• Le Petit Peuple des Mousses

    Le petit peuple des Mousses


     

    L

    e vieux chêne trônait fièrement dans la forêt. Il dépassait la plupart des arbres de quelques mètres et affichait un tronc bien plus large que ceux qui l’entouraient.

    C’est qu’il était âgé, de plusieurs milliers d’années. Il avait vu la forêt naître et grandir. Au fil du temps, il en était devenu le gardien. Sa large ramure s’étalait sans gêne repoussant toute concurrence et affirmant son autorité.

    Sa large ramure s’étalait sans gêne repoussant toute concurrence et affirmant son autorité. Des grosses branches noueuses exprimaient une force indispensable et les rides profondes de son écorce lui conféraient un air de sagesse qu’aucun habitant de la forêt n’aurait pu de même contester.

    Au pied du vieux chêne courait d’immenses racines s’étalant dans toutes les directions. Sous cette ramification apparente s’étendait un autre réseau bien plus gigantesque encore. Les racines du vieux sage se glissaient sous l’entière sylve jusqu’à sa périphérie où les dernières radicelles chatouillaient le monde des hommes à plusieurs kilomètres de là. À travers cet immense tissu racinaire, le chêne tirait son savoir et tout comme il diffusait sa rassurante tranquillité.

    Il était le centre, le cœur de cette vieille forêt de Thuringe, témoignant des essences passées là où maintenant l’épicéa s’était répandu formant une masse uniforme quelque peu mêlée de sapins, de hêtres et de bouleaux. Pas loin d’ici un autre bout de cette étendue boisée présentait un paysage différent. La forêt de Hainich  avec ses vieux hêtres, tilleuls et frênes qui lui donnaient des airs de forêts primitive avait comme un parfum des rêves anciens.


        L’immense forêt allemande courait de colline en colline offrant aux regards une marée verte semblant presque se mouvoir. Pour qui ce serait attardé longtemps sur ce relief, il aurait décelé certainement cet arbre qui forme une large tache au centre de celui-ci. Il en aurait deviné la cime sans pouvoir néanmoins prendre pleinement conscience qu’il apercevait là le cœur battant de la forêt. Car toutes les forêts possèdent un cœur. Un arbre millénaire qui distille sa bienveillance dans le sol et qui au fil de siècles a tissé un lien particulier avec l’ensemble des êtres des bois. L’abattre est un sacrilège.

    On a bien souvent vu des forêts périr lentement après un tel acte inconscient. La pure folie qu’est la cupidité des hommes est sourde et le cri de la nature muet. Après une telle mise à mort, c’est d’abord les oiseaux qui se taisent, ensuite le gibier qui tombe malade, enfin l’ensemble des végétaux qui se met à pourrir. Seule la ronce demeure, recouvre tout et rend le territoire mal aimé. Elle offre pour nourriture ses baies noires dont l’homme se délecte sans savoir qu’elles sont en réalité le prix du sang payé par les ancêtres et les petits êtres qui vivent sous les ramures, dans les moindres interstices que les arbres, les arbustes, le sol nourricier leur offrent comme abris.

    Abattre un arbre n’est pas anodin. Avec lui s’en va la vie de milliers de créatures. Des millions lorsqu’il s’agit d’un  gardien. Fort heureusement pour la sylve de Thuringe, le vieux chêne est toujours debout.

    Ses feuilles bruissent encore et emportent le chant des Sylphes tout alentour. Une douce musique qui rassure l’ensemble des créatures vivant au sein de ce havre de paix.

    A la base du vieux chêne, une épaisse mousse est l’objet de la convoitise du plus mystérieux secret de ces bois. Deux minuscules êtres escaladent une grosse racine leurs dos chargés d’un panier rempli de lichen. Ce sont des lutins.

