•  

    - Les criérien ?

    - Oui les criérien. Les morts ...

    - Encore des morts ?

    - Oui, les mors. Le peuple nombreux des morts qui se pressent ici, sur la mer, comme les Anaon[1], lors de la nuit de kala-goañv, le long des chemins creux. À la différence qu’ici c’est une république maritime.

    - Écoutez-donc ce qu’écrivait Cambry, en 1798, dans son voyage dans le Finistère, à propos de l’île de Sein que vous voyez là-bas sur ces arpents de lande rase, guère plus grands qu’un curragh pétrifié : « Les portes des maisons ne se ferment qu’aux approches de la tempête, des feux follets, des sifflements l’annoncent : quand on entendait ce murmure éloignée qui précède l’orage, les anciens s’écriaient : fermons les portes, écoutez les crierien, le tourbillon de la nuit les suit, ces crierien sont les ombres, les ossements des naufragés qui demandent sépulture, désespérés d’être, depuis leur mort, ballottés par les éléments.. »

    - C’est terrible murmura, la fille, la gorge nouée par l’émotion. Et ce sont eux que nous entendons à présent ? Ces plaintes, ces longues plaintes comme de hurlements d’enfants qu’on égorge, elles viennent d’eux ?

    - Sans aucun doute, répondit l’Ankou, d’un air sombre. Les parages sont si dangereux que les fonds marins sont un véritable cimetière. Un cimetière d’âmes errantes. De l’autre côté, là-bas, au-delà de l’île entre ses derniers rochers et le phare d’Ar-men, dont la construction fut un véritable supplice pour les hommes, des centaines de bateaux furent drossés sur les rochers. Malgré le courage et l’extrême dévouement de la population insulaire des milliers d’hommes furent emportés à jamais par les lames. Leurs âmes n’ont toujours pas retrouvés le repos éternel. Fermez donc les yeux et écoutez encore ce qu’Anatole Le Braz, à la fin du XIXème siècle, écrivait sur le secteur, après avoir fait un voyage ethnographique à Sein. Ces propos, il les tenait du père Brazider, un vieux loup de mer qui avait plus d’une campagne de pêche à son actif : « Ah si Dieu pouvait découvrir pendant huit jours, les fonds de la chaussée de Sein, c’est là, que l’on ferait fortune en un clin d’œil rien qu’à ramasser les trésors qu’elle a gardés entre les dents, la gueuse, et qu’elle a chipés au passage. Car ce n’est pas seulement les naufrages que l’on connaît ou dont on a souvenir ici. Y en a qu’on ne sait seulement pas et qui ont coulé sans dire ouf ! Par les nuits de brume dans les eaux profondes comme la hauteur ce phare ... Ni vu, ni connu. Avec ça, que cette île est comme un caillou. Rien que des courants tout à l’entour et qui vous filent des nœuds de cinq cent diables. Ah !  ouiche, les cadavres de tous ces hommes-là, cent ans que ça dure, ils ne sont pas revenus apporter de leurs nouvelles, allez ! Ni dire par ou qu’ils prenaient le prenaient le large ! Quelques fois on retrouve, des morceaux de gens qu’on ne se sait jamais d’où ils sortent. Des bouts de jambes dans des bottes. C’est ici le vrai coin, de ce côté-là, dans la chaussée. Ça vous dévorerait un cuirassé comme un lapin. Le Raz n’est rien à côté. »

    - Brrr, fit la fille, ça glace les os. Et les crierien ?

    -  Eh bien ce sont eux ! Ce peuple immense et anonyme, ces visages à la chair flasque, verdâtre, décomposé, ces têtes sans yeux qui vous épient la nuit de leur nuit sans fond et sans espoir. Les malheureux s’agrippent sur les îlots qui hérissent le ras et la chaussée. Aussi nombreux que les dents dans la gueule d’un requin peau bleue. À Tévennec, ils sont serrés comme les sardines dans des boîtes des conserveries de Douarnenez. Et puis on les ramasse.

    - Où donc ?

    - Sur le bag-Noz. Le bateau de la nuit. On l’appelle ainsi parce qu’il surgit d’ordinaire la nuit, sans que l’on sache précisément de quelle direction, il vient. Il paraît insensible à la direction du vent et n’est assujetti aux virements de bords, ni aux changements d’allure, comme les autres bateaux. C’est une sorte de « hollandais volant », chargé à ras bord d’âmes en peine. Un esquif sombre comme la nuit que l’on voit passer, au large de l’île, toutes voiles dehors et portant un pavillon en berne. De ses flancs s’échappent des hurlements, des suppliques, des plaintes, des gémissements si lamentables qu’ils arracheraient des larmes même au cœur les plus endurcis. Il arrive parfois que des pêcheurs attardés en mer le croisent à leur retour vers l’île, qu’ils le voient de loin, avec son gréement troué, noir comme un cul de basse fosse. Mais sitôt que leur barque s’en approche, l’autre s’éloigne, son image s’atténue, puis elle disparait complétement. Et les voix elles-mêmes deviennent si lointaines, si ténues, qu’on ne sait plus si elles viennent des profondeurs du ciel ou de celles de la mer. Il peut s’évanouir, au moment où on le regarde, pour réapparaître, un instant après, sur un tout autre point de l’horizon. Mais gare à ceux qui le voient, car le bag-noz est un oiseau de mauvaise augure. À chaque fois qu’il apparaît, tantôt incliné sur les eaux sombres, tantôt dessiné dans les nuages, c’est un signe que la mer ne va pas tarder à se  déchaîner et à réclamer sa provende de chair fraîche, car c’est une grande dévoreuse.

        L’homme de barre a, dit-on, les traits du dernier noyé de l’année. Des ramasseuses de goémon, étaient restées travailler un soir à la pointe de Kilaourou. Parmi elles se trouvait Madame Fouquet, dont le mari avait fait naufrage, quelques semaines auparavant dans la Chaussée de Sein. Malgré les recherches entreprises, on n’avait toujours pas retrouvé le corps, que la mer refusait de rendre aux vivants. À la tombée de la nuit, la silhouette reconnaissable entre toutes du bag-noz, se profila au-delà de la pointe. Il était suffisamment près de la côte pour que les femmes puissent voir distinctement sa coque, son gréement et son gouvernail. Et ...horreur, c’est son propre époux que la pauvre veuve Fouquet vit à la place du barreur. Se précipitant jusqu’à la taille dans l’eau glacée de l’océan, elle hurla alors de toutes les forces de sa poitrine, le nom de l’aimé :

    - Jozon ! Jozon Kès ! (mon cher Joseph)

        Hélas le bag-noz continua sa route, imperturbablement, silencieusement, sans que le pauvre Joseph n’entendit sa femme, ni se détournât une seule seconde ...

    - C’est affreux, fit Enora en reniflant, sans que l’Ankou ne sache vraiment si c’était le froid de la nuit tombante ou la compassion que lui inspirait la triste histoire, qui faisait couler le nez de sa compagne.

    - C’est vrai, grommela le vieux, qui ne voulait pas non plus laisser transparaître trop d’émotion et qui depuis le temps exerçait la profession de faucheur d’âmes, avait été forcé de passer le mors et la bride à sa sensiblerie naturelle. C’est vrai. Mais vous savez, nous sommes ici dans des parages bien surprenants. Des lieux habités.

    - Ah oui. Par qui encore ? Ce bag-noz qui charroie les âmes tourmentées, éternellement souffrantes, angoissées, ce n’est donc pas tout ?

    - Oh que non, fit l’Ankou, les orbites sans fond pointées vers l’horizon. Que non ! Il y a encore ... ces femmes. Prêtresse ? Demi-Déesses ? Servantes en tout cas de l’ancienne religion. Rebelles au nouvel ordre, celui de la croix, du bénitier, de la mortification des sens. C’est comme si elles s’étaient donné rendez-vous ici, au bout du monde, dans ces étranges estrans où la parole du dieu unique achoppe sur les rochers et s’effiloche dans les vents fous.

