• À Ouessant, où tous les hommes sont marins, la mer prélève sur la race un nombreux tribut de victimes. Les cadavres que l’on retrouve ont leur dernière demeure assurée dans le cimetière. Mais la liste est longue de ceux que l’océan ne rend jamais. Pour que ces noyés sans sépulture ne soient pas condamnés à errer sans fin dans l’autre monde, les Ouessantins pratiquent pour le repos de leurs Anaon un simulacre d’enterrement.

    L’ensemble de la cérémonie s’appelle un proella (corruption peut-être du début de quelque hymne funéraire latine commençant, je suppose, par Pro illa anima…)

    On procède de la manière suivante :

    Dès que le syndic des gens de mer, en résidence à l’île, a été prévenu administrativement de la disparition d’un îlien, il mande, non la mère, ou la veuve, ou la fille du mort, mais l’homme le plus ancien de la parenté, et il lui fait part du décès probable du disparu. L’ « ancien » se met aussitôt en route à travers l’île, entre chez tous les proches de la famille dont le nombre dépasse quelquefois soixante et même quatre-vingts et leur annonce la triste nouvelle en se servant de cette formule invariable :

    Vous êtes avertis qu’il y aura, ce soir, proella chez un tel 

    Et ce n’est qu’à la tombée de la nuit qu’il se rend à la maison du mort. Il entre dans la cour à pas de loup, va regarder par la fenêtre si la femme qui ne sait pas encore qu’ ’elle est veuve est chez elle et, s’il l’aperçoit dans, la cuisine, frappe, trois petits coups à la vitre. Après cette sorte de préambule et de préparation, il passe la porte en se contentant de prononcer la phrase sacramentelle :

    « Il y a proella chez toi ce soir, ma pauvre enfant… » 

    Les femmes du voisinage, accourues derrière lui se précipitent alors dans la maison et, par leurs gémissements et leurs cris, font bruyamment chorus avec la douleur de la famille. C’est ce qu’on appelle « mener le deuil ». Plus les plaintes sont aigües et déchirantes, plus elles réjouissent l’âme du mort. Tout en se livrant à ces démonstrations, on vaque aux apprêts funèbres. Sur la table, déblayée des restes du repas, on étale une nappe blanche ; puis, sur cette nappe, on dispose en croix deux serviettes pliées ; et enfin, au croisement de ces serviettes, on couche une petite croix, fabriquée instantanément avec deux de ces bouts de cire que l’on fait bénir a l’église le Jour de la Chandeleur. Cette croix est censée représenter le défunt. Une assiette, dans laquelle on verse le contenu du bénitier de la maison et où l’on met à tremper un rameau de buis, complète, avec des chandelles allumées de part et d’autre sur les bancs, cette décoration funéraire improvisée.

    De tous les coins de l’île, cependant, les proches arrivent pour le proella. Et la veillée de mort commence. Une « prieuse » de profession récite les prières habituelles et l’assistance donne les répons.

    Quelquefois, entre deux De profundis, la « prieuse » entonne l’éloge du disparu. Il y avait naguère, dans l’île, une vieille femme réputée pour ce genre d’oraisons funèbres ou, comme on dit, ces prézec.

    Le lendemain, le clergé vient, comme pour un enterrement ordinaire, chercher le « corps », à-dire la petite croix de cire jaune posée sur les serviettes blanches et portée à bras, ni plus ni moins que s’il s’agissait d’un vrai cercueil. Toute la foule suit, les hommes tête nue, les femmes encapuchonnées dans leurs mantes. Le catafalque est dressé, au milieu de l’église, pour recevoir la croix du proella. L’officiant célèbre la messe, donne l’absoute, puis va à une sorte d’armoire scellée dans le mur d’un des bas-côtés et y enferme la croix, parmi nombre d’autres qui l’y ont devancée. Elle demeurera dans cette sépulture provisoire jusqu’au soir du 1er novembre. Ce jour-là, à l’issue des vêpres, on transporte processionnellement toutes les croix de proella, entassées au cours de l’année, dans un monument spécial bâti au centre du cimetière pour servir de tombeau collectif à tous les Ouessantins disparus en mer. Et ce monument, semblable à une petite citerne que ferme un grillage, est désigné, lui aussi, par le nom de proella.

