• Celle qui lavait la nuit

     

    Fanta Lezoualc’h, de Saint-Trémeur, pour gagner quelques sous, se louait à la journée dans les fermes des environs. Aussi ne pouvait-elle vaquer à son propre ménage que le soir. Or, un soir, elle se dit en rentrant : « C’est aujourd’hui samedi, demain dimanche. Il faut que j’aille laver la chemise de mon homme et celles de mes deux enfants. Elles auront de temps de sécher, d’ici à l’heure de la grand-messe, car la nuit promet d’être belle. »

    Il faisait, en effet, un magnifique clair de lune.

    Fanta prit donc le paquet de linge et s’en alla laver à la rivière. Et la voilà de savonner, et de frotter, et de taper, à tour de bras. Le bruit de son battoir retentissait au loin, dans le silence de la nuit, multiplié par tous les échos :

    Plie ! Plac ! Ploc !

    Elle était toute à sa besogne. Quel que fût l’ouvrage, elle y allait ainsi, hardiment, des deux mains. C’est sans doute pourquoi elle n’entendit pas arriver une autre lavandière.

    Celle-ci était une femme mince, svelte comme une biche, et qui portait sur la tête un énorme faix de linge aussi allègrement que si c’eût été un ballot de plume.

    - Fanta Lezoualc’h, dit-elle, tu as le jour pour toi ; tu ne devrais pas me prendre ma place, la nuit.

    Fanta, qui se croyait seule, sursauta de frayeur, et ne sut d’abord que répondre. Elle finit enfin par balbutier :

    - Je ne tiens pas à cette place plus qu’à une autre. Je vais vous la céder, si cela peut vous faire plaisir.
    - Non, repartit la nouvelle venue, c’est par badinage que j’ai parlé de la sorte. Je ne te veux aucun mal, bien au contraire. La preuve en est que je suis toute disposée à t’aider si tu y consens.

    Fanta Lezoualc’h, que ces paroles avaient rassurée, répondit à la « Maonès-noz », à la « femme de nuit » :

    - Ma foi, ce n’est pas de refus. Seulement je ne voudrais pas abuser de vous, car votre paquet semble plus gros que le mien.
    - Oh ! Moi, rien ne me presse.

    Et la femme de nuit de jeter là son faix de linge, et toutes deux de frotter, de savonner et de taper avec entrain.

    Tout en besognant, elles causèrent.

    -Vous avez dure vie, Fanta Lezoualc’h ?
    - Vous pouvez le dire. En ce moment, surtout. Depuis l’angélus du matin jusqu’à la nuit close, aux champs. Et cela doit durer ainsi jusqu’à la fin de l’août. Tenez, il n’est pas loin de dix heures, et je n’ai pas encore soupé.
    - Oh ! bien, Fanta Lezoualc’h, dit l’étrangère, retournez donc chez vous, et mangez en paix. Vous n’en serez pas à la troisième bouchée que je vous aurai rapporté votre linge, blanchi comme il faut.
    - Vous êtes vraiment une bonne âme, répondit Fanta. Et elle courut d’une traite jusqu’à sa maison.
    - Déjà ! s’écria son mari, en la voyant entrer, tu vas vite vraiment !
    - Oui, grâce à une aimable rencontre que j’ai faite.

     

    Elle se mit à raconter son aventure.

    Son homme l’écoutait, allongé dans son lit, où il achevait de fumer sa pipe. Dès les premières paroles de Fanta, son visage devint tout soucieux.

    - Ho ! Ho ! dit-il, quand elle eut fini, c’est là ce que tu appelles une aimable rencontre. Dieu te préserve d’en faire souvent de semblables ! Tu n’as donc pas réfléchi qui était cette femme ?
    - Tout d’abord, j’ai eu un peu peur, mais je me suis vite rassurée.
    - Malheureuse ! Tu as accepté l’aide d’une Maouès-noz !
    - Jésus, mon Dieu !… J’en avais eu idée… Que faire, maintenant ? Car elle va venir me rapporter le linge.
    - Achevez de souper, répondit l’homme, puis rangez soigneusement tous les ustensiles qui sont sur l’âtre. Suspendez surtout le trépied[i] à sa place. Vous balaierez ensuite la maison, de façon à ce que l’aire en soit nette ; vous mettrez le balai dans un coin, la tête en bas. Cela fait, lavez-vous les pieds, jetez l’eau sur les marches du seuil, et couchez-vous. Mais soyez preste.