    Des petits hommes des mousses. Les anciens mes nommaient ainsi à cause de leur dépendance envers cette matière qui recouvre les sous-bois. Ils confectionnent leurs vêtements à partir celle-ci jusqu’à leur chapeau qu’ils ornent parfois d’une plume, d’une fleur ou de tout autre élément leur permettant quelque originalité. Les petits hommes des mousses affichent entre eux une ressemblance étonnante et il est difficile pour l’œil profane de les distinguer et si ce n’est un détail de leur physionomie, souvent la taille de la barbe ou un ornement particulier accolé à leur tenue. Entièrement vêtus de vert, ils ont la peau variant du gris au verdâtre, sans doute à cause de leur nourriture, toujours élaborée à base de mousse et de lichen. Un lichen que l’on retrouve dans les longues barbes grises de leurs anciens. La mousse tapisse aussi l’intérieur de leurs demeures. Des habitations naturelles au sein des arbres, dans de petits creux entre les racines qui permettent à ces bonhommes hauts comme deux ou trois pommes de s’y abriter la nuit venue et d’échapper aux crocs des loups. Certains s’accommodent encore d’une cavité rocheuse et on raconte même que quelque gnome intrépide se serait installé dans l’une ou l’autre brèche murale d’une ferme ou maison jouxtant la forêt.

    Le jour, il est rare de croiser les Petits Hommes. Ceux-ci se font très discrets et les légendes parlent bien plus des Petites Femmes des Mousses. La raison est simple. La récolte de la matière qui sert à confectionner vêtements et literie est la tâche des petites Dames, leurs compagnons piquant plus volontiers un roupillon dans un endroit calme et frais de la forêt.

    Les deux êtres transportant ces gros paniers, escaladant les racines du vieux chêne ne sont donc pas des Petits Hommes, mais bien en réalité des Moosweibchen comme on dit là-bas. Elles regagnent leurs demeures pour quelque préparation à base de cette mousse fraichement récoltée.

    Osé tranquillement sur une branche, un écureuil observe la scène. Il a le regard accroché aux mouvements saccadés des deux Petites Dames se démenant  pour passer au-dessus de la grosse racine. Soudain l’animal se met à bouger et à descendre le long du tronc. En deux, trois bonds, il rejoint les deux cueilleuses de mousse. De son dos jaillit une créature qui se laisse glisser jusqu’au sol.

    - Salut à vous, s’exclame le petit bonhomme à la barbe grisonnante. J’appartiens au clan di vieil Hêtre de Hainich et sers d’éclaireur aux miens.

    - Salut à toi, répondent les deux petites Dames. Bienvenue chez nous, poursuit l’une, je devine que toi et les tiens arrive. Je me réjouis de cette fête.

    Le lutin siffla entre ses doigts et derrière lui apparut une cohorte de gnomes qui, un instant plus tôt, était totalement dissimulé dans les tas de mousse et d’herbes fraîches qui tapissent l’endroit. Certains à dos d’écureuil, d’autres marchant d’un bon pas, tous rejoignent les cueilleuses et la petite bande maintenant vers l’entrée d’une cavité sous le chêne millénaire.


     

    C’est là une coutume pour cette race de gnomes que de se réunit à chaque pleine lune afin d’échanger leurs plus invraisemblables histoires et légendes. Ces soirées contées sont un trésor précieux qui se transmet de génération en génération.

    Certains faits remontent à des siècles voire bien plus loin encore, au temps d’avant les hommes, au temps où les gardiens de nature s’étaient éveillés à la vie.

    La petite troupe pénétra dans la crevasse qui menait à l’intérieur du vieil arbre. Un court moment d’obscurité totale fit soudain place à une scène extraordinaire. L’arbre creux était tapissé en son intérieur d’une myriade de petites lueurs éclairant les lieux d’une douce et chaude lumière. Des cavités servaient d’abri aux différentes familles de gnomes qui y résidaient. On y montait par de nombreux et menus entrelacs de marches. On pouvait voir aux abords de ces abris certaines Petites Femmes occupées à tisser la mousse pour leurs besoins particuliers. L’une d’elle mesurait avec précision la longueur des bras d’un enfant. Elle devait sans doute lui confectionner une chemise ou un pull qui lui tiendrait chaud tout en le dissimulant au regard des prédateurs. Car les Petits Hommes des Mousses étaient bien souvent victimes de griffes et de crocs de bêtes affamées ou de créatures bien plus sombre encore ...

    Au rez-de-chaussée, d’une largeur de plusieurs mètres, autant dire l’équivalent d’une de nos places de village pour ces petits êtres, se tenait justement un marché. Les badauds venus des autre tribus et bourgs de lutins s’affairaient à y dénicher le dernier modèle de pipe sculptée ou le fil de mousse des tribus du Nord, réputé pour sa solidité  à toute épreuve qui devait beaucoup à leur manière unique de tisser en mêlant au végétal la soie d’une certaine espèce d’araignée. Ce fil particulier avait e nombreuses utilisations.

