• Le Char de la mort

    C’était un soir, en juin, dans le temps qu’on laisse les chevaux dehors toute la nuit.

     

    Un jeune homme de trézélan aux près. Comme il s’en revenait en sifflant , dans la claire nuit car il y avait une grande lune, il entendit venir son encontre, par le chemin, une charrette dont l’essieu mal graissé faisait « Wik ! Wik ! »

    Il ne se douta pas que ce ne fût karriguel An Ankou (la charrette ou mieux la brouette de la Mort)

     

    - A la bonne heure, se dit-il, je vais donc enfin voir de mes propres yeux cette charrette dont on parle tant !

    Et il escalada le fossé où il se cacha dans une touffe de noisetiers. De là il pouvait voir sans être vu. La charrette approchait.

    Elle était traînée par trois chevaux blancs attelés en flèche. Deux hommes ’accompagnaient, tous deux vêtus de noir et coiffés de feutres aux larges bords.

    L’un deux conduisait par la bride le cheval de tête, l’autre se tenait debout à l’avant du char.

    Comme le char arrivait en face de la touffe de noisetiers où se dissimulait le jeune homme, l’essieu eut un craquement sec.

    - Arrête ! dit l’homme de la voiture à celui qui menait les chevaux.

    Celui-ci cria Ho : et tout l’équipage fit halte.

    - La cheville de l’essieu vient de casser, reprit l’Ankou. Va couper de quoi en faire une neuve à la touffe de noisetiers que voici.

    - Je suis perdu ! Pensa le jeune homme qui déplorait bien fort en ce moment son indiscrète curiosité.

    - Il n’en fut cependant pas puni sur le champ. Le charretier coupa une branche, la tailla, l’introduisit dans l’essieu, et, cela fait, les chevaux se remirent en marche.

    Le jeune homme put rentrer chez  lui sain et sauf, mais vers le matin une fièvre inconnue le prit, et, le jour suivant, on l’enterrait.

    Conté par Françoise Omnès, de Bégard, plus connue sous le nom de Fantic Jan ar Gac [Françoise (fille de) Jeanne Le Gac] – Septembre 1890.

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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  • L’Ankou


     

    L’Ankou est l’ouvrier de la mort (oberour ar maro)


    Le dernier mort de l’année, dans chaque paroisse, devient l’Ankou de cette paroisse  pour l’année suivante.
        Quand il a eu dans l’année, plus de décès que d’habitude, on dit, en parlant de l’Ankou en fonction :

    - War ma fé, heman zo eun Ankou drouk (Sur ma foi, celui-ci est un Ankou méchant)

    On dépeint ‘l’Ankou, tantôt comme un homme très grand et très maigre, les cheveux longs, la figure ombragée d’un large feutre, tantôt sous la forme d’un squelette drapé d’un linceul, et dont la tête vire sans cesse au haut de la colonne vertébrale, ainsi qu’une girouette autour de sa tige de fer, afin qu’il puisse embrasser d’un seul coup d’œil toute la région qu’il a mission de parcourir.

    Dans l’un et l’autre cas, il tient à la main une faux. Celle-ci diffère des faux ordinaires, en ce qu’elle a le tranchant tourné en dehors. Aussi l’Ankou ne la ramène-t-il pas à lui quand il fauche : contrairement à ce que font les moissonneurs de blé, il la lance en avant.


     

    Le char de l’Ankou (Karrik ou Karriguel an Ankou) est fait à peu près comme toutes les charrettes dans lesquelles on transportait les morts autrefois.

    Il est traîné d’ordinaire par deux chevaux attelés en flèche. Celui de devant est maigre, efflanqué, se tient à peine sur ses pattes. Celui du limon est gras, a le poil luisant, est franc du collier.

    L’Ankou se tient debout sur la charrette.

    Il est escorté de deux compagnons, qui cheminent à pied. L’un conduit par la bride le cheval de tête. L’autre a pour fonction d’ouvrir les barrières des champs ou des cours et les portes de maisons. C’est lui aussi qui empile dans la charrette les morts que l’Ankou a fauché.



     

    Lorsque l’Ankou se met en route pour sa tournée, sa charrette est dit-on pleine de pierres, afin de rouler plus lentement et de faire plus de bruit.
        Arrivé près de la maison ou se trouve le moribond qu’il doit cueillir, il décharge brusquement sa charrette, pour faire place à son nouveau « lest ».
        De là ce fracas de pierrailles que l’on entend si souvent dans les logis où l’on veille un mourant, juste à  l’instant où celui-ci rend le dernier soupir.

    Marie-Yvonne Manguy – Port Blanc

    © Le Vaillant Martial


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  • Le Bateau-Sorcier

    À l’île de Sein, comme la propriété est infiniment morcelée, les conflits d’intérêts sont fréquents et engendrent parfois des rancunes inexpiables. Les femmes surtout sont acharnées à la vengeance. Trop faibles pour s’attaquer ouvertement à un ennemi, lorsque celui-ci est un homme, elles s’arrangent pour le vouer à la mer, c’est à dire à la mort.

