• Le Val sans Retour ...

    Le Val sans retour...

    L

     

    e nom augure une errance mystérieuse, un voyage incertain dont on ne reviendrait pas. Et qui bien même le pourrait... On laisse toujours une part de soi au fond du « Val Périlleux ». S’y rendre, c’est marcher au-devant de sa folie.

    Pour ma part, j’ai bien cru y perdre la raison. J’étais alors jeune garde forestier, je n’ignorais rien de la région. Brocéliande avait nourri la plupart des rêves de mon enfance. Bien des fois j’avais écouté les récits de ces passeurs d’histoire, ces vagabonds errants, lesquels avaient pour coutume de payer avec quelques légendes fabuleuses, le bol de soupe quémandé. Combien de fois ai-je entendu conter les mystères du Val sans retour. Combien de nuits ai-je passé dans l’obscurité de ma chambre, cherchant en vain le sommeil, hanté que j’étais par l’image de la fée Morgane. Je savais tout d’elle.

    Je la savais demi-sœur du roi Arthur et enchanteresse. Je connaissais sa maîtrise des arts de la magie, le pouvoir qu’elle avait de voler à l’aide de simples plumes, son don pour les métamorphoses, cette faculté de changer de visage à volonté... Tout cela lui avait été enseigné par Merlin... « L’Enchanteur ».

    J’avais toujours préféré Morgane, cette Dame sombre et mystérieuse, reine des fées à la lumineuse Guenièvre, reine de Bretagne dont Morgane s’éprit du cousin, le chevalier Guyomard. La légende rapporte que de ce dépit amoureux est né « le val des faux amants».

    L’endroit est à la fois étrange et merveilleux. S’y engager, c’est prendre le risque de s’égarer. Le paysage est accidenté, fourbe et enchanteur au point de perdre tout sens d’orientation. Il faut y voir les restes de puissants sortilèges dressés par Morgane. Elle a su transformer ce vallon  charmant en un lieu de châtiment éternel. Maintes fois, durant mes rondes, je n’étais imaginé ces chevaliers perdu, que l’infidélité avait condamné à une errance définitive...


     

    C’était une soirée au début de l’été, je me souviens, l’air était tiède et la lune montait doucement, sa pâleur diffuse rayonnait sur la campagne endormie. Je pensais les conditions favorables à une tournée nocturne dans l’espoir de surprendre les méfaits des braconniers tenaces. J’avais emprunté le val depuis le Miroir aux Fées, longeant le Gué de Mony jusqu’au ruisseau de Mouille Croûte. J’allais le pas tranquille, l’oreille aux aguets ; Hormis le concert incessant des grenouilles mêlé aux crissements des grillons, tout était paisible, je ne relevais pas de présence suspecte. Au bénéfice de la lune, je m’engageais sur la pente d’un étroit raidillon, il permettait d’atteindre les hauteurs d’un versant abrupt entre ajoncs et genêts.

    J’atteignis la crête rocheuse et profitais un temps du paysage nocturne. Un moment je restais à reprendre mon souffle, contemplatif au milieu des bruyères. Bientôt les grenouilles se firent plus discrètes, laissant seuls les grillons habiller le silence de la nuit.

    En dessous de moi la fraîcheur prisonnière du vallon générait un filet de brume dont je savais qu’il épousait en secret le cours du ruisseau et couvrait, plus loin là-bas, l’étang ténébreux du Miroir aux Fées. J’observais la lente évolution du voile éthéré lorsque je remarquai un phénomène étrange. Le filet de brume, en un endroit précis s’élargissait, il commençait à s’étendre comme s’il couvrait la surface d’une étendue d’eau invisible, un étang dont je savais qu’il n’existait pas à cet endroit.

    Pourtant la couche de brouillard gagnait en épaisseur, elle réverbérait la douceur opaline de l’astre mort donnant l’illusion d’un étang fantomatique. Et là, retenant mon souffle, je vis une ombre glisser, venue de nulle part... Les contours se révélaient peu à peu sous la clarté lunaire...

    Une nef noire voguait sur l’onde diaphane. À son bord  était une silhouette dont je ne distinguais rien. Elle se tenait debout, immobile, l’esquif progressait avec une lenteur surnaturelle sans que personne le dirigeât.


     

     

    Je secouai vivement la tête pour sortir de ce songe éveillé, de mes mains, frottai vigoureusement mon visage... La nef se trouvait maintenant au centre de ce que je devais accepter être le fantôme de l’un des étangs ayant disparu, jadis, du Val périlleux !!! J’en étais à douter de ma raison quand j’aperçus un cavalier. Au pas silencieux de son cheval couleur de jais, il sortait de ce même néant d’où était apparue la nef mystérieuse.

    Le cavalier guidait sa monture vers la rive irréelle, et sous la pleine lune, malgré la distance, je devinais à de furtifs éclats qu’il portait heaume et armure. Je sentais la fièvre me gagner. Mon cœur s’emballait au creux de ma poitrine... J’étais partagé entre frayeur et émerveillement. En bas les deux silhouettes allaient se rejoindre en un rendez-vous mystérieux dont j’étais le seul témoin. Témoin de ma folie.

