• Le Bateau-Sorcier

    À l’île de Sein, comme la propriété est infiniment morcelée, les conflits d’intérêts sont fréquents et engendrent parfois des rancunes inexpiables. Les femmes surtout sont acharnées à la vengeance. Trop faibles pour s’attaquer ouvertement à un ennemi, lorsque celui-ci est un homme, elles s’arrangent pour le vouer à la mer, c’est à dire à la mort.

    Voici comment elles procèdent.

    Il y a dans l’île un certain nombre de veuves réputées pour avoir reçu en naissant le don de vouer. On ne les nomme pas tout haut, mais on les connaît. Elles ont dit-on, commerce avec les mauvais Esprits des eaux qui les admettent, la nuit aux « sabbats de la mer ».

    Elles se servent, pour se rendre à ces sabbats, d’une embarcation de forme toute spéciale.

    Vous avez vu nos îliennes ramasser du goémon dans le galet. Elles l’empilent dans des mannes d’osier, à fond rentrant comme un cul de bouteille, et, pour y fixer la charge, y plantent une courte baguette appelée Bâ bedina (bâton à goémonier). Eh bien ! C’est dans une manne de ce genre que les Vieilles du Sabbat (Groac’hed ar Sabbad) vont faire leurs de nuit. Bag-Sorcérés (Bateau-Sorcier) est le nom par lequel on désigne cette sorte d’embarcation. Les vieilles ne peuvent n’y trouver place qu’à la condition de s’accroupir sur leurs talons, et c’est cet équipage qui gagne le large, munies seulement du Bâ bedina en guise d’aviron et de gouvernail. Il n’est pas rare que des pêcheurs les rencontrent, mais ils se donnent garde de s’en vanter, sachant bien que la plus légère indiscrétion leur serait fatale.



     

    Et donc, lorsqu’on a quelqu’un dont on souhaite la mort, on s’abouche avec une de ses veuves. En général ce n’est point à son logis qu’on se rend. On s’arrange pour se trouver sur son passage et on lui dit, de l’air le plus naturel :

    - Moered (tante), j’aurais besoin de vous.

    Si elle est disposée à écouter votre requête, elle vous fixe un endroit désert, où l’attendre après le coucher du soleil. C’est le plus souvent derrière l’énorme masse de rochers, dite « An iliz (l’église), à mi-chemin du bourg et du phare.

    Là, vous lui livrez le nom de l’homme que vous désirez voir périr. Elle vous demande :

    - Combien de temps  lui accorderas-tu pour se repentir du tort qu’il t’a fait et le réparer ?

    - On donne un terme quelconque : une semaine, quinze jours, un mois. Plus le délai qu’on inique est rapproché, plus la « voueuse » se fait payer cher.

    - L’affaire une fois conclue, vous pouvez retourner chez vous, tranquille. Votre ennemi périra au jour marqué.

    - Pour chaque individu qu’elle voue, il faut que la vieille accomplisse trois voyages, assiste à trois sabbats et remette, chaque fois, aux démons du vent et de la mer, un objet ayant appartenu à l’homme qu’il s’agit de faire disparaître.

    On cite nombre d’îliens qui ont disparus par l’effet de ces pratiques. J’ai, par exemple entendu raconter ceci : deux frères s’étaient mortellement brouillés, à propos de succession et de partage. Un matin qu’ils prenaient la mer – et naturellement pas sur le même bateau – leurs femmes vinrent, selon l’usage de l’île, surveiller de la pointe du môle leur embarquement, de peur qu’ils ne restassent à se soûler dans quelque auberge. Or comme elles étaient là, se défiant du regard, une d’elles dit à l’autre :

    - Va donc plutôt chez toi voir si la couturière a fini de tailler ta coiffe de veuve.

    Et le marin, en effet ne rentra jamais. Il avait dû sombrer à l’endroit même où il avait été voué.

    - Conté par Cheffa, matrone à l’île de Sein, 1898 –


     

    © Le Vaillant Martial 


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  • LE BAG NOZ

     


     

    S

     

    i vous croisez rentrant de pêche à la tombée de la nuit, le Bag-Noz glissant sur les flots sans sillage, il se dirige sereinement, voiles tendues sans le moindre souffle de vent, vers les rochers comme s’il connaissait une nouvelle passe, ne le suivez pas. Ne cherchez à vérifier son existence fantomatique : le raccourci s’achèverait de la vie  au trépas sur les écueils de la côte.

    La « Barque de Nuit » rôde aux abords des massacres et perditions. Cet intersigne trouble et lugubre prévient par des gémissements de la venue de la mort et la précède dans un feulement d’écume. Les âmes des noyés fraichement trépassés accomplissent le « délai d’une vieillesse humaine ».

    Drapeau noir en berne, la barque disparaît dès qu’on la fixe du regard, jaillissant plus loin sur l’horizon. Elle s’évanouit dès que l’on s’adresse à son barreur.

    On rencontre parfois ces barques gabares noires sur l’estran, vides et pourtant si pesantes qu’elles s’enfoncent dans les flots jusqu’au ras du bord. Elles attendent docilement. Un vivant les pilotera jusqu’à ces îles étranges et inconnues des cartes marines où des esprits invisibles dénombrent et appellent par leur nom les noyés rassemblés.

    L’homme qui se présente est un pêcheur dévolu à ce rôle, désigné par ce don affreux de pouvant entendre l’appel silencieux des morts. Lui seul voit le vrai visage de ces âmes invisibles. Lui seul sait que sa famille, de par son nom, Trémeneur, est condamnée à être le passeur des mourants ». Les autorités de la région exemptent de taxes ce foyer marqué d’une peine plus rude que toute autre, celle de vivre à jamais étranger du monde des vivants et de celui des trépassés.

    Au matin, somnambule harassé de sommeil et d’oubli, il se rendort comme s’il ne s’était jamais réveillé. Certains considèrent qu’un tel passeur ne peut en aucun cas revenir par la suite dans ce monde ci, ayant par trop fréquenté l’autre, il erre avec la barque de nuit sur tous les océans, tout comme l’imprudent qui s’aventurerait à grimper à grimper dans un bag-noz encablé sur la grève...

     La barque des morts doit aller jusqu’à la fin des temps, de plage en plage, d’île en île, à la recherche des corps des marins noyés pour les ramener à la terre ferme, à l’endroit où ils sont nés. Pour accomplir ce périple, on affirme qu’à l’île Saint-Gildas, les âmes des fantômes du Bag-Noz font provision d’eau douce sous la conduite d’une femme. Discutant entre eux à voix basse sans que l’on puisse saisir la moindre bride de parole, ils répondent invariablement à qui les interrompt dans leur tâche.

    A l’île de sein, on prétend que le pilote de la barque est le dernier noyé de l’année. A l’inverse, les gens de la côte estiment que le barreur est le premier mort de l’an, tout comme l’Ankou à terre.

    Les deux versions s’accordent sur un point important : si c’est un vieillard, c’est le signe d’une grande mortalité infantile dans l’année à venir. Si c’est un enfant, le contraire est attendu.

    On relate encore la présence hideuse d’une baleine des morts, agressive envers les vivants, qui, elle aussi vint chercher l’âme des noyés en mer. Sa rencontre est de celle que l’on n’oublie plus !

    Ce fut une journée maussade, grise, toute en bruine. Mais pouvait-il en aller autrement : le jeune Loïc Trémeur enterrait son pauvre père. Cultivant une maigre terre, pêchant le reste du temps, il s’était tué à la tâche comme beaucoup de ce temps-là qui n’ayant que pour toute richesse que leurs deux bras et un fatalisme à toute épreuve, payaient leur place sur terre en sueur dépensée.

    De sombres pensées assaillaient Loïc, alors que soutenant sa mère accablée, ils s’en retournaient vers leur demeure. La nuit vint, apaisant pour quelques heures dans un sommeil sans rêve, une tristesse d’autant plus grande que Loïc, faute d’avoir pris le temps n’avait jamais vraiment parlé à son père.

    Il s’éveilla soudain, grelottant de froid, regardant sans comprendre la fenêtre ouverte. La lune blafarde brillait dans la nuit glaciale. Une brume flottait au dehors, nimbant le décor d’une aura d’étrangeté. Comme attiré par l’obscurité, Loïc se redressa dans son lit. La brume stagnante sembla alors sous ses yeux prendre forme humaine. Stupéfait, il mit tout d’abord cela sur le compte du sommeil encore présent. Mais comme portée par un souffle de vent, une voix faible, lointaine s’éleva alors :

    - Mon cher fils, c’est moi ton père... n’aie aucune crainte, je t’en prie !...