    - Communiqué Par M Crenn, Juge de paix à Ouessant –

    © Le Vaillant Martial

     


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  • C’était un soir de grande journée[i] à Guernoter. Il y avait là, réunis, les domestiques principaux de trois ou quatre fermes des environs. Le souper avait été copieux et largement arrosé, comme c’est l’usage en pareille circonstance. Quand tous eurent bu et mangé à leur content, on fit cercle autour du foyer ; les hommes allumèrent leurs pipes, les femmes s’assirent à leurs rouets, et une conversation générale s’engagea.

    D’abord, - cela va sans dire, - on devisa des incidents de la journée qui avait été laborieuse.

    Les gens de Guernoter et ceux des fermes qui leur avaient prêté bonne aide étaient partis dès trois heures du matin pour Saint-Michel-en-Grève, - un voyage de cinq lieues, un long voyage, lorsqu’il s’agit de le faire au retour avec des tombereaux chargés de sable humide par-dessus bord.

    À ce propos, on parla harnais ; on vanta l’étalon gris de Roc’h-Laz, le plus fier limonier qu’il y eût à la ronde ; puis on en vint à dire un mot des bourgs que l’on avait traversés. Chacun fut d’avis que le meilleur cidre d’auberge se buvait chez les Moullek, à Ploumilliau. 

    - Oui, appuya Maudez Merrien, un des « gars », et si l’on m’en donnait seulement par jour une douzaine de chopines à boire, j’irais volontiers remplacer l’Ankou de Ploumilliau pendant une semaine ou deux.
        - Ne plaisantez pas ainsi, Maudez, dit la maîtresse de Guernoter. Vous aurez peut-être affaire à l’Ankou plus tôt que vous ne voudrez.

    Cette réflexion de Marie Louarn suffit pour incliner la conversation vers les choses de la mort. Une servante cita l’exemple de quelqu’un qui s’était moqué d’Ervoanic Plouillo et qu’on avait trouvé noyé le soir même.

    - Tout ça, c’est des histoires de bonnes femmes, ricana un des assistants.
    -Les morts sont morts, ajouta un autre ; un mort ne peut rien contre un vivant.
    - N’empêche, reprit la servante, que, si on vous proposait de passer la nuit dans le charnier, vous ne parleriez pas si haut.

     Tous les gars de se récrier en chœur.

    Quand les hommes ont de la boisson sous le nez, ils sont prêts à manger le diable et ses cornes.
    Oui, en paroles ! Car à l’action ils ne sont pas si braves.
    C’est ce que l’on vit bien ce soir-là, à Guernoter.

    Yvon Louarn, le maître, n’avait bu que modérément, afin de mieux griser son monde. Il s’était fourré dans le coin de l’âtre, et de là il écoutait, plus qu’il ne parlait.
         En entendant les gars se récrier de la sorte, au propos tenu par la servante, il intervint.

    - Eh bien ! Prononça-t-il, feignant un grand sérieux, il ne sera pas dit que j’aurai perdu une si belle occasion de mettre au défi des gaillards de votre valeur. Je donne demain matin un écu de six francs à celui d’entre vous qui aura le courage de passer toute cette nuit dans le charnier.

    Les gars s’entre regardèrent, riant d’un rire forcé, faisant mine de tourner la chose en simple jeu. Deux ou trois gagnèrent la porte, comme pour satisfaire un besoin.

    - Allons ! Insista Yvon Louarn, tâtez-vous ! J’ai dit un écu de six livres. Un écu de six livres à gagner en une seule nuit ! Vous n’aurez pas souvent pareille aubaine. Qui se décide ?

    Personne ne se décidait. Tous cherchaient une défaite. Ce fut Maudez Merrien qui la trouva le premier.

    - J’accepterais la gageure, dit-il, si la journée n’avait été si rude et si longue. Mais ce soir, Yvon Louarn, je ne donnerais pas pour vingt écus de six livres mon lit de balle d’avoine dans l’écurie du Mezou-Meur.

    Et là-dessus, il se leva.