    La nef accosta, tandis que le « cavalier » mettait pied-à-terre. Il vint alors offrir son bras. Je fus pris de vertige à l’idée d’assister à l’illusion d’une rencontre galante entre deux fantômes ? Était-ce possible ? Je me sentais vaciller, comme envoûté par le chant des sirènes nocturnes, indivisibles et lascives dans l’ombre du flot noir.

    Malgré moi, je décidai de m’approcher, attiré que j’étais par cette fantasmagorie. Et plus je descendais, plus le voile de brume semblait se muer en une eau calme et sous la surface de cette eau, je percevais de diffus reflets dorés, souligné par les rayons d’une lune complice. Je devinais... Je ne pouvais en croire mes yeux ! Au fond  de cet étang fantastique, je percevais le mirage troublé d’une pile couverte de pommiers d’or. Leurs cimes affleuraient sous la surface. Je ne savais plus que croire. Je pensais à Avalon la mystérieuse. L’île d’immortalité ou reposait Arthur et tant de vaillants chevaliers.


    Avalon, l’île enchanteresse, refuge de la fée Morgane... Morgane ! La nef noire... Cette silhouette blanche si élancée, là-bas. Elle portait au front une couronne tressée de rameaux de pommiers en fleurs... Les deux apparitions se tenaient debout de part et d’autre d’une roche disposée tel un autel naturel. Tous deux paraissaient se livrer à un étrange rituel...


     

    Je n’éprouvais plus aucune crainte et ma curiosité était si grande « Celui qui marche dans ses rêves’ avais-je entendu dire un soir. Je sentais que je n’avais rien à craindre. Je me laissais glisser entre de gros rochers pour m’approcher plus encore. La pente m’invitait à de petits pas, courts et rapides, je me retrouvais sur les fesses, me relevais, m’écorchais les mains, restais dans l’effort la bouche ronde ouverte pour taire au mieux le souffle rapide de ma course insensée. Je dévalais en silence, mon pied butait sur une pierre et je partis en avant heurtant violemment la tête contre le sol ...

    Le chant clair du merle est parmi les premiers à célébrer l’approche d’une nouvelle journée.

    Je retrouvais mes sens aux premières lueurs de l’aube, le crâne endolori, orné d’une bosse grosse comme un œuf. La fraîcheur de la nuit m’avait pénétré. J’avais froid. Le souvenir de l’apparition me transperça d’un coup ! Je regardais autour de moi... Dans le demi-jour naissant, le val avait son apparence de toujours, mystérieuse. Des landes de brumes léchaient ses pentes ravinées, laissant par endroit la tête des arbres comme surgie d’une vallée de nuages. Bien sûr, il n’y avait aucun étang, aune nef. J’étais tout seul. J’avais du rêver tout cela. Ma chute s’était produite avant mon délire. S’en était suivies ces folles pensées, issues d’un imaginaire nourri par un fort attachement à la mémoire de ces terres fertiles en légendes merveilleuses.

    Je me redressai titubant, le pas incertain. Doucement, je regagnai le chemin en contrebas. Il serpentait au creux du val  accompagné par le gazouillement joyeux du ruisseau pressé par l’étroitesse de son lit. La tête me tournait un peu. Après quelques efforts et glissades incertaines, j’atteignis enfin un terrain plus favorable, l’allais m’engager sur le chemin du retour lorsque je remarquai, un peu plus loin devant moi...

    Lui par contre, je ne l’avais pas rêvé !

     

    Il reposait, sur un parterre d’herbe rase, détrempé de rosée. Le rocher en forme d’autel. J’étais troublé. Je m’avançai, m’écartai du sentier pour m’en approcher. C’est là que je remarquai.... Il y avait quelque chose sur le dessus de la pierre, des cailloux ? De petites pièces de bois... J’en découvris une dans l’herbe humide, je me baissai pour la ramasser. C’était une pièce d’échec. Une pièce très ancienne, rongée par le temps. Un cavalier de bois brun. Je voulu le prendre dans mes doigts, il se décomposa en petits morceaux, comme s’il avait été bouffé à ver. Sur la roche je découvris le reste du jeu. À l’exception d’une seule, je ne vis que des pièces identiques, renversées. Toutes figuraient des cavaliers de bois brun. Certains brisés, d’autres déjà en poussière. Juste des cavaliers de bois et cet autre pièce restée debout, cette pièce unique, cette pièce distincte des autres....

    « Morrigane » ... En gaëlique, cela signifie « Grande Reine ».


    Je restai interdit, profondément ému. Je n’osais la saisir, j’approchai pourtant une main tremblante... Il y eut un murmure aérien, un souffle léger. Je le sentis caresser mon visage, effleurer ma main, mes doigts... Je ne tremblais plus... Puis doucement, le souffle tiède éroda les pièces de bois, comme le vent érode les montagnes. Impuissant. Je regardais les vestiges de mon songe se désagréger, s’effacer, j’avais le sentiment de voir disparaître toute la magie du monde... Et je ne pouvais rien y faire. Je sentais juste les larmes rouler sur mes joues. Lorsqu’il n’y eut plus rien, le souffle s’évanouit. Je restais seul.

    Juste à mes pieds était déposée une couronne tressée faite de rameaux de pommiers en fleurs.

     


     

     

     

    © Le Vaillant Martial 

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