• La « Bag-Noz »  ... La Barque-Fantôme

    Toutes les fois qu’il doit se produire quelque sinistre dans les parages de l’île de Sein, l’on voit apparaître un bateau-fantôme, tantôt incliné sur les eaux sombres, la pointe de son « gui » trempant dans la vague, tantôt dessiné en silhouette indécise sur le fond orageux du ciel.

    On lé désigne sous le nom de bag-noz (barque de nuit) parce que c’est surtout à la tombée de la nuit qu’on le voit soudain surgir, sans qu’on puisse dire de quelle direction il vient, ni quelle route il fait. Car il s’évanouit tout à coup au moment où on le regarde, pour se montrer l’instant d’après, sur un autre point de l’horizon. Il vogue alors toute voile dehors, avec un pavillon noir en berne.

     

    Les barques de l’île l’ont souvent croisé, quand elles rentraient du  large, aux premiers signes avant-coureurs du mauvais temps. Quelques-unes même ont essayé de l’accoster, pensant que c’était quelque bateau en détresse, d’autant que son équipage – qui doit être nombreux – ne cesse de crier, de s’appeler, comme pour demander du secours, avec des voix suppliantes, tristes à fendre l’âme. Mais, sitôt qu’on faisait mine d’approcher, la vision s’effaçait et les vois elles-mêmes devenaient si lointaines qu’on ne savait plus si c’était dans les profondeurs de la mer ou dans les profondeurs du ciel qu’on les entendait hurler.

    On raconte cependant qu’une nuit, un pilote de l’île parvint à serre le bateau-fantôme d’assez près  pour constater qu’il n’y avait personne à bord sauf, sur l’arrière, l’homme de barre. Le pilote héla cet homme :

    - Puis-je quelque chose pour vous et désirez-vous que je vous remorque ?

    Au lieu de répondre, l’homme fit jouer le gouvernail et le bateau disparut.

    Si le pilote avait eu la présence de d’esprit de dire : Resquiecat in pace, il aurait sauvé toute cette batelée de marins défunts.

    L’homme de barre en question est toujours, à ce que l’on prétend, le dernier noyé de l’année. Des ramasseuses de goémon, étant un soir à la pointe de Kilaourou, dans l’est de l’île, virent les voiles de la bag-noz passer à raser la pointe. Parmi elles, se trouvait la veuve Fauquet, dont le mari, quelques semaines avant avait disparu dans la chaussée de l’île de Sein, sans que la mer eût rendu son cadavre. Or, quel ne fut pas son émoi de reconnaître, dans le personnage qui menait la barque funèbre le mari qu’elle avait perdu ! C’était si bien qu’elle ne put s’empêcher de tendre les bras vers son Anaon en criant :

    - Jozon ! Jozon kès (Joseph ! mon cher Joseph !)

    Mais lui ne détourna seulement pas son visage. Et la barque s’éloigna, silencieuse, ne laissant même pas derrière elle la trace d’un remous dans les eaux qu’elle fendait.

    - Marzin, Gardien de Phare – Île de Sein, 1896 –

     

     

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • La femme aux deux chiens

    Ceci se passait ou les toiles de Basse-Bretagne étaient renommées entre toutes. Il n’y avait alors à Penvenan ni aux alentours, de fileuse qui filât aussi bien  que Fant Ar Merrer, de Crec’h-Avel. Tous les mercredis elle allait à Tréguier vendre son fil. Un mardi soir elle se dit :

    -  Il faudra que demain je sois sur pied de bonne heure.

    Elle se coucha avec cette préoccupation.

    Au milieu de la nuit, elle se réveilla et fut étonnée de voir qu’il faisait déjà presque clair. Elle se leva en grande hâte, s’habilla, jeta sur ses épaules son paquet d’écheveaux et se mit en route.

    Arrivée au pied de la montée de  Croaz-Ar-Brabant (La croix de Brabant), elle fit la rencontre d’un jeune homme.

    Ils se dirent mutuellement bonjour et cheminèrent côte à côte jusqu’à la croix.

    Là le jeune homme prit Fant Ar Merrer par le bras et lui dit : Arrêtons ici.

    Il la poussa dans la douve, contre le talus, et se plaça devant elle comme pour la protéger.

    À peine se firent-ils rangés de la route, que Fant entendit venir un bruit épouvantable. Jamais elle n’avait ouï tel fracas. Il y  aurait eu, à la file, cent lourdes charrettes lancées au galop, qu’elles n’auraient pas fait plus de « train ».

