• C’étaient deux marins de Quimper.

    Ils s’étaient chargés de transporter dans leur chaloupe des fûts de cidre à destination de Bénodet.

    Peut-être s’attardèrent-ils chez l’aubergiste à qui ils avaient à livrer la cargaison. Toujours est-il qu’ils laissèrent passer l’heure de la marée. Parvenus à l’endroit qu’on nomme « la Baie, » ils n’eurent plus assez d’eau et durent échouer piteusement dans les vases..... Six heures à attendre avant la prochaine marée, et cela en pleine nuit !... Ils firent contre mauvaise fortune bon cœur. Tous deux se roulèrent dans les plis de la voile qu’ils avaient amenée. Déjà ils fermaient l’œil, quand une voix très forte les appela l’un et l’autre par leurs prénoms respectifs.

    - Ohé ! Yann !… Ohé ! Caourantinn.
     - Ohé ! répondirent Caourantinn et Yann.

     

    C’est de la sorte que les marins ont coutume de se héler entre eux.

    - Venez nous chercher ! reprit la voix.

    La nuit était si noire qu’on n’y voyait plus à deux brasses. La voix, quoique très forte, semblait venir de très loin. Puis, elle avait en vérité quelque chose d’étrange. Yann et Caourantinn se touchèrent du coude.

    - Je crois bien, dit Yann, que c’est la voix de mon vilain patron, de Yannic-ann-ôd.
    - Je le crois aussi, murmura Caourantinn. Tenons-nous coi. Ce n’est pas le moment de lever le nez.

    Et ils s’entortillèrent plus étroitement dans la voile. Mais ils avaient encore plus de curiosité que de peur. Yann, le premier, se haussa, pour regarder au-dessus du bordage.

    - Vois donc ! dit-il à son compagnon.

    Le fond de la baie, à leur gauche, venait de s’éclairer subitement d’une lumière qui semblait sortir des eaux. Et dans cette lumière se profilait une barque toute blanche, et dans la barque cinq hommes étaient debout, les bras tendus en avant. Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement de cirés blancs parsemés de larmes noires.

    - Ce n’est pas Yannic-ann-ôd, dit Yann, ce sont des âmes en détresse. Parle-leur, Caourantinn, toi qui cette année as fait tes Pâques.


    Caourantinn se fit un porte-voix de ses mains, et cria :

    - Nous ne pouvons aller vous chercher ; nous sommes échoués ici. Venez à nous vous-mêmes ou dites-nous ce qu’il vous faut. Ce que nous pourrons, nous le ferons.

    Les deux marins virent alors les cinq fantômes s’asseoir chacun à son banc. L’un prit le gouvernail, les autres se mirent à ramer. Mais, comme ils ramaient tous du même côté, l’embarcation, au lieu d’avancer, virait sur place.

    - Sont-ils bêtes ! grogna Yann ; en voilà des matelots d’eau douce !… J’ai bien envie d’aller leur montrer la manœuvre. C’est peut-être ça qu’il leur faut. Qu’en dis-tu, Caourantinn ? si tu restais garder le bateau ?
    - Non pas ! Si tu y vas, je t’accompagne.
    - Après tout, il n’y a pas de risque. Nous pouvons laisser le bateau là où il est. Il y en a encore pour une bonne heure avant le premier flot. Viens ça, camarade, à la grâce de Dieu !

    C’est à peine s’ils eurent de l’eau jusqu’à mi-jambe.

    Ils s’acheminèrent sur le fond de vase dans la direction de la barque blanche.

    Plus ils approchaient, plus les matelots surnaturels faisaient force rames, et plus aussi la barque blanche virait, virait, virait.

    Quand les deux compagnons furent tout près d’elle, elle sombra soudain, et avec elle disparut la lumière qui éclairait le coin de la Baie. La nuit et la mer un instant se confondirent. Puis, à la place où étaient les quatre rameurs, s’allumèrent quatre cierges.

     À leur clarté douteuse, Yann et Caourantinn s’aperçurent que le cinquième fantôme, celui qui tenait tout à l’heure le gouvernail, dressait encore au-dessus de l’eau la tête et les épaules.

    Ils s’arrêtèrent, saisis d’épouvante. À vrai dire, ils eussent préféré être ailleurs. Mais comme ils s’étaient tant avancés, ils n’osaient plus rebrousser chemin. L’homme avait, du reste, une figure si triste, si triste, qu’il eût fallu être mauvais chrétien pour n’en avoir point pitié.

    - Êtes-vous de la part de Dieu ou de la part du diable ? demanda Yann.

    Comme s’il eût deviné leur pensée et les sentiments qui les agitaient, l’homme leur dit :

    - N’ayez aucune crainte. Nous sommes ici cinq âmes qui souffrons cruellement, et mes quatre compagnons souffrent encore plus que moi. La tristesse que vous voyez sur mon visage n’est rien auprès de la leur. Voilà plus de cent ans que nous attendons en ce lieu le passage d’un homme de bonne volonté.
    - S’il n’est que de bien vouloir, nous sommes à votre disposition, répondirent Yann et Caourantinn.
    - Vous irez, s’il vous plaît, trouver le recteur de
    Plomelin, et vous le prierez de faire dire pour nous, au maître-autel de l’église, cinq messes mortuaires pendant cinq jours de suite. Puis vous aurez soin que, pendant ces cinq jours, à ces cinq messes, assistent régulièrement trente-trois personnes, vieilles ou jeunes, hommes, femmes ou enfants.
    - Doue da bardono ann Anaon ! (Dieu pardonne aux défunts !) murmurèrent les deux marins, en faisant le signe de la croix. Nous vous satisferons de notre mieux.

    Le lendemain, Yann et Caourantinn allèrent trouver le recteur de Plomelin. Ils lui payèrent d’avance les vingt-cinq messes. Ils assistèrent eux-mêmes à toutes ; pour être sûrs des trente-trois assistants exigés, ils emmenaient chaque jour de Quimper leurs femmes, leurs enfants, leurs proches et leurs amis. Jamais on ne vit tant de monde à la fois aux messes basses de Plomelin.

    Le sixième jour, Yann dit à Caourantinn :

    - Si tu veux, nous nous rendrons à la Baie, cette nuit, pour savoir si ce que nous avons fait est bien fait.

    - Soit, répondit Caourantinn à Yann.