    - Mais qui donc ?

    - Les Sènes, que certains, que certains auteurs nomment les « galliseanae » ! Des femmes douées de pouvoirs nombreux, qui parlaient aux éléments et probablement pouvaient leur donner des ordres. Légende ou réalité ? Allez savoir. En tous cas voici ce qu’écrivait à leur sujet Pomponius Mela, un auteur latin : « L’île de Sein est située sur la côte des Osismi. Ce qui la distingue particulièrement, c’est l’oracle d’une divinité gauloise. Les prêtresses de ce dieu gardent une perpétuelle virginité. Elles sont au nombre de neuf. Les gaulois les nomment Sènes. Ils croient qu’animées d’un génie particulier, elles peuvent par leurs vers, exciter des tempêtes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de toute espèce animale, guérir les malades et prédire l’avenir. Mais elles n’exercent leur art que pour les navigateurs qui prennent la mer dans le seul but de les consulter.

    Des femmes incroyables ....

    - Oui des sortes de Druidesses, qui, comme leur confrères d’Irlande, agissaient sur les éléments. Mais nous avons bien là, la preuve que des femmes, contrairement à ce qu’affirment certains néodruidisants ou des auteurs vaguement, comment dites-vous dans votre langage moderne ... « machistes ? » pouvaient exercer le ministère druidique. Mais les Sènes ne sont pas les seules à hanter ces épouvantements, ni la mémoire des hommes.

    - Ah ?

    - Oui, à en croire toujours Le Braz, lors de son séjour dans l’île de Sein, l’une de ses informatrices lui parla encore plus longuement, sur un ton entendu du bag-sorserèz ...

    - Encore un bateau fantôme ? Décidément ça pullule dans le coin ....

    - Vous ne croyez pas bien si bien dire cingla l’Ankou. Il s’agit d’un « bateau » qu’empruntaient jadis les sorcières de l’île pour aller aux fameux sabbats de la mer. Les mauvaises femmes s’y rendaient afin de vouer des voisins, voire des membres de leur famille avec qui elles avaient des conflits d’intérêt.

    - Vraiment très élégant ....

    - Vous savez c’est une vieille, très vieille coutume. Sans doute une dégénérescence du sacré et de la religion druidique ...Mais que voulez-vous. C’est du reste exactement ce que faisaient ces « druidesses » de Chamalières lorsqu’elles promettaient d’autres femmes aux affres de l’enfer, en gravant leurs malédictions sur des tablettes de plomb. Ou encore ce que répétèrent, durant des générations, les femmes de la région de Tréguier qui s’en allaient discrètement à l’insu de tous « vouer » leurs ennemis à Saint-Yves de Vérité, sorte de double terrible et immémorial du patron des Bretons.

        En tous cas, le bag-sorserèz selon l’informatrice de Le Braz était « Une manne d’osier à fond rentrant comme un cul de bouteille, dans laquelle les femmes de l’île ont coutume de porter leur fardeau sur leur tête et qui leur sert particulièrement à transporter le goémon qu’elles ont ramassé sur le rivage. La femme qui a le « don » se place dedans à croupetons, comme dans une barque véritable le baz-bedina (bâton à goémon), sorte de petite baguette solide qu’elles plantent dans le goémon pour le tasser et le maintenir, fait office de mât et le tablier de la sorcière attaché à ce mât se déploie en guise de voile. »

    - Mais ce sont des parages ... infernaux. Vous n’avez vraiment rien d’autre dans votre sac à malice l’Anjou ? Souffla Enora sur un ton où la supplique le disputait à l’agacement.

    - Si, bien sûr, c’est ici, comme je vous l’ai dit, un lieu fort. Un lieu paroxysmique. Ne vous attendez pas, au bout du monde, à des histoires mièvres de fées butineuses, propres sur elles, avec des ailes bien vissées dans le dos, sages comme sur un portait victorien, des êtres à la Rackham, pour les petites filles et les âmes fragiles. Non les femmes dans l’imaginaire des Celtes et des Bretons détiennent la souveraineté. Ce sont elles qui, comme dans le récit Irlandais de Grainne et Diarmaid jettent leur dévolu sur les hommes et en font en quelque sortes  leurs ...obligés. Parfois même leur jouet. Rien ici de semblable à l’ordre méditerranéen dans lequel la femme est une perpétuelle mineure. Les êtres du bord du monde, celles qui vivent et évoluent, ici, entre deux tempêtes, entre deux nappes de brouillard, entre deux naufrages, se nourrissant des rêves des hommes, mais aussi de leurs hantises et de leurs cauchemars, sont des êtres forts. Ambivalents, souvent. Ambigus toujours. Les femmes d’ici, jeune fille, sont belles. Belles comme le jour à damner un saint. Mais elles parfois les maléfices à fleur de peau. À fleur de lame comme ...

    -  Comme  ...

    - Comme ?

     

    © Le Vaillant Martial

    [1] Le peuple immense des âmes en peine s’appelle l’Anaon.


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  • Rencontre sur la Lande

     


     

     

    Elle marchait droit devant elle, enjambant l’échalier du cimetière, déambulant entre les tombes aux dalles de schiste et de granite gris diaprées de lichens rouges et jaunes et or. Puis elle sortit, traversa la place à vive allure, enivrée par la mélodie du vent et escalada la montagne. Elle marcha longtemps. Goûtant avec une joie profonde au plaisir de fouler le sentier constellé d’éclats de quartzite.

    Parvenue au somment du Menez Mikael, le temps se calma soudain. La petite pluie fine cessa progressivement, tandis qu’un halo bleuté montait de la chaîne de reier et de meneziou qui s’étendait à perte de vue et qui, sous les effets de la Lune, faisait à la montagne Bretonne une longue crête de saurien antédiluvien.

    La fille résolut de s’asseoir sur une pierre. Puis elle ferma les yeux et ne tarda guère à s’assoupir à moitié.

    - Bonsoir fit la voix

    Se retournant, elle aperçut, à une vingtaine de mètres derrière elle une silhouette haute et fine qui s’approchait d’elle à pas lents et mesurés. Dans le halo de brume, elle ne pouvait en distinguer les contours précis, en dépit de la lumière de la lune. Mais l’homme semblait coiffé d’un drôle de chapeau à larges bords comme elle avait pu en voir sur les gravures anciennes.

    - Bonsoir, répondit-elle, sur un ton qui se voulait assuré mais qui cachait mal son trouble.

     

    Qui pouvait donc bien se promener, cette nuit, ici, en ces lieux désolés et désertiques et quelles pouvaient être ces raisons ? Se pouvait-il que ce fût un paysan égaré, sur la lande, tombé en panne peut-être ou l’un de ces insomniaques dont la Bretagne regorge ?

    L’autre ne lui laissa guère le temps de tourner ces pensées dans sa tête. D’une voix profonde métallique et caverneuse, il reprit, sur un ton presque de reproche :

    - C’est bien un drôle de temps, une drôle de nuit, mademoiselle, pour ... traîner comme ça, seule sur la lande ... Dans les Monts d’Arrée ... vous n’avez pas peur de faire de mauvaises rencontres.

    -  De quelles rencontres voulez-vous parlez ? Non je n’ai pas peur. Du reste j’arrive de Paris et il y a plus de danger là-bas qu’ici, au plein cœur de la Bretagne.


     

    - Oh tout est relatif, fit l’homme qui s’était approché, mais dont un large manteau masquait le visage. Tout est relatif ......

    - Que voulez-vous dire ?

    - Je veux dire que les dangers de là-bas ne sont pas ceux d’ici, tout simplement

    - Vous ne pouvez pas être un peu plus explicite ?

    - Eh bien ce pays  est comment dire ... habité, et que nous sommes dans une période de l’année ...particulière. Particulièrement propice à certaines rencontres.