    Glacé autant de peur que de froid, Loïc devint livide.

    La voix reprit : à peine une journée et tu aurais déjà oublié mon visage ?

    Les contours du visage se dessinèrent, construit de lambeaux de brume, Loïc, halluciné, reconnut le portait souriant de brave homme de père, il n’y aurait plus de peur en lui, mais le chagrin faisait rouler des larmes sur ses joues froides.

    - Mais comment, parvint-il à demander.

    - C’est ainsi, je vais partir, mon passage sur terre s’estompe et j’attends de voir « l’autre rive ». Mais pour cela j’ai grand besoin de toi, mon fils.

    Et cette aura de brume qu’était encore son père parla longuement, Loïc écouta et comprenait à présent beaucoup de choses : pourquoi entre autres son père s’éclipsait certains soirs de la maison et rentrait bien des heures après.

    La brume frissonna et deux formes apparurent. Je vous attendais fit le père. Se tournant vers Loïc. Je te présente les Kebrat. Su tu veux bien, ils voyageront en notre compagnie. Ça ne sera pas une charge bien grande pour tes bras, ils sont bien jeunes et le poids de leurs fautes ne pèsera pas bien lourd dans la barque.


     

     

    À présent, mon fils il te faut te dépêcher, habille-toi et va mettre la barque à l’eau !...


     

    Au matin, sa mère crut que la tristesse s’était envolée des épaules de son cher fils, et, en un sens, c’était vrai.....  Loïc en une nuit avait appris bien des choses. Si de devenir à son tour le passeur des légendes l’effrayait bien un peu, il sentait cette que cette charge était noble et nécessaire. Mais bien plus, il était profondément reconnaissant à cette providence d’avoir pu, par cette seconde chance, parler à son père.

    © Le Vaillant Martial 


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  • Les Lavandières de la nuit ...

    Le cocher avait annoncé un voyage épuisant, c’était au-delà de nos attentes. Ça faisait bien douze lieues que nous étions secoués, transbahutés en tous sens sans aucun ménagement. La violence de certains à-coups avait eu raison de mon épaule gauche endolorie.

    Qui aurait pu croire qu’à cette époque moderne la route de Gwened[1] soit en si piteux état. Les nids-de-poule succédaient aux ornières boueuses. La voiture elle-même semblait se plaindre de telles conditions tan telle grinçait de toute sa structure.

    Le jour décroissant, j’avais bien essayé de me tasser au creux de la banquette, dormir comme la grosse dame à l’opposé... En vain. Aux couinements de la voiture s’ajoutait le chaos des malles sur nos têtes... Et maintenant, les ronflements de ma  compagne de voyage. Je jetais un rapide coup d’œil à mon gousset caressant le secret espoir d’une heure écoulée plus vite qu’attendue... Hélas, la grande aiguille semblait vouloir singer celle des heures ?

    Je complétais mon ennui, laissant mon esprit fantasque vagabonder au gré d’un morne paysage constitué de landes brunes hérissées de joncs, bruyères et autres broussailles.

    Nous étions bientôt entre chien et loup. De fines nappes de brume s’esquissaient au-dessus d’invisibles plans d’eau. Sous l’effet d’une violente secousse, ma voisine endormie marmonna d’incompréhensibles paroles qui se perdirent dans le brouhaha de l’équipage. Le regard oblique, j’avisais sa grosse tête somnolente, elle dodelinait mollement, son triple menton débordant d’un col en dentelle trop étroit... Je tirais ma flasque et bus une lampée de cognac... Loin devant nous se profilait, enfin la lisière sombre de Brocéliande, but de mon voyage. Elle formait une vaste étendue barrant un horizon mangé par la nuit. Sur le bas-côté, je devinais quelques champs dont j’imaginais qu’ils annonçaient la proximité de Trec’horenteg[2], ultime étape avant de rejoindre... Comper dès le lendemain.

    Nous fûmes accueillis par un grand épouvantail en guenilles, plantés en retrait de la route. Il était surmonté d’une tête en navet à l »intérieur duquel brûlait une chandelle. Ma voisine poussa un petit gri aigu... Sortant de son sommeil, ce fut sa première vision éveillée. Elle en parut toute retournée. Un léger sourire trahit mon amusement qu’elle prit pour une complicité de voyageur. Elle gloussa, gênée, tout en ajustant son vêtement. Mais déjà, les premières maisons se profilaient. Le relais était au centre du bourg et nous n’étions pas fâchés d’arriver.

     

    Notre équipage s’immobilisa enfin. Le cocher gratifia son attelage. Je m’extirpais sans attendre de la voiture, fourbu et courbaturé, satisfait de pouvoir m’étendre un peu avant de proposer mon aide à la « grosse dame ». Je l’invitais à descendre à mon tour. Les chevaux fumaient dans la fraîcheur du soir, le naseau frémissant. On sentait chez eux l’’impatience de l’écurie. Tandis que le cocher s’occupait de nos malles, le maître du relais vint nous accueillir. Son apparence bedonnante laissait à penser une table réjouissante. Je m’en frottais déjà les mains.

    Cependant, je décidai de faire quelques pas pour me dégourdir les jambes, respire à plein poumons le bon air de la forêt environnante. Autour de moi, le petit bourg semblait recroquevillé sous l’emprise crépusculaire. Quelques navets grimaçaient aux fenêtres, devant les portes. Dans le bleu profond de la nuit tombée, un fin croissant de lune semblait aiguisé comme un sabre courbe. Là-bas, plus loin dans la rue, la silhouette fantomatique d’un homme à la patte folle finissait d’allumer d’éparses lanternes de rues, chacune d’elles diffusant une lumière dorée ultime barrière, dressée face aux chimères  cette nuit d’octobre. Je sentais déjà la fertilité des lieux nourrir un imaginaire que ma plume aurait du mal à suivre.

    Le dîner avait été aussi agréable que le voyage pénible. Et si chacun s’était amusé de mon accent américain peu courant dans ces contrées reculées, j’étais parvenu à ne pas trop m’étendre sur mon statut d’écrivain journaliste. Quant à ma condition d’exilé volontaire, déclaré mort et enterré dans mon propre pays, je n’en fis bien sur aucun cas.

    Le repas consommé, je refusai avec amabilité, une partie de carte, le jeu avait allégrement ruiné ma vie passé, et prenant congé, je confiai juste le désir d’une promenade nocturne aux abords de la forêt merveilleuse pour tirer, de ma pipe, les grandes bouffées d’un excellent tabac en ma possession. Tous se figèrent à l’idée d’un tel projet. Et de me mettre en garde sur les risques encourus.

    Les Lavandières de la nuit

     

    Tréhoronteuc... Juste une petite maison dans la nuit

    - Ici, mon bon monsieur, si le jour appartient aux vivants, la nuit est réservée aux morts.
    -
    C’est l’heure du Meneur de loups !!!!...
    -
    ... Des chevaliers errants du Val sans retour ! Leurs fantômes rodent la nuit, cherchant en vain à rompre le terrible sortilège qui les accable. Certains soirs, vous pourrez les entendre se lamenter là-bas dans les sous-bois !
    -
    On dit qu’il n’y a rien sous leur heaume !
    -
    ... Si ! Si !... Il y a une tête, elle est sans regard !
    -
    C’est aussi l’heure de Karrig An Ankou, « la charrette du passeur ». Vous devez savoir qu’il arpente Hent ar maro, « Le chemin des morts »... Imaginez que vous veniez à le croisez ?... C’est la mort qui viendrait à vous !

    J’étais aux anges. Je trouvais là ce que j’étais venu chercher, je baignais au cœur du légendaire breton.

    Toutefois, je voulus tempérer ces sombres évocations.

    - Il est une parole de vos conteurs que j’aime évoquer. Elle dit, je crois... : « Qui marche dans ses rêves, la Mort change de trottoir. »

    ... Silence.

    J’étais satisfait de cette petite référence poétique. Dans un coin sombre de la salle à manger, un homme était attablé, seul devant un bol de soupe fumante. Un voyageur solitaire. Le regard plongé dans son potage, marquent une pause entre deux cuillerées, il ajouta avec gravité, sans tourner la tête ...

    - Reste juste à savoir de quel côté du trottoir se trouve, la Mort.

