• Le Fin Larron

    Le fin Larron

    U

    ne femme veuve n’avait qu’un fils : elle l’avait élevé de son mieux, et il n’y avait pas, dans tout le pays, un garçon de son âge qui fût plus adroit, plus fort et de meilleure mine.

    Quand il eut fait ses communions et qu’il arriva à l’âge où l’on est capable de gagner sa vie, la bonne femme le fit s’assoir auprès d’elle, et lui dit :

     

    - De quel état seras-tu ?
    -
    Larron, ma mère, comme mon bonhomme de père.
    -
    Nenni, dit-elle, tu ne seras point larron ! c’est un état où l’on est trop exposé à être pendu. Je vais aller demander à la bonne Sainte-Vierge quel sera ton métier.

       La vieille prit son bâton et clopin clopant se mit en route pour aller à une chapelle dédiée à la Vierge et renommée dans le pays pour les miracles qui s’y faisaient. Dès que sa mère fut un peu loin de la maison, le garçon se rendit à la chapelle en courant par les chemins de traverse et les sentiers. Il y  arriva bien avant la pauvre infirme, et il se blottit derrière la statue de la mère de Dieu.

    - Ma bienheureuse Sainte Vierge, dit à haute voix la veille femme en s’agenouillant devant  l’autel et en se signant dévotement, de quel état seras mon gars ?
    -
    Larron, la mère, comme son bonhomme de père, répondit une voix qui paraissait sortir de la statue.
    -
    Ainsi soit-il, dit la vieille, j’aurais pourtant préféré un métier plus tranquille.

     

       Lorsque la veuve fut de retour à la maison, elle vit son fils qui était assis sur le pas de la porte, et semblait n’en avoir pas bougé, car, comme il marchait très vite, il était revenu depuis quelque temps déjà.

    - Eh bien ! Ma mère, lui demanda-t-il dès qu’il l’aperçut, que vous a dit la Saint Vierge ?
    -
    Hélas ! Seigneur Jésus ! Elle m’a répondu, elle aussi, que tu serais le larron, la volonté de Dieu soit faite !
    -
    Je vais donc, répartit le jeune homme garçon, commencer à apprendre mon métier.

       Le Fin Larron se rendit à un beau château du voisinage, où un noble fort riche demeurait avec sa famille, il demanda à lui parler, et quand il fut introduit en sa présence, il le salua respectueusement :

    - Avec, votre permission, je parie, monsieur, que je vole cette nuit la belle robe de votre femme.
    -
    C’est ce que nous verrons, dit le châtelain, qui se promit bien de ne pas se laisser attraper.

       Quand la nuit fut venue, le Fin Larron, qui avait réussi à se glisser dans le château, alla frapper à la porte de la chambre où le gentilhomme et sa femme était couchés, et il dit en contrefaisant la voix d’un de  leurs serviteurs :

    - Levez-vous bien vite, monsieur, car les voleurs sont dans votre jardin en train de manger vos cerises.

       Le seigneur se hâta de quitter le lit, s’habilla promptement et descendit au jardin, avec son fusil : comme il tardait un peu à revenir, la dame craignit que les voleurs ne fissent du mal à son mari, elle se leva à son tour et sortit de sa chambre en l’appelant.

       Le Fin Larron, qui guettait une occasion de s’introduire dans la chambre, y entra bien vite et enleva prestement la belle robe que la dame avait laissée sur une chaise.

    Un autre jour, il vit un fermier qui conduisait à la forge des chevaux de bonne mine :

    - Je gage, lui dit-il, de vous voler ces beaux chevaux dans votre écurie malgré toutes les précautions que vous pourrez prendre pour m’en empêcher.
    -
    Tu veux rire, mon garçon, répondit le fermier.
    -
    Non, et la preuve, c’est que probablement j’aurai fait mon coup avant demain matin.

       La nuit venue, le fermier chargea deux de ses domestiques de veiller à tout de rôle dans l’écurie, et de temps en temps il venait lui-même pour voir s’ils faisaient bonne garde.

       Le Fin Larron s’habilla en garçon de ferme, et dit à celui qui veillait, en imitant la voix de son camarade :

    - Il est temps que tu ailles te coucher, je vais veiller à ta place, et un peu avant le jour, tu viendras me remplacer.

       Le domestique s’en alla à moitié endormi, et dès qu’il se fut éloigné, Le Fin Larron détacha les chevaux, les fit sortir sans bruit de l’écurie, et, enfourchant l’un deux, menant les autres par la bride, il s’enfuit rapidement. Le lendemain, le fermier et ses garçons furent bien surpris de ne plus voir leur cavalerie.

       Ces larronnages audacieux n’avaient pas tardé à répandre dans tout le pays la renommée du fin Larron, et à plus de dix lieux à la ronde il était connu pour un homme adroit et habile.

       Un jour qu’il passait en se promenant auprès d’un four qu’on était en train de chauffer, le boulanger lui dit :

    - Eh bien ! Larron, toi qui es si fin, veux-tu parier avec moi que tu es capable d’enlever sans que je m’en aperçoive la fournée de pain que je vais mettre tout à l’heure à cuire ?