    Le bruit approchait approchait.

     Fant tremblait de tous ces membres. Néanmoins elle cherchait à voir ce que ceci pouvait être.

    Une femme passa dans la route, courant à en perdre haleine, elle allait si vite qu’on entendait palpitera les ailes de sa coiffe, comme si c’eussent été deux ailes de papillon. Ses pieds nus touchaient à peine le sol, il en pleuvait des gouttes de sang. Ses cheveux dénoués flottaient derrière elles. Elle agitait les, en des gestes de désespoir  et hurlait lugubrement.

    C’était une plainte si angoissante, que Fant Ar Merrer en avait froid jusque sous les ongles.

    Cette femme était poursuivie par deux chiens qui semblaient se disputer entre eux à qui la dévorerait.

    L’un de chiens était noir, l’autre était blanc.

     

    C’étaient eux qui faisaient tout le vacarme.

    À chacun de leurs bonds, les entrailles de la terre résonnaient.

    La femme fuyait dans la direction de la croix.

    Fant Ar Merrer la vit s’élancer sur les marches du calvaire. À ce moment le chien noir était parvenu à la saisir par le bas de sa jupe. Mais elle, se précipitant, étreignit l’arbre de la croix et s’y tint cramponnée de toutes forces.

    Le chien noir disparut aussitôt, en lâchant un aboi terrible.

    Le chien  blanc resta seul auprès de la malheureuse et se mit à lécher ses blessures.

    Le jeune homme dit alors à Fant Ar Merrer :

    - Vous pouvez maintenant continuer votre route. Il n’est que minuit. Ne vous exposez plus à voir ce que vous avez vu. Je ne serai pas toujours là pour vous protéger. Il y a des heures où il ne faut pas être sur les chemins. Quand vous arrivez à Kervénou, entrez dans la maison qui est là. Vous y trouverez  un homme en train de mourir. Passez le reste de la nuit à réciter près de son chevet les prières des agonisants et ne sortez  de cette maison qu’à l’aube. Quant à moi, je suis votre bon ange. 

    -  

    - Conté par  Marie-Louise Belec- Port-Blanc

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • L’intersigne de « l’Alliance » 

    Marie Cornic, de Bréhat, avait épousé un capitaine au long cours, qu’elle aimait de toute son âme. Malheureusement par métier, il était obligé de vivre la plupart du temps loin d’elle. Marie Cornic passait ses nuits et ses jours à se repaître du souvenir de l’absent.

    Dès qu’il était parti, elle s’enfermait dans sa maison, n’acceptant d’autre compagnie que celle de sa mère qui demeurait avec elle, et qui la morigénait même quelques fois sur cette affection trop exclusive.

    Elle lui disait sans cesse :

    -  Il n’est pas bon de trop aimer, Marie. Nos « anciens » du moins le prétendaient. Trop de rien ne vaut rien.

    À quoi Marie ripostait aussi par un proverbe :

    N’hen eus mann a vad’ bars ar bed,                 Il n’est rien de bon dans le monde.
                    Met caroud ha bezan caret                             
    que d’aimer et être aimée

     

    La jeune femme ne sortait de chez elle que le matin, et, c’était pour se rendre à l’église où elle assistait régulièrement à toutes les messe, priant Dieu, la Vierge et tous les saints de Bretagne de veiller sur son mari et de la ramener à Bréhat, sain et sauf.

    Le jardin qui entourait la maison était contigu au cimetière. Elle fit percer une porte dans le mur de séparation, et put désormais aller et venir de chez elle à l’église, de l’église à son domicile, sans avoir à traverser le bourg, sous le regard indiscret des commères.

     

    Une nuit, elle se réveilla en sursaut. Il lui sembla qu’elle venait d’entendre sonner une cloche.

    - Serait-ce déjà la première messe d’aube ? se demanda-t-elle.

    Sa chambre était éclairée d’une lumière vague. Comme on était en hiver, elle pensa que c’était le petit jour. La voilà de se lever et de se vêtir en grande hâte, puis de s’en aller d’une course jusqu’à l’Église.
        Elle fut tout étonnée, en entrant, de trouver la nef pleine de monde, plus un prêtre étranger qui officiait.

    Elle se pencha à l’oreille d’une de ses voisines :

    - Pardon, dit-elle, si je vous dérange. Mais que signifie cette solennité ? J’étais à la grand’messe dimanche dernier. J’ai attentivement écouté le prône, et je ne me souviens pas avoir entendu annoncer de fête majeure pour cette semaine...

