• L’Histoire de Tadig Kozh

     

    « Eh bien voilà fit l’Ankou, en rabattant sur son cou grêle un pan de son ample manteau de laine. Voilà c’était il y a longtemps ; Très longtemps. Baptisite Geffroy, de Penvenan, était déjà très vieux lorsqu’il la raconta en 1886, à Anatole Le Braz. Une histoire d’ailleurs qui devait courir de bouche à oreille de paysan dans tout le Trégor et sans doute même au-delà, car Luzel François-Marie en recueillit en 1873 lors de son voyage à Bréhat, une version qui n’en diffère que sur quelques point que sur quelque point de détails. C’’est si je compte bien dans la première moitié du XIX è siècle qu’il faut la situer. Vous voyez il y a bien plus de cent cinquante ans....


     

    En ce temps-là, M. Guillemin exerçait à Bégard son ministère de curé. C’était un curé de campagne, comme il y en avait beaucoup à l’époque, dévoué, attentionné et proche de ses ouailles. Il était vieux si vieux que certains pensaient qu’il avait toujours été là, comme la pierre de Louargat. Déjà de son vivant il appartenait presque à la légende. D’aucuns murmuraient même qu’il était plus vieux que la terre, qu’il était mort dix fois et que dix fois il était ressuscité ... Aussi tous dans la paroisse et les paroisse limitrophes avaient oublié son patronyme pour ne plus se souvenir du nom que lui donnait la « vox populi » avec un respect mêlé d’affection. Tadig Kozh qu’on peut traduire, sans risque de se tromper : « Le vieux petit-père ». Que ne racontait-on pas dans le pays du Trégor, sur les connaissances et les étranges pouvoirs de Tadig Kozh. L’un assurait qu’il connaissait tous les secrets de la vie et de la mort. L’autre que de temps à autre, lorsque l’idée l’en prenait, il passait sa tête dans le soupirail de l’enfer, demeurait longuement penché sur l’abîme et conversait avec tous les Diables qui le peuplaient. Une chose en tout cas est sûre, certaine, et faisait l’unanimité des gens du pays : Tadig kozh n’avait pas son pareil pour dire l’oferenn drantel [1], cette trentième messe célébrée pour les des défunts, en haut du Menez Bré.

     Une messe extraordinaire que l’officiant devait célébrer à l’envers, après avoir accompli pied nus le chemin qui mène à la montagne sacrée des Trégorrois. C’était un exercice difficile et périlleux même, tant aux défunts du clan, se mêlaient les démons que le bon prêtre contraignait à montrer leurs griffes afin de vérifier si l’âme d’un mort n’était pas tombée en leur possession.

     René Auffret de Pedernec, racontait même qu’un jour un jeune prêtre encore novice s’avisa de dire une l’oferenn drantel, le malheureux fut hanté par les créatures de l’enfer, par une brèche qu’ils avaient sournoisement ouverte dans le pignon de la chapelle. Il fallut toute la science et l’opiniâtreté de Tadig Kozh, accouru sur son bidet breton pour l’arracher au démon, en tirant de toutes ses forces sur les jambes du malheureux.

    - Et alors ?

    - Et alors, attendez, ne soyez pas si pressé. Pour ma part, j’ai toute l’éternité, vous pouvez bien attendre quelques minutes. Et alors Tadig Kozh parcourait la campagne comme à son habitude, s’appuyant sur son bâton noueux, les longs cheveux blancs au vent, lorsqu’il rencontra Jobig an Drez, un jeune conscrit de Trezelan qui était en garnison à la capitale des Gaules, avait obtenu un mois de permission et après être descendu de la diligence à Belle-Isle-en-Terre, s’en allait tout gaillardement vers la demeure des parents.

     Après avoir échangé quelques politesses et banalités sur le temps et la famille de Jobig, Tadig Kozh marqua un temps d’arrêt, lui demandant tout de go :

    - Tu es sans doute bien pressé d’arriver à la chaumière des tiens ?

    - Bien sûr, Tadig kozh, mais pourquoi me posez-vous cette question ?

    - Parce que, vois-tu, lui répliqua l’ancien, sur un ton sentencieux, il y a ce ... chien, là, qui m’accompagne. Je dois le livrer au recteur de Louargat.  Mais mes vieilles jambes ont à présent bien du mal à me porter. Je crois qu’un homme jeune et vigoureux comme toi, aura plus vite fait d’arriver chez mon confrère .....

     

    À ce moment, Jobig remarque en effet un chien ? Un horrible barbet noir comme la tourbe du Yeun Ellez, comme les boules de charbon, comme l’ardoise la plus sombre des Montagnes Noires, aux yeux mauvais brillant comme deux tisons incandescents.

    Guère rassuré sur le caractère de la bête, Jobig, qui n’aurait pour rien au monde voulu offenser le vieux prêtre lui répondit sans entrain.

    - C’est d’accord Tadig Kozh pour vous rendre service et alléger votre peine, j’irai confier cette bête au recteur de Louargat.

    Le chien poussa des grognements peu engageants, que quelques paroles latines de Tadig Kozh eurent tôt fait de calmer. Et voilà Jobig parti, vaguement inquiet tout de même, avec son fardeau, vers le presbytère de Louargat. Quelles ne furent pas sa surprise et sa déconvenue lorsque qu’après une marche harassante, il s’entendit répondre par le brave homme à qui il présenta la bête :

    - On s’est trompé, jeune homme, en vous disant de conduire ce chien ici ! Pour des chiens de son espèce, je ne puis pas grand-chose. C’est au curé de Belle-Isle qu’il t’aurait fallu le mener ....

    Jobig sentait déjà le poids de la fatigue et la colère commençait à étreindre sa gorge.

    -  Ah non, sans cette « commission » que j’ai accepté de bon cœur pour soulager Tadig Kozh, je serais déjà chez moi, je vous laisse le chien et je reprends la route de Trézélan.

    - Tu n’en feras rien, reprit le prêtre. Regarde, regarde bien les yeux du chien. Ne les vois-tu pas luire comme les flammes de l’enfer ? Écoute, Jobig, je ne peux rien pour toi. Mais ce dont je puis t’assurer c’est que lorsque l’on a la charge de chiens comme celui-ci, on ne les abandonne pas comme ça au premier virage. Si par malheur tu lâchais cette bête avant qu’elle ne soit confiée à qui saura s’en occuper ...Je ne donnerais pas cher de ta peau ....

    La mort dans l’âme, Jobig, malgré la nuit qui étendait son lourd manteau de ténèbres sur la région, reprit sa marche en direction de Belle-Isle où il arriva exténué et affamé. Au presbytère, pourtant, on lui fit la même réponse qu’à Louargat. Mais on enferma soigneusement la bête dans un soupirail et on lui permit de faire halte avant, dès le lever du jour, qu’il reprit la route en direction de l’ouest.

    Hélas, mille fois hélas, le recteur de Gurunhuel, où il arriva en fin de matinée lui fit la même réponse que celle de son confère de Belle-Isle. Il adressa le malheureux avec son fardeau au curé de Callac, qui le recommanda à celui de Guerlesquin, qui lui-même l’envoya à Botmeur. Le désespoir commençait à envahir le pauvre Jobig en Drez qui se demandait bien s’il reverrait un jour la cour fleurie de sa maison de Trezelan et jusqu’où le mènerait cette quête qui lui paraissait interminable.

    Un soir pourtant, après avoir frappé en vain à la porte d’une bonne douzaine de presbytères, il arriva devant la place de celui de Commana. Son hôte après avoir longuement ausculté le barbet qui lui lançait des regards lumineux, dit sentencieusement au jeune homme :

    - Je vois, Jobig, de quel chien il s’agit là. Ce n’est pas vraiment un cadeau que me font mes confrères. C’est plutôt une rude besogne dont ils me chargent. Mais au lieu où j’exerce mon ministère, je n’ai guère d’autre choix que de m’exécuter.

    Le pauvre garçon ne comprenait pas grand-chose à ses paroles sibyllines. Mais il se sentait heureux de toucher au terme de son calvaire et la pensée de regagner bientôt sa demeure familiale lui mettait du baume au cœur.

    - Alors, je puis m’en retourner, mon père ? fit-il tout gaillard.

    - Pas encore Jobig, pas encore. Le plus dur reste à venir.

    - Le plus dur fit Jobig en sursautant.

    - Eh oui mon garçon ... Bois d’abord une bolée de cet excellent cidre J de Cornouaille et mange un morceau de pain noir et de lard bien gras, car tu auras besoin de forces.

    Jobig écoutait l’homme de Dieu avec une attention mêlée d’appréhension. Quelle tâche pouvait bien lui restée à accomplir, après ces étranges pérégrinations à travers la montagne ?

    - Écoute-moi bien, mon fils reprit le recteur de Commana. Dès que tu auras fini de te rassasier, tu partiras, avec le chien vers le Youdig, c’est une sorte de mare d’eau sombre, dormante et croupie, qui se trouve au beau milieu des tourbières du Yeun Ellez, dans l’ombre du Menez-Mickael (Mont-Saint Michel de Bra sparts). Tu traîneras le chien, qui, probablement refusera de te suivre. Quoi qu’il se passe et malgré les grognements de protestations de l’animal, tu iras droit devant toi. Tu ne te retourneras en aucun cas. En aucun cas, tu as compris ?

