissant.

    - Je vois fit la fille, en se rapprochant insensiblement du vieux solitaire. Et personne ne se soucie plus de vous ? Vous n’avez pas de famille ?

    - De famille, pas vraiment un vague cousin ......

    - Vous n’étiez pas toujours tendre, ni généreux avec vos ouailles à ce que j’ai entendu dire ...On vous prétendait cruel, insensible à la douleur de l’agonisant comme à la peine des familles ...

    - Mais ne vous asseyez donc pas sur cette faux ! Vous pourriez vous blesser ! Vous savez, si elle ne travaille plus qu’occasionnellement, elle est encore efficace. Son fil est bien affuté.

    C’est alors qu’Enora Keradeg aperçut l’outil de travail du moissonneur de la mort. C’était une belle faux, au manche de chêne écorcé, à la poignée fermement chevillée et usée par les mains vigoureuses, et à la lame finement aiguisée qui lançait des éclairs dans la lueur de la lune. Mais elle était emmanchée à l’envers.

    - C’est normal qu’elle soit comme ça ?

    - Que voulez-vous dire ?

    - Comme ça, emmanchée à l’envers.

    - Oui fit l’Ankou, sur un ton résigné. C’est plus facile pour  moissonnes les âmes. Et puis vous savez les hommes ont commencé à me représenter ainsi. À Ploumilliau ou encore à Saint - Hernin, ou à  Bulat - Plestivien où il existe quelques-unes de mes plus belles effigies, en pierre ou en bois, précisa le vieux avec une sorte de coquetterie dans la voix. Je n’ai pas voulu les décevoir, ni les faire mentir. Même si parfois j’aimerais remettre la lame des moissonneurs ... je la conserve ainsi par une sorte de respect inné de la Tradition ... Je suis un sentimental, malgré mes dehors un peu bourrus.

    - Je vois, je vois fit la fille, de plus en plus attendrie. Et moi, vous aller me faucher aussi ?

    - Non, non, ce n’était pas mon but en me manifestant à vous ? je sais que vous êtes appelé à exercer une brillante carrière littéraire. J’ai voulu en même temps vous aider ...et puis ...

    - Et puis ?

    - Et puis, profiter un peu de cette plume qui ne tardera guère à s’affirmer, pour témoigner de ma permanence ... Que voulez-vous, on n’est pas de bois ... Même moi. Dans cette civilisation du Viagra, du lavabo, du téléphone portable, d’Internet, de la télévision, du DVD ...et de toutes ces béquilles que l’homme a inventées pour calmer ses hantises du temps qui passe, de Chronos qui dévore ses propres enfants, on oublie parfois l’essentiel. Et là je voudrais, à travers vous, le leur rappeler ... un peur ...

    - D’accord, fit la fille, mais alors vous allez me transmettre votre savoir.

    - Mieux que cela, je vais vous faire voyager de l’autre côté, de l’autre côté du miroir, dans le monde dense et extraordinairement luxuriant de l’imaginaire des Bretons. Pour cela, il nous faudrait des années et vous n’avez qu’une semaine de vacances il me semble.

    - Oui c’est exact

    - Eh bien, ne perdons pas de temps !

    Au moment de se lever, Enora sentit dans la poche de son kabig quelque chose de dur et de long. En y plongeant une main curieuse, elle saisit le goulot d’une flasque remplie d’un excellent Lambig que ses compagnons de fest-noz y avaient glissée subrepticement au moment où elle leur faussait compagnie. Charmée par cette délicate attention, elle s’empara, dévissa le bouchon, en but une longue, voluptueuse rasade. Puis elle en proposa au vieux.

    - Vous savez l’eau de ... vie, ce n’est vraiment pas recommandé pour ma santé. Mais pour vous faire plaisir, je vais tout de même faire une exception à mon régime et en boire une lampée.

    Il n’en fallut guère plus pour définitivement sceller l’alliance inattendue et délier la langue de l’Ankou qui sembla soudainement oublier sa réclusion, son semi-chômage et toutes ses modernes déconvenues.

    - Si vous le souhaite, fit le vieux, je puis vous proposer un petit pèlerinage ...comme un Tro Breiz. C’est cela un  Tro Breiz des lieux de mes exploits. Et de tout l’imaginaire qui l’entoure. Il y a beaucoup à dire vous savez. À commencer par cette nuit merveilleuse, cette nuit fabuleuse.

    - Oui, Monsieur l’Ankou. J’aimerais bien, mais comment faire un Tro Breiz, en une semaine. C’est un peu court, vraiment surtout avec ma coccinelle un peu fatiguée.

