• Le Trésor de Noël

    Le trésor de Noël[1]


     

       C’était aux approches de Noël, j’avais alors dans les dix ans et je commençais mon rudiment de latin sous les auspices du recteur de Ploumiliau, lequel n’était autre s’il vous plaît, qu’Yves-marie de Villiers de L’Isle-Adam, le propre oncle de l’écrivain.

       Voici beau temps que le saint homme repose dans le sein de Dieu, pour m’exprimer comme son épitaphe.

       À l’époque dont je vous parle, c’était un vieillard de haute stature, aux larges épaules à peines voutées, avec une tête léonine, un nez impétueux et des yeux étranges – des yeux à éclipses, en quelque sorte, comme certains phares, des yeux dont eût dit que le pouvoir éclairant se résorbait par intervalles, pour rayonner, l’instant d’après d’un feu plus vif et plus pénétrant. Tandis que j’écris ces lignes, j’ai  l’impression qu’ils me regardent encore, du fond de ce lointain passé. Il y en avait eu de la tendresse et de la malice, de l’ironie, de la bonté, tout cela mêlé d’un je-ne-sais quoi d’énigmatique, d’indéfinissable, qui  troublait.

    - Allons, conclut-il ce soir-là, lorsque nous eûmes fini d’abattre un chapitre de l’Épitorne, tu t’en es tiré fort congrûment ... Cours d’une traite prévenir chez toi que je te garde à souper.

       Dans nos campagnes bretonnes, on ne « dîne » pas, on « soupe ». Et dès fois que le vieux prêtre gentilhomme était satisfait de mon travail, il commandait à la servante, Anna Béricotte de mettre mon  couvert.

       Je ne concevais pas qu’il pût y avoir de récompense plus agréable. Ces repas du repas du presbytère m’enchantaient. Malgré les remontrances, souvent trop justifiées de la sage Anna Béricotte, le recteur tenait volontiers table ouverte. Plus il y avait de convives, plus il était ravi. Presque tous étaient comme moi des invités de la dernière heure, des invités de raccroc. Il les avait recrutés de-ci de-là, dans la rue, à l’église, voire au confessionnal D’aucuns se présentaient in extremis, sans avoir été priés.

       Ils n’étaient pas les moins bien accueillis, ni non plus les moins divertissants. Ils arrivaient sous prétexte d’une communication à dire à Monsieur le Recteur, et, invariablement, Mr le Recteur les poussait devant lui dans la salle à manger, en disant d’un ton paterne :

    - Entrez donc ... Entrez donc ... Vous m’expliquerez ça, la fourchette à la main.

       Elle était intimidante au premier aspect cette salle à manger, avec ses austères boiseries de chêne où, dans des cadres dédorés, jaunissaient des portraits de papes. Mais l’apparente sévérité des choses se fondaient vite à la belle humeur des gens. J’ai vu défiler là des types extraordinaires, toute une Bretagne délicieuse et cocasse que l’avenir ne connaîtra plus.

       Moi-même, je la croyais effacée de ma mémoire, et voici que  les noms me reviennent soudain avec les figures. C’est Jean-Louis Roparz, le chef cantonnier, qui discourait les paupières mi-closes, d’une voix caverneuse de conspirateur, c’est Miliau Boudennec, le buraliste, un vétéran de la guerre d’Italie, qui à cause d’un coup de sabre attrapé à Solférino, avait l’air d’avoir deux bouches et n’ouvrait jamais la véritable sans tonitruer  aussi fort que s’il en avait quatre. C’est Benjamin Caha, surnommé l’Empereur, parce qu’il faisait partie de l’équipage de la Belle-Poule quand elle ramena en France les cendres de Napoléon : pensionné de l’État, médaillé de Sainte-Hélène, l’Empereur avait adopté, pour occuper ses loisirs et gagner, comme il disait, son argent de tabac, la spécialité d’annoncer les enterrements, tâche dont il s’acquittait avec un entrain qui n’avait en vérité, rien de funèbre, c’est ... Mais je n’ai pas promis de les dénombrer tous. Reprenons où j’en étais resté.

