• L’intersigne de « l’enterrement »

    Marie Creac’h-Cadic, jeune filles de quinze à seize ans était servante à la ferme de Kervezénn en Briec. Non loin de Kervezénn, s’éteignait doucement, dans une chaumière isolée, un vieillard aveugle qui était l’oncle de Marie, à la mode de Bretagne, et à qui allait elle allait quelquefois faire visite.

    Un matin elle s’en revenait de Quimper, où elle avait coutume d’aller chaque jour porter du lait, avec une petite voiture à bras. On était en hiver et il faisait à peine jour. Marie se trouva tout à coup devant un char à bancs, dont un paysan qu’elle reconnut tenait le cheval par la bride. Elle n’eut que le temps de se garer avec sa voiture, dans la douve. Le char à bancs passa, elle vit qu’il contenait un cercueil. Derrière venait le porteur de croix, puis un prêtre, le recteur de Briec, et enfin le cortège funèbre. Marie ne fut pas médiocrement surprise de voir que le deuil était mené par les plus proches parents de son oncle l’aveugle.

    - Allons, se dit-elle, il paraît que mon oncle est mort.

    Elle rentra à Kervezénn, tout attristée, un peu dépitée aussi qu’on lui eût fait part de la mort du pauvre vieux, qu’elle aimait beaucoup.

    La maîtresse de maison remarquant qu’elle avait l’air toute drôle, lui demanda :

    - Qu’est-ce donc qui vous est arrivé, Marie ?
    -
    Il m’est arrivé que je viens de me croiser avec l’enterrement de mon oncle, et qu’on n’ait pas daigné me faire part de sa mort.

    La maîtresse de maison se mit à rire.

    - Vous avez rêvé ma fille, car certes vous n’étiez pas bien réveillée, quand vous avez vu ce que vous dites. Si votre oncle était mort, on l’aurait su dans le quartier.
    -
    Eh bien, répondit Marie, j’en aurais le cœur net ! Et elle alla, d’une course, jusqu’à la chaumière. Elle y trouva le vieil aveugle couché, comme à son ordinaire dans le lit clos, auprès de l’âtre. Seulement il avait la face toute jaune et ne respirait presque plus. Une de ses filles qui était là, avec d’autres parents invita Marie à se joindre à eux pour la veillée, cette nuit-là en ajoutant que ce serait sans doute la dernière.

    Elle ne manqua pas de s’y rendre.

    Comme elle était un peu fatiguée de sa journée, elle s’assoupit, au bout d’une heure ou deux. Soudain, il lui sembla que quelque chose de lourd venait de heurter la porte. Elle se réveilla en sursaut, et s’aperçut que les autres veilleurs eux aussi dormaient d’un sommeil profond.

    La porte cependant s’était ouverte. Marie vit entrer un cercueil qui fut déposé par des mains invisibles sur le banc-tossel.

    Elle eut grand’ peur et se tint coi à la place où elle était assise. Elle serra même très fort ses paupières sur ses yeux. Mais quand elle ne vit plus, elle entendit les mains mystérieuses fourrager dans le cercueil parmi les rubans de bois ou ripes qu’on étend sur les cadavres et le chanvre peigné que l’on tord en guise d’oreiller sous leur nuque.

    En ce moment l’oncle fit un long soupir.

    À l’aube, on constata qu’il était déjà tout froid.

    Marie Creac’h-Cadic s’en fut à Kervezénn, le cœur chaviré, prier qu’on voulut bien lui permettre d’assister  à l’enterrement. Mais la maîtresse de maison lui fit observer que les pratiques de la ville attendaient leur lait, qu’elle n’était d’ailleurs que la parente éloignée du mort et qu’elle s’était suffisamment acquittée envers lui en le veillant toute une nuitée.

    La pauvre fille dut se résigner. Elle s’attela à la petite voiture et se dirigea vers Quimper. Elle rencontra l’enterrement – le vrai, cette fois, -  au même tournant du chemin où elle avait déjà croisé l’autre.

    Craignant qu’on ne lui fie reproche pour n’être pas venue se mêler au cortège, elle se jeta dans un champ dont la barrière était ouverte. Elle attendit là, en regardant à travers les ajoncs du talus, que le convoi se fût éloigné. Elle s’apprêtait à quitter sa cachette quand elle fut clouée sur place par la stupeur.

    Voici que par la route s’avançait d’un pas hésitant un vieux à la figure jaune comme cire, et c’était son oncle, son oncle l’aveugle qui suivait à distance son propre enterrement.