    Les autres appuyèrent son dire et se disposèrent à imiter son exemple. Le maître de Guernoter allait sans doute leur décocher quelque trait d’ironie, lorsque, du milieu des femmes, une petite voix claire se fit entendre :

    - Maître, disait la petite voix, me donneriez-vous, tout comme à l’un de ceux-ci, me donneriez-vous les six francs, si je faisais ce qu’ils n’osent faire ?

    Celle qui hasardait cette question était une fillette de treize ou quatorze ans, mais si chétive, si menue qu’elle n’avait pas l’air d’en avoir dix. On l’appelait Mônik, tout court. Elle n’avait pas de nom de famille, parce qu’elle ne s’était jamais connu de parents. C’était une « enfant de l’aventure. » On l’avait recueillie à la ferme, par pitié ; on l’y employait comme vachère. Elle n’avait pour gages que sa nourriture et son vêtement. D’ordinaire, elle n’élevait jamais la voix à la veillée, où on l’occupait à dévider le fil qu’avaient filé les autres servantes ; elle s’acquittait de sa tâche, à l’écart, silencieusement : tout au plus l’entendait-on chuchoter en travaillant quelque prière, car elle était dévotieuse, l’esprit toujours tendu vers les choses de la religion.

    Grande fut la surprise de Marie la fermière quand elle vit la langue de Mônik se délier si hors de propos.

    - Écoutez donc cette mijaurée ! s’écria-t-elle. On a bien raison de dire que l’envie d’argent est la perte des âmes. Voici une malheureuse qui, pour six livres, consentirait à se damner si on la laissait faire !… N’avez-vous pas de honte, petite va-nu-pieds que vous êtes ?
      - Croyez, maîtresse, que si je gagne cet argent, je n’en ferai pas mauvais usage, répondit humblement la petite gardeuse de vaches.
     - Tu en feras l’usage qu’il te plaira, dit le fermier, pourvu que tu le gagnes. Je ne suis pas fâché de voir une femmelette comme toi relever un défi devant lequel ces hommes reculent. Seulement, nous t’accompagnerons jusqu’au charnier, nous fermerons sur toi la porte, et tu n’en sortiras que demain matin, à l’aube, quand nous irons t’ouvrir.

    Ainsi fut fait, malgré les protestations indignées de Marie Louarn.

    Le charnier était plein d’ossements. Mais dès que Mônik fut entrée, les ossements se rangèrent contre les murs, s’empilant les uns sur les autres, pour lui faire une place où elle pût s’étendre comme dans son lit.

    Mônik commença par s’agenouiller, invoqua la protection des âmes défuntes, puis s’allongea sans crainte sur le sol de terre humide qui sentait la mort.

    À peine se fut-elle étendue qu’une torpeur délicieuse envahit tous ses membres, et des musiques douces, lointaines, se prirent à murmurer autour d’elle, comme pour la bercer.
        Elle ne se souvenait plus d’être dans un ossuaire. Elle était ailleurs, mais elle ne savait pas où, dans un pays tout bleu, tout bleu. Elle ne distinguait rien. Elle essayait d’ouvrir les yeux pour voir, mais ses paupières étaient aussi lourdes que si elles eussent été de plomb.
        Elle dormit ainsi sa pleine nuitée, d’un sommeil surnaturel.

    À l’aube, elle fut tout étonnée de se retrouver dans le charnier. La porte était déclose, et le maître de Guernoter disait à la fillette :

    - Voici l’écu de six livres, Mônik. Il est à vous ; vous l’avez bien gagné.
    - Je vous remercie, mon maître, répondit l’enfant. Et elle se rendit à l’église avec la pièce blanche. Le recteur était à son confessionnal : elle l’y alla trouver, lui conta ce qu’elle avait fait, et, lui remettant l’argent, le pria de dire une messe à l’intention de l’âme du purgatoire qui en avait le plus besoin.
    - Peut-être est-ce l’un de mes parents inconnus qui en bénéficiera, ajouta-t-elle. C’est pour cela que j’ai toujours rêvé, depuis que je suis en âge de raison, d’avoir à moi quelques sous. Les âmes défuntes le savaient. Aussi m’ont-elles protégée cette nuit.
    - Eh bien, dit le recteur, en lui donnant l’absolution, vous allez être tout de suite satisfaite. La messe que je vais dire sera vôtre.