     

    Le soir avait fraîchi. Le regard malin de quelques navets scrutait en vain une rue demeurée déserte. De loin en loin les rares réverbères diffusaient une pâle lumière enrobée d’un voile de brume naissant. L’air embaumait le feu de bois mêlé à l’humidité de la forêt voisine. Je sortis du carré lumineux projeté par la fenêtre du relais, fis quelques pas pour gagner une obscurité favorable à contempler les étoiles. Le croissant de lune était haut dans le ciel, juste un trait de plume, une virgule très prononcée. J’avançais paisible, sans but, tirant sur ma pipe, ma rêverie entrelacée aux volutes odorantes du tabac chaud.

    Quelques volets tirés filtraient des rais de lumières, ailleurs, c’était une fenêtre laissée ouverte qui invitait au regard. D’étroites ruelles fuyaient à gauche à droite, elles s’enfonçaient dans une obscurité profonde. Plus loin, une porte couina... La silhouette d’un homme apparut précédée d’un brouhaha étouffé. Sur la façade de schiste rouge pendait une enseigne. L’homme une lanterne à la main disparut à l’angle. L’incertitude de son pas me tira un léger sourire. J’arrivais à hauteur de la petite maison basse. Elle faisait office de modeste taverne. L’idée d’un cognac n’était pas pour me déplaire... Je me dirigeais vers l’entrée. Un deuxième larron se présenta sur le seuil. Agrippé au coin du mur comme un marin par gros temps à son bateau, il héla son compère :

    - Yvonnig ! Hey !... Yvonnig ! C’est qu’tu vas conter fleurette à la fée Morgane, pour nous quitter si tôt ?... Ou p’t’être ben que tu vas danser la gigue avec les Korrigans !

    Et le plaisantin de rejoindre les rires complices d’une joyeuse assemblée dans l’atmosphère rude et authentique du petit établissement. La porte grinça de nouveau pour se refermer sur lui sans qu’il m’ait remarqué.

    Du coup, je me ravisai et restai sur ma première idée. Poussé par mon goût particulier de l’insolite, ce malin plaisir que m’inspirait l’étrange, cette fragile frontière qui existe parfois entre réalité et fantastique, je décidai de poursuivre mon errance nocturne vers la lisière de Brocéliande. La demie de dix heures venait de sonner au clocher.

    Il n’était pas si tard, je préférais donc le songe aux rêves... Prévenant je chapardais son âme à une tête de navet conciliante. Sa chandelle me servirait plus loin dans l’obscurité des bois, si j’avais à m’y enfoncer. Mettant à profit ce guide « de l’imprévu », je m’engageais dans les pas du « bois sans soif » dont je voyais encore la lanterne chalouper, là-bas....

    Quelles meilleures conditions, pour lier connaissance avec la forêt mythique, que cette belle nuit d’automne... L’autre, devant moi, ne cessait de tanguer d’un bord à l’autre du chemin. Me parvenait des brides de chansons et autres paroles inintelligibles. Je commençais à considérer que le pochtron, aussi sympathique fut-il, n’entrait pas dans le décor de mon imaginaire. J’en vins à souhaiter qu’il ne versât pas dans le fossé m’obligeant à prendre à le prendre en charge... Une chouette me tira de cette ennuyeuse réalité. À ma gauche, la vue se dégageait sur un vaste champ. Il se couvrait d’un de brume effilé, comme suspendu à un mètre du sol. Au-delà, la sombre bâtisse d’un manoir se perçait d’un carré de lumière, phare immobile. Mon guide devait être arrivé à) bon port. La pâle clarté de sa lanterne disparut derrière la silhouette d’une maisonnette ! L’écho d’une gâche résonna dans le silence de la nuit et le jeu d’un gond de porte m’indiquait demeurer enfin seul. Seul face à la forêt dont je devinais la lisière noire s’étendant devant moi. Mes yeux s’étaient habitués à l’absence de lumière. Je distinguais à peine où je mettais les pieds.

    Par chance, le petit chemin, au long duquel je m’engageais contrastait légèrement avec les bas-côtés. Et puis... Et puis j’eus l’agréable surprise d’entendre le chant clair d’un ruisseau. Une pancarte de bois vermoulu portait une indication. Je la déchiffrai à la faible lueur rougissante de ma pipe sur laquelle je tirais... « Chemin du Ruisseau du Gué de Mony ». Je sentais la magie opérer. Faisant dos au village endormi, à des fumées de cheminées verticales dans le ciel étoilé, je m’avançai sur le fragile ruban, accompagné par le gargouillis de l’eau vive, jugé de meilleure compagnie que ce bon Yvonnig.

    Il est des chemins à suivre, il en est d’autres à vivre.

    Les Lavandières de la nuit

     

     Ô combien je la vivais cette marche. Combien mes sens s’imprégnaient de chaque odeur, de chaque bruit anodin. Et comme tout cela prenait une dimension étrange en un pareil lieu. Derrière-moi, le clocher du bourg sonnait onze heures, tandis qu’un autre lui répondait dans le lointain. Le bruissement du feuillage d’automne murmurait à mon oreille. J’étais arrivé au bord du monde réel. Le chemin disparaissait, avalé par une gueule étroite d’un noir plus profond que la nuit. Comme un voile que l’on ouvre sur les ténèbres. Je me sentais sur le fil du rasoir, la lisière était ce fil. Le dicton cité à l’auberge me revint « Si le jour est aux vivants, la nuit appartient aux morts. » Ici, nulle crainte, je me sentais aux frontières du Merveilleux. Le chant cristallin du ruisseau du Gué de Mony m’invitait à poursuivre... Je trouvai au fond de ma poche le bout de chandelle et l’allumai....

    Une auréole dorée se diffusa tout autour de moi... Si fragile. Je protégeais la flamme du creux de la main et comme elle semblait vacillante, j’acceptai l’invitation du cours ‘eau pour me laisser entraîner vers l’inconnu. Je ne me retournai même pas. Je restai ainsi dans l’ignorance du brouillard qui montait derrière moi. Il couvrait dorénavant l’ensemble du bourg et la campagne environnante.

    Si j’avais su.

    Mon esprit était en ébullition. Je marchais dans un tunnel orné de feuilles aux éclats d’or. La flamme vacillante de ma bougie révélait au dernier instant les arbres fantastiques comme autant d’êtres sylvains immobiles. Leurs monstrueuses racines rampant sur le sol jusqu’ à traverser l’allée forestière pour s’enlacer plus loin, tels deux amants ensorcelés. Ailleurs c’était des géants pétrifiés, recouvert de mousse épaisse, Golems endormis marqués de lichens flamboyants. J’imaginais des chimères tapies dans une ombre chargée de mystères. Je me figeais parfois l’oreille tendue, à l’écoute, presque inquiet. Débordé que j’étais sous l’emprise de ce décor surnaturel, tout prenait pour moi un sens fantasmagorique.

    Je prenais à pas mesurés, comme un enfant désireux de s’enfuir sans réveiller l’ogre endormi. Au bout de la voûte végétale, un œil semblait s’ouvrir sur ce qui devait être une clairière... Je présentais une atmosphère étrange. J’approchais sans bruit... Une langue de brume aérienne s’immisçait à ma rencontre... Je la fendais, comme il arrive que l’on marche avec de l’eau jusqu’à la taille.

    Je débouchai alors au cœur d’un songe. Un cadre sorti tout droit de l’esprit d’un peintre romantique. J’étais parvenu là où je le souhaitais. L’eau paisible d’un étang, caressée par un brouillard diaphane, s’étendait devant moi. Les filaments laiteux léchaient l’eau noire d’une lenteur extrême. J’avais le sentiment d’un temps suspendu. Je basculai de l’autre côté du miroir. Sur la rive opposée, je vis... Je vis le brouillard glisser entre les arbres noirs.... Apparition troublante, était-ce bien le brouillard ? Plutôt des formes blanches, vaporeuses si légères... J’eus la terrible vision de Nonnes en procession. Mon esprit commençait à m’emporter. Le cortège de fantômes évanescents se dissipait comme il était apparu, étiré dans l’obscurité des sous-bois... Je sortis de ma torpeur. Quelque part sur la rive, ailleurs peut-être, l’écho du bruit sourd venait troubler le silence de la nuit. Un bruit sourd répété... Toujours le même... Je levai ma chandelle à bout de bras pour mieux voir... Revenant sur mes pas, mon dérisoire halo de lumière accrocha à grand-peine les contours modestes d’un pont de bois. Je m’approchai, il se constituait de planches grossières. A bien regarder, elles n’incitaient pas à m’y engager, mais de l’autre côté-là-bas, le bruit sourd continuait de se répéter, encore et encore, résonnant sur l’eau noire de l’étang, jusque dans les profondeurs du bois.  Dans l’eau. Un battement... C’était un battement dans l’eau. Je pensais d’abord à la roue d’un moulin, d’un charmant moulin ...