     

    Pour le coup Marie Creac’h-Cadic s’évanouit d’épouvante. Des gens qui passaient par le champ la trouvèrent une heure plus tard, qui gisait inerte dans le fossé, ils  la rapportèrent à Kervezénn, à demi-morte.

    Conté par Marie Manchec, couturière à Quimper.

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Le pendu

     

    C’étaient deux jeunes hommes. L’un s’appelait Kadô Vraz, l’autre Fulupik Ann Dû. Tous deux étaient de la même paroisse, s’étaient assis, au catéchisme, sur le même banc, avaient fait ensemble leurs premières Pâques, et depuis lors ils étaient restés les meilleurs amis du monde. Lorsqu’aux pardons, on voyait paraître l’un d’eux, les jeunes filles se poussaient du coude et chuchotaient en riant :

    - Parions que l’autre n’est pas loin !

    Il eût fallu marcher longtemps avant de trouver une amitié plus parfaite que la leur.

    Ils s’étaient juré que le premier d’entre eux qui se marierait prendrait l’autre pour « garçon de noce ».

    - Damné sois-je, avait dit chacun d’eux, si je ne suis pas de parole.

    Le temps vint qu’ils tombèrent amoureux, et le malheur voulut que ce fût de la même héritière. Leur amitié toutefois n’en souffrit point dans les débuts. Ils firent leur cour loyalement à la belle Marguerite Omnès, ne médisant jamais l’un de l’autre, fréquentant même de compagnie chez Omnès le vieux et se portant des santés réciproques avec les pleines écuellées de cidre que Margaïdik leur versait.

    - Choisis de nous celui qui te plaira le plus, disaient-ils à la jeune fille. Tu feras un heureux, sans faire un mauvais jaloux.

    Marguerite ne laissait pas que d’être fort embarrassée, en dépit de toutes ces belles assurances.

    Elle dut pourtant se décider.

    Un jour que Kadô Vraz vint seul, elle le fit asseoir à la table de la cuisine, et, s’installant en face de lui, elle lui dit :

    - Kadô, j’ai pour vous une grande estime et une franche amitié. Vous serez toujours le bienvenu dans ma maison ; mais, ne vous en déplaise, nous ne serons jamais mari et femme.

    - Ah ! répondit-il un peu interloqué, c’est donc de Fulupik que vous avez fait choix… Je ne vous en veux pas, ni à lui non plus !

    Il tâchait de faire bonne contenance, s’efforçait de dissimuler son émotion, mais le coup était inattendu et le frappait en plein cœur.

    Après quelques paroles banales, il partit en vacillant comme un homme ivre, bien qu’il eût à peine porté les lèvres au verre que Marguerite lui avait rempli. Quand il fut sorti de la cour des Omnès et qu’il se trouva seul avec son infortune dans le chemin creux qui menait à sa demeure, il se mit à sangloter comme un enfant à qui l’on a fait mal. Il se dit : « À quoi bon vivre, désormais ? » Et il résolut de mourir. Auparavant toutefois, il voulut serrer la main de Fulup Ann Dû et être le premier à lui annoncer son bonheur.

    Au lieu de continuer vers Kerberennès, qui était sa maison familiale, il prit donc un sentier à gauche pour aller à Kervaz où habitait Fulupik. La vieille Ann Dû épluchait des pommes de terre pour le repas du soir. Elle fut étonnée de la mine si pâle, si douloureuse de Kado Vraz.

    - Qu’as-tu ? lui demanda-t-elle. Tu es blanc comme un linge.
    - C’est que vous me voyez à la brume de nuit, gentille marraine. Je suis venu m’informer de ce que Fulup compte faire demain dimanche.
    - En vérité, je ne saurais te le dire. Imagine-toi que Fulupik tient à cette heure un nouveau-né sur les fonts baptismaux !
    - Bah !

    - Oui. C’est encore cette fille Nanès qui est accouchée d’un enfant bâtard. On est allé frapper à trois portes pour trouver un parrain. En désespoir de cause, on s’est adressé à Fulupik, qui a accepté. J’étais d’avis qu’il refusât comme les trois autres, mais c’est un entêté qui ne veut rien entendre. J’ai eu beau lui objecter qu’auprès des mauvaises langues il risquait de passer pour le père de l’enfant, il s’est tout de même habillé et il est parti au bourg. Il jurait même en partant qu’il ferait sonner les cloches.