    Beaucoup de villages en plaçaient autour de leur territoire et le garnissait de clochettes. Voilà bien une alarme aussi discrète qu’efficace qui les avertissait de la venue des loups ou de toute visite inopportune. Le fil solide servait aussi à remonter les seaux remplis d’eau des minuscules puits ou à s’attacher sur le dos ces mêmes récipients plein de la rosée des matins bleutés.

     


     

     

     D’autres gnomes profitaient de la grande assemblée pour goûter le vin de miel de Mestre Kurze. Celui-ci élaborait également des boissons à base de nectar qi vous enivraient l’esprit en quelques gorgées. Autant dire que devant son échoppe, l’humeur était aux rires et aux chansons. Ce que ne manquaient pas d’accompagner les musiciens jouant de la viole et du pipeau.

    Les enfants eux, s’engouffraient tous à droite du marché pour se délecter d’autres délices. Il. Il y avait là, les succulents bonbons au sirop de mousse, les sucettes au miel doré et des friandises qui faisaient frétiller les regards et saliver les gourmands. Assis dans le coin, adossés à la paroi on voyait de jeunes gnomes avaler goulument des gaufrettes de noisette noyées d’un coulis de baies de sureau tandis que d’autres avaient le nez plongé dans une fleur de lamier gorgée de nectar sucré. Les visiteurs se noyèrent dans la foule pour découvrir à leur tour les mille merveilles des échoppes en provenance des quatre coins de la forêt de Thuringe.

    Le soir venu, le marché fit place à un tout autre événement. C’était le temps de la veillée. La lune était pleine au dehors et ses rayons se posèrent sur la cime du chêne. Les petites lueurs intérieures prirent une teinte plus rougeâtre et moins dense. C’était le signal. Les marchands remballèrent leurs affaires et démontèrent leurs échoppes et de longues tables furent déposés auxquelles s’installèrent les centaines de Petites Gens. Au centre, une estrade surélevée permettait aux différents orateurs de captiver la foule.

    Soudain trois coups résonnèrent et le brouhaha cessa. Un gnome, dont la barbe de lichen affichait une longueur démesurée coulant depuis l’estrade jusqu’entre les câbles, se tenait à présent au milieu du Petit Peuple des Mousses. C’était le plus vieux d’entre eux et c’est à lui que revenait l’honneur d’ouvrir la grande veillée.

    - Amis de toute de la Thuringue, Peuple des Mousses du Nord, du Sud, de l’Ouest et de l’Est, entonna le sage. Je vous souhaite la bienvenue et déclare la Cent mille trois cent cinquante troisième Grande Veillée ouverte !

    Un tonnerre d’applaudissements accompagné de sifflements de joie s’élança dans l’assemblée, les nains battant les tables de leurs cupules de glands remplies de bonne mousse.

    Le noble vieillard fit signe de se taire

    - Amis, voici venu le temps de nos contes et légendes. Écoutez bien ces histoires aussi merveilleuses que frémissantes, aussi extraordinaires que terrifiantes. Elles sont mises en garde et vérités portées par le vent et le temps jusqu’à vos oreilles. Que la mousse qui y réside ne vous empêche nullement d’entendre ! J’invite Gründrind de Goldlauer à venir vous conter son histoire.

    Un gnome de grande taille dépassant d’une bonne tête la plupart de ses semblables se leva et se dirigea d’un pas lent vers l’estrade. Il salua l’ancêtre puis se tourna vers la salle. Il fit signe à chaque clan et fut longuement applaudi ce qui témoignait de sa grande renommée parmi les siens. Puis lorsque les clameurs retombèrent, il s’éclaircit la gorge et déclara :

    - Chers amis, j’ai l’honneur d’ouvrir cette Grande Veillée. Cette tradition m’est chère, vous le savez. Les récits transmis de génération en générations sont porteurs de nos valeurs, de nos malheurs aussi. Nous ne redoutons nulle chose plus effrayante que le Chasseur. L’histoire que je vous conte s’est déroulé il y a bien longtemps déjà.

