• Le Frère de Lait

    Le frère de lait


     

    - C’est étrange, fit la fille alors que la karrigel cahotait sur un mauvais chemin creux ombragé par des chênes centenaires, c’est déjà le soir. La nuit tombe, alors que j’ai l’impression que nous venons de quitter la lieue de la Grève.

    - C’est normal, ça fait partie de mes pouvoirs. Le temps m’appartient un peu. Je le gère à ma guise, tous comme les âmes. Mais soyez discrète, je vous prie, nous arrivons ajouta l’Ankou alors que son « char » s’avançait en présent en direction d’un vieux manoir cossu, niché au fond d’une grande allée d’arbres.

    Quelques minutes plus tard, sur la pointe des pieds, ils y rentrèrent silencieusement par une lourde porte d’ogive, demeurée ouverte, comme il était d’usage en Bretagne, aux temps anciens des harpistes et des bardes mendiants.

    Au bout d’un couloir long et sombre, la porte d’un bureau est entrouverte. La lueur d’une chandelle vacille  sous l’effet du vent qui s’engouffre dans les grandes cheminées de granite. Face à la fenêtre, de dis, un homme, attablé, laisse courir nerveusement, une plume d’oie sur un cahier d’écolier.

    - Penchez-vous, fait l’Ankou, n’ayez peur voyons.

    Alors la fille interloquée, et ne sachant plus vraiment où elle se trouve, tend son long cou gracile par-dessus l’épaule du jeune homme à la forte carrure, et lit :

    « La plus jolie fille noble qu’il y eût en ce pays-ci à la ronde, était une jeune fille de dix-huit ans, nommée Gwennolaïk. Le vieux seigneur était mort, ses deux pauvres sœurs et sa mère, tous les siens étaient morts, hélas excepté sa belle-mère.

    C’était pitié de la voir pleurant amèrement, au seuil de la porte du manoir, si douce, si belle !

    Les yeux attachés sur la mer, y cherchant le vaisseau de son frère de lait. Il y avait six ans qu’il avait quitté son pays.

    - Hors d’ici, ma fille, et allez chercher les bêtes, je ne vous nourris pas pour rester là, assise.

    Elle la réveillait deux, trois heures avant le jour, l’hiver pour allumer le feu et balayer la maison. Pour aller puiser de l’eau à la fontaine du ruisseau des nains, avec une petite cruche fêlée et un seau fendu .... »

    - Bonsoir, fit l’homme, en se retournant lentement. Enora put alors à loisir admirer la forme exquise de son visage, la régularité de ses traits. Une forte moustache donnait à son expression encore juvénile un aspect viril. Derrière ses fines lunettes rondes, un regard vif et profond exerçait une attraction presque hypnotique.

    - Bonsoir fit la fille, décontenancée, prête à se jeter dans les bras de l’Ankou.

    - Nous allons vous laisser travailler, nous ne voulons pas vous déranger, s’excusa le vieux, en expliquant à Kervarker la raison de cette visite impromptue.

    - Non, non je vous en prie restez, l’Ankou. Et asseyez-vous, là, près de moi, Mademoiselle ... Mademoiselle ?

    - Karadeg

    - Mademoiselle Karadeg, prenez vos aises. Vous arrivez à propos. Je me sens bien seul ce soir. Cette histoire m’a donné le cafard. Tenez, nous allons célébrer cette rencontre. Vous prendrez bien un petit verre de cette excellente eau de vie J... Excusez-moi l’Ankou, pour l’expression.

    - Non, non ne prenez pas de gants avec moi toussa l’Ankou. Du reste je ne dédaigne pas de partager à l’occasion les menus plaisirs des mortels. L’éternité me paraît parfois si longue.

    - Fit bien, alors trinquons et buvons à l’amitié. Et à cet extraordinaire trésor qu’est la littérature populaire de Bretagne.

    Kervaker expliqua alors longuement à Enora la nature de son travail entamé depuis son plus jeune âge. Une passion le dévorait. Une passion transmise par sa mère. Une véritable fièvre familiale. Sorte de Mac Pherson Armoricain, il collectait dans les quatre évêchés brittophones, mais plus passionnément encore dans sa Cornouaille chérie, les récits colportés de ferme en ferme par les plus humbles, les plus authentiques des représentants de son peuple.

    La fille semblait boire ses paroles, comme si la chaîne d’ambre du Dagda en personne avait relié son oreille à la langue du Maître. Un jeune maître, dont elle admirait la finesse des mains qui continuaient à courir sur le vélin, le regard franc et plein de mansuétude et les yeux bleus presque métalliques auxquels une légère, très légère myopie donnait un indéfinissable charme. Lentement, insensiblement, avec la souplesse d’une chatte, elle s’approcha du jeune homme qui commençait à chavirer ses sens.