    Jobig, avait bien compris les recommandations d’An Aotrou Beleg (Monsieur le curé). Il aurait préféré passé la nuit au chaud dans un bon lit clos que le prêtre réservait d’ordinaire à ses visiteurs, mais le travail semblait urgent de la plus extrême importance.

    Il se mit ensuite courageusement, à la tombée de la nuit, tandis que le curé remonta dans sa chambre, en ouvrit la fenêtre et, se tournant dans la direction que suivait l’étrange attelage, se mit à lire dans un vieux grimoire poussiéreux et a multiplier les signes de croix.

    À peine eut-il quitté le presbytère que le barbet se mit à grogner, à vitupérer, à tirer sur sa laisse, à baver comme s’il avait su intuitivement l’endroit où le menait.

    Jobig, cependant, malgré la peur qui lui nouait le ventre, avançait vers les marais de Yeun Ellez, bien décidé à accomplir sa mission afin de pouvoir rentrer chez lui.

    Tenant toujours fermement la bête qui frémissait et se débattait avec une conviction grandissante, il parvint bientôt au cœur de la tourbière. C’était l’endroit sombre, sinistre, cette mare d’eau croupie et stagnante, irisée de reflets verdâtres que dans le pays l’on nommait le Youdig, en assurant qu’il s’agissait de l’entrée de l’enfer froid et qu’il était de coutume d’y jeter les « conjurés », les âmes errantes qui tourmentent le monde des vivants.

    Nageant dans la sueur sur lui dégoulinait le long des joues et qui, du front, lui tombait dans les yeux, il, avec le chien les derniers pas qui le séparait du trou béant où il devait le précipiter. Il lui semblait que la bête tirait sur sa laisse en poussant des cris épouvantables, avait à présent la force d’un loup ou d’un des taureaux, que parfois, il menait aux champs. Mais Jobig, se souvenant des paroles du prêtre, malgré ses mains en sang et des poignets endoloris, ne lâcha pas la corde, qui le reliait à l’animal aux yeux rouges. Bandant toutes ses forces, le garçon qui excellait au baz yod (Mot à mot : Bâton à bouillie, jeu de force traditionnel) au touseg (Littéralement Crapaud : jeu de force pratiqué dans le Trégor), au lever de perche et de civière, tirant vigoureusement les liens en avant, précipita le chien dans le trou en disant : «  Va-t’en où le recteur de Commana veut que tu ailles ! »

    Ce fut alors un déchaînement de feu et de flammes dans la montagne qui semblait aussi éclairée qu’en plein jour. Le chien avait disparu, corps et bien, dans le trou noir sans fonds.

    Jobig à bout de force, s’assit sur un bloc de schiste qui trouait le tapis de joncs et linaigrettes, regardant médusé, la montagne illuminée, écoutant les déflagrations qui, de loin en loin, faisaient vibrer le pays. Puis, d’un pas lent et pesant, il entreprit de rebrousser chemin, et, à la lumière de la lune, de longer les flancs du Menez Mikael, pour regagner le presbytère de Commana.

    Lorsqu’il y parvint à moitié mort de fatigue, il y trouva le curé, immobile, affaissé sur un fauteuil de cheminée, aussi blanc qu’un linceul. À voir ses traits tirés et ses yeux hagards, il se douta que la nuit du pauvre homme n’avait pas été plus reposante que la sienne.

    - Va, à présent, Jobig, lui fit le prêtre. Ta mission est accomplie. Tu peux rentrer chez toi. Mais n’oublie de t’arrêter à chaque presbytère où tu es entré en venant ici, et de dire à mes confrères : Votre commission est faite. »

    Inutile de vous dire, que Jobig effectua le voyage de retour avec un peu plus d’entrain que celui de l’aller ! Il chantait d’un air joyeux, de vieilles sonnioù du pays (chants de fête ou de l’amour, plus léger que la gwerz), lorsqu’à quelques kilomètres de la chaumière familiale, il aperçut la soutane de Tadig Kozh.

    Fermement décidé à lui dire ce qu’il pensait de ses manières et à lui recommander, à l’avenir, de faire, ses ...commissions lui-même, Jobig pressa le pas et l’aborda vivement. Mais avant même qu’il eut le temps d’ouvrir la bouche, l’autre commença, sur un ton à la fois ferme et débonnaire, l’explication qui manquait à Jobig depuis le début de son étrange aventure.

     Le conjuré que le jeune homme avait au péril de sa vie, conduit jusqu’à Commana puis jeté dans la cuvette du Youdig n’était que son propre grand-père. Un Tad-kozh (Grand-père) bien remuant qui, depuis qu’il était passé de vie à trépas, quelques mois plutôt, n‘avait guère cesse de harceler les vivants du côté de la ferme familiale et même au-delà ... »

    Eh bien fit la fille qui s’était assise elle-même sur un bloc de quartzite trouant la lande, vous connaissez des histoires vraiment réjouissante l’Ankou. C’est incroyable d’ailleurs, ces histoires de métamorphoses en chiens.

    - Pas tant que cela. Pas tant que cela répliqua le vieux. Car jadis pour nos ancêtres Celtes, le chien était un animal sacré. Es psychopompe.

    - Psycho quoi fit la fille intriguée

    - Psychopompe... C'est-à-dire que c’était un conducteur, une sorte de conducteur des âmes. Ici, il prend la place de l’enveloppe charnelle du Tad-Kozh, mais au fond, il continue de remplir la même fonction.

    Et ce Youdig, cette mare d’eau dormante et putride, c’est vraiment l’entrée de l’enfer ?

    C’est ce que les gens de la montagne prétendaient. D’ailleurs fit le vieux, en sortant un autre grimoire du pan de son manteau qui semblait démesuré aux yeux de la fille. D’ailleurs écoutez, nul que Le Braz n’a décrit aussi bien l’atmosphère de ces lieux où notre Monde communique avec celui des morts et esprits :

    «  Cette montagne, c’est le mont Saint-michel de brasparts, le sommet le plus élevé de chaîne Bretonne (391 m). À sa base, au fond d’une cuvette immense, s’étend un marais ou plutôt une vaste tourbière marécageuse, désignée sous le nom de Yeun Elez, et qui est quelque chose comme l’Orcus en Breton. On dirait en été, une steppe sans limites, aux nuances aussi changeantes que celles de la mer. On y marche sur un tapis élastique, tressé d’herbes, de bruyères, de joncs. À mesure que l’on avance, le terrain se fait de moins en moins solide sous les pieds : bientôt on s’enfonce dans l’eau jusqu’à mi-jambe, et lorsque l’on arrive au cœur du Yeun, on se trouve devant une plaque verdâtre, d’un abord dangereux et de mine traîtresse, dont les gens du pays prétendent qu’in n’a pas pu sonder la profondeur. C’est la porte des ténèbres, le vestibule sinistre de l’inconnu, le trou béant dans lequel on précipite les « conjurés ». Cette flaque est appelée le Youdic (la petite bouillie) : parfois son eau se met à bouillir. Malheur à celui qui s’y pencherait à cet instant. Il serait saisi, entrainé, englouti par des puissances invisibles. D’autres fois, de furieux abois de meutes se font entendre dans la nuit : c’est le peuple des conjurés qui fait des siennes. »

    - Brrr, fit la fille, qui commençait à sentir le froid mordre ses joues et ses flancs. Et c’était invariablement ces horribles  ...barbets qui matérialisaient les âmes des conjurés ?

    - Il faut le croire, car fit l’Ankou, en sortant avec une étrange agilité, un troisième ouvrage de son long manteau noir, écoutez ce qu’écrit Cambry dans son Voyage dans le Finistère, un document écrit en 1798 : « On se persuadait encore, il y a quelques années, que des êtres coupables, métamorphosés en barbet noir, étaient menés jusqu’à Braspars (sic). Le curé confiait le chien noir à son valet qui le conduisait dans un lieu retiré. Le chien disparaissait à ce moment : la terre au loin tremblait. Des feux s’élevaient du sein des rochers. Le ciel couvert d’affreux nuages, fondait sur la grêle. Le tonnerre grondait ... »

    - Je vois, je vois, fit Enora qui commençait à claquer des dents et à trembler de son long corps félin. Je vois, mais ne peut-on pas changer d’endroit ? Ces partages commencent à m’oppresser et je suis venue ici pour voir la mer.

    - - Oh, ce n’est pas difficile. Au Nord-Est d’ici, exactement, à quelque vingt lieues le Trégor étend ses sortilèges. C’est une terre qui semble mariée à la mer, depuis le début des temps. Un pays enchanté où le moindre paysan, où le plus humble des mendiants cache l’étoffe d’un prince ou d’un barde. C’est là-bas d’ailleurs que chantait le fameux Gwenc’hlan, que ce bon vieux Théodore de la Villemarqué assure avoir été le ou l’un des derniers druides de la Bretagne armoricaine. Voulez-vous m’y suivre ?

    - Volontiers, malgré l’heure qu’il est, et dans mon état de fatigue, ne le prenez pas mal si je vous y rejoins en voiture ....

    - Pas le moins du monde, grommela  l’Ankou qui aurait tout de même aimé faire la route accompagné de la créature bien faite et au demeurant pleine de charme et de sensualité que le destin avait placé avec autant de délicatesse sur son chemin. Comme vous voudrez ....