       Je n’avais fait qu’un saut jusque chez moi et, avant de Mr de L’Isle D’Adam eût terminé le bénédicité, j’étais de retour au presbytère.

       Une dizaine de bonnes têtes réjouies couronnaient la table, ennuagées à demi par les fumées du potage et semblables, dans la tremblante clarté des chandelles, à autant de rouges levers de lune derrière un léger voile de vapeurs. Le Recteur présidait, un peu distrait, un peu distant, à son habitude, et se bornant à encourager d’un sourire énigmatique comme son regard, les divagations tout de suite abondante de ses commensaux.

       La conversation, après dessiné quelques méandres autour des derniers points de la chronique locale, roulait maintenait à pleins bords sur la grande solennité prochaine et sur les liesses nocturnes par lesquelles toute la région s’apprêtait à célébrer la naissance du Sauveur.

    Puis, remontant le cours des souvenirs, elle rebroussa chemin vers les Noëls d’antan.

    - Ah ! si vous aviez été sur la Bell –Poule : entama l’Empereur. Une nuit de Noël douce et tiède, mes amas, comme chez nous la nuit de Saint-Jean.

    - Mais, il l’avait débitée vingt fois cette histoire d’un réveillon sous les tropiques. On en savait tous les termes par cœur.

    - Oui c’est entendu, vous mîtes la Belle Poule au pot ! clama l’organe retentissant du buraliste, qui avait des lettres.

       Il y eut un gros accès d’hilarité que l’Empereur partagea, encore qu’il se plaignit de l’incivilité avec laquelle « on lui coupait la chique »

    - Moi, insinua le chef cantonnier, que ses factions solitaires le long des grandes routes inclinaient aux graves songeries, je déplore que la nuit de Noël ne soit plus, comme des âges qui nous ont précédés, la nuit des miracles.

    - Que voulez-vous dire par ces paroles ? demanda le vicaire de Saint-Michel-en-Grève, un invité exotique dont j’avais l’honneur d’être l’invité de droite.

    - Dam ! exhala Roparz, en baissant le ton et les paupières, comme s’il se fût agi d’une révélation d’où dépendit notre sort à tous, vous savez certainement oui conter à nos anciens que, pendant la nuit sainte, les bœuf étaient autorisés à bavarder entre eux dans la langage des hommes ... Eh bien ! il faut croire qu’ils ont abusé de la permission et qu’elle leur a été retirée, car, dorénavant, ils n’articulent plus une syllabe.

     Quelqu’un objecta :

    - Auriez-vous donc vérifié la chose, Jean-Louis ?

    - Parfaitement ! ... Et par trois Noëls consécutifs ..., et dans trois étables différentes.

    - Et vois oreilles n’ont rien perçu ?

    - Rien

    - Quoi ricana le notaire Landouar qui, peureux comme un lièvre, jouait volontiers l’esprit fort, il ne s’est pas trouvé un de ces animaux pour chuchoter en Breton de Tréguier, à son camarade : ‘Si nous plantions nos cornes dans le derrière de cet imbécile de Jean-Louis Roparz qui es décidément plus bête que nous » ? ...

    - Non même pas cela monsieur Landouar. Et, pourtant, je me serais tenu pour édifié, si seulement ils avaient parlé en mauvais français de notaire.

    - Mouche s’écria Miliau le Balafré, heureux de marquer le coup.