    La vieille n’avait pas fini de parler qu’une sonnerie joyeuse retentissait au loin.

    - Quand je vous le disais !… s’écria Môn Ann Dù, en prêtant l’oreille.

    Elle reprit :

    - Mon fils est un écervelé. Tu devrais le morigéner, Kado. Tu es plus sérieux que lui, toi. Je tremble souvent que son étourderie ne lui porte malheur.
    - Soyez tranquille, répondit Kadô Vraz ; je vous affirme au contraire qu’il a dû naître sous une bonne étoile.

    Et, souhaitant le bonsoir, il tourna les talons. Sur le seuil, il fit halte, un instant.

    - Bonne marraine, dit-il, priez donc Fulupik de me venir joindre demain, dès l’aube, au carrefour de la Lande-Haute.


    La Lande-Haute est un dos de colline, semé d’herbe maigre et planté de quelques ajoncs, où paissent des vaches de pauvres. Deux chemins, deux sentiers plutôt s’y croisent au pied d’un calvaire. C’est à ce calvaire que se rendit Kadô Vraz. Il avait d’abord été chez lui prendre un licol, sous prétexte de ramener des champs la jument grise. Il attacha ce licol à l’une des branches de la croix et se pendit.

    Quand, à l’aube du lendemain, Fulupik se trouva au rendez-vous, ce fut pour voir le corps de son ami se balancer entre terre et ciel.

    En ce temps-là, pour rien au monde on ne se fût permis de toucher à un homme qui s’était volontairement donné la mort.

    Fulup Ann Dû, fort marri, descendit dans la plaine raconter le malheur qui était arrivé. Lorsqu’il dit la chose chez les Omnès, Marguerite se mit à pleurer abondamment.

    - Ah ! S’écria-t-il - Tu fais erreur, camarade, répondit Omnès le vieux, qui fumait sa pipe dans l’âtre. Margaïdik, dans l’après-midi d’hier, a annoncé à Kadô Vraz que, quelque amitié qu’elle eût pour lui, c’était toi qu’elle épouserait.

    Ce fut un grand baume pour le cœur de Fulup Ann Dû.

    Séance tenante, le jour des noces fut fixé. Par exemple, il fut convenu qu’on ne danserait pas, et qu’il y aurait simplement un repas à l’auberge, à cause de la triste mort de Kadô Vraz.

    La semaine d’après, le fiancé se mit en route, accompagné d’un autre jeune homme, pour faire la « tournée d’invitations ». Comme ils passaient au pied de la Lande Haute, le soir, Fulup se frappa le front tout à coup.

    - J’ai juré à Kadô Vraz que je n’aurais pas à mon mariage d’autre garçon d’honneur que lui. Il faut que je l’invite. C’est une formalité superflue, je le sais. Du moins aurai-je tenu mon serment. Il y va de mon salut dans l’autre monde.

    Et il se mit à gravir la pente.

    Le cadavre, déjà très endommagé, du pendu oscillait toujours au bout de la corde. À l’approche de Fulupik, des nuées de corbeaux s’envolèrent.

    - Kadô, dit-il, je me marie mercredi matin. Je t’avais juré de te prendre pour garçon d’honneur. Je viens t’inviter, afin que tu saches que je suis fidèle à ma parole. Ton couvert sera mis, à l’auberge du Soleil levant.

     

    Cela dit, Fulupik rejoignit son compagnon qui l’attendait à quelque distance, et les corbeaux, un moment effarouchés, achevèrent de dépecer en paix les restes mortels de Kadô Vraz. Fulupik eût encore volontiers invité son filleul, mais le pauvre petit être était mort dans l’intervalle…

    Le jour de la noce arriva. Le nouveau marié, tout à son bonheur, n’avait d’yeux que pour sa jeune femme qui, sous sa coiffe de fine dentelle, était, il faut l’avouer, la plus jolie fille qu’on pût voir. Certes, Fulup ne pensait plus à Kadô. Au reste, n’avait-il pas mis sa conscience en règle de ce côté-là ?… Donc, la fête allait bon train. Les mets étaient succulents. Le cidre dans les verres avait une belle couleur d’or jaune. Les invités commençaient à bavarder bruyamment. Déjà on portait les santés et Fulupik s’apprêtait à répondre à ses hôtes, quand tout à coup, en face de lui, il vit se lever un bras de squelette, tandis qu’une voix sinistre ricanait :

    - À mon meilleur ami !