    Je traversais ...

    ... Je traversai avec précaution, m’agrippant à la rambarde, petit rondin de bois élagué. Je le redoutais et pourtant... Le pont couina sous mon pas ! Le battement s’interrompit alors. Je restais immobile. L’idée romanesque  d’un moulin s’évaporait. Des langues de brumes glissaient en dessus, en dessous de la passerelle branlante. De nouveau le clapotis de reprendre avec cette même régularité. J’avançai avec la délicatesse d’un chat, empruntai un sentier glissant, butai contre une souche, ripai sur une autre...

    Mais le battement, le battement dans l’eau continuait et dans le brouillard, je les vis à dix pas... Elles étaient là, trois silhouettes blanches, comme trois fantômes en prière, agenouillées sur le replat d’une pierre mourante au bord de la rive, parmi les joncs. La vision était irréelle.

    Les Lavandières de la nuit

     

    Je ne voyais pas leurs visages, mais à leur travail, je compris qu’elles étaient trois lavandières battant le linge d’un geste régulier. Et leur battoir bien en main, elles n’en finissaient pas de battre et de battre encore et toujours avec force, une détermination presque effrayante. Quelle coutume étrange, quel rituel ce pays de Bretagne avait-il pour ainsi forcer de pauvres femmes à nettoyer ainsi leur linge à une heure aussi tardive en pleine forêt ? Et puis...Et puis j’eus soudain le pressentiment de ne plus être en équilibre entre les deux mondes. Je basculais malgré moi, là où ma plume m’avait toujours entrainé, à la différence qu’elle n’était pas là pour me guider. Le déroulement de cette histoire m’échappait. Et les battoirs de battre de frapper, frapper... Je fis quelques pas en arrière, sans perdre de vue les étranges lavandières, toujours à l’ouvrage.

    À l’instant de me retourner, je roulai sur une pierre ronde et glissante, que je n’avais pas remarquée. Je chutai lourdement m »effondrant pour moitié dans l’eau. D’un coup il fit noir. D’un coup les lavandières cessèrent de marteler.

    Et dans le silence oppressant de la nuit, je n’entendis plus que le clapotis des vaguelettes sur la rive et là-bas, dans une brume luminescente... Les battoirs suspendus dans leur geste qui gouttaient sur la pierre.

    Je les imaginais dans leur immobilité... Sans se redresser, sans même détourner la tête dans ma direction, les trois femmes m’interpellèrent d’une voix trahissant une grande lassitude...

    - L’homme ! Tu n’allais pas partir comme ça, L’homme !
    -
    L’homme, viens nous aider, l’homme.
    -
    L'homme ! De bras forts, nous avons besoin pour essorer !

    Les Lavandières de la nuit

     

    Hésitant, je me relevai tant bien que mal, ruisselant d’une eau froide. Au hasard, je cherchais à empoigner quelques racines, saisir une touffe d’herbe pour me hisser la berge boueuse.

    - Allons approche l’homme, prête nous ton aide, nous te paierons pour ton service....

    Et sans en prendre conscience, je me redressai. Tel un somnambule, je m’avançai vers elles sans aucune volonté de résistance. J’étais envoûté par ces paroles d’une longueur extrême. Marchant dans les notes soudaines d’une musique éthérée qui n’en est pas une... Des notes composées par l’eau vive du ruisseau de Gué Mony, par le chant ultime des feuilles soumises premiers vents d’hiver, jamais, jamais, je n’avais été si loin, de l’autre côté du miroir. Je les découvris comme on soulève un voile couvrant un rêve, agenouillées telles des pénitentes éternelles, la tête couverte d’une coiffe blanche masquant leurs traits. Elles étaient trois lavandières de la nuit.

    D’une lenteur nébuleuse, elles se tournèrent vers moi. L’univers chavirait. Je découvris leur visage sans vie, cette blancheur spectrale, des yeux sans regard et comme elles me tendaient l’extrémité d’un drap, je le saisis à la manière qu’ont les automates. Je m’entendis juste souffler ces mots ...

    - Pourquoi ... Pourquoi laver un drap au cœur de la nuit ?
    -
    Ce n’est pas un drap, l’homme, c’est un linceul.
    -
    Le linceul d’un mort à venir.
    -
    Empoigne, l’homme, empoigne et tord de toutes tes forces, qu’il puisse sécher au plus vite. Le défunt en sera couvert avant peu.

    Alors je me mis au service des lavandières de la nuit.

    À peine, avais-je saisi le suaire... Mes mains prirent la pâleur de la mort en même temps qu’un froid intense se répandait en moi, remontant le long de mes bras...

    Je serrais... Tordu à m’en blesser les mains. Je sentais mes forces prisonnières, enchainées dans la torsade de ce linceul macabre. L’eau, qui s’en échappait, tombait en rideau : chacune des gouttes semblait provenir de l’essence de ma propre vie dont je me visais. Je partais doucement, sans chercher à résister à l’emprise terrifiante dont j’étais habité. Cependant mon heure n’était pas encore venue. Paralysé dans ma torpeur, j’entendis le timbre d’un clocher lointain, si lointain....

    - Le linceul est essoré, l’homme, le voilà aussi sec qu’un corps reposant dans les ténèbres d’un caveau. Tu as fait comme tu devais. Nous te sommes redevables pour ce service que tu viens de nous rendre. Ouvre donc tes oreilles, nous allons te payer d’un bon conseil...

    - Tu dois savoir. Ton heure est proche, l’homme, il te faut préparer tes affaires. Tout mettre en ordre pour le grand voyage. Une pièce dans ta poche tu devras prévoir à l’attention d’An Ankou « Le passeur ». Ainsi tu partiras en paix et ce lors de ton prochain sommeil dont tu ne te réveilleras pas.

    - L’homme. Ce linceul que tu viens te préparer... Ce linceul est le tien.

    ... Minuit vient de sonner, comme sonne le glas.

    C’était maintenant novembre, novembre le mois noir (Miz Du).

    J’errais tel un fou à chercher la lumière en quête d’une réalité dont je n’étais plus certain qu’elle existait.

     

    Qu’importe de savoir comment je retrouvai mon chemin malgré l’obscurité presque totale. Ne me reste que des fragments vaporeux de souvenirs imprécis. Je me vois rôder hagard les bras en avant tel un aveugle dans un épais brouillard duquel surgissaient des arbres aux allures fantastiques. Je ne parvins à sortir de la forêt qu’au petit matin, aux premières heures d’une aube que je n’espérais plus.

    Cela fait quatre jours que j’ai rejoint l’auberge, blanc comme un cadavre, mes vêtements couverts d’accrocs, maculés de boue. Je quittai Trec’Horanteg le jour même, abandonnant l’idée de me rendre à Comper. Je gagnai Nantes, obsédé par l’idée de m’éloigner le plus de Brocéliande. Quatre jours, quatre longs jours et ... quatre nuits ! Je suis épuisé. Je ne me reconnais plus dans une glace tant j’ai les yeux au fond de la tête, cernés de noir. Quatre jours et quatre nuits passés sans dormir.  Je n’en peux plus. Jusqu’alors, j’évitais de m’allonger, dorénavant, je ne m’autorise plus le droit de m’assoir. Écrire m’est impossible, je me sens partir doucement. Je suis obligé de rester debout à bouger sans cesse. Marcher, marcher, toujours marcher, peu importe pour aller où.

    Marcher pour ne pas m’endormir. Mes paupières sont si lourdes !... C’est une lutte de chaque instant. Je la sais vaine. Au-dehors, je l’entends... Il approche. Je vais à la fenêtre. Dissimulé par le rideau jauni. Je ne vois rien, rien qu’un corbeau sur le bec de gaz, juste en face.

    Les Lavandières de la nuit

     

    Pourtant j’entends ce bruit déchirant... il me semble sortir de sous la terre. Où que je sois, il me poursuit, hante cette insomnie volontaire. C’est un grincement long et sinistre... L’essieu d’une charrette branlante. Je l’imagine aussi vieille que sont les hommes.