     À peine eut-il prononcé ses mots, que le grand corps décharné s’évanouit encore plus vite qu’il n’était apparu quelques heures plus tôt, sur la grande croupe chauve du Menez-Mikael.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Cette messe avait ceci de particulier qu’on devait la réciter à l’envers, à minuit, dans la chapelle du Menez-Bre. Les diables, appelés un par un par leur nom, devaient se présenter devant l’officiant et libérer l’âme du malheureux pour lequel cette messe avait été commandée. 


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  • Les Lavandières de la nuit


     

    Voici donc l’histoire de Wilherm Postik, un vaurien qui n’aimait rien tant que rester boire aux estaminets, avec les meuniers et les femmes de mauvaise vie. Un bon à rien qui passait son temps à soigner son gosier, qui fuyait le travail comme la peste et qui, cela va sans dire, ne mettait jamais les pieds à l’église que contraint et forcé.

    Justement ce soir-là, commençait la longue nuit de kala goañv, la nuit de tous les dangers, durant laquelle les vivants s’apprêtaient à dresser la table pour les morts du clan, tous comme les morts se préparaient à faire irruption dans le monde des vifs pour venir chauffer leurs pieds et leurs guenilles en loques à la «  kef an anaon » , la bûche des âmes que, dans chaque foyer de Cornouaille, on laissait, précautionneusement pour tous les défunts de la famille. Et surtout pour ceux qui, dans la souffrance et dans la douleur, avaient au cours de l’année précédente, quitté le monde d’ici-bas pour rejoindre l’au-delà.

    Une nuit puissante et magique, une nuit de recueillement. Elle était jadis pour nos ancêtres païens ce que peut être Noël aujourd’hui. C’était d’ailleurs le moment privilégié de l’année où, dans la mythologie Irlandaise, les « femmes de l’Autre-Monde » faisaient irruption dans le nôtre pour venir y quérir une provende d’hommes jeunes, beaux et vigoureux, qu’elles séduisaient à l’aide d’une belle et grosse pomme d’un rouge vif et éclatant, et qu’elles entraînaient avec elles dans leur univers dont bien peu revenaient d’ailleurs. Selon Émile Souvestre, en Bretagne, cette nuit-là « les morts sont alors aussi nombreux dans les maisons des vivants que les feuilles jaunies dans les chemins creux. Voilà pourquoi les vrais chrétiens laissent la nappe mise te le feu allumé, pour qu’ils puissent prendre leurs repas et réchauffer leurs membres engourdis sous la froidure des cimetières. »

     Mais Wilherm Postik n’en avait cure. C’était un esprit fort qui ne croyait ni à Dieu, ni au Diable, ni aux récits que des ancêtres momifiés, séchés et fumés comme des chapelets d’andouilles de Guéméné, débitaient sur ton monocorde et dans un breton poétique et guttural durant les longues soirées d’hiver. Wilherm Postik avait de qui se tenir. Son père, déjà, avait quitté ce bas monde sans recevoir l’absolution. Et comme le dit si bien le proverbe Breton « Mab e ta deo Kaliou. Nemet e vamm a lavare gaou.». Ce que l’on peut traduire par « De son père, Kadiou est le fils, à moins que la mère ait menti.» Le bougre multipliait les offenses au Seigneur et à la simple décence, dansant pendant l’office et trinquant pendant la messe avec les marchands de chevaux, menant une vie misérable et dissolue. Le bon Dieu, pourtant ne lui avait pas ménagé les avertissements, lui enlevant au cours de la même année son épouse, sa mère, et ses sœurs. Mais il s’était vite consolé de la disparition de ces dernières par les vertus de l’héritage et de la mort de la première par le réconfort qu’il put trouver dans le giron des filles à la cuisse légère.

    Lors de la longue nuit de Kala goañv, conformément à ses mauvaises habitudes, Wilherm s’était attardé, bien au-delà du raisonnable, à descendre chopine sur chopine de mauvais, avec des compagnons de fortune de son acabit. Pendant que les gens de bien étaient occupés à prier pour le salut des âmes, Wilherm jouait aux cartes et hurlait avec les filles des rimes de meuniers. Il fut naturellement, comme d’habitude, le dernier à quitter l’auberge où il s’était attardé jusqu’au cœur de la nuit. Et lorsque le taulier excédé, le prit par le col et, lui assénant un violent coup de boutoù koat (sabots) sur le fondement, le jeta dehors d’un geste énergique, Wilherm ne se démonta pas pour autant.

    Ajustant son chupenn que les filles avaient à moitié déboutonné, s’enveloppa de sa peau de mouton comme les bergers il portait sur son dos, il se saisit de son pennbazh (bâton de marche) et entreprit de dévaler le sentier qui le ramenait vers sa tanière. Conformément à ses mauvaises habitudes encore, le bon à rien se mit à hurler à tue-tête des chansons à boire et des couplets déshonnêtes qui auraient même écorché les oreilles d’un charretier, sans prendre garde que l’on était entré depuis, le coucher du soleil, dans la nuit la plus recueillie, la plus solennelle aussi, de toute l’année. Ne manifestant aucun respect pour les choses du sacré, Wilherm ne se découvrait ni se signait en passant aux pieds des croix qui, nombreuses, hérissent le pays de ses ancêtres à la foi si étroitement chevillée au corps. Pire peut-être, le bougre balançait la lourde tête ferrée de son pennbazh, alternativement à droite, à gauche du sentier, sans même prendre garde à blesser les âmes qui, cette nuit-là remplissaient les chemins creux.

    Progressant ainsi, il parvint bientôt à un carrefour connu dans la région comme étant celui de tous les dangers. La route la plus longue était placée sous la protection de Dieu, quand à l’autre ...

    Mais Wilherm n’en avait cure, sûr qu’il était que l’alcool qui irriguait ses veines et son cerveau représentait le meilleur talisman contre les esprits chagrins et les forces malintentionnées. Du reste, comme il avait coutume de le dire à ses compagnons de beuverie et de débauche, il ne craignait rien d’autre que la soif, contre laquelle il luttait avec un dévouement et une conviction opiniâtres, et les filles laides qu’il fuyait comme la peste, le choléra ou pire, comme le travail !

    Donc Wilherm opta pour la route la plus courte, celle qui sinuait au plein cœur du Yeun Ellez, dans des parages tristes et sinistres où jamais aucun de ses semblables ne s’aventurait de crainte d’y faire une mauvaise rencontre.

    Mais Wilherm ne s’en souciait guère plus, que de sa première paire de sabots. Il fila. Droit devant lui. Sans même entendre la vieille girouette du vieux manoir en ruine qui lui dit « Retourne, retourne retourne ! ». Ni le vent qui, sifflant dans les branches d’un chêne centenaire lui murmure « Reste ici, reste ici, reste ici !»

    Arrivé à ce point du récit, le vieux marqua un arrêt, comme pour mieux se remémorer un moment rare et précieux.

    Alors, fit la fille qui n’avait pas perdu une miette de l’histoire. Et alors ?

    - Alors reprit l’Ankou en tournant vers elle sa face blême, illuminée par un rictus sinistre. Alors c’est là que j’intervins, fit le vieux en se redressant dans un geste de fierté.

    - Mais encore ?

    - Voilà, je cheminais depuis la tombée de la nuit à bord de ma karrigel, tout joyeux à l’idée du travail qui m’attendait cette nuit-là. Je tenais bien main, mon fouet de fer, menant comme un aurige celte mon attelage à six chevaux noirs, je vis Wilherm Postik arriver vers moi. Guère plus décontenancé que s’il avait rencontré le kiger[1] ou le  Baraer[2], il me céda la place, mais en guise de présentation, me lança un sonore : 

    - Que fais-tu donc ici, Monsieur de Ker-Gwen ?

    - Je prends et je surprends, lui répondis-je du tac au tac.

    - Tu es donc un voleur et un traître m’assena  aussitôt Wilherm.

    - Je suis le frappeur sans regard et sans égard.

    - Mais où vas-tu aujourd’hui pour être si pressé ?

    - Je vais chercher Wilherm Postik, répondis-je sur un ton menaçant.

    - Et alors ? fit la fille ?

    - Alors, à ma grande surprise, il ne se démonta pas, ne laissa paraître aucun des symptômes de la peur ou simplement de l’appréhension et continua son chemin en riant.

    Mal lui en prit. Il ne tarda guère à parvenir jusqu’à un douez[3] où plusieurs femmes blanches s’activaient à battre le linge avant de l’étaler consciencieusement sur les buissons de prunelliers et d’aubépines.

    - Que faites-vous donc là, mes colombes, au cœur de la nuit de kala goañv, décocha Wilherm sur un ton ironique.

    - Nous lavons, nous séchons, nous cousons, répondirent les femmes.

    - Quoi donc ? fit Wilherm sur un ton de fanfaronnade.

    - Le linceul du mort du qui parle et marche encore.

    - Un mort, pardieu, puis-je avoir son nom ?

    - Wilherm Postik firent les femmes avant de lui demander de l’aide pour tordre et essorer leur linge.

    -     Un service demandé si poliment ne saurait se refuser, répondit Wilherm en pouffant de rire.

       Prenant un bout de drap qu’on lui présentait, il commença à le tourner, mais ... dans le même sens que les kannerezed noz, le seul moyen de ne pas finir broyé par son propre linceul.