    Et la nuit venue, ils descendirent la rivière dans leur chaloupe. Ils mouillèrent à l’endroit où ils avaient échoué six jours auparavant. Et ils attendirent. Bientôt la lumière qu’ils avaient déjà vue, commença de monter au-dessus des flots. Puis, la barque blanche se dessina, et dans la barque réapparurent les cinq fantômes. Ils avaient toujours leurs cirés blancs, mais les larmes noires n’y étaient plus. Leurs bras, au lieu d’être tendus en avant, étaient croisés sur leur poitrine. Leur face rayonnait.

    Et, tout à coup, sonna une musique délicieuse, si attendrissante que Caourantinn et Yann en eussent volontiers pleuré de bonheur.

    Les cinq fantômes s’inclinèrent tous à la fois, et les deux marins les entendirent qui disaient avec une voix douce :

    - Trugarè ! Trugarè ! Trugarè ! (Merci ! merci ! merci !)

    (Conté par Marie Manchec, couturière, à Quimper en 1891)

    © Le Vaillant Martial 


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  • Ceci se passait à Plougasnou, il n’y a pas encore très longtemps.

    Il y avait là, dans une pauvre petite ferme, un brave homme et sa femme qui, n’ayant pas le moyen de battre leur blé à la machine, le battaient au fléau. Du lever du soleil à son coucher, ils besognaient de concert, l’homme conduisant le branle et la femme réglant son pas sur le sien.

    Vous pensez si, la journée close, ils retrouvaient leur lit avec plaisir, bien que le matelas en fût de paille de seigle et les draps de grosse toile de chanvre. C’est à peine s’ils prenaient le temps de souper de quelques patates et de réciter une courte prière : l’instant d’après, ils étaient allongés côte à côte et ronflaient à qui mieux mieux.

    Le dernier soir pourtant, l’homme parla ainsi à sa femme :

    - Radegonda, chez les riches, quand l’août est fini, il y a fricot, le soir, pour les batteurs. Moi, si vous me donniez le fricot dont j’ai envie, vous me feriez des crêpes, de bonnes crêpes de blé noir comme vous savez les faire, Radegonda.

    La femme, qui tombait de fatigue, s’écria :

    - Des crêpes, mon pauvre homme ! Vous n’y songez pas. D’abord, j’ai les bras coupés. J’ai besogné autant que vous, n’est-il pas vrai ? Et, comme je n’ai pas votre force, je n’en puis plus. Où voulez-vous que je trouve le courage de me remettre à chauffer la poêle, à délayer la farine et à étendre la pâte ? Et puis, alors même que j’aurais ce courage, je serais encore bien empêchée de contenter votre envie, car il n’y a plus une pincée de farine dans la huche. Ne savez-vous pas que, depuis plus d’une semaine que nous vaquons à la récolte, vous n’êtes pas descendu chez le meunier ?

    - Oh ! Si ce n’est que la farine, je m’en charge.
    - Quoi ? Vous iriez jusqu’au moulin ?... Après avoir déjà tant sué, tant trimé ?... Votre ventre est donc un bien dur maître, Hervé Mingam ?

    Hervé Mingam répondit, suppliant :

    - Voyons, Radegonda !... Pour une fois !...

    Alors, elle, attendrie :

    - Je suis trop sotte de faire ainsi vos vingt-quatre volontés... Enfin, soit !... Allez et tâchez d’être vite de retour, si vous ne voulez pas que je m’endorme ici dans l’intervalle, tout habillée.

    Elle n’avait pas fini sa phrase que l’homme était dehors, dévalant à grandes enjambées vers le moulin. Tant qu’il vit clair dans sa route, il courut plus qu’il ne marcha ; mais, à un endroit où le chemin semblait s’enfoncer en terre, entre deux hauts talus surplombants, force lui fut de ralentir.

     Bientôt même il n’avança plus qu’à tâtons, parce qu’il avait sur lui, outre l’ombre des talus, celle des très vieux arbres dont ils étaient plantés. Il allait donc avec précaution, assujettissant chacun de ses pas. Or, dans le silence qui était profond, et quoique l’air demeurât immobile comme il arrive généralement par les chaudes soirées d’août, voici qu’il entendit, au-dessus de sa tête, le feuillage commencer à bruire d’une manière bizarre et tout inattendue.

    « Tiens, c’est, ma foi, une chose assez particulière », pensa-t-il.

    Il leva les yeux et, malgré l’obscurité, reconnut, à la blancheur argentée de l’écorce, que les arbres dont les ramures bruissaient de la sorte étaient deux hêtres d’aspect vénérable qui se faisaient vis-à-vis d’un talus à l’autre et mêlaient leurs branches comme pour s’embrasser. On eût dit de longs bras décharnés qui se rejoignaient.

     

    Ce qu’il y avait de plus étrange, c’est que leur murmure très léger ressemblait à un chuchotement de voix humaines. Hervé Mingam suspendit son pas et prêta l’oreille. Plus de doute : les deux hêtres causaient entre eux. Notre homme, pour les écouter, oublia moulin, farine et crêpes.

    Le premier des deux arbres, celui de droite, disait :

    - Je crois que tu as froid, Maharit. Tu trembles de tous tes membres.

    Et le second arbre, celui de gauche, répondait en grelottant :

    – Oui, Gelvestr, je suis glacée, glacée, en vérité, jusqu’aux moelles. Toutes les fois que la nuit tombe, c’est ainsi ; la fraîcheur me pénètre au point que c’est comme une nouvelle mort... Heureusement que, ce soir, on fait des crêpes chez notre fils : il y aura bon feu et, sitôt que sa femme et lui seront couchés, nous pourrons, à notre tour, aller nous chauffer à la braise.

    Alors le premier arbre :

    – Je t’accompagnerai, pour ne pas te laisser seule, Maharit. Mais si tu m’avais obéi, de ton vivant, tu ne serais pas dans la nécessité d’attendre que l’on fasse des crêpes chez notre fils pour sentir un peu de chaleur. Combien de fois ne t’ai-je pas demandé d’être plus charitable aux pauvres ! Sous prétexte que tu possédais peu, tu ne voulais rien donner. Et maintenant tu en es punie. Parce que tu as eu le cœur froid, tu accomplis une pénitence glacée. Et moi, parce que j’ai été trop faible envers ton péché, je suis puni avec toi. Mais, du moins, je ne souffre pas ce que tu souffres.

