• Le Château Du Lièvre Blanc


    Il y avait une fois près de Vannes une petite fille, mignonne comme un ange, et bonne comme le bon pain, qui s’appelait Annette. Elle était sans parents et elle était gagée bergère au service d’un fermier de Theix. Du matin au soir, elle était au pâturage avec le troupeau de son maître.

    Un jour, tandis que ces bêtes paissaient l’herbe marine au bord des chenaux d’eau salée qui du Golfe du Morbihan se profilent par les près, elle vit que quelque chose s’agitait dans un buisson épineux. Un jeune lièvre pas plus gros que les deux poings et revêtu d’une fourrure aussi blanche que la neige de Janvier, avait fait son terrier là.

    - N’aie pas peur, va, gentil petit animal, dit-elle, moi je ne te ferai pas de mal.

    Elle le prit dans son tablier, et s’en retourna à la maison.

    - Qu’as-tu là ? lui demanda la fermière. Un joli lièvre, il me semble revêtu d’un manteau qu’envieraient de riches héritières. Par ma foi, l’aubaine tombe à merveille. Je cherchais ce qu’il fallait pour préparer notre souper. Donne-le-moi. Un tour de casserole et nous aurons un civet qui nous mettra aux yeux des larmes de reconnaissance.

    Ce langage révolta le cœur de la sensible Annette. Plutôt pas qu’elle consentit à ce qu’on arrachât la vie à une innocente bête sans défense, pour satisfaire la gourmandise de cette femme cruelle.

    - J’aime mieux mourir avec lui, s’écria-t-elle, ferme et résolue.

    - Á ton aise, reprit la fermière. Dans ce cas, vous n’avez qu’à partir ensemble par la grande route. Vous trouverez sûrement des gens compatissants qui vous hébergeront pour le plaisir.

    La petite fille chemina pendant des heures sans rencontrer de maison qui lui inspirât confiance.

    Enfin elle aperçut un château de belle mine dont les murailles se dressaient au milieu d’une clairière, au fond d’un bois.

    - Il n’a pas méchant aspect, murmura-t-elle. Peut-être les gens ne nous refuseront l’hospitalité.

    Une servante lui ouvrit :

    - Mais oui, aimable enfant, lui répondit-elle. Ici on te logera volontiers cette nuit, et même les nuits suivantes, si tu le désires, à condition toutefois que tu me cèdes le lièvre blanc qui s’agite dans ton tablier. Quel festin je m’en ferai ! Je te promets d’ailleurs de partager avec toi.

    Annette jeta sur la servante un regard indigné :

    - Pour ça, non, s’exclama-t-elle. Je ne consentirais jamais à me séparer de mon trésor.

    - Alors, continue de courir le pays avec lui. Il te vaudra chance assurément, et le porte se ferma brutalement à son nez.

    Elle essuya une larme qui perlait au coin de l’œil, et, sans trop se rendre compte de la direction qu’il fallait suivre, elle s’engagea dans la forêt.

    Au bout d’un long instant de marche, la lassitude l’arrêta aux pieds d’un vieux chêne dont la puissante ramure dominait les arbres voisins, et distribuait une ombre propice.

    Elle s’assit dans la mousse et commença à réfléchir sur son sort inquiétant, tout en caressant le poil soyeux de son gracieux compagnon.

    Un bruissement léger parmi le gazon et les branches du chêne lui fit redresser la tête. Une multitude innombrable de petits êtres arrivaient de toutes les directions, par les sentiers et par les arbres. Il y en avait tant qu’elle n’aurait pas pu les compter, des centaines et des centaines, et il lui semblait que la procession n’aurait pas de fin.

    Ils formaient un cercle autour d’elle, les uns accroupis à terre, les autres installés sur des champignons ou des feuilles ou accrochés aux longues herbes.

    Épouvantée, elle voulut fuir. Une voix douce et chantante qui rappelait celle du rossignol la retint.

    - Ne t’effraie pas, bonne Annette, lui disait le chef de la troupe, reste avec nous. Nous sommes les Korrigans de la forêt et nous n’avons pas de mauvais desseins contre toi. Nous savons les méchancetés que tu as éprouvées à cause de ton lièvre, et nous sommes accourus pour t’aider à le sauver. Si ça ne te contrarie, vous demeurerez tous les deux avec nous. Tu seras notre ménagère, et nous pourvoirons à ta subsistance. Le veux-tu ?

    - Moi, je le veux bien, réplique l’enfant, dont le cœur était touché par ce langage compatissant, je ne demande pas mieux que de me prêter à ce que vous me demanderez, dès lors que mon lièvre sera  traité aussi avec bonté.

    Les Korrigans la conduisirent à leur habitation dans un souterrain sous les grandes pierres, au plus profond des bois. Á son lièvre, ils apportaient chaque jour le thym et le serpolet, à elle-même, le miel exquis des abeilles et les fruits les plus savoureux des vergers et des jardins.

    Cinq mois n’étaient pas coulés de cette heureuse existence qu’elle avait engraissée à plaisir. Ses joues étaient couleur de  rose et la joie s’épanouissait sur son visage. Le  lièvre, de son côté avait profité du bon temps. Il avait beaucoup grandi et son brillant vêtement devenait de plus en plus éclatant.

