• Le Génie du Grenier

    Le Génie du grenier

     


     

     MArtin, pelotonné sous le gros édredon ne dormait pas bien. Bien avant la fin de l’après-midi, le vent s’était levé et avait vite tourné à la tempête. Venus du nord-ouest, de gros nuages noirs lâchèrent un déluge de pluie sur la campagne environnante. Les vents fous avaient dû déraciner un arbre qui, dans sa chute, avait sans doute sectionné un câble à haute tension. Sa mère sortit en toute hâte des bougies du fond d’un tiroir.

    Les lueurs dansantes des quelques bougies disséminées ici et là et la vieille lampe à pétrole dénichée Dieu sait où qui trônait au centre de la table avait bien du mal à lutter contre l’obscurité vorace qui envahissait les moindres recoins de la maison. Le repas se passa dans une morosité silencieuse. Ses parents avaient fermé en toute hâte les volets et lorgnaient avec anxiété vers les fenêtres, à l’écoute du mugissement infernal qui ne semblait jamais vouloir finir ! Sans grand appétit, Martin, du bout de sa fourchette, dessinait des arabesques imaginaires au fond de son assiette.

    Après le dîner, comme il n’y avait rien d’autre à faire, sa mère le força à aller se coucher. Au dehors le vent hurlait toujours, comme pour libérer une fureur trop longtemps contenue. Il entendait au-dessus de sa tête, le bois de la charpente craquer et se plaindre. Mais quelle idée stupide avait poussé ses parents à vouloir déménager de la grande ville pour se perdre dans ce coin perdu de la Bretagne !? Son père avait eu une proposition de travail plus intéressante, cela, il pouvait le comprendre, mais avaient-ils besoin pour autant de tomber amoureux de cette vieille ferme à rénover ? À ses yeux, le terme « tas de ruines » lui convenait nettement mieux !

    Cela faisait presque qu’un mois que la petite famille avait pris possession des lieux. Et, bien que boudeur et râleur au début, Martin avait dû admettre que l’endroit et les environs où se cacher et à explorer, sans parler des grands bois noirs et, plus loin, les landes où vagabonder. Ça n’était plus la ville, mais c’était bien quand même !...

    Mais à l’écoute de la tourmente et des craquements sinistres de la vieille bâtisse, le gamin n’était plus sûr de se plaire autant dans cet endroit. Soudain au-dessus de sa tête, il crut entendre un piétinement ! Son père lui avait bien dit qu’il y avait sans doute des rats dans la maison, et tant qu’il n’aurait pas déniché un chat ou acheter des pièges, il faudrait faire avec. Mais là, la bestiole devait être aussi grosse qu’un chien ... et portait des chaussures !

    Malgré tous ces sens aux aguets, il n’entendit plus rien et finit par s’endormit, bercé par la plainte du vent.

    Le lendemain matin alors qu’il allait raconter sa mésaventure de la vieille à ses parents, il trouva ceux-ci en bas de l’escalier, l’œil noir, attendant visiblement qu’il descende de sa chambre.

    - Tu peux m’expliquer ce chantier ? hurla sa mère en pointant un doigt vers le salon.

       Martin, qui du haut de l’escalier ne voyait rien et comprenait encore moins, descendit cependant quelques marches, tout en cherchant fébrilement dans sa mémoire ce qu’il avait pu faire la veille pour déclencher la fureur maternelle, et contempla éberlué, un spectacle qui le laissa sans voix !

       Les splendides dalles de schiste du salon que son père avait mis, lui semblait-il, un siècle à poser étaient entièrement recouvertes de paille ! Il faut dire que la grande pièce dévoue au salon, servait avant les travaux de rénovations, d’table à la ferme mais là, Martin eut l’impression de revenir quelques mois auparavant, quand ils avaient visité la ferme, pour la première fois, en compagnie du notaire. Il eut beau jurer et clamer son innocence à grand renfort de larmes, rien n’y fit et il dut passer sa journée à tout nettoyer jusqu’à la moindre brindille de paille !

       Le soir venu, il se mit à table en silence. L’ambiance, lourde de reproches, pesa sur son appétit et, la mine maussade, il bouda son assiette. Comme tous les soirs, il sortait Max, un superbe chien de race Bobtail. Et tandis que la grosse boule de poils gambadait joyeusement sur la pelouse, Martin ruminait l’évènement ...Qu’est-ce qui avait bien pu se passer dans pour que le salon se retrouve ainsi recouvert de paille. « Un peu comme une litière que l’on disposerait pour les animaux » se fit-il comme réflexion !? ... Après une dernière caresse à Max, il laissa la brave bête à son panier et monta se coucher. Il s’était à peine mis sous la couette qu’il dormait déjà ! Martin rêva qu’il naviguait sur une mer de paille au beau milieu de sa chambre et des rats en souliers dansaient la gigue dans le grenier.

    - Maaaartin !