    Le mécréant était tellement occupé à rire, si satisfait du bon tour qu’il jouait aux spectres, qu’il ne vit pas les lavandières qui s’approchaient de lui à pas lents mais résolus. Lorsqu’elles l’entourèrent enfin, elles se mirent à hurler en cœur : « Mille malheurs à qui laisse les siens brûler en enfer ! » Ces visages, il les reconnût d’un coup. C’étaient ceux de ses sœurs, de sa femme, de sa mère qui lui témoignait leur colère et leur ressentiment. Alors le fier, l’intrépide, le vaillant Wilherm, sous les assauts répétés des fantômes familiers, sentit un grand trouble l’envahir et le rouge de la honte lui monter au front, tandis que sa gorge, irrépressiblement, le serrait comme un étau.

    Il lâcha un moment le linceul avant de le reprendre et de recommencer à tourner machinalement. Seulement il ne s’aperçut pas que, dans sa grande confusion, il tournait le suaire ... À contresens de celui des lavandières. Le malheureux ne tarda guère à tomber par terre, broyé par le linceul, mais plus probablement par le poids de ses pêchés. Le lendemain, une jeune paysanne qui passait par là trouva son corps sans vie. Les cierges bénis qu’on alluma pour la veillée funèbre  s’éteignirent les uns après les autres. An aotrou Beleg ne pas long à en comprendre la raison intime. Le corps du mécréant, trois jours plus tard fut mis en terre, hors du placitre saint, là où s’arrêtent les chiens et les mécréants. »

    C’est une drôle d’histoire, dit Enora songeuse, une drôle d’histoire, vraiment. Enfin, drôle n’est peut-être pas le qualificatif le plus approprié. C’est un récit plutôt à glacer le sang. Vous en avez beaucoup comme cela dans votre répertoire ?

    - Plus que vous ne le pensez. Vous savez bien que ces gens-là se méfient de moi à juste titre d’ailleurs. Je suis un peu le gardien de la mémoire, comme le garant de l’ordre moral.

    - Mais vous étiez obligé de tuer ce pauvre bougre ?

    - Ce n’est pas moi qui l’ai tué ! C’est lui, lui d’abord. Sourd qu’il était aux signes et aux intersignes qui se sont multipliés cette nuit-là sur son chemin. Ensuite j’ai laissé les lavandières faire leur office ....

    - Les intersignes, c’est quoi au juste.

    - Eh bien, c’est cet étrange langage des choses et des gens, ces messages venus de l’Autre Monde qui vous mettent garde contre un comportement à éviter, mais qui, bien plus souvent vous annoncent la mort d’un proche ou bien parfois la vôtre.

    -  Brrr c’est réjouissant ...Mais dites-moi, les choses se passent-elles toujours aussi mal, en plein cœur des Monts d’Arrée et près de l’entrée de l’Enfer froid ?

    - Oh non, rassurez-vous. Pas toujours d’ailleurs le terme « Enfer » est un peu réducteur. C’est le moins inapproprié que l’on ait trouvé pour désigner ce monde parallèle qui n’est ni celui des vivants qui sont des morts en sursis, ni celui des vivants éternels..... Ici, lors des nuits de pleine lune, il se passe de drôle de choses, des événements que votre cerveau positiviste et rationaliste à toutes les peines du monde à imaginer, à théoriser et surtout à expliciter. Mais non ils ne sont pas toujours aussi tragiques. Écoutez donc l’histoire de Tadig kozh un conte populaire collecté par Anatole Le Braz, l’un de nos plus brillants hommes de lettres du XIX e siècle. Né à Saint-Servais dans la montagne Bretonne en 1859, il avait été formé par son «maître » François-Marie Luzel, Fanch en Uhel en Breton, aux techniques du collectage populaire naissant. Il est bien sûr connut dans tout le pays comme l’auteur de La légende de la mort que nous avons évoqué tout à l’heure, mais il écrivit aussi quantité d’autres choses, des récits, des barzhonegoù, en Français des poésies, des nouvelles et même des romans. C’était un fin connaisseur de l’âme de son peuple. L’histoire de Tadig Kozh trouve son épilogue à deux pas de l’endroit où nous nous trouvons actuellement. Voulez-vous l’entendre ?

     © Le Vaillant Martial

     



    [1] Boucher

    [2] Boulanger

    [3] D’après Souvestre, ce terme signifie initialement « fossé de la ville fortifiée ». «  Mais comme ces fossés étaient autrefois remplis d’eau et servaient aux lavandières, on a insensiblement appelé les lavoir douèz.»


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  • La Lavandière de Nuit
    Lavander Noz

     


     

    Un faible crachin avait remplacé la neige du matin, signifiant un léger redoux. Le ciel était bas et gris. Une fine pellicule blanche recouvrait la campagne laissant paraître en divers endroits une terre que l’on imaginait boueuse.

    Sur le chemin des « pierres plates » au terme d’une bien fatigante journée, Marie Gouzig regagnait sa chaumière à petits pas pressés. Pour rapporter quelques sous supplémentaires, la jeune femme louait ses services aux fermes voisines. Elle travaillait ainsi une grande partie du temps pour les autres, si bien qu’une fois dans son foyer tout restait à faire.

    « C’est aujourd’hui samedi. Dans une heure au mieux, il va faire nuit. J’ai cependant encore un peu de temps pour me rendre au lavoir, m’occuper de mon linge. Il n’a pas fait si froid, la glace ne devrait pas être formée. Quant à cette pluie fine, elle ne me laisse guère le choix, je devrais faire avec. C’est demain dimanche, j’aimerais que mon homme puisse porter sa chemise blanche, celle des jours de fête. Si je l’étends à côté d’un bon feu de cheminée, elle devrait sécher le temps d’une bonne nuit »

    Déjà, Marie-Gouzic arrivait à la chaumière. Pierrig le mari, était dehors à couper du bois. Elle l’avertit de la corvée qu’il lui restait à faire, qu’elle ne serait pas de retour avant la nuit. Elle se chargea d’une lanterne, pour lorsqu’il ferait nuit, prit sous le bras son panier à linge et se pressa vers le lavoir sans attendre.

    Pour courir le craillement sinistre des corneilles, perchées tels des fruits noirs dans les arbres dénudés, elle poussa la chansonnette pour elle-même, se donner du cœur à l’ouvrage :

     Et tape, et tape avec ton battoir
                                                            Sur les culottes de ta belle-mère
                                                            Tu dormiras mieux ce coir
                                                            Pensant que c’était sur son derrière

    Marie-Gouzic n’était pas sitôt arrivée que déjà, elle était à savonner, frotter, taper à tour de bras. L’eau était froide, glacée. La jeune femme devait s’arrêter tant ses doigts étaient engourdis.

    La nuit tombe bien vite en novembre. Elle alluma une lampe. Un doux cercle de lumière dorée se diffusa. Il réchauffait l’alentour. Les ombres s’étiraient. Elles dansaient doucement avant de se fondre dans l’obscurité environnante. Le battoir faisait son office Tap ! Tap ! Tap ! Tap !... Et prise dans ses pensées, Marie Gouzig n’entendit pas arriver ... une femme derrière elle. Une autre lavandière.

    « Bonsoir ma belle, fait cette dernière. Dis-moi n’as-tu pas tout le jour pour profiter de l’endroit. Tu ne devrais pas prendre ma place, la nuit venue. »

    Marie-Gouzig eut un sursaut de frayeur. Une femme sans âge, grande et mince, surgit dans le halo de la lumière, tel un fantôme. Son visage, si pâle, était creux à l’endroit des joues et des yeux. Elle ne portait qu’un unique drap à laver. Un simple drap de lin blanc.

    « Je ne suis pas attachée à cet emplacement plus qu’un autre, balbutia Marie Gouzig, je vous le céderai bien volontiers. Si cela peut vous contenter. »

    « Allons, je te taquinais, fit la nouvelle. Il y en a bien assez pour nous deux, et d’autres encore, si elles veulent y venir. Sois tranquille ... Mais dis-moi, je te vois bien occupée. Tu sembles en avoir jusque tard dans la soirée. Moi au contraire, je n’ai rien d’autre à laver que ce que j’apporte. Si tu le souhaites, je peux t’aider. »

    « Ma fois, j’en serais bien gênée », répondit timidement Marie Gouzig.

    Et les lavandières de se mettre à l’ouvrage ... au cours de la nuit hivernale.

    « J’imagine que tu travailles dur dans la journée, pour encore t’affairer au lavoir à pareille heure ? »

    « Dame ! Figurez-vous que je n’ai pas encore soupé » reprit Marie un peu rassurée »

    « Vraiment ! S’arrête l’autre en la regardant. Pauvre enfant. Soyez raisonnable ... Vous allez rentrer chez vous profiter d’une soupe bien chaude.

    Voyez vos mains elles sont toutes bleues tant elles paraissent gelées. Pendant ce temps je ferais quelque unes de vos affaires. J’irai vite, j’ai l’habitude. Votre potage ne sera pas terminé que déjà, je serais à toquer à la porte de chez vous pour vous y déposer votre panier de ligne frais et blanchi. »

    Elle était tant frigorifiée, Marie Gouzic qu’elle fit peu de manières pour refuser.