     Les pauvres que tu refusais, je les dédommageais de mon mieux à ton insu. Par exemple, je leur donnais, en carême, des morceaux de beurre enveloppés dans des feuilles de choux ; aux jours gras, des morceaux de lard enveloppés dans des bouts de papier : et, depuis, ce papier et ces feuilles de choux me font un vêtement qui me tient chaud.

    – Hélas ! Soupirait le second arbre, avec un tel accent de tristesse qu’on eût dit qu’il rendait l’âme...

    Hervé Mingam n’en écouta pas davantage. Au risque de se casser vingt fois la tête, en trébuchant aux pierres du chemin creux, il dégringola tout d’un trait la pente jusqu’au gué du moulin de Trohir.

    Au retour, il prit un trajet deux fois plus long pour ne point passer sous les vieux arbres.

    - Ma foi, lui dit sa femme, j’ai cru que vous ne rentreriez plus.

    Et, remarquant son air hagard :

    - Qu’est-ce que vous avez donc ? Vous avez la mine toute pâle.
    - Il y a que je suis à bout de forces. J’ai les membres rompus. Après la rude journée, cette course était vraiment de trop.
    - Quand je vous le disais !... Enfin, consolez-vous. Puisque vous avez apporté de la farine, vous allez avoir des crêpes.
    - Oui, murmura-t-il, plus que jamais il faut que vous en fassiez.

    Pensant qu’il voulait signifier par-là que l’attente avait encore accru son envie, Radegonda se mit en devoir de le servir diligemment. D’ordinaire douze crêpes n’étaient pas pour lui faire peur, mais, cette fois, dès la troisième, il se déclara rassasié.

    - J’ai décidément plus besoin de dormir que de manger, prononça-t-il.
    - Oh ! bien ! Si j’avais su, je n’aurais pas fait tant de feu, dit sa femme.

    Elle se disposait à écarter les tisons, après avoir enlevé la poêle, mais il l’arrêta.

    - Laisse brûler ce qui brûle et couchons-nous.

    Il attendit qu’elle fût déshabillée et, pendant qu’elle lui tournait le dos pour monter au lit, il jeta une nouvelle brassée de copeaux dans la flamme. Radegonda ne fut pas plutôt allongée qu’elle s’endormit. Mais, lui, resta les yeux ouverts, l’oreille aux aguets. Par les volets ajourés du lit clos placé juste en face de la fenêtre, on pouvait voir le courtil et la campagne au loin, car il y avait clair de lune. La nuit était silencieuse, sans une haleine de vent, comme elle est généralement au cœur de l’été. Dix heures, onze heures sonnèrent. Rien ne venait. L’homme commençait à douter...

    Mais, la demie de onze heures approchant, il entendit un léger bruit, comme de branches qui traînent et qui frémissent ; puis, peu à peu, le bruit grandit, devint une rumeur pareille à celle des bois agités par la brise, et l’homme aperçut distinctement les grandes ombres mouvantes des deux hêtres qui s’avançaient vers la maison. Ils marchaient aussi près que possible l’un de l’autre, sur le même rang ; on eût dit que la terre les portait ; on voyait, à la lumière de la lune, briller leurs troncs argentés sous leurs feuillages immenses. Ils traversèrent enfin le courtil.

    « Frou... ou... ou !... Frou... ou... ou !... » Gémissaient leurs vastes ramures.

    L’homme, sous ses draps, claquait des dents. Jamais il ne se fût imaginé que deux arbres pussent ainsi, à eux seuls, faire tout le murmure d’une forêt. Leur bruit, maintenant, était autour de lui, au-dessus de lui, partout.

    « Ils vont renverser la maison », se disait-il.

    Il entendait le frôlement des grandes branches contre les murs et sur le chaume du toit. Par trois fois, les deux hêtres firent le tour du logis, sans doute cherchant la porte. Brusquement elle s’ouvrit. L’homme se cacha la tête dans les mains pour ne point voir ce qui allait suivre. Mais, au bout de trois ou quatre minutes, ne percevant aucun remue-ménage, il s’enhardit à regarder par les trous des volets.

    Et voici ce qu’il vit : son père et sa mère étaient assis sur les escabelles de bois, de chaque côté du foyer, tels qu’ils étaient de leur vivant. Il les reconnaissait distinctement et c’étaient eux qui étaient venus sous leur forme d’arbres.

    Et ils devisaient entre eux, à voix basse. La vieille avait relevé un peu sa jupe de futaine rousse pour se chauffer le devant des jambes, et le vieux lui demandait :

    - Sens-tu un peu de chaleur ?
    - Oui, répondait-elle. Notre fils a eu la précaution de jeter dans le feu une nouvelle brassée de copeaux.

    L’homme, alors, réveilla sa femme.

    - Regardez.
    - Quoi ? Où ?
    - Là, dans le foyer, ces deux vieux. Ne les reconnaissez-vous pas ?
    - Vous rêvez ou vous avez la mauvaise fièvre, mon pauvre mari. Il n’y a, dans le foyer, que le feu qui brasille.
    - Mettez donc votre pied sur le mien, Radegonda, vous verrez comme moi.

    Elle mit son pied sur le sien et vit, en effet, les deux vieux.

    - Dieu pardonne aux défunts !... Mais c’est votre père et votre mère ! Balbutia-t-elle en joignant ses mains, de stupeur et d’épouvante.

    Il répondit :

    - De grâce, ne dites rien et ne faites rien qui puisse les troubler.
    - Que nous veulent-ils ?
    - Je vous expliquerai la chose quand ils seront partis.

    Dans l’âtre, le vieux disait à la vieille :

    - Êtes-vous réchauffée, Maharit ? Voici bientôt notre heure.

     

    Et la vieille disait au vieux :

    - Oui, je n’ai plus froid, Gelvestr. Mais il me tarde bien que ma dure pénitence soit finie.

    Sur ce, l’horloge tinta le premier coup de minuit. Les deux vieillards se levèrent, disparurent. Et alors la grande rumeur de feuillage recommença le long de la maison :

    « Frou... ou... ou !... Frou... ou... ou !... »

    Puis le bruit s’éloigna, à mesure que s’éloignait aussi l’ombre des deux grands arbres sous la lune. Dans son lit, Radegonda frissonnait, ne comprenant rien à toutes ces choses extraordinaires. Quand la nuit fut redevenue déserte et silencieuse, l’homme raconta ce qui lui était arrivé et comment il avait surpris le secret des deux morts.

