• Le Miroir Aux Fées

    Le Miroir aux fées


     

    I

     

    l’ était une fois le charme d’un étang. Un étang dérobé à la vue de tous. Un écrin d’eau claire, protégé des vents par l’épaisse forêt alentour et le vallon escarpé au creux duquel il était blotti.

    Il était une fois sept sœurs. Toutes des fées.

    Ensemble, elles demeuraient au sein d’un château bâti dans les profondeurs de cet étang paisible. Elles avaient décidé de s’y réfugier, fuir la cupidité des hommes toujours plus avide d’un monde qu’ils souhaitaient dominer. Les sept sœurs vivaient ainsi ignorées du commun des mortels, et pour s’assurer qu’elles ne fussent jamais découvertes, et avec elles ; cet art de la magie qu’elles maîtrisaient, elles firent serment de ne jamais sortir hors de l’eau, qu’après le coucher du soleil.

    Elles mettaient ainsi à profit les heures invisibles de la nuit pour gagner la berge et jouir pleinement de la forêt sans craindre d’y rencontrer âme qui vive.

    Et tandis que les humains s’abandonnaient à la fantaisie de rêves incertains, chacune des sept fées se consacrait à parfaire son savoir, dans la discipline qui lui était chère. La plus jeune bénéficiait de l’enseignement de ses aînées. Tour à tour, elle était initiée à la compréhension des étoiles, la science des plantes et des potions, celle des enchantements. Elle apprenait à comprendre les murmures du vent, se nourrir de la mémoire des arbres, ne rien ignorer du langage des animaux... Elle s’imprégnait de tant de secrets, sa curiosité ne semblait connaître aucune limite.

    Passèrent les années, mille ans peut-être


     

    La jeune fée avait tout acquis des mystères de la nuit, et si elle prenait toujours plaisir à suivre ses sœurs en de longues errances nocturnes, c’est avec regret qu’elle accueillait le chant du merle annonçant les premières lueurs de l’aube.

    Comme les journées paraissaient longues et interminables au fond de l’eau. L’impatiente restait assise derrière la fenêtre la plus haute de la plus haute tour, le regard perdu vers la surface à contempler les chatoiements bleutés mêlés aux éclats argentés que renvoyaient les poissons paresseux.

    La jeune fée demeurait à rêver de la surface interdite, noyée dans de secrètes pensées. Soudain, elle vit au-delà du miroir une forme imprécise se mouvoir le long de la berge. Un pêcheur ? Il arrivait parfois que certains hommes du dessus vinrent caresser l’espoir d’un beau poisson frétillant, au bout de leur ligne, en vain !

    À l’insu de ses sœurs, la petite facétieuse s’empressait alors d’aller cueillir quelques bouquets d’algues poisseuses et autres semelles de cuir reposant au fond de l’eau, elle les accrochait ensuite avec délicatesse, à l’hameçon indésirable. Elle se préparait à renouveler cette bonne farce lorsqu’elle vit se dessiner la silhouette d’un cheval. L’animal semblait s’approcher et d’un coup son museau perça la surface. De la berge, la bête s’abreuvait.

    Derrière sa fenêtre losangée, la jeune fée se mit à rire, de ce rire clair qu’ont les fées. Elle s’amusait de ce spectacle insolite quand elle crut percevoir une autre forme au côté du cheval. D’un coup il y eu un grand éclat d’eau scintillant de mille bulles dans le soleil éblouissant. La jeune fée, les yeux grands ouverts, eut un petit recul d’étonnement... Elle découvrit une longue silhouette sortir de cet amas, luminescent. À contre-jour  un corps s’ébattait, là-haut. Il nageait avec grâce et souplesse...

    Les fées n’en sont pas moins des femmes, et le contraire est aussi souvent vrai. On imagine aisément le trouble de la plus jeune des sœurs. Elle resta longtemps à regarder tandis que montait en elle l’ardent désir de s’approcher pour y voir d’un peu plus près. Mais... La jeune fée avait prêté serment. Elle se résolut à rester au sec, derrière sa fenêtre, à regret.

    La nuit qui suivit, elle accompagnait sa sœur, l’aînée de toutes. Ensemble, elles filaient en un vol léger par-dessus la forêt, sous les étoiles. Elles vinrent se poser parmi les plus hautes branches des chênes des Hindrés.

