• Trois jeunes gens, les frères Guissouarn, du village de l'Enès, en Callac, revenaient d'une veillée d'hivers dans une ferme assez éloignée de chez eux. Pour rentrer, ils avaient à suivre quelques temps l'ancienne voie royale de Guingamp à Carhaix. Il faisait temps sec et claire lune, mais le vent d'Est soufflait avec violence...

    Nos gars, que le cidre avait égayés, chantait à tue-tête, s'amusant à faire résonner leurs voix plus fort que le vent.

    Soudain, ils virent quelque chose de noir au bord de la douve...

    C'était un vieux sécot de chêne que la tempête avait déraciné du talus.

    Yvon Guissouarn, le plus jeune des trois frères, qui avait l'esprit enclin à la malice, imagina un bon tour.
    - Savez-vous ? dit-il, nous allons traîner cet arbre en travers de la route, et ma foi, s'il survient quelques rouliers après nous, il faudra bien qu'il descende de voiture pour déplacer l'arbre s'il veut passer.

    - Oui, ça leur fera faire de beaux jurons, acquiescèrent les deux autres.

    Et les voilà de traîner le sécot de chêne en travers du chemin. Puis, tout joyeux d'avoir inventé cette farce, ils gagnèrent le logis.

    Ils ne couchaient pas dans la maison.

    Pour être plus à portée pour soigner les bêtes, tous trois avaient leurs lits dans la crèche aux chevaux.

    Comme ils avaient veillé assez tard et qu'ils avaient en plus la fatigue d'une journée de travail, ils ne furent pas longs à s'endormir. Mais, au plus profond de leur premier somme, ils furent réveillés en sursaut.

    On heurtait avec bruit l'huis de l'étable.

    - Qu'est-ce qu'il y a ? demandèrent-ils en sautant à bas de leurs couchettes.
    Celui qui frappait se contenta de heurter à nouveau, sans répondre.

    Alors l'aîné des Guissouarn courut à la porte et l'ouvrit toute grande : il ne vit que le clair de la nuit, n'entendit que la grosse haleine du vent.

    Il essaya de refermer la porte, mais ne put. Les forces de ses frères réunies aux siennes ne purent pas d'avantage. Alors, ils furent saisis du tremblement de la peur et dirent d'un ton suppliant :

    - Au nom de Dieu, parlez ! Qui êtes-vous et qu'est-ce qu'il vous faut ?


    Rien ne se montra, mais une voix sourde se fit entendre, qui disait :

    - Qui je suis, vous l'apprendrez à vos dépens si, tout à l'heure, l'arbre que vous avez mis en travers de la route n'est pas rangé contre le talus. Voilà ce qu'il me faut. Venez. Ils allèrent tels qu'ils étaient, c'est à dire à moitié nus, et confessèrent pas la suite qu’ils n’avaient même pas senti le froid, tant l'épouvante les possédait tout entier. Quand ils arrivèrent près du corps de l'arbre, ils virent qu'une charrette étrange, basse sur roue, attelée de chevaux sans harnais, attendait de pouvoir passer.

    Croyez qu'ils eurent tôt fait de replacer le sécot de chêne à l'endroit où ils l’avaient trouvé abattu. Et l'Ankou - car c'était lui - toucha ses bêtes, en disant :

    - Parce que vous aviez barré la route, vous m'avez fait perdre une heure : c'est une heure que chacun de vous me devra.

    Et si vous n'aviez pas obéit incontinent à mon injonction, vous n'auriez d'autant d'années de votre vie que l'arbre serait resté de minutes en travers de mon chemin. 

    Conté par un maçon de Callac 

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • Un dimanche soir que je m’étais attardé au bourg, je trouvai en rentrant au logis, ma femme et ma servante à demi-mortes de peur. Elles avaient des figures si bouleversées que je fus effrayé moi-même. Évidemment il avait dû en mon absence, survenir quelque malheur. J’élevais à cette époque un magnifique poulain. Ma première pensée fut qu’il s’était cassé une jambe.