    - C’est bien, dit Radegonda. Demain je donnerai une tourte d’oing pour les pauvres de la paroisse qui n’ont même pas le peu que nous avons, et nous commanderons des messes à l’église.

    Ainsi firent-ils, et, depuis lors, les deux hêtres ne parlèrent plus.

    - Conté par Jacquette Craz - Lanmeur -

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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  • Ceci se passait au temps où Tadic-coz était recteur de Bégard. Tadic-coz s’appelait de son vrai nom « Monsieur Guillermic. » C’était un curé à la mode d’autrefois, un brave vieux bonhomme qu’on rencontrait plus souvent par les chemins et dans les champs qu’au presbytère. Des montagnes d’Arrée à la « Mer Grande », il était connu d’un chacun. Il avait une charité d’âme extraordinaire. Et, comme Jésus-Christ, ceux qu’il aimait le plus, c’étaient les petites gens, les pauvres paysans, les journaliers, les pâtres.

    Moi qui vous parle, je l’ai connu. Je l’ai connu longtemps, et je ne l’ai connu que vieux. J’ai entendu raconter qu’il était plus vieux que la terre, qu’il était mort dix fois, et que dix fois il était ressuscité.

    Je puis vous faire son portrait. Il avait le dos voûté, les cheveux longs et blancs. On n’aurait su dire si sa figure était d’un vieillard ou bien d’un enfant. Il riait toujours, et goguenardait volontiers.  Sa soutane était faite de pièces et de morceaux, comme on dit, mais il y avait encore plus de trous que de morceaux.

    Dès le matin, sa messe dite, il partait en tournée. On le « bonjourait » au passage. Il s’arrêtait, engageait la conversation par une phrase toujours la même :

    - Contet d’in ho stad, va bugel. Me eo ho tad, ho tadic-coz ! (Contez-moi votre état, mon enfant. C’est moi qui suis votre père, votre vieux petit père).

    C’est pour cela qu’on avait fini par ne l’appeler plus que Tadic-coz (vieux petit père).

    On l’aimait et on le vénérait. On le craignait aussi. Car, ce n’était pas seulement un bon prêtre, c’était encore un prêtre savant, à qui Dieu, disait-on, avait donné autant de pouvoir qu’au pape.

    Les gens qui connaissent quelque peu les choses de ce monde se croient de grands magiciens.

    Tadic-coz, lui, possédait à la fois tous les secrets de la vie et tous les secrets de la mort. On prétend que, de temps en temps, il passait la tête dans le soupirail de l’enfer, demeurait penché sur l’abîme et conversait avec les diables. Toujours est-il que, pour célébrer il n’avait pas son pareil.

    On le venait consulter de tout le pays breton, et même du pays gallo. Quand il ne pouvait sauver une âme, au moins l’obligeait-il à se tenir en repos. Jamais il n’y a eu de prêtre sachant conjurer, comme Tadic-coz.

    Je vais, à ce propos, vous raconter une histoire que je tiens de l’individu même à qui elle arriva.

    Il était soldat de Louis-Philippe, en garnison à Lyon-sur-Rhône, bien loin d’ici, comme vous voyez !

    Ayant obtenu un congé d’un mois, il voulut se montrer en uniforme aux gens de son pays, et prit la diligence de Bretagne (dans ce temps-là il n’y avait pas encore de chemins de fer). La voiture le déposa à Belle-Isle-en-Terre. De là à Trézélan, son village, il avait à faire encore trois bonnes lieues. Mais qu’est-ce que trois lieues pour un soldat qui rentre au pays ?

    Il se mit en route, d’un pied leste.

    Comme il passait au Menez-Bré, il croisa un vieux prêtre qui avançait péniblement, la taille courbée en deux, et menait en laisse un chien noir, un affreux barbet.

    - Hé ! Mais ! s’écria le soldat du plus loin qu’il le vit venir. C’est Tadic-coz ! C’est ce bon Tadic-coz ! Bonjour, Tadic-coz.

    - Bonjour, mon enfant.

    - Vous ne me reconnaissez donc pas, Tadic-coz ?

    - C’est que ma vue baisse, mon enfant.

    - Je suis Jobic, Jobic Ann Dréz, de la ferme de Coatfô en Trézélan. C’est vous qui m’avez baptisé, Tadic-coz, et qui m’avez fait faire ma première communion.

    - Oui, oui, ta mère est Gaud Ar Vrân. Elle sera bien contente de te revoir… Et, ajouta le vieux prêtre, après une courte hésitation, tu es sans doute pressé d’arriver à Coatfô ?

    - Dame, oui, Tadic-coz. Je ne serais pas fâché d’être rendu. Mais pourquoi me demandez-vous cela ?

    - C’est que… Si tu avais eu le temps… Il y a là ce vilain barbet qu’il faut que je conduise au recteur de Louargat… Et mes jambes sont si vieilles qu’elles branlent sous moi… Je ne sais en vérité si j’aurai la force d’aller jusqu’au bout…

    Mon ami Jobic sentit son cœur s’attendrir de pitié. C’était pourtant vrai que le pauvre Tadic-coz paraissait exténué de fatigue.

    -  Sapristi ! il faut que ce soit pour vous, Tadic-coz ! Donnez-moi la laisse de ce chien. Je le conduirai au recteur de Louargat. Je tourne le dos à Trézélan, mais n’importe ! on ne refuse pas un service à Tadic-coz. Retournez en paix à votre presbytère. Peut-être rencontrerez-vous quelqu’un des miens sur la route ; annoncez que je ne rentrerai pas avant la tombée de la nuit.

    - Ma bénédiction sur toi, mon enfant !

    Et Tadic-coz de remettre à Jobic Ann Dréz la laisse du chien noir.

    La hideuse bête voulut grogner d’abord, mais Tadic-coz lui imposa silence, en marmottant quelques paroles latines, et elle ne fit plus difficulté de suivre son nouveau conducteur.

    Une demi-heure après, Jobic frappait à la porte du recteur de Louargat.

    - Sauf votre respect, Monsieur le recteur, voici un chien que Tadic-coz m’a prié de vous ramener.

    Le recteur regarda Jobic Ann Dréz d’un air tout drôle.

    - C’est volontairement que tu t’es chargé de cette commission ?

    - Sans doute. Histoire de faire plaisir à Tadic-coz.

