• Autrefois, pour se rendre au bourg des fermes situées en pleine campagne, il n’y avait que de mauvais petits chemins qu’on appelait des garennes.

    C’est par là que les gens allaient à la messe, le dimanche, par là aussi que les morts allaient au cimetière.

    En hiver, quand ces chemins étaient défoncés par les pluies, on prenait par le champ voisin pour franchir le mauvais pas.

    De là tant de sentiers longeant les vieilles routes, dans la campagne bretonne, et paraissant faire avec elles double-emploi. De là tant d’échaliers aux marches de pierre, encastrés dans les talus, pour en permettre ou pour en faciliter le passage.

    Plus tard, on construisit des routes meilleures, et les anciennes furent abandonnées des vivants. Mais les morts, c’est-à-dire les convois funèbres, continuèrent d’y passer. On eût cru commettre un sacrilège, en conduisant un homme à sa dernière demeure par une autre voie que celle où l’avaient précédé ses pères, grand-père, vieux-père (bisaïeul), doux-père (trisaïeul) et tous ses aïeux, de temps immémorial.

    Ces chemins, désormais fréquentés par les seuls enterrements, reçurent le nom de chemins de la mort (hent ar Maro).

    Malheur au propriétaire assez mal avisé pour vouloir interdire, sur ses terres, l’accès d’une de ces voies sacrées[1].

    Je venais de prendre à ferme le domaine de Kerlann en Penhars, voici de cela une trentaine d’années. Parmi les prairies dépendant du domaine, il s’en trouvait une qui n’était que marécages et fondrières. Une voie charretière la traversait. Je la fis condamner, pour empêcher mes bêtes d’aller s’embourber dans ce sol mouvant. Aux deux issues, je fis mettre des barrières fixes (march-cleut).

    Un matin, comme j’étais aux champs, quelle ne fut pas ma surprise en voyant un enterrement arrêté devant une de ces barrières.

    Je courus de ce côté.

    - Que voulez-vous ? Demandai-je à l’homme qui conduisait la charrette funéraire.

    - Passage, parbleu !… De quel droit as-tu bouché le chemin de la mort ?

    - Malheureux, si tu engageais ta charrette dans ce pré, je suis certain que tu ne l’en tirerais plus.

    - C’est par ici que nos morts sont toujours allés au cimetière ; c’est par ici qu’ils passeront encore, que tu sois content ou non !

    Ce n’était pas le moment d’entamer une discussion. Je fis enlever la barrière, bien résolu à la remettre en place aussitôt après et à interdire désormais, au moyen d’un écriteau, le passage par cette dangereuse prairie.

    Mais quand, le soir, j’en parlai à ma femme et à nos voisins, tous se récrièrent d’une seule voix :

    - Y songes-tu ? Fermer le chemin de la mort ! Mais nous n’aurions plus dans cette maison une seule nuit de repos ! Les morts que tu aurais empêchés de passer par une route qui leur est consacrée, viendraient nous arracher de nos lits, nous rouler à terre et nous faire mille avanies !… Garde toi de commettre une semblable impiété !

    Je dus m’incliner. Les barrières fixes disparurent définitivement. Je les remplaçai par des murets en pierres sèches, faciles à démolir et à reconstruire.

     

    (Conté par René Alain. - Quimper, 1887.)

    Les morts semblent veiller eux-mêmes à ce que les chemins restent toujours libres.

     

       Un cultivateur d’Argol étant allé, le soir, porter du fumier à l’un de ses champs que traversait une voix funèbre, laissa la charrette dételée à l’entrée de la brèche, en se disant qu’il la déchargerait le lendemain. Il rentra chez lui soupa et se mit au lit. Il dormait déjà depuis quelque temps lorsqu’il se sentit soudain secoué par une main trop dure pour être celle de sa femme.

    - Quoi ? qu’est-ce qu’il  y a ? demanda-t-il, réveillé en sursaut.