    Horreur ! À la place qui lui avait été réservée, le fantôme de Kadô Vraz était assis.
        Le marié devint pâle. Son verre lui tomba des mains et se brisa sur la nappe en mille morceaux.
        Margaïdik
    , la jeune épousée, était, elle aussi, plus blanche que cire.

    Un silence pénible se fit dans toute la salle.

    L’aubergiste, surpris de voir qu’on ne mangeait ni ne buvait plus, bougonna d’un ton mécontent :

    - Libre à vous ! Mais les choses sont préparées. Ce qui n’aura pas été consommé sera payé tout de même.

    Personne ne répondit mot.

        Seul, Kadô Vraz, s’étant levé, dit en s’adressant à Fulup Ann Dû :

    - D’où vient que je parais être de trop ici ? Ne m’as-tu pas invité ? Ne suis-je pas ton garçon d’honneur ?

        Et, comme Fulup gardait le silence, le nez dans son assiette :

    - Je n’ai rien à faire avec ceux qui sont ici, continua le mort. Je ne veux pas gâter leur plaisir plus longtemps. Je m’en vais. Mais toi, Fulupik, j’ai le droit de te demander raison. Je te donne de nouveau rendez-vous à la Lande-Haute, pour cette nuit, à la douzième heure. Sois exact. Si tu manques, je ne te manquerai pas !

         La seconde d’après, le squelette avait disparu.

      Son départ soulagea l’assistance, mais la noce finit tout de même tristement. Les invités se retirèrent au plus vite. Fulup resta seul avec sa jeune femme. Il ne s’en réjouit nullement ; comme on dit, il avait des puces dans les bras.

    - Gaïdik, prononça-t-il, tu as entendu l’ombre de de Kadô Vraz. Que me conseilles-tu de faire ?

         Elle pencha la tête et répondit, après réflexion :

    - C’est un vilain moment à passer. Mais mieux savoir tout de suite à quoi s’en tenir. Va au rendez-vous, Fulup, et que Dieu te conduise !

    Le marié embrassa longuement sa « femme neuve », et, comme l’heure était avancée, s’en alla, dans la claire nuit. Il faisait lune blanche. Fulupik Ann Dû marchait, le cœur navré, l’âme pleine d’un pressentiment sinistre. Il pensait : « C’est pour la dernière fois que je parcours ce chemin. Avant qu’il soit longtemps Marguerite Omnès se remariera, veuve et vierge. » Il s’abandonnait de la sorte à de pénibles songeries, lorsque, arrivé au pied de la Lande-Haute, il se trouva nez à nez avec un cavalier vêtu de blanc.

    - Bonsoir, Fulup ! dit le cavalier.

    -À vous de même, repartit le jeune homme, quoique je ne vous connaisse pas aussi bien que je suis connu de vous.
    - Ne vous étonnez pas si je sais votre nom. Je pourrais vous dire encore où vous allez.
    - Décidément, c’est que sur toutes choses vous en savez plus long que moi. Car je vais je ne sais où.
    - Vous allez en tout cas au rendez-vous que vous a donné Kadô Vraz. Montez en croupe. Ma bête est solide. Elle portera sans peine double faix. Et au rendez-vous où vous allez, il vaut mieux être à deux que seul.

    Tout ceci paraissait bien étrange à Fulupik Ann Dû. Mais il avait la tête si perdue ! Et puis, le cavalier parlait d’une voix si tendre !… Il se laissa persuader, sauta sur le cheval, et, pour s’y maintenir, saisit l’inconnu à bras le corps. En un clin d’œil, ils furent au sommet de la colline. Devant eux la potence se découpait en noir sur le ciel couleur d’argent, et le cadavre du pendu, qui n’était plus qu’un squelette, se balançait au vent léger de la nuit.

    - Descends maintenant, dit à Fulup le cavalier, tout de blanc vêtu. Va sans peur au squelette de Kadô Vraz, et touche-lui le pied droit avec la main droite, en lui disant : « Kadô, tu m’as appelé, je suis venu. Parle, s’il te plaît. Que veux-tu de moi ? »

    Fulup fit ce qui lui venait d’être commandé, et proféra les paroles sacramentelles.

    Le squelette de Kadô Vraz se mit aussitôt à gigoter avec un bruit d’ossements qui s’entrechoquent, et une voix sépulcrale hurla :

    - Je donne ma malédiction à celui qui t’a enseigné. Si tu ne l’avais trouvé sur ta route, je serais à cette heure sur le sentier du paradis, et tu aurais pris ma place à ce gibet ! Fulupik s’en retourna sain et sauf vers le cavalier, et lui rapporta l’imprécation de Kadô Vraz.