    Voici comment elles procèdent.

    Il y a dans l’île un certain nombre de veuves réputées pour avoir reçu en naissant le don de vouer. On ne les nomme pas tout haut, mais on les connaît. Elles ont dit-on, commerce avec les mauvais Esprits des eaux qui les admettent, la nuit aux « sabbats de la mer ».

    Elles se servent, pour se rendre à ces sabbats, d’une embarcation de forme toute spéciale.

    Vous avez vu nos îliennes ramasser du goémon dans le galet. Elles l’empilent dans des mannes d’osier, à fond rentrant comme un cul de bouteille, et, pour y fixer la charge, y plantent une courte baguette appelée Bâ bedina (bâton à goémonier). Eh bien ! C’est dans une manne de ce genre que les Vieilles du Sabbat (Groac’hed ar Sabbad) vont faire leurs de nuit. Bag-Sorcérés (Bateau-Sorcier) est le nom par lequel on désigne cette sorte d’embarcation. Les vieilles ne peuvent n’y trouver place qu’à la condition de s’accroupir sur leurs talons, et c’est cet équipage qui gagne le large, munies seulement du Bâ bedina en guise d’aviron et de gouvernail. Il n’est pas rare que des pêcheurs les rencontrent, mais ils se donnent garde de s’en vanter, sachant bien que la plus légère indiscrétion leur serait fatale.



     

    Et donc, lorsqu’on a quelqu’un dont on souhaite la mort, on s’abouche avec une de ses veuves. En général ce n’est point à son logis qu’on se rend. On s’arrange pour se trouver sur son passage et on lui dit, de l’air le plus naturel :

    - Moered (tante), j’aurais besoin de vous.

    Si elle est disposée à écouter votre requête, elle vous fixe un endroit désert, où l’attendre après le coucher du soleil. C’est le plus souvent derrière l’énorme masse de rochers, dite « An iliz (l’église), à mi-chemin du bourg et du phare.

    Là, vous lui livrez le nom de l’homme que vous désirez voir périr. Elle vous demande :

    - Combien de temps  lui accorderas-tu pour se repentir du tort qu’il t’a fait et le réparer ?

    - On donne un terme quelconque : une semaine, quinze jours, un mois. Plus le délai qu’on inique est rapproché, plus la « voueuse » se fait payer cher.

    - L’affaire une fois conclue, vous pouvez retourner chez vous, tranquille. Votre ennemi périra au jour marqué.

    - Pour chaque individu qu’elle voue, il faut que la vieille accomplisse trois voyages, assiste à trois sabbats et remette, chaque fois, aux démons du vent et de la mer, un objet ayant appartenu à l’homme qu’il s’agit de faire disparaître.

    On cite nombre d’îliens qui ont disparus par l’effet de ces pratiques. J’ai, par exemple entendu raconter ceci : deux frères s’étaient mortellement brouillés, à propos de succession et de partage. Un matin qu’ils prenaient la mer – et naturellement pas sur le même bateau – leurs femmes vinrent, selon l’usage de l’île, surveiller de la pointe du môle leur embarquement, de peur qu’ils ne restassent à se soûler dans quelque auberge. Or comme elles étaient là, se défiant du regard, une d’elles dit à l’autre :

    - Va donc plutôt chez toi voir si la couturière a fini de tailler ta coiffe de veuve.

    Et le marin, en effet ne rentra jamais. Il avait dû sombrer à l’endroit même où il avait été voué.

    - Conté par Cheffa, matrone à l’île de Sein, 1898 –


     

    © Le Vaillant Martial 


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  • LE BAG NOZ

     


     

    S

     

    i vous croisez rentrant de pêche à la tombée de la nuit, le Bag-Noz glissant sur les flots sans sillage, il se dirige sereinement, voiles tendues sans le moindre souffle de vent, vers les rochers comme s’il connaissait une nouvelle passe, ne le suivez pas. Ne cherchez à vérifier son existence fantomatique : le raccourci s’achèverait de la vie  au trépas sur les écueils de la côte.

    La « Barque de Nuit » rôde aux abords des massacres et perditions. Cet intersigne trouble et lugubre prévient par des gémissements de la venue de la mort et la précède dans un feulement d’écume. Les âmes des noyés fraichement trépassés accomplissent le « délai d’une vieillesse humaine ».

    Drapeau noir en berne, la barque disparaît dès qu’on la fixe du regard, jaillissant plus loin sur l’horizon. Elle s’évanouit dès que l’on s’adresse à son barreur.

    On rencontre parfois ces barques gabares noires sur l’estran, vides et pourtant si pesantes qu’elles s’enfoncent dans les flots jusqu’au ras du bord. Elles attendent docilement. Un vivant les pilotera jusqu’à ces îles étranges et inconnues des cartes marines où des esprits invisibles dénombrent et appellent par leur nom les noyés rassemblés.