    Voyant que les femmes restaient là, sans mot dire, comme hébétées, je m’écriai :

    - Mais enfin, parlez donc ! Qu’est-ce qui est arrivé ? Ma femme finit par ouvrir la bouche :
    -
    N’as-tu rien rencontré sur ta route ? fit-elle d’une voix haletante
    -
    Non rien ! Pourquoi ?...
    -
    Tu n’as pas vu déboucher une charrette par le chemin de la mort ?
    -
    En vérité, non.
    -
    Nous non plus, nous ne l’avons pas vue, mais en revanche je te le promets que nous ‘avons entendue ! C’est là-bas, dans la montée. Jésus Dieu quel bruit ! Les chevaux  soufflaient avec une telle force qu’on eut dit le fracas d’un vent d’orage... Le grincement de l’essieu vous déchirait l’oreille... À un moment l’attelage s’est mis à piétiner sur place, comme impuissant à gravir la côte... Ah ! il en donnait des coups de sabots dans le sol ! Cela sonnait comme les marteaux de l’enclume... Le bruit a duré cinq à six minutes, puis subitement tout s’est tu... Marie la servante et moi, nous nous regardions avec stupeur pendant tout ce vacarme. Nous n’osions bouger ni l’un ni l’autre. Je ne sais pas comment nous ne sommes pas devenues folles.
    -
    Folles assez, vraiment ! est-ce qu’on se met dans ces états, pour une charrette qui passe ?
    -
    Oh ce n’était pas une charrette comme les autres !... D’abord il n’y a que les charrettes d’enterrement qui se risquent dans ce chemin et il n’y personne de mort dans le quartier.
    -
    Alors ?
    -
    Hausse les épaules tant que tu voudras. Je te dis, moi que Carr an Ankou est en tournée dans les parages. Nous ne tarderons pas à savoir quelle est la personne qu’il vient chercher.
    -
    Je laissai dire ma femme et sortis là-dessus pour aller donner un coup d’œil aux étables. Comme je revenais, je trouvai dans la cuisine un de nos proches voisin. Il avait la mine affligée. J’allais lui demander la raison quand ma femme me dit :

    - J’espère que vous ne vous moquerez plus de moi, René. Voilà Jean-Marie qui vient nous annoncer que sa fille aînée à trépassé subitement, et me prier d’aller faire la veillée auprès du cadavre.
    -
    Naturellement, je ne trouvais rien à répondre.

     

    - Conté par René Alain – Quimper 1887 –

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Autrefois, pour se rendre au bourg des fermes situées en pleine campagne, il n’y avait que de mauvais petits chemins qu’on appelait des garennes.

    C’est par là que les gens allaient à la messe, le dimanche, par là aussi que les morts allaient au cimetière.

    En hiver, quand ces chemins étaient défoncés par les pluies, on prenait par le champ voisin pour franchir le mauvais pas.

    De là tant de sentiers longeant les vieilles routes, dans la campagne bretonne, et paraissant faire avec elles double-emploi. De là tant d’échaliers aux marches de pierre, encastrés dans les talus, pour en permettre ou pour en faciliter le passage.

    Plus tard, on construisit des routes meilleures, et les anciennes furent abandonnées des vivants. Mais les morts, c’est-à-dire les convois funèbres, continuèrent d’y passer. On eût cru commettre un sacrilège, en conduisant un homme à sa dernière demeure par une autre voie que celle où l’avaient précédé ses pères, grand-père, vieux-père (bisaïeul), doux-père (trisaïeul) et tous ses aïeux, de temps immémorial.

    Ces chemins, désormais fréquentés par les seuls enterrements, reçurent le nom de chemins de la mort (hent ar Maro).

    Malheur au propriétaire assez mal avisé pour vouloir interdire, sur ses terres, l’accès d’une de ces voies sacrées[1].

    Je venais de prendre à ferme le domaine de Kerlann en Penhars, voici de cela une trentaine d’années. Parmi les prairies dépendant du domaine, il s’en trouvait une qui n’était que marécages et fondrières. Une voie charretière la traversait. Je la fis condamner, pour empêcher mes bêtes d’aller s’embourber dans ce sol mouvant. Aux deux issues, je fis mettre des barrières fixes (march-cleut).