    - Je crois que vous aurez du mal à me faire peur, vous savez. Ma voiture n’est pas très loin. J’ai des amis en bas, au village. Et mon téléphone portable dans la poche de mon kabig.

    - Oh, Oh, je vois. Alors bien sûr Pouvez-vous à ce propos appeler votre ... auberge ?

    - Oui bien sûr, fit la fille en sortant de sa poche un téléphone de la dernière génération. Mais, mais ... que se passe-t-il ? ...je ... je ... je n’ai pas de réseau ... comme si les ondes étaient brouillées. Je ne parviens pas à établir le contact ... c’est surprenant. La première fois que cela m’arrive.

    - Eh Eh fit l’homme assis maintenant sur un bloc de quartzite, à quelques mètres. Eh, eh répéta-t-il sur un ton d’autosatisfaction, comme s’il s’était réjoui d’un mauvais tour joué à l’inconnue. Qu’est-ce que je vous avais dit ?

    - Vous ne m’avez rien dit, fit la fille sur un ton où l’agacement masquait mal l’inquiétude.

    - C’est surprenant comme vous êtes vite désarçonnés, sans les béquilles de la technologie, vous les enfants perdus d’une époque désenchantée.

    - Mon époque, l’interrogea la fille ? Mais ce n’est pas aussi la vôtre, vous n’êtes pas encore ...

    - Vous voulez dire... « mort », sans doute ? Mademoiselle ...Mademoiselle ?

    - Keradeg, Enora Keradeg.

    - Oui c’est un nom breton, vous avez des raines ici ?

    - Oui, oui, plus ou moins ... Mais ça remonte à mes grands-parents.

    - Je vois, je vois ...

    - Et vous ?

    - Comment fit l’autre visiblement vexé. Comment vous ne me reconnaissez pas ?

    - Comment vous reconnaîtrai-je puisque je ne vous connais pas.

    - Alors se tournant vers la fille, l’homme lui fit face soudain. Elle faillit pousser un cri d’épouvante en voyant le regard vide dans les orbites décharnées de l’étranger qui semblait aussi maigre, aussi étique qu’un squelette d’une fosse commune.

    - On ne vous a donc jamais parlé de moi ?

    - Pourquoi Diable m’aurait-on parlé de vous ?

    - Chuuuut, chut fit le bougre en mettant un doigt sec comme un sarment de vigne sur sa bouche sans chair

    - Chuuuut, pas de publicité à la concurrence !  C’est vrai que l’on a tendance à m’oublier, ces temps-ci .....Je n’ai pas de nom. On me nomme tout simplement ...l’Ankou. ça veut dire l’oubli, l’angoisse ... tout ça à la fois .... Voyez-vous, Mademoiselle Keradeg ... J’étais comment dire .....un personnage célèbre jadis. Dans toute la Bretagne du reste. Héritier de Taramis et Despeter, les dieux celtiques de la mort, dont je suis un des avatars, plus ou moins christianisé, j’étais, comme vous dites maintenant une « star ». Une sorte de star, vénérée dans toute la Bretagne, du septentrional Trégor jusqu’en riante Cornouaille. Je voyageais sur ma karrigel, toujours de nuit, en quête d’âmes à moissonner. C’est cela ! J’étais un moissonneur ! Un moissonneur d’âmes. On me craignait. Mais au fond, je représentais pour les hommes et pour les femmes de vos clans cette part de mystère, sans laquelle ils ne pouvaient pas vivre. J’inspirais la terreur sans doute. Mais en même temps, ce délicieux frisson du sacré.

    Pour les anciens j’étais un peu comme un membre de la famille. J’avais mes lois et mes habitudes.

    - Lesquelles ?

    - Par exemple, je donnais au dernier mort de l’année mon propre visage. C’est lui qui avertissait ceux qui devaient quitter le monde terrestre dans l’année à venir qu’ils devaient préparer leur âme et leurs bagages pour le grand voyage. J’étais célèbre. Très célèbre. Figurez-vous que je suis même le héros d’un livre de tout un livre !

    - Oui fit la fille, qui commençait à se prendre d’affection pout cet être jadis si puissant et aujourd’hui déchu. La légende de la chez Bretons Armoricains d’Anatole Le Braz. Je l’ai lu. Enfin, j’en ai lu quelques passages, au cours de mes vacances d’été en Bretagne. J’aime cette atmosphère ...onirique ....

    - Ne dites pas cela, jeune fille. Ce qui pour vous est qu’onirisme voire fariboles et fantaisies, était pour vos ancêtres le reflet de la stricte vérité. À présent mon travail se raréfie, je ne puis œuvrer réellement que pour ceux qui croient en moi. Profondément, Sincèrement. Et ceux-là disparaissent les uns après les autres. Je n’aurai peut-être bientôt plus de raison d’être et d’autre existence que dans les vieux grimoires ou dans quelques fêtes ...folkloriques. Ce n’est guère réjouissant.

    - Je vois fit la fille, en se rapprochant insensiblement du vieux solitaire. Et personne ne se soucie plus de vous ? Vous n’avez pas de famille ?

    - De famille, pas vraiment un vague cousin ......

    - Vous n’étiez pas toujours tendre, ni généreux avec vos ouailles à ce que j’ai entendu dire ...On vous prétendait cruel, insensible à la douleur de l’agonisant comme à la peine des familles ...

    - Mais ne vous asseyez donc pas sur cette faux ! Vous pourriez vous blesser ! Vous savez, si elle ne travaille plus qu’occasionnellement, elle est encore efficace. Son fil est bien affuté.

    C’est alors qu’Enora Keradeg aperçut l’outil de travail du moissonneur de la mort. C’était une belle faux, au manche de chêne écorcé, à la poignée fermement chevillée et usée par les mains vigoureuses, et à la lame finement aiguisée qui lançait des éclairs dans la lueur de la lune. Mais elle était emmanchée à l’envers.

    - C’est normal qu’elle soit comme ça ?

    - Que voulez-vous dire ?

    - Comme ça, emmanchée à l’envers.

    - Oui fit l’Ankou, sur un ton résigné. C’est plus facile pour  moissonnes les âmes. Et puis vous savez les hommes ont commencé à me représenter ainsi. À Ploumilliau ou encore à Saint - Hernin, ou à  Bulat - Plestivien où il existe quelques-unes de mes plus belles effigies, en pierre ou en bois, précisa le vieux avec une sorte de coquetterie dans la voix. Je n’ai pas voulu les décevoir, ni les faire mentir. Même si parfois j’aimerais remettre la lame des moissonneurs ... je la conserve ainsi par une sorte de respect inné de la Tradition ... Je suis un sentimental, malgré mes dehors un peu bourrus.

    - Je vois, je vois fit la fille, de plus en plus attendrie. Et moi, vous aller me faucher aussi ?

    - Non, non, ce n’était pas mon but en me manifestant à vous ? je sais que vous êtes appelé à exercer une brillante carrière littéraire. J’ai voulu en même temps vous aider ...et puis ...

    - Et puis ?

    - Et puis, profiter un peu de cette plume qui ne tardera guère à s’affirmer, pour témoigner de ma permanence ... Que voulez-vous, on n’est pas de bois ... Même moi. Dans cette civilisation du Viagra, du lavabo, du téléphone portable, d’Internet, de la télévision, du DVD ...et de toutes ces béquilles que l’homme a inventées pour calmer ses hantises du temps qui passe, de Chronos qui dévore ses propres enfants, on oublie parfois l’essentiel. Et là je voudrais, à travers vous, le leur rappeler ... un peur ...

    - D’accord, fit la fille, mais alors vous allez me transmettre votre savoir.

    - Mieux que cela, je vais vous faire voyager de l’autre côté, de l’autre côté du miroir, dans le monde dense et extraordinairement luxuriant de l’imaginaire des Bretons. Pour cela, il nous faudrait des années et vous n’avez qu’une semaine de vacances il me semble.