    - C’est bien, répondit l’homme blanc. Remonte à cheval.

    Ils dévalèrent la pente au galop.

     C’est ici que je t’ai rencontré, reprit l’inconnu, ici je te laisse. Va rejoindre ton épousée. Vis avec elle en bonne intelligence, et ne refuse jamais ton aide aux pauvres gens qui recourront à toi. Je suis l’enfant que tu as tenu sur les fonts baptismaux. Tu vois qu’avec un bâtard, le bon Dieu peut faire un ange. Tu me rendis un grand service en consentant à être mon parrain, au refus de trois personnes. Je viens de te rendre un service égal. Nous sommes quittes. Au revoir, dans les gloires célestes[1] !

     

    (Conté par Lise Bellec. - Port-Blanc.)

    © Le Vaillant Martial 

     

     



    [1] En Bretagne, il n’y a généralement pas de sonnerie de cloches pour les baptêmes d’enfants illégitimes. Ces baptêmes sont dits « silencieux » (ar vadeziant zioul).

     


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  • L’Âme Dans Un Tas De Pierres

     


     

    Si vous avez été au Ménez-Hom, vous avez dû remarquer le « Tas de pierres » (Ar bein-Meïn). Mais vous ne savez peut-être pas son histoire. Je m’en vais vous la conter.

    Autrefois, il y avait en Bretagne un roi très puissant, qu'on appelait le roi Marc'h  parce qu'il était fort comme un cheval. Samson lui-même n'aurait pu jouter avec lui. Le roi Marc'h s'enorgueillissait de sa force; souvent, aussi, il en abusait. C'était un terrible batailleur, malheur à celui qui faisait mine de lui résister ! Quand il avait envie d'une chose, il ne se privait pas de la prendre, surtout quand cette chose était une belle fille qui lui plaisait. Il faut tout dire: le roi Marc'h avait aussi ses bons côté. Par exemple, il distribuait volontiers l'aumône. De plus, quoiqu'il ne fût pas dévot, il avait une vénération particulière pour sainte Marie du Ménez-Hom. On prétend même que c'est lui qui fit construire la jolie chapelle qui est à mi pente sur le versant de la montagne, et qui, depuis, est restée dédiée à cette sainte.

     

    Quand il mourut (notez que c’est en pleine orgie qu’il trépassa), le bon Dieu parla de le damner. Mais sainte Marie jeta de hauts cris, et plaida si bien la cause de son fidèle serviteur, que le bon Dieu se laissa fléchir.

    - Soit, dit-il, ton roi Marc'h ne sera point damné. Mais son âme devra demeurer dans la tombe, jusqu'à ce que cette tombe soit assez haute pour que, de son sommet, le roi Marc'h puisse voir le clocher de ta chapelle.

    Le roi Marc'h, pour être plus proche de la sainte, son amie, avait ordonné qu'on l'enterra au Ménez-Hom. On l'y avait enterré, en effet; seulement au lieu de creuser sa tombe dans le cimetière de la chapelle, parmi les morts du commun, on avait jugé plus convenable de lui faire une sépulture à part, sur le versant opposé de la montagne, en sorte qu'entre cette sépulture et la chapelle, il y avait un grand dos de lande. Le bon Dieu, en mettant au salut de l'âme du roi Marc'h la condition que j'ai dite, pensait satisfaire à sa justice éternelle tout en condescendant au désir de sainte Marie. Le roi Marc'h ne serait point damné, il ne serait jamais sauvé non plus.

    Oui, mais les saintes ont quelquefois plus de finesse que le bon Dieu, tout Dieu qu'il est.

    A quelque temps de là, un mendiant, passant près de l'endroit où avait été enterré le roi Marc'h, rencontra une belle dame qui semblait porter un objet fort lourd dans les plis de sa robe.

    Il lui demanda l'aumône.

    - Volontiers, répondit la belle dame, mais d'abord faites comme moi. Prenez une de ces grosses pierres qui sont là, dans la lande, et venez la déposer sur la tombe où je vais moi-même déposer celle que je porte.

    Le mendiant obéit. La belle dame l'en récompensa, en lui glissant dans la main un louis d'or tout neuf.

    Vous pensez si le mendiant remercia.

    - Promettez-moi, dit la belle dame, qu'à chaque fois que vous passerez en ce lieu, vous ne manquerez jamais de faire ce que vous avez fait aujourd'hui.