    J’entends le pas de son cheval osseux sur le pavé froid ... Un pas d’une lenteur égale au balancier de la grande horloge universelle. Celle-ci même qui conte le temps de nos vies écoulées. Alors je sursaute, je me ressaisis ! Je ne dois pas ... Je ne dois plus m’assoupir, nevermore, jamais plus. Résister au sommeil. Je vais et viens nerveusement dans ma chambre à faire les cent pas, frottant avec fébrilité mon visage émacié. Dans le reflet du miroir, je porte déjà le masque creusé de ma destinée.

    Au fond de ma poche, ma main joue fiévreusement avec une pièce d’un sou. J’ai pris soin de l’y déposer comme m’ont conseillé de le faire les lavandières de nuit. Une pièce d’un sou pour payer le passeur... Sait-on jamais.

    « Si le jour est aux vivants, la nuit, elle, appartient aux morts. »

    Passé le crépuscule, gardez-vous d’approcher le pont de Rauco, ce serait au risque de vous perdre.

     

    © Le Vaillant Martial 



    [1] Vannes

    [2]  Tréhoronteuc


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  • L’Histoire de Tadig Kozh

     

    « Eh bien voilà fit l’Ankou, en rabattant sur son cou grêle un pan de son ample manteau de laine. Voilà c’était il y a longtemps ; Très longtemps. Baptisite Geffroy, de Penvenan, était déjà très vieux lorsqu’il la raconta en 1886, à Anatole Le Braz. Une histoire d’ailleurs qui devait courir de bouche à oreille de paysan dans tout le Trégor et sans doute même au-delà, car Luzel François-Marie en recueillit en 1873 lors de son voyage à Bréhat, une version qui n’en diffère que sur quelques point que sur quelque point de détails. C’’est si je compte bien dans la première moitié du XIX è siècle qu’il faut la situer. Vous voyez il y a bien plus de cent cinquante ans....


     

    En ce temps-là, M. Guillemin exerçait à Bégard son ministère de curé. C’était un curé de campagne, comme il y en avait beaucoup à l’époque, dévoué, attentionné et proche de ses ouailles. Il était vieux si vieux que certains pensaient qu’il avait toujours été là, comme la pierre de Louargat. Déjà de son vivant il appartenait presque à la légende. D’aucuns murmuraient même qu’il était plus vieux que la terre, qu’il était mort dix fois et que dix fois il était ressuscité ... Aussi tous dans la paroisse et les paroisse limitrophes avaient oublié son patronyme pour ne plus se souvenir du nom que lui donnait la « vox populi » avec un respect mêlé d’affection. Tadig Kozh qu’on peut traduire, sans risque de se tromper : « Le vieux petit-père ». Que ne racontait-on pas dans le pays du Trégor, sur les connaissances et les étranges pouvoirs de Tadig Kozh. L’un assurait qu’il connaissait tous les secrets de la vie et de la mort. L’autre que de temps à autre, lorsque l’idée l’en prenait, il passait sa tête dans le soupirail de l’enfer, demeurait longuement penché sur l’abîme et conversait avec tous les Diables qui le peuplaient. Une chose en tout cas est sûre, certaine, et faisait l’unanimité des gens du pays : Tadig kozh n’avait pas son pareil pour dire l’oferenn drantel [1], cette trentième messe célébrée pour les des défunts, en haut du Menez Bré.

     Une messe extraordinaire que l’officiant devait célébrer à l’envers, après avoir accompli pied nus le chemin qui mène à la montagne sacrée des Trégorrois. C’était un exercice difficile et périlleux même, tant aux défunts du clan, se mêlaient les démons que le bon prêtre contraignait à montrer leurs griffes afin de vérifier si l’âme d’un mort n’était pas tombée en leur possession.

     René Auffret de Pedernec, racontait même qu’un jour un jeune prêtre encore novice s’avisa de dire une l’oferenn drantel, le malheureux fut hanté par les créatures de l’enfer, par une brèche qu’ils avaient sournoisement ouverte dans le pignon de la chapelle. Il fallut toute la science et l’opiniâtreté de Tadig Kozh, accouru sur son bidet breton pour l’arracher au démon, en tirant de toutes ses forces sur les jambes du malheureux.

    - Et alors ?

    - Et alors, attendez, ne soyez pas si pressé. Pour ma part, j’ai toute l’éternité, vous pouvez bien attendre quelques minutes. Et alors Tadig Kozh parcourait la campagne comme à son habitude, s’appuyant sur son bâton noueux, les longs cheveux blancs au vent, lorsqu’il rencontra Jobig an Drez, un jeune conscrit de Trezelan qui était en garnison à la capitale des Gaules, avait obtenu un mois de permission et après être descendu de la diligence à Belle-Isle-en-Terre, s’en allait tout gaillardement vers la demeure des parents.

     Après avoir échangé quelques politesses et banalités sur le temps et la famille de Jobig, Tadig Kozh marqua un temps d’arrêt, lui demandant tout de go :

    - Tu es sans doute bien pressé d’arriver à la chaumière des tiens ?

    - Bien sûr, Tadig kozh, mais pourquoi me posez-vous cette question ?

    - Parce que, vois-tu, lui répliqua l’ancien, sur un ton sentencieux, il y a ce ... chien, là, qui m’accompagne. Je dois le livrer au recteur de Louargat.  Mais mes vieilles jambes ont à présent bien du mal à me porter. Je crois qu’un homme jeune et vigoureux comme toi, aura plus vite fait d’arriver chez mon confrère .....

     

    À ce moment, Jobig remarque en effet un chien ? Un horrible barbet noir comme la tourbe du Yeun Ellez, comme les boules de charbon, comme l’ardoise la plus sombre des Montagnes Noires, aux yeux mauvais brillant comme deux tisons incandescents.

    Guère rassuré sur le caractère de la bête, Jobig, qui n’aurait pour rien au monde voulu offenser le vieux prêtre lui répondit sans entrain.

    - C’est d’accord Tadig Kozh pour vous rendre service et alléger votre peine, j’irai confier cette bête au recteur de Louargat.

    Le chien poussa des grognements peu engageants, que quelques paroles latines de Tadig Kozh eurent tôt fait de calmer. Et voilà Jobig parti, vaguement inquiet tout de même, avec son fardeau, vers le presbytère de Louargat. Quelles ne furent pas sa surprise et sa déconvenue lorsque qu’après une marche harassante, il s’entendit répondre par le brave homme à qui il présenta la bête :

    - On s’est trompé, jeune homme, en vous disant de conduire ce chien ici ! Pour des chiens de son espèce, je ne puis pas grand-chose. C’est au curé de Belle-Isle qu’il t’aurait fallu le mener ....

    Jobig sentait déjà le poids de la fatigue et la colère commençait à étreindre sa gorge.

    -  Ah non, sans cette « commission » que j’ai accepté de bon cœur pour soulager Tadig Kozh, je serais déjà chez moi, je vous laisse le chien et je reprends la route de Trézélan.

    - Tu n’en feras rien, reprit le prêtre. Regarde, regarde bien les yeux du chien. Ne les vois-tu pas luire comme les flammes de l’enfer ? Écoute, Jobig, je ne peux rien pour toi. Mais ce dont je puis t’assurer c’est que lorsque l’on a la charge de chiens comme celui-ci, on ne les abandonne pas comme ça au premier virage. Si par malheur tu lâchais cette bête avant qu’elle ne soit confiée à qui saura s’en occuper ...Je ne donnerais pas cher de ta peau ....

    La mort dans l’âme, Jobig, malgré la nuit qui étendait son lourd manteau de ténèbres sur la région, reprit sa marche en direction de Belle-Isle où il arriva exténué et affamé. Au presbytère, pourtant, on lui fit la même réponse qu’à Louargat. Mais on enferma soigneusement la bête dans un soupirail et on lui permit de faire halte avant, dès le lever du jour, qu’il reprit la route en direction de l’ouest.

    Hélas, mille fois hélas, le recteur de Gurunhuel, où il arriva en fin de matinée lui fit la même réponse que celle de son confère de Belle-Isle. Il adressa le malheureux avec son fardeau au curé de Callac, qui le recommanda à celui de Guerlesquin, qui lui-même l’envoya à Botmeur. Le désespoir commençait à envahir le pauvre Jobig en Drez qui se demandait bien s’il reverrait un jour la cour fleurie de sa maison de Trezelan et jusqu’où le mènerait cette quête qui lui paraissait interminable.