    - Oui c’est exact

    - Eh bien, ne perdons pas de temps !

    Au moment de se lever, Enora sentit dans la poche de son kabig quelque chose de dur et de long. En y plongeant une main curieuse, elle saisit le goulot d’une flasque remplie d’un excellent Lambig que ses compagnons de fest-noz y avaient glissée subrepticement au moment où elle leur faussait compagnie. Charmée par cette délicate attention, elle s’empara, dévissa le bouchon, en but une longue, voluptueuse rasade. Puis elle en proposa au vieux.

    - Vous savez l’eau de ... vie, ce n’est vraiment pas recommandé pour ma santé. Mais pour vous faire plaisir, je vais tout de même faire une exception à mon régime et en boire une lampée.

    Il n’en fallut guère plus pour définitivement sceller l’alliance inattendue et délier la langue de l’Ankou qui sembla soudainement oublier sa réclusion, son semi-chômage et toutes ses modernes déconvenues.

    - Si vous le souhaite, fit le vieux, je puis vous proposer un petit pèlerinage ...comme un Tro Breiz. C’est cela un  Tro Breiz des lieux de mes exploits. Et de tout l’imaginaire qui l’entoure. Il y a beaucoup à dire vous savez. À commencer par cette nuit merveilleuse, cette nuit fabuleuse.

    - Oui, Monsieur l’Ankou. J’aimerais bien, mais comment faire un Tro Breiz, en une semaine. C’est un peu court, vraiment surtout avec ma coccinelle un peu fatiguée.

    - Tut, tut, tut Jeune fille. Et d’abord, je vous prie ne me donnez pas du « Monsieur », vous pourriez m’impressionner. Appelez-moi l’Ankou, simplement comme tout le monde ici. Vous savez ma karrigel est bien un peu vieille et brinquebalante, qui plus est,  elle n’est pas bâchée et dans les mois noirs elle n’est pas réellement confortable. Mais vous verrez, elle peut traverser les landes et les forêts, parcourir sentiers et chemins creux à une vitesse qui vous surprendrait. Acceptez donc d’y prendre place.

    - D’accord répondit Enora à moitié rassurée seulement. A une condition que parfois, selon mes envies, vous me laissiez prendre ma voiture.

    - Vous ferez comme bon vous semble. Une ultime pardon, je ne voulais pas vous heurtez requête ?

    - Oui puisque vous y êtes, j’aimerais que vous évoquiez aussi d’autres pays de l’imaginaire de cette terre de légendes.

    - Bon, bon, puisque vous le souhaitez, bougonna l’Ankou, à demi-convaincu.

    Alors, montez donc.

    Par des chemins creux qui semblaient mener au cœur de la terre, la karrigel s’ébranla tirée par une vielle carne qui semblait multi-centenaire et que la fille avait toutes les peines du monde à distinguer dans la nuit. Longtemps, elle dévala les pentes abruptes de l’Arrée, faisant grincer ses essieux et crisser ses roues cerclées de fer, sur les plaques de schiste. Arrivée dans un endroit où la terre était gorgée d’eau, l’Ankou intima au cheval, l’ordre de s’arrêter.

    - Voilà jeune fille. Vous êtes ici au plein cœur de ce que nos anciens nommaient, avec une nuance de respect mêlé de crainte, le Yeun, le Yeun Ellez. Un endroit si sinistre, si humide et si froid en hiver qu’ils le considéraient comme l’entrée de l’enfer. C’est en cette période de l’année qu’il faut venir s’y recueillir et sentir le souffle des morts de l’autre monde.

    - Pourquoi précisément ? dit la jeune fille qui se souvenait de ces propos tenus au fest-noz par ses compagnons de comptoir.

    - Parce qu’approche la nuit de l’entrée dans l’hiver et du début de l’année. Une nuit magique que les Celtes continentaux appelaient Samonios et que les Irlandais, continuent dans leur moderne calendrier à nommer Samain. Une parenthèse dans le temps. Une suspension du temps. Une porte ouverte, grande ouverte ....

    -  Vous m’en avez dit trop ou trop peur. Et la suite ?

    - Une nuit de tous les dangers au cours de laquelle, jadis, les morts revenaient nombreux, hanter les maisons où vivants, ils avaient eu leurs repères. Pour eux la maîtresse laissait sur la table un pichet de cidre et des piles de crêpes rondes et blondes comme des soleils. La Bretagne avait de la mort une conception très différente de celle de l’Irlande. Là-bas, durant la nuit d’halloween, qui avait, comme la Toussaint, succédé à l’antique Samain, c’étaient les fairies, qu’il serait assez réducteur et maladroit de traduire par « fées » qui s’engouffraient dans le monde des vivants, pour tourmenter les hommes, les femmes, les enfants, et même les animaux ? C’était un peuple espiègle et un peu méchant qui n’aimait rien d’autre que de jouer des mauvais tours et causer des désagréments aux pauvres mortels. L’atmosphère de la Bretagne profonde était plus intimiste. On entretenait avec la mort un rapport plus familier, moins terrifiant. D’ailleurs, nul autre qu’Anatole Le Braz, le Trégorrois, ne décrivit mieux ces moments magiques et sacrés qui rythmaient l’année des Bretons comme elle avait jadis rythmé celle de leurs ancêtres Celtes. Écoutez ceci, fit le vieux, en sortant d’un pan de son long manteau troué, un ouvrage relié pleine peau. Je vais vous lire un extrait de La nuit des morts, l’un des textes les plus fins que l’on ait rédigé sur ce moment privilégié. Le Braz l’écrivit peu de temps après avoir passé une nuit de Samonios) Spézet dans la Montagne noire :

    - C’est l’annonciateur des morts me dit Ronan.

    Et il m’expliqua que le soir du 1er novembre, un homme avait mission de parcourir le bourg en agitant une cloche pour avertir de l’approche de minuit, l’heure des trépassés.

    - Allons soupira un paysan, nous avons suffisamment usé du feu


     

    Place aux ancêtres, maintenant ! Vous connaissez l’adage : « La mort est froide, les morts ont froid.

    - Nann ajouta, rassemblant ses jupes :

    - Puisse la chaleur du foyer leur être douce !

    À quoi chacun répondit : « Ainsi soit-il » comme à la fin d’une prière.

    Les veilleurs prirent congé. Je fis quelques pas hors de la maison et les regardai s’enfoncer peu à peu dans la nuit. Le vent soufflait par grandes rafales soudaines, avec de brusques accalmies. Le brouillard s’était dissipé. Une lune molle et comme à demi fondue, pareille à ses méduses qu’on voit flotter dans les transparences de la mer, entre deux eaux, baignait les formes immobiles du Menez d’une clarté morte, d’une sinistre clarté  polaire, les champs, les landes bleuissaient vaguement, tels des lacs endormis.

    Dans le bourg, les portes se fermaient, les verrous criaient et les étroites lucarnes percées sous l’auvent des toits s’éteignaient l’une après l’autre.

    Ronan me héla :

    - Il faut rentrer ... Nous n’avons plus à nous que quelques instants, Nann et ma femme ont fini  de dresser le couvert des Anaons.

    Sur la table de la cuisine s’étalait une nappe de toile passée u safran, avec de longues franges qui pendaient : des mets de toute sorte y étaient disposés, une tranche de lard, des galettes de Sarrazin, une énorme jarre de crème mousseuse.

    - Les morts disait le pillaouer, sont friands de lait, le lait purifie.

    J’avais devant les yeux tous les préparatifs d’un repas des Ames d’une « parentation » à la manière antique. Le spectacle ne laissait pas d’avoir son originalité.

    - Et les morts viendront ? demandai-je

    - Pouvez-vous en douter, répliqua vivement Gaïda. Certes oui, ils viendront. En ce moment même ils sont sur le point d’arriver. Ils s’assoiront là où nous sommes assis, et ils causeront de nous, comme nous avons causé d’eux, et ils s’en iront qu’au petit jour, après avoir promené de tous côtés leurs regards à qui rien n’échappe, contents ou fâchés selon que l’inspection leur aura semblé bonne ou mauvaise.