    Un matin, comme j’étais aux champs, quelle ne fut pas ma surprise en voyant un enterrement arrêté devant une de ces barrières.

    Je courus de ce côté.

    - Que voulez-vous ? Demandai-je à l’homme qui conduisait la charrette funéraire.

    - Passage, parbleu !… De quel droit as-tu bouché le chemin de la mort ?

    - Malheureux, si tu engageais ta charrette dans ce pré, je suis certain que tu ne l’en tirerais plus.

    - C’est par ici que nos morts sont toujours allés au cimetière ; c’est par ici qu’ils passeront encore, que tu sois content ou non !

    Ce n’était pas le moment d’entamer une discussion. Je fis enlever la barrière, bien résolu à la remettre en place aussitôt après et à interdire désormais, au moyen d’un écriteau, le passage par cette dangereuse prairie.

    Mais quand, le soir, j’en parlai à ma femme et à nos voisins, tous se récrièrent d’une seule voix :

    - Y songes-tu ? Fermer le chemin de la mort ! Mais nous n’aurions plus dans cette maison une seule nuit de repos ! Les morts que tu aurais empêchés de passer par une route qui leur est consacrée, viendraient nous arracher de nos lits, nous rouler à terre et nous faire mille avanies !… Garde toi de commettre une semblable impiété !

    Je dus m’incliner. Les barrières fixes disparurent définitivement. Je les remplaçai par des murets en pierres sèches, faciles à démolir et à reconstruire.

     

    (Conté par René Alain. - Quimper, 1887.)

    Les morts semblent veiller eux-mêmes à ce que les chemins restent toujours libres.

     

       Un cultivateur d’Argol étant allé, le soir, porter du fumier à l’un de ses champs que traversait une voix funèbre, laissa la charrette dételée à l’entrée de la brèche, en se disant qu’il la déchargerait le lendemain. Il rentra chez lui soupa et se mit au lit. Il dormait déjà depuis quelque temps lorsqu’il se sentit soudain secoué par une main trop dure pour être celle de sa femme.

    - Quoi ? qu’est-ce qu’il  y a ? demanda-t-il, réveillé en sursaut.

    - Il se pencha entre les volets du lit-clos et ne vit personne. Mais une voix, qui n’était pas celle d’un vivant, lui dit d’un ton de menace :

    - Lève-toi et va tout de suite dégager « le chemin du corps », sinon le premier travail que fera ta charrette sera de te porter en terre.

     Il ne se le fit pas dire deux fois !

     

    [1] Il ne manque pas d’endroits en Basse-Bretagne où ce genre de servitudes existe encore.

     


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  • Une fermière de Plounéour-Lanvern, Marie-Jeanne Thos, chaque fois qu'elle allait dans son courtil, voyait, auprès de la rivière donnant sur la route, un homme des environs, mort depuis près de cinq ans. Il lui faisait des signes avec la main, comme pour l'inviter à le suivre quelque part. Un beau jour, impatientée de son manège, elle s'enhardit à marcher jusqu'à lui et lui demander:

    -Qu'est-ce que c'est ? Que voulez-vous de moi ?

    Il lui fit signe de passer la barrière et de venir.

    -Ma foi, se dit-elle, j'en aurai le cœur net.

              Et la voilà de cheminer sur les pas du mort. Il la mena ainsi au sommet d'une lande déserte, ou il y avait une grande roche. L'homme, s'agenouillant à terre, se mit à gratter le sol avec ses doigts. Quand il eut fini, il se tourna vers la femme et lui montra le monceau de pièces d'or qui brillait d'un éclat neuf. Jamais elle n'avait contemplé une telle somme. Tandis qu'elle regardait cet or avec une admiration mêlée d'envie, le mort disparut.

    -S'il m'a révélé sa cachette, c'est sans doute pour que je profite de ce qu'il contient, pensa Marie-Jeanne Thos.

    Et, ramassant à poignées les pièces étalées devant elle, elle remplit son tablier. Rentrée chez elle, elle les empila dans son armoire. Et, le soir, elle dit à son mari :

    -Tu désirais un nouveau cheval : tu peux en acheter, non pas un, mais quatre, mais dix, et davantage, car nous sommes riches.