    - Il se pencha entre les volets du lit-clos et ne vit personne. Mais une voix, qui n’était pas celle d’un vivant, lui dit d’un ton de menace :

    - Lève-toi et va tout de suite dégager « le chemin du corps », sinon le premier travail que fera ta charrette sera de te porter en terre.

     Il ne se le fit pas dire deux fois !

     

    [1] Il ne manque pas d’endroits en Basse-Bretagne où ce genre de servitudes existe encore.

     


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  • Une fermière de Plounéour-Lanvern, Marie-Jeanne Thos, chaque fois qu'elle allait dans son courtil, voyait, auprès de la rivière donnant sur la route, un homme des environs, mort depuis près de cinq ans. Il lui faisait des signes avec la main, comme pour l'inviter à le suivre quelque part. Un beau jour, impatientée de son manège, elle s'enhardit à marcher jusqu'à lui et lui demander:

    -Qu'est-ce que c'est ? Que voulez-vous de moi ?

    Il lui fit signe de passer la barrière et de venir.

    -Ma foi, se dit-elle, j'en aurai le cœur net.

              Et la voilà de cheminer sur les pas du mort. Il la mena ainsi au sommet d'une lande déserte, ou il y avait une grande roche. L'homme, s'agenouillant à terre, se mit à gratter le sol avec ses doigts. Quand il eut fini, il se tourna vers la femme et lui montra le monceau de pièces d'or qui brillait d'un éclat neuf. Jamais elle n'avait contemplé une telle somme. Tandis qu'elle regardait cet or avec une admiration mêlée d'envie, le mort disparut.

    -S'il m'a révélé sa cachette, c'est sans doute pour que je profite de ce qu'il contient, pensa Marie-Jeanne Thos.

    Et, ramassant à poignées les pièces étalées devant elle, elle remplit son tablier. Rentrée chez elle, elle les empila dans son armoire. Et, le soir, elle dit à son mari :

    -Tu désirais un nouveau cheval : tu peux en acheter, non pas un, mais quatre, mais dix, et davantage, car nous sommes riches.

    - Comment cela ? S’informât-il, tout joyeux.

    Elle lui raconta son aventure. Mais le front du fermier aussitôt se rembrunit.

    -Si tu tiens à la vie, va vite reporter cet argent ou tu l’as pris.

    -Pourquoi ?

    -Parce que si tu ne t'en débarrasse pas, tu es vouée à mourir dans l'année.

        Dès le lendemain matin, elle courut à la lande haute remettre les pièces d'or à leur place. Mais peu de jours après, ayant eu besoin de prendre du linge dans son armoire, elle entendit un bruit d'argent : elle regarda et vit, avec stupeur, que c'était le trésor du mort qui était revenu.

    - C'est bien ce que je craignais, lui dit son mari. Va trouver le recteur, peut-être te donnera-t-il un bon conseil.

    Mais le recteur l'arrêta, dès les premiers mots de son histoire.

    - Je ne peux rien pour vous, déclara t’il. Vous avez délivré ce mort, et maintenant il faut qu’à bref délai, vous preniez sa place. Préparez-vous donc à mourir chrétiennement et commander qu'on mette l'argent du trésor avec vous, dans votre cercueil. Ainsi seulement, vous serez sauvée.

    Elle ne tarda pas à trépasser, en effet, sans avoir été malade. Et on enterra avec elle le trésor du mort pour qu'il ne fasse plus de mal à personne.

    Conté par Perrine Laz  Quimper –

    © Le Vaillant Martial 


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  • Iouennic Bolloc’h eut cette curiosité impie. Iouennic Bolloc’h était un mendiant qui ne manquait ni d’esprit, ni de savoir-faire. Il s’était fait ce raisonnement :

    - Si je pouvais prévenir d’avance du jour de leur mort tous ceux qui sont destinés à mourir cette année, j’arriverais à me faire ainsi de jolis profits.

    Donc, le soir de la Toussaint, il s’arrangea pour être à Castel-Pôl (Saint-Pol-de-Léon). Il avait entendu dire qu’à Castel-Pôl il y avait, non pas un, mais dix, mais vingt charniers dans le cimetière. Il se dissimula tant bien que mal, en se couchant dans l’herbe à plat ventre. Et il attendit en cette posture le colloque des morts.