    - Je vous le promets.

    - Je souhaiterais aussi que vous fissiez la même recommandation à toutes les personnes de votre connaissance qui ont coutume de voyager dans la montagne.

    - Je le ferai.

    - Au surplus, je puis vous le confier: c'est l'âme du roi Marc'h qui est enfermée ici. Elle sera sauvée le jour où, de ce tas de pierre que nous venons de commencer, elle pourra voir le clocher de la chapelle qui est de l'autre côté du mont. Le roi Marc'h a toujours été bon pour les gens de votre sorte. Rendez lui au moins en cailloux ce que vous avez reçu de lui en pain et en menue monnaie. Soyez assuré, d'ailleurs, que sainte Marie vous en sera gré.

    Vous l'avez deviné déjà : la belle dame n'était autre que sainte Marie elle-même.

    Le mendiant s'acquitta en conscience de la commission de la sainte.

    Depuis lors, il s'est écoulé plus de cent ans.

    D'année en année, le tas de pierre grandit. Chaque passant y apporte sa pierre. Moi, quand je chemine de ce côté, j'ai soin, dès le pied de la montagne, d'emplir de cailloux mon tablier. Beaucoup de femmes font de même, pour être agréable à sainte Marie. Avant que le tas soit assez élevé, il faudra sans doute attendre bien des années et des années encore. Mais aussi le roi Marc'h sera sauvé pour l'éternité, et sainte Marie aura joué au bon Dieu un tour dont certainement il ne se fâchera point.

    Voilà l’histoire du bern-Meïn

    Conté au Port Launay par une mendiante connue sous le nom de Katic-coz

    © Le Vaillant Martial 


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  •  

    La Coiffe De La Morte (Conté par Pierre Simon, de Penvénan.)

     

    Je ne saurais vous dire au juste combien il y avait de temps de ceci. Toujours est-il que Louis, fils de mon oncle Jean, s’était engagé à fournir quelques milles de paille à un hôtelier de Pontrieux.

    Cette paille, il l’avait lui-même achetée au manoir du Guern, en Servel. Il s’entendit avec les jeunes gens du manoir pour faire le charroi, qui se composa de quatre charrettes. La route est longue de Servel à Pontrieux. Mais les auberges sont nombreuses ; partant, les étapes sont courtes. Nos convoyeurs de paille ne manquèrent pas de chopiner gaiement. Tous jeunes, ils avaient bonne tête et gosier large. À Pontrieux, livraison faite, on acheva la noce; et si, au retour, les charrettes étaient vides, les conducteurs, en revanche, étaient quelque peu pleins.

    Tant que dura le jour, ils dirent des folies et chantèrent des chansons. La nuit venant, ils se turent, cheminant silencieux à côté de leurs bêtes. Mais vous savez qu’il n’est pire ivresse que celle qui couve en dedans. Comme nos gens traversaient le bourg de Pommerit passé la onzième heure, mon cousin Louis s’écria :

    - Damné serais-je ! Les filles de Pommerit avaient jadis la réputation d’être de fines danseuses de nuit. Est-ce qu’elles se coucheraient maintenant avec les poules ?

    - Gars, tu en as menti, repartit le fils aîné du Guern, car en voici une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, qui dansent, ma foi, fort gentiment au clair de lune !

    Il montrait du doigt, dans l’enclos du cimetière qui surplombait la route, des formes noires qui semblaient, en effet, onduler doucement comme des Bretonnes en danse.

    - Hé ! lui dit un de ses frères, ce que tu prends pour les danseuses, ce sont les croix des tombes. Tu ne les vois bouger que parce que tu titubes.

    - A moins que ce ne soient des touffes de cyprès qui se balancent sur des sépultures de nobles, dit un autre.

    - C’est ce que nous allons savoir ! hurla le fils aîné du Guern, en se précipitant sur les marches de l’échalier qu’il enjamba d’un bond.

    Quand il reparut, un instant après, il froissait une coiffe blanche dans la main.

    - Qui est-ce qui avait raison, clama-t-il... seulement, voilà : l’occasion est perdue ; les jolis oiseaux de nuit se sont envolés.


    Ce disant, il fourrait la coiffe dans sa poche.

    Tout le long de la route, ensuite, on l’entendit qui se répétait à lui-même :

    - Petite coiffe de toile fine, qu’il était donc gracieux, le visage que tu encadrais!... La jolie fille, en vérité! Je ne souhaite qu’une chose : c’est qu’elle vienne te réclamer au Guern.