    - Un jeune bûcheron venait de s’installer dans la région. Il avait bâti de ses mains une cabane de rondins et y vivait seul depuis quelques mois, œuvrant de sa hache aiguisée en accompagnant les hommes des villages voisins quand le besoin s’en ressentait. S’il était avare en paroles, il ne l’était point en courage. Chacun admirait sa force tranquille, sa main sûre et sa façon bien à lui d’abattre la cognée sur les arbres, d’en débiter le bois sans jamais montrer la moindre fatigue. Or, il lui arriva une chose terrible qui le décida à quitter la région.

    - Un soir qu’il était à boire en quelque compagnie à l’auberge du Vert Cochon, il surprit la conversation de deux autres bûcherons.

    - L’un deux prétendait avoir croisé le chemin de l’être  le plus terrible de la forêt : Le Chasseur Sauvage. Il décrivait avec précision ce dernier, fournissant moult détails autant sur sa physionomie repoussante que sur ses vêtements épais, grossiers, et, vous vous en doutez, maculés de sang. Car le Chasseur Sauvage porte bien son nom. Il est celui qui terrifie la forêt depuis des lustres. Aucun gibier ne lui échappe lorsqu’il lance sa horde de chiens fantômes, hurlant à tout va, galopant derrière la biche affolée ou le sanglier ayant perdu toute sa fierté légendaire. On retrouve ses proies la tête tranchée, le corps absent, une traînée de sang laissant supposer la direction prise par cette meute infernale et leur sombre maître. Une piste qu’aucun chasseur, bûcheron ou homme des bois ne songeraient un instant à suivre. On raconte que le Chasseur Sauvage revient à chaque fois que gronde l’orage, que c’est dans cette colère des cieux qu’il frappe sans merci.

    Le voilà qui écoute attentivement ses voisins, et entre deux gorgées susurre un « Balivernes ! ». Le mot est lancé, rien qu’un murmure, mais assez clairement prononcé pour que les deux hommes se tournent vers l’énergumène et le prenne à parti. Comment cet étranger, ce gougnafier ose douter de leur bonne foi ? Pis encore, comment peut-il balayer d’un simple mot accompagné d’un haussement d’épaules hautain la pire créature cauchemardesque hantant la forêt de Thuringe ? La discussion s’envenime, les noms d’oiseaux commencent à voler ... Le jeune bûcheron se redresse et de toute son imposante stature domine à présent l’assemblée des fêtards. ON redoute quelques coups, on s’apprête à fuir le colosse. Mais celui-ci se contente de serrer les dents et les poings avant de lâcher :

    - Puisque vous croyez tous à vos sornettes, que votre Chasseur Sauvage m’invite à l’une de ses chasses, qu’il partage avec moi ses proies favorites et qu’il me prouve ainsi son existence.

    Ayant prononcé ces mots, le jeune homme arrache son manteau du banc où il l’avait posé. Une fois dehors, il s’enfonce dans un taillis en direction de sa cabane.

     Les rayons de la lune éclairaient la forêt laissant percevoir les ombres des troncs, les ramures des sapins. Le bûcheron remarque très vite qu’un silence anormal pèse sur le bois. Il ne croise aucun animal sur le chemin qui le mène à son habitation. Il n’entend pas la chouette hululer alors qu’en cette nuit de lune claire, elle aurait dû s’en donner à cœur joie. Il ne décèle aucun vol de chauve-souris ni même les déplacements feutrés des musaraignes et autres petits rongeurs dont l’activité nocturne ne peut échapper d’habitude à une oreille exercée à la vie forestière. Un étrange sentiment lui noue la gorge. Déchirant le silence, un rire diabolique lui parvient soudain. Ce son pénètre le cœur et quelques hurlements lui échappent tandis que les poils de ses bras se hérissent. Il sent sa nuque se raidir, ses muscles se tendre. Son corps est en alerte, son esprit est en panique. Le son inhumain lui fait prendre ses jambes à son cou. Au loin des aboiements s’éloignent dans les profondeurs de la forêt ...