        Jonathas Morvan, le marguillier plus communément désigné par le sobriquet de « Micamô », du nom de sa boisson favorite, - un mélange de café, de vin et d’eau-de-vie, introduit en Bretagne par les maquignons Normands – Jonathas Morvan, qui jusqu’alors n’avait desserré les dents que pour mâcher, estima sans doute le moment opportun de faire lui aussi sa déclaration de principes :

    - C’est comme le « Trésor de Noël » nasilla-t-il (car il était affligé d’un rhume de cerveau, qu’in disait héréditaire dans sa famille), vous savez bien ce fameux trésor, dont les commères affirment qu’on l’entend dirlinguer sous terre, avec un clair bruit de pièces d’or, à tous les croisements de chemin. Vous êtes censé n’avoir qu’à le cueillir, pour peu que vous soyez sur place quand tinte la clochette de l’Élévation, à la messe de minuit ... Une année, je résolus d’en avoir le cœur net, moi qui vous parle. Donc, je  me rendis au carrefour de Nilzili, et là,  durant deux heures messieurs, oui, deux heures d’horloge, je demeurai couché à plat ventre dans la neige ... Le sang me bourdonnait aux tempes comme un rucher d’abeilles ... Mais ce fut tout ce que j’entendis.

    - C’est là, que vous vous serez enrhumé pour le reste de vos jours, observa d’un ton de commisération hypocrite Maudez Guermeur le secrétaire de Mairie.

    - Micamô haussa les épaules :

    - A d’autres, le trésor de Noël ! Il n’y a pas de trésor de Noël.

       Au bout de la table, les yeux à éclipses de Mr de L’Isle Adam brillèrent d’un éclat glauque.

    - Vous l’avez cherché, Jonathas, dit-il, et vous ne l’avez pas trouvé. Je sais quelqu’un, moi, qui l’a trouvé, précisément parce qu’il ne le cherchait pas.

       Il se fit à ses mots, un silence presque religieux. Tous les visages s’étaient tournés vers le recteur.

    Il commença :

       Le pays de Maël-Pestivien, où je suis né, est une contrée rude, pierreuse, située à quelques lieues d’ici, dans ce que vous autres, gens des basses terres, vous appelez la montagne. Par une de ses lisières il touche à la forêt de Porhuault, où la reine Anne, de précieuse mémoire, avait jadis des chasses. Moi-même dans ma jeunesse, j’y allais souvent contre le gros gibier. Ce fut ainsi que je nouai connaissance avec Jérôme Garel.

       Jérôme Garel, mon cadet de dix-huit mois, était un beau garçon bien découplé, frais, souple et droit comme un plant de futaie. À demi-bûcheron, à demi-braconnier, il vivait de hasard et de liberté. Toujours rôdant, toujours furetant, il n’y avait pas deux à posséder, comme lui, le sous-bois.

       Un soir que nous avions battu les halliers et que, dans notre ardeur, nous nous étions laissé surprendre par la nuit, il me proposa l’hospitalité dans sa hutte. J’acceptai. Nous dormîmes côte à côte, sur le même lit de feuilles. À partie de ce moment, il considéra qu’il existait un lien sacré, entre nous.

       Lorsque je m’éloignais, le matin, dans la rosée, il me dit en me secouant le poignet :

    - Je suis dur à l’apprivoisement, mais quand ça y est, ça y est pour de bon.

    - Sur ces entrefaites, cédant un peu tard à l’appel de Dieu, je décidai d’entrer dans les ordres. Je quittais la maison paternelle pour le séminaire, et ce fut seulement au bout de cinq années que je reparus à Maël-Pestivien. J’y viens célébrer ma première messe, au grand autel de la paroisse, un dimanche 22 juin. Parmi les personnes qui, à cette occasion, voulurent recevoir la communion de ma main, je distinguai immédiatement Jérôme à son épaisse toison frisée, noire comme un buisson de mûres et fleurant la senteur mouillée de bois.

       Je comptais le revoir à la sortie de l’église, mais je ne réussis point à le découvrir, effarouché par la foule qui me faisait cortège, il avait dû s’esquiver.

       Je m’arrangeai, le lendemain pour aller le relancer jusque sous les ombrages de sa forêt.