    Vous n’ignorez pas qu’à Castel-Pôl, les ossuaires sont encastrés dans les murs du cimetière.

    Un mort de l’un des charniers interpella un autre mort du charnier d’en face.

    - Ami, disait-il, est-ce que tu m’écoutes ? Iouennic Bolloc’h sentit cette parole passer au ras de lui comme le souffle glacial d’une bise.
    - Ami, répondit l’autre mort, je t’écoute, mais il y a un vivant entre nous.
    - Je le sais. Il est venu pour entendre la liste des morts de la prochaine année.
    - Qu’il l’entende donc !
    - Qu’il sache que le premier de la liste n’a plus à vivre que deux minutes !
    - Qu’il sache que le premier de la liste a nom Iouennic Bolloc’h !

     

    Les deux voix se croisaient à travers la nuit, rapides, sifflantes. Chacun des mots qu’elles proféraient entrait comme un fer froid dans les oreilles du pauvre mendiant. À peine son nom eut-il été prononcé qu’il rendit l’âme[1]  . On trouva le lendemain son cadavre raidi. On crut qu’il avait eu le sang gelé par la grande fraîcheur de la nuit et on l’enterra à l’endroit même où il était trépassé.

     

    (Conté par Jean Cloarec. - Laz, 1890, Finistère.)

    © Le Vaillant Martial 



    [1] Les bêtes aussi conversent entre elles dans le langage des hommes, durant la nuit de Noël. Un fermier voulut entendre ce que pourraient bien se dire ses bœufs et se cacha dans le grenier, au-dessus de l’étable.

    - Que ferons-nous demain ? demanda l’un des bœufs à son compagnon ?
    - Nous porterons notre maître en terre.

    Ce fut en effet le premier travail qu’ils firent. Le fermier épouvanté trépassa dans la nuit.

     


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  • À Ouessant, où tous les hommes sont marins, la mer prélève sur la race un nombreux tribut de victimes. Les cadavres que l’on retrouve ont leur dernière demeure assurée dans le cimetière. Mais la liste est longue de ceux que l’océan ne rend jamais. Pour que ces noyés sans sépulture ne soient pas condamnés à errer sans fin dans l’autre monde, les Ouessantins pratiquent pour le repos de leurs Anaon un simulacre d’enterrement.

    L’ensemble de la cérémonie s’appelle un proella (corruption peut-être du début de quelque hymne funéraire latine commençant, je suppose, par Pro illa anima…)

    On procède de la manière suivante :

    Dès que le syndic des gens de mer, en résidence à l’île, a été prévenu administrativement de la disparition d’un îlien, il mande, non la mère, ou la veuve, ou la fille du mort, mais l’homme le plus ancien de la parenté, et il lui fait part du décès probable du disparu. L’ « ancien » se met aussitôt en route à travers l’île, entre chez tous les proches de la famille dont le nombre dépasse quelquefois soixante et même quatre-vingts et leur annonce la triste nouvelle en se servant de cette formule invariable :

    Vous êtes avertis qu’il y aura, ce soir, proella chez un tel 

    Et ce n’est qu’à la tombée de la nuit qu’il se rend à la maison du mort. Il entre dans la cour à pas de loup, va regarder par la fenêtre si la femme qui ne sait pas encore qu’ ’elle est veuve est chez elle et, s’il l’aperçoit dans, la cuisine, frappe, trois petits coups à la vitre. Après cette sorte de préambule et de préparation, il passe la porte en se contentant de prononcer la phrase sacramentelle :

    « Il y a proella chez toi ce soir, ma pauvre enfant… » 