    L’homme qui se présente est un pêcheur dévolu à ce rôle, désigné par ce don affreux de pouvant entendre l’appel silencieux des morts. Lui seul voit le vrai visage de ces âmes invisibles. Lui seul sait que sa famille, de par son nom, Trémeneur, est condamnée à être le passeur des mourants ». Les autorités de la région exemptent de taxes ce foyer marqué d’une peine plus rude que toute autre, celle de vivre à jamais étranger du monde des vivants et de celui des trépassés.

    Au matin, somnambule harassé de sommeil et d’oubli, il se rendort comme s’il ne s’était jamais réveillé. Certains considèrent qu’un tel passeur ne peut en aucun cas revenir par la suite dans ce monde ci, ayant par trop fréquenté l’autre, il erre avec la barque de nuit sur tous les océans, tout comme l’imprudent qui s’aventurerait à grimper à grimper dans un bag-noz encablé sur la grève...

     La barque des morts doit aller jusqu’à la fin des temps, de plage en plage, d’île en île, à la recherche des corps des marins noyés pour les ramener à la terre ferme, à l’endroit où ils sont nés. Pour accomplir ce périple, on affirme qu’à l’île Saint-Gildas, les âmes des fantômes du Bag-Noz font provision d’eau douce sous la conduite d’une femme. Discutant entre eux à voix basse sans que l’on puisse saisir la moindre bride de parole, ils répondent invariablement à qui les interrompt dans leur tâche.

    A l’île de sein, on prétend que le pilote de la barque est le dernier noyé de l’année. A l’inverse, les gens de la côte estiment que le barreur est le premier mort de l’an, tout comme l’Ankou à terre.

    Les deux versions s’accordent sur un point important : si c’est un vieillard, c’est le signe d’une grande mortalité infantile dans l’année à venir. Si c’est un enfant, le contraire est attendu.

    On relate encore la présence hideuse d’une baleine des morts, agressive envers les vivants, qui, elle aussi vint chercher l’âme des noyés en mer. Sa rencontre est de celle que l’on n’oublie plus !

    Ce fut une journée maussade, grise, toute en bruine. Mais pouvait-il en aller autrement : le jeune Loïc Trémeur enterrait son pauvre père. Cultivant une maigre terre, pêchant le reste du temps, il s’était tué à la tâche comme beaucoup de ce temps-là qui n’ayant que pour toute richesse que leurs deux bras et un fatalisme à toute épreuve, payaient leur place sur terre en sueur dépensée.

    De sombres pensées assaillaient Loïc, alors que soutenant sa mère accablée, ils s’en retournaient vers leur demeure. La nuit vint, apaisant pour quelques heures dans un sommeil sans rêve, une tristesse d’autant plus grande que Loïc, faute d’avoir pris le temps n’avait jamais vraiment parlé à son père.

    Il s’éveilla soudain, grelottant de froid, regardant sans comprendre la fenêtre ouverte. La lune blafarde brillait dans la nuit glaciale. Une brume flottait au dehors, nimbant le décor d’une aura d’étrangeté. Comme attiré par l’obscurité, Loïc se redressa dans son lit. La brume stagnante sembla alors sous ses yeux prendre forme humaine. Stupéfait, il mit tout d’abord cela sur le compte du sommeil encore présent. Mais comme portée par un souffle de vent, une voix faible, lointaine s’éleva alors :

    - Mon cher fils, c’est moi ton père... n’aie aucune crainte, je t’en prie !...

    Glacé autant de peur que de froid, Loïc devint livide.

    La voix reprit : à peine une journée et tu aurais déjà oublié mon visage ?

    Les contours du visage se dessinèrent, construit de lambeaux de brume, Loïc, halluciné, reconnut le portait souriant de brave homme de père, il n’y aurait plus de peur en lui, mais le chagrin faisait rouler des larmes sur ses joues froides.

    - Mais comment, parvint-il à demander.

    - C’est ainsi, je vais partir, mon passage sur terre s’estompe et j’attends de voir « l’autre rive ». Mais pour cela j’ai grand besoin de toi, mon fils.

    Et cette aura de brume qu’était encore son père parla longuement, Loïc écouta et comprenait à présent beaucoup de choses : pourquoi entre autres son père s’éclipsait certains soirs de la maison et rentrait bien des heures après.

    La brume frissonna et deux formes apparurent. Je vous attendais fit le père. Se tournant vers Loïc. Je te présente les Kebrat. Su tu veux bien, ils voyageront en notre compagnie. Ça ne sera pas une charge bien grande pour tes bras, ils sont bien jeunes et le poids de leurs fautes ne pèsera pas bien lourd dans la barque.


     

     

    À présent, mon fils il te faut te dépêcher, habille-toi et va mettre la barque à l’eau !...


     

    Au matin, sa mère crut que la tristesse s’était envolée des épaules de son cher fils, et, en un sens, c’était vrai.....  Loïc en une nuit avait appris bien des choses. Si de devenir à son tour le passeur des légendes l’effrayait bien un peu, il sentait cette que cette charge était noble et nécessaire. Mais bien plus, il était profondément reconnaissant à cette providence d’avoir pu, par cette seconde chance, parler à son père.