    Un soir pourtant, après avoir frappé en vain à la porte d’une bonne douzaine de presbytères, il arriva devant la place de celui de Commana. Son hôte après avoir longuement ausculté le barbet qui lui lançait des regards lumineux, dit sentencieusement au jeune homme :

    - Je vois, Jobig, de quel chien il s’agit là. Ce n’est pas vraiment un cadeau que me font mes confrères. C’est plutôt une rude besogne dont ils me chargent. Mais au lieu où j’exerce mon ministère, je n’ai guère d’autre choix que de m’exécuter.

    Le pauvre garçon ne comprenait pas grand-chose à ses paroles sibyllines. Mais il se sentait heureux de toucher au terme de son calvaire et la pensée de regagner bientôt sa demeure familiale lui mettait du baume au cœur.

    - Alors, je puis m’en retourner, mon père ? fit-il tout gaillard.

    - Pas encore Jobig, pas encore. Le plus dur reste à venir.

    - Le plus dur fit Jobig en sursautant.

    - Eh oui mon garçon ... Bois d’abord une bolée de cet excellent cidre J de Cornouaille et mange un morceau de pain noir et de lard bien gras, car tu auras besoin de forces.

    Jobig écoutait l’homme de Dieu avec une attention mêlée d’appréhension. Quelle tâche pouvait bien lui restée à accomplir, après ces étranges pérégrinations à travers la montagne ?

    - Écoute-moi bien, mon fils reprit le recteur de Commana. Dès que tu auras fini de te rassasier, tu partiras, avec le chien vers le Youdig, c’est une sorte de mare d’eau sombre, dormante et croupie, qui se trouve au beau milieu des tourbières du Yeun Ellez, dans l’ombre du Menez-Mickael (Mont-Saint Michel de Bra sparts). Tu traîneras le chien, qui, probablement refusera de te suivre. Quoi qu’il se passe et malgré les grognements de protestations de l’animal, tu iras droit devant toi. Tu ne te retourneras en aucun cas. En aucun cas, tu as compris ?

    Jobig, avait bien compris les recommandations d’An Aotrou Beleg (Monsieur le curé). Il aurait préféré passé la nuit au chaud dans un bon lit clos que le prêtre réservait d’ordinaire à ses visiteurs, mais le travail semblait urgent de la plus extrême importance.

    Il se mit ensuite courageusement, à la tombée de la nuit, tandis que le curé remonta dans sa chambre, en ouvrit la fenêtre et, se tournant dans la direction que suivait l’étrange attelage, se mit à lire dans un vieux grimoire poussiéreux et a multiplier les signes de croix.

    À peine eut-il quitté le presbytère que le barbet se mit à grogner, à vitupérer, à tirer sur sa laisse, à baver comme s’il avait su intuitivement l’endroit où le menait.

    Jobig, cependant, malgré la peur qui lui nouait le ventre, avançait vers les marais de Yeun Ellez, bien décidé à accomplir sa mission afin de pouvoir rentrer chez lui.

    Tenant toujours fermement la bête qui frémissait et se débattait avec une conviction grandissante, il parvint bientôt au cœur de la tourbière. C’était l’endroit sombre, sinistre, cette mare d’eau croupie et stagnante, irisée de reflets verdâtres que dans le pays l’on nommait le Youdig, en assurant qu’il s’agissait de l’entrée de l’enfer froid et qu’il était de coutume d’y jeter les « conjurés », les âmes errantes qui tourmentent le monde des vivants.

    Nageant dans la sueur sur lui dégoulinait le long des joues et qui, du front, lui tombait dans les yeux, il, avec le chien les derniers pas qui le séparait du trou béant où il devait le précipiter. Il lui semblait que la bête tirait sur sa laisse en poussant des cris épouvantables, avait à présent la force d’un loup ou d’un des taureaux, que parfois, il menait aux champs. Mais Jobig, se souvenant des paroles du prêtre, malgré ses mains en sang et des poignets endoloris, ne lâcha pas la corde, qui le reliait à l’animal aux yeux rouges. Bandant toutes ses forces, le garçon qui excellait au baz yod (Mot à mot : Bâton à bouillie, jeu de force traditionnel) au touseg (Littéralement Crapaud : jeu de force pratiqué dans le Trégor), au lever de perche et de civière, tirant vigoureusement les liens en avant, précipita le chien dans le trou en disant : «  Va-t’en où le recteur de Commana veut que tu ailles ! »

    Ce fut alors un déchaînement de feu et de flammes dans la montagne qui semblait aussi éclairée qu’en plein jour. Le chien avait disparu, corps et bien, dans le trou noir sans fonds.

    Jobig à bout de force, s’assit sur un bloc de schiste qui trouait le tapis de joncs et linaigrettes, regardant médusé, la montagne illuminée, écoutant les déflagrations qui, de loin en loin, faisaient vibrer le pays. Puis, d’un pas lent et pesant, il entreprit de rebrousser chemin, et, à la lumière de la lune, de longer les flancs du Menez Mikael, pour regagner le presbytère de Commana.

    Lorsqu’il y parvint à moitié mort de fatigue, il y trouva le curé, immobile, affaissé sur un fauteuil de cheminée, aussi blanc qu’un linceul. À voir ses traits tirés et ses yeux hagards, il se douta que la nuit du pauvre homme n’avait pas été plus reposante que la sienne.

    - Va, à présent, Jobig, lui fit le prêtre. Ta mission est accomplie. Tu peux rentrer chez toi. Mais n’oublie de t’arrêter à chaque presbytère où tu es entré en venant ici, et de dire à mes confrères : Votre commission est faite. »

    Inutile de vous dire, que Jobig effectua le voyage de retour avec un peu plus d’entrain que celui de l’aller ! Il chantait d’un air joyeux, de vieilles sonnioù du pays (chants de fête ou de l’amour, plus léger que la gwerz), lorsqu’à quelques kilomètres de la chaumière familiale, il aperçut la soutane de Tadig Kozh.

    Fermement décidé à lui dire ce qu’il pensait de ses manières et à lui recommander, à l’avenir, de faire, ses ...commissions lui-même, Jobig pressa le pas et l’aborda vivement. Mais avant même qu’il eut le temps d’ouvrir la bouche, l’autre commença, sur un ton à la fois ferme et débonnaire, l’explication qui manquait à Jobig depuis le début de son étrange aventure.

     Le conjuré que le jeune homme avait au péril de sa vie, conduit jusqu’à Commana puis jeté dans la cuvette du Youdig n’était que son propre grand-père. Un Tad-kozh (Grand-père) bien remuant qui, depuis qu’il était passé de vie à trépas, quelques mois plutôt, n‘avait guère cesse de harceler les vivants du côté de la ferme familiale et même au-delà ... »

    Eh bien fit la fille qui s’était assise elle-même sur un bloc de quartzite trouant la lande, vous connaissez des histoires vraiment réjouissante l’Ankou. C’est incroyable d’ailleurs, ces histoires de métamorphoses en chiens.

    - Pas tant que cela. Pas tant que cela répliqua le vieux. Car jadis pour nos ancêtres Celtes, le chien était un animal sacré. Es psychopompe.

    - Psycho quoi fit la fille intriguée

    - Psychopompe... C'est-à-dire que c’était un conducteur, une sorte de conducteur des âmes. Ici, il prend la place de l’enveloppe charnelle du Tad-Kozh, mais au fond, il continue de remplir la même fonction.

    Et ce Youdig, cette mare d’eau dormante et putride, c’est vraiment l’entrée de l’enfer ?