    - Tut, tut, tut Jeune fille. Et d’abord, je vous prie ne me donnez pas du « Monsieur », vous pourriez m’impressionner. Appelez-moi l’Ankou, simplement comme tout le monde ici. Vous savez ma karrigel est bien un peu vieille et brinquebalante, qui plus est,  elle n’est pas bâchée et dans les mois noirs elle n’est pas réellement confortable. Mais vous verrez, elle peut traverser les landes et les forêts, parcourir sentiers et chemins creux à une vitesse qui vous surprendrait. Acceptez donc d’y prendre place.

    - D’accord répondit Enora à moitié rassurée seulement. A une condition que parfois, selon mes envies, vous me laissiez prendre ma voiture.

    - Vous ferez comme bon vous semble. Une ultime pardon, je ne voulais pas vous heurtez requête ?

    - Oui puisque vous y êtes, j’aimerais que vous évoquiez aussi d’autres pays de l’imaginaire de cette terre de légendes.

    - Bon, bon, puisque vous le souhaitez, bougonna l’Ankou, à demi-convaincu.

    Alors, montez donc.

    Par des chemins creux qui semblaient mener au cœur de la terre, la karrigel s’ébranla tirée par une vielle carne qui semblait multi-centenaire et que la fille avait toutes les peines du monde à distinguer dans la nuit. Longtemps, elle dévala les pentes abruptes de l’Arrée, faisant grincer ses essieux et crisser ses roues cerclées de fer, sur les plaques de schiste. Arrivée dans un endroit où la terre était gorgée d’eau, l’Ankou intima au cheval, l’ordre de s’arrêter.

    - Voilà jeune fille. Vous êtes ici au plein cœur de ce que nos anciens nommaient, avec une nuance de respect mêlé de crainte, le Yeun, le Yeun Ellez. Un endroit si sinistre, si humide et si froid en hiver qu’ils le considéraient comme l’entrée de l’enfer. C’est en cette période de l’année qu’il faut venir s’y recueillir et sentir le souffle des morts de l’autre monde.

    - Pourquoi précisément ? dit la jeune fille qui se souvenait de ces propos tenus au fest-noz par ses compagnons de comptoir.

    - Parce qu’approche la nuit de l’entrée dans l’hiver et du début de l’année. Une nuit magique que les Celtes continentaux appelaient Samonios et que les Irlandais, continuent dans leur moderne calendrier à nommer Samain. Une parenthèse dans le temps. Une suspension du temps. Une porte ouverte, grande ouverte ....

    -  Vous m’en avez dit trop ou trop peur. Et la suite ?

    - Une nuit de tous les dangers au cours de laquelle, jadis, les morts revenaient nombreux, hanter les maisons où vivants, ils avaient eu leurs repères. Pour eux la maîtresse laissait sur la table un pichet de cidre et des piles de crêpes rondes et blondes comme des soleils. La Bretagne avait de la mort une conception très différente de celle de l’Irlande. Là-bas, durant la nuit d’halloween, qui avait, comme la Toussaint, succédé à l’antique Samain, c’étaient les fairies, qu’il serait assez réducteur et maladroit de traduire par « fées » qui s’engouffraient dans le monde des vivants, pour tourmenter les hommes, les femmes, les enfants, et même les animaux ? C’était un peuple espiègle et un peu méchant qui n’aimait rien d’autre que de jouer des mauvais tours et causer des désagréments aux pauvres mortels. L’atmosphère de la Bretagne profonde était plus intimiste. On entretenait avec la mort un rapport plus familier, moins terrifiant. D’ailleurs, nul autre qu’Anatole Le Braz, le Trégorrois, ne décrivit mieux ces moments magiques et sacrés qui rythmaient l’année des Bretons comme elle avait jadis rythmé celle de leurs ancêtres Celtes. Écoutez ceci, fit le vieux, en sortant d’un pan de son long manteau troué, un ouvrage relié pleine peau. Je vais vous lire un extrait de La nuit des morts, l’un des textes les plus fins que l’on ait rédigé sur ce moment privilégié. Le Braz l’écrivit peu de temps après avoir passé une nuit de Samonios) Spézet dans la Montagne noire :

    - C’est l’annonciateur des morts me dit Ronan.

    Et il m’expliqua que le soir du 1er novembre, un homme avait mission de parcourir le bourg en agitant une cloche pour avertir de l’approche de minuit, l’heure des trépassés.

    - Allons soupira un paysan, nous avons suffisamment usé du feu


     

    Place aux ancêtres, maintenant ! Vous connaissez l’adage : « La mort est froide, les morts ont froid.

    - Nann ajouta, rassemblant ses jupes :

    - Puisse la chaleur du foyer leur être douce !