    Le voici qui aperçoit enfin son foyer. Il bondit à l’intérieur et referme la lourde porte qu’il barricade d’une solide planche. Tout en sueur, il s’assied à la table, saisit de sa main puissante la bouteille de schnaps et en boit quelques traits rapides au goulot. Puis s’agenouillant près de l’âtre, il y jette quelques bûches. Par-dessous, il glisse quelques brindilles, du bois sec et cassant qu’il allume. Une flammèche se met aussitôt à luire et bientôt la cheminée remplit d’une chaleur réconfortante qui amoindrit l’angoisse du propriétaire des lieux. Il expire bruyamment. Relâche ses muscles. Son dos se voûte quelque peu ... La lumière de l’âtre a maintenant rempli la pièce. Du regard il balaye les murs, fixe un instant sa hache posée près de la porte. De là, il jette un regard vers la fenêtre, plisse les yeux tentant de percevoir la forêt et ce qui pourrait s’y cacher. « Balivernes ! », lâche-t-il à nouveau.

    Et le voilà qui se met à rire ... jusqu’à ce que ses yeux se posent sur le plancher et qui il y aperçoive une petite tache rouge. Levant le visage vers le plafond, il découvre horrifié le cadavre de trois gnomes, entièrement dépecés et pendus à des crochets eux-mêmes plantés dans la poutre de soutènement. Le colosse pore la main à la bouche, un cri s’étouffe en lui. Il recule précipitamment jusqu’à la porte. Se saisissant de sa précieuse hache, il quitte les lieux et s’enfuit loin, bien loin de notre forêt. Voilà ce qu’il en coûte de réclamer sa part au Chasseur Sauvage ...

    Le Petit Homme demeure là, debout, fixant tour à tour les rangs des siens plongés dans le silence. Sur leurs visages blêmes, il décèle la peur. Au bout d’une interminable minute, il se met en mouvement et descend les quelques marches pour se fondre dans la foule et regagner sa place.

    L’ancêtre remonte les planches. C’est qu’on ne plaisante jamais avec une histoire de Chasseur Sauvage. Cette créature est responsable de trop de morts parmi les Petits Êtres de des Mousses pour qu’on puisse se permettre le moindre ricanement, le plus petit élan de joie. L’atmosphère est lourde e c’est par un geste néanmoins cordial que le Sage invite le prochain orateur à prendre place à ses côtés.

     

    - Amis de la Forêt, je vous demande d’accueillir notre prochain conteur, Maître Heilkrant, savant manipulateur des simples, connaisseur des secrets des plantes, mais également féru de légendes. Qu’il prenne la parole et puisse nous enchanter.

    Un gnome bedonnant au visage garni d’une barbe verte taillée avec soin monte sur l’estrade et s’adresse à son tour à la foule :

    - Je vais tenter de vous faire oublier l’affreuse et malheureusement véridique histoire qui vient de nous être contée. Le récit qui vous sera ici dévoilé est bien plus joyeux et aidera sans doute à détendre quelque peu l’atmosphère. Si les hommes nous ont oubliés pour la plupart, il en demeure quelques-uns qui nous tendent la main. Ceux-là nous déposent parfois ces quiches de pain à l’orée de la forêt, ce qui fait notre régal.

     L’histoire se passe dans l’ouest de Thuringe. Un petit Homme des Mousses portait une brouette remplie lorsque sa roue de bois claqua sèchement contre une pierre. La brouette se  renversa et lorsque notre ami tenta de la redresser, il découvrit que celle-ci était fendue sur le côté et que l’essieu s’était rompu. Désœuvré, le Petit Homme s’assit par terre et par dépit se prit la tête entre les mains. Il était tout à son désespoir lorsqu’un humain se présenta à lui.

    - N’aie pas peur Petit Homme, dit celui-ci. Quelle est donc la cause de tes soucis ? Je vois  à ton air renfrogné que quelque chose te contrarie. J’ai entendu tes soupirs ... Si je peux t’aider, cela sera avec un grand plaisir.

    - Eh bien l’homme, voilà qui me remplit de joie. Rares sont les humains qui se soucient de nous. Déjà que la plupart ne nous voient même pas. Il faut une oreille attentive et un cœur ouvert aux esprits de la forêt pour que tu m’aies entendu ... répliqua le gnome.