    Les femmes du voisinage, accourues derrière lui se précipitent alors dans la maison et, par leurs gémissements et leurs cris, font bruyamment chorus avec la douleur de la famille. C’est ce qu’on appelle « mener le deuil ». Plus les plaintes sont aigües et déchirantes, plus elles réjouissent l’âme du mort. Tout en se livrant à ces démonstrations, on vaque aux apprêts funèbres. Sur la table, déblayée des restes du repas, on étale une nappe blanche ; puis, sur cette nappe, on dispose en croix deux serviettes pliées ; et enfin, au croisement de ces serviettes, on couche une petite croix, fabriquée instantanément avec deux de ces bouts de cire que l’on fait bénir a l’église le Jour de la Chandeleur. Cette croix est censée représenter le défunt. Une assiette, dans laquelle on verse le contenu du bénitier de la maison et où l’on met à tremper un rameau de buis, complète, avec des chandelles allumées de part et d’autre sur les bancs, cette décoration funéraire improvisée.

    De tous les coins de l’île, cependant, les proches arrivent pour le proella. Et la veillée de mort commence. Une « prieuse » de profession récite les prières habituelles et l’assistance donne les répons.

    Quelquefois, entre deux De profundis, la « prieuse » entonne l’éloge du disparu. Il y avait naguère, dans l’île, une vieille femme réputée pour ce genre d’oraisons funèbres ou, comme on dit, ces prézec.

    Le lendemain, le clergé vient, comme pour un enterrement ordinaire, chercher le « corps », à-dire la petite croix de cire jaune posée sur les serviettes blanches et portée à bras, ni plus ni moins que s’il s’agissait d’un vrai cercueil. Toute la foule suit, les hommes tête nue, les femmes encapuchonnées dans leurs mantes. Le catafalque est dressé, au milieu de l’église, pour recevoir la croix du proella. L’officiant célèbre la messe, donne l’absoute, puis va à une sorte d’armoire scellée dans le mur d’un des bas-côtés et y enferme la croix, parmi nombre d’autres qui l’y ont devancée. Elle demeurera dans cette sépulture provisoire jusqu’au soir du 1er novembre. Ce jour-là, à l’issue des vêpres, on transporte processionnellement toutes les croix de proella, entassées au cours de l’année, dans un monument spécial bâti au centre du cimetière pour servir de tombeau collectif à tous les Ouessantins disparus en mer. Et ce monument, semblable à une petite citerne que ferme un grillage, est désigné, lui aussi, par le nom de proella.

    - Communiqué Par M Crenn, Juge de paix à Ouessant –

    © Le Vaillant Martial

     


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  • C’était un soir de grande journée[i] à Guernoter. Il y avait là, réunis, les domestiques principaux de trois ou quatre fermes des environs. Le souper avait été copieux et largement arrosé, comme c’est l’usage en pareille circonstance. Quand tous eurent bu et mangé à leur content, on fit cercle autour du foyer ; les hommes allumèrent leurs pipes, les femmes s’assirent à leurs rouets, et une conversation générale s’engagea.

    D’abord, - cela va sans dire, - on devisa des incidents de la journée qui avait été laborieuse.

    Les gens de Guernoter et ceux des fermes qui leur avaient prêté bonne aide étaient partis dès trois heures du matin pour Saint-Michel-en-Grève, - un voyage de cinq lieues, un long voyage, lorsqu’il s’agit de le faire au retour avec des tombereaux chargés de sable humide par-dessus bord.

    À ce propos, on parla harnais ; on vanta l’étalon gris de Roc’h-Laz, le plus fier limonier qu’il y eût à la ronde ; puis on en vint à dire un mot des bourgs que l’on avait traversés. Chacun fut d’avis que le meilleur cidre d’auberge se buvait chez les Moullek, à Ploumilliau. 

    - Oui, appuya Maudez Merrien, un des « gars », et si l’on m’en donnait seulement par jour une douzaine de chopines à boire, j’irais volontiers remplacer l’Ankou de Ploumilliau pendant une semaine ou deux.
        - Ne plaisantez pas ainsi, Maudez, dit la maîtresse de Guernoter. Vous aurez peut-être affaire à l’Ankou plus tôt que vous ne voudrez.

    Cette réflexion de Marie Louarn suffit pour incliner la conversation vers les choses de la mort. Une servante cita l’exemple de quelqu’un qui s’était moqué d’Ervoanic Plouillo et qu’on avait trouvé noyé le soir même.