    - Eh bien mon garçon, tu n’es pas au bout de tes peines !…

    - Qu’entendez-vous par là ?

    - Tu verras ça. En attendant, Vide-moi ce verre de vin. Il te faut des jambes pour aller jusqu’à Belle-Isle.

    - Comment ! Jusqu’à Belle-Isle ? s’écria Jobic Ann Dréz. Vous moquez-vous de moi ? Voilà votre barbet, gardez-le ! Faites-en ce qu’il vous plaira ! Moi, je m’en vais à Trézélan ; sans Tadic-coz, j’y serais déjà. Bonjour et bonsoir, Monsieur le recteur !

    - Ta, ta, ta ! Mon garçon. Des barbets du genre de celui-ci, quand on en a pris la charge, on ne les plante pas ainsi au premier tournant de route. Si par malheur tu lâchais ce chien, c’en serait fait de toi. Ton âme serait condamnée à prendre la place de l’âme mauvaise qui est en lui. Vois si cela te convient.

    - Ce chien n’est donc pas un chien ? Murmura Jobic subitement radouci, et même un peu pâle.

    - Hé non ! C’est quelque revenant malfaisant que Tadic-coz aura conjuré. Regarde comme ses yeux étincellent.

     

    Pour la première fois, Jobic examina le chien d’un peu près ; il remarqua qu’en effet il avait des yeux extraordinaires, des yeux de diable.

    - N’empêche, murmura-t-il, c’est un vilain tour que Tadic-coz m’a joué là !

    - Ce que tu as de mieux à faire, désormais, c’est d’en prendre ton parti, dit le recteur de Louargat.

    - Ainsi, je dois maintenant me rendre à Belle-Isle ?

    - Oui, tu iras trouver mon confrère et tu diras que c’est moi qui t’envoie.

    - Allons ! Soupira Jobic. Puisqu’il faut, il faut…

    Et le voilà en route pour Belle-Isle, faisant à rebours le chemin qu’il avait parcouru quelques heures plus tôt. Il chantait gaiement alors, tandis qu’à présent il se sentait plus triste que le bon Dieu de Pleumeur[1].

    Le recteur de Belle-Isle le reçut avec une grande affabilité.

    - Mon garçon, lui dit-il, la nuit arrive. Tu vas coucher ici ce soir. Demain matin, tu continueras ton voyage.

    - En vérité, s’exclama Jobic-Ann-Dréz, ce n’est donc pas pour vous non plus, le chien ?

    - Non, mon ami.

     

    Jobic eut grande envie de se fâcher tout rouge, cette fois, mais son regard ayant rencontré celui de la bête maudite, il se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes.

    - Quand on pense, sanglota-t-il, que j’aurais pu être à table maintenant, chez mes « vieux », dans la cuisine de Coatfô.

    - Console-toi, lui dit le recteur, je n’ai pas l’intention de te laisser mourir de faim. Donne-moi la corde de l’animal, que j’enferme celui-ci dans la cave. Toi, va souper et tâche de bien dormir.

    N’ayant pas mangé de la journée, Jobic fil honneur au repas, malgré son chagrin, et, quand il fut au lit, il dormit d’un sommeil de plomb. Le lendemain matin, ce fut le recteur en personne qui le vint réveillé :

    - Debout, camarade ! Le soleil est déjà levé ! Le barbet se démène et hurle ! Allons, en route ! Tâche d’arriver pour déjeuner au presbytère de Gurnhuël. Tu diras au recteur que tu viens de ma part !

    Et Jobic Ann Dréz de déguerpir. Que voulez-vous ? Il fallait bien qu’il subît ce qu’il ne pouvait empêcher.

    Nous ne le suivrons pas de presbytère en presbytère.

    Le recteur de Gurnhuël l’adressa au recteur de Callac.

    Le recteur de Callac au recteur de Maël-Carhaix ;

    Le recteur de Maël-Carhaix à celui de Trébrivan… etc., etc.

     

    En deux jours, il visita une douzaine de « maisons de curés », bien accueilli d’ailleurs dans chacune ; partout il trouvait bon vin, bon repas et bon gîte.

     

    Cela l’ennuyait tout de même, d’abord parce qu’il se demandait avec terreur s’il y aurait jamais un terme à ce singulier voyage ; ensuite, parce que c’était vexant d’être un objet de curiosité pour les gens, que son passage attirait sur le seuil des portes et qui paraissaient fort intrigués de ce que pouvait bien être ce soldat, traînant ce chien.

     

    Le troisième jour, vers midi, il entrait chez le recteur de Commana, tout là-haut, là-haut, dans les monts d’Arrée.

    - Sauf votre respect, Monsieur le recteur, voici un chien…

     

    C’était la treizième ou quinzième fois qu’il prononçait cette phrase. Il en était arrivé à la débiter du ton piteux dont un mendiant implore l’aumône.

    Le recteur de Commana l’interrompit :

    - Je sais, je sais. Fais-toi servir un verre de cidre à la cuisine. Il faudra que tu sois en état, ce tantôt, de me donner un bon coup de main, car la bête n’a pas l’air commode.

    - Si c’est pour me débarrasser d’elle, enfin, s’écria Jobic, n’ayez pas peur, je vous vaudrai un homme !

    - Tiens-toi prêt dès que je te ferai signe. Mais il faut attendre le coucher du soleil…

    - À la bonne heure, pensa Jobic Ann Dréz, voilà un langage que je comprends.

    Il n’y comprenait pas grand-chose, à vrai dire, sinon que le plus dur restait à faire, mais aussi que, cela fait, il serait libre.

    Au coucher du soleil, il s’entendit héler par le recteur. Celui-ci avait revêtu son surplis et passé son étole.

    - Allons ! dit-il. Surtout, prends garde que l’animal ne t’échappe. Nous serions perdus l’un et l’autre !

    - Soyez tranquille ! répondit Jobic Ann Dréz, en assujettissant la corde à son poignet, solidement.

     

    Les voilà partis tous les trois ; le recteur marchait devant, puis venait Jobic, et, derrière lui, le chien.

    Ils allaient à une grande montagne sombre (Brasparts) , bien plus haute et plus sauvage que le Menez-Bré. Tout à l’entour la terre était noire. Il n’y avait là ni herbe, ni lande, ni bruyère.