    - J’essaierai, répartit le Fin Larron, et je pense réussir.

       Quand le boulanger eut enfourné son pain, il se coucha devant le gueule du four, de façon qu’on ne pouvait s’en approcher sans le heurter, et il s’endormit avec une parfaite tranquillité.

       Le Fin Larron fit par-derrière le four, une autre ouverture par laquelle il enleva la fournée quand elle fut cuite, et à la place des pains, il mit de gros cailloux ronds.

       Un jour d’été qu’il avait beaucoup marché, il se sentit fatigué, et il monta sur un gros arbre où il s’installa commodément entre le tronc et une maîtresse branche. Il ne tarda pas à s’endormir.

       Il se réveilla en entendant le bruit que plusieurs personnes faisaient en causant, il prêta l’oreille et apprit que les gens qui devisaient en bas étaient voleurs de leur état, et que leur trésor était disposé dans un vieux moulin à vent et soigneusement gardé. Le Fin Larron qui avait dépensé tout le produit de ses rapines, résolut de s’emparer par ruse de cet argent.

       Il se procura une peau de vache, s’en revêtit, en ayant soin de mettre sur sa tête les cornes relevées, prit une fourche à la main, et dans cet attirail, il se présenta près du moulin à la tombée de la nuit : les voleurs crurent que le Diable venait les emporter, et ils s’enfuirent à toutes jambes, sans songer à défendre leur trésor dont le Fin Larron profita.

       Le Fin Larron, voyant qu’il s’était bien perfectionné dans son métier, résolut d’aller l’exercer ailleurs qu’à la campagne, il se rendit  à la cour, et arrivé en présence du roi, il lui dit :

    - Sire, je parie enlever les draps du lit sur lequel vous couchez, vous et votre femme.
    -
    J’ai entendu parler de ton adresse, répondit le roi, mais si tu parviens à faire ce que tu dis, je te reconnaîtrai pour le meilleur Larron de mon royaume.
    -
    Cette nuit même, je déroberai vos draps.

       Quand tout le monde fut couché, le Fin Larron vint placer sous les fenêtres du palais un mannequin de paille habillé en homme, puis, se dissimulant dans l’ombre à quelque distance, il se mit à faire du bruit. Le roi l’entendit, ouvrit sa fenêtre et tira un coup de fusil sur le bonhomme de paille qui, faiblement appuyé, tomba à la renverse, puis il dit à sa femme :

    - Je viens de tuer le Fin Larron, je vais descendre et le porter plus loin, afin que demain on ne trouve pas son cadavre devant le palais, car on m’accuserait de sa mort, et cela pourrait me faire du tort.

       Le Larron était parvenu à se glisser jusqu’auprès de la porte de la chambre, quand le roi fut éloigné, il entra hardiment et allant droit au lit de la reine, qui le ne le reconnut pas à cause de l’obscurité, il lui dit imitant la voix de son mari :

    - Ma femme, donne-moi tes draps de lit pour ensevelir le Fin Larron. La reine, qui ne s’aperçut pas de la supercherie, se hâta de se lever, et de remettre ses draps de lit au Fin Larron.
    -
    Voulez-vous gager, Sire, dit-il au roi une autre fois, que je vous volerai votre cheval, vous étant monté dessus ?

       Le roi accepta le pari, monta sur son cheval, et mit des gendarmes autour de l’écurie.

       Le Fin Larron parvint à éloigner par ruse quelques-uns des soldats, grisa les autres qui ne tardèrent pas à s’endormir, puis il alla boire avec le roi, lui raconta de plaisantes histoires, et mit à lui chanter des chansons de nourrice qui peu à peu lui firent fermer les yeux.

       Quand le Fin Larron l’entendit qui ronflait comme un sonneur, il enfonça dans les poutres quatre grosses vis dans lesquelles il passa des cordes qui, attachées à quatre pistons vissés dans les coins de la selle royale, la tinrent suspendue en l’air : alors il prit doucement le cheval par la bride et le fit sortit de l’écurie.

       Le roi voyait avec plaisir le Fin Larron parce qu’il était distingué dans sa profession, et il ne lui gardait pas rancune de ses tours.

    - Sire, lui dit le Fin Larron, je vais enlever votre couvert d’argent pendant que vous dînerez.
    -
    Je t’en fais cadeau si tu y parviens.

       Pendant que le monarque était à table, le Fin Larron arriva dans la cour du palais amenant un petit chien et un lièvre, légèrement entravés tous les deux, il lâcha le lièvre, et le chien courut après en aboyant. Étonné de ce bruit de chasse, le roi se lève pour aller regarder à la fenêtre : pendant qu’il avait le dos tourné, le Fin Larron entra sur la pointe du pied, et le couvert était dans sa poche avant que le roi se fût aperçu de sa présence.

    Un jour, le Fin Larron alla  à la foire avec une vache et un chat.

    - Combien la vache ? dit un marchand en s’approchant pour l’examiner.
    -
    Je ne la vends qu’à celui qui m’achètera en même temps mon chat.
    -
    Combien les deux ?
    -
    Cent francs le chat et un sou la vache.