    « Ma foi ... Je cours vite me réchauffer d’un bol de soupe et reprendre quelques forces dit-elle. Je promets de revenir sans tarder afin de vous délivrer de ce service charitable que vous me rendez. Je doute en effet que vous ayez fini avant mon retour. Et puis je vous aiderai à essorer votre drap. Seule vous n’arriveriez à rien. Je vous laisse ma lanterne. Le ciel est dégagé, et la lune montante, bientôt visible au-dessus du bois, suffira à guider mes pas. »

    « Va pour le drap. Je ne dis pas non. Mais prends ta lanterne, ma belle. Je n’en ai nul besoin. »

    Et de murmurer tout bas entre ses lèvres :

    « Mes yeux ont l’habitude de la nuit »


     

     


    Lorsque Marie Gouzic poussa la porte de la chaumière, son mari s’étonna de la voir rentrer si tôt ... et sans son linge !

    « Tête de linotte ! Tu l’auras oublié au lavoir » s’amusa-t-il. Marie Gouzis se servit deux grosses louches de potage fumant qu’elle but directement au bol. Elle resta face à la cheminée où ronronnait un bon feu. Alors seulement, elle raconta l’aventure de son aimable rencontre. A la fin du récit, son mari tout pâle s’exclama :

    « Malheureuse !!! Est-ce là ce que tu appelles une aimable rencontre ?... Tu ... Tu ignores donc qui est cette femme ? »

    « Dame !... J’ai bien eu un peu peur... c’était juste au début : son visage était si étrange, si maigre. Mais par la suite, sa conversation m’rassurée ! »

    « Insouciante que tu es !!!... Tu as accepté les services de la Lavander Noz... La « lavandière de la nuit ». Le drap qu’elle portait avec elle n’est rien d’autre que son linceul. Ce fantôme solitaire chercher une âme sœur pour l’accompagner dans ses errances éternelles. Ne retourne pas là-bas. Tu courrais à ta perte.

    Combien de naïfs ont succombé à ce terrible sortilège ...Si tu l’aides à tordre ce drap mortuaire, le tissu mouillé s’entortillera autour de tes poignets telles des racines vivantes ... Au point de ne plus pouvoir t’en libérer. Alors emprisonnée, la lavandière t’entraînera inexorablement dans l’eau noire du lavoir ... pour t’y engloutir ... t’y noyer.

    Alors tu deviendras toi-même, une ombre, une lavandière de la nuit à hanter les fontaines et les lavoirs de tes chants lugubres, jusqu’ à la fin des temps ! »

    Malgré le potage qu’elle venait d’avaler, Marie Gouzig était toute blanche, tremblante d’effroi.

    « Allons. Ne reste pas figée ainsi. Nous allons faire ce que je vais te dire, car si tu n’y vas pas, soi-en certaine, la Lavander-Noz viendra jusqu’ici pour te chercher. Pour commencer, il nous faut ranger au placard, fermé sous clé, l’ensemble de nos objets usuels. Couteaux, cuillères, assiettes, pichets gamelles. Retirer la marmite du feu de la cheminée et suspendre à un clou le trépied sur lequel elle est posée. Retournons les chaises et la table, qu’elles ne puissent courir partout. Enfin nous remiserons le balai, manche en bas, paille en l’air. Après avoir pris soin de barrer la porte, nous irons nous cacher au fond du lit-clos. »

    « As-tu perdu la tête mon ami ? » s’étonna Marie Gouzig

    « Point du tout. Les lavandières de la nuit on l’étrange pouvoir d’enchanter les objets du foyer. Rien ne servirait de s’enfermer, elle se ferait ouvrir la porte par un simple balai. Ne perdons pas de temps, coupa son homme. Mettons-nous au travail. En pareilles circonstances, le sable est toujours trop fin à s’écouler dans le sablier. »



     

    Ils firent comme avait dit le mari.

    Mais déjà, au lavoir, le fantôme de la lavandière venait de remiser au placard l’ensemble de la vaisselle ... Clic Clac. Fermé à clé.

    De son côté, la lavander Noz achevait d’empiler le linge plié dans le grand panier d’osier.

    Un croissant de lune trahissait une campagne blanchie par une neige scintillante, comme autant d’étoiles tombées du ciel.

    Une forme sombre et froide avançait sur le chemin boueux, sans qu’aucune trace de pas ne soit laissée derrière elle ....

    Dans la petite chaumière, les deux époux s’activaient.

    « Vite, vite ... Retournons la table et les chaises. Elles commencent à s’animer ... La lavandière doit s’approcher » s’égosillait Pierrig.

    La table n’était pas sitôt renversée que ses pieds de bois gigotaient en tous sens. Et les chaises de tourner dans la pièce en une folle farandole, à la stupéfaction de Marie Gouzig.

    « Les chaises ! Occupons-nous des chaises !!! » S’affolaient les deux. Puis c’était le trépied qui entrait dans la danse.


     

    « Il court plus vite que moi, se lamentait Pierrig, je n’ai que deux jambes, lui en a trois !!! »

    Adossée à un petit bosquet d’arbres griffus, la chaumière se devinait fragile et isolée dans la nuit. Les troncs tortueux semblaient s’être regroupés autour pour en soulever la toiture.

    Vite, vite ... Le balai venait d’être rangé dans le placard, la tête en bas ... On souffla la chandelle.

    La lavandière se tenait sur le seuil, le panier à son côté.

    Vite, vite, vite ... À peine Marie Gouzig et son mari venaient-ils de rabattre sur eux les panneaux du lit clos ....

    Trois coups étaient frappés à la porte.

    «  ... »

    « Ne réponds surtout pas » chuchota l’homme à l’oreille de sa femme.

    Une seconde fois on cognait à la porte ... Seul le silence semblait disposé à répondre. Un silence lourd et pesant. La porte toque encore et encore, toujours plus fort. La lavandière s’impatientait, elle demandait à ce qu’on lui ouvre. L’intérieur du logis restait muet. On entendait juste les arbres noirs grincer au-dehors, sinistres. Peut-être s’approchaient-ils pour mieux voir. Alors soudains, le vent se leva, il commençait à mugir. Il n’était autre que la colère de la lavandière de nuit. Une colère qui grandissait.

    « Puisqu’il n’est pas de vivant pour venir m’ouvrir gronda une voix furieuse, je m’adresse à toi trépied dans la cheminée ! Quitte ton emplacement ... à l’aide de tes trois pattes de fer, viens donc débarrer cette porte close que je puisse entrer ! »

    « Je ne puis ! Je ne puis ! répondit une petite voix métallique. Je suis suspendu haut et court à un gros clou planté dans le mur. »


     

    « Raâââh » s’emporta le fantôme de la lavandière.

    Et le vent de redoubler d’une violence terrible. Souffler dans les arbres nus. Souffler sur la chaumière. Et le linge de se soulever du panier ... et le linge de s’envoler. La lavandière de nouveau ordonne :

    « Viens alors toi, balai, balai de paille ! Quitte ce soin où tu es remisé. Ouvre cette porte, qu’enfin je puisse entrer ! »

    « Je ne puis ! Je ne puis ! fit le balai, dont la paille frétillait tels mille petits pieds agités. On m’a rangé le manche en bas. Je ne peux plus me déplacer ... Il te faudra faire sans moi. »

    Du dehors le vent rugissait, les arbres ployaient, s’inclinaient. Les chemises, les culottes, les draps et les serviettes tournoyaient dans l’air. Un tourbillon diabolique montait vers la lune spectrale. Un tourbillon avec en son centre la lavandière de nuit, cheveux et manteau livrés à la fureur de cet ouragan de colère.


     

    « Table et chaises de cette maudite demeure, commanda-t-elle, courez sur le sol. Enfoncez cette porte que l’on ne m’ouvre pas. Couteaux, fourchettes, crochetez-en la serrure, rongez donc son bois. Que chaque objet vienne s’y fracasser ! Devenez bras, devenez mains. Ouvrez-moi cette porte !!! Qu’enfin je saisisse ce que je suis venu chercher ! »

    De l’autre côté, ce ne fut qu’un tintamarre discordant de vaisselle secouée au fond d’un placard clos, des plaintes, des gémissements lancinants de mobilier retourné. Et tous de gémir la même rengaine ...

    « Nous ne pouvons ... nous ne pouvons !!!... Tu devras te débrouiller sans nous ! »

    Le grand vent retomba aussitôt.

    Telle une bise glaciale, la vois lugubre de la Lavander-Noz siffla dehors :

    « Sois heureuse, Marie Gouzig, je vois que tu as été bien conseillée. Cependant n’oublie pas à l’avenir que chacun doit garder sa place. »

    Les deux époux terrifiés entendirent son souffle glisser au loin dans la nuit, vers le nord. Ils n’osèrent sortirent qu’au matin, une fois le soleil levé sur une campagne lumineuse. Partout autour, il y avait du linge éparpillé, des branches brisées.

    Jamais, Ô grand jamais, Marie Gouzic ne s’en retourna au lavoir après que la nuit fut tombée. La nuit près des lavoirs, il y a des voix, des murmures venus d’ailleurs.

    La nuit, près des lavoirs, seules les Lavander-Noz rôdent dans le noir.

    © Le Vaillant Martial


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  • Le frère de lait


     

    - C’est étrange, fit la fille alors que la karrigel cahotait sur un mauvais chemin creux ombragé par des chênes centenaires, c’est déjà le soir. La nuit tombe, alors que j’ai l’impression que nous venons de quitter la lieue de la Grève.