     

    Fanta Lezoualc’h obéit en hâte. Elle suivit de point en point les recommandations de son mari. Le trépied fut bien assujetti à son clou, le sol de la maison nettoyé jusque sous les meubles, le balai renversé, le manche en l’air, l’eau qui avait servi à laver les pieds de Fanta répandue sur les marches du seuil.

    - Voilà ! dit Fanta, en sautant sur le « bank-tossel », et en se fourrant au lit, sans même prendre le temps de se déshabiller tout à fait.

    Juste à ce moment, la « femme de nuit » cognait à la porte.

    -Fanta Lezoualc’h, ouvrez ! C’est moi qui vous rapporte votre linge.

    Fanta et son mari se tinrent bien coi. Une seconde, une troisième fois, la femme de nuit répéta sa « demande d’ouverture ».

    Même silence à l’intérieur du logis.

    Alors on entendit au dehors s’élever un grand vent. C’était la colère de la Maouès-noz.

    - Puisque chrétien ne m’ouvre, hurla une voix furieuse, trépied, viens m’ouvrir !
    - Je ne puis, je suis suspendu à mon clou, répondit le trépied.
    - Viens alors, toi, balai !
    - Je ne puis, on m’a mis la tête en bas.
    - Viens alors, toi, eau des pieds !
    - Hélas ! Regarde-moi, je ne suis plus que quelques éclaboussures sur les marches du seuil.

    Le grand vent tomba aussitôt. Fanta Lezoualc’h entendit la voix furieuse qui s’éloignait en grommelant :

    - La « mauvaise pièce » ! Elle peut se féliciter d’avoir trouvé plus savant qu’elle pour lui faire la leçon[ii]!

     

    (Conté par Créac’h. - Plougastel-Daoulas, octobre 1890.)

    © Le Vaillant Martial 



    [i] Le trépied tient une grande place dans les légendes bretonnes ; c’est un ustensile qui a en quelque sorte une valeur ou une puissance magique ; il faut éviter avec grand soin de le laisser sur l’âtre le soir, une fois que l’on a enlevé la marmite ; un mort pourrait venir s’y asseoir et se cruellement brûler ; en punition, un membre de la famille serait frappé sans doute de quelque malheur. Cf. P. Sébillot : Coutumes populaires de la Haute-Bretagne, p. 274 ; F. Marquer : Traditions et superstitions du Morbihan (Rev. des Trad. pop., t. VII, p. 178). — [L. M.]

     

    [ii] Cf. E. Souvestre : Le Foyer Breton (1845), p. 69 ; R. F. Le Men, loc. cit., p. 421 ; P. Sébillot : Littérature orale de la Haute-Bretagne, p. 202 ; Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne. I, p. 229 et 248-52. Le Men raconte que ces femmes de nuit sont « des lavandières, qui pendant leur vie, ont, par négligence ou par avarice, gâté le linge ou les vêtements de pauvres gens, qui avaient à peine de quoi se vêtir, en les frottant avec des pierres, pour économiser leur savon. » E. Souvestre et P. Sébillot, comme Le Men, parlent des lavandières de nuit, comme d’âmes pécheresses qui lavent ainsi la nuit des linges mystérieux en châtiment de leurs fautes. Il semble que dans ce conte au contraire, le caractère humain de la lavandière de nuit tende à s’effacer, et qu’elle devienne comme le Hopper-noz, comme Iannik-an-Nod une sorte d’esprit malfaisant qui n’a jamais été incarné au corps d’un vivant. Ces transformations d’âmes en esprits ne sont point au reste un fait très rare. On retrouve les lavandières de nuit en plusieurs provinces de France. Je me souviens d’avoir, lorsque j’étais enfant, entendu raconter souvent dans l’Autunois, l’histoire des lavandières qui allaient chaque nuit, dans les ruisseaux des prés, laver les linceuls des morts, et qui obligeaient les paysans attardés à les tordre avec elles ; on retrouvait au matin l’imprudent évanoui, sur le pré, les bras tordus ; heureux encore lorsqu’il survivait à l’aventure. Cf. pour le Berry : Rev. Des trad. populaires. Nov. 1887. - [L. M.]