       Après avoir tâté et examiné la bête, le marchand, voyant qu’elle était de belle race, et qu’elle semblait bonne laitière, finit par payé les cent francs et un sou qui lui étaient demandés pour les deux animaux.

       Le Fin Larron montra au roi ces cent francs, et lui dit qu’il venait  de faire un excellent marché, qu’il avait vendu son chat cent francs.

       Le roi commanda de ramasser tous les chats du royaume, et les fit porter à la foire en ordonnant à ses gens de demander cent francs de chacun d’eaux, mais personne ne voulut les acheter à ce prix, et on se moqua de la crédulité du monarque.

       Le roi se montra si irrité de ce nouveau tour qu’il donna ordre au bourreau de mettre le Fin Larron dans un sac, et d’aller le jeter à la rivière.

        Quand on fut arrivé sur le bord de l’eau, le condamné supplia le bourreau de lui laisser le temps de faire son acte de contrition, lui promettant, en récompense de ce délai, de lui indiquer un trésor. Le bourreau y  consentit, et, comme il faisait chaud, il s’éloigna pour aller boire un verre de cidre à l’auberge : Le Fin Larron parvint à couper les cordes du sac, il le remplit de pierres et de feuilles et alla se cacher dans un épais buisson. Le bourreau reprit le sac, et, au moment où il arrivait au bord de l’eau, le Fin Larron le poussa si fort et si subitement dans la rivière qu’il l’y noya.

       Après cet exploit, il fut quelque temps sans reparaître à la cour, mais ayant appris que le roi désirait se venger d’un prêtre qui lui avait reproché sa crédulité et s’était moqué de lui, il pensa que la mort du bourreau lui serait pardonnée, s’il parvenait à attraper le curé.

       Il prit un habit de prêtre, s’attacha des ailes derrière le dos, et alla à une église qui était près du presbytère, il s’y cacha si bien que le bedeau en faisant sa ronde ne l’aperçut pas et l’enferma à double tour.

    À minuit, Le Fin Larron sonna la cloche, et le bedeau vint voir qui était là.

    - Ce n’est pas à toi que j’ai affaire, dit le Larron, mais à ton respectable maître.

    Quand il fit venir le curé, il luit dit d’une voix douce :

    - Je suis ton bon ange, et je viens te chercher pour t’emmener en paradis, mais auparavant apporte ici tout ton argent.

       Le prêtre alla au presbytère, et tout joyeux, raconta cette merveilleuse chose à sa servante qui elle aussi se montra désireuse d’aller au paradis en même temps que son maître, elle vint à l’église, où elle apporta tout ce qu’elle possédait. Mais le rusé compère prit son argent et lui dit d’attendre un peu, qu’il reviendrait la chercher à un autre voyage.

       Il mit le prêtre dans un sac qu’il chargea sur ses épaules, en descendant les marches du cimetière le recteur heurtait les pierres, et comme il se plaignait et gémissait :

    -  Ne vous plaignez pas ainsi, dit le Fin Larron, ne savez-vous pas que le chemin du Paradis est dur et raboteux !

       Il alla le porter dans une petite cabane tout auprès du château, où l’on mettait les oies, et raconta au bon roi le bon tour joué au prêtre. Le roi en fut si content qu’il failli en devenir malade à force de rire.

       Le roi, voyant que le larron avait à lui seul plus d’esprit et de ruse que tous ses courtisans, pensa qu’il ferait bien de se l’attacher, et il lui promit de lui donner sa fille en épousailles s’il parvenait à l’enlever.

       Le Fin Larron se rendit méconnaissable, et, se déguisant en marmiton, entra dans les cuisines du palais où personne ne le reconnut. Au roi, il dit qu’il s’appelait Jean Renaud, à la princesse qu’il rencontra un peu après, et qui lui demanda son nom, il répondit :

    - La Sauce, mademoiselle, pour vous servir.

       Au souper du roi, on servit un poisson bien arrangé dont chacun mangea avec beaucoup d’appétit, mais il sembla si bon à la fille du roi qu’elle en redemanda plusieurs fois. Quand la princesse fut entrée dans sa chambre, le Fin Larron, qui était parvenu à s’y cacher la saisit dans ses deux bras et s’efforça de l’emporter, la jeune fille criait :

    - Maman, maman, La sauce me tient !
    -
    C’est que tu as trop mangé de poisson ce soir.
    -
    Maman, la Sauce m’étouffe.
    -
    Dors tranquillement, et demain il n’y paraîtra plus rien.

       Le Fin Larron enleva la princesse presque sous les yeux de ses parents, qui ne firent pas attention à ses cris de « La sauce m’étouffe, La sauce m’emporte ! »

       Le roi tint parole, et le Fin Larron devint son gendre, il fit venir sa vieille mère à la cour, après lui avoir envoyé de beaux habits, et il vécut heureux.

    Paul Sébillot, Contes populaires de la haute Bretagne, Contes merveilleux 1880.

    © Le Vaillant Martial

     

     

    « La Femme Blanche des MaraisConseil d'un Père à son Fils »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :


================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :