• Le revenant du miz-du

    Le revenant du miz-du [1]

       Dans la maison de Jean Le Bihan, tenancier du château de Kermabo  , il y avait une grande animation ce soir-là, soir de novembre. On avait eu une rude journée de labeur, car le brave paysan terminait ses charrois et les voisins lui prêtaient main-forte.

       Les hommes avaient renouvelés à la hâte la litière de l’écurie, les femmes avaient repris quenouilles et fuseaux, et tout le monde se pressait autour de l’âtre, les pieds dans la cendre. Le dîner avait été copieux, pour régaler ses auxiliaires, la ménagère Louison avait préparé une bassinée de fine fleur de blé noir et passé à la poêle des crêpes croustillantes assaisonnées de beurre frais. Le cidre nouveau qu’on buvait à même le pressoir avait éveillé les imaginations et délié les langues.

       Naturellement en cette saison des morts, les sujets lugubres sollicitaient de préférence, la verve des conteurs. Ils faisaient large part aux revenants. Chacun écoutait attentif, les vaillants valets de charrue et les belles filles de ferme, qui dissimulaient mal, sous un sourire sceptique, les craintes de leur cœur, Perrine, la petite bergère, qui tremblait de tous ses membres, jusqu’au chat Mataù, qui le nez contre les bûches du foyer, ne dormait que d’un œil, et au chien Fridu, qui gravement assis contre le banc, aspirait l’air de temps en temps avec inquiétude, comme il avait entendu entre les âmes. Majestueuse dans sa boîte de chêne, l’horloge marquait les heures de son tic-tac monotone et régulier.

       « Or ça s’écria Jean Le Bihan, en s’adressant aux esprits forts, aux jeunes gens qui trouvaient à redire aux histoires merveilleuses, il est évident qu’il s’agit là de contes de bonnes femmes. Aussi je suis convaincu que nul d’entre vous ne refusera la proposition que je vais vous soumettre. Voici un double écu que je dépose sur la table. Eh bien il est à celui d’entre vous qui aura le courage de passer la nuit dans l’ossuaire de la paroisse ! »

       La foudre tombant aux pieds des gouailleurs n’aurait pas produit un effet plus terrifiant. D’instinct les corps se redressèrent sur leurs sièges, les mains saisirent les chapeaux et les yeux se tournèrent vers la porte, comme pour chercher une issue pour s’enfuir. Les plus braves avaient perdu la parole et auraient voulu éloigner l’ossuaire à cent kilomètres du village.

     

      « Décidément, observa Jean Le Bihan, l’air de plus en plus malicieux, l’enjeu n’est sans doute pas jugé suffisant. Je double la mise.

    - Vous avez vraiment beau mérite à nous adresser en ce moment semblable proposition, répondit à la fin le principal rieur. Vous oubliez qu’après une telle journée de fatigue, nous n’avons qu’une envie : regagner nos lits !

    - Si personne n’y va, moi j’irai bien, maître, dit une voix douce dans un coin de la salle, la somme me permettra de faire célébrer la messe à l’intention de l’âme la plus abandonnée du purgatoire, et le bon Dieu sera content. »

        C’était Perrine la bergère, qui maintenant ne tremblait plus, et qui pleine d’assurance n’attendait qu’un mot de Jean Le Bihan.

        Aux premiers sons de sa voix, les auditeurs demeurèrent interdits : était-ce possible ? Puis tous se levèrent, le chat Mataù, le chien Fridu, les grandes servantes et le valet de charrue, pour témoigner leur admiration à l’héroïque enfant.

       « Va ma Perrine, s’écria Louison la fermière, tu es la plus courageuse, Dieu te protègera ! »

       Le cimetière de la paroisse, dans lequel les vieux ancêtres dormaient de leur dernier somme était un enclos solitaire, d’aspect lugubre, où nul n’aurait osé pénétrer, une fois la nuit tombée. À contempler ses crois de bois et ses monuments de pierres derrière lesquels les rayons de la lune projetaient des ombres, on aurait dit une armée de fantômes pressés contre l’église ainsi qu’un troupeau de moutons contre la cabane du berger pendant le durée de l’orage.

       Dans un coin, dissimulé parmi les ronces, les orties et les herbes folles, l’ossuaire se dressait, montrant ses murs moussus, son treillage vermoulu et son toit croulant. L’entrée en était bien gardée. Le long du rebord extérieur, une rangée de crânes s’alignait dans leurs petits édicules de bois, et l’aspect était si horrible, avec leurs bouches édentées et leurs orbites vides, qu’on ne pouvait les considérer  sans frémir. Au fond, on distinguait un amas d’ossements informes que la mort impitoyable avait confondus et sur lesquels l’usure de la tombe n’avait pas laissé subsister un lambeau de chair.

       Pourtant, Perrine ne trembla pas. Elle avait conscience qu’elle accomplissait une action méritoire, et son âme n’éprouvait pas la moindre inquiétude. Il lui semblait qu’elle entrait chez des amis et que ces débris d’âtres humains lui adressaient de douces paroles.