    C’est ce que les gens de la montagne prétendaient. D’ailleurs fit le vieux, en sortant un autre grimoire du pan de son manteau qui semblait démesuré aux yeux de la fille. D’ailleurs écoutez, nul que Le Braz n’a décrit aussi bien l’atmosphère de ces lieux où notre Monde communique avec celui des morts et esprits :

    «  Cette montagne, c’est le mont Saint-michel de brasparts, le sommet le plus élevé de chaîne Bretonne (391 m). À sa base, au fond d’une cuvette immense, s’étend un marais ou plutôt une vaste tourbière marécageuse, désignée sous le nom de Yeun Elez, et qui est quelque chose comme l’Orcus en Breton. On dirait en été, une steppe sans limites, aux nuances aussi changeantes que celles de la mer. On y marche sur un tapis élastique, tressé d’herbes, de bruyères, de joncs. À mesure que l’on avance, le terrain se fait de moins en moins solide sous les pieds : bientôt on s’enfonce dans l’eau jusqu’à mi-jambe, et lorsque l’on arrive au cœur du Yeun, on se trouve devant une plaque verdâtre, d’un abord dangereux et de mine traîtresse, dont les gens du pays prétendent qu’in n’a pas pu sonder la profondeur. C’est la porte des ténèbres, le vestibule sinistre de l’inconnu, le trou béant dans lequel on précipite les « conjurés ». Cette flaque est appelée le Youdic (la petite bouillie) : parfois son eau se met à bouillir. Malheur à celui qui s’y pencherait à cet instant. Il serait saisi, entrainé, englouti par des puissances invisibles. D’autres fois, de furieux abois de meutes se font entendre dans la nuit : c’est le peuple des conjurés qui fait des siennes. »

    - Brrr, fit la fille, qui commençait à sentir le froid mordre ses joues et ses flancs. Et c’était invariablement ces horribles  ...barbets qui matérialisaient les âmes des conjurés ?

    - Il faut le croire, car fit l’Ankou, en sortant avec une étrange agilité, un troisième ouvrage de son long manteau noir, écoutez ce qu’écrit Cambry dans son Voyage dans le Finistère, un document écrit en 1798 : « On se persuadait encore, il y a quelques années, que des êtres coupables, métamorphosés en barbet noir, étaient menés jusqu’à Braspars (sic). Le curé confiait le chien noir à son valet qui le conduisait dans un lieu retiré. Le chien disparaissait à ce moment : la terre au loin tremblait. Des feux s’élevaient du sein des rochers. Le ciel couvert d’affreux nuages, fondait sur la grêle. Le tonnerre grondait ... »

    - Je vois, je vois, fit Enora qui commençait à claquer des dents et à trembler de son long corps félin. Je vois, mais ne peut-on pas changer d’endroit ? Ces partages commencent à m’oppresser et je suis venue ici pour voir la mer.

    - - Oh, ce n’est pas difficile. Au Nord-Est d’ici, exactement, à quelque vingt lieues le Trégor étend ses sortilèges. C’est une terre qui semble mariée à la mer, depuis le début des temps. Un pays enchanté où le moindre paysan, où le plus humble des mendiants cache l’étoffe d’un prince ou d’un barde. C’est là-bas d’ailleurs que chantait le fameux Gwenc’hlan, que ce bon vieux Théodore de la Villemarqué assure avoir été le ou l’un des derniers druides de la Bretagne armoricaine. Voulez-vous m’y suivre ?

    - Volontiers, malgré l’heure qu’il est, et dans mon état de fatigue, ne le prenez pas mal si je vous y rejoins en voiture ....

    - Pas le moins du monde, grommela  l’Ankou qui aurait tout de même aimé faire la route accompagné de la créature bien faite et au demeurant pleine de charme et de sensualité que le destin avait placé avec autant de délicatesse sur son chemin. Comme vous voudrez ....

     À peine eut-il prononcé ses mots, que le grand corps décharné s’évanouit encore plus vite qu’il n’était apparu quelques heures plus tôt, sur la grande croupe chauve du Menez-Mikael.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Cette messe avait ceci de particulier qu’on devait la réciter à l’envers, à minuit, dans la chapelle du Menez-Bre. Les diables, appelés un par un par leur nom, devaient se présenter devant l’officiant et libérer l’âme du malheureux pour lequel cette messe avait été commandée. 


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  • Les Lavandières de la nuit


     

    Voici donc l’histoire de Wilherm Postik, un vaurien qui n’aimait rien tant que rester boire aux estaminets, avec les meuniers et les femmes de mauvaise vie. Un bon à rien qui passait son temps à soigner son gosier, qui fuyait le travail comme la peste et qui, cela va sans dire, ne mettait jamais les pieds à l’église que contraint et forcé.

    Justement ce soir-là, commençait la longue nuit de kala goañv, la nuit de tous les dangers, durant laquelle les vivants s’apprêtaient à dresser la table pour les morts du clan, tous comme les morts se préparaient à faire irruption dans le monde des vifs pour venir chauffer leurs pieds et leurs guenilles en loques à la «  kef an anaon » , la bûche des âmes que, dans chaque foyer de Cornouaille, on laissait, précautionneusement pour tous les défunts de la famille. Et surtout pour ceux qui, dans la souffrance et dans la douleur, avaient au cours de l’année précédente, quitté le monde d’ici-bas pour rejoindre l’au-delà.

    Une nuit puissante et magique, une nuit de recueillement. Elle était jadis pour nos ancêtres païens ce que peut être Noël aujourd’hui. C’était d’ailleurs le moment privilégié de l’année où, dans la mythologie Irlandaise, les « femmes de l’Autre-Monde » faisaient irruption dans le nôtre pour venir y quérir une provende d’hommes jeunes, beaux et vigoureux, qu’elles séduisaient à l’aide d’une belle et grosse pomme d’un rouge vif et éclatant, et qu’elles entraînaient avec elles dans leur univers dont bien peu revenaient d’ailleurs. Selon Émile Souvestre, en Bretagne, cette nuit-là « les morts sont alors aussi nombreux dans les maisons des vivants que les feuilles jaunies dans les chemins creux. Voilà pourquoi les vrais chrétiens laissent la nappe mise te le feu allumé, pour qu’ils puissent prendre leurs repas et réchauffer leurs membres engourdis sous la froidure des cimetières. »

     Mais Wilherm Postik n’en avait cure. C’était un esprit fort qui ne croyait ni à Dieu, ni au Diable, ni aux récits que des ancêtres momifiés, séchés et fumés comme des chapelets d’andouilles de Guéméné, débitaient sur ton monocorde et dans un breton poétique et guttural durant les longues soirées d’hiver. Wilherm Postik avait de qui se tenir. Son père, déjà, avait quitté ce bas monde sans recevoir l’absolution. Et comme le dit si bien le proverbe Breton « Mab e ta deo Kaliou. Nemet e vamm a lavare gaou.». Ce que l’on peut traduire par « De son père, Kadiou est le fils, à moins que la mère ait menti.» Le bougre multipliait les offenses au Seigneur et à la simple décence, dansant pendant l’office et trinquant pendant la messe avec les marchands de chevaux, menant une vie misérable et dissolue. Le bon Dieu, pourtant ne lui avait pas ménagé les avertissements, lui enlevant au cours de la même année son épouse, sa mère, et ses sœurs. Mais il s’était vite consolé de la disparition de ces dernières par les vertus de l’héritage et de la mort de la première par le réconfort qu’il put trouver dans le giron des filles à la cuisse légère.

    Lors de la longue nuit de Kala goañv, conformément à ses mauvaises habitudes, Wilherm s’était attardé, bien au-delà du raisonnable, à descendre chopine sur chopine de mauvais, avec des compagnons de fortune de son acabit. Pendant que les gens de bien étaient occupés à prier pour le salut des âmes, Wilherm jouait aux cartes et hurlait avec les filles des rimes de meuniers. Il fut naturellement, comme d’habitude, le dernier à quitter l’auberge où il s’était attardé jusqu’au cœur de la nuit. Et lorsque le taulier excédé, le prit par le col et, lui assénant un violent coup de boutoù koat (sabots) sur le fondement, le jeta dehors d’un geste énergique, Wilherm ne se démonta pas pour autant.

    Ajustant son chupenn que les filles avaient à moitié déboutonné, s’enveloppa de sa peau de mouton comme les bergers il portait sur son dos, il se saisit de son pennbazh (bâton de marche) et entreprit de dévaler le sentier qui le ramenait vers sa tanière. Conformément à ses mauvaises habitudes encore, le bon à rien se mit à hurler à tue-tête des chansons à boire et des couplets déshonnêtes qui auraient même écorché les oreilles d’un charretier, sans prendre garde que l’on était entré depuis, le coucher du soleil, dans la nuit la plus recueillie, la plus solennelle aussi, de toute l’année. Ne manifestant aucun respect pour les choses du sacré, Wilherm ne se découvrait ni se signait en passant aux pieds des croix qui, nombreuses, hérissent le pays de ses ancêtres à la foi si étroitement chevillée au corps. Pire peut-être, le bougre balançait la lourde tête ferrée de son pennbazh, alternativement à droite, à gauche du sentier, sans même prendre garde à blesser les âmes qui, cette nuit-là remplissaient les chemins creux.