       Le hurlement de sa mère le tira de son sommeil. Que pouvait-il encore se passer ? Il sauta du lit et descendit l’escalier en se frottant les yeux encore tout embués de sommeil. Devant la scène qui s’offrait à lui, sinon le visage empourpré de sa mère, il aurait éclaté de rire ! Son brave Max était assis aux pieds de sa maîtresse et frétillait de la queue ç la vue de son jeune ami. L’abondante et hirsute tignasse blanche de son compagnon à quatre pattes avait été entièrement tressée ! Pour le coup on pouvait apercevoir les yeux azur du chien qui n’avait pas l’air contrarié outre-mesure. Les dizaines et dizaines  de minuscules tresses donnaient à la brave bête un air encore plus comique que d’habitude ! Prenant un air de affligé circonstances, Martin assura à sa mère qu’il n’y était pour rien. Et comme il pouvait s’y attendre, celle-ci ne le crut pas un instant. Martin passa donc la matinée à défaire une par une la multitude de petite tresse de la tête de son chien qui se pâmait devant tant d’attention !... Une bonne heure à démêler et à brosser le poil épais, et Max recouvrait sa dignité et sa bonne tête de tous les jours.

    Il se passait décidément d’étranges choses dans cette maison !

    En fin d’après-midi, il accueillit son père qui rentrait de travail, le coffre de la voiture débordant d’emplettes.

    - Voilà de quoi faire la guerre aux rongeurs de tous poils ! fit-il en sortant fièrement de son coffre plusieurs cages à rats. Martin aida son père à les installer à des endroits jugés « stratégiques » de la vieille bâtisse. Ils déposèrent la dernière sur le vieux plancher du grenier et, une fois placé à l’intérieur de celle-ci un savoureux morceau de gruyère odorant, redescendirent par l’escalier branlant, satisfait du devoir accompli. Quelques amis de ses parents vinrent le soir à souper. Les conversations d’adultes ne le passionnaient guère et après avoir fait acte de présence à table, Martin, seul enfant présent, préféra s’éclipser vers sa chambre. Il joua avec ses soldats de plombs, lut quelques pages de son livre et finit par se mettre au lit pour sombrer dans un profond sommeil.

       Tard dans la nuit, alors que la maison s’était depuis longtemps endormie, un véritable chambard  provenant du grenier le tira de ses songes. Complétement réveillé à présent, Martin entendait de nouveau le chahut repartir de plus belle ! Immédiatement, il pensa à la cage. Ce devait être un rat de belle taille qui s’était laissé prendre ! Et au remue-ménage que faisait le bestiau au-dessus de sa tête, il devait être dans une fureur noire !...

       Résolu à en avoir le cœur net, malgré la peur panique qui le gagnait, il sauta de son lit et enfila ses pantoufles. Il s’empara du gros laser de combat, modèle « Tchérenko » à culasse rotative, engin de destruction terrifiant qui équiperait un jour sûrement tous les « marines de l’espace » mais pour l’heure et heureusement pour la planète, n’était qu’une réplique en plastique, tout juste bonne à lancer des fléchettes et à déclencher une pétarade d’enfer, extrêmement irritante pour les oreilles ! Il ne s’en servait guère d’ailleurs, car ses fesses avaient encore le cuisant souvenir de ses tirs de représailles » !...

       A l’écoute du moindre bruit suspect, Martin ouvrit doucement la porte et se dirigea à pas de loups, vers le vieil escalier qui menait au grenier. Une marche après l’autre, il arriva enfin à la porte vermoulue qui ouvrait sur le royaume du vieil  interrupteur. Dans la lumière blafarde de l’ampoule crasseuse, il avançait prudemment au milieu du bric-à-brac de vieilleries que ses parents s’étaient promis de débarrasser.


     

    Une voix nasillarde et haut perché se fit soudain entendre !

    - Holà, jeune humain ! Par ici, viens me libérer de cette maudite cage ! 

    Dans la faible clarté qui régnait dans le grenier, Martin aperçut la cage sur le plancher, mais ne distinguait à l’intérieur qu’une masse sombre et indéfinissable. Il dût bien convenir qu’il ne rêvait pas en entendant de nouveau la voix qui jaillissait du piège !

    - Vas-tu approcher à la fin, tu vois bien que je ne mords pas ?!

     Martin osa un pas de plus et essayait vainement d’apercevoir ce qui était enfermé au fond de la cage. N’y tenant plus, il fit demi-tour et dévala l’escalier pour aller cherche une lampe torche.

     Dans le faisceau puissant de la lampe se trouvait une chose, un être plutôt, que son imagination plutôt fertile, avait bien du mal à appréhender. Un bonhomme minuscule s’était fourré dans le piège, et secouait la cage comme une beau Diable. Il semblait vêtu come dans l’ancien temps. Il portait un gilet joliment ouvragé de broderies  dorées et une large ceinture lui serrait la taille. Il avait enfilé des sortes de pantalons bouffants, des « bragoù-bras » comme l’on disait ici Ce qui ressemblait à des guêtres, de coton ou de laine, descendaient jusqu’aux pieds qui étaient chaussés de sabots de bois. A vue de nez martin se disait qu’il mesurait  trente ou quarante centimètres.

