• Le chemin de la mort

    Autrefois, pour se rendre au bourg des fermes situées en pleine campagne, il n’y avait que de mauvais petits chemins qu’on appelait des garennes.

    C’est par là que les gens allaient à la messe, le dimanche, par là aussi que les morts allaient au cimetière.

    En hiver, quand ces chemins étaient défoncés par les pluies, on prenait par le champ voisin pour franchir le mauvais pas.

    De là tant de sentiers longeant les vieilles routes, dans la campagne bretonne, et paraissant faire avec elles double-emploi. De là tant d’échaliers aux marches de pierre, encastrés dans les talus, pour en permettre ou pour en faciliter le passage.

    Plus tard, on construisit des routes meilleures, et les anciennes furent abandonnées des vivants. Mais les morts, c’est-à-dire les convois funèbres, continuèrent d’y passer. On eût cru commettre un sacrilège, en conduisant un homme à sa dernière demeure par une autre voie que celle où l’avaient précédé ses pères, grand-père, vieux-père (bisaïeul), doux-père (trisaïeul) et tous ses aïeux, de temps immémorial.

    Ces chemins, désormais fréquentés par les seuls enterrements, reçurent le nom de chemins de la mort (hent ar Maro).

    Malheur au propriétaire assez mal avisé pour vouloir interdire, sur ses terres, l’accès d’une de ces voies sacrées[1].

    Je venais de prendre à ferme le domaine de Kerlann en Penhars, voici de cela une trentaine d’années. Parmi les prairies dépendant du domaine, il s’en trouvait une qui n’était que marécages et fondrières. Une voie charretière la traversait. Je la fis condamner, pour empêcher mes bêtes d’aller s’embourber dans ce sol mouvant. Aux deux issues, je fis mettre des barrières fixes (march-cleut).

    Un matin, comme j’étais aux champs, quelle ne fut pas ma surprise en voyant un enterrement arrêté devant une de ces barrières.

    Je courus de ce côté.

    - Que voulez-vous ? Demandai-je à l’homme qui conduisait la charrette funéraire.

    - Passage, parbleu !… De quel droit as-tu bouché le chemin de la mort ?

    - Malheureux, si tu engageais ta charrette dans ce pré, je suis certain que tu ne l’en tirerais plus.

    - C’est par ici que nos morts sont toujours allés au cimetière ; c’est par ici qu’ils passeront encore, que tu sois content ou non !

    Ce n’était pas le moment d’entamer une discussion. Je fis enlever la barrière, bien résolu à la remettre en place aussitôt après et à interdire désormais, au moyen d’un écriteau, le passage par cette dangereuse prairie.

    Mais quand, le soir, j’en parlai à ma femme et à nos voisins, tous se récrièrent d’une seule voix :

    - Y songes-tu ? Fermer le chemin de la mort ! Mais nous n’aurions plus dans cette maison une seule nuit de repos ! Les morts que tu aurais empêchés de passer par une route qui leur est consacrée, viendraient nous arracher de nos lits, nous rouler à terre et nous faire mille avanies !… Garde toi de commettre une semblable impiété !

    Je dus m’incliner. Les barrières fixes disparurent définitivement. Je les remplaçai par des murets en pierres sèches, faciles à démolir et à reconstruire.

     

    (Conté par René Alain. - Quimper, 1887.)

    Les morts semblent veiller eux-mêmes à ce que les chemins restent toujours libres.

     

       Un cultivateur d’Argol étant allé, le soir, porter du fumier à l’un de ses champs que traversait une voix funèbre, laissa la charrette dételée à l’entrée de la brèche, en se disant qu’il la déchargerait le lendemain. Il rentra chez lui soupa et se mit au lit. Il dormait déjà depuis quelque temps lorsqu’il se sentit soudain secoué par une main trop dure pour être celle de sa femme.

    - Quoi ? qu’est-ce qu’il  y a ? demanda-t-il, réveillé en sursaut.

    - Il se pencha entre les volets du lit-clos et ne vit personne. Mais une voix, qui n’était pas celle d’un vivant, lui dit d’un ton de menace :

    - Lève-toi et va tout de suite dégager « le chemin du corps », sinon le premier travail que fera ta charrette sera de te porter en terre.

     Il ne se le fit pas dire deux fois !

     

    [1] Il ne manque pas d’endroits en Basse-Bretagne où ce genre de servitudes existe encore.

     

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