    Mônik y assista pieusement et prit part à la communion.

    La messe finie, comme elle s’apprêtait à sortir, l’âme légère, pour gagner Guernoter, elle se croisa sous le porche avec un homme à cheveux blancs ; il semblait vieux comme la terre, et cependant il avait le corps droit, la démarche aisée.

    Il aborda la fillette, avec une profonde révérence.

    - Jeune demoiselle, porteriez-vous ce billet à Kersaliou ?
    - Oui bien, homme vénérable, répondit-elle en prenant le billet qu’il lui tendait.

    Le vieillard eut un sourire si bon, un remerciement si tendre, que Mônik croyait encore voir le sourire, entendre le remerciement, tandis qu’elle s’acheminait vers Kersaliou, et jamais elle l’avait eu au cœur une joie si douce.

    - Quelle belle figure il avait ! pensait-elle. Kersaliou est un manoir noble dont dépendait, avant la Révolution, le domaine de Guernoter. Une avenue de grands hêtres y conduit. Lorsque la petite vachère s’engagea dans l’avenue, les feuilles des hêtres se mirent à bruire, à bruire, et presque à chanter, comme si chacune d’elles avait été un oiseau.
    - Je ne sais pas, se disait Mônik, mais il me semble qu’il va m’arriver aujourd’hui quelque chose d’extraordinairement heureux. J’ai comme un pressentiment que la rencontre du vieillard me portera bonheur.

    Elle allait entrer dans la cour de Kersaliou, quand elle se trouva face à face avec le propriétaire du manoir.

    Elle le bonjoura.

    - Où allez-vous ainsi, ma petite ? lui demanda-t-il.
    -
     Chez vous, Monsieur de Kersaliou.
    -
     Et qu’allez-vous faire chez moi ?
    -
     Vous apportez ce billet qui m’a été remis pour vous.

    Elle raconta son aventure du porche, et combien le vieillard lui avait paru beau, malgré son grand âge.

    - Le reconnaîtriez-vous, si on vous faisait voir son portrait ? interrogea le gentilhomme qui, à la lecture du billet, était subitement devenu tout pâle.
    - Certes oui, je le reconnaîtrais.
    - Venez donc.

    Il l’emmena au manoir et lui en fit parcourir toutes les chambres. Quoique Kersaliou fût bien déchu de son ancienne splendeur, les appartements y avaient gardé fort grand air. Aux murs, dans de vastes cadres enrichis de dorures, étaient suspendus des portraits représentant d’illustres personnages de la maison noble de Kersaliou.

    Le seigneur actuel promena Mônik de l’un à l’autre.

    Devant chacun, il lui demandait :

    - Est-ce celui-ci ?
    - Non, répondait-elle, ce n’est pas encore celui-là. Ils défilèrent ainsi devant tous. Mônik avait beau regarder avec attention, dans aucun d’eux elle ne reconnaissait l’imposante et vénérable figure du vieillard rencontré sous le porche.

    Le maître de Kersaliou demeura un instant sans mot dire, la mine songeuse et désappointée. Tout à coup il se frappa le front.

    - Suivez-moi au grenier ! ordonna-t-il à la fillette.

    Ce grenier était plein d’une foule de choses des temps d’autrefois. Il y avait là de vieilles draperies en loques, de vieilles statues mutilées, de vieux tableaux criblés de trous. Le gentilhomme se mit à fouiller parmi ces tableaux. À mesure qu’il les dégageait de tout ce fatras, il les tendait à Mônik qui les essuyait avec le revers de son tablier.

    - Le voilà ! s’écria soudain la petite.

    Elle avait reconnu les traits du vieillard, quoique la couleur fût un peu effacée.

    - C’est bien, dit le maître de Kersaliou. Descendons maintenant à mon cabinet.

    Là, il ouvrit un gros livre dans lequel étaient inscrits tous les noms des membres de sa famille, et, après l’avoir consulté :

    - Ma chère Mônik, prononça-t-il, écoutez-moi. Le vieillard que vous avez rencontré sous le porche était le père-doux[ii]  de mon grand-père. Voici plus de trois cents ans qu’il est mort. Depuis trois cents ans il languissait, faute d’une messe, dans les flammes du purgatoire. Cette messe, il fallait qu’un pauvre la payât spontanément, de ses maigres deniers. C’est ce que vous avez fait, ainsi qu’en témoigne le billet que vous m’avez remis et qui est de l’écriture du défunt. Grâce à vous, mon ancêtre de la sixième génération a été sauvé. Il me charge de vous en récompenser, d’une façon digne de lui et digne de vous. Désormais, vous ne servirez plus ailleurs qu’en ma maison. Je vous promets que vous y serez traitée avec égards. Dites seulement si vous consentez à ce que je vous propose.

    La pauvre petite gardeuse de vaches était si loin de s’attendre à une telle bonne fortune, qu’elle resta comme clouée sur place, incapable de proférer une parole.
     Mais le maître de Kersaliou devina aisément que c’était le saisissement et la joie qui la rendaient muette.

    À partir de ce jour elle vécut au manoir. Elle y trouva le bonheur, mais, comme disait Yvon Louarn, de Guernoter, pour l’écu de six livres, elle l’avait bien gagné.

    (Conté par Marie-Louise Bellec, couturière. -Port-Blanc).



    [i]  On appelle « grandes journées » (devez braz) certaines solennités agricoles. Elles ont lieu pour des travaux d’importance auxquels ne suffisent ni le personnel, ni le matériel ordinaires de la ferme. On y convoque le ban et l’arrière-ban des voisins et amis. Tels sont, en particulier les charrois de sable et de varech.

    [ii] Tad-cun, trisaïeul.


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  • Autrefois, il en avait une troisième : la Gabelle (ann Deok holen, le droit du sel). Mais celle-ci, la duchesse Anne en a purgé le monde.
    La duchesse Anne demeurait au château du Korrec, en Kerfot[1]. Un jour, son mari lui dit :

    - La réunion des États va avoir lieu, il faut que je m’y rende.
    - Prenez garde à ce que vous y ferez. Surtout, n’imposez pas de nouvelles charges à la Bretagne.
    - Non, non.

     Il partit, assista aux États, puis s’en revint à son manoir.

    - Eh bien ? lui demanda la duchesse.
    - Heu ! répondit-il, j’ai dû consentir à l’imposition de la gabelle.
    - Ah !

    Sans rien ajouter, la duchesse passa à la cuisine et glissa quelques mots dans l’oreille de la servante qui faisait cuire de la bouillie pour le repas de son maître.
      Peu d’instants après, la servante servait la bouillie toute chaude. Le mari de la duchesse y planta la cuillère.

    - Pouah ! S’écria-t-il aussitôt, on a oublié d’y mettre du sel !
    - Hé ! répondit la duchesse, d’un ton goguenard, qu’importe !
    - Cette bouillie est exécrable, vous dis-je.
    - Il faudra cependant que vous la mangiez telle quelle. Vous devez l’exemple à nos paysans. Vous les privez de sel. Privez-vous-en vous-même.
    - J’entends qu’on sale mes aliments !
    - Abolissez donc la gabelle.
    - Je ne le puis. J’ai juré d’aider à la maintenir, tant que je vivrai.
    - Tant que vous vivrez ?
    - Certes.
    - Oh ! bien, ce ne sera donc pas pour longtemps ! fit la duchesse Anne, et, prenant sur la table un couteau à lame effilée, elle le plongea dans le cœur de son mari. Puis elle ordonna à un de ses domestiques d’aller annoncer partout que la Gabelle était morte.

    Les nobles protestèrent :

    - Votre mari, dirent-ils, avait cependant juré de maintenir la gabelle, tant qu’il vivrait.
    - Oui, répondit la duchesse Anne, mais il est mort, et avec lui nous allons enterrer la Gabelle.

    Depuis lors, en effet, on n’a plus jamais entendu parler de ce fléau du monde.

    Conté par Anna Drutot. - Pédernec, 1888.

    © Le Vaillant Martial 

     



    [1] Il n’est pas en Basse-Bretagne d’ancienne demeure seigneuriale qui ne passe pour avoir été le château de la « duchesse Anne. »


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  • Histoire d’un fossoyeur

     

    Le fossoyeur de Penvénan était en ce temps-là Poëzevara le Vieux. On ne l’appelait guère que Poaz-coz. Si vieux qu’il fût, et, quoiqu’il eût « labouré par six fois toute l’étendue du cimetière », c’est-à-dire quoiqu’il eût couché successivement dans le même trou jusqu’à six morts, c’était un homme qui pouvait vous dire, à un jour près, depuis combien de temps tel ou tel était en terre, et même à quel degré de « cuisson »[ devait être arrivé son cadavre. Bref, on eût difficilement trouvé un fossoyeur plus entendu. Il continuait de voir clair comme en plein jour dans les fosses qu’il avait comblées. La terre bénite du cimetière était, pour ses yeux, transparente comme de l’eau.

    Or, un matin, le recteur le fit appeler :

    - Poaz-coz, Mab Ar Guenn vient de trépasser. Je pense que vous pourrez lui creuser son trou là où le grand Roperz fut enfoui, il y a cinq ans. N’est-ce pas votre avis ?
    - Non, monsieur le recteur, non !… Dans ce coin-là, voyez-vous, les cadavres se conservent longtemps. Je connais mon Roperz. À l’heure qu’il est, c’est à peine si la vermine a commencé à lui travailler les entrailles.
    - Tant pis ! Arrangez-vous !… La famille de Mab Ar Guenn désire vivement qu’il soit enterré à cette place. Roperz y est depuis cinq ans. Qu’il cède le tour à un autre. Ce n’est que justice.

    Poaz-coz s’en alla, hochant la tête. Il n’était pas le maître, il devait obéir, mais il n’était pas content. Le voilà de mettre pioche en terre. La fosse fut bientôt déblayée aux trois quarts.

    - Encore un coup de pioche, se dit Poaz, et j’aurai, si je ne me trompe, atteint le cercueil.

    Il le donna de si bon cœur, ce coup de pioche, que non seulement il atteignit le cercueil, mais même qu’il l’éventra. Des éclaboussures infectes lui jaillirent au visage. Il se reprocha d’avoir frappé trop fort.

    - Dieu m’est témoin pourtant, murmura-t-il, que je n’avais nulle intention de blesser ce pauvre Roperz ! Même, je vais faire en sorte qu’il ne soit pas trop gêné par le voisinage de Mab Ar Guenn.

    Le brave fossoyeur passa deux heures à évider de telle façon le fond de la fosse que deux cercueils y pussent tenir à l’aise, celui de Roperz occupant une espèce de retrait.

    Cela fait, il se sentit la conscience plus tranquille, quoique, néanmoins, il ne fût pas rassuré tout à fait. L’idée d’avoir « brutalisé un de ses morts » lui causait de l’ennui. Il ne soupa point de bon appétit ce soir-là, et s’alla coucher plus tôt que d’habitude.

    Il avait déjà fait un somme, quand le bruit de la porte tournant sur ses gonds le réveilla.

    - Qui est là ? demanda-t-il, en se mettant sur son séant.
    - Tu ne m’attendais donc pas ? répondit une voix qu’il reconnut aussitôt, malgré son ton caverneux.
    - À te dire vrai, François Roperz, je pensais que tu serais venu…
    - Oui, je suis venu te montrer en quel état tu m’as mis !

     La lune était haute dans le ciel ; sa vive lumière éclairait toutes choses dans la maison du fossoyeur.

    - Vois, continua le spectre… On ne traite pas ainsi un vivant, encore moins un mort.

    Il avait déboutonné sa veste à longues basques. Poaz-coz ferma les yeux. Il y avait de quoi mourir de dégoût. La poitrine du grand Roperz n’était plus qu’un trou hideux où des fragments de côtes brisées apparaissaient mêlés à une sorte de bouillie verdâtre.

    - En vérité, François Roperz, suppliait le malheureux Poaz, en vérité, pardonne-moi !… Je ne suis pas aussi coupable que tu penses. Je ne voulais pas toucher à ta fosse. Je savais bien que ton temps n’était pas fini… Mais je ne suis qu’un domestique. Quand le recteur commande, je ne peux que m’incliner, sous peine de perdre mon unique gagne-pain, car je suis trop vieux pour changer de métier… D’ailleurs, c’est la première fois que pareille chose m’arrive. Jamais défunt n’avait encore eu à se plaindre de moi : tous ceux du cimetière te le diront…
    - Aussi, je ne te garde pas rancune, Poaz-coz. D’autant plus que tu as fait ton possible pour réparer le dommage que tu m’as causé involontairement…

    Le fossoyeur rouvrit les yeux. Le spectre avait reboutonné sa veste. Poaz-coz l’écouta parler désormais sans épouvante.

    - Je vois bien, s’écria-t-il, que, même dans l’autre monde, tu es resté le meilleur des hommes.
    - Hélas ! fit Roperz, le meilleur d’ici ne vaut pas grand ’chose là-bas.
    - Tu n’es donc pas entièrement heureux ?
    - Non. Il me manque une messe. J’ai pensé qu’après ce qui vient d’avoir lieu, tu n’hésiterais pas à la faire dire et à la payer de tes deniers.
    - Certes non, je n’hésiterai pas. Tu auras la messe qui te manque, François Roperz !
    - Tu ne m’as pas laissé finir ; il faut que cette messe soit dite par le recteur de Penvénan, par lui-même, entends-tu ?
    - J’entends.
    - Merci, Poaz-coz ! Prononça le spectre. Ce fut sa dernière parole. Le fossoyeur le vit sortir, traverser la place du bourg, et franchir l’échalier du cimetière.

    Le surlendemain, qui était un dimanche, au prône de la grand’messe, le recteur annonça pour le mardi de la semaine à venir un service « recommandé par Poëzevara, le fossoyeur, pour l’âme de François Roperz, de Kerviniou»

    Ce mardi arriva. La messe fut dite. Le recteur officiait en personne, et au premier rang des assistants était agenouillé Poaz-coz. J’y étais aussi, moi qui vous parle. Ma chaise touchait celle du fossoyeur.

    Au moment où, l’office terminé, le recteur s’acheminait vers la sacristie, Poaz me poussa le coude.

    - Regarde donc ! dit-il, d’une voix qui tremblait.
    - Quoi ?
    - Ne vois-tu pas quelqu’un qui entre à la sacristie, derrière le recteur ?
    - Si fait.
    - Tu ne le reconnais pas ?

    Et, comme je ne trouvais pas assez vite qui ce pouvait être, Poaz-coz me souffla dans l’oreille :

    - Mais, c’est François Roperz, malheureux, c’est François Roperz !

    C’était vrai. Je le reconnus tout de suite, quand Poaz me l’eut nommé. Le port, la démarche, le vêtement, c’était de tout point François Roperz. J’en demeurai tout abasourdi.

    - Tu verras, me dit Poaz-coz, il y a encore quelque chose là-dessous.

    En effet.

    Comme le recteur, après avoir dépouillé les ornements sacerdotaux, traversait le cimetière pour gagner son presbytère par le plus court, on le vit soudain s’affaisser sur lui-même et tomber mort, non loin de la fosse fraîchement comblée où, près du cercueil de François Roperz, reposait celui de Mab Ar Guenn.

     

    (Conté par Baptiste Geffroy. - Penvénan, 1886.)

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • L’intersigne de « l’enterrement »

    Marie Creac’h-Cadic, jeune filles de quinze à seize ans était servante à la ferme de Kervezénn en Briec. Non loin de Kervezénn, s’éteignait doucement, dans une chaumière isolée, un vieillard aveugle qui était l’oncle de Marie, à la mode de Bretagne, et à qui allait elle allait quelquefois faire visite.

    Un matin elle s’en revenait de Quimper, où elle avait coutume d’aller chaque jour porter du lait, avec une petite voiture à bras. On était en hiver et il faisait à peine jour. Marie se trouva tout à coup devant un char à bancs, dont un paysan qu’elle reconnut tenait le cheval par la bride. Elle n’eut que le temps de se garer avec sa voiture, dans la douve. Le char à bancs passa, elle vit qu’il contenait un cercueil. Derrière venait le porteur de croix, puis un prêtre, le recteur de Briec, et enfin le cortège funèbre. Marie ne fut pas médiocrement surprise de voir que le deuil était mené par les plus proches parents de son oncle l’aveugle.