    - Pour vous, je vais continuer à haute voix cette gwerz bien triste que j’aie entendue de la bouche d’un barde au pays de Tréguier :

    « La nuit était sombre, l’eau avait été troublée par le pied d’un chevalier venu de Nantes.

    - Bonne santé, jeune fille, êtes-vous fiancée ?

    Et moi (que j’étais enfant et sotte !) je répondis : je n’en sais rien.

    - Êtes- vous fiancée ? Dites-le-moi, je vous prie.

    - Sauf votre grâce, cher sire, je ne suis pas encore fiancée.

    - Eh bien, prenez ma bague d’or et dites à votre belle-mère que vous étiez fiancée à un chevalier qui revient de Nantes. Qu’il y a eu un grand combat. Que son jeune écuyer a été tué, là-bas. Qu’il y a eu un grand combat. Que son jeune écuyer a été tué, là-bas. Qu’il a été lui-même blessé au flanc d’un coup d’épée. Que dans trois semaines et trois jours il sera guéri, et qu’il viendra au manoir, gaiement et vite vous chercher.

    Et de courir aussitôt à la maison, et de regarder l’anneau : « C’était l’anneau que son frère de lait portait à la main gauche. »

    Kervarker marqua un temps d’arrêt, regarda longuement la fille dans les yeux, et en soupirant, reprit son récit :

    Il s’était passé trois semaines depuis l’apparition du frère de lait près du point d’eau. L’impatience de Gwennolaïk grandissait en même temps que l’amour que la vue du jeune homme avait réveillé. Mais, hélas, sa belle-mère vint un jour, la trouver, avec dans le regard une pointe de fiel dont elle se départissait rarement lorsqu’elle s’adressait à la pauvre fille.

    - Ma chère enfant, fit-elle, avec dans la voix des accents aussi faux que ceux du renard, il est temps, tu as l’âge.

    - Temps de quoi, l’âge de quoi ? Répliqua Gwennolaïk sur un ton ingénu.

    - Temps de te marier voyons. À ce propos, je t’ai trouvé un parti qui te conviendra à merveille.

    - Ah, oui, répondit la jeune fille, qui, le temps d’une seconde se plut à rêver que sa marâtre s’était attendrie.

    - Oui, c’est Jobig Al Loarer, Job le lunatique, que tu vas épouser !

    A ces mots, la tendre Gwenola faillit s’évanouir. Job le Lunatique était de loin, le plus mauvais parti de tout le diocèse. D’humeur ombrageuse et aussi bavard qu’une carpe, il était en outre bossu, boiteux et contrefait, et son travail de garçon d’écurie lui donnait un parfum repérable à des lieues à la ronde. Vraiment, c’était pour l’affliger encore davantage que la vilaine femme lui jouait ce vilain tour.

    Rien n’y fit, ni les ses pleurs, ni ses supplications, ni la menace de mettre fin à ses jours si la belle-mère persistait dans ses desseins.

    Lorsque vint le jour des noces, la pauvre fille faisait peine à voir. Dominant d’une tête le vieil avorton qui lui servait d’époux, elle avait peine à retenir ses sanglots. La fête fut d’une tristesse sans nom. Tous, à commencer par le recteur pleuraient, à l’exception de la belle-mère qui arborait un sourire arrogant et narquois. Les sonneurs parvenaient à peine à tirer des airs de danse de leurs instruments qui semblaient partager l’affliction générale.

    Au moment fatidique, lorsque l’assemblée porta la couple pitoyable dans la chambre nuptiale et que la marâtre voulut la déshabiller, Gwennolaïk, n’en pouvant plus jeta violemment bague et bandeau de noce et s’enfuit de la maison. Elle courut longtemps, longtemps, droit devant elle, voulant échapper à la vision de cauchemar qui la tourmentait.

    Lorsqu’enfin, elle s’arrêta, épuisée, pour se reposer, elle entendit une voix douce et tendre qui s’adressait à elle.

    - Qui est là, fit-elle, pas très rassurée

    - C’est moi. Nola, moi ton frère de lait.

    En moins de temps qu’il faut à un sonneur pour vider une chopine de cidre, Gwennola était montée en croupe, et se tenait serrée contre le jeune homme, sur le destrier qui filait à bride abattue vers l’ouest.

    - Que nous allons vite, mon frère ! Nous avons fait cent lieues, je crois ! Que je suis heureuse auprès de toi ! Je ne le fus jamais autant. Elle et encore loin la maison de ta mère ? Je voudrais y être arrivée.