    - Comment cela ? S’informât-il, tout joyeux.

    Elle lui raconta son aventure. Mais le front du fermier aussitôt se rembrunit.

    -Si tu tiens à la vie, va vite reporter cet argent ou tu l’as pris.

    -Pourquoi ?

    -Parce que si tu ne t'en débarrasse pas, tu es vouée à mourir dans l'année.

        Dès le lendemain matin, elle courut à la lande haute remettre les pièces d'or à leur place. Mais peu de jours après, ayant eu besoin de prendre du linge dans son armoire, elle entendit un bruit d'argent : elle regarda et vit, avec stupeur, que c'était le trésor du mort qui était revenu.

    - C'est bien ce que je craignais, lui dit son mari. Va trouver le recteur, peut-être te donnera-t-il un bon conseil.

    Mais le recteur l'arrêta, dès les premiers mots de son histoire.

    - Je ne peux rien pour vous, déclara t’il. Vous avez délivré ce mort, et maintenant il faut qu’à bref délai, vous preniez sa place. Préparez-vous donc à mourir chrétiennement et commander qu'on mette l'argent du trésor avec vous, dans votre cercueil. Ainsi seulement, vous serez sauvée.

    Elle ne tarda pas à trépasser, en effet, sans avoir été malade. Et on enterra avec elle le trésor du mort pour qu'il ne fasse plus de mal à personne.

    Conté par Perrine Laz  Quimper –

    © Le Vaillant Martial 


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  • Iouennic Bolloc’h eut cette curiosité impie. Iouennic Bolloc’h était un mendiant qui ne manquait ni d’esprit, ni de savoir-faire. Il s’était fait ce raisonnement :

    - Si je pouvais prévenir d’avance du jour de leur mort tous ceux qui sont destinés à mourir cette année, j’arriverais à me faire ainsi de jolis profits.

    Donc, le soir de la Toussaint, il s’arrangea pour être à Castel-Pôl (Saint-Pol-de-Léon). Il avait entendu dire qu’à Castel-Pôl il y avait, non pas un, mais dix, mais vingt charniers dans le cimetière. Il se dissimula tant bien que mal, en se couchant dans l’herbe à plat ventre. Et il attendit en cette posture le colloque des morts.

    Vous n’ignorez pas qu’à Castel-Pôl, les ossuaires sont encastrés dans les murs du cimetière.

    Un mort de l’un des charniers interpella un autre mort du charnier d’en face.

    - Ami, disait-il, est-ce que tu m’écoutes ? Iouennic Bolloc’h sentit cette parole passer au ras de lui comme le souffle glacial d’une bise.
    - Ami, répondit l’autre mort, je t’écoute, mais il y a un vivant entre nous.
    - Je le sais. Il est venu pour entendre la liste des morts de la prochaine année.
    - Qu’il l’entende donc !
    - Qu’il sache que le premier de la liste n’a plus à vivre que deux minutes !
    - Qu’il sache que le premier de la liste a nom Iouennic Bolloc’h !

     

    Les deux voix se croisaient à travers la nuit, rapides, sifflantes. Chacun des mots qu’elles proféraient entrait comme un fer froid dans les oreilles du pauvre mendiant. À peine son nom eut-il été prononcé qu’il rendit l’âme[1]  . On trouva le lendemain son cadavre raidi. On crut qu’il avait eu le sang gelé par la grande fraîcheur de la nuit et on l’enterra à l’endroit même où il était trépassé.

     

    (Conté par Jean Cloarec. - Laz, 1890, Finistère.)

    © Le Vaillant Martial 



    [1] Les bêtes aussi conversent entre elles dans le langage des hommes, durant la nuit de Noël. Un fermier voulut entendre ce que pourraient bien se dire ses bœufs et se cacha dans le grenier, au-dessus de l’étable.

    - Que ferons-nous demain ? demanda l’un des bœufs à son compagnon ?
    - Nous porterons notre maître en terre.

    Ce fut en effet le premier travail qu’ils firent. Le fermier épouvanté trépassa dans la nuit.

     


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