    - Quelqu’un les-a-t-il vus ?

    - Personne, je pense n’a eu l’audace de les épier.

    - Si fait, intervint la vieille Nann. Gab Prunennec les voulut voir. Il glissa un coup d’œil furtif par-dessus les draps. Mal lui en prit. Les défunts de sa famille, son propre père à leur tête, lui arrachèrent les prunelles avec les ongles, et tout le restant de ses jours, il pleura des lares de sang ...Si vous ne m’en croyez pas, homme de la ville, dormez cette nuit face tournée vers la muraille.

    Un frisson parcourut ses membres.

    - Tenez, ajouta-t-elle, devenue très pâle, c’est un signe ! ....Une âme vient de me frôler ... Bonsoir ! »

    - Brrr, ce n’est pas très gai votre histoire, grommela Enora, lorsque l’Ankou, marquant une pose, ferma l’ouvrage en prenant soin de marquer la page au moyen de son index décharné.

    - Peut-être. Mais c’est la réalité de cette époque où vos ancêtres vivaient dans la présence permanente des défunts. Un reflet du monde Celtique qui ignorait les frontières véritables et tranchées entre l’ici-bas et l’au-delà.

    - Des histoires, comme celle que vous venez de me lire, vous en avez encore beaucoup dans votre musette ?

    - Plus que vous ne l’imaginez. D’ailleurs je ne vous ai pas lu toute l’histoire, mais seulement un extrait. Pour vous montrer que jadis, les Bretons prenaient soin des morts du clan.

    - Au fond la nuit est propice au frisson. Et je commence à me sentir bien avec vous. Vous m’en racontez une autre ?

    - Si vous voulez. Alors celle de ce vaurien de Wilherm Postik, un conte collecté par Émile Souvestre dans la première moitié du XIXème siècle et, magnifiquement mis en scène dans les derniers Bretons. Le Morlaisien Souvestre, après avoir tenté une carrière littéraire Parisienne était finalement revenu au pays où il résolut de faire œuvre de collectage populaire. C’était l’un des premiers « folkloristes ». Mais c’est aussi un homme de lettres hors pair. Une plume, un peu injustement oubliée aujourd’hui. À l’époque, il faut croire que ces récits et tout particulièrement sa version modernisée de La Ville D’Ys et ses Lavandières de la nuit, impressionnèrent les esprits. Car deux peintres de talent et de renom les traduisaient en tableaux très évocateurs. Les « lavandières » de Yann Dargent obtinrent même un franc succès au Salon des Indépendants de 1861. C’est une immense huile sur toile que vous d’ailleurs admirer aujourd’hui au musée des Beaux-arts de quimper, dans un fonds consacré à la Bretagne du XIXème  siècle, réhabilité après avoir connu le purgatoire des caves du musée durant des décennies ....

    - Vous racontez ????

     

     © Le Vaillant Martial

     

     

     

     

     

     


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    Le fantôme et la borne


    I

     

    l y a de cela plusieurs siècles on voyait encore souvent des miracles, et l’on ne parlait point ici la langue du haut pays. Cette pierre n’était point au bord de la lande, comme vous la voyez maintenant, mais plus bas, dans la terre labourable qu’elle séparait en deux parties inégales. La plus petite appartenait à un homme appelé Yvon, la cabane se trouvait ici près de la bruyère, l’autre, comprenant presque tout le coteau, était cultivée par Claude Perrin de la paroisse de Trégenest.

    Si le pauvre eût envié le riche, les chrétiens auraient soupiré en disant « C’est la misère qui fait le pêcher ». Toutefois, ils l’eussent compris, mais ce fut le riche qui envia le pauvre. Voyez la folie humaine !

    Claude récoltait une gerbe quand son voisin récoltait un épi, ses greniers étaient comblés, lorsque la femme d’Yvon remplissait son tablier, et cependant il jeta un regard de jalousie sur ce coin de terre où Dieu avait mis le pan du pauvre. Il le haïssait d’être son voisin, comme s’il ne fallait pas toujours en avoir un, puisqu’il n’y a que Dieu qui ait tout !

    Perrin chercha longtemps les moyens de prendre pour lui le seul coteau entier. Il eût bien voulu trouver un tort à Yvon, malheureusement celui-ci était un homme de paix, priant soir et matin sans se plaindre, et soignant sa femme qui avait été belle et qui maintenant se mourait. Le courage lui tenait lieu de richesse, la patience de bonheur. Claude l’entendait chaque jour conduire son maigre attelage dans les sillons en chantant, tandis que lui, qui était riche et sans malades au foyer, il ne pouvait chanter, tant il est vrai que la joie ne vient qu’aux bons cœurs.

    L’envie du fermier de Tregénest s’en augmentait de plus en plus, son avarice allait d’ailleurs croissant avec l’âge. Il ne pensait qu’au champ du voisin, il y rêvait, toute son âme était rattachée à ce morceau de terre qui ne pouvait être à lui. Il avait bien consulté des avocats et leur avait lire ses tires, pour savoir si la loi ne lui donnerait pas le moyen de voler Yvon, mais les avocats lui avaient dit : « Il faut y renoncer, bonhomme », alors la rage le prit.

    - Puisque les gens de robe n’y peuvent rien, dit-il, il n’y a plus que le démon pour m’aider.

    Il y avait alors à Landehen un carrefour hanté. Claude Perrin se décida à y aller au coup de minuit.

    En arrivant, il trouva le vieux chêne un homme vêtu d’un manteau rouge, et qui avait une plume noire, cet homme lui dit :

    - Claude, je sais ce qui t’amène
    -
    Qu’est-ce donc ? demanda l’avare ?
    -
    Tu viens nous demander les moyens de prendre le champ d’Yvon, pour l’ajouter au tien.

    Claude commença à trembler, car il comprit qu’il était devant le roi du mal.

    - Je ferai selon tes désirs, continua l’homme rouge, mais à une condition.
    -
    Laquelle ?
    -
    C’est que tu ne pourras défaire ce que tu as fait.

    Claude accepta.

       Eh bien reprit le démon, va demain pendant la nuit arracher la pierre bornale qui sépare tes sillons de ceux de ton voisin, et plante-la sur la lisière de la lande : les bruyères sont longues et les épis sont mûrs, on ne s’apercevra de rien. Seulement quand le jour de la moisson sera venu, et qu’Yvon arrivera avec sa faucille, renvoi-le en disant que tout le blé t’appartient. Les gens de justice chercheront la pierre bornale pour savoir la vérité, et comme on la trouvera en dehors de terres labourables, ils décideront que celles-ci sont à toi et que les bruyères sont à ton voisin.

       A ces mots, le démon disparut. Claude Perrin retourna chez lui, et dès la nuit suivante, comme il lui avait été recommandé, il déplaça la pierre bornale, sans être vu de personne. Quelques jours après, Yvon voulut moissonner, il s’y opposa en prétendant que la moisson lui appartenait.

       Les gens d’armes furent appelés pour décider : ils trouvèrent la pierre bornale sur la limite des pierres labourables et déclarèrent en conséquence que celles-ci appartenaient toutes entières à Claude Perrin. Yvon dépouillé de ce que son père lui avait laissé, ne montra ni colère, ni désespoir.  Il enterra sa femme que l’arrêt des juges avait fait mourir, remercia Dieu de ne lui avoir point donné d’enfants pour partager sa misère, coupa dans les landes un bâton de genêt, et disparut sur  route déserte.