    © Le Vaillant Martial 


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  • Les Lavandières de la nuit ...

    Le cocher avait annoncé un voyage épuisant, c’était au-delà de nos attentes. Ça faisait bien douze lieues que nous étions secoués, transbahutés en tous sens sans aucun ménagement. La violence de certains à-coups avait eu raison de mon épaule gauche endolorie.

    Qui aurait pu croire qu’à cette époque moderne la route de Gwened[1] soit en si piteux état. Les nids-de-poule succédaient aux ornières boueuses. La voiture elle-même semblait se plaindre de telles conditions tan telle grinçait de toute sa structure.

    Le jour décroissant, j’avais bien essayé de me tasser au creux de la banquette, dormir comme la grosse dame à l’opposé... En vain. Aux couinements de la voiture s’ajoutait le chaos des malles sur nos têtes... Et maintenant, les ronflements de ma  compagne de voyage. Je jetais un rapide coup d’œil à mon gousset caressant le secret espoir d’une heure écoulée plus vite qu’attendue... Hélas, la grande aiguille semblait vouloir singer celle des heures ?

    Je complétais mon ennui, laissant mon esprit fantasque vagabonder au gré d’un morne paysage constitué de landes brunes hérissées de joncs, bruyères et autres broussailles.

    Nous étions bientôt entre chien et loup. De fines nappes de brume s’esquissaient au-dessus d’invisibles plans d’eau. Sous l’effet d’une violente secousse, ma voisine endormie marmonna d’incompréhensibles paroles qui se perdirent dans le brouhaha de l’équipage. Le regard oblique, j’avisais sa grosse tête somnolente, elle dodelinait mollement, son triple menton débordant d’un col en dentelle trop étroit... Je tirais ma flasque et bus une lampée de cognac... Loin devant nous se profilait, enfin la lisière sombre de Brocéliande, but de mon voyage. Elle formait une vaste étendue barrant un horizon mangé par la nuit. Sur le bas-côté, je devinais quelques champs dont j’imaginais qu’ils annonçaient la proximité de Trec’horenteg[2], ultime étape avant de rejoindre... Comper dès le lendemain.

    Nous fûmes accueillis par un grand épouvantail en guenilles, plantés en retrait de la route. Il était surmonté d’une tête en navet à l »intérieur duquel brûlait une chandelle. Ma voisine poussa un petit gri aigu... Sortant de son sommeil, ce fut sa première vision éveillée. Elle en parut toute retournée. Un léger sourire trahit mon amusement qu’elle prit pour une complicité de voyageur. Elle gloussa, gênée, tout en ajustant son vêtement. Mais déjà, les premières maisons se profilaient. Le relais était au centre du bourg et nous n’étions pas fâchés d’arriver.

     

    Notre équipage s’immobilisa enfin. Le cocher gratifia son attelage. Je m’extirpais sans attendre de la voiture, fourbu et courbaturé, satisfait de pouvoir m’étendre un peu avant de proposer mon aide à la « grosse dame ». Je l’invitais à descendre à mon tour. Les chevaux fumaient dans la fraîcheur du soir, le naseau frémissant. On sentait chez eux l’’impatience de l’écurie. Tandis que le cocher s’occupait de nos malles, le maître du relais vint nous accueillir. Son apparence bedonnante laissait à penser une table réjouissante. Je m’en frottais déjà les mains.

    Cependant, je décidai de faire quelques pas pour me dégourdir les jambes, respire à plein poumons le bon air de la forêt environnante. Autour de moi, le petit bourg semblait recroquevillé sous l’emprise crépusculaire. Quelques navets grimaçaient aux fenêtres, devant les portes. Dans le bleu profond de la nuit tombée, un fin croissant de lune semblait aiguisé comme un sabre courbe. Là-bas, plus loin dans la rue, la silhouette fantomatique d’un homme à la patte folle finissait d’allumer d’éparses lanternes de rues, chacune d’elles diffusant une lumière dorée ultime barrière, dressée face aux chimères  cette nuit d’octobre. Je sentais déjà la fertilité des lieux nourrir un imaginaire que ma plume aurait du mal à suivre.

    Le dîner avait été aussi agréable que le voyage pénible. Et si chacun s’était amusé de mon accent américain peu courant dans ces contrées reculées, j’étais parvenu à ne pas trop m’étendre sur mon statut d’écrivain journaliste. Quant à ma condition d’exilé volontaire, déclaré mort et enterré dans mon propre pays, je n’en fis bien sur aucun cas.

    Le repas consommé, je refusai avec amabilité, une partie de carte, le jeu avait allégrement ruiné ma vie passé, et prenant congé, je confiai juste le désir d’une promenade nocturne aux abords de la forêt merveilleuse pour tirer, de ma pipe, les grandes bouffées d’un excellent tabac en ma possession. Tous se figèrent à l’idée d’un tel projet. Et de me mettre en garde sur les risques encourus.