       Il avait abandonné son ancien logis, et j’eus toutes les peines du monde à le joindre. Lorsqu’enfin je l’eus déniché dans sa nouvelle cache, bâtie au sommet d’une éminence d’où l’on embrassait un large panorama de fermes et de cultures, je remarquai dès l’abord dans ses traits une altération qui la veille, ne m’avait point frappé. Il avait les joues hâves, les orbites creuses, le front barré d’un pli. Impossible de douter que le fier sauvageon en pleine pousse ne portât au flanc quelque blessure secrète par où sa sève coulait. Les démonstrations de joie avec lesquelles il m’accueillit ne me donnèrent pas le change.

    - Ça, lui demandais-je brusquement, qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

    - Moi fit-il en devenant tout pâle.

    - Oui, toi, Jérôme Garel. Je suis sûr que tu as de grosses peines. Qu’attends-tu pour me les confier ?

     Il baissa la tête, deux larmes tombèrent comme deux gouttes de pluie à ses pieds.

    - Ce n’est pas des choses à dire à un prêtre, monsieur de L’Isle-Adam.

    - Tu te trompes, Jérôme : nul  n’a plus que le prêtre qualité pour tout entendre.

     Il m’entraîna vers le seuil de la hutte et, me désignant du doigt une des fermes éparses dans la vallée :

    - Vous voyez la fumée qui monte de ce toit de tuiles ? C’est pour la regarder monter, ainsi, matin et soir, que j’ai étable mon domaine à cette hauteur.

        Alors, en phrases gauches et plaintives, entrecoupées de sanglots, le malheureux forestier épancha son cœur dans le mien. Depuis deux ans déjà, il aimait Catherine Callac, l’héritière de Rozvillou, et avait toutes les raisons de s’en croire aimé. Seulement il y avait le père Callac, un homme serré, têtu, qui parce qu’il payait à mon père quatre cent écus de fermage, méprisait en Jérôme Garel le vagabond des bois, le sans-terre et le sans-gîte, n’ayant que pour dot que ses yeux clairs, ses poings musclés et sa bonne hache d’abatteur d’arbres.

    - Le vieux grigou a juré, devant Catherine, qu’il lâcherait ses chiens sur moi, si je m’aventurais encore à la brune aux alentours de l’habitation ... Je suis pourtant un chrétien comme les autres, n’est-il pas vrai, monsieur de L’Isle-Adam ? je ne suis pas un loup ....

        Ici, la salle fut ébranlée par un formidable « Mille millions de tonnerre ! » qui dut scandaliser dans leurs  cadres les portraits des papes.

    - Ça m’a échappé, monsieur le recteur, s’exclama le buraliste aux poumons d’airain, mais aussi, des ostrogoths comme ce Callac, on devrait en faire de la ratatouille !

        L’incident avait permis au vieux prêtre de reprendre haleine, il poursuivit :

    La douleur de ce pauvre garçon me navrait. J’eusse souhaité de lui venir en aide, mais comment ?

     - Veux-tu, lui demandai-je, que je prie mon père d’intercéder  pour toi auprès du fermier de Rozvilliou ?

      Il se redressa de toute sa taille

    - Jamais de la vie ! Je n’entends pas que mon secret coure la plaine et que les valets de charrue fabriquent des chansons avec mon désespoir.

     Non, je tiens à  faire mes affaires moi-même, monsieur de L’Isle-Adam.

        Et, s’il  faut que je perde bataille, eh bien, il me restera la Fontaine de Minuit !

    - La fontaine de Minuit ? qu’est-ce à dire Jérôme ? me récriai-je avec sévérité, m’imaginant qu’il parlait d’attenter à ses jours.

    - Oh ce n’est pas ce que vous pensez, protesta-t-il.