    - Tout ça, c’est des histoires de bonnes femmes, ricana un des assistants.
    -Les morts sont morts, ajouta un autre ; un mort ne peut rien contre un vivant.
    - N’empêche, reprit la servante, que, si on vous proposait de passer la nuit dans le charnier, vous ne parleriez pas si haut.

     Tous les gars de se récrier en chœur.

    Quand les hommes ont de la boisson sous le nez, ils sont prêts à manger le diable et ses cornes.
    Oui, en paroles ! Car à l’action ils ne sont pas si braves.
    C’est ce que l’on vit bien ce soir-là, à Guernoter.

    Yvon Louarn, le maître, n’avait bu que modérément, afin de mieux griser son monde. Il s’était fourré dans le coin de l’âtre, et de là il écoutait, plus qu’il ne parlait.
         En entendant les gars se récrier de la sorte, au propos tenu par la servante, il intervint.

    - Eh bien ! Prononça-t-il, feignant un grand sérieux, il ne sera pas dit que j’aurai perdu une si belle occasion de mettre au défi des gaillards de votre valeur. Je donne demain matin un écu de six francs à celui d’entre vous qui aura le courage de passer toute cette nuit dans le charnier.

    Les gars s’entre regardèrent, riant d’un rire forcé, faisant mine de tourner la chose en simple jeu. Deux ou trois gagnèrent la porte, comme pour satisfaire un besoin.

    - Allons ! Insista Yvon Louarn, tâtez-vous ! J’ai dit un écu de six livres. Un écu de six livres à gagner en une seule nuit ! Vous n’aurez pas souvent pareille aubaine. Qui se décide ?

    Personne ne se décidait. Tous cherchaient une défaite. Ce fut Maudez Merrien qui la trouva le premier.

    - J’accepterais la gageure, dit-il, si la journée n’avait été si rude et si longue. Mais ce soir, Yvon Louarn, je ne donnerais pas pour vingt écus de six livres mon lit de balle d’avoine dans l’écurie du Mezou-Meur.

    Et là-dessus, il se leva.

    Les autres appuyèrent son dire et se disposèrent à imiter son exemple. Le maître de Guernoter allait sans doute leur décocher quelque trait d’ironie, lorsque, du milieu des femmes, une petite voix claire se fit entendre :

    - Maître, disait la petite voix, me donneriez-vous, tout comme à l’un de ceux-ci, me donneriez-vous les six francs, si je faisais ce qu’ils n’osent faire ?

    Celle qui hasardait cette question était une fillette de treize ou quatorze ans, mais si chétive, si menue qu’elle n’avait pas l’air d’en avoir dix. On l’appelait Mônik, tout court. Elle n’avait pas de nom de famille, parce qu’elle ne s’était jamais connu de parents. C’était une « enfant de l’aventure. » On l’avait recueillie à la ferme, par pitié ; on l’y employait comme vachère. Elle n’avait pour gages que sa nourriture et son vêtement. D’ordinaire, elle n’élevait jamais la voix à la veillée, où on l’occupait à dévider le fil qu’avaient filé les autres servantes ; elle s’acquittait de sa tâche, à l’écart, silencieusement : tout au plus l’entendait-on chuchoter en travaillant quelque prière, car elle était dévotieuse, l’esprit toujours tendu vers les choses de la religion.

    Grande fut la surprise de Marie la fermière quand elle vit la langue de Mônik se délier si hors de propos.

    - Écoutez donc cette mijaurée ! s’écria-t-elle. On a bien raison de dire que l’envie d’argent est la perte des âmes. Voici une malheureuse qui, pour six livres, consentirait à se damner si on la laissait faire !… N’avez-vous pas de honte, petite va-nu-pieds que vous êtes ?
      - Croyez, maîtresse, que si je gagne cet argent, je n’en ferai pas mauvais usage, répondit humblement la petite gardeuse de vaches.
     - Tu en feras l’usage qu’il te plaira, dit le fermier, pourvu que tu le gagnes. Je ne suis pas fâché de voir une femmelette comme toi relever un défi devant lequel ces hommes reculent. Seulement, nous t’accompagnerons jusqu’au charnier, nous fermerons sur toi la porte, et tu n’en sortiras que demain matin, à l’aube, quand nous irons t’ouvrir.