    À quoi chacun répondit : « Ainsi soit-il » comme à la fin d’une prière.

    Les veilleurs prirent congé. Je fis quelques pas hors de la maison et les regardai s’enfoncer peu à peu dans la nuit. Le vent soufflait par grandes rafales soudaines, avec de brusques accalmies. Le brouillard s’était dissipé. Une lune molle et comme à demi fondue, pareille à ses méduses qu’on voit flotter dans les transparences de la mer, entre deux eaux, baignait les formes immobiles du Menez d’une clarté morte, d’une sinistre clarté  polaire, les champs, les landes bleuissaient vaguement, tels des lacs endormis.

    Dans le bourg, les portes se fermaient, les verrous criaient et les étroites lucarnes percées sous l’auvent des toits s’éteignaient l’une après l’autre.

    Ronan me héla :

    - Il faut rentrer ... Nous n’avons plus à nous que quelques instants, Nann et ma femme ont fini  de dresser le couvert des Anaons.

    Sur la table de la cuisine s’étalait une nappe de toile passée u safran, avec de longues franges qui pendaient : des mets de toute sorte y étaient disposés, une tranche de lard, des galettes de Sarrazin, une énorme jarre de crème mousseuse.

    - Les morts disait le pillaouer, sont friands de lait, le lait purifie.

    J’avais devant les yeux tous les préparatifs d’un repas des Ames d’une « parentation » à la manière antique. Le spectacle ne laissait pas d’avoir son originalité.

    - Et les morts viendront ? demandai-je

    - Pouvez-vous en douter, répliqua vivement Gaïda. Certes oui, ils viendront. En ce moment même ils sont sur le point d’arriver. Ils s’assoiront là où nous sommes assis, et ils causeront de nous, comme nous avons causé d’eux, et ils s’en iront qu’au petit jour, après avoir promené de tous côtés leurs regards à qui rien n’échappe, contents ou fâchés selon que l’inspection leur aura semblé bonne ou mauvaise.

    - Quelqu’un les-a-t-il vus ?

    - Personne, je pense n’a eu l’audace de les épier.

    - Si fait, intervint la vieille Nann. Gab Prunennec les voulut voir. Il glissa un coup d’œil furtif par-dessus les draps. Mal lui en prit. Les défunts de sa famille, son propre père à leur tête, lui arrachèrent les prunelles avec les ongles, et tout le restant de ses jours, il pleura des lares de sang ...Si vous ne m’en croyez pas, homme de la ville, dormez cette nuit face tournée vers la muraille.

    Un frisson parcourut ses membres.

    - Tenez, ajouta-t-elle, devenue très pâle, c’est un signe ! ....Une âme vient de me frôler ... Bonsoir ! »

    - Brrr, ce n’est pas très gai votre histoire, grommela Enora, lorsque l’Ankou, marquant une pose, ferma l’ouvrage en prenant soin de marquer la page au moyen de son index décharné.

    - Peut-être. Mais c’est la réalité de cette époque où vos ancêtres vivaient dans la présence permanente des défunts. Un reflet du monde Celtique qui ignorait les frontières véritables et tranchées entre l’ici-bas et l’au-delà.

    - Des histoires, comme celle que vous venez de me lire, vous en avez encore beaucoup dans votre musette ?

    - Plus que vous ne l’imaginez. D’ailleurs je ne vous ai pas lu toute l’histoire, mais seulement un extrait. Pour vous montrer que jadis, les Bretons prenaient soin des morts du clan.

    - Au fond la nuit est propice au frisson. Et je commence à me sentir bien avec vous. Vous m’en racontez une autre ?

    - Si vous voulez. Alors celle de ce vaurien de Wilherm Postik, un conte collecté par Émile Souvestre dans la première moitié du XIXème siècle et, magnifiquement mis en scène dans les derniers Bretons. Le Morlaisien Souvestre, après avoir tenté une carrière littéraire Parisienne était finalement revenu au pays où il résolut de faire œuvre de collectage populaire. C’était l’un des premiers « folkloristes ». Mais c’est aussi un homme de lettres hors pair. Une plume, un peu injustement oubliée aujourd’hui. À l’époque, il faut croire que ces récits et tout particulièrement sa version modernisée de La Ville D’Ys et ses Lavandières de la nuit, impressionnèrent les esprits. Car deux peintres de talent et de renom les traduisaient en tableaux très évocateurs. Les « lavandières » de Yann Dargent obtinrent même un franc succès au Salon des Indépendants de 1861. C’est une immense huile sur toile que vous d’ailleurs admirer aujourd’hui au musée des Beaux-arts de quimper, dans un fonds consacré à la Bretagne du XIXème  siècle, réhabilité après avoir connu le purgatoire des caves du musée durant des décennies ....