    Les Lavandières de la nuit

     

    Tréhoronteuc... Juste une petite maison dans la nuit

    - Ici, mon bon monsieur, si le jour appartient aux vivants, la nuit est réservée aux morts.
    -
    C’est l’heure du Meneur de loups !!!!...
    -
    ... Des chevaliers errants du Val sans retour ! Leurs fantômes rodent la nuit, cherchant en vain à rompre le terrible sortilège qui les accable. Certains soirs, vous pourrez les entendre se lamenter là-bas dans les sous-bois !
    -
    On dit qu’il n’y a rien sous leur heaume !
    -
    ... Si ! Si !... Il y a une tête, elle est sans regard !
    -
    C’est aussi l’heure de Karrig An Ankou, « la charrette du passeur ». Vous devez savoir qu’il arpente Hent ar maro, « Le chemin des morts »... Imaginez que vous veniez à le croisez ?... C’est la mort qui viendrait à vous !

    J’étais aux anges. Je trouvais là ce que j’étais venu chercher, je baignais au cœur du légendaire breton.

    Toutefois, je voulus tempérer ces sombres évocations.

    - Il est une parole de vos conteurs que j’aime évoquer. Elle dit, je crois... : « Qui marche dans ses rêves, la Mort change de trottoir. »

    ... Silence.

    J’étais satisfait de cette petite référence poétique. Dans un coin sombre de la salle à manger, un homme était attablé, seul devant un bol de soupe fumante. Un voyageur solitaire. Le regard plongé dans son potage, marquent une pause entre deux cuillerées, il ajouta avec gravité, sans tourner la tête ...

    - Reste juste à savoir de quel côté du trottoir se trouve, la Mort.

     

    Le soir avait fraîchi. Le regard malin de quelques navets scrutait en vain une rue demeurée déserte. De loin en loin les rares réverbères diffusaient une pâle lumière enrobée d’un voile de brume naissant. L’air embaumait le feu de bois mêlé à l’humidité de la forêt voisine. Je sortis du carré lumineux projeté par la fenêtre du relais, fis quelques pas pour gagner une obscurité favorable à contempler les étoiles. Le croissant de lune était haut dans le ciel, juste un trait de plume, une virgule très prononcée. J’avançais paisible, sans but, tirant sur ma pipe, ma rêverie entrelacée aux volutes odorantes du tabac chaud.

    Quelques volets tirés filtraient des rais de lumières, ailleurs, c’était une fenêtre laissée ouverte qui invitait au regard. D’étroites ruelles fuyaient à gauche à droite, elles s’enfonçaient dans une obscurité profonde. Plus loin, une porte couina... La silhouette d’un homme apparut précédée d’un brouhaha étouffé. Sur la façade de schiste rouge pendait une enseigne. L’homme une lanterne à la main disparut à l’angle. L’incertitude de son pas me tira un léger sourire. J’arrivais à hauteur de la petite maison basse. Elle faisait office de modeste taverne. L’idée d’un cognac n’était pas pour me déplaire... Je me dirigeais vers l’entrée. Un deuxième larron se présenta sur le seuil. Agrippé au coin du mur comme un marin par gros temps à son bateau, il héla son compère :

    - Yvonnig ! Hey !... Yvonnig ! C’est qu’tu vas conter fleurette à la fée Morgane, pour nous quitter si tôt ?... Ou p’t’être ben que tu vas danser la gigue avec les Korrigans !

    Et le plaisantin de rejoindre les rires complices d’une joyeuse assemblée dans l’atmosphère rude et authentique du petit établissement. La porte grinça de nouveau pour se refermer sur lui sans qu’il m’ait remarqué.

    Du coup, je me ravisai et restai sur ma première idée. Poussé par mon goût particulier de l’insolite, ce malin plaisir que m’inspirait l’étrange, cette fragile frontière qui existe parfois entre réalité et fantastique, je décidai de poursuivre mon errance nocturne vers la lisière de Brocéliande. La demie de dix heures venait de sonner au clocher.

    Il n’était pas si tard, je préférais donc le songe aux rêves... Prévenant je chapardais son âme à une tête de navet conciliante. Sa chandelle me servirait plus loin dans l’obscurité des bois, si j’avais à m’y enfoncer. Mettant à profit ce guide « de l’imprévu », je m’engageais dans les pas du « bois sans soif » dont je voyais encore la lanterne chalouper, là-bas....