     

     

     


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  • Qui plaisante avec la mort trouve à qui parler

    Liza Roztrenn, du manoir de Kervénou, était la plus jolie fille de paysan qui marchât dans toute la paroisse du Faouet, et même dans les paroisses d’alentour. Elle était fiancée depuis quelques mois à Loll ar Briz, un jeune homme de Plourivo, qui la venait voir une fois par semaine, le dimanche.

    Liza Roztrenn avait l’humeur gaie et plaisante. Loll l’aimait d’un amour trop grave, à son gré ; aussi l’entreprenait-elle souvent, et il n’était pas d’espièglerie qu’elle ne s’amusât à lui faire.

    Il y avait à Kervénou une petite servante, pour le moins aussi espiègle que Liza. Elle aidait sa maîtresse à lutiner le pauvre Loll. Quand celui-ci arrivait au manoir, le dimanche matin, il était rare que Liza fût là pour le recevoir. La petite servante se chargeait d’expliquer au galant l’absence de sa fiancée, et lui débitait à ce propos les histoires les plus invraisemblables.

     Or Lizaïk était tout simplement allée se cacher au grenier ou derrière le tas de paille, dans la cour. Elle se montrait tout à coup, au moment où, désappointé, Loll s’apprêtait à reprendre le chemin de Plourivo. C’étaient alors chez les deux écervelées des éclats de rire sans fin. Loll ne tardait pas à se dérider lui-même, tout en reprochant à son amoureuse de gaspiller en enfantillages un temps qu’il eût été si bon de passer à se dire de douces choses. Mais Liza était incorrigible.


    Un samedi soir, elle dit à la petite servante, avec qui elle couchait :


    - Quelle farce drôle pourrions-nous bien faire demain à Loll ar Briz ?
    - Dame ! répondit la petite servante, il faudrait en tout cas inventer quelque chose de nouveau, car nos anciennes ruses sont éventées presque toutes.

    - C’est aussi mon avis. Écoute, Annie (c’était le nom de la petite servante), il m’est venu une idée. Je voudrais voir si Loll m’aime vraiment autant qu’il le dit. Quand il arrivera demain et qu’il te demandera où je serai, tu lui répondras, avec un visage tout triste : « Hélas ! Elle s’en est allée à Dieu ! Plus jamais vous ne la verrez en ce monde. »

    - Vous ferez donc la morte, Liza ?
    - Précisément.
    - On prétend que cela porte malheur.
    - Bah ! Une plaisanterie innocente… Rien que pour juger si Loll aurait peine de cœur en me croyant perdue.
    - Soit, repartit Annie.

    Elles passèrent une grande moitié de la nuit à organiser le complot.

    Le soleil du lendemain se leva. Nos deux folles s’en allèrent à la messe matinale, comme elles en avaient l’habitude, depuis que Loll ar Briz avait été admis à faire sa cour à Liza. Celui-ci pouvait ainsi passer le temps de la grand’messe en tête-à-tête avec sa promise, le reste du personnel de la ferme se rendant au bourg pour assister à l’office. Au deuxième son des cloches, vieux parents, domestiques, porcher, tout le monde s’acheminait vers le Faouet. Il ne demeurait au manoir que Liza et la petite servante. C’était le moment que Loll choisissait pour faire son apparition.

    Dès que les deux jeunes filles se virent seules, ce dimanche-là, elles s’empressèrent de mettre à exécution le projet médité la veille. Liza Roztrenn s’étendit tout de son long sur la table de la cuisine, la tête appuyée à la miche de pain qui se trouvait, comme c’est l’usage, au haut bout, près de la fenêtre, et qu’enveloppait une nappe fraîche, sortie de l’armoire le matin même.
    Sur le corps de Liza, la petite servante jeta un drap de lit.