    - Vous racontez ????

     

     © Le Vaillant Martial

     

     

     

     

     

     


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    Le fantôme et la borne


    I

     

    l y a de cela plusieurs siècles on voyait encore souvent des miracles, et l’on ne parlait point ici la langue du haut pays. Cette pierre n’était point au bord de la lande, comme vous la voyez maintenant, mais plus bas, dans la terre labourable qu’elle séparait en deux parties inégales. La plus petite appartenait à un homme appelé Yvon, la cabane se trouvait ici près de la bruyère, l’autre, comprenant presque tout le coteau, était cultivée par Claude Perrin de la paroisse de Trégenest.

    Si le pauvre eût envié le riche, les chrétiens auraient soupiré en disant « C’est la misère qui fait le pêcher ». Toutefois, ils l’eussent compris, mais ce fut le riche qui envia le pauvre. Voyez la folie humaine !

    Claude récoltait une gerbe quand son voisin récoltait un épi, ses greniers étaient comblés, lorsque la femme d’Yvon remplissait son tablier, et cependant il jeta un regard de jalousie sur ce coin de terre où Dieu avait mis le pan du pauvre. Il le haïssait d’être son voisin, comme s’il ne fallait pas toujours en avoir un, puisqu’il n’y a que Dieu qui ait tout !

    Perrin chercha longtemps les moyens de prendre pour lui le seul coteau entier. Il eût bien voulu trouver un tort à Yvon, malheureusement celui-ci était un homme de paix, priant soir et matin sans se plaindre, et soignant sa femme qui avait été belle et qui maintenant se mourait. Le courage lui tenait lieu de richesse, la patience de bonheur. Claude l’entendait chaque jour conduire son maigre attelage dans les sillons en chantant, tandis que lui, qui était riche et sans malades au foyer, il ne pouvait chanter, tant il est vrai que la joie ne vient qu’aux bons cœurs.

    L’envie du fermier de Tregénest s’en augmentait de plus en plus, son avarice allait d’ailleurs croissant avec l’âge. Il ne pensait qu’au champ du voisin, il y rêvait, toute son âme était rattachée à ce morceau de terre qui ne pouvait être à lui. Il avait bien consulté des avocats et leur avait lire ses tires, pour savoir si la loi ne lui donnerait pas le moyen de voler Yvon, mais les avocats lui avaient dit : « Il faut y renoncer, bonhomme », alors la rage le prit.

    - Puisque les gens de robe n’y peuvent rien, dit-il, il n’y a plus que le démon pour m’aider.

    Il y avait alors à Landehen un carrefour hanté. Claude Perrin se décida à y aller au coup de minuit.

    En arrivant, il trouva le vieux chêne un homme vêtu d’un manteau rouge, et qui avait une plume noire, cet homme lui dit :

    - Claude, je sais ce qui t’amène
    -
    Qu’est-ce donc ? demanda l’avare ?
    -
    Tu viens nous demander les moyens de prendre le champ d’Yvon, pour l’ajouter au tien.

    Claude commença à trembler, car il comprit qu’il était devant le roi du mal.

    - Je ferai selon tes désirs, continua l’homme rouge, mais à une condition.
    -
    Laquelle ?
    -
    C’est que tu ne pourras défaire ce que tu as fait.

    Claude accepta.

       Eh bien reprit le démon, va demain pendant la nuit arracher la pierre bornale qui sépare tes sillons de ceux de ton voisin, et plante-la sur la lisière de la lande : les bruyères sont longues et les épis sont mûrs, on ne s’apercevra de rien. Seulement quand le jour de la moisson sera venu, et qu’Yvon arrivera avec sa faucille, renvoi-le en disant que tout le blé t’appartient. Les gens de justice chercheront la pierre bornale pour savoir la vérité, et comme on la trouvera en dehors de terres labourables, ils décideront que celles-ci sont à toi et que les bruyères sont à ton voisin.

       A ces mots, le démon disparut. Claude Perrin retourna chez lui, et dès la nuit suivante, comme il lui avait été recommandé, il déplaça la pierre bornale, sans être vu de personne. Quelques jours après, Yvon voulut moissonner, il s’y opposa en prétendant que la moisson lui appartenait.

       Les gens d’armes furent appelés pour décider : ils trouvèrent la pierre bornale sur la limite des pierres labourables et déclarèrent en conséquence que celles-ci appartenaient toutes entières à Claude Perrin. Yvon dépouillé de ce que son père lui avait laissé, ne montra ni colère, ni désespoir.  Il enterra sa femme que l’arrêt des juges avait fait mourir, remercia Dieu de ne lui avoir point donné d’enfants pour partager sa misère, coupa dans les landes un bâton de genêt, et disparut sur  route déserte.