    Ainsi fut fait, malgré les protestations indignées de Marie Louarn.

    Le charnier était plein d’ossements. Mais dès que Mônik fut entrée, les ossements se rangèrent contre les murs, s’empilant les uns sur les autres, pour lui faire une place où elle pût s’étendre comme dans son lit.

    Mônik commença par s’agenouiller, invoqua la protection des âmes défuntes, puis s’allongea sans crainte sur le sol de terre humide qui sentait la mort.

    À peine se fut-elle étendue qu’une torpeur délicieuse envahit tous ses membres, et des musiques douces, lointaines, se prirent à murmurer autour d’elle, comme pour la bercer.
        Elle ne se souvenait plus d’être dans un ossuaire. Elle était ailleurs, mais elle ne savait pas où, dans un pays tout bleu, tout bleu. Elle ne distinguait rien. Elle essayait d’ouvrir les yeux pour voir, mais ses paupières étaient aussi lourdes que si elles eussent été de plomb.
        Elle dormit ainsi sa pleine nuitée, d’un sommeil surnaturel.

    À l’aube, elle fut tout étonnée de se retrouver dans le charnier. La porte était déclose, et le maître de Guernoter disait à la fillette :

    - Voici l’écu de six livres, Mônik. Il est à vous ; vous l’avez bien gagné.
    - Je vous remercie, mon maître, répondit l’enfant. Et elle se rendit à l’église avec la pièce blanche. Le recteur était à son confessionnal : elle l’y alla trouver, lui conta ce qu’elle avait fait, et, lui remettant l’argent, le pria de dire une messe à l’intention de l’âme du purgatoire qui en avait le plus besoin.
    - Peut-être est-ce l’un de mes parents inconnus qui en bénéficiera, ajouta-t-elle. C’est pour cela que j’ai toujours rêvé, depuis que je suis en âge de raison, d’avoir à moi quelques sous. Les âmes défuntes le savaient. Aussi m’ont-elles protégée cette nuit.
    - Eh bien, dit le recteur, en lui donnant l’absolution, vous allez être tout de suite satisfaite. La messe que je vais dire sera vôtre.

    Mônik y assista pieusement et prit part à la communion.

    La messe finie, comme elle s’apprêtait à sortir, l’âme légère, pour gagner Guernoter, elle se croisa sous le porche avec un homme à cheveux blancs ; il semblait vieux comme la terre, et cependant il avait le corps droit, la démarche aisée.

    Il aborda la fillette, avec une profonde révérence.

    - Jeune demoiselle, porteriez-vous ce billet à Kersaliou ?
    - Oui bien, homme vénérable, répondit-elle en prenant le billet qu’il lui tendait.

    Le vieillard eut un sourire si bon, un remerciement si tendre, que Mônik croyait encore voir le sourire, entendre le remerciement, tandis qu’elle s’acheminait vers Kersaliou, et jamais elle l’avait eu au cœur une joie si douce.

    - Quelle belle figure il avait ! pensait-elle. Kersaliou est un manoir noble dont dépendait, avant la Révolution, le domaine de Guernoter. Une avenue de grands hêtres y conduit. Lorsque la petite vachère s’engagea dans l’avenue, les feuilles des hêtres se mirent à bruire, à bruire, et presque à chanter, comme si chacune d’elles avait été un oiseau.
    - Je ne sais pas, se disait Mônik, mais il me semble qu’il va m’arriver aujourd’hui quelque chose d’extraordinairement heureux. J’ai comme un pressentiment que la rencontre du vieillard me portera bonheur.

    Elle allait entrer dans la cour de Kersaliou, quand elle se trouva face à face avec le propriétaire du manoir.

    Elle le bonjoura.