     

    Arrivé au pied de la montagne, le recteur s’arrêta un instant :

    - Nous entrons dans le Yeun Elez (le marais des roseaux), dit-il à Jobic. Quoi que tu entendes, ne détourne pas la tête. Il y va de ta vie en ce monde et de ton salut dans l’autre.

     

    Tu tiens bien l’animal au moins ?

    - Oui, oui, Monsieur le recteur.

    Le lieu où ils cheminaient maintenant était triste, triste ! C’était la désolation de la désolation. Une bouillie de terre noire détrempée dans de l’eau noire[2].

    - Ceci doit être le vestibule de l’enfer, se disait Jobic-Ann-Dréz.

    On ne fut pas plus tôt dans ces fondrières que le chien se mit à hurler lamentablement et à se débattre avec frénésie.

    Mais Jobic tenait bon.

    Plus on avançait, plus la maudite bête faisait de bonds et poussait de iou !… iou ! Elle tirait tellement sur la corde que Jobic en avait les poings tout ensanglantés.

    N’importe ! Il tenait bon.

    Cependant, on avait atteint le milieu du Yeun Elez.

    - Attention ! murmura le recteur à l’oreille de Jobic.

    Il marcha au chien, et, comme celui-ci se dressait pour le mordre, houp ! Avec une dextérité merveilleuse il lui passa son étole au cou.

    La bête eut un cri de douleur atroce, épouvantable.

    - Vite ! À plat ventre et la face contre terre ! Commanda le recteur à Jobic, en prêchant d’exemple.

    À peine Jobic Ann Dréz s’était-il prosterné, qu’il entendit le bruit d’un corps qui tombe à l’eau. Et aussitôt ce furent des sifflements, des détonations, tout un vacarme enfin ! On eût juré que le marais était en feu.

    Cela dura bien une demi-heure. Puis tout rentra dans le calme.

    Le recteur de Commana dit alors à Jobic Ann Dréz :

    - Retourne maintenant sur tes pas. Mais ne manque point de t’arrêter dans chacun des presbytères où tu es entré en venant. À chaque recteur tu diras : « Votre commission est faite. »

    Cette fois, Jobic ne se fit pas prier pour se remettre en chemin.

    Tout le long de la route, il chanta, heureux de n’avoir plus de chien à traîner, heureux aussi d’aller vers Trézélan. Il chemina de bourgade en bourgade, de presbytère en presbytère, tant et si bien qu’il arriva enfin chez le recteur de Louargat.

    - Ah ! Te voilà, mon garçon ! dit le recteur. Eh bien ! Va trouver Tadic-coz. Il est impatient de te revoir.

    Tadic-coz ! À ce nom, Jobic Ann Dréz sentit sa colère lui revenir. Certainement, il irait le trouver, ce Tadic-coz, et, par la même occasion, il lui apprendrait…!!

    Ce fut, au contraire, Tadic-coz qui lui apprit une chose qui l’étonna fort.

    Ce conjuré que Jobic-Ann-Dréz avait conduit au Yeun Elez, devinez qui c’était. Son propre grand-père !

    Depuis sa mort, arrivée quelques mois auparavant, le vieux ne cessait de faire des siennes, à Coatfô et dans la région.

    Pour venir à bout de lui, il avait fallu recourir à la science de Tadic-coz.

    En sorte que Jobic Ann Dréz, après avoir été mystifié par le vieux prêtre, se trouvait encore être son obligé.

    (Conté par Baptiste Jeffroy. - Penvénan, 1886.)



    [1] Dicton bas-breton. Il y a dans l’église de Pleumeur-Gautier un Christ en croix qui a, en effet, la plus piteuse expression qui se puisse voir.

    [2] Les gens du pays l’appellent Ioudic (la petite bouillie).


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  • Deux valets de labour, de Botsorel, Pierre Le Cam et François Courtes s’aimaient d’une amitié si étroite qu’ils n’avaient rien à cacher l’un pour l’autre et qu’ils mettaient tout en commun, les peines aussi bien que les plaisirs. Il y avait dix ans qu’ils vivaient ainsi dans la plus parfait union, sans que jamais le moindre désaccord se fût élevé entre eux.

    - La mort seule est capable de nous séparer, disaient-ils.

    Encore s’étaient-ils juré que le premier qui mourrait viendrait avec la permission de Dieu, renseigner son ami sur  son sort dans l’autre monde.

    Ce fut Pierre Le Cam que l’Ankou frappa le premier : il fut emporté par une fièvre maligne, ayant à peine atteint ses vingt-cinq ans. Courtes ne quitta pas son chevet, durant toute sa maladie et ne s’éloigna de sa tombe que lorsque le fossoyeur eut fini de niveler la terre bénite.

    La nuit qui suivit l’enterrement, il alla se coucher à l’heure habituelle mais ne dormit pas. Sa pensée était trop occupée de savoir où était son ami, ce qu’il faisait, et s’il n’était pas trop triste d’être parti du milieu des vivants. Une autre raison qui l’empêchait de se laisser aller au sommeil, c’est l’attente où il était de recevoir la visite du pauvre Pierre Le Cam, et pour rien au monde il n’eût voulu qu’il le trouvât endormi.

    Comme il songeait à toutes ces choses le cœur navré, il ne se laissa tout de même pas tressaillir d’un frisson, quand la voix qui était chère demanda, dans l’obscurité :

    - Dors-tu François ?

    Il répondit avec douceur :

    - Non Pierrick, je ne dors pas. Je t’attendais.

    - Eh bien ! lève-toit, et viens.

    Courtes ne s’enquit même pas où il le voulait conduire, et se leva sur le champ, lorsqu’il fut rhabillé, il se dirigea vers la porte et, sur la pierre du seuil, il vit Le Cam debout, drapé dans son linceul. Comme il le regardait en ce triste accoutrement, d’un air affligé, Le Cam lui  dit :

    - Hélas oui !, mon ami, ce linceul est désormais tout ce que je possède

    - Et comment es-tu, là-bas ?

    - C’est pour que tu le voies, que je suis venu te chercher, car j’ai le droit de te le faire voir par toi-même, si tu y consens, mais je n’ai pas le droit de te le raconter.

    - Allons,  repartit François Courtes, je suis prêt.

    Son ami l’entraîna rapidement vers l’étang du moulin de Goazwad qui était à un quart d’heure environ de la ferme. Quand ils furent arrivés au bord de l’eau, le revenant dit à son compagnon :

    - Quitte tes vêtements, y compris tes sabots, et mets-toi tout nu.