       Cependant les remords ne tardèrent pas à saisir Claude de Trégenest. Depuis qu’il était le maître de tout le coteau, il ne pouvait goûter à une heure de repos. Ce champ d’Yvon, qui l’avait tant tourmenté lorsqu’il ne lui appartenait pas, le tourmentait encore davantage depuis qu’il le possédait. Il trouva un goût de mort au pain récolté dans ces sillons volés. Il lui semblait quand il passait contre, que la pierre bornale allait parler pour l’accuser.

       Il vécut ainsi, sous le poids de son repentir et dans la terreur du jugement de Dieu, jusqu’à ce qu’il mourût un jour subitement et sans confession !

       Or Claude avait un fils aussi généreux et aussi charitable de cœur qu’il était lui, avare et dur. Olivier passait sa vie à assister les mourants, à soulager les pauvre, à parler de Dieu aux petits enfants.

       Soupçonnant son père d’avoir fait le mal, il tâchait de racheter son âme par le bien qu’il accomplissait en son intention.

       Un jour qu’il revenait de quelque bonne œuvre, la nuit, le prit dans les chemins abandonnés. Aucune étoile ne brillait au firmament, le vent soufflait à travers les vieux chênes, et les ruisseaux jetaient des murmures tristes dans la vallée.

       Le cheval d’Olivier suivait un chemin creux où l’eau coulait dans le lit d’une rivière. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à la crois de Saint-Glen.

       Là, Olivier aperçut un homme étendu sur les marches du calvaire, il était immobile et faisait entendre un râle d’agonisant.

    Le fils de Claude descendit de cheval et s’approcha.

    - Que faites-vous là, pauvre homme ? demanda-t-il

       Le mendiant ne répondit rien. Olivier prit ses mains, elles étaient froides. Il toucha son front et le trouva brûlant. Tirant aussitôt une gourde de pèlerin qu’il portait toujours, il l’approcha des lèvres de l’inconnu, et lui fit boire un peu de vin de feu qui le ranima. Il ouvrit alors les yeux, aperçut Olivier et voulut parler, mais deux mots seulement purent sortir de sa bouche :

    - J’ai froid, j’ai faim !

    Le jeune homme se sentit remué jusqu’au fond des entrailles.

    - Est-ce vrai, dit-il, que dans un pays de chrétiens, une créature de Dieu puisse mourir faute d’un toit et d’un morceau de pain !

    Et en parlant ainsi, il sentait les larmes, qui lui montaient du cœur sous les paupières.

    - Pauvre homme, reprit-il, un peu de courage, et bientôt vous n’aurez plus, ni faim, ni froid !

       En même temps, il le souleva dans ses bras, le posa sur le cou de son cheval, puis monta derrière lui et continua sa route.

       Il y avait déjà longtemps qu’ils marchaient, ils venaient de dépasser les bruyères du coteau, ils allaient atteindre la terre labourable, lorsque le cheval s’arrêta tout à coup avec un hennissement d’effroi. Olivier leva les yeux ... Un fantôme, vêtu seulement de son linceul, était debout près de la pierre bornale qu’il cherchait à arracher avec des gémissements, mais à ces gémissements, répondait un rire terrible venant d’on ne savait d’où, car on ne voyait personne !

    - Laisse-moi la remettre à sa place, disait le spectre en pleurant.
    -
    Non, répondait l’invisible, tu as promis de ne point défaire ce que tu as fait.
    -
    Mais je brûlerai tant que la terre usurpée n’aura point été rendue au pauvre.
    -
    Et tu ne peux plus la lui rendre, observait la voix ironique, car tu es mort !
    -
    Quand alors, serai-je sauvé ?
    -
    Jamais !

    Le fantôme se tordit les mains.

    - Yvon, Yvon ! s’écria-t-il, viens reprendre ton bien. À cet appel le mendiant se dressa sur le cheval.
    -
    Me voici, Claude Perrin, dit-il, restitue-moi ce que tu m’as dérobé, et je prie Dieu qu’il te fasse miséricorde !
    -
    A ces mots deux grands cris retentirent dans la nuit, le spectre se retourna, et Olivier reconnut son père !

       Le lendemain, le notaire de Trégenest rédigeait un acte par lequel le mendiant Yvon était déclaré légataire de tous les biens d’Olivier Perrin, qui entrait dans la religion.

    © Le Vaillant Martial
     


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