    Quelles meilleures conditions, pour lier connaissance avec la forêt mythique, que cette belle nuit d’automne... L’autre, devant moi, ne cessait de tanguer d’un bord à l’autre du chemin. Me parvenait des brides de chansons et autres paroles inintelligibles. Je commençais à considérer que le pochtron, aussi sympathique fut-il, n’entrait pas dans le décor de mon imaginaire. J’en vins à souhaiter qu’il ne versât pas dans le fossé m’obligeant à prendre à le prendre en charge... Une chouette me tira de cette ennuyeuse réalité. À ma gauche, la vue se dégageait sur un vaste champ. Il se couvrait d’un de brume effilé, comme suspendu à un mètre du sol. Au-delà, la sombre bâtisse d’un manoir se perçait d’un carré de lumière, phare immobile. Mon guide devait être arrivé à) bon port. La pâle clarté de sa lanterne disparut derrière la silhouette d’une maisonnette ! L’écho d’une gâche résonna dans le silence de la nuit et le jeu d’un gond de porte m’indiquait demeurer enfin seul. Seul face à la forêt dont je devinais la lisière noire s’étendant devant moi. Mes yeux s’étaient habitués à l’absence de lumière. Je distinguais à peine où je mettais les pieds.

    Par chance, le petit chemin, au long duquel je m’engageais contrastait légèrement avec les bas-côtés. Et puis... Et puis j’eus l’agréable surprise d’entendre le chant clair d’un ruisseau. Une pancarte de bois vermoulu portait une indication. Je la déchiffrai à la faible lueur rougissante de ma pipe sur laquelle je tirais... « Chemin du Ruisseau du Gué de Mony ». Je sentais la magie opérer. Faisant dos au village endormi, à des fumées de cheminées verticales dans le ciel étoilé, je m’avançai sur le fragile ruban, accompagné par le gargouillis de l’eau vive, jugé de meilleure compagnie que ce bon Yvonnig.

    Il est des chemins à suivre, il en est d’autres à vivre.

    Les Lavandières de la nuit

     

     Ô combien je la vivais cette marche. Combien mes sens s’imprégnaient de chaque odeur, de chaque bruit anodin. Et comme tout cela prenait une dimension étrange en un pareil lieu. Derrière-moi, le clocher du bourg sonnait onze heures, tandis qu’un autre lui répondait dans le lointain. Le bruissement du feuillage d’automne murmurait à mon oreille. J’étais arrivé au bord du monde réel. Le chemin disparaissait, avalé par une gueule étroite d’un noir plus profond que la nuit. Comme un voile que l’on ouvre sur les ténèbres. Je me sentais sur le fil du rasoir, la lisière était ce fil. Le dicton cité à l’auberge me revint « Si le jour est aux vivants, la nuit appartient aux morts. » Ici, nulle crainte, je me sentais aux frontières du Merveilleux. Le chant cristallin du ruisseau du Gué de Mony m’invitait à poursuivre... Je trouvai au fond de ma poche le bout de chandelle et l’allumai....

    Une auréole dorée se diffusa tout autour de moi... Si fragile. Je protégeais la flamme du creux de la main et comme elle semblait vacillante, j’acceptai l’invitation du cours ‘eau pour me laisser entraîner vers l’inconnu. Je ne me retournai même pas. Je restai ainsi dans l’ignorance du brouillard qui montait derrière moi. Il couvrait dorénavant l’ensemble du bourg et la campagne environnante.

    Si j’avais su.

    Mon esprit était en ébullition. Je marchais dans un tunnel orné de feuilles aux éclats d’or. La flamme vacillante de ma bougie révélait au dernier instant les arbres fantastiques comme autant d’êtres sylvains immobiles. Leurs monstrueuses racines rampant sur le sol jusqu’ à traverser l’allée forestière pour s’enlacer plus loin, tels deux amants ensorcelés. Ailleurs c’était des géants pétrifiés, recouvert de mousse épaisse, Golems endormis marqués de lichens flamboyants. J’imaginais des chimères tapies dans une ombre chargée de mystères. Je me figeais parfois l’oreille tendue, à l’écoute, presque inquiet. Débordé que j’étais sous l’emprise de ce décor surnaturel, tout prenait pour moi un sens fantasmagorique.

    Je prenais à pas mesurés, comme un enfant désireux de s’enfuir sans réveiller l’ogre endormi. Au bout de la voûte végétale, un œil semblait s’ouvrir sur ce qui devait être une clairière... Je présentais une atmosphère étrange. J’approchais sans bruit... Une langue de brume aérienne s’immisçait à ma rencontre... Je la fendais, comme il arrive que l’on marche avec de l’eau jusqu’à la taille.

    Je débouchai alors au cœur d’un songe. Un cadre sorti tout droit de l’esprit d’un peintre romantique. J’étais parvenu là où je le souhaitais. L’eau paisible d’un étang, caressée par un brouillard diaphane, s’étendait devant moi. Les filaments laiteux léchaient l’eau noire d’une lenteur extrême. J’avais le sentiment d’un temps suspendu. Je basculai de l’autre côté du miroir. Sur la rive opposée, je vis... Je vis le brouillard glisser entre les arbres noirs.... Apparition troublante, était-ce bien le brouillard ? Plutôt des formes blanches, vaporeuses si légères... J’eus la terrible vision de Nonnes en procession. Mon esprit commençait à m’emporter. Le cortège de fantômes évanescents se dissipait comme il était apparu, étiré dans l’obscurité des sous-bois... Je sortis de ma torpeur. Quelque part sur la rive, ailleurs peut-être, l’écho du bruit sourd venait troubler le silence de la nuit. Un bruit sourd répété... Toujours le même... Je levai ma chandelle à bout de bras pour mieux voir... Revenant sur mes pas, mon dérisoire halo de lumière accrocha à grand-peine les contours modestes d’un pont de bois. Je m’approchai, il se constituait de planches grossières. A bien regarder, elles n’incitaient pas à m’y engager, mais de l’autre côté-là-bas, le bruit sourd continuait de se répéter, encore et encore, résonnant sur l’eau noire de l’étang, jusque dans les profondeurs du bois.  Dans l’eau. Un battement... C’était un battement dans l’eau. Je pensais d’abord à la roue d’un moulin, d’un charmant moulin ...