       Cependant les remords ne tardèrent pas à saisir Claude de Trégenest. Depuis qu’il était le maître de tout le coteau, il ne pouvait goûter à une heure de repos. Ce champ d’Yvon, qui l’avait tant tourmenté lorsqu’il ne lui appartenait pas, le tourmentait encore davantage depuis qu’il le possédait. Il trouva un goût de mort au pain récolté dans ces sillons volés. Il lui semblait quand il passait contre, que la pierre bornale allait parler pour l’accuser.

       Il vécut ainsi, sous le poids de son repentir et dans la terreur du jugement de Dieu, jusqu’à ce qu’il mourût un jour subitement et sans confession !

       Or Claude avait un fils aussi généreux et aussi charitable de cœur qu’il était lui, avare et dur. Olivier passait sa vie à assister les mourants, à soulager les pauvre, à parler de Dieu aux petits enfants.

       Soupçonnant son père d’avoir fait le mal, il tâchait de racheter son âme par le bien qu’il accomplissait en son intention.

       Un jour qu’il revenait de quelque bonne œuvre, la nuit, le prit dans les chemins abandonnés. Aucune étoile ne brillait au firmament, le vent soufflait à travers les vieux chênes, et les ruisseaux jetaient des murmures tristes dans la vallée.

       Le cheval d’Olivier suivait un chemin creux où l’eau coulait dans le lit d’une rivière. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à la crois de Saint-Glen.

       Là, Olivier aperçut un homme étendu sur les marches du calvaire, il était immobile et faisait entendre un râle d’agonisant.

    Le fils de Claude descendit de cheval et s’approcha.

    - Que faites-vous là, pauvre homme ? demanda-t-il

       Le mendiant ne répondit rien. Olivier prit ses mains, elles étaient froides. Il toucha son front et le trouva brûlant. Tirant aussitôt une gourde de pèlerin qu’il portait toujours, il l’approcha des lèvres de l’inconnu, et lui fit boire un peu de vin de feu qui le ranima. Il ouvrit alors les yeux, aperçut Olivier et voulut parler, mais deux mots seulement purent sortir de sa bouche :

    - J’ai froid, j’ai faim !

    Le jeune homme se sentit remué jusqu’au fond des entrailles.

    - Est-ce vrai, dit-il, que dans un pays de chrétiens, une créature de Dieu puisse mourir faute d’un toit et d’un morceau de pain !

    Et en parlant ainsi, il sentait les larmes, qui lui montaient du cœur sous les paupières.

    - Pauvre homme, reprit-il, un peu de courage, et bientôt vous n’aurez plus, ni faim, ni froid !

       En même temps, il le souleva dans ses bras, le posa sur le cou de son cheval, puis monta derrière lui et continua sa route.

       Il y avait déjà longtemps qu’ils marchaient, ils venaient de dépasser les bruyères du coteau, ils allaient atteindre la terre labourable, lorsque le cheval s’arrêta tout à coup avec un hennissement d’effroi. Olivier leva les yeux ... Un fantôme, vêtu seulement de son linceul, était debout près de la pierre bornale qu’il cherchait à arracher avec des gémissements, mais à ces gémissements, répondait un rire terrible venant d’on ne savait d’où, car on ne voyait personne !

    - Laisse-moi la remettre à sa place, disait le spectre en pleurant.
    -
    Non, répondait l’invisible, tu as promis de ne point défaire ce que tu as fait.
    -
    Mais je brûlerai tant que la terre usurpée n’aura point été rendue au pauvre.
    -
    Et tu ne peux plus la lui rendre, observait la voix ironique, car tu es mort !
    -
    Quand alors, serai-je sauvé ?
    -
    Jamais !

    Le fantôme se tordit les mains.

    - Yvon, Yvon ! s’écria-t-il, viens reprendre ton bien. À cet appel le mendiant se dressa sur le cheval.
    -
    Me voici, Claude Perrin, dit-il, restitue-moi ce que tu m’as dérobé, et je prie Dieu qu’il te fasse miséricorde !
    -
    A ces mots deux grands cris retentirent dans la nuit, le spectre se retourna, et Olivier reconnut son père !

       Le lendemain, le notaire de Trégenest rédigeait un acte par lequel le mendiant Yvon était déclaré légataire de tous les biens d’Olivier Perrin, qui entrait dans la religion.

    © Le Vaillant Martial
     


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  • Yvan le sonneur


     

    D

    e son métier, Yvon était joueur de bombarde, un beau gars, s’il en fut, bien planté, fort de ses muscles hardi de caractère, il ne rêvait que d’aventures.

    - Prends garde ! lui répétait sa mère, une pauvre veuve qui n’avait que lui, il t’arrivera malheur ! Il s’obstinait dans son idée.

    - J’entends sans cesse parler de la peur, disait-il, je voudrais savoir ce que c’est.

     Comme il courait le pays, voilà qu’un jour il arriva dans une lande immense, où pâturaient de nombreux troupeaux. La nuit était encore loin et cependant les bergers rassemblaient déjà leurs bêtes pour les amener à l’étable. On entendait à tous les échos les claquements de leurs fouets, leurs yaouaden retentissantes et leurs appels impérieux :

    - Par ici, Penguen ! Hé, là-bas, Glazik ! Hâtons-nous, Breh-du !
    -
    Que diable vous prend, les gars s’écria-t-il. Le soleil est encore haut sur le firmament et les fleurs d’ajonc se réchauffent gaiement à ses rayons. Il n’est pas vraiment l’heure de rentrer au village. »
    -
    On voit bien, répondirent-ils, que vous n’êtes pas de cette contrée, sinon vous fuiriez d’ici en même temps que nous.
    -
    Est-elle donc ensorcelée cette lande ?
    -
    Pis que cela. Chaque soir, il s’y fait un sabbat infernal. Il y vient des morts par les quatre vents, et lorsqu’ils sont réunis, sur le coup de minuit, ils se mettent à jouer entre eux à la soûle .
    -
    Ils jouent à la soûle ! Oh ! Mais alors j’arrive à point. Ils ont peut-être besoin d’un partenaire : je reste là.

       On ne l’avait pas trompé. À peine les premières ténèbres avaient-elles étendu leur noir manteau sur la plaine déserte que le ciel s’éclaira d’étranges phosphorescences. Des lueurs de feux follets s’allumèrent au ras du sol et Yvon entendit un léger bruit d’ailes, comme un essaim de chauves-souris qui aurait voltigé sur sa tête. Les morts accourraient, armée innombrable et silencieuse, vêtus de longs suaires, et se rangeaient  en deux camps pour la lutte. Un crâne humain servait de soûle.  À minuit l’action s’engagea.

        Ce fut une chaude affaire. Les combattants se heurtaient, leurs blancs linceuls au vent et leurs ossements entrechoqués rappelaient le bruit des arbres desséchés qui se brisent sous la tempête. Courageusement, Yvon tenait sa place.

       Le jour allait se lever et il n’y avait pas encore de vainqueur, quand soudain la voix claironnante d’un coq retentit au village voisin. Les partenaires s’arrêtèrent inquiets.

    - Voilà le moment ! pensa le jeune homme.

       D’un bond, il fut sur le crâne et, détalant au plus vite son trophée dans les mains, il s’élança hors de l’arène. Mais déjà la multitude des morts s’était ressaisie. Elle se précipitait sur ses talons en cohue pressée. Il sentait sur son visage les suaires qui le frôlaient, sur ses épaules, des mains décharnées qui s’appesantissaient. La retraite lui était bientôt coupée.

    - Puisqu’il n’y a plus moyen d’avancer, se dit-il, je m’en vais les amuser. Il  tira de sa poche sa bombarde, l’appliqua à ses lèvres et se mit à jouer les airs les plus entraînants de son répertoire.

       Les morts étonnés firent cercle, leurs bouches largement ouvertes dans un rictus, une lueur de joie dans leurs orbites vides, ils se prirent par  la main et commencèrent à danser une sarabande effrénée. Yvon, Jouait, jouait toujours.