    Là-haut, on avait le sentiment de pouvoir décrocher un morceau de lune tant elle semblait proche. Il n’y avait qu’à tendre la main.

    - Pourquoi ne pas profiter des bienfaits du soleil ? La nuit nous a beaucoup enseigné. Le jour pourrait nous apporter tout autant. Peut-être plus encore.

    - Ma jeune sœur, je devine ton désir de connaître cet autre aspect du monde, découvrir ce qu’il pourrait nous offrir. Cependant, il te faut accepter l’idée que nous n’y avons plus notre place. C’est une époque révolue, nous devons l’accepter.

    L’affaire était entendue, il n’y avait pas y revenir. Au matin les fées gagnaient leur merveilleux palais de l’au-delà, gagnant chacune leurs appartements respectifs. Elles ne reparaitront qu’au crépuscule. Pourtant cette fois-ci encore, la jeune décida qu’il en serait autrement. Une fois assurée de savoir ses sœurs aînées endormies, sur la pointe des pieds, elle gagna une petite salle ronde aux étagères couvertes de pots et de fioles mystérieuses. Là, perchée sur la plus haute marche d’un escalier branlant, elle chaparda un flacon mis à l’écart... croyait-on ! Une étiquette jaune indiquait « Poudre d’escampette ». La jeune fée en prit un soupçon dans le creux de sa main, se concentra aussi fort qu’elle fermait les yeux et... se lança la poudre au-dessus d’elle-même. Comme à chaque fois une poussière argentée se répandit en un léger nuage. L’instant d’après la fée avait disparue.



     

     

    Si elle était coutumière de ces échappées diurnes, la jeune insouciante avait décidé que ce jour elle ne se contenterait pas de rester à nager au fond de l’étang. Tel Icare s’approchant du soleil, elle monta vers la surface se promettant d’à peine la caresser. Juste nager à fleur d’air et peut-être, peut-être l’espoir d’une rencontre imprévue !...

    Il était si bon de braver l’interdit, éprouver les chauds rayons du soleil dans cette eau claire inondée de lumière. Elle ondoyait, frisait le miroir aux fées, se longs cheveux d’or évoquaient une éblouissante comète aquatique... Le long hennissement d’un cheval vint interrompre ces ébats gracieux. Surprise la fée perça la surface sans plus de précaution. Sur la berge juste devant elle, était un jeune prince au regard ébahi, il tenait en main la bride d’un cheval, indifférent au spectacle de cette improbable naïade.

    Alors... alors la fée, intrépide qu’elle était s’autorisa une petite entorse au serment prêté avec ses sœurs. Elle sortit de l’eau. Une soudaine brise légère vint sécher les voiles délicats de son vêtement, ses cheveux aussi. Ils dansaient dans ce vent mystérieux, chatoiement dorés dans le soleil d’été.

    Au vu de cette apparition le prince sentit son cœur chavirer. Tout prince qu’il était, il n’en était pas moins homme, l’inverse n’étant pas souvent vrai. Il tomba immédiatement sous le charme de la jeune fée. Ensemble ils restèrent assis au bord de l’étang.  La toute pétillante posait mille questions sur les attributs du jour. Le prince répondait avec courtoisie au plus juste des attentes de la belle. Ainsi la journée s’écoula avec douceur...et bien trop vite vint le soir.

    Les ultimes lueurs du couchant arasaient la crête du vallon. La jeune fée fit promettre au jeune homme de revenir dès le lendemain, heureux à l’idée de ces prochaines retrouvailles.



     

    Lorsque la fée revint au château, ses sœurs se réveillaient tout juste. Elles trouvèrent leur cadette d’humeur bien joyeuse. Elles en vinrent à soupçonner la jeunette de quelques écarts. Les pommettes de ses joues, habituellement si pales, avaient rosi. Ses cheveux semblaient plus rayonnants que d’ordinaire. ;. Comme s’ils avaient profité à outrance des caresses d’un soleil généreux. Il n’en fallait pas plus pour les convaincre que leur cadette avait rompu son serment et s’était autorisée une échappée au grand jour. Ne pouvant nier plus longtemps, la jeune fée finit par avouer. Transportée par son enthousiasme, elle révéla tout de sa rencontre avec le jeune prince, allant jusqu’à confier la promesse d’un nouveau rendez-vous. Il avait tant de choses à lui apprendre. Ses aînées ne l’entendaient pas de cette oreille. Elles entrèrent dans une grande colère où se mêlaient reproches, lamentations, crainte des conséquences à venir... La décision fut prise d’enfermer cette insouciante dans ses appartements, portes et fenêtres scellées par un puissant enchantement. Le matin suivant elles se rendirent elles-mêmes au lieu du rendez-vous. Il fallait agir avant que ne s’ébruitât, chez les hommes, la rumeur d’une présence féerique jusqu’alors ignorée.

     

    A l’heure convenue, le prince arriva tout guilleret, il chantait quelque ritournelle joyeuse accompagnée par le pépiement d’oiseaux virevoltants.


     

    Le cheval à l’arrêt, son pied n’avait pas touché terre qu’il vit fondre sur lui six fées enragées, de vraies harpies ! Elles lui tombèrent dessus sans crier gare ! En un instant le malheureux passait de vie à trépas. Témoin d’une telle violence, le val se figea dans un silence soudain. Il se répandait dans le sous-bois à la façon du tonnerre lorsqu’il roule dans la vallée... Le grondement d’une forte grêle dont on perçoit l’approche avant d’en éprouver la violence. Là, c’était un silence de plomb qui se propageait sur l’ensemble de la forêt. Les arbres eux-mêmes avaient cessé de bruire... C’est dire : Tout au fond de l’étang,

    La jeune fée séquestrée sentit peser sur elle ce poids terrible. Sa peine s’effaça au profit, d’une vive inquiétude. Su puissant fut-il, l’enchantement des portes ne résista pas longtemps à sa magie. Deux trois formules, une pincée de poudre d’escampette eurent tôt fait de la libérer. Elle jaillit hors de l’eau tandis que ses sœurs se préparaient à couper le prince en petits morceaux, l’éparpiller ainsi aux quatre coins du monde, qu’il ne pût témoigner ce qu’il avait vu.

     

    De Tréhorenteuc à Paimpont, de Comper à Trécesson... De Rennes à la mer d’Iroise, chacun trembla dans les chaumières, pensant subir les affres d’un orage terrifiant. Le ciel se couvrit  d’un vent dévastateur. Ils filaient tournoyant en un tourbillon monstrueux couvrant villes et campagnes sous d’épaisses ténèbres. Les navires, les arbres, les dolmens... tout était emporté. Et le ciel, toujours plus sombre, se mit à pleurer des nuées de tristesse, il déversait sa colère. Alors la foudre jaillit, d’une violence extrême et un impact unique, boule de feu aveuglante.


     

    La tourmente dévastatrice s’apaisa aussi vite qu’elle était apparue. Pareil à la dalle d’un caveau funéraire, un couvercle de plomb recouvrait le val, s’épandait un crachin empreint de douleur. Il s’accrochait, chargeait chaque rameau, chaque branche, chaque feuille. Il tapissait mousses et brins d’herbe d’autant de larmes de souffrance.

    La jeune fée, le visage durci, barré de mèches ruisselantes, restait agenouillée devant le corps sans vie de ses sœurs et du jeune prince. Elle prit finalement une serpe, une serpe d’or et d’un coup sec, froidement...

     

    Elle trancha le cou de ses aînées. Dans une coupe du même métal, elle recueillit un peu de sang de chacune mêlé au sien. Après qu’elle eut mélangé, elle en versa quelques gouttes entre les lèvres pâles  de son bel mai... Et le sang de ce dernier coula à nouveau dans ses veines. Il revenait à la vie.  Folle de joie, la jeune fée le serra contre elle, le couvrant de baisers. Transportés par cet amour naissant, ils quittèrent ce lieu de triste mémoire. Le prince demanda la belle en mariage et l’épousa. La jeune fée n’eut plus à se cacher du jour dont elle apprit tout ce qu’elle voulut, et plus encore.

    Quant aux sœurs, elles furent mises en terre sous une sépulture de pierre dominant le val, à subir le cycle du soleil, jusqu’à la fin des temps. Le reste de leur sang se déversa de leur corps inertes pendant sept jours et sept nuits, imprégnant de ce fait roches et collines, étangs et ruisseaux sur l’ensemble du pays.

    Voici pourquoi en Brocéliande, la pierre de schiste a cette couleur rouge dont se teinte l’eau vive. Rouge du sang des six sœurs, mortes là-bas, aux abords du Miroir aux fées.

     


     

    © Le Vaillant Martial 

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