    Je traversais ...

    ... Je traversai avec précaution, m’agrippant à la rambarde, petit rondin de bois élagué. Je le redoutais et pourtant... Le pont couina sous mon pas ! Le battement s’interrompit alors. Je restais immobile. L’idée romanesque  d’un moulin s’évaporait. Des langues de brumes glissaient en dessus, en dessous de la passerelle branlante. De nouveau le clapotis de reprendre avec cette même régularité. J’avançai avec la délicatesse d’un chat, empruntai un sentier glissant, butai contre une souche, ripai sur une autre...

    Mais le battement, le battement dans l’eau continuait et dans le brouillard, je les vis à dix pas... Elles étaient là, trois silhouettes blanches, comme trois fantômes en prière, agenouillées sur le replat d’une pierre mourante au bord de la rive, parmi les joncs. La vision était irréelle.

    Les Lavandières de la nuit

     

    Je ne voyais pas leurs visages, mais à leur travail, je compris qu’elles étaient trois lavandières battant le linge d’un geste régulier. Et leur battoir bien en main, elles n’en finissaient pas de battre et de battre encore et toujours avec force, une détermination presque effrayante. Quelle coutume étrange, quel rituel ce pays de Bretagne avait-il pour ainsi forcer de pauvres femmes à nettoyer ainsi leur linge à une heure aussi tardive en pleine forêt ? Et puis...Et puis j’eus soudain le pressentiment de ne plus être en équilibre entre les deux mondes. Je basculais malgré moi, là où ma plume m’avait toujours entrainé, à la différence qu’elle n’était pas là pour me guider. Le déroulement de cette histoire m’échappait. Et les battoirs de battre de frapper, frapper... Je fis quelques pas en arrière, sans perdre de vue les étranges lavandières, toujours à l’ouvrage.

    À l’instant de me retourner, je roulai sur une pierre ronde et glissante, que je n’avais pas remarquée. Je chutai lourdement m »effondrant pour moitié dans l’eau. D’un coup il fit noir. D’un coup les lavandières cessèrent de marteler.

    Et dans le silence oppressant de la nuit, je n’entendis plus que le clapotis des vaguelettes sur la rive et là-bas, dans une brume luminescente... Les battoirs suspendus dans leur geste qui gouttaient sur la pierre.

    Je les imaginais dans leur immobilité... Sans se redresser, sans même détourner la tête dans ma direction, les trois femmes m’interpellèrent d’une voix trahissant une grande lassitude...

    - L’homme ! Tu n’allais pas partir comme ça, L’homme !
    -
    L’homme, viens nous aider, l’homme.
    -
    L'homme ! De bras forts, nous avons besoin pour essorer !

    Les Lavandières de la nuit

     

    Hésitant, je me relevai tant bien que mal, ruisselant d’une eau froide. Au hasard, je cherchais à empoigner quelques racines, saisir une touffe d’herbe pour me hisser la berge boueuse.

    - Allons approche l’homme, prête nous ton aide, nous te paierons pour ton service....

    Et sans en prendre conscience, je me redressai. Tel un somnambule, je m’avançai vers elles sans aucune volonté de résistance. J’étais envoûté par ces paroles d’une longueur extrême. Marchant dans les notes soudaines d’une musique éthérée qui n’en est pas une... Des notes composées par l’eau vive du ruisseau de Gué Mony, par le chant ultime des feuilles soumises premiers vents d’hiver, jamais, jamais, je n’avais été si loin, de l’autre côté du miroir. Je les découvris comme on soulève un voile couvrant un rêve, agenouillées telles des pénitentes éternelles, la tête couverte d’une coiffe blanche masquant leurs traits. Elles étaient trois lavandières de la nuit.

    D’une lenteur nébuleuse, elles se tournèrent vers moi. L’univers chavirait. Je découvris leur visage sans vie, cette blancheur spectrale, des yeux sans regard et comme elles me tendaient l’extrémité d’un drap, je le saisis à la manière qu’ont les automates. Je m’entendis juste souffler ces mots ...

    - Pourquoi ... Pourquoi laver un drap au cœur de la nuit ?
    -
    Ce n’est pas un drap, l’homme, c’est un linceul.
    -
    Le linceul d’un mort à venir.
    -
    Empoigne, l’homme, empoigne et tord de toutes tes forces, qu’il puisse sécher au plus vite. Le défunt en sera couvert avant peu.