       Et esquissant un sourire triste :

    - C’est vrai les gens de Maël ne connaissent pas l’existence, ni les vertus de cette source. Les trois quarts des forestiers les eux-mêmes mises en oubli, et je les ignorerais sans doute pareillement, si Monna Kerdudo, la sorcière du bois, qui m’a tenu sur les fonts baptismaux, ne me les avait pas enseignées.

    - Et quelles sont ces vertus ?

       Il me prit la main et murmura :

    - Espérons que je ne serai pas obligé d’y avoir recours. Mais si, contre ma plus chère attente, j’étais réduit à cette nécessité, monsieur de L’Isle-Adam, vous en seriez  le premier averti.

        Nous nous quittâmes là-dessus.

       Ceci, ai-je dit, se passait en juin. De tout l’été, de tout l’automne, je n’eus aucune nouvelle de mon étrange ami. Masi, un après-midi de Décembre, comme je me promenais, en lisant mon bréviaire, dans une des avenues du manoir familial, je perçus soudain, derrière moi, le froissement d’un pas furtif parmi les feuilles mortes. Je me retournai : c’était Jérôme Garel qui me rendait visite et qui, par discrétion, pour ne pas interrompre ma lecture, avait ôté ses sabots. Je constatai avec compassion qu’il avait encore maigri depuis notre rencontre. Sa mine était celle d’un homme exténué : sous sa veste en peau de bique, ses os saillaient. Je m’abstins de toute question. Ses yeux me remercièrent de mon silence.

    - Monsieur de L’Isle-Adam, dit-il, j’ai un grand service à vous demander.

    - Parle Jérôme.

    - Voici. Dans dix jours ce sera Noël ... Puisque vous n’êtes pas pour le présent attaché à aucune paroisse, vous plairait-il de nous donner une messe de minuit en pleine forêt, à  nous les gens des bois, qui ne sommes non plus les paroissiens de personne ? Nous avons dans le ravin de Kerdonan, une chapelle de Saint-Barnabé où, depuis les temps de la chouannerie, il n’a pas été célébré d’office. La toiture, il est vrai n’est pas en très bon état, mais il ne manque pas une pierre à l’autel.

    - Ce sont tes camarades, les bûcherons, qui ont eu cette idée ?

    - Oui ... non, moi et mes camarades, Monsieur de L’Isle d’Adam, je vais vous expliquer : la chapelle de Saint-Barnabé est construite juste au-dessus d’un souterrain où coule une fontaine ...

    - La Fontaine de Minuit, je gage ?

    - C’est son nom.

    - Et alors ?

    - Alors, autrefois, du temps que la chapelle avait son chapelain, il suffisait d’une goutte d’eau puisée à cette fontaine, la nuit de la Nativité, pendant la sonnerie du Sanctus, pour guérir à jamais de leur mal ceux qui souffraient d’un amour contrarié ... Monna Kerdado m’a certifié que, si toutes les anciennes conditions étaient remplies à nouveau, la propriété que la source avait jadis, elle l’aurait encore.

       Il y avait dans sa voix, dans son regard, dans son geste, une supplication si ardente que je ne tergiversai pas une minute. Et, sans-même réfléchir que je me fais peut-être moi, soldat du Christ, le complice de quelque antique superstition païenne, je répondis :

    - Tu peux annoncer à tes camarades que j’officierais dans la chapelle à la date fixée.

    Le recteur s’arrêta un instant. Ses prunelles s’éteignirent, puis se ravivèrent. Il reprit:

       Je me rappellerai jusqu’à l’heure de ma mort cette messe de minuit chez les forestiers. Avec ses murs délabrés, ses pierres disjointes, les touffes d’herbe, de saxifrages et cochléarias, qui poussaient dans les interstices, l’humble chapelle rustique avait tout l’aspect d’une crèche à l’abandon. Le Rédempteur eût pu la choisir pour y naître. Par les lambris crevassés de la voûte, on voyait étinceler, dans l’azur frissonnant du ciel d’hiver, les piqûres diamantées des étoiles. Une surtout resplendissait d’un éclat fantastique, celle-là sans doute qui conduisit à l’étable de Bethléem les bergers galiléens.