    - Pourquoi faire ?  interrogea l’autre, un peu troublé

    - Pour entrer avec moi dans l’étang.

    - Y penses-tu ? La nuit est bien fraîche, les eaux sont hautes, et je ne sais pas nager.

    - Sois tranquille : tu n’auras pas à nager.

    - Du reste, après tout, advienne ce que pourra : je suis résolu à te suivre, quelque part que tu me mènes, je te suivrai.

    A l’instant même, le mort se précipita dans l’étang et le vivant y fut aussitôt que lui. Tous deux s’enfoncèrent, s’enfoncèrent, jusqu’à ce que leurs pieds eussent touché le sable. Le Cam tenait Courtes par la main. Celui-ci était étonné de respirer sous l’eau avec autant d’aisance que s’il eut été à l’air libre. Mais par exemple, il grelotait de tous ses membres et ses dents claquaient aussi fort que des cailloux qu’on entrechoque. Il faisait un froid terrible dans cet étang glacé.

    Au bout d’une heure peut-être qu’ils étaient-là. Courtes, qui se sentait transi, s’informa :

    - Est-ce que j’ai longtemps à demeurer ici ?

    - Es-tu donc si pressé de te séparer de moi l’ami ? repartit l’autre.

    - Non, certes et tu sais bien que je ne suis jamais plus heureux que lorsque nous somme ensemble... Mais il fait horriblement froid et je souffre plus que je ne puis dire.

    - Eh bien ! Triple ta souffrance, et tu auras une faible idée de ce qu’est la mienne.

    - Pauvre cher Pierrick.

    - Et note encore que tu la diminues par ta présence, et même que tu abrèges mon temps d’épreuve en le partageant.

    - Je resterai donc autant qu’il sera nécessaire.

    - Quand sonnera l’Angélus du matin, tu auras ta liberté.

    Il sonna en fin au clocher de Botsorel, cet Angélus. Courtes se retrouva sain et sauf l’endroit où il avait laissé ses hardes.

    - Adieu ! lui dit son ami dont la tête seule émergea de l’eau. Si tu te sens le courage de recommencer ce soir, tu me reverras.

    - Je t’attendrai comme hier, répondit Courtes.

    Et il alla rejoindre aux champs les hommes de la ferme, tout comme s’il avait passé la nuit à dormir. Le soir venu, il se coucha, mais tout habillé, pour être plus vite prêt à l’appel de son ami. Celui-ci parut à la même heure que la veille, et comme la veille, tous deux se rendirent à l’étang. Là les choses se passèrent identiquement de la même façon, sauf que les souffrances du vivant furent deux fois plus cruelles.

    - Ton courage ira-t-il jusqu’à recommencer une fois encore, une seule fois ? lui demanda le mort.

    - Dussé-je en périr, je te serai fidèle jusqu’au bout dit Courtes.

    Quand il arriva pour prendre son ouvrage, le maître de la ferme fut frappé de voir combien il était pâle et défait.

    - Ce bonhomme-ci, pensa-t-il, doit passer la nuit au cimetière, sur la tombe de l’ami dont la perte le rend inconsolable.

    Et il se promit de le guetter le soir même. Il dut guetter jusqu’à minuit. Comme la lune était claire, il  vit alors le revenant traverser la cour pousser la porte de l’écurie, y pénétrer, puis en ressortir avec François Courtes, et les deux jeunes hommes le vivant et le mort, s’acheminer vers le moulin : il se glissa dans l’ombre des talus, sur leurs traces. Une touffe de saule, qui surplombait l’étang, lui permit d’assister à leur plongeon et d’entendre leur conversation sous l’eau.

    - Oh je n’en peux plus ! gémissait Courtes.

    Et l’autre ne cessait de répéter à son ami :

    - Du courage, du courage !

    - Non ! Je sens que je défaille. Jamais je n’irai jusqu’à l’Angélus !

    - Si, si sois fort ! Encore deux heures... Encore une heure et demie... et grâce à toi, je vais être délivré ! Songe à cela. Tes peines vont finir et m’auras ouvert les joies du ciel où tu ne tarderas pas à me rejoindre.

    Le fermier derrière son saule, suait une sueur d’angoisse. Il eût souhaité de s’enfuir et n’osait faire un mouvement. Enfin le firmament blanchit : à Botsorel, l’Angélus sonna. Aussitôt du fond de l’étang jaillirent deux grands cris :

    - François !

    - Pierrik !

    Et le fermier vit une espèce de fumée qui s’élevait au-dessus des eaux, puis se perdait dans les nuages, tandis que Courtes, exténué, venait s’abattre presque à ses pieds, sur la berge. Il s’empressa de bondir à son aide, lui passa ses vêtements et, comme il était hors d’état de marcher, le porta sur ses épaules jusqu’à la ferme où le pauvre garçon n’eut que le temps de recevoir l’extrême-onction avant de rendre le dernier soupir.

    Conté par Jean-Dénès - Guerlesquin 

    © Le Vaillant Martial 


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  • L’Anaon

    Le petit peuple des âmes en peine s’appelle L’Anaon

     

    La pensée de l’Anaon est associée à tous les actes de la vie bretonne. Les repas de noces même se terminent par un De profundis.

    A l’île de Sein, les enfants vont les 31 décembre, au soir, souhaiter de porte en porte une bonne année, on leur distribue à chacun dans chaque maison, une tranche d’un gâteau spécial que l’on a cuit la veille pour la circonstance, et les enfants, en recevant ces étrennes doivent dire en remerciements :

    - Joa d’an Anaon (Joie aux Âmes !)

    C’est aussi la formule courante pour prendre congé quand on sort d’une maison. Quelquefois on la paraphrase en ces termes :

    - Bennoz Doue war gement hini a zo êt da Anaon an ti-me (La bénédiction de Dieu (soit) sur tous ceux qui sont devenus des Anaons parmi les hôtes de cette maisons.)

    - Lorsque l’on a plus à se servir du trépied, il est mauvais de l’oublier au feu ;

    Pa chomm ann trebe war ann tàn
    Ann Anaon a ve en poan

    (Quand le trépied reste sur le feu
    Les pauvres âmes sont en peine)

     

    Si le trépied reste au feu, alors qu’on en a plus besoin, il faut avoir soin de placer dessus un tison allumé, afin d’avertir les morts, qui  voudraient s’y assoir, que le trépied est encore brûlant. Les morts ont toujours froid et cherchent constamment à se glisser jusqu’au foyer, où ils s’assoient sur le premier objet venu. Il importe de leur éviter des méprises douloureuses.