    - Allons, se dit-elle, il paraît que mon oncle est mort.

    Elle rentra à Kervezénn, tout attristée, un peu dépitée aussi qu’on lui eût fait part de la mort du pauvre vieux, qu’elle aimait beaucoup.

    La maîtresse de maison remarquant qu’elle avait l’air toute drôle, lui demanda :

    - Qu’est-ce donc qui vous est arrivé, Marie ?
    -
    Il m’est arrivé que je viens de me croiser avec l’enterrement de mon oncle, et qu’on n’ait pas daigné me faire part de sa mort.

    La maîtresse de maison se mit à rire.

    - Vous avez rêvé ma fille, car certes vous n’étiez pas bien réveillée, quand vous avez vu ce que vous dites. Si votre oncle était mort, on l’aurait su dans le quartier.
    -
    Eh bien, répondit Marie, j’en aurais le cœur net ! Et elle alla, d’une course, jusqu’à la chaumière. Elle y trouva le vieil aveugle couché, comme à son ordinaire dans le lit clos, auprès de l’âtre. Seulement il avait la face toute jaune et ne respirait presque plus. Une de ses filles qui était là, avec d’autres parents invita Marie à se joindre à eux pour la veillée, cette nuit-là en ajoutant que ce serait sans doute la dernière.

    Elle ne manqua pas de s’y rendre.

    Comme elle était un peu fatiguée de sa journée, elle s’assoupit, au bout d’une heure ou deux. Soudain, il lui sembla que quelque chose de lourd venait de heurter la porte. Elle se réveilla en sursaut, et s’aperçut que les autres veilleurs eux aussi dormaient d’un sommeil profond.

    La porte cependant s’était ouverte. Marie vit entrer un cercueil qui fut déposé par des mains invisibles sur le banc-tossel.

    Elle eut grand’ peur et se tint coi à la place où elle était assise. Elle serra même très fort ses paupières sur ses yeux. Mais quand elle ne vit plus, elle entendit les mains mystérieuses fourrager dans le cercueil parmi les rubans de bois ou ripes qu’on étend sur les cadavres et le chanvre peigné que l’on tord en guise d’oreiller sous leur nuque.

    En ce moment l’oncle fit un long soupir.

    À l’aube, on constata qu’il était déjà tout froid.

    Marie Creac’h-Cadic s’en fut à Kervezénn, le cœur chaviré, prier qu’on voulut bien lui permettre d’assister  à l’enterrement. Mais la maîtresse de maison lui fit observer que les pratiques de la ville attendaient leur lait, qu’elle n’était d’ailleurs que la parente éloignée du mort et qu’elle s’était suffisamment acquittée envers lui en le veillant toute une nuitée.

    La pauvre fille dut se résigner. Elle s’attela à la petite voiture et se dirigea vers Quimper. Elle rencontra l’enterrement – le vrai, cette fois, -  au même tournant du chemin où elle avait déjà croisé l’autre.

    Craignant qu’on ne lui fie reproche pour n’être pas venue se mêler au cortège, elle se jeta dans un champ dont la barrière était ouverte. Elle attendit là, en regardant à travers les ajoncs du talus, que le convoi se fût éloigné. Elle s’apprêtait à quitter sa cachette quand elle fut clouée sur place par la stupeur.

    Voici que par la route s’avançait d’un pas hésitant un vieux à la figure jaune comme cire, et c’était son oncle, son oncle l’aveugle qui suivait à distance son propre enterrement.

     

    Pour le coup Marie Creac’h-Cadic s’évanouit d’épouvante. Des gens qui passaient par le champ la trouvèrent une heure plus tard, qui gisait inerte dans le fossé, ils  la rapportèrent à Kervezénn, à demi-morte.

    Conté par Marie Manchec, couturière à Quimper.

     

    © Le Vaillant Martial 


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