    Alors je me mis au service des lavandières de la nuit.

    À peine, avais-je saisi le suaire... Mes mains prirent la pâleur de la mort en même temps qu’un froid intense se répandait en moi, remontant le long de mes bras...

    Je serrais... Tordu à m’en blesser les mains. Je sentais mes forces prisonnières, enchainées dans la torsade de ce linceul macabre. L’eau, qui s’en échappait, tombait en rideau : chacune des gouttes semblait provenir de l’essence de ma propre vie dont je me visais. Je partais doucement, sans chercher à résister à l’emprise terrifiante dont j’étais habité. Cependant mon heure n’était pas encore venue. Paralysé dans ma torpeur, j’entendis le timbre d’un clocher lointain, si lointain....

    - Le linceul est essoré, l’homme, le voilà aussi sec qu’un corps reposant dans les ténèbres d’un caveau. Tu as fait comme tu devais. Nous te sommes redevables pour ce service que tu viens de nous rendre. Ouvre donc tes oreilles, nous allons te payer d’un bon conseil...

    - Tu dois savoir. Ton heure est proche, l’homme, il te faut préparer tes affaires. Tout mettre en ordre pour le grand voyage. Une pièce dans ta poche tu devras prévoir à l’attention d’An Ankou « Le passeur ». Ainsi tu partiras en paix et ce lors de ton prochain sommeil dont tu ne te réveilleras pas.

    - L’homme. Ce linceul que tu viens te préparer... Ce linceul est le tien.

    ... Minuit vient de sonner, comme sonne le glas.

    C’était maintenant novembre, novembre le mois noir (Miz Du).

    J’errais tel un fou à chercher la lumière en quête d’une réalité dont je n’étais plus certain qu’elle existait.

     

    Qu’importe de savoir comment je retrouvai mon chemin malgré l’obscurité presque totale. Ne me reste que des fragments vaporeux de souvenirs imprécis. Je me vois rôder hagard les bras en avant tel un aveugle dans un épais brouillard duquel surgissaient des arbres aux allures fantastiques. Je ne parvins à sortir de la forêt qu’au petit matin, aux premières heures d’une aube que je n’espérais plus.

    Cela fait quatre jours que j’ai rejoint l’auberge, blanc comme un cadavre, mes vêtements couverts d’accrocs, maculés de boue. Je quittai Trec’Horanteg le jour même, abandonnant l’idée de me rendre à Comper. Je gagnai Nantes, obsédé par l’idée de m’éloigner le plus de Brocéliande. Quatre jours, quatre longs jours et ... quatre nuits ! Je suis épuisé. Je ne me reconnais plus dans une glace tant j’ai les yeux au fond de la tête, cernés de noir. Quatre jours et quatre nuits passés sans dormir.  Je n’en peux plus. Jusqu’alors, j’évitais de m’allonger, dorénavant, je ne m’autorise plus le droit de m’assoir. Écrire m’est impossible, je me sens partir doucement. Je suis obligé de rester debout à bouger sans cesse. Marcher, marcher, toujours marcher, peu importe pour aller où.

    Marcher pour ne pas m’endormir. Mes paupières sont si lourdes !... C’est une lutte de chaque instant. Je la sais vaine. Au-dehors, je l’entends... Il approche. Je vais à la fenêtre. Dissimulé par le rideau jauni. Je ne vois rien, rien qu’un corbeau sur le bec de gaz, juste en face.

    Les Lavandières de la nuit

     

    Pourtant j’entends ce bruit déchirant... il me semble sortir de sous la terre. Où que je sois, il me poursuit, hante cette insomnie volontaire. C’est un grincement long et sinistre... L’essieu d’une charrette branlante. Je l’imagine aussi vieille que sont les hommes.

    J’entends le pas de son cheval osseux sur le pavé froid ... Un pas d’une lenteur égale au balancier de la grande horloge universelle. Celle-ci même qui conte le temps de nos vies écoulées. Alors je sursaute, je me ressaisis ! Je ne dois pas ... Je ne dois plus m’assoupir, nevermore, jamais plus. Résister au sommeil. Je vais et viens nerveusement dans ma chambre à faire les cent pas, frottant avec fébrilité mon visage émacié. Dans le reflet du miroir, je porte déjà le masque creusé de ma destinée.

    Au fond de ma poche, ma main joue fiévreusement avec une pièce d’un sou. J’ai pris soin de l’y déposer comme m’ont conseillé de le faire les lavandières de nuit. Une pièce d’un sou pour payer le passeur... Sait-on jamais.

    « Si le jour est aux vivants, la nuit, elle, appartient aux morts. »

    Passé le crépuscule, gardez-vous d’approcher le pont de Rauco, ce serait au risque de vous perdre.

     

    © Le Vaillant Martial 



    [1] Vannes

    [2]  Tréhoronteuc


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