    - Et il en est ainsi, répondit l’homme. Je suis de ceux qui vous laissent les offrandes à chacune de leurs promenades. Ce genre d’homme qui s’émerveille devant le cri du geai, du martèlement du Pic épeiche, qui passent des heures en silence afin d’observer le jeu des écureuils et qui sourient lorsque leur regard se pose sur la parisette, cette herbe magique qui leur assure à chaque  fois de retrouver le chemin qui mène à leurs foyers. Ainsi je ne m’étonne point de te rencontrer, c’est la forêt qui m’a guidé ici et qui me permet de t’aider. Viens avec moi à la lisière des bois et jai chez moi de quoi réparer ta précieuse brouette.

     

     

     

    Le lutin accepta la proposition de l’homme. L’humain glissa la petite brouette dans sa besace et souleva le gnome pour l’assoir sur son épaule. Puis, il prit la direction de sa demeure. Au bout d’une demi-heure de marche, au détour d’un sentier forestier, ils déboulèrent face ç une petite maison de bois toute simple. Le Lutin remarqua aussitôt le toit creusé et son piteux état.

    Une fois à l’intérieur, l’homme proposa au gnome un morceau de gâteau et un peu de tisane. Les deux êtres échangèrent quelques mots. L’humain expliqua au gnome qu’il vivait seul ici depuis des années. Il se nourrissait des plantes et des baies qu’offraient la forêt et des légumes de son potager. Hélas cet hiver, son toit avait cédé sous le poids de la neige et il ne disposait pas de l’ ’argent nécessaire à sa réparation. Peut-être devrait-il bientôt quitter cet endroit, mais l’idée même de partir loin de cette forêt lui déchirait le cœur. Sur ces paroles, il se leva et invita le Petit Homme à le suivre dans son atelier. Là, l’homme sortit ses outils et se mit à travailler la minuscule brouette. D’abord il rabota légèrement les côtés. Ensuite il s’attaqua à l’essieu qu’il remplaça par un morceau de son meilleur bois qu’il tailla à l’exacte mesure. La pièce s’emboîta parfaitement. Il plaça alors la petite roue.

    Enfin il ponça le tout avec minutie afin que son propriétaire ne s’y coupe point en la manipulant, qu’aucune mauvaise écharde ne puisse le blesser. Le gnome fut bluffé par le résultat ! Sa brouette était comme neuve. Il remercia l’homme et quitta la demeure le sourire aux lèvres.

    Dans un dernier salut, il lança à son ami :

    - Homme, tu m’as aidé et je t’aide à mon tour. La forêt te remercie pour ton écoute, l’attention que tu lui portes et l’amour qui t’anime. Regagne ton atelier, je t’y ai laissé un petit cadeau...

    Le gnome disparut, l’homme retourna à son atelier. Il regarda tout autour de lui sans déceler  le moindre paquet déposer à son attention. Une pointe de déception le pique au cœur. Il se dit que le lutin lui avait certainement joué une de ses blagues. Il haussa les épaules et se dirigea vers on étable afin de le débarrasser des copeaux et de la poussière de bois du à son travail sur la jolie brouette ... Ce n’était plus du bois, mais bien de l’or : Il venait de découvrir le cadeau que lui avait laissé le Petit Homme de Mousses. Avec cet or, il réparerait sa toiture et sa chaumière durerait plus longtemps encore, l’assurant de vivre le reste de sa vie auprès de ce qu’il aimait profondément sa chère forêt de Thuringe ...

     

     La fin de l’histoire fut accueillie cette fois par un élan de joie. Les chopes cognant sur les tables, Les Petits Hommes échangèrent entre eux leurs propres expériences avec des humains. Et c’est dans un tumulte naissant que Heilkraut descendit les marches et se dirigea vers sa place, maintes fois salué et complimenté pour son récit.

    Le vieux Sage calma les langues déliées

    En reprenant parole

     - Mes amis, mes amis, je demande à nouveau le silence. La lune avance haut dans le ciel et il nous reste encore un récit afin de clore cette Grande Veillée et vous laisse le temps à tous de rejoindre vos demeures avant que ne pointe l’aurore. J’accueille maintenant Haraün, du clan du Nord. Puisse-t-il nous régaler d’un dernier d’un dernier conte de notre peuple.