    - C’est normal, ça fait partie de mes pouvoirs. Le temps m’appartient un peu. Je le gère à ma guise, tous comme les âmes. Mais soyez discrète, je vous prie, nous arrivons ajouta l’Ankou alors que son « char » s’avançait en présent en direction d’un vieux manoir cossu, niché au fond d’une grande allée d’arbres.

    Quelques minutes plus tard, sur la pointe des pieds, ils y rentrèrent silencieusement par une lourde porte d’ogive, demeurée ouverte, comme il était d’usage en Bretagne, aux temps anciens des harpistes et des bardes mendiants.

    Au bout d’un couloir long et sombre, la porte d’un bureau est entrouverte. La lueur d’une chandelle vacille  sous l’effet du vent qui s’engouffre dans les grandes cheminées de granite. Face à la fenêtre, de dis, un homme, attablé, laisse courir nerveusement, une plume d’oie sur un cahier d’écolier.

    - Penchez-vous, fait l’Ankou, n’ayez peur voyons.

    Alors la fille interloquée, et ne sachant plus vraiment où elle se trouve, tend son long cou gracile par-dessus l’épaule du jeune homme à la forte carrure, et lit :

    « La plus jolie fille noble qu’il y eût en ce pays-ci à la ronde, était une jeune fille de dix-huit ans, nommée Gwennolaïk. Le vieux seigneur était mort, ses deux pauvres sœurs et sa mère, tous les siens étaient morts, hélas excepté sa belle-mère.

    C’était pitié de la voir pleurant amèrement, au seuil de la porte du manoir, si douce, si belle !

    Les yeux attachés sur la mer, y cherchant le vaisseau de son frère de lait. Il y avait six ans qu’il avait quitté son pays.

    - Hors d’ici, ma fille, et allez chercher les bêtes, je ne vous nourris pas pour rester là, assise.

    Elle la réveillait deux, trois heures avant le jour, l’hiver pour allumer le feu et balayer la maison. Pour aller puiser de l’eau à la fontaine du ruisseau des nains, avec une petite cruche fêlée et un seau fendu .... »

    - Bonsoir, fit l’homme, en se retournant lentement. Enora put alors à loisir admirer la forme exquise de son visage, la régularité de ses traits. Une forte moustache donnait à son expression encore juvénile un aspect viril. Derrière ses fines lunettes rondes, un regard vif et profond exerçait une attraction presque hypnotique.

    - Bonsoir fit la fille, décontenancée, prête à se jeter dans les bras de l’Ankou.

    - Nous allons vous laisser travailler, nous ne voulons pas vous déranger, s’excusa le vieux, en expliquant à Kervarker la raison de cette visite impromptue.

    - Non, non je vous en prie restez, l’Ankou. Et asseyez-vous, là, près de moi, Mademoiselle ... Mademoiselle ?

    - Karadeg

    - Mademoiselle Karadeg, prenez vos aises. Vous arrivez à propos. Je me sens bien seul ce soir. Cette histoire m’a donné le cafard. Tenez, nous allons célébrer cette rencontre. Vous prendrez bien un petit verre de cette excellente eau de vie J... Excusez-moi l’Ankou, pour l’expression.

    - Non, non ne prenez pas de gants avec moi toussa l’Ankou. Du reste je ne dédaigne pas de partager à l’occasion les menus plaisirs des mortels. L’éternité me paraît parfois si longue.

    - Fit bien, alors trinquons et buvons à l’amitié. Et à cet extraordinaire trésor qu’est la littérature populaire de Bretagne.

    Kervaker expliqua alors longuement à Enora la nature de son travail entamé depuis son plus jeune âge. Une passion le dévorait. Une passion transmise par sa mère. Une véritable fièvre familiale. Sorte de Mac Pherson Armoricain, il collectait dans les quatre évêchés brittophones, mais plus passionnément encore dans sa Cornouaille chérie, les récits colportés de ferme en ferme par les plus humbles, les plus authentiques des représentants de son peuple.

    La fille semblait boire ses paroles, comme si la chaîne d’ambre du Dagda en personne avait relié son oreille à la langue du Maître. Un jeune maître, dont elle admirait la finesse des mains qui continuaient à courir sur le vélin, le regard franc et plein de mansuétude et les yeux bleus presque métalliques auxquels une légère, très légère myopie donnait un indéfinissable charme. Lentement, insensiblement, avec la souplesse d’une chatte, elle s’approcha du jeune homme qui commençait à chavirer ses sens.

    - Pour vous, je vais continuer à haute voix cette gwerz bien triste que j’aie entendue de la bouche d’un barde au pays de Tréguier :

    « La nuit était sombre, l’eau avait été troublée par le pied d’un chevalier venu de Nantes.

    - Bonne santé, jeune fille, êtes-vous fiancée ?

    Et moi (que j’étais enfant et sotte !) je répondis : je n’en sais rien.

    - Êtes- vous fiancée ? Dites-le-moi, je vous prie.

    - Sauf votre grâce, cher sire, je ne suis pas encore fiancée.

    - Eh bien, prenez ma bague d’or et dites à votre belle-mère que vous étiez fiancée à un chevalier qui revient de Nantes. Qu’il y a eu un grand combat. Que son jeune écuyer a été tué, là-bas. Qu’il y a eu un grand combat. Que son jeune écuyer a été tué, là-bas. Qu’il a été lui-même blessé au flanc d’un coup d’épée. Que dans trois semaines et trois jours il sera guéri, et qu’il viendra au manoir, gaiement et vite vous chercher.

    Et de courir aussitôt à la maison, et de regarder l’anneau : « C’était l’anneau que son frère de lait portait à la main gauche. »

    Kervarker marqua un temps d’arrêt, regarda longuement la fille dans les yeux, et en soupirant, reprit son récit :

    Il s’était passé trois semaines depuis l’apparition du frère de lait près du point d’eau. L’impatience de Gwennolaïk grandissait en même temps que l’amour que la vue du jeune homme avait réveillé. Mais, hélas, sa belle-mère vint un jour, la trouver, avec dans le regard une pointe de fiel dont elle se départissait rarement lorsqu’elle s’adressait à la pauvre fille.

    - Ma chère enfant, fit-elle, avec dans la voix des accents aussi faux que ceux du renard, il est temps, tu as l’âge.

    - Temps de quoi, l’âge de quoi ? Répliqua Gwennolaïk sur un ton ingénu.

    - Temps de te marier voyons. À ce propos, je t’ai trouvé un parti qui te conviendra à merveille.

    - Ah, oui, répondit la jeune fille, qui, le temps d’une seconde se plut à rêver que sa marâtre s’était attendrie.

    - Oui, c’est Jobig Al Loarer, Job le lunatique, que tu vas épouser !

    A ces mots, la tendre Gwenola faillit s’évanouir. Job le Lunatique était de loin, le plus mauvais parti de tout le diocèse. D’humeur ombrageuse et aussi bavard qu’une carpe, il était en outre bossu, boiteux et contrefait, et son travail de garçon d’écurie lui donnait un parfum repérable à des lieues à la ronde. Vraiment, c’était pour l’affliger encore davantage que la vilaine femme lui jouait ce vilain tour.

    Rien n’y fit, ni les ses pleurs, ni ses supplications, ni la menace de mettre fin à ses jours si la belle-mère persistait dans ses desseins.

    Lorsque vint le jour des noces, la pauvre fille faisait peine à voir. Dominant d’une tête le vieil avorton qui lui servait d’époux, elle avait peine à retenir ses sanglots. La fête fut d’une tristesse sans nom. Tous, à commencer par le recteur pleuraient, à l’exception de la belle-mère qui arborait un sourire arrogant et narquois. Les sonneurs parvenaient à peine à tirer des airs de danse de leurs instruments qui semblaient partager l’affliction générale.

    Au moment fatidique, lorsque l’assemblée porta la couple pitoyable dans la chambre nuptiale et que la marâtre voulut la déshabiller, Gwennolaïk, n’en pouvant plus jeta violemment bague et bandeau de noce et s’enfuit de la maison. Elle courut longtemps, longtemps, droit devant elle, voulant échapper à la vision de cauchemar qui la tourmentait.

    Lorsqu’enfin, elle s’arrêta, épuisée, pour se reposer, elle entendit une voix douce et tendre qui s’adressait à elle.

    - Qui est là, fit-elle, pas très rassurée

    - C’est moi. Nola, moi ton frère de lait.

    En moins de temps qu’il faut à un sonneur pour vider une chopine de cidre, Gwennola était montée en croupe, et se tenait serrée contre le jeune homme, sur le destrier qui filait à bride abattue vers l’ouest.

    - Que nous allons vite, mon frère ! Nous avons fait cent lieues, je crois ! Que je suis heureuse auprès de toi ! Je ne le fus jamais autant. Elle et encore loin la maison de ta mère ? Je voudrais y être arrivée.

    - Tiens-moi bien toujours ma sœur, nous ne tarderons pas y être.

     

     (...)

    - Ton cœur est glacé. Tes cheveux sont mouillés. Ton cœur et ta main sont glacés. Je crains que tu n’aies froid.

    - Tiens-moi bien toujours, ma sœur, nous voici tout près. N’entends-tu pas les sons perçants des gais musiciens des noces ? .....  