    La voisine était si profondément absorbée dans son oraison que Marie Cornic ne put obtenir une réponse.

     

    À ce moment, il se  fit une espèce de remous dans l’assistance. C’était le chasse-gueux qui s’ouvrait passage à travers les rangs serrés de la foule. D’une main, il tenait sa hallebarde, de l’autre un plat de cuivre qu’il promenait sous le nez des gens en bramant d’une voix lamentable :

    - Pour l’Anaon, s’il vous plaît pour l’Anaon


     

    Les gros sous pleuvaient dans le plat de cuivre. Marie Cornic regardait s’avancer le quêteur.

    - C’était singulier pensait-elle. Je ne reconnais personne ici, pas même la chasse-gueux. Je n’ai cependant pas ouï dire qu’on ait donné un successeur à Jakez Laur. Dimanche dernier, c’était encore lui qui portait al hallebarde... En vérité je suis tentée de croire que je rêve.

    Elle finissait à peine cette réflexion que le chasse-gueux était près d’elle. Vite elle mit la main à sa poche.
        Fatalité ! Dans son empressement à accourir à la messe, elle avait oubliée de prendre son porte-monnaie.

    L’homme de la quête secouait le plateau désespérément.

    - Pour l’Anaon ! Pour le pauvre cher Anaon ! clamait-il.
    -
    Mon Dieu ! balbutia Marie Cornic qui se sentait prête à défaillir de honte, je n’ai pas un sou sur moi.

    Le chasse-gueux lui alors d’un ton dur :

    - On ne vient pas à cette messe-si, sans apporter son obole aux âmes défuntes.

    La malheureuse femme retourna ses poches pour lui faire constater qu’elles étaient vides.

    - Vous voyez bien que je n’ai pas un rouge liard.
    -
    Il faut cependant que vous me donniez quelque chose ! Il le faut.
    -
    Quoi ? que puis-je vous donner ? murmura-t-elle à bout de forces.
    -
    Vous avez votre alliance d’or, déposez-la dans le plateau.

    Elle n’osa pas dire non. Elle croyait sentir tous les yeux fixés sur elle. Elle fit glisser sa « bague de noces » hors de son doigt. Mais à peine eut elle déposée dans le plateau qu’une étrange angoisse lui étreignait le cœur. Elle se prit le front entre les mains et se  mit  à pleurer en silence. Combien de temps resta-t-elle dans cette attitude ? Elle n’aurait su le dire.

    - Six heures cependant venaient de sonner. Le recteur de Bréhat en ouvrant une des portes basse de l’église ne fit pas peu surpris de voir une femme à genoux au pied de l’un des piliers. Il la reconnut aussitôt, et, allant à elle, il lui  toucha l’épaule :

    - Que faites-vous là, Marie Cornic ?

    Elle sursauta sur sa chaise.

    - Mais... Monsieur le recteur j’assiste  à la messe !...
    -
    La messe !!!... Au moins eussiez-vous dû attendre qu’elle fût commencée !

    Alors seulement, Marie Cornic songea à regarder autour d’elle. De l’innombrable assistance qui tout à l’heure emplissait l’église, il ne restait plus personne. Elle faillit s’évanouir de stupeur. Mais avec de bonnes paroles le recteur la réconforta.

    - Marie, lui dit-il, racontez-moi ce qui s’est passé.

    Elle raconta tout, point par point sans omettre un détail. Le récit terminé, le recteur prononça tristement :

    - Venez, Marie. Celui qui vous a dépouillé de votre bague de noces n’a pas pu l’emporter bien loin.

    Ce disant, il franchissait la balustrade du chœur et gravissait les marches de l’autel. Il souleva la nappe. L’alliance était sur la pierre sacrée.

    - Emportez-là, dit-il, en la rendant à la jeune femme, et rentrez chez vous. Vous avez beaucoup aimé, vous aurez beaucoup à pleurer.

    - Quinze jours après, Marie Cornic apprenait qu’elle était veuve. Le navire que commandait son mari avait sombré, en vue des côtes d’Angleterre, la nuit où elle assistait à la messe étrange, et à l’heure même où le »chasse-gueux de morts » la contraignait à quitter sa bague.


     

     

    Conté par Jeanne-Marie Bénard, femme de douanier et originaire de Bréhat. Port-Blanc en Penvénan (côtes d’Armor)

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • Le Char de la mort

    C’était un soir, en juin, dans le temps qu’on laisse les chevaux dehors toute la nuit.