    L’assistance elle-même avait quelque chose de pastoral et de biblique.

       Une trentaine d’hommes, vêtus de peaux de bêtes, la composaient, âmes primitives et un peu sauvages comme leur équipement. Ils étaient accourus par les sentes obscures, à la  trouble clarté de leurs lanternes de fer-blanc, munies d’un carreau de corne. D’aucuns avaient amené leurs femmes et leurs enfants. Tous adoraient à voix basse, en un fredon indistinct et très doux que prolongeait, au-dehors, la rumeur de l’immense forêt murmurante, comme si elle eût prié avec ses fils.

    Jérôme Garel, lui, brillait par son absence.

       Mais, à l’autre extrémité de la chapelle, sous le porche, Monna Kerdudo était à son poste, ses doigts griffus de fée des bois cramponnés à la corde de la cloche. Il fallait en vérité, qu’elle fût d’un chanvre solide cette corde, puisqu’elle ne resta pas aux mains de la vieille sorcière quand j’élevai l’hostie au-dessus des fronts prosternés. Monna kerdudo vous avait une façon de sonner le Sanctus qui  eût plutôt fait penser au tocsin.

       L’office terminé, je m’acheminais, pour dépouiller mes ornements sacerdotaux, vers une espèce de réduit, pratiqué à la droite du chœur en guise de sacristie, lorsque je me trouvai subitement en face de Jérôme Garel, surgi de je ne sais d’où.

       Il était haletant, il riait et pleurait à la fois, sans pouvoir articuler une parole. Enfin, il balbutia :

    - Un miracle, monsieur de L’Isle-Adam ! Un pur miracle !...

    Je crois qu’il avait l’esprit dérangé.

    - Non, non, protesta-t-il, je ne suis pas fou.

    Et, dès que j’eus quitté mon surplis :

    - Venez, vous jugerez par vous-même !... Par ici, dit-il, en projetant devant lui, vers le sol, la lumière du fanal qu’il portait.

       Une ouverture béante se creusait là, presque à nos pieds, donnant accès dans un escalier de granit dont les marches moussues allaient se pendre au sein de la terre, sous la chapelle. Je m’y enfonçai à la suite du forestier, et pénétrai, guidé par lui, dans une manière de crypte, toute tapissée de fougères et de scolopendres.

       Une fontaine ténébreuse en occupait le milieu, encadrée de larges dalles, la plupart à demi descellées.

    Jérôme s’agenouilla sur l’une d’elles :

    - Voilà comme j’étais, il n’y a qu’un instant ... J’avais fait le signe de croix, dit adieu à Catherine et puisé, au Sanctus sonnant, le philtre d’oubli qui  allait l’arracher de mon cœur, puisque cependant que son père refusait de consentir à ce qu’elle fut mienne ... Tout à coup, au moment de boire, patatras ! c’était cette dalle qui venait basculer sous moi, tenez, monsieur de l’Isle-Adam, comme ceci ...

    Je laissai échapper un cri de stupéfaction

    La pierre en se renversant, avait mis à découvert un véritable monceau d’or.

       Pour me prouver que nous n’étions ni l’un, ni l’autre les jouets d’une hallucination, le forestier plongea les mains dans le tas. Les jaunets tintèrent.

    - Quand je vous disais, monsieur de l’Isle-Adam, que vous aviez opéré un miracle !

    Debout maintenant, Jérôme Garel me dévisageait d’un air de triomphe.

     - Il n’y a pas de miracle que d’en-haut, répondis-je.

     

    Muré dans son idée, il rétorqua :

    - Celui-ci ne se serait pas accompli sans votre intercession et celle de saint Barnabé ... Dans les dictons de Monna Kerdado sur la fontaine de minuit, il n’a jamais été question d’un trésor caché sous la margelle. Donc ....