    - Mais qu’est-ce que vous êtes ? demanda l’enfant fasciné ...

    - Qui je suis, jeune présomptueux ?   Grand valet, voilà qui je suis ! Et comme n’importe quel Teuz de noble lignée qui se respecte, je veille sur cette ferme depuis plus de vingt générations d’humains. Mais je dois bien avouer que depuis un certain temps, il y a grand chambardement, par ici, oui dà ! Je ne retrouve plus les choses à leur place, des meubles traînent partout là où il doit y avoir des bêtes ! Je n’entends plus les poules dans la cour, ni le coq au point du jour, les meuglements des vaches se sont tus ... sans parler des chevaux qui  ont fui leur enclos. J’essaie de vaquer à mes occupations, mais même les outils disparaissent ! ... Bien sûr j’ai vu vieillir et s’en aller nombre de mes maîtres humains, c’est dans l’ordre des choses, nous autres Korrigans nous savons bien cela. Vois-tu je vais toujours fleurir la tombe de mes anciennes maîtresses, elles m’aimaient tellement mes roses. Je bois un coup de lambig à l’occasion, à leur mémoire... Mais là, je ne reconnais plus la ferme où je vivais. La mine du Korrigan s’était assombrie à cette pensée.

    Martin l’avait écouté sans l’interrompre et ressentait une profonde tristesse en comprenant le désarroi du Teuz. Comment aurait-il pu savoir que les nouveaux occupants de la ferme seraient des citadins, ignorants des choses de la terre, et non pas des paysans comme ce fut le cas, à chaque fois par le passé. Le Teuz contrit avoua qu’il était bien l’auteur de l’innocent « saccage » du salon et des tresses sur la tête de Max. C’était ainsi, il fallait qu’il s’occupe. C’est alors que petit à petit, une idée germa dans la caboche de Martin ....

    - Ils vous donnent combien, vos anciens maîtres comme salaire ? demanda le gamin. 

    - Salaire ? Des gages tu veux dire Mais rien, la drôle d’idée ! J’étais bien nourri, logé douillettement, j’avais du lin, du coton et du cuir à discrétion pour mes habits ... 


     

       Tu vois bien que je ne manquais de rien, et comme c’était justice de rendre sans compter devant tant de générosité !... s’exclama le Teuz avec sérieux.

       Au demeurant, chacun sait en Bretagne que le Korrigan a la force de dix hommes et abat son ouvrage dix fois plus vite, mais cela, Marin, l’ignorait !...

    - Si je te sors de là, tu me promets d’attendre mon retour ? demanda le gamin fébrilement.

       Le Teuz accepta bien volontiers, trop heureux d’avoir quelqu’un avec qui discuter, et Martin, après avoir libéré le lutin, redescendit le plus silencieusement possible dans la cuisine pour remonter quelques instants plus tard, les bras chargés. Il déposa aux pieds du Korrigan : un verre de lait tiède, une tablette de chocolat et un paquet de savoureuses galettes bretonnes ! Sans façon le petit drôle décora avec un bel appétit les bonnes choses que l’enfant lui avait offertes l’enfant.

     

    - Si tu as quelque chose à me demander, c’est le moment ! fit le Teuz avec une grimace d’aise, en se frappant la panse, c’était un régal !

    - Ben si genre de salaire vous convient, avança Martin, j’aurais bien deux ou trois corvées à vous faire faire de temps en temps !

       Cette nuit-là, à même le plancher du grenier, dans une pénombre qui sied aux conspirateurs, un étrange marché fut conclu entre les deux compères ...

       Le lendemain matin, Martin se leva comme d’habitude. Il déboula dans la cuisine où ses parents l’attendaient. Il redoutait le pire mais dans les yeux rieurs de son père, il  vit de la fierté sur le visage épanoui de sa mère, un sourire attendri.

    - C’est toi qui as fait tout ça !? C’était plus une affirmation qu’une question. Après la soirée entre amis d’hier soir, j’avais tout laissé en plan dans l’intention de m’y mettre ce main et .... la main tendue, sa mère désignait la cuisine tout entière.


     

       Celle-ci brillait comme un sous neuf ! Tout était rangé, lavé, nettoyé, briqué, les couverts dans leurs tiroirs, verres et assiettes dans le placard. Les plans de travail, la plaque de cuisson et l’évier scintillaient de mille feux, les reliefs du repas débarrassés et mis à la poubelle, le carrelage reluisait à se mirer dedans. La cuisine tout entière respirait la fraîcheur et le propre !

       La table était même dressée pour le petit déjeuner et en son centre, au milieu des brioches et des pots de confiture, trônait dans un vase, une magnifique rose qui embaumait toute la maisonnée.

    © Le Vaillant Martial


     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 22 Septembre 2016 à 20:43
    Claudine/canelle

    Merci ..J'adore ces légendes un bon moyen de se détendre ...

    Et me voilà du coup abonnée  à ces légendes..

    Bonne soirée Martial 

    Bises

    2
    Jeudi 22 Septembre 2016 à 22:47

    Trugarez dit, Itron Claudine, Novezh vat.. Ar chetañ tro

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