    Puis elle alla s’asseoir sur le banc étroit qui court le long des meubles dans la plupart des fermes bretonnes. Le troisième coup de la grand’messe venait de sonner. La vibration des cloches s’éteignait à peine, que Loll ar Briz parut dans le cadre de la porte ouverte.


    - Bonjour et joie à vous, Annie ; où est Liza, votre maîtresse ?
    - C’est mauvais jour et tristesse que vous devriez dire, Loll ar Briz, fit, d’un ton larmoyant, Annie l’espiègle.
    - Qu’y-a-t-il donc, que vous parlez de la sorte ?
    - Il y a que ma maîtresse ne sera pas votre femme, Loll ar Briz.
    - Voulez-vous signifier par-là que je ne suis plus de son goût ? Ou bien, depuis dimanche dernier, est-il venu quelque nouveau galant qui m’a déplanté ?
    - Liza Roztrenn ne sera pas votre femme ni celle d’aucun homme. Liza Roztrenn est maintenant auprès de Dieu !
    - Morte ! Liza !… Prenez garde, Annie. Toute plaisanterie n’est pas bonne à faire.
    - Mais regardez donc du côté de la table ! Soulevez le drap, et voyez ce qu’il y a dessous !

    Le jeune paysan devint tout pâle. De quoi la petite servante s’amusa fort, au dedans d’elle-même. Il alla au drap, le souleva, et recula épouvanté.
    - Hélas ! Ce n’est que trop vrai ! s’écria-t-il.
    - Loll, prononça Annie en s’efforçant de garder son sérieux, n’avez-vous pas entendu dire que des amants avaient ressuscité leurs amoureuses mortes, en les prenant sur leurs genoux, et en leur donnant un baiser ? Si vous essayiez de ce remède !…


    - Malheureuse ! Vous osez plaisanter encore !  !
    - Essayez, vous dis-je, et ne vous fâchez pas. Tenez, je vais vous aider.

     Elle se leva du banc où elle était assise. Mais elle ne se fut pas plus tôt approchée de la table, qu’elle faillit tomber à la renverse.

    Liza Roztrenn avait réellement au cou la couleur de la mort. Ses yeux agrandis n’avaient plus de regard.
    - Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! hurla par trois fois la pauvre Annie… Ça, Loll ar Briz, prêtez-moi donc secours… Mettons-la sur son séant… Je vous jure qu’elle est vivante… Elle ne peut pas être morte !…

    Si ! Liza Roztrenn était morte, et bien morte. Les efforts réunis de Loll ar Briz et d’Annie la servante ne servirent qu’à tourmenter un cadavre.

    Le lendemain, on enterrait dans le cimetière du Faouet la jolie héritière de Kervénou.
    Il est probable que son fiancé s’en consola à la longue. Mais la petite servante en resta folle.

    Conté par Jean-Marie Toulouzan, Piqueur de Pierres – Port blanc

    © Le Vaillant Martial 



     


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  • Vieux et jeunes, suivez mon conseil. - Vous mettre sur vos gardes est mon dessein ; - Car le trépas approche, chaque jour, - Aussi bien pour l’un que pour l’autre.

    - Qui es-tu ? dit Adam,
    - À te voir j’ai frayeur.- Terriblement tu es maigre et défait ;
    - Il n’y a pas une once de viande sur tes os !
    - C’est moi l’Ankou, camarade !
     - (C’est moi) qui planterai ma lance dans ton cœur ;
    - Moi, qui te ferai le sang aussi froid - Que le fer ou la pierre !
    - Je suis riche en ce monde ; - Des biens, j’en ai à foison ; - Et si tu veux m’épargner, - Je t’en donnerai tant que tu voudras.
    - Si je voulais écouter les gens, - Accepter d’eux un tribut, - (Ne fût-ce) qu’un demi-denier par personne, -Je serais opulent en richesses !