     

    À peine eut-il fini sa phrase que le curieux équipage parvint sur une île où une foule de gens dansaient sur des prairies d’un vert tendre et lumineux, autour de pommiers chargés de fruits ronds comme le sein des plus belles jeunes filles. Partout ce n’était qu’airs de musiciens, chanson et cris de joie. À croire que le lieu où la jeune fille et son chevalier venaient d’aborder échappait à toutes les douleurs et à toutes les peines du monde.

    Descendue de cheval Gwennolaïk courait vers eux, rayonnant bonheur indicible, lorsque, près d’une fontaine d’où coulait une eau claire comme le plus pur cristal, elle aperçut trois silhouettes qui lui étaient familières ...S’approchant encore d’elles, Gwennolaïk les héla, de plus en plus intriguée. Lorsqu’à ses appels, les ombres se retournèrent, la jeune fille sentit ses yeux s’agrandir et ses jambes défaillir sous elle, c’étaient sa propre mère et ses sœurs qui buvaient à la fontaine !

    Le lendemain matin, au lever du soleil, des jeunes filles portaient le cops sans tache de la petite Gwennola, de l’église à la tombe.

    - Voilà, c’est fini, conclut Kervarker, en tentant en vain de masquer à la fille ses yeux embués. Au point d’intimité où l’on en était, c’était une coquetterie bien inutile. Enora avait sorti de sa poche un mouchoir un peu froissé avec lequel elle séchait les grosses larmes qui coulaient le long de ses joues. Quant à l’Ankou, plus livide que jamais, il s’était affalé sur un vieux fauteuil de cheminée et jetait un regard fixe aux flammes qui se contorsionnait dans l’âtre.

    - Mais où donc ont-ils abordé ? Finit-elle par demander à ses amis, lorsqu’elle fut enfin dans l’état d’ouvrir la bouche.

    - Aux îles d’Avalon, répondit Kervarker. Un nom dans lequel on retrouve le mot breton aval (pomme) le fruit qui donne la connaissance et l’immortalité. Celui avec lequel les messagères de l’Autre Monde venaient, à certains moments privilégiés de l’année, chercher des hommes jeunes et bien faits, pour les entraîner avec elle dans leur vert paradis. Paradis n’est d’ailleurs pas le mot le plus approprié, mais c’est sans doute celui qui vous aidera le mieux à comprendre la nature du lieu où abordent nos héros. Ici, les rôles sont inversés. C’est le frère de lait qui y entraîne son aimée. Mais au fond la symbolique est la même. Et le retour sur le plancher des vaches ... mortelles, est toujours impossible, sauf exception. Bien sûr, comme dans la majorité des gwerzioù que je collecte, le message druidique et celtique, païen, si vous voulez est toujours ... nuancé, tempéré, brouillé, par celui du christianisme. Comme si le peuple au long de ces millénaires, avait fini par opérer lui-même un syncrétisme habile entre l’ancienne et la nouvelle religion.

    - Pourquoi dites-vous cela ?

    - Parce que rien ne nous dit que Gwennola, comme certains héros de la mythologie celtique, ait voulu ... rentrer chez elle. On la voit heureuse aux îles d’Avalon. Et pourtant le lendemain, on dépose son corps sans vie dans l’église. Je vois là une sorte de tour de passe-passe pour interférer dans l’ordre ancien. Pour que la morale soit sauve, pour que la fille qui a tenté de goûter à l’éternité échappant au die omniprésent soit en quelque sorte punie ....

     

    Enora à présent se taisait. Mais ceux qui auraient pu lire dans ses pensées y auraient vu un couple monté sur un cheval galopant à vive allure vers le Ponant. Un couple dont la fille avait ses traits et dont le jeune garçon ressemblait étrangement au jeune vicomte qui dégustait de longues rasades de lambig en regardant par la fenêtre, la pleine lune se glisser furtivement parmi des gros nuages annonciateurs de mauvais temps.

     © Le Vaillant Martial

     

     

     

     


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  • La gloire de l’Ankou

     

    Le vieux bombait le torse, à présent, aussi fier qu’un sonneur récompensé par une plume de paon. Il déambulait, d’une pièce à l’autre, virevoltant allégrement d’une gravure à un texte, surpris et ému jusqu’au tréfonds de l’âme, que son peuple ait gardé son image, chevillée au fond du cœur.

    Qu’une exposition aussi riche, aussi précise, aussi documentée lui fit consacrée, plus d’un siècle après la publication du livre dont il était le héros principal lui chavirait les sens et lui eut sans aucun doute fait monter le sang aux joues s’il en avait conservé quelques gouttes.

    - Vous rendez-vous compte, fit-il abasourdi, me voilà à présent comme thème principal d’une expo ! À quelques kilomètres seulement du petit village de Trévou-Tréguignec où une joyeuse bande de fêtards célèbre ma mémoire en signe contre cet arrogant impérialisme américain qui entend faire de la toussaint, l’antique Samonios, une gigantesque kermesse des citrouilles et des masques en plastique

    - Oui, fit la fille qui avait tout de même des notions de culture celtique et qui voulait placer à propos lu tout récemment dans Télérama. Mais vous savez Halloween est une vieille fête celtique. L’héritière en ligne directe de la Samain Irlandaise, la fête des morts du début de l’année et de la fin de l’été ou du début de l’hiver, c’est selon ....

    - Bien sûr, rétorqua le vieux. Croyez-vous que j’ignore tout cela ? Bien sûr, mais c’est le degré zéro du sacré ! Une spiritualité de bazar et de supermarché du plus mauvais goût. Ah je préfère de loin cette fête conviviale célébrée par Bernard Lancelot, le brasseur de la Telenn Du, et la succulente Blanche hermine, qui chaque année, à l’occasion du saut dans la nouvelle année, convie bardes et musiciens, dessinateurs, illustrateurs et conteurs pour une fête qui s’inscrit bien davantage dans l’esprit de nos ancêtres.

    - Sans doute. Mais faites preuve d’un tout petit peu d’indulgence pour vos semblables ...Enfin pour les miens. N’est-ce pas une manière même maladroite, de récupérer une part, aussi infime soit-elle de notre patrimoine enfui ? Ou enfoui.

    Le vieux allait lui répondre, sur un ton défensivement agacé, lorsqu’il tomba en admiration devant une grande huile sur toile signée par un jeune artiste contemporain, qui le représentait sur un fond bleuté, enveloppé dans sa longue cape noire et arborant fièrement sa faux montée à l’envers.

    - Ah, regardez, mais regardez donc, là, j’ai une fière allure. Vraiment fière allure ! Cela me rappelle une représentation de ces excellents bédéistes que sont Christin et Bilal, qui firent de moi une sorte de maître des éléments dans le Vaisseau de pierre, une œuvre du reste forte, symbolique et presque ... prophétique !

    - Oui c’est vrai, vous avez de la classe, fit la fille, un espiègle ...Ils vous auraient même plutôt un tout petit peu ...arrangé. Ce sont les miracles de la peinture. Un vrai portraitiste .....

    Ces quelques mots, débités sur le ton de la plaisanterie, provoquèrent la bouderie du vieux dont le caractère ombrageux était bien connu d’un bout à l’autre de la Bretagne armoricaine. Il résolut de déserter immédiatement les lieux pour faire route plein ouest, en faveur de la nuit.

    Pour quitter discrètement les faubourgs de Tréguier, la noire karrigel emprunta des petits chemins creux oubliés depuis longtemps des hommes et des femmes du secteur. Elle risqua cent fois de s’embourber et n’eut été la force herculéenne de l’Ankou et de sa haridelle, elle aurait pu rester, avec la boue montant à mi- essieu. Le bonhomme aurait été contraint de faire appel à l’un des garagistes du secteur, à qui, avec une conscience professionnelle rarement prise en défaut, il aurait ôté la vie. Ce n’était pas son but, en emmenant la fille dans cette Attique bretonne chantée par Renan, par Gabriel Vicaire et Charles le Goffic. Non il avait une iodée bien ancrée dans sa tête dure et chauve.

    C’est au café Voile-de-cuir, un estaminet qui sentait le bon le cuir et le bois ciré, l’un de ces établissements à la fois anciens et résolument modernes que le vieux entraînait la fille. Dans son ego quelque peu surdimensionné, il voulait lui faire entendre des propos dont il était encore, peu ou prou, le thème central. Depuis quelques mois, Jean Christophe, le taulier, qui n’était jamais à court d’idées pour animer son café-restaurant-sellerie, avait pris l’habitude d’y inviter des conférenciers. Et ce soir, l’auteur d’un ouvrage avait consacré à Le Braz, avait promis à l’auditoire de l’entretenir en particulier sur sa haute figure.

    Lorsque neuf heures du soir sonnèrent au clocher de Lomikael (Saint-Michel-en Grève), le café se remplit rapidement d’une petite foule bruyante, chaleureuse et colorée. Des habitués prirent place en en plaisantant, et s’installèrent en arc de cercle autour du conférencier assis sur une estrade de fortune. Dehors, le vent s’était levé. Le sable de la lieue de grève s’envolait en pluie fine et cinglante vers le bourg niché à flanc de coteau. Tout occupés à leurs discussions, les habitués n’aperçurent pas un drôle de couple, attablé dans la pénombre, au fond de la salle où ronflait le poêle à bois. Enora Keradeg était allée quérir au comptoir une bonne bière de l’Ankou brassée avec soin, à Saint-Potan dans l’arrière-pays de Dinan, tandis que son compagnon, depuis longtemps insensible à la soif comme à la faim, se tenait « stoïque », à demi caché par un pan de la bibliothèque.