    Quand les bêtes furent dételées et les charrettes calées dans la cour du manoir, le premier soin de chacun fut de s’en aller coucher. On était abruti de boisson et harassé de fatigue. Le fils aîné lui-même dormait debout... Cependant il ne gagna son lit qu'après avoir religieusement plié la coiffe dans un coin de son armoire.

    Au réveil, ce fut encore à elle qu'il pensa tout d'abord.  En faisant tourner la clef dans l'armoire, il disait, reprenant son refrain de la veille :

    - Petite coiffe de toile fine, qu'il était donc gracieux, le visage que tu encadrais!...

    Mais le battant ne fut pas plus tôt ouvert, qu'il poussa un cri... un cri de stupeur, d'angoisse, d'épouvante, à vous faire dresser les cheveux sur la tête!

    Tous ceux qui étaient dans le logis accoururent.

    A la place de la blanche coiffe en toile fine, il y avait une tête de mort.


     

    Et sur la tête, il restait des cheveux, de longs et souples cheveux, qui prouvaient que c'était la tête d'une fille.

    Le fils aîné était si pâle qu'il en paraissait vert. Tout à coup, il dit avec colère, tout en faisant mine de rire :

    - Ca, c'est un vilain tour que quelqu'un a voulu me jouer. Au diable, cette heure !

    Déjà il avançait la main pour saisir la tête et la lancer au dehors. Mais, à ce moment, les mâchoires s'entr'ouvirent hideusement, et l'on entendit une voix qui ricanait :

    - J'ai fait selon ton désir, jeune homme : je suis venue au Guern, te réclamer ma coiffe. Ce n'est pas ma faute si tu as changé d'avis, depuis hier.

    Je vous promets que le fils aîné du Guern ne riait plus, et que la colère lui avait passé, comme s'abat un coup de vent, quand la pluie crève.

    Sa mère, qui se tenait derrière lui, le prit par la manche de sa veste.

    - Jozon, murmura-t-elle, tu t'es comporté comme un fripon. Tu vas, s'il te plaît, te rendre incontinent au presbytère. Il n'y a que le vieux recteur qui puisse arranger tout ceci.

    Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. Il n'était que trop pressé de sortir de ce mauvais pas.

    Une demi-heure après, il amenait le recteur. Le digne prêtre esquissa quelques signes de croix, marmonna quelques paroles latines, puis prenant la tête de mot, il la mit entre les mains du jeune homme.

    - Tu vas, commanda-t-il, la rapporter au charnier de Pommerit, d'où elle est venue. Tu l'y déposeras au coup de minuit. Seulement tu auras soin de te faire accompagner d'un enfant non baptisé encore. Gaud Keraudrenn, du hameau voisin, est précisément accouchée la nuit dernière. Rends-toi d'abord chez elle, et prie-la de ma part qu'elle te confie son nouveau-né. Dieu te donne la grâce de réparer ta faute !

    Le soir du même jour, Jozon du Guern repartait pour Pommerit, une tête de mort dans une main, un nouveau- né sur l'autre bras.

    Par exemple, il ne fredonnait plus :

    - petite coiffe de toile fine...

    Comme on dit, il n'en menait pas large. Il marchait vite, néanmoins, et, à minuit sonnant, il réintégrait la tête de mort dans le charnier d'où elle était venue.

    Sur son bras, le tout petit enfant gémissait, à cause de la fraîcheur, bien qu'il s'efforçât de le bien abriter avec le pan de sa veste.

    - Ah ! Crièrent en chœur tous les ossements du charnier, tu as eu une fière idée de te faire accompagner de cet enfant ! Sinon que nous n'avons pas le droit de le priver du baptême, tes os et les siens, Jozon du Guern, seraient déjà dispersés parmi les nôtres !

    Le lendemain, le jeune homme assista, en qualité de parrain, le nouveau-né de Gaud Keraudrenn sur les fonts baptismaux de Servet.

    Mais, rentré chez lui, il ne fit que dépérir. La mort l'avait regardée de trop près. Il ne passa pas l'année.


     

    La partie du cimetière réservée aux suicidés, aux protestants et aux enfants morts, s’appelle le « cimetière noir » (Ar verred dû) ou encore le cimetière non baptisé (ar verred disvadé).

    © Le Vaillant Martial 

     


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  •                                        ... La vie qui va et vient avec la mer ...