     

    Mais je n’accepterai pas une épingle, - Et je ne ferai grâce à nul chrétien, -Car, ni à Jésus, ni à la Vierge, - Je n’ai fait grâce même.
    Autrefois, les « pères anciens [i] » - Restaient neuf cents ans sur la brèche. - Et cependant, vois, ils sont morts, - Jusqu’au dernier, voici longtemps !
    Monseigneur saint Jean, l’ami de Dieu ; - Son père Jacob, qui le fut aussi ; - Moïse, pur et souverain ; - Tous, je les ai touchés de ma verge.
    Pape ni cardinal je n’épargnerai ; - Des rois, (je n’en épargnerai) pas un, - Pas un roi, pas une reine, - Ni leurs princes, ni leurs princesses.
    (Je n’épargnerai) archevêque, évêque, ni prêtres, - Nobles gentilshommes ni bourgeois, - Artisans ni marchands, - Ni pareillement, les laboureurs.
    Il y a des jeunes gens de par le monde, - Qui se croient nerveux et agiles ; - Si je me rencontrais avec eux, - Ils me proposeraient la lutte.
    Mais, ne t’y trompe point, l’ami ! - Je suis ton plus proche compagnon, --Celui qui est à ton côté, nuit et jour, - N’attendant que l’ordre de Dieu.

    N’attendant que l’ordre du Père Éternel !… Pauvre pécheur, je te viens appeler. - C’est moi l’Ankou, dont on ne se rachète point. - Qui se promène invisible à travers le monde ! - Du haut du Ménez, d’un seul coup de fusil, - Je tue cinq mille (hommes) en un tas !

     

    (Chanté par Laur ar Junter. - Port-Blanc, août 1891.)

    © Le Vaillant Martial



    [i] Les patriarches. 


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  • Autrefois, il y avait au collège de Tréguier de grands élèves dont quelques-uns avaient vingt-deux et même vingt-cinq ans. C’étaient de jeunes paysans auxquels on n’avait fait commencer leurs études que sur le tard. Bien qu’ils se destinassent à la prêtrise, ils se livraient souvent à des plaisanteries qui sentaient le rustre.
    Un jour, débarqua au petit séminaire un garçonnet de chétive apparence, et dont l’esprit n’était guère plus robuste que le corps. Il était, comme on dit chez nous, briz-zod, c’est-à-dire un peu bête. Ses parents avaient pensé qu’à cause de sa simplicité même il ferait un bon prêtre, et s’étaient saignés aux quatre veines pour l’entretenir au collège.

    Le cher pauvret ne tarda pas à devenir le souffre-douleur de ses camarades. Il n’était pas de méchant tour qu’on ne lui jouât.

    Il avait, d’ailleurs, une âme sans rancune et se prêtait bonassement à tout ce qu’on exigeait de lui. En ce temps-là – je ne sais si cela existe encore – les grands élèves avaient au collège des chambres qu’ils occupaient à deux ou trois. On les appelait pour cette raison des chambristes.

    Notre « innocent » avait pour compagnons de chambrée Jean Coz, de Pédernek, et Charles Glaouier, de Prat.

    Un soir qu’Anton L’Hégaret – ainsi se nommait le briz-zod – était resté prier à la chapelle, Charles Glaouier dit à Jean Coz:

    – Si Autrefois, il y avait au collège de Tréguier de grands élèves dont quelques-uns avaient vingt-deux et même vingt-cinq ans. C’étaient de jeunes paysans auxquels on n’avait fait commencer leurs études que sur le tard. Bien qu’ils se destinassent à la prêtrise, ils se livraient souvent à des plaisanteries qui sentaient le rustre.

    Un jour, débarqua au petit séminaire un garçonnet de chétive apparence, et dont l’esprit n’était guère plus robuste que le corps. Il était, comme on dit chez nous, briz-zod, c’est-à-dire un peu bête. Ses parents avaient pensé qu’à cause de sa simplicité même il ferait un bon prêtre, et s’étaient saignés aux quatre veines pour l’entretenir au collège.

    Le cher pauvret ne tarda pas à devenir le souffre-douleur de ses camarades. Il n’était pas de méchant tour qu’on ne lui jouât.