    - Tiens-moi bien toujours ma sœur, nous ne tarderons pas y être.

     

     (...)

    - Ton cœur est glacé. Tes cheveux sont mouillés. Ton cœur et ta main sont glacés. Je crains que tu n’aies froid.

    - Tiens-moi bien toujours, ma sœur, nous voici tout près. N’entends-tu pas les sons perçants des gais musiciens des noces ? .....  

     

    À peine eut-il fini sa phrase que le curieux équipage parvint sur une île où une foule de gens dansaient sur des prairies d’un vert tendre et lumineux, autour de pommiers chargés de fruits ronds comme le sein des plus belles jeunes filles. Partout ce n’était qu’airs de musiciens, chanson et cris de joie. À croire que le lieu où la jeune fille et son chevalier venaient d’aborder échappait à toutes les douleurs et à toutes les peines du monde.

    Descendue de cheval Gwennolaïk courait vers eux, rayonnant bonheur indicible, lorsque, près d’une fontaine d’où coulait une eau claire comme le plus pur cristal, elle aperçut trois silhouettes qui lui étaient familières ...S’approchant encore d’elles, Gwennolaïk les héla, de plus en plus intriguée. Lorsqu’à ses appels, les ombres se retournèrent, la jeune fille sentit ses yeux s’agrandir et ses jambes défaillir sous elle, c’étaient sa propre mère et ses sœurs qui buvaient à la fontaine !

    Le lendemain matin, au lever du soleil, des jeunes filles portaient le cops sans tache de la petite Gwennola, de l’église à la tombe.

    - Voilà, c’est fini, conclut Kervarker, en tentant en vain de masquer à la fille ses yeux embués. Au point d’intimité où l’on en était, c’était une coquetterie bien inutile. Enora avait sorti de sa poche un mouchoir un peu froissé avec lequel elle séchait les grosses larmes qui coulaient le long de ses joues. Quant à l’Ankou, plus livide que jamais, il s’était affalé sur un vieux fauteuil de cheminée et jetait un regard fixe aux flammes qui se contorsionnait dans l’âtre.

    - Mais où donc ont-ils abordé ? Finit-elle par demander à ses amis, lorsqu’elle fut enfin dans l’état d’ouvrir la bouche.

    - Aux îles d’Avalon, répondit Kervarker. Un nom dans lequel on retrouve le mot breton aval (pomme) le fruit qui donne la connaissance et l’immortalité. Celui avec lequel les messagères de l’Autre Monde venaient, à certains moments privilégiés de l’année, chercher des hommes jeunes et bien faits, pour les entraîner avec elle dans leur vert paradis. Paradis n’est d’ailleurs pas le mot le plus approprié, mais c’est sans doute celui qui vous aidera le mieux à comprendre la nature du lieu où abordent nos héros. Ici, les rôles sont inversés. C’est le frère de lait qui y entraîne son aimée. Mais au fond la symbolique est la même. Et le retour sur le plancher des vaches ... mortelles, est toujours impossible, sauf exception. Bien sûr, comme dans la majorité des gwerzioù que je collecte, le message druidique et celtique, païen, si vous voulez est toujours ... nuancé, tempéré, brouillé, par celui du christianisme. Comme si le peuple au long de ces millénaires, avait fini par opérer lui-même un syncrétisme habile entre l’ancienne et la nouvelle religion.

    - Pourquoi dites-vous cela ?

    - Parce que rien ne nous dit que Gwennola, comme certains héros de la mythologie celtique, ait voulu ... rentrer chez elle. On la voit heureuse aux îles d’Avalon. Et pourtant le lendemain, on dépose son corps sans vie dans l’église. Je vois là une sorte de tour de passe-passe pour interférer dans l’ordre ancien. Pour que la morale soit sauve, pour que la fille qui a tenté de goûter à l’éternité échappant au die omniprésent soit en quelque sorte punie ....

     

    Enora à présent se taisait. Mais ceux qui auraient pu lire dans ses pensées y auraient vu un couple monté sur un cheval galopant à vive allure vers le Ponant. Un couple dont la fille avait ses traits et dont le jeune garçon ressemblait étrangement au jeune vicomte qui dégustait de longues rasades de lambig en regardant par la fenêtre, la pleine lune se glisser furtivement parmi des gros nuages annonciateurs de mauvais temps.

     © Le Vaillant Martial

     

     

     

     

    « La Gloire de L'AnkouMell-hein hoc’h giz bigoudenn »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :


================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :