• Le Navire des fées

    Il était une fois à Saint-Cast un jeune capitaine qui n’avait pas de navire à commander. Il faisait pourtant démarches sur démarches, allait voir les armateurs et leur proposer ses services, mais bien qu’il fût connu pour un bon marin, il ne trouvait pas de commandement. Un jour qu’il était encore allé à Saint-Malo sans avoir mieux réussi que les autres fois, il se mit tard en chemin pour retourner à pied à son village, et quand la nuit vint à tomber, il n’était pas loin du bois que traverse la grande route.

    « Ah ! dit-il, j’aurais mieux fait de rester à coucher à Saint-Malo, car il faut que je passe par le bois de Pontual, et on raconte qu’à la nuit close, on y est exposé à faire de mauvaises rencontres. »

    Il força le pas et entra dans le bois, quand il fut au milieu, il entendit du bruit, et s’étant arrêté pour écouter, il ouïs une voix qui criait :

    « À mon aide ! À mon secours ! » « Ah ! Pensa-t-il c’est peut-être quelqu’un que les voleurs veulent tuer, mais il ne se sera pas dit que j’aurai périr une créature sans essayer de la secourir. »

    Il courut à l’endroit d’où partaient les cris et vit une bonne femme qui se défendait de son mieux contre cinq hommes qui essayaient de la tuer. Il se mit à côté d’elle et à eux deux, ils tuèrent les voleurs. Quand ils furent sortis du bois, la vieille qui était une fée lui dit :

    « Capitaine, vous avez bon cœur, et vous en serez récompensé, si j’avais voulu, j’aurais tué toute seule les cinq voleurs, car j’ai assez de pouvoirs pour cela, mais je voulais voir si vous étiez courageux et secourable aux pauvres gens. ». Aussitôt elle disparut, la capitaine continua sa route et arriva à Saint-Cast sans accident.

    Le lendemain, il vit entrer dans sa maison une belle dame qu’il ne connaissait point, et qui lui dit :

    « C’est moi qui suis la bonne femme d’hier que vous avez secourue dans le bois de Pontual. Je suis fée et je sais que vous revenez de St-Malo où vous avez vainement cherché un navire à commander. Il est inutile que vous fassiez de nouvelles démarches, je vous donnerais le commandement d’un navire, d’un beau et jamais personne n’aura vu son pareil. »

    Le capitaine remercia la dame de son mieux, puis il l’invita à dîner avec lui. Quand le repas fut fini, elle lui dit :

    « À votre tour venez avec moi, je suis une des fées de la Houle[1] de Saint Briac, et c’est auprès de de ma grotte que vous verrez votre navire. »

    Le capitaine suivit la dame, et quand ils furent au bord de la mer, elle lui prit la main, et tous les deux marchaient sur les vagues comme sur une grande route, l’eau ne mouillait même pas la semelle de leurs souliers. Ils arrivèrent à la Houle, et la fée montra au capitaine le navire qui lui était destiné. La coque était tout en or, les mâts aussi, ainsi que les vergues et les poulies, et les cordages étaient tressés en fils d’or. Il n’était pas encore tout à fait prêt et les orfèvres de la Houle étaient occupés à le terminer. Il était si brillant que le capitaine pouvait à peine le regarder. « Quand sera-t-il fini, ce beau navire ? demanda-t-il à la fée qui l’avait amené

    - Pourquoi le faites-vous cette question ?

    - C’est afin d’avoir le temps de former un équipage pour monter le navire lorsqu’il sera achevé.

    - Ne vous inquiétez pas, dit la fée, votre équipage est fait, et je vais vous le montrer. »

    Elle lui frotta le tour des yeux avec de la pommade, aussitôt il vit au moins trente petits fions[2] qui étaient habillés comme des amiraux. Et elle  lui dit en les montrant du doigt :

    « Capitaine, ce sont ces petits hommes qui seront vos matelots, dans trois jours, le navire sera paré, vous pourrez partir, et ils vous aideront à le conduire, car ce sont de fins marins. En attendant venez dîner avec moi et les autres habitants de la Houle. »

    Le capitaine suivit la fée, elle lui fit traverser une longue suite d’appartements brillants comme de l’or, et ils finirent par arriver dans une grande salle où était dressée une belle table, c’était autour d’elle que les fées, les faitauds[3] et les fions venaient s’assoir pour prendre leurs repas. Le capitaine regarda par la fenêtre et vit dans une cour des fions et des faitauds armés d’épées et de baïonnettes qui faisaient l’exercice.

    « Pourquoi, demanda-t-il, s’exercent-ils ainsi ?

    -  Ce sont nos soldats, répondit la fée, et ils se préparèrent pour aller se battre avec les fées de Chêlin[4] qui nous ont déclaré la guerre. »

    Lorsque les faitauds et les fions eurent fini de manœuvrer, ils jouèrent de la musique avec leurs épées, puis tout le monde entra dans la salle pour y dîner. Ce jour-là, il y avait une grande fête à la Houle, car la reine des fées venait d’avoir un garçon et on célébrait sa naissance.

    Le repas terminé, le capitaine voulut s’en aller, la fée qui l’avait amené, et qui se nommait  la fée Gladieuse vint le conduire jusqu’à la porte de la grotte et avant de le quitter elle lui dit :

    « Voici les bottes que vous mettrez pour passer la mer, tant que vous en serez chaussé, vous pourrez aller sur terre et sur mer, partout où vous voudrez. Demain vous viendrez ici pour prendre le commandement du navire. » La capitaine remercia la fée, puis ayant chaussé les bottes, il marcha sur les vagues de la mer comme sur une grande route, et il arriva à Saint Cast. Mais quand il entra dans la maison, il n’y trouva plus rien, ses parents qui l’avaient vu passer sur la mer le croyaient noyé et ils avaient enlevé son mobilier. Il alla leur demander, mais ils le prirent d’abord pour un revenant, quand il leur eut montré qu’il était un homme en chair et en os, il leur raconta qu’il avait trouvé un navire à commander. Il leur fit cadeau de son mobilier, puis après avoir embrassé  son père et sa mère, il partit.

    Il se rendit à la pointe de l’Isle, et ayant chaussé ses bottes, il traversa la mer sans se mouiller. Son navire était tout près de la Houle, appareillé et prêt à partir. Il monta à bord et la fée Gladieuse, qui était sur le pont, lui dit :

    « Ce navire naviguera sous la mer comme sur la terre, dans l’air comme dans l’eau, à votre volonté »

    Elle descendit ensuite à terre, et les matelots de la Houle arrivèrent à bord, à l’instant, le vent gonfla les voiles, et le vaisseau partit comme l’éclair. Il marchait aussi vite que le vent qui soufflait toujours derrière lui, jamais ils ne couraient de bordées, jamais ils n’avaient vent debout, et personne n’avait besoin de tenir la barre ni d’armurer les voiles. Un faitaud que personne ne voyait dirigeait tout comme il voulait. Au bout de quinze jours, il conduisit le navire dans un port, et l’ancre fut aussitôt jetée. Ce port était une île, pendant que les matelots étaient à terre et que seul le capitaine se trouvait à bord, le faitaud se montra à lui et lui dit :

    « C’est moi, qui par mon souhait, ai fait entrer le navire dans ce port, c’est moi qui l’ai conduit jusqu’ici, et vous n’avez pas eu grand mal à le gouverner, puisqu’il marchait toujours vent arrière. Maintenant vous allez embarquer les faitauds pour nous aider à combattre les fées de Chêlin.

    - Très bien, monsieur le faitaud, à l’instant je vais descendre à terre et prendre des passagers suivant vos ordres.

    - Dès qu’ils seront à bord, dit le faitaud, vous ferez voile pour St-Briac, mais je vais quitter le navire, qui désormais ne marchera que par votre commandement. Voici un petit sifflet que je vous donne : aussitôt que vous serez à terre, vous n’aurez qu’à siffler et aussitôt, vos matelots et les faitauds, qui doivent prendre part à la guerre, se rendront à votre bord. »

    Le capitaine descendit dans l’île et, dès qu’il eut sifflé, cinq cent faitauds et les trente fions qu’il avait amenés sautèrent à bord. En moins de dix minutes, le navire fut appareillé, et il sortit du port. Pendant toute la traversée, il eut encore vent arrière, et moins de trois semaines après le départ, il arriva à Saint Briac.

    Les cinq cent faitauds débarquèrent et entrèrent dans la Houle où ils furent bien reçus. Trois jours après, ils partirent en guerre contre les fées de Chêlin, mais elles ne furent pas les plus fortes et elles demandèrent la paix.

    La guerre fut terminée, et il y eut de grandes réjouissances à la Houle de Saint-Briac, le capitaine ramena les faitauds dans leur île, puis il alla à Anvers prendre pour les fées un chargement de charbon de terre. Elles étaient bien contentes de lui, et quand il revint, elles lui payèrent cent mille francs pour son voyage.

    Deux jours après le navire prit le large, pendant trois ans  il navigua sur les mers sans toucher à aucune terre et parfois  il n’y avait plus de vivre à bord, mais alors le capitaine se servait de la baguette que la fée Gladieuse lui avait donnée, et il s’en procurait autant qu’il lui en fallait.

    A la fin de la troisième année, ils se trouvèrent en vue d’une petite île, et le capitaine et les fions ses matelots y débarquèrent. Il y avait dans les arbres des fruits de tout ce qui était bon à boire, et la terre était couverte de pierres d’or et de diamants. Les fions goutèrent à tout, puis ils chargèrent le navire de diamants et de pierres d’or. Comme ils étaient prêts à partir, ils virent venir un bonhomme si vieux qu’il  paraissait avoir plus de mille ans. C’était le seul habitant de l’île, et il les pria de l’embarquer pour aller à Saint Briac.

    Il était si vilain que la capitaine lui-même en avait peur, et il avait raison, car c’était le Diable. Dès que le bonhomme fut à bord, il voulut prendre le commandement du navire, mais le capitaine lui résista et le força à obéir. Ils  remirent à la voile, et quand ils furent en pleine mer, ils furent attaqués par des pirates qui depuis longtemps couraient après le navire d’or. Deux cents au moins sautèrent à l’abordage, et le vieux diable se mit de leur côté, mais les fions les tuèrent et ils tuèrent aussi le vieux Diable. Ils jetèrent les cadavres à la mer, mais les pirates, qui étaient restés à bord de leur navire voulaient mettre le feu aux poudres et des faire sauter avec le navire d’or. Alors le capitaine dit :

    « Par la vertu de ma baguette que mon navire navigue sous les flots comme dessus. »

    Aussitôt le navire d’or s’enfonça sous la mer, et les pirates ne purent lui faire aucun mal.

    Depuis ce temps-là, le Diable, à qui était soumise la race des fées et qui se rendait à Saint-Briac pour les punir, ayant été coupé en morceaux par les fions, n’osa plus leur commander, et depuis les fées et les faitauds ne lui appartiennent plus. Le navire d’or continua son voyage, et il revint à la Houle de Saint-Briac. Les fées et les faitauds furent si contents du changement que leur apportait le capitaine qu’ils lui firent épouser la Fée Gladieuse, et ils vécurent heureux avec elle dans la grotte.

                            Paul Sébillot, contes des provinces de France, Librairie Léopold Cerf, 1884

     © Le Vaillant Martial



    [1] Caverne au bord de la mer 

    [2] Les Fions sont des fées mâles de petite taille

    [3] On appelle faitauds les maris des fées

    [4] Chêlin est une houle ou grotte de Saint-Cast

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  • Commentaires

    1
    Mardi 11 Octobre 2016 à 21:08
    Claudine/canelle

    C'est toujours agreable de se laisser conter de si belles histoires ..

    Quel monde que celui des fées   qui sait resister au diable !

    Merci Martial 

    Bonne soirée 

      • Mercredi 12 Octobre 2016 à 06:51

        Bonjour Canelle, merci pour tes commentaires encourageants ... To Be continued ... à suivre, il y en aura d'autres ..., Bonne journée ...

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