       Bien qu’elle fût très jeune, il y avait là tant de gens qu’elle avait connu jadis, Noluen, la bergerette, qui gardait les vaches avec elle dans les landes de Kério, Joson le fils du meunier de Kermabo, qui suivait en même temps qu’elle les leçons du catéchisme, Lehann Robeau, le gai charpentier qui venait raboter les planches au village et dont la voix matinale réveillait les dormeurs dans les fermes, Matelin  Trafikour, le tailleur, qui assis sur des gerbes de paille, confectionnait des robes aux filles et raccommodait les chupens[2] de ses gars, en chantant des chansons amusantes  ou en contant aux enfants des histoires terribles.

       Eh oui, y en avait-il là des amis qu’elle avait fréquentés, bonnes figures de vieillards qui avaient conservé, à travers les épreuves de l’existence, le calme des consciences paisibles, gracieux visages de jeunes filles, qui la veille encore, revêtus des charmes de la beauté, s’étaient fanés soudain sous le souffle de la mort ! Pourquoi aurait-elle éprouvé quelque crainte en leur société ? Ils ne lui avaient fait que des joies de leur vivant, pouvaient-ils lui causer quelque peine après leur mort ?

       Elle s’arrangea pour dormir dans un coin et dormit en effet jusqu’à l’aube en rêvant qu’elle était dans son lit clos. La cloche appelant les chrétiens à la messe la réveilla le lendemain. Aussitôt, elle quitta son refuge. Monsieur le recteur entrait dans le cimetière.

       « Si cela ne vous déplaît pas, lui dit-elle, vous célèbrerez ce matin la messe à mes intentions. »

    Le pasteur s’arrêta, surpris :

    « Tes intentions ? Et quelles sont-elles, mon enfant ?

    - C’est pour l’âme la plus abandonnée du purgatoire. »

        Le prêtre se conforma au désir de la fillette. Pieusement, celle-ci assista au saint-sacrifice, puis quand le prêtre l’eut fini, elle lui remit son offrande et s’esquiva sans plus d’explications. Elle suivait joyeuse la route jusqu’à Kermabo, lorsque dans un détour, elle vit s’avancer vers elle un vieillard de mine distinguée revêtu d’habits somptueux, semblables aux riches bourgeois de la ville.

       « Puisque tu rentres à Kermabo, mon enfant, fit-il, tu ne refuseras pas d’ajouter une action méritoire à celle que tu as accomplie cette nuit. Prends cette lettre. Tu la remettras au propriétaire du château. Dieu se chargera de té récompenser. » Et après lui avoir souri d’un sourire si doux qu’elle en le cœur pénétré, le mystérieux personnage disparut, sans qu’elle s’expliquât de quelle façon.

       « Un revenant, pensa-t-elle, je n’aurais jamais cru qu’un revenant fût si gracieux. Sûrement celui-là devait être dans l’ossuaire avec les autres, puisqu’il sait d’où je viens. »

        D’une traite elle courut jusqu’au château : »Messire, déclara-t-elle au maître, j’ai une lettre pour vous, si je ne me trompe, elle vous arrive en droite ligne de l’autre monde. » Le seigneur la considéra, surpris, ouvrit la missive et pâlit.

       « Voyons, mon enfant, répondit-il, serais-tu capable de reconnaître l’homme qui t’a chargée de cette commission, si tu le rencontrais ? »

    - Oui vraiment, dussé-je vivre cent ans, je distinguerais entre mille. Je ne perdrai jamais le souvenir de son beau visage et de son sourire radieux.

    - Regarde alors, reprit le gentilhomme, en montrant une galerie de portraits dans laquelle une foule de personnages s’alignaient dans des costumes d’apparat, sous leurs robes de pourpre et leurs armures brillantes.

    - Le voilà, s’écria Perrine en montrant un vieillard aux cheveux blancs, à la figure douce, mais aux traits empreints d’une grande fermeté.

    - Il n’y a donc pas erreur, hélas ! murmura le gentilhomme, il faut que j’obéisse à la volonté de mon père ! » C’était vrai en effet. La lettre qu’il avait reçue émanait de son père, le vieillard au bon visage, mort depuis vingt ans, dont l’âme, la plus abandonnée du purgatoire, avait été délivrée grâce à la messe de Perrine. Cette lettre, après lui avoir reproché l’oubli où il l’avait laissé, lui intimait l’ordre formel de quitter son château et ses biens et de les laisser à l’humble pastourelles qui en était instituée l’héritière.

       L’ordre était sans réplique, il fallait obéir. Le noble homme dut résigner  sa fortune. Perrine, élevée à la dignité de châtelaine, prit sa place. Elle employa son avoir à un noble usage et devint la bienfaitrice du pays. Grâce à elle, l’ossuaire de la paroisse fut restauré, les pauvres soulagés, et une messe fondée à perpétuité  pour les âmes les plus abandonnées du purgatoire.

        Elle est morte aujourd’hui. Dieu la mette en son saint paradis.

    François Cadic, contes et légendes de Bretagne, éditions Spes Paris, 1929.

     © Le Vaillant Martial



     

    [1] Miz Du est le nom que l’on donne en Bretagne au mois de Novembre : Mois noir

    [2] Vestes 

     




     

     

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