    - Tu ne voudrais pourtant pas que cet eût poussé là d’aujourd’hui, comme champignons en cave !

    - Eh, monsieur de l’Isle-Adam, la nuit de Noël a vu de plus étonnantes merveilles ! m’opposa Jérôme avec simplicité.

       Je m’étais penché pour examiner de près sa trouvaille. Les pièces à l’effigie de Louis XV et Louis XVI abondaient. Mais comme, dans le nombre, figurait en outre un lot assez considérable de « souverains » anglais, Je n’eus guère de doute sur la provenance de toute la somme.

       Mon père, qui dans la guerre chouanne, avait commandé un corps de partisans, m’avait parlé de cachettes de ce genre, où l’on enfouissait, à l’abri des perquisitions révolutionnaires, les subsides envoyés par les princes. C’était même sa tarentule, à ce cher homme, de s’imaginer qu’il y  en avait plusieurs d’intactes dans nos parages .... Celle que j’avais sous les yeux lui donnait pour une fois raison ... je me relevai en bénissant les mystérieux desseins de la Providence qui faisait servir l’argent des rois à réaliser le rêve d’un bûcheron.

    Jérôme attendait, anxieux.

    - C’est de l’or chrétien, n’est-ce pas, monsieur de L’Isle-Adam ?

    - Su bel or de Noël, et qui ne doit rien à personne, oui, mon garçon. Ramasse-le, il est à toi. Tâche d’en tirer du bonheur pour le reste de tes jours, et ne manque pas de payer une toiture neuve à la Chapelle de saint Barnabé.

    - Il eut je ne sais combien de louis à se fourrer dans ses poches ....

    - Exactement quatre cent quarante, monsieur de l’Isle-Adam ! lança joyeusement une voix qui n’était celle d’aucuns convives.

     

       Tous, nous sursautâmes sur nos chaises.

    Passionnément attentifs au récit du vieux prêtre, nous n’avions pas entendu la porte de la salle à manger s’ouvrir, ni le visiteur inconnu entrer. Celui-ci était un paysan d’une soixantaine d’années, vert encore sous ses chevaux noirs, à peine tramés de quelques fils d’argent. Son petit chapeau rond, noué d’un lacet en guise de jugulaire, sa veste courte en « berlingue » roux, et ses guêtres de toile bis décelaient un montagnard de l’Arrée.

    - Parbleu ! s’écria le recteur en se levant, c’est le cas de le dire avec le proverbe que, quand on parle du loup, on en voit la queue.

    - On voit même le loup tout entier, n’est-ce pas, monsieur de L’Isle-Adam ? répliqua l’homme en promenant sur nous son regard clair.

    - Viens ça près de moi, fit le recteur.

    Et se tournant vers le marguillier :

    - Jonathas Morvan, voici un camarade devant lequel il serait imprudent d’affirmer qu’il n’y a pas de trésors de Noël.

     Puis s’adressant à toute la table :

    - Messieurs j’ai l’honneur de vous présenter maître Jérôme Garel, époux de dame Catherine Callac et propriétaire en titre de Rozviliou ...

     Comment vont des douze fils, ô patriarche ?

    - Bien, C’est le plus jeune, Benjamin, qui, cette année, a tué le chevreuil.

    - Ah c’est vrai ! s’exclama le prêtre ... j’ai omis de vous l’apprendre, messieurs : depuis la fameuse nuit dans la forêt de Porthuault, il ne se passe point de Noël que le braconnier d’autrefois ne m’apporte en offrande un chevreuil commémoratif.

     Et, pour demeurer fidèle à ses habitudes, M de L’Isle-Adam ne manque pas point d’ajouter :

    - J’espère, messieurs, que nous aurons le plaisir de le manger ensemble.

    © Le Vaillant Martial

     

     

     

     



    [1] Écrit par Anatole Le Braz

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