    Il avait, d’ailleurs, une âme sans rancune et se prêtait bonassement à tout ce qu’on exigeait de lui. En ce temps-là – je ne sais si cela existe encore – les grands élèves avaient au collège des chambres qu’ils occupaient à deux ou trois. On les appelait pour cette raison des chambristes.

    Notre « innocent » avait pour compagnons de chambrée Jean Coz, de Pédernek, et Charles Glaouier, de Prat.

    Un soir qu’Anton L’Hégaret – ainsi se nommait le briz-zod – était resté prier à la chapelle, Charles Glaouier dit à Jean Coz:

    – Si tu veux, nous allons bien nous amuser, aux dépens de l’idiot.

    – Comment cela ?

    – Tu vas défaire tes draps. Puis, nous les suspendrons, l’un à la tête, l’autre au pied de mon lit, de manière à former une « chapelle blanche ». Je me coucherai, et, lorsque l’Hégaret entrera, tu lui annonceras, les larmes aux yeux, que je suis mort. Tu seras censé m’avoir veillé jusqu’à ce moment, et tu l’inviteras à te remplacer. Tu sais comme il est docile. Il ne sera pas nécessaire de le supplier. Tu auras soin, en sortant, de laisser la porte entr’ouverte. Tu diras aux camarades des chambres voisines de se tenir avec toi dans le couloir. Je vous promets à tous une scène désopilante. Si jamais, après une pareille nuit, L’Hégaret consent à veiller un mort, je veux que le crique me croque.

    – Bravo! s’écria Jean Coz, il n’y a que toi pour avoir des imaginations aussi extraordinaires !

     

    Les voilà de se mettre à l’œuvre. En un clin d’œil, les draps sont attachés au plafond. Une serviette est disposée sur la table de nuit. L’assiette, où les étudiants ont coutume de déposer leur savon, sert de plat pour l’eau bénite. On allume à côté quelques bouts de chandelle. Bref, tout l’attirail funèbre est au complet, et, dans le lit, Charles Glaouier, rigide, les mains jointes, les yeux mi-clos, simule à merveille le cadavre.

    … Lorsque Anton L’Hégaret entra, il ne fut pas peu surpris de voir Jean Coz à genoux au milieu de la chambre et récitant le De profundis.

    – Qu’est-ce qu’il y a donc? demanda-t-il.
    – Il y a que notre pauvre ami Charles a rendu son âme à Dieu, répondit Jean Coz d’un ton bas et lugubre.
    – Charles Glaouier ! Il était si bien portant tout à l’heure.
    – La mort a de ces coups imprévus. Voici deux heures que je le veille. J’ai dû l’ensevelir, tout seul. Je suis brisé d’émotion et de fatigue. Vous êtes, comme moi, son frère de chambrée. Je vous serai reconnaissant de prendre ma place auprès de sa dépouille mortelle, jusqu’à ce que je vienne vous relever, après avoir goûté quelques repos.

    – Allez, allez-vous reposer, murmura « l’innocent ».

    Et il s’agenouilla sur le carrelage de brique, à l’endroit que Jean Coz venait de quitter. Tirant de sa poche son livre d’heures, il se mit à débiter toutes les oraisons d’usage en pareille circonstance. De temps en temps, il s’interrompait pour moucher une des chandelles, pour jeter un peu d’eau soi-disant bénite sur le corps, et aussi pour dévisager timidement le camarade que Dieu avait rappelé à lui. Car c’était peut-être la première fois qu’Anton le simple se trouvait face à face avec un trépassé.

    Il était si préoccupé de remplir décemment sa fonction de veilleur funèbre qu’il n’entendait pas les chuchotements qui se faisaient à quelques pas de lui, dans l’entrebâillement de la porte. Toute la bande des camarades dont les cellules donnaient sur ce couloir était là, les yeux aux aguets; ils n’attendaient, pour se gaudir, que la burlesque scène promise par Jean Coz au nom de Glaouier. Ils attendirent longtemps.