     

       Il jouait si bien que l’aube parut à l’insu des danseurs. Le soleil lança sur l’horizon, un premier, puis un deuxième rayon. Alors il y eut une débandade générale. Ainsi qu’une volée d’oiseaux nocturnes les morts disparurent instantanément et, dans l’immense plaine devenue déserte, Yvon demeura seul, il continua sa route.

       Elle le conduisit vers un bourg qu’il apercevait au loin derrière la colline. Il n’était pas encore quatre heures du soir et déjà le sacristain sonnait l’angélus.

    - Voyons, brave homme dit-il, vous avez oublié de regarder le soleil. Le coq qui, sur la tour, baigne, dans son ardente lumière, a l’air de protester contre vous. Pourquoi êtes-vous si pressé ?

    - Étranger, répliqua le sacristain, si vous saviez ce qui se passe dans cette église, la nuit, vous seriez aussi pressé que moi. Vous n’attendriez pas les ténèbres.

    - Comment il y vient du monde, une fois les portes fermées ?

    - S’il y vient du monde ! Chaque soir, du premier de l’an à la Saint Sylvestre, il s’y rassemble une foule de trépassés à ne savoir où en loger et il s’y chante un office si triste que les larmes vous montent du cœur à l’écouter.

    - La bonne aubaine ! s’exclama Yvon, je n’aurais garde de la manquer. Sans compter que j’aurais peut-être l’occasion de rendre des services. Je couche cette nuit dans l’église.


     

       Le sacristain le regarda avec les yeux d’un homme qui se demandait s’il n’avait pas affaire à un fou.

    - Oh ! Si vous y tenez, déclara-t-il, je ne vous empêcherai pas. Je saurai de vos nouvelles demain.
    -
    Or, comme le jour finissait et que l’obscurité enveloppait de plus en plus l’édifice sacré, voilà qu’une procession lugubre se forme, du portail au sanctuaire. Les défunts s’avançaient en rang serrés, la tête enveloppée d’un capuchon, et en psalmodiant le De profundis Un prêtre monta à l’’autel et l’office commença. Yvon mêlait sa note à celle des assistants. Tout alla à merveille au début. On avait chanté l’introit, le Kyrie et le Gloria.
    -
    Dominus vobiscum ! prononça le célébrant, en se tournant vers le peuple. Personne ne répondit. On aurait cru que les lèvres s’étaient scellées à l’instant.

       Et cum spiritu tuo ! fit la vois d’Yvon, au milieu du silence général. C’était paraît-il, la parole rédemptrice. Aussitôt, en effet, les visages marquèrent la plus vive gratitude, le prêtre put achever sa messe et les morts s’en allèrent en répétant l’hymne de l’éternité bienheureuse.

    - Te deum landamus 

    Et en assurant au jeune sauveur qu’ils lui revaudraient ce service.

       Content de lui-même. Yvon s’allongea sur un banc pour dormir. Mais il n’était pas là depuis dix minutes, qu’il fut tiré de son sommeil par une voix lamentable qui partait du bas de l’église :

    - Est-ce par hasard, se dit-il, l’un des trépassés n’aurait pas trouvé moyen de sortir et serait demeuré prisonnier ici ?

       Il courut du côté d’où cela provenait. C’était une épaisse dalle de granit. D’une main vigoureuse, il la souleva et, là-dessous, il aperçut un corps de prêtre qui, une fois au jour, cessa de se plaindre. À son cou pendait une étole. Il songea :

    - Je me demande un peu à quoi cette étole lui sert puisqu’il n’est plus de ce monde. Elle profitera davantage à moi. En tous cas si elle ne me rend pas de services, elle ne me causera pas de mal.

    - Et il la prit et l’emporta.

       Il s’était décidé à retourner au village et il suivait un chemin creux, obscur, encaissé entre deux talus bordé d’épines et de ronces, lorsqu’il rencontra un singulier personnage. Maître Belzébuth lui-même venait au-devant de lui. La route était si étroite qu’il n’y avait pas moyen d’y passer deux de front.

    - Place ! cria le Diable.
    -
    Si ça me plaît, répliqua-t-il.

       Le malin eut un geste de colère, il s’apprêtait à appréhender le téméraire, quand autour de ses épaules, l’étole s’enroula. Il lança un rugissement, se débattit avec violence, mais en vain, il était prisonnier. Ainsi qu’un chien que l’on mène en laisse, il dut se laisser emmener.

       Comme ils sortaient du chemin creux, le sonneur se retourna. Il eut un cri d’horreur. Il avait aperçu le visage de son captif et il était d’une laideur, d’un noir, sale à faire peur.

       « Avec une figure pareille, s’écria-t-il, jamais je ne pourrais te montrer parmi les hommes. Viens que je te lave.

    Un ruisseau clapotait à côté. Il l’y poussa, lui pencha la tête sur l’eau. Hélas ! Dans la précipitation, l’étole se dénoua, le Diable recouvra la liberté et il disparut aussitôt, sans attendre son reste. Yvon rentra seul chez sa mère.

    - Qu’as-tu rencontré de plus laid en ton voyage, lui demanda-t-elle ?
    -
    Le Diable, dont je me suis emparé et que j’ai laissé partir, car il t’aurait effrayée.
    -
    Qu’as-tu vu de plus beau ?
    -
    Un château qui n’est pas loin et qui n’a pas de possesseur.
    -
    Vraiment ! Allons-y

       Ce château était superbe, un vrai monument. Des tentures somptueuses en recouvraient les murs, l’or et l’argent, reluisaient partout. On aurait juré que les maîtres étaient là, quoiqu’on ne remarquât pas trace d’être humain.

      « Vous qui entrez ici, lisait-on dans une inscription dans la muraille, soyez les bienvenus. Vous aurez à manger  à votre appétit un pain, un poulet, une bouteille de vin, chaque jour. »

       Au premier repas, au moment de se mettre à table, quelqu’un frappa à la porte. Yvon se précipita pour ouvrir. Il n’y avait personne derrière, mais quand il revint à sa place  le dîner avait disparu. Une main invisible avait dévoré les mets. Une seconde fois, même surprise désagréable. Au troisième repas, on eut beau frapper, il ne bougea pas. Alors il vit entrer un personnage d’allure distinguée qui le salua, sans prononcer une parole. Il lui rendit son salut, et du geste, lui montra les plats.

    - S’il vous plaît de partager mon festin, lui dit-il, asseyez-vous là et mangez.

       L’inconnu s’assit, prit le pain et le jeta par terre, il prit le poulet et fit de même. Yvon avait bondit de colère. Sa main s’abattit retentissante sur le visage de son hôte, puis le saisit à bras-le-corps et le jeta dans une chambre où il l’enferma à double tour. Désormais, il était le maître.

    Le lendemain, il partait à la chasse.

    - Prépare-moi à manger, recommanda-t-il à sa mère, mais garde toi d’ouvrir la chambre de l’étranger, il t’arriverait malheur.

       Comme il passait devant un moulin qui battait son tic-tac au bord  d’un étang, il reconnut la fille du Meunier. C’était sa fiancée.

    Yvon, lui demanda-t-elle, où vas-tu de ce pas pressé ?

    - Je vais à la chasse.
    -
    Méfie-toi de ta mère. Tu es malin : elle l’est encore davantage.»

    Le jeune homme protesta :

    - Elle est bien bonne !

       Sur les entrefaites cependant, sa mère demeurée seule au château et curieuse ainsi que toutes les femmes, avait entrouvert la porte interdite et s’était mise à causer avec le prisonnier :

    - Si vous y consentez, proposait ce dernier, nous nous marierons et nous serons heureux. Il suffirait d’une seule condition, il faudrait tuer votre fils.

       Elle eut une exclamation indignée.

    - Oh continua l’homme, je ne vous demande pas de l’assassiner vous-même, mais que vous le mettiez dans le cas de perdre la vie.
    -
    Comment cela ?
    -
    Prétextez une maladie et réclamez-lui un remède impossible à trouver, par exemple de vous frotter le dos avec un morceau de lard accroché à la voûte du ciel. Son amour pour vous l’entraînera à des folies.
    -
    L’idée a du bon, répondit la veuve déjà séduite.