    Au beau milieu de la soirée, pressée de questions passionnées, l’orateur marqua une pause, puis ouvrit un vieux livre écorné, dont presque toutes les pages étaient marquées par des morceaux de papiers noircis d’annotations diverses.

    - Au fond, dit-il à l’assistance, ne vaut-il pas mieux que je vous lise encore un passage de la légende de la mort, consacré à cette étrange figure ?

    Prenant son souffle et chaussant de vielles lunettes rondes usées par les ans et les lectures répétées, il se mit alors à lire sur un ton lent et posé :

     

    « Serait-ce qu’il a existé, dans la conception populaire primitive, une sorte d’organisation hiérarchique et de police régulière du peuple de l’Anaon ? Plusieurs indices tendraient à le faire croire. L’un des plus caractéristiques est le personnage de l’Ankou. Son multiple rôle prêtre à des hypothèses fortes diverses. Il se peut qu’il ait été, à l’origine, soit le similaire de ce Dispater  dont les Gaulois de César se prétendaient descendus un soir des dieux, un de ces « rois » des morts que les traditions irlandaises font trôner au pays des sidhe. « Salut, Labraid, rapide manieur d’épée ! » chante un poème du cycle d’Ulster. « Il hache les boucliers, il disperse les javelots, il blesse les corps. Il tue les hommes libres Il recherche les carnages. Il est très beau. Il anéantit les armées. Il disperse les trésors. Ô toi qui attaque les guerriers salut Labraid ! » On retrouve comme un écho de ces strophes farouches dans la ballade bretonne qui exalte l’omnipotence de l’Ankou. De même que les rois de Mag Mell, l’Ankou voyage sur un char qui ne rappelle guère, il est vrai, les brillantes descriptions de l’épopée gaélique, mais qui, pour grinçants que soient ses essieux, n’en répand pas moins la terreur sur son passage. Par tous ces traits, l’Ankou fait évidemment penser à une antique divinité de la mort ...

    Quoi qu’il en soit de la valeur ou de l’inanité de ces conjectures, ce qu’on ne pourrait nier, c’est que la religion de la mort si chère à la conscience celtique, a conservé des racines vivaces et profondes dans l’âme du peuple Breton. Si elle n’est pas toute sa religion, comme on serait presque tenté de le soutenir, du moins en est-elle la trame la plus résistante et le fonds le plus permanent. Le christianisme n’a pu consacrer ce qu’il était impuissant à détruire. Et c’est ainsi que c’est perpétué jusqu’à nos jour l’anachronisme d’une race ne vivant que de ses morts et avec ses morts, goûtant leur commerce tout en le redoutant et en faisant d’eux, de leurs gestes de leurs démarches, de leurs joies ou de leurs tristesses, de leurs regrets ou de leurs désirs, je ne dis pas seulement sa pensée constante, mais son entretien éternel.

    - Comme il y va ricana la fille, tandis que son compagnon de fortune, pliant les jambes pour ne pas dépasser l’assemblée d’une tête, dissimulait précautionneusement sa face blême et ses orbites creuses dans l’ombre de son chapeau à larges bords, et son outil de travail dans un pli de son manteau. Comme il y va, ce Le Braz !

    - Qu’est-ce que vous insinuez ? Fit l’Ankou dont la susceptibilité n’était plus un secret pour la jeune parisienne.

    - Oh, je n’insinue rien. Rien du tout, mais tout de même, « roi des morts » c’est un peu fort comme terme non ?

    - Quoi ? siffla l’autre vexé, en prenant d’un pas vif la direction du charmant cimetière marin au mur de pierre sèches que des lames de fond venaient creuser à intervalles réguliers.

    - Eh bien oui, après tout ! Roi, je veux bien ! Mais un piètre roi tout de même. Sans spectre et sans couronne ! Quant à votre .... »char » Ah, ah ah !

    - Et que faites-vous de ma faux malheureuse ! Écuma l’autre, vert de rage. Ah je pourrais vous !!! asséna l’Ankou, en trépignant comme un enfant en colère. N’avez-vous pas entendu que malgré ma puissance et la crainte que j’inspire aux hommes je suis un être déchu, moi aussi. Comme les fées, les dragons, les nains, les géants et toutes les créatures du monde d’avant.

    - D’avant quoi ?

    - Le cataclysme rien  que ça ?

    - Oui le cataclysme ! Le cataclysme judéo-chrétien ! L’irruption d’une religion étrangère dans notre imaginaire dans notre imaginaire Celtique ! L’inversion de toutes nos valeurs et la chasse organisée contre tous les symboles de résistance ! Ah vous commencez à m’agacer jeune fille !  Je me demande même si j’ai eu raison de vous choisir là-bas sur la lande ....

    - Justement, pourquoi m’avoir choisie moi précisément Est-ce que j’ai des allures ... de vierge Marie ? D’une jeune fille innocente, élue par Dieu ...D’ailleurs en parlant de Dieu, laissez-moi rire ...

    - Devant une telle charge l’Ankou faillit s’étrangler. Pour ne pas décapiter la jeune insolente, d’un coup de faux, il frappa le pied  d’un rocher qui affleurait dans le placître.

    Son hurlement de douleur, provoqua chez la fille un sentiment de compassion.

    - Vous avez eu mal ?

    - Mais qu’est-ce que vous croyez ? Que l’immortalité m’a ôté toute forme de sensibilité ? Voilà bien des idées de votre temps. Allons, venez prenez mon bras, n’ayez pas peur, l’air frais de la nuit calme ma colère et j’aime remplir mes côtes de cet air vif et iodé. Voyez le grand rocher qui découpe sa sombre silhouette massive sur le ciel, là-bas, vers l’ouest ? C’est là que nous nous dirigeons à présent, fit l’Ankou en entraînant Enora vers l’estran au pied de l’antique nécropole.

    - Dans les lointains irisés, la silhouette mince et gracile de la jeune fille, flanquée de celle haute et désarticulée de l’Ankou se détachait sur le bleu foncé du ciel. Drôle de couple au milieu d’on océan minéral.

    La lieue de Grève étendait ses sortilèges des contreforts de Plestin à ceux de Saint-Michel. C’était un lieu fort. Habité depuis le début des temps. L’un des lieux portant dans sa vieille tête de pierre et de sable, un concentré de la mémoire de Breizh.

    C’est un endroit surprenant, murmura la jeune fille, en se rapprochant, insensiblement de son compagnon.

    - Oui, dit le vieux sur un ton sépulcral. Un endroit fort. Chargé d’âmes en instances. Des âmes qui courent à ras du sable, d’un bout de l’année à l’autre. Un leu d’estran et de lisière. Un pied dans ce monde ci, un pied dans l’autre. Ici, à quelques centaines de mères de l’endroit précis où nous marchons, jadis, passait le chemin qui traversait la grève, pour relier Plestin à Lannion. C’était un chemin bien dangereux. Les essieux des charrettes s’enfonçaient souvent dans le sable. La mémoire populaire prétend même qu’un marchand de qui se rendait à la foire de Tréguier ou au Marc’hallac’h de Lannion pour y vendre cochons ou veaux, y laissa sa peau ...Enlisé dans les sables mouvants...

    - Il y autre chose dit la fille, en s’approchant de plus en plus de son compagnon de voyage dont elle sentait le long manteau frôler sa joue.

    - Autre chose mais quoi donc ?

    - Je ne sais pas ? Quelque chose de diffus. Comme une odeur. Une odeur ... soufrée ...

    - Ah ricana l’Ankou. Ce doit être le parfum du dragon ...

    - Du dragon ? Voilà autre chose. Quel dragon ?

    - Le dragon qui habitait ici avant l’arrivée des Bretons dans leurs curraghs de cuirs et de bois à la suite de leurs marc’htierns (Chef militaire Breton du haut Moyen Age) et de leurs saints ...

    - Pourquoi tant d’hésitation à prononcer le mot « saints ». On dirait qu’il vous arrache la gorge ...

    - Ce n’est pas cela, ces surtout que ces « saints » là étaient des principalement des princes. Des princes Bretons ou Hiberniens. Entendez qu’ils étaient issus de nobles familles d’Irlande et de Grande-Bretagne qu’en ce temps-là on nommait tout simplement la Bretagne puisque notre terre s’appelait encore l’Armorique. Une terre que les Bretons qualifiaient aussi de Litavia, ou de Letavia, l’équivalent des Llydaw des Gallois d’aujourd’hui. C’étaient plus souvent des « moines », des hommes voués à la prière et à l’ascèse, qui s’astreignaient à une discipline extrêmement stricte et rigoureuse, qu’à proprement parler stricte et rigoureuse, qu’à proprement parler des « saints ». D’ailleurs aucun d’eux, pas un seul, ne fut reconnu par le Vatican. Ils sont seulement labellisés par la ferveur populaire ....

    - Pour en revenir au dragon ? Vous croyez vraiment à ces histoires, l’Ankou ? fit la fille sur un ton un peu ironique.

    - Mais qu’est-ce que vous pensez ? Que ce sont juste des fabliaux destinés à distraire les enfants ou agrémentés vos soirées d’incroyants ?

    - Excusez-moi, fit la fille assagie, les paroles ont un peu dépassé ma pensée.

     © Le Vaillant Martial

     

     


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