     

     

    Il n’est pas bon de balayer la maison après le coucher du soleil. On risquerait de balayer, avec la poussière, les âmes des morts qui, à cette heure-là, obtiennent souvent la permission de rentrer dans leur ancien logis.

     

    Surtout, si le vent fait rentrer la poussière, il faut se donner bien garde de la rejeter alors une seconde fois dehors.

    Les gens qui manquent à ces prescriptions ne peuvent dormir, sans être, à tout moment réveillés en sursaut par les âmes défuntes.

    Quand on balaie le soir, on chasse la Sainte-Vierge qui fait sa tournée pour savoir dans quelles maisons elle peut laisser rentrer ses âmes préférées

     

     

    Il est bon de laisser couver un peu de feu sous la cendre, pour le cas où le mort voudrait revenir se réchauffer au foyer de son ancienne demeure.

     

     

    Tant qu’il fait jour, la terre est aux vivants, le soir venu, elle appartient aux âmes défuntes. Les honnêtes gens font en sorte de dormir, toutes portes closes, à l’heure des revenants. IL ne faut jamais rester dehors, sans nécessité, après le coucher du soleil. Les heures particulièrement indues sont entre dix heures du soir et deux heures du matin.

     

     

    On ne doit jamais allé seul, la nuit durant les heures indues, chercher un prêtre, un médecin ou une sage-femme.

    Mais il ne faut pas non plus être plus de deux.


     

    Il n’est pas bon de siffler quand on est dehors, la nuit, sous peine de s’attirer le courroux de l’Anaon.

     

    Quand  on va pour franchir un talus planté d’ajonc, il faut avoir soin, au préalable, de faire quelque bruit, de tousser par exemple, pour avertir les âmes qui y font peut-être pénitence et leur permette de s’éloigner.

    Avant de commencer à couper un champ de blé, on doit dire : Si l’Anaon est là, paix à son âme.

     


    Mr Dollo se promenait un jour à la campagne en compagnie d’un monsieur de la ville. Le chemin qu’il suivait était bordé d’une double haie d’ajoncs. Le Monsieur, tout en marchant, s’amusait à étêter à coups de cannes les pousses qui dépassaient les autres. Le vénérable Dollo lui prit brusquement le bras et lui dit :

    - Cesse ce jeu, songez que des milliers d’âmes accomplissent leur purgatoire, parmi les ajoncs et que vous les troublez dans leur pénitence...

     

     

    Lorsque, cheminant, par temps de pluie, vous voyez sur la route mouillée des parties sèches, soyez assuré qu’il y a des Anaons faisant pénitence.
    Aussi pressées que les brins d’herbes dans les champs ou que les gouttes d’eau dans l’averse sont les âmes qui font sur terre leur purgatoire.


     

    Toutes les fois que l’on nomme un trépassé, si l’on ne veut pas encourir sa colère, il ne faut jamais manquer à faire suivre son nom de la formule sacramentelle :

    - Doué d’he bardono ! (Dieu lui pardonne ! )

    Ceux qui autrefois écourtaient leurs prières du matin ou du soir allaient à leur ouvrage ou gagnaient leur lit sans prendre le temps de dire l’Amen final errent parmi les chemins abandonnés, en murmurant des patenôtres. Arrivés à la dernière phrase, ils s’interrompent tout à coup et ne parviennent jamais à trouver le mot qui achève la prière.

    Par exemple, on les entend qui  répètent désespérément :

    Sed leberas nos a malo !... sed libera nos a malo !...

     

    Ils ne seront délivrés que le jour ou quelque vivant aura assez de courage et de présence d’esprit de leur répondre : Amen !
        Il suffit cependant qu’un passant qui va récitant ses prières par les chemins prononce le mot que cherche l’âme en peine, pour que celle-ci soit sauvée.
        Certaines âmes sont condamnées à faire pénitence jusqu’à ce qu’un gland, ramassé le jour de leur mort, soit devenu un plant de chêne propre à quelque usage.

     

    Tel fut le cas de Jouan Cäinec. Mais Jouan Caïnec avait été, de son vivant, un homme avisé, et il lui en était resté quelque chose après sa mort. Le gland semé le jour de son trépas, ne fut pas plus tôt hors de terre qu’il coupa la jeune pousse et en fabriqua une « cheville de voiture ». Grâce à ce stratagème, il n’eût pas longtemps à rôtir dans les flammes.

     

     


     

    Il y a beaucoup de champs qui sont diviés en parcelles, appelées en Breton tachennoù. Ces parcelles ne sont, en général, délimitées que par des bornes en granit plantées à chauqe angle. Or il ne manque pas de gens peu scrupuleux  qui ayant acheté, ou loué une de ces tachennoù vont, de nuit, déplacer les pierres bornales afin de gagner un bout de terre sur la propriété du voisin. De là, des contestations fort longues et sur lesquelles, les tribunaux sont presque toujours hors d’état de se prononcer, puisqu’il n’y a jamais eu d’arpentage préalable et que les bornes seules sont loi.

    Le plus souvent le voisin lésé n’a recours que devant le justice de Dieu. C’est donc devant elle qu’il assigne le coupable en disant :

    - Puisse la pierre que tu as déplantée peser de son poids dans la balance de tes péchés, au seuil de l’autre monde !

    - Aussi n’est-il pas rare que l’on rencontre, la nuit par les chemins ruraux ou dans les voix charretières des gens courbés en deux sous le faix d’un lourd bloc de pierre qu’ils ont une peine infinie à maintenir en équilibre sur leur dos. Ils se traînent avec accablement et vont répétant, d’un ton lamentable, la même question éternelle à tous les passants qu’ils croisent :

    - Pelec’h a lakin me heman ? (Où poserai-je ceci ?)

    Ce sont les Anaons des déplanteurs de bornes que Dieu condamne à erre ainsi sir terre, en quête du point précis où était la pierre bornale, sans qu’ils le puissent retrouver par leurs seuls moyens.
        Pour les délivrer, il faut que quelque vivant ait la présence d’esprit de leur répondre :

    - Laket anezhan e  lec’h ma oa (Posez-le où il était)

    Pierre Le Goff –Argol

    © Le Vaillant Martial 


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