    Les heures nocturnes sonnèrent, l’une après l’autre. Minuit retentit, quand son tour fut venu. Une impatience mêlée de peur commençait à gagner chacun. Un des écoliers dit à mi-voix :

    Glaouier ne bouge pas. Si cependant il était un mort pour de bon!…. Ce fut le signal d’une débandade. Seuls, les plus résolus demeurèrent.
    – Entrons ! Il faut savoir ! Prononça Jean Coz. Peut-être Glaouier a-t-il imaginé de nous mystifier tous et non plus seulement Anton L’Hégaret. Il est de force à cela.

    Ce-fut une irruption dans la chambre. Mais, dès les premiers pas, les « apprentis prêtres » restèrent cloués sur place par l’épouvante. Le visage de Glaouier était jaune comme cire. Ses yeux étaient convulsés et fixes. Le souffle de l’Ankou avait terni son regard. L’âme, pour s’échapper, avait écarté les lèvres. On ne voyait plus entre les dents blanches qu’un trou béant, un creux noir et sinistre.

    – Le malheureux! S’écrièrent d’une commune voix les étudiants, il est mort, il est réellement mort !
    Jean Coz ne vous l’avait-il donc pas dit? interrogea tranquillement l’idiot.

    - tu veux, nous allons bien nous amuser, aux dépens de l’idiot

    -  Comment cela ?
    – Tu vas défaire tes draps. Puis, nous les suspendrons, l’un à la tête, l’autre au pied de mon lit, de manière à former une « chapelle blanche ». Je me coucherai, et, lorsque l’Hégaret entrera, tu lui annonceras, les larmes aux yeux, que je suis mort. Tu seras censé m’avoir veillé jusqu’à ce moment, et tu l’inviteras à te remplacer. Tu sais comme il est docile. Il ne sera pas nécessaire de le supplier. Tu auras soin, en sortant, de laisser la porte entr’ouverte. Tu diras aux camarades des chambres voisines de se tenir avec toi dans le couloir. Je vous promets à tous une scène désopilante. Si jamais, après une pareille nuit, L’Hégaret consent à veiller un mort, je veux que le crique me croque.

    – Bravo! s’écria Jean Coz, il n’y a que toi pour avoir des imaginations aussi extraordinaires !

    Les voilà de se mettre à l’œuvre. En un clin d’œil, les draps sont attachés au plafond. Une serviette est disposée sur la table de nuit. L’assiette, où les étudiants ont coutume de déposer leur savon, sert de plat pour l’eau bénite. On allume à côté quelques bouts de chandelle. Bref, tout l’attirail funèbre est au complet, et, dans le lit, Charles Glaouier, rigide, les mains jointes, les yeux mi-clos, simule à merveille le cadavre.

    … Lorsque Anton L’Hégaret entra, il ne fut pas peu surpris de voir Jean Coz à genoux au milieu de la chambre et récitant le De profundis.
    – Qu’est-ce qu’il y a donc? demanda-t-il.
    – Il y a que notre pauvre ami Charles a rendu son âme à Dieu, répondit Jean Coz d’un ton bas et lugubre.
    Charles Glaouier ! Il était si bien portant tout à l’heure.
    – La mort a de ces coups imprévus. Voici deux heures que je le veille. J’ai dû l’ensevelir, tout seul. Je suis brisé d’émotion et de fatigue. Vous êtes, comme moi, son frère de chambrée. Je vous serai reconnaissant de prendre ma place auprès de sa dépouille mortelle, jusqu’à ce que je vienne vous relever, après avoir goûté quelques repos.

    – Allez, allez-vous reposer, murmura « l’innocent ».

    Et il s’agenouilla sur le carrelage de brique, à l’endroit que Jean Coz venait de quitter. Tirant de sa poche son livre d’heures, il se mit à débiter toutes les oraisons d’usage en pareille circonstance. De temps en temps, il s’interrompait pour moucher une des chandelles, pour jeter un peu d’eau soi-disant bénite sur le corps, et aussi pour dévisager timidement le camarade que Dieu avait rappelé à lui. Car c’était peut-être la première fois qu’Anton le simple se trouvait face à face avec un trépassé.