     

    Mon père était gabarier. Tous les jours. Tous les jours, il descendait la rivière du Jaudy jusqu’à la mer pour aller chercher du goémon ou du sable. C’était un dur métier quoiqu’il ne rapportât guère. Un soir la gabare s’échoua dans les vases. Mon père, malgré la température – on était en décembre – se mit à l’eau pour essayer  de la dégager, et, en rentrant à la maison se coucha, malade, d’une fièvre qui ne le quitta plus. De semaine en semaine, il faiblissait.

    - Je suis fichu, nous dit-il un matin. Je n’ai plus que quatre jours à vivre.

    Notez que c’était, avant ce malheur un homme robuste, dans toute la force de l’âge. Et cela le désespérait de mourir si jeune, surtout qu’il savait dans quelle misère  nous allions rester.

    Il y avait pourtant des moments où nous reprenions confiance, parce que lui-même semblait reprendre vie et couleur. Ma mère lui disait :

    - Avoue que tu vas mieux Tual ?

    Alors il riait d’un air triste :

    - C’est qu’il est à flot, à cette Maryvonne, répondait-il en hochant la tête, mais tu verras après quand il sera jusant.

    Et c’était vrai. La vie allait et venait en lui tantôt plus et tantôt moins, selon que la mer montait ou descendait. Il nous disait de ne pas nous en étonner, que cela était habituel chez les marins, quand ils étaient comme lui, sur le point de quitter ce monde.

    À l’aube du quatrième jour, comme je lui apportais de la soupe chaude, il me demanda :

    - C’est la grande marée aujourd’hui, n’est-ce pas Bétrys ?
    -
    Oui, père, fis-je. Pourquoi ?
    -
    Parce que c’est la fin qui approche mon enfant. Remporte cette soupe : je n’ai goût de rien.

    Il en avait des larmes dans les yeux, et moi aussi j’avais beaucoup de peine à m’empêcher de pleurer. Ma mère s’était approchée :

    - J’avais l’intention d’aller ce matin jusqu’au lavoir, dit-elle, mais, si tu as besoin de moi, je m’abstiendrai de sortir.
    -
    Non, non, répondit-il, va laver. Il suffira que tu sois de retour pour midi. Je n’ai besoin que prêtre et Bétrys ira me le chercher, quand il sera temps.

    Ma mère, pour lui obéir, s’en alla au lavoir, emmenant mes petits frères et sœurs, pour qu’ils ne restassent pas à faire du bruit  dans la maison. Et je demeurai seule auprès du malade. De temps à autre, il me disait :

    - Bétrys, va regarder où est arrivée la mer.

    Comme notre logis n’était qu’à une quinzaine de pas de la berge, je n’avais qu’à ouvrir la porte pour voir jusqu’où l’eau avait monté dans la rivière. Je revenais vers le lit en annonçant :

    La bouée noir est à flot.

    Ou bien :

    - La moitié des vases est couverte.

    Quand il sut que l’eau touchait aux premières pierres du débarcadère, il me dit :

    - C’est le moment d’aller chercher le recteur.

    - J’aurais voulu attendre que  ma mère fût rentrée, mais il ne le permit pas. Je ne fus d’ailleurs pas longue à faire ma tournée, car je courus tout d’une haleine jusqu’à Troguéry, et, moins d’une demi-heure plus tard, je ramenais le prêtre. Mon père se confessa, reçut les sacrements et pria le recteur de nous recommander aux bonnes âmes de la paroisse, quand il ne serait plus. Après quoi, il ajouta d’un ton presque gai :

    - Vous pouvez avertir Yann Gamm de mettre pioche en terre, Monsieur le recteur.


     

     Yann Gamm c’était le fossoyeur du bourg. Quand ma mère arriva du lavoir avec la marmaille, mon père lui dit :

    - Voilà, Marivonne : le recteur sort d’ici : tous mes comptes sont en règle.

    Et s’adressant à moi :

    - La mer doit être étale, Bétrys ?
    -
    Oui, répondis-je, elle est bien haute.

    On l’entendait, en effet clapoter doucement, presque à toucher la berge. Alors mon père dit à ma mère :

    - Tu peux prévenir les voisines : c’est l’heure de commencer les prières des agonisants. 

    Il fut admirable de résignation et de piété, le pauvre cher homme, et tint à mêler sa voix aux voix des femmes qui récitaient des oraisons. Cependant on le voyait baisser peu à peu. Et tout se passa comme il avait prédit : aux approches de la marée-basse, il cessa de vire.

    - Conté par la vieille Bétrys Troguéry, 1900 –

     

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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