    Or, un matin, à la première heure, elle s’aperçut que ses hôtes étaient en proie à une agitation extrême. Ils allaient et venaient, courant d’ici de-là, avec des cris perçants, et se rangeaient par escouades. Chacun d’eux était armé d’un dard et chevauchait un lapin. Il était évident qu’ils partaient en guerre.

    - Nous nous rendons, déclarèrent-ils, à l’autre bout du pays et nous voulons enlever d’assaut la place forte où demeure la géant Diaul bras, redoutable bandit qui sème la crainte partout. Tu seras la première à te féliciter du succès de notre entreprise. Compte sur nous et espère.

    La troupe démarra au trot rapide des lapins et bientôt le dernier Korrigan disparut dans le lointain, la fillette ne vit plus que l’herbe dans les près.

    Les belligérants dirigeaient leur marche du côté du levant. Nul obstacle ne semblait les arrêter. Ils passaient sans difficulté parmi les ajoncs de la lande et à travers les sillons chargés de blé dans les champs, quand soudain, ils se trouvèrent en face d’un large étang qui leur barrait la route. Comment franchir ces eaux qui dormaient calmes et trompeuses sous le soleil et qui recelaient des abîmes insondables ?

    Leur habile chef leur ouvrit la voie. Il lança un coup de sifflet strident et voilà que sur les bords apparurent, leur écailles d’argent étincelant dans la lumière, les plus gros poissons qui habitaient l’étang. Leurs corps réunis formaient une chaussée sur laquelle passèrent les cavaliers, sans se mouiller les pieds.

    Le jour commençait à baisser lorsque la troupe déboucha devant le repaire du géant malfaisant. Les tours montaient jusqu’aux nuages, les murs étaient lisses comme verre et les verrous étaient fermés. Comment pénétrer là-dedans ?

    Le chef ne fut pas plus embarrassé que la première fois. Il souffla dans son sifflet et les pigeons qui peuplaient les forêts du pays accoururent à tire-d’aile. Ils prirent sur leur dos l’armée des Korrigans, et ce leur fut un jeu de les transporter de l’autre côté des remparts.

    Le géant Diaul bras était à l’intérieur et s’y reposait paisiblement. Sa surprise fut extrême devant ces envahisseurs qui débouchaient de toutes les issues. Il y en avait dans la cour, dans les appartements, contre les meubles et jusque dans les ustensiles de cuisine. Sa force ne leur inspirait aucune crainte. Bien qu’ils ne fussent guère plus gros que des frelons, ils marchaient sur lui résolument, le dard dressé.

    Inutile de lutter, il eût perdu son temps et aurait succombé. Il chercha à se cacher dans les endroits les plus dissimulés de sa demeure. Ils le suivirent. Il se mit à courir dans la cour. Ils coururent plus vite que lui et le dépassèrent. Finalement il monta sur les murailles et, dans son émoi, il perdit la tête. Sans se rendre compte de ce qu’il faisait, il sauta dans le vide et tomba lourdement sur les rochers qui soutenaient le castel. Son crâne s’y fracassa et son corps s’y brisa en morceaux.

    Satisfaits de leur œuvre, les Korrigans revinrent chez eux en coupant par le plus court. Ils fredonnaient joyeusement, pour célébrer leur victoire.

    - Tu es vengée Annette, ciraient-ils à la fillette, tu es vengée. Ton ennemi est mort et nous l’avons renvoyé chez le diable, son père.

    - Mon ennemi est mort ! réplique Annette, à la fois étonnée et un peu effrayée. Je ne me connais pas d’ennemi, car je n’ai jamais commis le mal et je ne me rappelle pas avoir nui à qui que ce soit.

    Son lièvre blanc se chargea de lui donner l’explication. Il avait sauté de son tablier au milieu des Korrigans, et tout à coup il avait changé de forme. Il était devenu une jeune dame au visage gracieux, aux manières élégantes et aux habits somptueux..

    - Merci, dit-elle, à  ses sauveurs. Votre générosité et votre vaillance ont vengé la cause de deux malheureuses innocentes. Ce maudit Diaul bras, par sa jalousie perfide, nous avaient réduites, grâce à ses sortilèges, moi n’être qu’un misérable lièvre blanc et la fille, la gentille Annette, votre amie, qu’une pauvre bergère au service d’une fermière sans cœur.

    La bonté de mon enfant a permis de nous retrouver et m’a préservée des plus grands malheurs. Nous allons rentrer dans le château que notre ennemi avait usurpé et dont les hommes auraient craint de le chasser. Korrigans des landes et des bois, plus courageux que les hommes, vous n’avez pas obligés des ingrates. Le château du lièvre blanc est votre désormais et vous y serez toujours reçus comme des hôtes aimés.

    Annette eut beaucoup de peine à se séparer de ses amis. Elle n’en était pas moins heureuse d’avoir retrouvé sa mère.

    Elles vécurent longtemps dans leur belle demeure et quand elles allèrent à Dieu, il y eu deuil général dans le pays, dont elles étaient la providence :

    - Pleurons, gémissaient les pauvres car nos bonnes dames ne sont plus !

    François Cadic, La paroisse Bretonne, 1928.

    © Le Vaillant Martial

     

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