    Il était si préoccupé de remplir décemment sa fonction de veilleur funèbre qu’il n’entendait pas les chuchotements qui se faisaient à quelques pas de lui, dans l’entrebâillement de la porte. Toute la bande des camarades dont les cellules donnaient sur ce couloir était là, les yeux aux aguets; ils n’attendaient, pour se gaudir, que la burlesque scène promise par Jean Coz au nom de Glaouier. Ils attendirent longtemps.

    Les heures nocturnes sonnèrent, l’une après l’autre. Minuit retentit, quand son tour fut venu. Une impatience mêlée de peur commençait à gagner chacun. Un des écoliers dit à mi-voix :

    Glaouier ne bouge pas. Si cependant il était un mort pour de bon!…. Ce fut le signal d’une débandade. Seuls, les plus résolus demeurèrent.
    – Entrons ! Il faut savoir ! Prononça Jean Coz. Peut-être Glaouier a-t-il imaginé de nous mystifier tous et non plus seulement Anton L’Hégaret. Il est de force à cela.

    Ce-fut une irruption dans la chambre. Mais, dès les premiers pas, les « apprentis prêtres » restèrent cloués sur place par l’épouvante. Le visage de Glaouier était jaune comme cire. Ses yeux étaient convulsés et fixes. Le souffle de l’Ankou avait terni son regard. L’âme, pour s’échapper, avait écarté les lèvres. On ne voyait plus entre les dents blanches qu’un trou béant, un creux noir et sinistre.

    – Le malheureux! S’écrièrent d’une commune voix les étudiants, il est mort, il est réellement mort !
    Jean Coz ne vous l’avait-il donc pas dit? interrogea tranquillement l’idiot.

    Conté par Catherine Carvennec – Port Blanc -

    © Le Vaillant Martial

     


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    Fulupic an Toër, un couvreur en chaume, de Plouzélambre, achevait un soir de couvrir une maison neuve qu’un petit fermier de la commune avait fait bâtir dans le dessein de venir l’habiter à la Saint-Michel suivante.

    Son travail fini, Fulupic descendit de son échelle et l’enleva pour la serrer à l’intérieur de la maison, avec ses autres outils, ainsi qu’il en avait coutume chaque soir au moment de regagner son logis. Mais, quand il ouvrit la porte à cet effet, il fut tout étonné d’apercevoir une ombre debout dans le couloir qui séparait la cuisine de la pièce de décharge.

    - Piou zo azé ? (Qui est là ?) demanda-t’il, non sans un petit froid dans le dos, car il était certain que, de toute la journée, pas un être vivant ne s’était montré dans les alentours.

    L’ombre ne bougea ni ne répondit. Alors il répéta sa question :
    - Piou zo azé ?

    Même silence de la part de l’inconnu.
    - Sacré Dié, se dit Fulupic, voici un personnage qui ne semble pas désireux de lier conversation.

    Il ne doit cependant pas s’être introduit pour voler, car, puisqu’il n’y a que le toit et les murs, je ne vois pas ce qu’il pourrait emporter.

    Je vais l’interpeller une troisième fois ; s’il persiste à faire le muet, tant pis, je lui enfonce mon échelle dans le ventre : ça lui ouvrira peut-être la bouche, du même coup.

    Et Fulupic de recommencer pour la troisième fois :
    - Piou zo azé ?

    Et cette fois fut, en effet, la bonne, car l’homme mystérieux releva la tête qu’il avait jusqu’alors tenue obstinément baissée sur la poitrine, et, d’une voix caverneuse, il prononça :
    - Da vestr ha mestr an holl, pa teuz c’hoant da glewed (Ton maître est le maître de tous, puisque tu désires le savoir).

    La curiosité de Fulupic était plus que satisfaite. Dans le visage de l’homme, la place des yeux et celle du nez étaient vides, et la mâchoire inférieure pendait. Le couvreur ne se soucia pas d’avoir d’autres explications. Il planta là son échelle et se sauva de toute la vitesse de ses jambes : il avait reconnu l’Ankou.

    © Le Vaillant Martial 

     


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