    C’est une Petit Homme aux vêtements de mousse sombre qui rejoint l’Ancêtre. S’il est revêtu d’habits d’ombre, son visage n’affiche lui que lumière. Souriant, les yeux pétillants de malice, on reconnait de suite en lui, un bon Farceur, ce genre de gnomes à aimer chiper le déjeuner des bûcherons, leur faire entendre les voix imitée de leurs épouses ou allant parfois jusqu’à pénétrer dans leurs habitations pout y dissimuler les menus objets. C’est avec un sourire franc et les bras généreusement ouverts qu’il s’adresse à l’ensemble de son auditoire :

    - D’abord, je tenais à remercier très chaleureusement les habitants du vieux chêne pour leur accueil en cette Veillée lunaire. Notre clan est très heureux de retrouver les autres membres du Peuple des Mousses et de pouvoir partager ce moment privilégié.

    Mon histoire, je la tiens d’un Ancien. Elle s’est passée il y a plusieurs lunes déjà et met en scène une belle dame bien connue de tous, la Buschgrossmutter.

    Un jour que trois des nôtres s’étaient aventurées bien loin de leurs abris une tempête de grêlons les surprit. Courant pour se mettre à couvert, Les Petite Femmes se glissèrent sous un amas de gros rochers. La pluie mêlée de grêle présenta vite un nouveau danger pour nos cueilleuses. L’eau s’infiltrait dessous les rochers et risquait de se noyer. S’aidant les unes les autres, elles escaladèrent l’étroite crevasse qui les surplombait tentant de rejoindre la lumière du jour qu’elles apercevaient bien loin au-dessus d’elles. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’elles ne regagnent la surface, dans un état de fatigue intense. Heureusement pour elles, l’orage était déjà passé. Elles profitèrent de ce répit pour se reposer un temps.

    Une heure passa


    Nos trois Mooscweibchen s’étaient remises debout et cherchaient un moyen de descendre des rochers autre que la crevasse bien plus facile à escalader qu’à dégringoler. L’une d’elles dénicha un étroit chemin de terre qui semblait mener vers le bas. Les voilà donc qui se suivent, grimpent sur les pierres leur barrant le chemin, évitant de poser le pied dans la boue collante et glissante du sol détrempé

       Elles arrivent finalement en bas des rochers pour se retrouver nez à nez avec un danger d’une tout autre mesure que la tempête qui les avait surprises. Juste là, en face d’eux, se trouvait une créature endormie : un loup solitaire.


     

    Tous ici connaissent l’appétit vorace des loups qui n’hésitent pas à croquer l’un des nôtres quand l’occasion se présente. Si les meutes chassent volontiers de plus gros gibiers, un loup solitaire représente un réel danger pour les gens de notre peuple. Souvent affamés ces jeunes loups sont aussi vifs que cruels. Sans se consulter nos trois amies se détournent de l’animal pour se diriger tout doucement vers le petit amas de buisson à sa gauche. La première s’est déjà glissée sous un épineux, la deuxième sur ses talons, toutes deux remarquent que la troisième, une intrépide n’est plus avec elles. Jetant un coup d’œil au loup, elles constatent avec stupeur que leur compagne dont la mousse avait certainement pénétré le cerveau par l’une de ses oreilles se tenait sur la tête du loup endormi.

    L’imprudent, la folle, l’inconsciente tentait maintenant de soulever l’une des paupières du monstre. Une fois remontée elle la laissa retomber retenant quelque esclaffement et jetant un regard amusé à ses amies. Aux signes de celles-ci la sommant de les rejoindre, elle ne répliqua que d’une grimace avant de réitérer l’étrange expérience.

     

    Elle souleva à nouveau la paupière du loup et la laissa choir comme la première fois. Exécutant une petite danse improvisée sur la tête de l’animal. Elle se laissa glisser jusqu’au bout de son museau. Prenant appui sur les poils de la moustache du loup, elle répéta une troisième fois l’exercice périlleux du soulèvement de paupière.

    Mais cette fois, celle-ci relâchée, elle ne retomba pas. Un œil jaune fixait la lutine. Et de la gueule du loup, un grognement se fit entendre. La gnome fut propulsée d’un coup de museau dans les airs avant de s’aplatir aux pieds de ses compagnes. Elles couraient à droite, le loup les y attendait. Elles fonçaient sur la gauche, l’animal y était déjà. Ce petit jeu ne dura pas. Les trois lutines se jetèrent sous un arbuste épais  et broussailleux afin de se blottir en son milieu.