       Quand Yvon revint de la chasse, celle-ci était au lit et pleurait à fendre le cœur. Il s’enquit avec sollicitude de son mal.

    - Je souffre, gémit-elle, dans tout mon corps, et ce qui ajoute encore à ma peine, c’est que je sais mon remède, et personne n’est capable de me le procurer. Ah ! Si ton père était là !
    -
    Si mon père était à même de te le donner, répartit fièrement le jeune homme, moi je prétends l’être aussi. Quel est ce remède ?
    -
    Un morceau de lard accroché au ciel !
    -
    Hé bien tu l’auras.

       À l’instant il sella son cheval  et se mit en route. En longeant la chaussée du moulin, il aperçut encore sa fiancée. Elle s’informa de sa mission.

    - Méfie-toi, Yvon, méfie-toi de ta mère, murmura-t-elle, elle est ambitieuse.
    -
    Elle m’aime tant répliqua-t-il.

       À force de courir le monde, il finit par découvrir ce précieux remède et par s’en emparer. Aussitôt il tourna bride. Sa première visite fut pour la jeune meunière.

    - Tu l’as ce lard aux propriétés extraordinaires ? demanda-t-elle.
    -
    Oui, vraiment !
    -
    Montre-le-moi.

       Très habillement, elle le cacha sous son tablier et lui substitua un autre morceau. Yvon ne s’était aperçu de rien. Il ne pensait qu’au bonheur du retour et avait hâte de guérir sa mère. Son cœur débordait et sa bombarde sonnait les airs les plus divertissants. Or on l’entendit de l’intérieur et la trompette du jugement dernier n’aurait pas causé plus d’effroi. La veuve et son galant, en effet faisaient bombance et aucun d’eux ne songeait à lui. Ils regagnèrent aussitôt, la première son lit, le second sa cellule.

    - Tu es sauvée, mère, s’écria Yvon, en montrant triomphalement son remède, je me charge maintenant de ton mal.

       À peine eut-il le loisir de toucher le corps de la malade, celle-ci était déjà sur pied.

       À quelques jours de là, il recommençait de chasser et sa mère de jouer la comédie, à l’instigation de son perfide séducteur. Des souffrances mystérieuses la terrassaient encore, soi-disant, et cette fois il fallait absolument un peu d’eau de la fontaine de vie pour recouvre la santé.

       Le brave gars n’eut même pas un soupçon. Sans hésiter, il ressella son cheval et s’en alla à sa bonne étoile.

    - Méfie-toi de ta mère ! lui cria encore de nouveau sa fiancée, du plus loin qu’elle le vit venir, mais déjà il avait pris le large.

       Après de pénibles recherches, il parvint à la fameuse source. Un dragon la gardait qui avait l’œil toujours ouvert, sauf pendant une minute dans l’espace d’un siècle. On était justement à cette minute. Vivement il la mit à profit, remplit d’eau une jarre et reprit le chemin de son château par le moulin. La jeune fille aussi rusée que la première fois, lui déroba sa jarre et la remplaça par une autre. Le remède n’en opéra pas moins efficacement sur la malade qui se déclara guérie à l’instant.

       Il semblait qu’il n’y eut pas de moyen de se débarrasser de cet extraordinaire sonneur de bombarde qui se riait des plus dangereux obstacles. Le plus simple peut-être était le procédé direct. Le prisonnier le conseilla à la veuve.

    - Mon fils, dit un jour celle-ci, par manière de plaisanterie, je sais que tu es un homme courageux et je suis fière de tes prouesses. Je doute cependant que tu vailles ton père. N’ai-je pas vu le cher défunt, pieds et poings liés se livrer à cet étonnant tour de force de réussir à sauter un obstacle, et parvenir ensuite à briser ses entraves ?

    - Si mon père a pu accomplir un tel miracle, répondit Yvon, je n’en tirerai bien aussi. Attache-moi solidement.

       La perfide créature ne se laissa pas prier une seconde fois. En un tour de main, son fils était garrotté. Or, quand il  fallut au pauvre bougre sauter et rompre ses liens, il en fut incapable. Ce n’était qu’une victime sans défense aux mains de son ennemi.

    Celui-ci qui guettait derrière la porte s’élança :

    - Enfin, je tiens ma vengeance, s’écria-t-il, prépare-toi à mourir.
    -
    Vous êtes maître de ma vie, murmura le jeune homme qui avait deviné trop tard la trahison, disposez à votre gré.

    Puis, se tournant vers sa mère :

    - Quelque cruelle que tu sois à mon égard, je réclamerai cependant de toi un dernier service. Quand je serai mort, coupe mon corps en morceaux, mets-le avec ma bombarde dans un sac sur mon cheval, et laisse aller la bête.

       Du moins ce suprême désir fut-il exaucé. Sitôt que l’infortuné eut rendu l’âme, son corps fut réduit en pièces et fixé solidement sur le dos de son cheval qui partit droit devant lui. La route le conduisit au moulin. Assise sur la chaussée, la meunière eut un mouvement de surprise en le voyant venir.

    - Il a dû arriver malheur à mon fiancé, pensa-t-elle, puisque voilà son cheval sans lui.

       De larges gouttes de sang qui marquait le chemin d’une traînée rouge ne permettaient aucun doute. D’une main fébrile, elle ouvrit le sac. Or il était plein d’ossements et de lambeaux de chair et elle y reconnut les restes d’Yvon :

    - Ah ! gémit-elle, mes pressentiments ne me trompaient pas. Mère maudite ! Ta haine l’a tué, tu ne tireras pas cependant pour cela bénéfice de ta perfidie, car mon amour le ressuscitera.

       Et alors, la jeune fille, entreprit une singulière besogne. Patiemment, minutieusement, elle rassembla les membres dispersés, les rapprochant comme la nature les avait ordonnés, ensuite elle les frotta avec le morceau de lard précieux qu’elle avait conservé. Le croira qui voudra, un miracle s’opéra. Les membres se ressoudèrent chacun à sa place et le corps se reconstitua tel qu’il était. Il n’y manquait que le nez qu’elle n’avait pas retrouvé, ce qui explique que, dans la suite, le nom d’Yvon le sonneur se changea en celui d’Yvon le sans nez.

       Il y manquait aussi la vie, mais pour un moment seulement, car ayant versé de l’eau de la fontaine de vie dans la bouche du mort, voilà qu’il ressuscita. Une heure après, sous les fenêtres du château, on entendait une bombarde sonner un air de combat et les deux assassins se lamentaient, fous de terreur, et ils se répétaient :

    - Yvon, c’est Yvon qui revient !

    C’était lui en effet. Les yeux allumés par la colère et l’épée haute, il entrait dans la salle.

    - À toi d’abord l’homme ! gronda-t-il, en s’adressant à son assassin. Et d’un revers de son arme il lui trancha la tête, puis se retournant ver sa mère :

    - Toi, femme, avance sur le seuil de la porte. Je ne tuerai pas, car le même sang coule dans nos veines. Tu n’en seras pas moins punie et je t’envoie au diable.

       Ce disant, il prit son élan et lui allongea un coup de pied si violent, si puissant, que la  malheureuse créature fut lancée dans l’espace et alla retomber demi-morte à sept lieues par-delà l’enfer. Jamais plus on ne la revit.

       Tel est le récit que j’ai entendu. De ces choses, moi je n’ai rien vu, puisque je n’étais pas là. Mais j’étais à la noce d’Yvon avec la fille du meunier et c’est là que j’ai tout appris. J’y mangeais une belle miche beurrée avec du bon rôti, et je m’en retournai vivement à la maison afin que vous sachiez tout comme cette histoire.


    © Le Vaillant Martial

     


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