    Progressant ainsi, il parvint bientôt à un carrefour connu dans la région comme étant celui de tous les dangers. La route la plus longue était placée sous la protection de Dieu, quand à l’autre ...

    Mais Wilherm n’en avait cure, sûr qu’il était que l’alcool qui irriguait ses veines et son cerveau représentait le meilleur talisman contre les esprits chagrins et les forces malintentionnées. Du reste, comme il avait coutume de le dire à ses compagnons de beuverie et de débauche, il ne craignait rien d’autre que la soif, contre laquelle il luttait avec un dévouement et une conviction opiniâtres, et les filles laides qu’il fuyait comme la peste, le choléra ou pire, comme le travail !

    Donc Wilherm opta pour la route la plus courte, celle qui sinuait au plein cœur du Yeun Ellez, dans des parages tristes et sinistres où jamais aucun de ses semblables ne s’aventurait de crainte d’y faire une mauvaise rencontre.

    Mais Wilherm ne s’en souciait guère plus, que de sa première paire de sabots. Il fila. Droit devant lui. Sans même entendre la vieille girouette du vieux manoir en ruine qui lui dit « Retourne, retourne retourne ! ». Ni le vent qui, sifflant dans les branches d’un chêne centenaire lui murmure « Reste ici, reste ici, reste ici !»

    Arrivé à ce point du récit, le vieux marqua un arrêt, comme pour mieux se remémorer un moment rare et précieux.

    Alors, fit la fille qui n’avait pas perdu une miette de l’histoire. Et alors ?

    - Alors reprit l’Ankou en tournant vers elle sa face blême, illuminée par un rictus sinistre. Alors c’est là que j’intervins, fit le vieux en se redressant dans un geste de fierté.

    - Mais encore ?

    - Voilà, je cheminais depuis la tombée de la nuit à bord de ma karrigel, tout joyeux à l’idée du travail qui m’attendait cette nuit-là. Je tenais bien main, mon fouet de fer, menant comme un aurige celte mon attelage à six chevaux noirs, je vis Wilherm Postik arriver vers moi. Guère plus décontenancé que s’il avait rencontré le kiger[1] ou le  Baraer[2], il me céda la place, mais en guise de présentation, me lança un sonore : 

    - Que fais-tu donc ici, Monsieur de Ker-Gwen ?

    - Je prends et je surprends, lui répondis-je du tac au tac.

    - Tu es donc un voleur et un traître m’assena  aussitôt Wilherm.

    - Je suis le frappeur sans regard et sans égard.

    - Mais où vas-tu aujourd’hui pour être si pressé ?

    - Je vais chercher Wilherm Postik, répondis-je sur un ton menaçant.

    - Et alors ? fit la fille ?

    - Alors, à ma grande surprise, il ne se démonta pas, ne laissa paraître aucun des symptômes de la peur ou simplement de l’appréhension et continua son chemin en riant.

    Mal lui en prit. Il ne tarda guère à parvenir jusqu’à un douez[3] où plusieurs femmes blanches s’activaient à battre le linge avant de l’étaler consciencieusement sur les buissons de prunelliers et d’aubépines.

    - Que faites-vous donc là, mes colombes, au cœur de la nuit de kala goañv, décocha Wilherm sur un ton ironique.

    - Nous lavons, nous séchons, nous cousons, répondirent les femmes.

    - Quoi donc ? fit Wilherm sur un ton de fanfaronnade.

    - Le linceul du mort du qui parle et marche encore.

    - Un mort, pardieu, puis-je avoir son nom ?

    - Wilherm Postik firent les femmes avant de lui demander de l’aide pour tordre et essorer leur linge.

    -     Un service demandé si poliment ne saurait se refuser, répondit Wilherm en pouffant de rire.

       Prenant un bout de drap qu’on lui présentait, il commença à le tourner, mais ... dans le même sens que les kannerezed noz, le seul moyen de ne pas finir broyé par son propre linceul.

    Le mécréant était tellement occupé à rire, si satisfait du bon tour qu’il jouait aux spectres, qu’il ne vit pas les lavandières qui s’approchaient de lui à pas lents mais résolus. Lorsqu’elles l’entourèrent enfin, elles se mirent à hurler en cœur : « Mille malheurs à qui laisse les siens brûler en enfer ! » Ces visages, il les reconnût d’un coup. C’étaient ceux de ses sœurs, de sa femme, de sa mère qui lui témoignait leur colère et leur ressentiment. Alors le fier, l’intrépide, le vaillant Wilherm, sous les assauts répétés des fantômes familiers, sentit un grand trouble l’envahir et le rouge de la honte lui monter au front, tandis que sa gorge, irrépressiblement, le serrait comme un étau.

    Il lâcha un moment le linceul avant de le reprendre et de recommencer à tourner machinalement. Seulement il ne s’aperçut pas que, dans sa grande confusion, il tournait le suaire ... À contresens de celui des lavandières. Le malheureux ne tarda guère à tomber par terre, broyé par le linceul, mais plus probablement par le poids de ses pêchés. Le lendemain, une jeune paysanne qui passait par là trouva son corps sans vie. Les cierges bénis qu’on alluma pour la veillée funèbre  s’éteignirent les uns après les autres. An aotrou Beleg ne pas long à en comprendre la raison intime. Le corps du mécréant, trois jours plus tard fut mis en terre, hors du placitre saint, là où s’arrêtent les chiens et les mécréants. »

    C’est une drôle d’histoire, dit Enora songeuse, une drôle d’histoire, vraiment. Enfin, drôle n’est peut-être pas le qualificatif le plus approprié. C’est un récit plutôt à glacer le sang. Vous en avez beaucoup comme cela dans votre répertoire ?

    - Plus que vous ne le pensez. Vous savez bien que ces gens-là se méfient de moi à juste titre d’ailleurs. Je suis un peu le gardien de la mémoire, comme le garant de l’ordre moral.

    - Mais vous étiez obligé de tuer ce pauvre bougre ?

    - Ce n’est pas moi qui l’ai tué ! C’est lui, lui d’abord. Sourd qu’il était aux signes et aux intersignes qui se sont multipliés cette nuit-là sur son chemin. Ensuite j’ai laissé les lavandières faire leur office ....

    - Les intersignes, c’est quoi au juste.

    - Eh bien, c’est cet étrange langage des choses et des gens, ces messages venus de l’Autre Monde qui vous mettent garde contre un comportement à éviter, mais qui, bien plus souvent vous annoncent la mort d’un proche ou bien parfois la vôtre.

    -  Brrr c’est réjouissant ...Mais dites-moi, les choses se passent-elles toujours aussi mal, en plein cœur des Monts d’Arrée et près de l’entrée de l’Enfer froid ?

    - Oh non, rassurez-vous. Pas toujours d’ailleurs le terme « Enfer » est un peu réducteur. C’est le moins inapproprié que l’on ait trouvé pour désigner ce monde parallèle qui n’est ni celui des vivants qui sont des morts en sursis, ni celui des vivants éternels..... Ici, lors des nuits de pleine lune, il se passe de drôle de choses, des événements que votre cerveau positiviste et rationaliste à toutes les peines du monde à imaginer, à théoriser et surtout à expliciter. Mais non ils ne sont pas toujours aussi tragiques. Écoutez donc l’histoire de Tadig kozh un conte populaire collecté par Anatole Le Braz, l’un de nos plus brillants hommes de lettres du XIX e siècle. Né à Saint-Servais dans la montagne Bretonne en 1859, il avait été formé par son «maître » François-Marie Luzel, Fanch en Uhel en Breton, aux techniques du collectage populaire naissant. Il est bien sûr connut dans tout le pays comme l’auteur de La légende de la mort que nous avons évoqué tout à l’heure, mais il écrivit aussi quantité d’autres choses, des récits, des barzhonegoù, en Français des poésies, des nouvelles et même des romans. C’était un fin connaisseur de l’âme de son peuple. L’histoire de Tadig Kozh trouve son épilogue à deux pas de l’endroit où nous nous trouvons actuellement. Voulez-vous l’entendre ?

     © Le Vaillant Martial

     



    [1] Boucher

    [2] Boulanger

    [3] D’après Souvestre, ce terme signifie initialement « fossé de la ville fortifiée ». «  Mais comme ces fossés étaient autrefois remplis d’eau et servaient aux lavandières, on a insensiblement appelé les lavoir douèz.»


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