    Alors que le loup grognait de plus en plus fort dévoilant d’énormes crocs baveux, tournant autour de ses proies, la gnome qui s’était sottement comportée recula et chuta. Elle se retrouva sur le derrière assise sur un ... pied !

    Les trois Petites Femmes posèrent un regard sur cette chaussure marron apparue là au milieu du buisson. Ils longèrent une cheville et rencontrèrent le tissu verdâtre d’une robe. Là-haut, après avoir suivie le vêtement qui se confondait avec les végétaux, elles reconnurent les traits rassurant de Mère Buisson ! Quelle chance de tomber sur une fée en pareil moment ... La gentille Dame se baissa et cueilli t les trois Petites Femmes. Elle les glissa dans la poche de son tablier avant de sortir de l’arbuste et de faire face au loup.

    Prenant une poignée de myrtilles dans sa main, elle les jeta à la gueule de l’animal. Les baies éclatèrent au contact de son museau et une poussière bleutée l’entoura soudain. Voilà le loup qui se met à gonfler comme un ballon ! Ses pattes quittent le sol et l’animal s’élève à un bon mètre dans les airs. La fée souffle alors longuement et dans un jappement de terreur, le loup s’envole au loin. Les gnomes sont sauvés. Elles ne manquent pas de remercier la fée, de s’excuser du comportement de leur amie qui affiche maintenant un air aussi embarrassé qu’admiratif des pouvoirs de l’esprit de la forêt.

    Elles ont eu bien de la chance, vous ne pensez pas ? Alors amis, restez prudents ! Les dangers de la forêt sont aussi nombreux que ses bienfaits. Il n’est jamais bon s’égarer  ou jouer de témérité. Sur ce, bonne soirée !

    Le Maître de la Veillée prend
    Une dernière fois la parole

     

    - Chers compagnons, je remercie nos trois conteurs de cette Veillée lunaire. Voilà des histoires remplies de souvenirs et de leçons. Qu’elles vous accompagnent sur le chemin de votre retour. Mais avant de vous laisser regagner vos pénates, je vous convie à un dernier verre de cette délicieuse mousse accompagné de quelques airs de nos troubadours. Ceci afin que vos cœurs et cos esprits se remplissent de joie. Je déclare la Cent mille trois cinquante-troisième Grande Veillée refermée.

    A ces mots, les gnomes lâchèrent un tonitruant « Hurrah ! » avant de cogner leurs chopes et de se souhaiter plein de bonnes choses d’ici la prochaine pleine lune. Au bout de quelques mélodies, de chants fredonnés et de verres avalés, tous se lèvent, s’embrassent longuement avant de quitter l’abri du Vieux Chêne. Certains s’enfonçant alors dans la forêt, d’autres de grimper sur le dos de leurs écureuils afin de repartir vers leurs foyers. La tête remplie de ces légendes du Petit Peuple des Mousses.

    La Thüringer Wald, forêt de Thuringe se situe au cœur de l’Allemagne. Cette contrée est faite de collines boisées d’épicéas s’étendant sur des dizaines de kilomètres. Au nord de celle-ci, anciennement unie à la forêt de Thuringe, la forêt de Hainich présente une toute autre apparence. On y trouve de jolies hêtraies, des frênes, des érables, des tilleuls.

    Dans cette contrée verdoyante de l’Allemagne, on évoque souvent, à commencer par les frères Grimm, des histoires à propos de ces Petites femmes des Mousses et de petits hommes couverts de mousse de la tête aux pieds.

     © Le Vaillant Martial

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 21 Octobre 2016 à 08:40
    Claudine/canelle

    Je crois que mainten ant lors de mes promenades en forêt je regarderais bien ou je mets les pieds...et comme j'adore les mousses ..j'essayerais d'écouter ce petit monde !!!

    Merci à toi 

    Bonne journée 

      • Vendredi 21 Octobre 2016 à 11:12

        J'aime aussi les mousses, mais pas les mêmes, celles que l'on peut déguster, savouorer ... dans un estaminet de temps en temps ...., Bonne Journée ...

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