     

    Un jeune homme de trézélan aux près. Comme il s’en revenait en sifflant , dans la claire nuit car il y avait une grande lune, il entendit venir son encontre, par le chemin, une charrette dont l’essieu mal graissé faisait « Wik ! Wik ! »

    Il ne se douta pas que ce ne fût karriguel An Ankou (la charrette ou mieux la brouette de la Mort)

     

    - A la bonne heure, se dit-il, je vais donc enfin voir de mes propres yeux cette charrette dont on parle tant !

    Et il escalada le fossé où il se cacha dans une touffe de noisetiers. De là il pouvait voir sans être vu. La charrette approchait.

    Elle était traînée par trois chevaux blancs attelés en flèche. Deux hommes ’accompagnaient, tous deux vêtus de noir et coiffés de feutres aux larges bords.

    L’un deux conduisait par la bride le cheval de tête, l’autre se tenait debout à l’avant du char.

    Comme le char arrivait en face de la touffe de noisetiers où se dissimulait le jeune homme, l’essieu eut un craquement sec.

    - Arrête ! dit l’homme de la voiture à celui qui menait les chevaux.

    Celui-ci cria Ho : et tout l’équipage fit halte.

    - La cheville de l’essieu vient de casser, reprit l’Ankou. Va couper de quoi en faire une neuve à la touffe de noisetiers que voici.

    - Je suis perdu ! Pensa le jeune homme qui déplorait bien fort en ce moment son indiscrète curiosité.

    - Il n’en fut cependant pas puni sur le champ. Le charretier coupa une branche, la tailla, l’introduisit dans l’essieu, et, cela fait, les chevaux se remirent en marche.

    Le jeune homme put rentrer chez  lui sain et sauf, mais vers le matin une fièvre inconnue le prit, et, le jour suivant, on l’enterrait.

    Conté par Françoise Omnès, de Bégard, plus connue sous le nom de Fantic Jan ar Gac [Françoise (fille de) Jeanne Le Gac] – Septembre 1890.

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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  • L’Ankou


     

    L’Ankou est l’ouvrier de la mort (oberour ar maro)


    Le dernier mort de l’année, dans chaque paroisse, devient l’Ankou de cette paroisse  pour l’année suivante.
        Quand il a eu dans l’année, plus de décès que d’habitude, on dit, en parlant de l’Ankou en fonction :

    - War ma fé, heman zo eun Ankou drouk (Sur ma foi, celui-ci est un Ankou méchant)

    On dépeint ‘l’Ankou, tantôt comme un homme très grand et très maigre, les cheveux longs, la figure ombragée d’un large feutre, tantôt sous la forme d’un squelette drapé d’un linceul, et dont la tête vire sans cesse au haut de la colonne vertébrale, ainsi qu’une girouette autour de sa tige de fer, afin qu’il puisse embrasser d’un seul coup d’œil toute la région qu’il a mission de parcourir.

    Dans l’un et l’autre cas, il tient à la main une faux. Celle-ci diffère des faux ordinaires, en ce qu’elle a le tranchant tourné en dehors. Aussi l’Ankou ne la ramène-t-il pas à lui quand il fauche : contrairement à ce que font les moissonneurs de blé, il la lance en avant.


     

    Le char de l’Ankou (Karrik ou Karriguel an Ankou) est fait à peu près comme toutes les charrettes dans lesquelles on transportait les morts autrefois.

    Il est traîné d’ordinaire par deux chevaux attelés en flèche. Celui de devant est maigre, efflanqué, se tient à peine sur ses pattes. Celui du limon est gras, a le poil luisant, est franc du collier.

    L’Ankou se tient debout sur la charrette.

    Il est escorté de deux compagnons, qui cheminent à pied. L’un conduit par la bride le cheval de tête. L’autre a pour fonction d’ouvrir les barrières des champs ou des cours et les portes de maisons. C’est lui aussi qui empile dans la charrette les morts que l’Ankou a fauché.



     

    Lorsque l’Ankou se met en route pour sa tournée, sa charrette est dit-on pleine de pierres, afin de rouler plus lentement et de faire plus de bruit.
        Arrivé près de la maison ou se trouve le moribond qu’il doit cueillir, il décharge brusquement sa charrette, pour faire place à son nouveau « lest ».
        De là ce fracas de pierrailles que l’on entend si souvent dans les logis où l’on veille un mourant, juste à  l’instant où celui-ci rend le dernier soupir.

    Marie-Yvonne Manguy – Port Blanc

    © Le Vaillant Martial


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