    - Où allez-vous ainsi, ma petite ? lui demanda-t-il.
    -
     Chez vous, Monsieur de Kersaliou.
    -
     Et qu’allez-vous faire chez moi ?
    -
     Vous apportez ce billet qui m’a été remis pour vous.

    Elle raconta son aventure du porche, et combien le vieillard lui avait paru beau, malgré son grand âge.

    - Le reconnaîtriez-vous, si on vous faisait voir son portrait ? interrogea le gentilhomme qui, à la lecture du billet, était subitement devenu tout pâle.
    - Certes oui, je le reconnaîtrais.
    - Venez donc.

    Il l’emmena au manoir et lui en fit parcourir toutes les chambres. Quoique Kersaliou fût bien déchu de son ancienne splendeur, les appartements y avaient gardé fort grand air. Aux murs, dans de vastes cadres enrichis de dorures, étaient suspendus des portraits représentant d’illustres personnages de la maison noble de Kersaliou.

    Le seigneur actuel promena Mônik de l’un à l’autre.

    Devant chacun, il lui demandait :

    - Est-ce celui-ci ?
    - Non, répondait-elle, ce n’est pas encore celui-là. Ils défilèrent ainsi devant tous. Mônik avait beau regarder avec attention, dans aucun d’eux elle ne reconnaissait l’imposante et vénérable figure du vieillard rencontré sous le porche.

    Le maître de Kersaliou demeura un instant sans mot dire, la mine songeuse et désappointée. Tout à coup il se frappa le front.

    - Suivez-moi au grenier ! ordonna-t-il à la fillette.

    Ce grenier était plein d’une foule de choses des temps d’autrefois. Il y avait là de vieilles draperies en loques, de vieilles statues mutilées, de vieux tableaux criblés de trous. Le gentilhomme se mit à fouiller parmi ces tableaux. À mesure qu’il les dégageait de tout ce fatras, il les tendait à Mônik qui les essuyait avec le revers de son tablier.

    - Le voilà ! s’écria soudain la petite.

    Elle avait reconnu les traits du vieillard, quoique la couleur fût un peu effacée.

    - C’est bien, dit le maître de Kersaliou. Descendons maintenant à mon cabinet.

    Là, il ouvrit un gros livre dans lequel étaient inscrits tous les noms des membres de sa famille, et, après l’avoir consulté :

    - Ma chère Mônik, prononça-t-il, écoutez-moi. Le vieillard que vous avez rencontré sous le porche était le père-doux[ii]  de mon grand-père. Voici plus de trois cents ans qu’il est mort. Depuis trois cents ans il languissait, faute d’une messe, dans les flammes du purgatoire. Cette messe, il fallait qu’un pauvre la payât spontanément, de ses maigres deniers. C’est ce que vous avez fait, ainsi qu’en témoigne le billet que vous m’avez remis et qui est de l’écriture du défunt. Grâce à vous, mon ancêtre de la sixième génération a été sauvé. Il me charge de vous en récompenser, d’une façon digne de lui et digne de vous. Désormais, vous ne servirez plus ailleurs qu’en ma maison. Je vous promets que vous y serez traitée avec égards. Dites seulement si vous consentez à ce que je vous propose.

    La pauvre petite gardeuse de vaches était si loin de s’attendre à une telle bonne fortune, qu’elle resta comme clouée sur place, incapable de proférer une parole.
     Mais le maître de Kersaliou devina aisément que c’était le saisissement et la joie qui la rendaient muette.

    À partir de ce jour elle vécut au manoir. Elle y trouva le bonheur, mais, comme disait Yvon Louarn, de Guernoter, pour l’écu de six livres, elle l’avait bien gagné.

    (Conté par Marie-Louise Bellec, couturière. -Port-Blanc).



    [i]  On appelle « grandes journées » (devez braz) certaines solennités agricoles. Elles ont lieu pour des travaux d’importance auxquels ne suffisent ni le personnel, ni le matériel ordinaires de la ferme. On y convoque le ban et l’arrière-ban des voisins et amis. Tels sont, en particulier les charrois de sable et de varech.

    [ii] Tad-cun, trisaïeul.


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